Volume 2 · 11
DIALOGUE
ENTRE UN ORTHODOXE ET UN OPPOSANT
La répression du trotskisme commença aussitôt après le XV Congrès. 4.000 opposants environ furent exclus. Des milliers d’autres se rétractèrent. La plupart des exclus furent chassés de leurs emplois. Au cours de perquisitions faites à Moscou, le Guépéou saisit des copies de deux lettres adressées par les chefs de l’opposition russe à leurs camarades communistes de France et d’Allemagne ; il était dit dans ces messages que la gravité de la situation dans l’internationale communiste justifiait la formation d’une fraction internationale de gauche. La publication de ces « documents sensationnels », qui n’avaient rien de sensationnel en réalité, servit à justifier la déportation de trente des leaders les plus en vue de l’opposition. Trotski fut envoyé à Alma-Ata, aux frontières de la Mongolie. Karl Radek, indomptable agitateur international, vétéran de toutes les prisons d’Europe, survivant des insurrections spartakistes de Berlin, fut envoyé à Tobolsk où devait bientôt le rejoindre son fils. L’ex-commissaire du peuple aux Postes et Télégraphes, un des chefs de l’Armée Rouge aux temps difficiles, vieux bolchevik sibérien, I. N. Smirnov, fut envoyé en Abkhasie, sur la mer Noire.
Les chefs de la révolution dans l’Oural, Mratchkovski et Bieloborodov, hier commissaire du peuple à l’intérieur, revinrent en qualité d’exilés politiques dans les régions qu’ils avaient défendues contre l’ennemi.
Un des dirigeants de l’insurrection d’Octobre à Moscou, Mouralov, se vit assigner pour résidence le bourg de Tara, perdu dans les forêts de la Sibérie à des centaines de lieues du chemin de fer. L’organisateur de la flotte de la Baltique en 1917, économiste de talent et homme de guerre par ailleurs, Smilga, partit pour le pays malsain de Narym, dans l’Asie centrale, où l’on déporte quelquefois les spéculateurs. Voya Vouyovitch, jeune Serbe connu pour sa dévorante activité dans l’internationale des Jeunesses communistes partit, malade, pour Arkhangelsk. Le groupe de Sapronov fut plus durement traité encore : on envoya l’économiste V. M. Smirnov et sa femme dans les toundras du nord de l’Oural, à Berezovo, sous le cercle polaire. Des amis recueillirent leur enfant. Un trotskiste connu, Rafaïl, fut exilé à Touroukhansk, dans des solitudes glacées. Préobrajenski et Rakovski furent mieux traités : on envoya l’un à Ouralsk, l’autre à Astrakhan.
Ces mesures furent accueillies avec sang-froid par les opposants. Le pays en ignora presque tout. Du fond des bourgades sibériennes, les exilés se mirent à correspondre entre eux, puis avec les centres, légalement et illégalement. Bientôt une foule de lettres, thèses, articles, circulèrent sous le manteau dans toutes les usines, dans tous les milieux éveillés du parti. Les événements donnaient cependant raison à l’opposition. Traquée, elle s’organisa clandestinement. Sa littérature, dactylographiée le plus souvent, puis imprimée sur des presses rudimentaires, naturellement illégales, se multiplia. Elle adressa au VI Congrès de l’Internationale communiste un appel qui ne fut porté à la connaissance des délégués au Congrès qu’à titre de document secret. Trotski écrivit sur le programme de l’internationale des remarques critiques que l’on préféra cacher de même. D’autres écrits de lui traitaient de la révolution chinoise, du problème rural, de questions d’histoire. Alors que la vie intellectuelle du parti s’étiolait, celle de l’opposition redoublait d’intensité. Il fallait sévir.
Le Guépéou procédait sans cesse à des arrestations suivies de déportations. De règle, ceux qui, arrêtés, se refusaient à abjurer, étaient déportés après quelques mois d’emprisonnement au secret. À la fin de l’été, le nombre des déportés s’élevait à 400 environ. Autant d’opposants attendaient dans les prisons un ordre de départ.
Des bruits alarmants coururent sur ces entrefaites au sujet de Trotski. On parla d’un attentat, dont il aurait été l’objet ; puis d’un second attentat. On ne savait rien au juste et le manque de nouvelles accroissait la nervosité des ouvriers opposants. La fille aînée de Trotski, Nina Lvovna Bronstein, mourut à Moscou, de tuberculose ; le vieux chef se vit refuser l’autorisation d’assister à ses obsèques, On apprit enfin qu’il était assez sérieusement malade. C’est ce qui décida les groupes d’opposants à lancer leurs premiers appels aux prolétaires. Jusqu’alors, ils s’étaient bornés à l’agitation au sein du parti ou dans les milieux ouvriers avoisinant le parti. À Kharkov, Kiev, Moscou, Léninegrad, les usines furent inondées de tracts protestant contre la répression, exigeant la réintégration des exclus, l’assainissement du parti et, formule sacramentelle, « l’offensive contre le koulak, le nepman et le bureaucrate ».
Des centaines d’arrestations répondirent à cette reprise de l’agitation. Staline déclara au Comité central (ce fut publié dans la Pravda) qu’il restait dans le parti plusieurs dizaines de milliers de trotskistes. Pendant que la direction déclenchait sa bruyante campagne contre la droite, on arrêtait à gauche, dans toutes les usines. Les protestations de l’opposition se suivaient, marquant chaque effort de la répression dont les journaux ne soufflaient mot. On pouvait vivre dans l’U. R. S. S. sans se douter de cette lutte ardente qui se livrait dans l’ombre entre quelques milliers de communistes résolus, forts de la sympathie des ouvriers avancés, et le Guépéou
Une année s’est écoulée depuis le début de cette lutte, et les arrestations, les déportations, les appels clandestins, les manifestations illégales continuent : il n’est question que de mesures extraordinaires, de répression impitoyable de cette « forme nouvelle de la contre-révolution et du menchévisme ». Cette ténacité, cette vitalité de l’opposition prouvent, en tout cas, que ses chefs ne furent jamais des « généraux sans troupe », une « poignée d’intellectuels pessimistes », comme la presse soviétique l’a trop souvent dit, et qu’ils ont de nombreuses sympathies dans les usines.
Dès incidents tragiques aggravèrent la lutte à la fin de 1928. Un des secrétaires de Trotski, son collaborateur au Comité des Concessions et son parent par alliance, Georges Vassiliévitch Boutov, vieux soldat de guerre civile, arrêté sous l’inculpation infamante d’espionnage et mis dans l’impossibilité de se défendre, se laissa mourir de faim dans une prison de Moscou. Il mourut, dit-on, le 26 octobre, au 35 ou au 50 jour de grève de la faim ; les journaux n’en dirent rien. À Léninegrad, un ouvrier de l’usine du Triangle Rouge, nommé Albert Heinrichson, marié, père de famille, révolutionnaire depuis 1905 et communiste depuis 1918, arrêté le 21 octobre, mourut mystérieusement, en prison, le 31. Le Guépéou donna successivement à sa femme deux versions : celle de l’apoplexie et celle du suicide. Le corps portait des traces de violence. À Kharkov, des ouvriers opposants furent passés à tabac. Des incidents mal connus se produisirent à la prison de Boutirki, à Moscou. On apprit qu’une décision du Guépéou venait de couper toute la correspondance des déportés. Leurs familles cessant de recevoir des lettres s’affolèrent. Les déportés se trouvèrent doublement arrachés à leurs proches, et voués, sans la moindre défense, à une solitude accablante. À la veille du XI anniversaire de la Révolution d’Octobre, des centaines de nouvelles arrestations eurent lieu à Kiev, Kharkov, Odessa, Léninegrad, Moscou. À Kiev, des milliers d’ouvriers manifestèrent dans la rue, devant les fenêtres du Guépéou, en exigeant la libération des emprisonnés. Plusieurs fois dispersés par la force, la manifestation recommença chaque fois. Quelques ouvriers arrêtés furent libérés, pour être de nouveau arrêtés au bout de peu de temps. À Odessa, le jour du XI anniversaire, de violentes manifestations se produisirent de même dans la rue, provoquées par la brutalité de la milice, qui prit d’assaut et saccagea le logement d’un ouvrier qui avait exposé à son balcon, à côté du portrait de Lénine, un portrait de Trotski.
Toute correspondance avec l’exilé d’Alma-Ata avait cessé, des rumeurs sinistres circulaient. À la fin de l’année, l’activité des opposants dans les usines redoubla à l’occasion du renouvellement des contrats collectifs ; ils étaient visiblement beaucoup plus forts qu’au début de l’année. La crise économique revêtait de jour en jour une plus grande acuité, la majorité du parti était, sous son unité apparente, de plus en plus minée par la lutte entre la droite et Staline. Cette situation fit sans doute décider d’en finir, une fois pour toutes, avec l’opposition. De la fin de décembre à la mi-janvier, 300 arrestations eurent lieu rien qu’à Moscou. Des rumeurs bizarres circulèrent. On chuchotait que Trotski venait de disparaître brusquement, enlevé d’Alma-Ata. Le bruit se répandit qu’il était banni et envoyé en Turquie, dans le plus grand secret. La presse ne disait rien. Des majoritaires disaient qu’il était banni sur sa propre demande. Les opposants démentaient cette rumeur avec indignation et ne dissimulaient pas qu’ils craignaient pour la vie de leur chef.
L’atmosphère dans laquelle se déroule cette lutte ne peut être rendue. Tout est mystère, ténèbres, rumeurs, anxiétés, affirmations contradictoires, démentis, surprises, angoisses. Des hommes disparaissent mystérieusement en allant à leur travail ou en sortant de chez eux. Leurs proches questionnent en vain la milice ou le Guépéou. Nul ne sait rien. Au bout de quinze jours ou d’un mois, on apprend qu’ils sont arrêtés. Les journaux ne mentionnent les arrestations que dans des cas exceptionnels, à des fins politiques, quand il s’agit, par exemple, de préparer le public à l’annonce du bannissement secret de Trotski. Voici, à ce propos, le communiqué paru dans la Pravda du 24 janvier, en 4 page, en caractères microscopiques :
« Le Guépéou a récemment procédé à l’arrestation d’une organisation trotskiste illégale coupable d’activité antisoviétique. 150 personnes ont été arrêtées. De ce nombre : Mdivani, Pankratov, Globous, Drobnis, Kavtaradzé, Voronski, Gaevski, Grünstein. Des documents antisoviétiques ont été saisis au cours des perquisitions. Ces personnes étant hostiles à la dictature du prolétariat seront soumises à une réclusion sévère. »
Pas un mot de plus. Retenons parmi les noms cités celui de Mdivani, ancien président du Conseil des Commissaires du Peuple de Géorgie, ancien délégué à la Conférence de Gênes, ancien représentant commercial des Soviets à Paris, et de Voronski, ancien directeur de la revue littéraire la plus connue dans l’U. R. S. S., la Krassnaya Nov, et l’un des plus remarquables des critiques littéraires communistes.
Qu’il suffise d’un communiqué aussi laconique pour justifier la « réclusion sévère » de tels hommes, voilà, pensons-nous, une chose en présence de laquelle les amis les plus sincères, les plus dévoués de la Révolution, ne sauraient taire leur tristesse et leur inquiétude.
Les incarcérés sont gardés au secret, parfois pendant des mois. Ils peuvent écrire à leur famille une carte postale une fois tous les quinze jours ; la carte postale n’arrive pas toujours. Pendant les dix ou vingt premiers jours ils sont souvent privés de promenade et même de toute lecture. L’instruction est secrète, aucune défense n’est admise. Le verdict est prononcé par un collège ou conseil du Guépéou sur les conclusions du juge d’instruction, sans que l’accusé soit entendu. L’accusé est en un mot absolument sans défense, absolument isolé, absolument au pouvoir de ses adversaires.
Les déportés trouvent parfois du travail au lieu où ils sont tenus de résider. Dans le cas contraire, ils vivent de coutume des quelques roubles que leur alloue mensuellement l’administration. Le terrible pour eux, c’est d’être perdus dans la steppe et condamnés parmi des Bouriates, des Kirghises ou des Yakoutes, à un isolement moral plus dur que celui des prisons, et à une existence si morne qu’elle engendre, à la longue, une sorte de détraquement moral, bien connu des Sibériens.
Bon nombre d’entre les opposants arrêtés au début de l’année ont été envoyés dans le vieux bagne de Tobolsk. Le nombre total des emprisonnés et des déportés n’est connu de personne. Il devait varier en janvier 1929 entre 1.500 et 2.000.
Dans les prisons, les détenus politiques sont beaucoup plus durement traités que les condamnés de droit commun. Ces derniers bénéficient seuls, en règle générale, des grandes améliorations apportées par les Soviets au régime des prisons (installations de clubs et de théâtres, enseignement, visites, congés) et des fréquentes amnisties.
⁂
Il est pénible d’avoir à relater des choses qu’il serait malhonnête de taire. J’ai connu de nombreux opposants, j’ai connu des hommes du Guépéou, j’ai connu des hommes de la majorité du parti, des « officiels » comme on dit quelquefois. Les uns et les autres sont des communistes dévoués, dévoués jusqu’à la mort, à la République des Soviets et à la cause des travailleurs. Je sais que le gouvernement des Soviets, quand il réprime, avec cette dureté, l’activité de vieux révolutionnaires qui siégeaient hier dans son sein, le parti communiste quand il emprisonne sa propre gauche exclue, invoque — avec une sincérité dont je ne puis douter, car personne, personne, même parmi les emprisonnés et les déportés, n’en doute — le salut de la Révolution. Je sais aussi que les opposants ne résistent et n’agissent, acceptant froidement tous les risques, qu’avec la conviction absolue de servir l’intérêt supérieur de la Révolution. J’éprouve un besoin douloureux de comprendre et de faire comprendre ces choses, cette lutte, ce déchirement de frères, devenus ennemis, mais demeurés frères, où l’étranger discerne un des plus grands dangers qui soit pour l’avenir du communisme. J’ai interrogé les uns et les autres. Je me représente très bien ce qu’ils se seraient dit, s’ils avaient pu discuter en ma présence. Voici à peu près les arguments qu’auraient échangés un majoritaire moyen, informé par les journaux, et un opposant de ceux qui ne rentrent jamais chez eux, le soir, sans jeter un coup d’œil scrutateur aux fenêtres du logis qui peut, à chaque instant, devenir une souricière.
— L’unité du parti, dirait le majoritaire, est la première condition d’existence de la dictature du prolétariat. Le parti divisé, tout risque de s’effondrer. Et vous travaillez, insensés ! à la scission du parti !
L’opposant répondrait :
— Le parti, vous l’avez scindé, aveugles que vous êtes ! Le régime intenable que vous y avez créé a nécessité notre rébellion. Vous n’avez jamais voulu réellement discuter, réformer, améliorer, vous n’avez usé que de la manière forte contre les meilleurs serviteurs du parti. Vous savez très bien que son unité n’est qu’apparente et que votre majorité même est aujourd’hui obscurément divisée en une droite et un « centre » qui se combattent âprement dans l’ombre. Nous préconisons le retour à l’unité véritable du parti, unité qu’il faut refaire par une profonde réforme du régime intérieur, par la réformation des erreurs commises, par le retour à Lénine.
— Vous êtes des menchéviks, des social-démocrates, vous ne parlez que de démocratie, vous n’aspirez qu’à la démocratie, comme ces contre-révolutionnaires.
— Les menchéviks et, à l’étranger, les social-démocrates, préconisent la collaboration avec la bourgeoisie au sein de la démocratie capitaliste, telle qu’elle existe en France, en Allemagne, en Angleterre. Nous reprochons, au contraire, au Comité central son manque de clairvoyance dans la lutte des classes, ses velléités inconscientes de collaboration avec les éléments antisocialistes du pays. Nous dénonçons le danger d’un glissement vers la démocratie bourgeoise ; nous sommes partisans de la démocratie ouvrière, soviétique, de l’État-Commune conçu par Lénine, de la dictature du prolétariat : large démocratie pour les travailleurs, dictature contre les ennemis du travail. Quoi de plus contraire au menchévisme que vous nous imputez en nous bâillonnant ?
— Votre activité clandestine creuse un fossé entre vous et le parti auquel vous attestez votre fidélité. Vos actes démentent vos paroles.
— Vous nous avez réduits à l’activité clandestine. Donnez-nous la parole dans le parti, hors du parti, où vous voudrez. Mais cela, vous ne l’oserez jamais, parce que votre politique redoute par trop la critique.
— Votre activité clandestine vous met, que vous le vouliez ou non, au premier rang des ennemis du régime. La contre-révolution tout entière place ses espoirs en vous. Elle vous pendrait sans doute aux mêmes potences que nous, mais elle espère bien passer par la brèche que vous ouvrez.
— Le régime bureaucratique que nous vous reprochons d’entretenir en feignant de le combattre, installe la contre-révolution la plus perfide dans tous les rouages dé l’État prolétarien et du parti. Quand vous nous persécutez, toute la petite bourgeoisie haineuse est derrière vous, toute la bourgeoisie internationale vous approuve.
— Votre activité clandestine est une préparation de guerre civile. Vous êtes voués aux complots. Si vous vous fortifiiez, vous ne manqueriez pas de tenter de nous renverser par la force.
— Nous exigeons la réforme du parti et de l’État soviétique. Nous sommes, au pays des ouvriers et des paysans, des réformistes et non des « révolutionnaires ». Même dans l’illégalité, les communistes laissent les complots imaginaires aux procureurs et les vrais complots aux aventuriers. Si nous nous fortifiions, un Congrès extraordinaire du parti, où nous aurions enfin la parole, suffirait à mettre chacun à sa place.
— Votre activité clandestine excite les ouvriers arriérés contre le régime. Vous croyez critiquer les erreurs politiques du Comité central ; vous montez, en réalité, vos auditeurs contre le régime.
— Vos erreurs sèment parmi les travailleurs une désaffection autrement grave que toute interprétation fâcheuse de nos critiques par des éléments arriérés. Le mal est dans les faits et non dans la divulgation des faits.
— Votre activité internationale discrédite l’U. R. S. S., la dictature du prolétariat, le parti, se confondant ainsi avec celle de nos pires ennemis.
— Vos actes les discréditent bien davantage. Nous ne disons jamais que la vérité. L’éducation du prolétariat international doit se faire par la vérité et non par l’optimisme officiel qui dissimule les difficultés, les fautes, les périls. Nous sommes dans la tradition de Lénine : il ne mâchait pas ses mots. Rappelez-vous comme ses discours ont quelquefois réjoui des adversaires d’ailleurs très myopes.
— N’oubliez pas que la guerre menace !
— Justement. Choisissez entre les soldats de la Révolution que nous sommes et vos armées de bureaucrates prêts à toutes les trahisons !
Cette discussion entre deux irréductibles ne pourrait se terminer que par un échange de répliques de ce genre :
— Vous avez perdu toutes attaches avec le parti. Le Comité central sait ce qu’il fait. Au fond vous êtes affolés par les difficultés. Vous devenez, malgré vous, des auxiliaires de la contre-révolution. Je fais mon devoir de communiste, je téléphone au Guépéou.
— Et vous, vous avez perdu l’esprit critique et la clairvoyance prolétarienne, grâce auxquels le parti a fait la révolution. Le Comité central, s’il était à la hauteur de sa mission, aurait besoin de militants et non d’approbateurs à tout faire. Au fond, vous êtes tellement bureaucratisés que vous ne voyez plus bien les difficultés. Vous contribuez, malgré vous, au glissement du parti à droite, c’est-à-dire vers une restauration du capitalisme. Je fais mon devoir de communiste. Arrêtez-moi, déportez-moi, je continuerai.
— Prenez garde ! Nous serons impitoyables. Souvenez-vous de la fin des Enragés de la Révolution française !
— Nous défendrons, quoiqu’il puisse nous en coûter, la dictature du prolétariat, la doctrine communiste, les intérêts de la classe ouvrière menacés par vos erreurs. Prenez garde ! Quel sort vous attend quand vous nous aurez anéantis ? Souvenez-vous de la fin de Robespierre !
⁂
Je n’ignore pas qu’il y a dans l’U. R. S. S. d’autres prisonniers politiques que les communistes appartenant à l’opposition. Il y en a. Un régime qui veut transformer la société entière, qui a subi tant d’assauts furieux, qui est entouré de tant d’ennemis, doit se défendre contre l’espionnage, la trahison, la conspiration de l’étranger, les tares, enfin, du passé. La classe ouvrière russe a dû recourir à la terreur, pour garder le pouvoir et échapper ainsi elle-même à la terreur blanche. Les révolutions ne connaissent pas d’autres lois. La terreur est finie dans l’U. R. S. S., mais il en reste quelque chose. Je trouve naturel que la classe ouvrière au pouvoir se défende, hélas ! avec les mêmes armes que les autres classes au pouvoir. Je trouve naturel que les ennemis du régime des Soviets, ceux qui ne l’ont jamais reconnu, ceux qui ont tenté, ceux qui rêvent encore de le renverser par la force des armes, avec l’appui de l’étranger, soient réduits dans l’U. R. S. S. à l’impuissance de nuire. Rien n’est plus nécessaire au salut de la révolution que la répression de la contre-révolution.
Autre chose est de se qualifier arbitrairement de contre-révolutionnaires entre frères ennemis, rivaux attachés au service d’une même cause. Autre chose d’user contre les fondateurs de la République des Soviets des armes forgées pour combattre ses ennemis mortels. Autre chose enfin de réprimer, au sein de la classe ouvrière, une action réformatrice même erronée, même dangereuse, exactement comme on réprime les menées des partisans de l’ancien régime.
Dans le premier cas, on défend la révolution. Dans le second, on l’affaiblit.
Je vois sourire des amis russes. Je les entends conclure :
— Vous voudriez donc que nous laissions les trotskistes désorganiser à leur aise le régime ?
Non, camarades. Je ne prétends pas vous apprendre ce qu’il faut faire. Mais je vous connais les uns et les autres. Je sais que vous êtes des frères ennemis. Le même sang de révolutionnaire coule dans vos veines. Vous avez versé le même sang sur les mêmes barricades. Vous poursuivez la même fin avec des âmes encore peu différentes, bien que l’on voie déjà s’esquisser, parmi vous, deux qualités d’hommes qui risquent de devenir bientôt fâcheusement différentes. Vous appartenez ensemble à l’espoir du monde. Je vous crie, moi qui ne suis qu’un passant étranger : la réconciliation ne peut pas être impossible entre vous. Je rapporte de l’U. R. S. S. la certitude intérieure qu’elle est possible. Vous devez apprendre à trancher, autrement qu’avec l’aide de geôliers, des divergences de vue. Oui, vous nous le devez. Vos luttes sont fratricides. Que d’autres s’en réjouissent. Moi, je vous crie : assez. Tout cela risque de se payer trop cher.
Et puisqu’il y a déjà parmi vous des vainqueurs et des vaincus, des puissants et des déportés, laissez-moi vous dire que ce sont les plus forts qui peuvent le plus pour atténuer ou apaiser les discordes.