Volume 2 · 12
SA POPULARITÉ. — SON DESTIN
L’EXIL D’ALMA-ATA
Peut-être faut-il ajouter aux crises que l’on observe aujourd’hui en U. R. S. S. une crise de chefs. Le parti n’a plus l’éblouissante couronne de chefs des six premières années de la Révolution. Les uns sont morts, les autres… Les chefs actuels n’ont que l’autorité, péniblement entretenue par la presse, de ministres ou de leaders officiels. On dit de l’un qu’il est intelligent, mais qu’il fut au début de la Révolution contre la prise du pouvoir, contre la dictature du prolétariat, et qu’il boit ; de l’autre que c’est un théoricien excellent, mais versatile et trop enclin à la casuistique ; du troisième — le plus fort — qu’il est borné, têtu, rusé, tenace, que Lénine l’a bien jugé dans son testament. On a peut-être tort de penser et de dire ces choses, mais le fait est qu’elles courent la rue. Ces dirigeants n’ont pas le prestige des chefs qui entraînent les masses.
Le seul homme qui ait gardé dans l’U. R. S. S. un prestige étonnant, c’est celui qu’on ne voit plus, l’exilé d’Alma-Ata. Au moment de mon séjour dans l’U. R. S. S., il reste environné d’une légende épique ; sa haute intelligence, sa probité personnelle, sa fermeté de caractère ne sont pas contestés de ses pires ennemis. Les campagnes acharnées qu’on a faites pendant des années et qu’on continue contre lui ne portent guère. Chacun sait que la première condition de ces campagnes, c’est le silence de Trotski. On peut dénoncer ses « erreurs » politiques de 1906, de 1912, de 1913, etc., on peut l’ériger en anti-Lénine, on peut ignorer ou déformer son rôle dans la Révolution de 1905, son rôle d’organisateur de la Révolution d’Octobre, son rôle d’organisateur de l’armée rouge et de la victoire, son rôle de réorganisateur des transports et de l’industrie après la guerre civile, on peut le traiter de contre-révolutionnaire, mais à une condition capitale : qu’il n’écrive ni ne parle. L’art des campagnes anti-trotskistes a consisté à lui refuser systématiquement la parole. Au Comité central, quand il en était encore membre, on ne la lui donnait que pour 5 minutes ; et l’on s’arrangeait parfois ensuite pour faire sauter son discours (de 5 minutes) du compte rendu sténographique d’ailleurs secret et envoyé aux seuls dirigeants des organisations. La terreur qu’inspire sa parole écrite ou orale est telle que l’on a déporté des gens pour l’avoir seulement approché ou pour avoir lu un document signé de lui. De nombreux écrits de lui circulent sous le manteau et sont publiés à l’étranger. Le grand public de l’U. R. S. S. les ignore — et il est curieux de remarquer que le citoyen de l’U. R. S. S., le communiste même, ne peut pas lire, sans risquer la prison et la déportation, les brochures de l’opposition que n’importe qui peut acheter à Paris et à Berlin — mais ceux qui peuvent se les procurer les dévorent. Exilé à Alma-Ata, Trotski a beaucoup écrit. Toute une littérature clandestine circule ainsi dans le pays.
On se rend généralement compte qu’il avait raison, il y a deux ou trois ans, quand il annonçait les difficultés présentes et préconisait des remèdes que l’on a feint d’adopter trop tard.
Sa popularité est celle d’un chef de partisans. Il a ce que seul Lénine eut : des milliers de disciples, de partisans qui lui vouent une confiance absolue, aiment l’homme, admirent et suivent jusque dans les prisons le chef qu’ils ont suivi naguère sur les champs de bataille. Ceux qui l’ont approché gardent longtemps l’impression de ce magnétisme personnel qui fait les entraîneurs d’hommes. On craint beaucoup pour sa vie. Des rumeurs sinistres, nées de l’inquiétude, circulent une fois par mois. L’action clandestine de l’opposition a commencé au printemps dernier par un appel aux prolétaires, imprimé cette fois dans une véritable typographie illégale, lancé à un moment où Trotski était malade, et qui disait en substance : « Le chef de l’armée rouge risque de mourir dans le désert… » Quelque temps auparavant, il avait été l’objet d’une agression dans sa demeure (son fils et lui, armés de fusils de chasse, avaient dû repousser des inconnus qui tentaient de forcer leur porte), ce qui avait contribué à répandre des bruits d’assassinat.
Sa popularité est celle dont on n’ose parler qu’à voix basse ou entre intimes. Les sans-parti ou les communistes appartenant à la majorité vous parlent de lui — en tête-à-tête — avec respect. Deux sortes d’hommes paraissent le détester franchement : toute une couche de nouvelle bourgeoisie, bien adaptée au régime, très loyale en apparence, qui professe qu’il eût fallu depuis longtemps le fusiller ; et les fonctionnaires officiels du parti et le petit monde qui gravite immédiatement autour d’eux.
Pas de semaine que l’imagination populaire n’invente quelque anecdote sur lui et sur ses rivaux, toujours au désavantage de ces derniers. On pense assez généralement qu’en cas de guerre ou de calamité publique, il reprendrait le pouvoir ; mais on pense aussi que tout sera fait pour l’en éloigner et que ses chances de revenir au pouvoir sont infimes. C’est pourtant, de l’avis de tous, l’homme le plus grand et le plus capable de la Russie nouvelle.
Un communiste opposant m’a dit :
« Il est en ce moment au sommet de sa vie. L’histoire connaît peu d’exemples d’une pareille fidélité aux principes de la classe révolutionnaire. Songez qu’il lui eût suffi d’une légère entorse à ces principes pour garder une part éminente du pouvoir, songez qu’en 1926 on lui offrait encore un poste de commissaire du Peuple. Il a délibérément renoncé au pouvoir, accepté tous les risques, tous, je le souligne, depuis longtemps, pour défendre l’intérêt supérieur du parti et de la révolution. Il me disait : « Le sort de Liebknecht n’est pas si différent qu’on le croit du sort de Lénine ». Le révolutionnaire prolétarien doit savoir, s’il le faut, successivement, vaincre comme Lénine et tomber comme Liebknecht, voilà le sens de ce mot. Le principal est de servir ainsi ou autrement la cause du prolétariat international.
« Pour lui, trois hypothèses sont possibles :
« La première c’est que les meilleurs éléments du parti, éclairés un jour par l’immensité du péril, voyant la Révolution en danger, se voyant à la veille du 9 thermidor, se ressaisiront. Il reprendra alors sa place au premier rang des conducteurs du prolétariat.
« La seconde c’est qu’il périra dans l’exil, en prison, dans quelque hameau perdu de la Sibérie. Il tombera sans faiblir, à son poste. Le nom, l’œuvre, l’exemple resteront ineffaçables. Un jour viendra où le prolétariat reconnaîtra les siens.
« La troisième c’est que, déporté, exilé ou libre, les circonstances l’obligeront à se consacrer aux travaux du théoricien et du savant, d’un savant qui formera plus tard des générations d’hommes d’action. Il continuera alors dans son cabinet de travail, à Alma-Ata ou ailleurs, l’œuvre de Marx et de Lénine.
« Vous voyez qu’on ne peut rien contre lui ! »
J’ai cherché à me renseigner sur ses conditions d’existence. Voici ce que j’ai appris aux meilleures sources. Il habitait la nouvelle capitale du Kazakstan, Alma-Ata, autrefois Vierny, ville de 40.000 habitants, située à plus de 200 kilomètres de la voie ferrée la plus proche (celle du Turkestan méridional), entre le désert au nord et les montagnes de l’Ala-Taou au sud. La frontière la plus voisine, à 300 kilomètres au midi, presque infranchissable à cause de quatre hautes chaînes de montagnes, est celle du Turkestan chinois. Entre le désert et la montagne, à l’orient du Pamir, aux confins de la Mongolie, Alma-Ata, « ville des pommiers », assez riante mais encore dépourvue de canalisation d’eau, est une vaste prison idéale. Lettres et journaux y parviennent de Moscou en 8 à 15 jours selon la chance. La ville est principalement peuplée de Kirghizes. Elle est sujette aux tremblements cle terre. Le banditisme y est développé. Voilà pour la sécurité.
Léon Davydovitch Trotski y était théoriquement libre, mais pratiquement surveillé de très près. Quiconque cherchait à parvenir jusqu’à lui avait toutes les chances d’être arrêté en chemin et déporté. On a ainsi arrêté pas mal de communistes qui avaient naïvement pris le train pour Tachkent, puis Pichpek, la ville « voisine ». Il habitait sur la hauteur, à peu de distance de la ville, un lieu désert. Il occupait avec sa femme, son fils aîné, jeune médecin qui lui sert de secrétaire, et sa charmante bru, à laquelle il a voué une affection particulière, trois petites pièces au 1 étage d’une maison, au rez-de-chaussée de laquelle le Guépéou local avait installé des gens à lui. À droite et à gauche, à quelque distance sur la route, les maisons voisines étaient également habitées par des gens du Guépéou.
Cette famille de déportés vivait pauvrement. Ses ressources provenant des camarades et de proches étaient des plus médiocres, pour ne pas dire plus. La gêne était constante. On faisait tout soi-même. On rencontrait parfois la haute silhouette du tribun d’Octobre au marché où il faisait ses emplettes, en bavardant avec les Kirghizes, sous l’œil soupçonneux des mouchards. On le voyait casser du bois dans la cour. Son plus grand plaisir était la chasse, qu’on lui avait défendue par moments sous des prétextes de sécurité.
Sa santé était précaire. Malaria, maladie du foie, rhumatismes. Son moral excellent. On lui avait proposé, dit-on, de le transférer au Caucase, mais sous une surveillance beaucoup plus étroite. Il refusa. On avait pris contre lui et contre tous les déportés, à partir du 15 octobre, une mesure administrative infiniment pénible : on avait coupé toute sa correspondance. Plus rien des lettres et dépêches ne lui parvenait, plus rien de lui ne partait (sauf évidemment la correspondance clandestine, irrégulière et risquée). L’isolement s’était épaissi, enténébré sur le déporté. Peu après, il devait apprendre que son beau-frère et secrétaire, Georges Boutov, était mort de faim dans une prison de Moscou. Il était sans défense, vieux lion en cage. Jamais il ne fut plus redoutable.
Quelques petits faits, afin de montrer sa popularité véritable. Au plus fort des campagnes dirigées contre lui, en 1927, deux moujiks venus à pied de lointaines campagnes, vinrent le trouver au Comité des Concessions. Ils y firent sensation avec leurs peaux de mouton, leurs chaussures tressées, leurs barbes vénérables, leurs allures de Khodoki (on appelle ainsi ceux qui vont, à pied le plus souvent, dans les grandes villes, faire des démarches pour les communautés paysannes). Ils venaient se plaindre à Trotski — comme ils eussent été se plaindre à Vladimir Iliitch Lénine — d’une injustice, ne doutant pas d’être entendus… Il eut bien de la peine à leur faire comprendre qu’il ne pouvait plus grand’chose. Toute la presse le représentait à cette époque comme l’ennemi juré des paysans !
Son départ de Moscou fut marqué par les incidents suivants. Il fut condamné à 3 années de déportation « pour agitation contre-révolutionnaire » en vertu de l’article 58 du Code pénal, par la justice administrative du Guépéou qui ne prit pas la peine de l’entendre ou de motiver son arrêt. Quand l’ordre de départ lui eut été signifié, il demanda la communication téléphonique avec le Guépéou. Ce fut l’un des chefs de cette institution, nommé Deribass, qui vint à l’appareil. Or, ce Deribass, combattant en 1918 sous les ordres de Trotski au front de la Volga, contre les Tchécoslovaques, avait dans un moment de panique abandonné son poste. À peine se fut-il nommé que Trotski lui répliqua : — « Je ne parle pas à des déserteurs que le hasard a sauvés du poteau. »
Deux imposantes manifestations se produisirent le jour de son départ présumé. Une foule de plusieurs milliers d’ouvriers envahit la gare et empêcha, des heures durant, le départ du train. Les autorités n’osèrent pas réagir, à quelques brutalités près. Mais elles retardèrent le départ pour l’annoncer le lendemain à Trotski, à l’improviste. Afin de faire la lumière sur l’enlèvement par surprise qui se préparait et d’infliger un démenti aux communiqués de l’agence Tass qui publiait à l’étranger que l’opposition n’était l’objet d’aucune mesure de répression, Trotski refusa de partir et s’enferma chez lui. Les gens du Guépéou enfoncèrent successivement deux portes et, devant la troisième, le sommèrent d’ouvrir : « Nous sommes, lui cria le commissaire du Guépéou, des soldats ; nous faisons notre devoir, ne résistez pas. » — « Je suis, leur répondit-il, moi aussi, un soldat, mais celui de la Révolution. » Ils enfoncèrent la troisième porte et comme il refusait de les suivre, l’emportèrent. Le long du trajet jusqu’au train, il continua d’opposer à ses gardiens cette résistance passive qui faisait tomber tous les masques. On l’embarqua dans une petite station voisine de Moscou.
Àson arrivée, les quelques personnes de la colonie russe d’Alma-Ata qu’il eut l’occasion de rencontrer, à la société cynégétique locale ou à un cercle d’études régionalistes, lui témoignèrent une vive sympathie ; la peur et les consignes du Guépéou ne tardèrent pas à faire le vide autour de lui. La population kirghize, à laquelle on le présenta comme l’ennemi des paysans, lui fut hostile.