Volume 2 · 10
STALINE ET TROTSKI
PLATEFORME DE L’OPPOSITION
J’arrivai dans l’U. R. S. S. en octobre 1927, au moment où la lutte politique, engagée depuis des années entre Staline et Trotski battait son plein. J’ai quitté l’U. R. S. S. quinze mois plus tard, sans que cette lutte ait pris fin. Elle se livrait naguère au grand jour ; elle est maintenant souterraine. Le parti communiste est à la veille d’une nouvelle crise. Les solutions de la force se sont révélées inopérantes. Mais ce drame vaut d’être suivi depuis ses débuts. À cent vingt ans de distance, on croit revivre les grandes journées de la Convention…
L’année 1923, troisième année de la nep, de la paix et de la reconstruction industrielle fut marquée par la défaite de la révolution allemande et par une crise du parti, que la mort de Lénine enraya. Un fort courant à la tête duquel se trouvait nombre de vieux bolchéviks réclama la démocratisation du régime intérieur du parti. Il fallait, pensaient-ils, « démilitariser » le parti, puisque la guerre civile était finie. Trotski préconisa hardiment un « cours nouveau » pour remédier à la bureaucratisation, à la stagnation intellectuelle et faire place aux jeunes. Le Comité central unanime vota dans ce sens une résolution excellente. Trotski en demanda, dans quelques articles de la Pravda, l’application. Une violente campagne fut aussitôt déclenchée contre lui. On l’accusa de discréditer le Comité central, de menacer l’unité du parti, de s’attaquer aux principes fondamentaux du bolchévisme. La jeunesse des écoles et des universités l’avait soutenu avec enthousiasme. Elle fut vigoureusement « épurée », chassée des universités ; des centaines de membres du parti furent envoyés en province. C’est ce qu’on appelle la discussion de 1923…
Il fallait en finir avec l’immense popularité de Trotski, en lequel le pays et le parti voyaient le continuateur de Lénine, dont chaque écrit, chaque parole étaient étonnamment riches de contenu, dont chaque apparition sur la place Rouge soulevait des tempêtes d’acclamations. On prit prétexte de la préface qu’il ajouta au tome III de ses Œuvres, les Leçons d’Octobre. Trotski s’était permis de rappeler qu’en 1917 Lénine et lui-même avaient dû, pour faire triompher la révolution, combattre une tendance de droite hostile à la prise du pouvoir et dont faisaient partie Zinoviev, Kaménev, Rykov, Noguine. Bien que les faits fussent patents et établis par des documents irréfutables, notamment par les œuvres de Lénine, on cria à la calomnie, à la falsification de l’histoire. (Staline n’en a pas moins fait publier l’an dernier, contre Zinoviev et Kaménev, toute une littérature commentant ces faits.) Trotski dut démissionner de la présidence du Conseil révolutionnaire de l’armée rouge. Son secrétaire, Glazman, un héros de la guerre civile, exclu du parti sous un futile prétexte, se suicida. Ce ne fut pas le seul suicide d’opposant. Trotski s’inclina devant les décisions du parti, « en soldat », disait-il, sans rien abjurer toutefois. Ce fut ce qu’on appelle parfois la discussion de 1924… Dans l’entretemps, on excluait de l’internationale communiste, sous des prétextes variés, les communistes suspects de sympathiser avec Trotski. Ce fut le cas, en France, de Souvarine, Monatte et Rosmer.
En 1925, la situation se tend entre Zinoviev et Staline. Ce dernier recherche un rapprochement avec Trotski, qui ne sort plus de son silence que pour donner des œuvres brillantes : Europe et Amérique, Où va l’Angleterre ? La Qualité de la Production, Vers le Capitalisme ou vers le Socialisme ? Il est question de son retour au pouvoir. Mais il préconise une politique d’industrialisation qui se heurte à quantité de résistances.
Au début de 1926, une nouvelle crise éclate brusquement au XIV Congrès du parti, par la rupture entre Staline et Zinoviev, c’est-à-dire par le conflit entre les organisations de Léninegrad et de Moscou. Zinoviev dénonce le péril koulak et le régime bureaucratique qu’il a lui-même créé. Staline et Boukharine accusent Zinoviev et Kaménev d’avoir provoqué l’échec du stockage des blés, voulu l’exclusion de Trotski, méconnu le paysan moyen. Leur mot d’ordre est : feu à gauche ! L’organisation de Léninegrad est brisée. Ses membres sont envoyés en province par centaines. La foudroyante victoire de Staline est due au patient travail qu’il a dirigé depuis des années, usant des prérogatives du secrétariat général du parti, pour placer peu à peu, à tous les postes dirigeants des organisations locales, des hommes à lui.
Le passé de Zinoviev est lourd, sans doute, mais dans ce qu’il dit, il a raison. D’autre part, son alliance avec Trotski, qu’il persécutait naguère, va porter un coup décisif à la légende du trotskisme, antithèse du léninisme. C’est ce que pensent les vieux opposants de 1923. En attendant, les fautes de la direction se suivent ; la révolution chinoise, qu’elles compromettent nettement, pose les problèmes les plus graves. Les opposants de 1923 (Trotski, Radek, Préobrajenski) et ceux de Léninegrad (Zinoviev, Kaménev) scellent leur alliance. Dans une séance mémorable du Comité central, Zinoviev reconnaît que ses adversaires de 1923 avaient raison contre lui sur un point capital (le régime du parti), que le trotskisme est une légende fabriquée de toutes pièces, qu’un comité occulte des sept s’était formé pour diriger les campagnes contre Trotski… Cette séance s’achève dans un tumulte terrible Dès ce moment, la lutte entre les dirigeants du parti et l’opposition devient acharnée. Impossible d’en suivre les péripéties.
Résumons plutôt la plateforme de l’opposition.
L’opposition affirme que le koulak, le nepman, le bureaucrate — la nouvelle bourgeoisie naissante, en un mot — font des progrès menaçants et que la situation matérielle et politique de la classe ouvrière empire. Elle réclame le « feu à droite ».
Elle dénonce le mal bureaucratique dans le parti et dans l’internationale communiste, la pression exercée par les bureaux sur tous les membres du parti, la corruption des cadres, et réclame le retour à la démocratie intérieure « comme au temps de Lénine ».
Elle dénonce l’ambition de Staline qui veut éliminer ses adversaires personnels de la direction du parti. Elle réclame la publication et l’application du testament de Lénine, c’est-à-dire de l’un des derniers messages de Lénine aux dirigeants du parti, dans lequel Lénine recommande de relever Staline, « grossier et déloyal », du secrétariat général et déclare considérer Trotski comme l’un des meilleurs chefs du parti.
Elle combat au nom de l’internationalisme prolétarien la théorie du socialisme réalisable « dans un seul pays ».
Elle réfute l’optimisme officiel qui affirme que la situation économique ne cesse de s’améliorer et que les campagnes s’acheminent paisiblement vers le socialisme. Elle dénonce les périls de « l’industrialisation au ralenti ». Elle réclame une politique d’industrialisation plus active.
Elle dénonce enfin la tactique désastreuse suivie par l’internationale communiste dans la révolution chinoise, où les communistes soutiennent tour à tour Tchang-Kaï-Chek, le Kuomintang, le gouvernement de Wou-Han, bref leurs pires ennemis, leurs bourreaux du lendemain et vouent ainsi le mouvement ouvrier et paysan à des défaites aussi démoralisantes que sanglantes. Elle bombarde la direction du parti et de l’internationale communiste de thèses et d’avertissements littéralement prophétiques, qui lui valent une averse de sanctions.
Il faut noter le rôle capital de la révolution chinoise dans les événements de l’U. R. S. S. C’est la révolution chinoise qui a obligé les opposants, même ceux qui se considéraient comme voués à la défaite, à ne s’arrêter devant rien. « Pouvions-nous temporiser, demandent-ils, quand une grande révolution populaire était conduite à sa perte par la répétition mécanique des vieilles erreurs du menchévisme de 1905 ? » Ils ajoutent : « Le moment était trop grave. Nous ne devions pas hésiter à nous faire écraser pour jeter un avertissement suprême au parti et à la III Internationale. » Le fait est que la révolution chinoise, qui avait commencé sous les meilleurs auspices, allait de défaite en défaite.
L’opposition n’a ni le droit de parler, ni celui d’écrire. Ses membres sont déplacés, privés de travail — c’est-à-dire affamés — exclus. C’est l’usage courant. La presse tout entière l’accuse chaque jour de trahison, d’esprit social-démocrate et des pires méfaits. On l’accuse de préconiser le défaitisme en temps de guerre. On lui fait souvent dire le contraire de ce qu’elle dit. Ses rectifications ne sont pas insérées. Aux approches du XV Congrès du parti, à l’automne de 1928, la lutte s’envenime.
Les statuts du parti prescrivent que tous les membres doivent être invités à la veille des Congrès, un ou deux mois à l’avance, à étudier et discuter la politique générale du parti. Le Bureau politique — dont on exclut à la hâte Trotski, Zinoviev et Kaménev — décide que l’on ne discutera que ses thèses à lui. Treize membres du Comité central — et non des moindres — présentent en vue du Congrès la plate-forme de l’opposition. Staline déclare cette plate-forme contre-révolutionnaire et en interdit la publication, la diffusion, la lecture même.
Les opposants décident alors d’en appeler au parti par leurs propres moyens. Ils publient leurs documents en se servant de machines à écrire. Le Guépéou intervient et les saisit. La presse répand par le monde que l’opposition crée dans l’U. R. S. S. des imprimeries clandestines, ce qui est faux, car une machine à écrire ne constitue pas un matériel d’imprimerie. L’opposition manifeste le 7 novembre, lors des fêtes du X anniversaire de la Révolution d’Octobre ; des cadres préparés la sifflent et, parfois, l’assomment. À Moscou, sur la Place Rouge, deux opposants, qui déploient une pancarte portant ces mots : « Souvenez-vous du testament de Lénine », sont assommés. Le logement de l’opposant Smilga, qui avait affiché à son balcon les portraits de Lénine et de Trotski, est mis à sac : des gaillards sûrs de l’impunité déchirent jusqu’au portrait de… Lénine. Trotski, Zinoviev, Radek organisent dans les logements ouvriers une campagne de réunions de membres du parti. Le Comité central alarmé par le succès de ces réunions autorise « les ouvriers » à les dissoudre par la force. C’est l’appel aux violences de la rue, l’impunité garantie d’avance. Les réunions cessent.
L’homme des pourparlers de Brest-Litovsk en 1918 et de la Révolution allemande, le premier ambassadeur des Soviets à Pékin et à Tokio, Ioffé, malade et mis dans l’impossibilité de se soigner, se brûle la cervelle à Moscou, pour adresser au parti une suprême protestation contre l’exclusion de Trotski et de Zinoviev. Il laisse, sous forme d’une dernière lettre à Trotski, un testament politique impressionnant. Plus d’un millier d’hommes suivent sa dépouille à travers Moscou. Des rumeurs singulières circulent cependant : les chefs de l’opposition sont accusés de complot et de connivence avec la contre-révolution blanche. Il y a un ex-officier de Wrangel dans l’affaire. Cet ex-officier blanc s’avère un agent du Guépéou. Dégonflement.
Le XV Congrès se réunit dans cette ambiance de répression, après des mois d’exclusions quotidiennes — les opposants sont exclus par groupes entiers, 39 ouvriers d’un seul coup à Léninegrad — et de « terreur dans le parti ». Il va de soi que, dans les conférences régionales, triées sur le volet, les opposants n’ont pas obtenu un mandat de délégué. Le Congrès est un Congrès d’unanimité. Il prononce à l’unanimité l’exclusion de l’opposition, déjà exclue du reste dans sa grande majorité. Il chasse du parti quiconque n’approuvera pas sans réserve ses décisions. Il déclare insuffisante la soumission à ses décisions et réclame des opposants l’abjuration de leurs idées. Zinoviev et Kaménev abjurent mais restent, pour six mois, à la porte du parti. Dès la semaine suivante, les déportations commencent.
Le mois suivant, la crise des blés, les scandales de Chakhti et de Smolensk réclament l’attention ; le désastre de la révolution chinoise se précise. Staline reprend, mot pour mot et même avec des exagérations, certaines propositions de l’opposition vaincue. Guerre au koulak ! Campagne d’autocritique dans le parti ! Lutte contre la bureaucratie ! Les énormes erreurs commises en Chine sont reconnues — un peu tard — et imputées au Comité central du parti communiste chinois.
Quelques mois s’écoulent et Staline commence une vaste campagne contre la « droite nettement opportuniste du parti ». Les dirigeants de l’organisation de Moscou sont relevés de leurs fonctions. Il est beaucoup question de l’opportunisme de Boukharine. Mais la droite garde obstinément le silence, quand elle ne se joint pas hautement à la campagne contre la droite ! On peut lire dans les journaux : « Certains droitiers crient plus haut que les autres : à bas la droite… Mais nous ne nous laisserons pas tromper ! » Les choses en sont là.
Une nouvelle crise mûrit.