‹ Vers l’autre flammeChapitre 30 sur 43 · Volume 2 · 13

Volume 2 · 13

RICHES ET PAUVRES. — LE MARIAGE. — L’AMOUR.
LA JEUNESSE COMMUNISTE, LA MODE

Un pays fait penser à une eau profonde. Ce qui se passe à la surface ne trouble pas les profondeurs. Des vagues courent et se brisent dans la lumière ; les remous s’atténuent doucement et cessent au-dessous d’elles. Dix ans après la tempête révolutionnaire, les événements politiques, chutes et avènements de chefs, défaite d’une génération, triomphe d’un principe de gouvernement sur un autre, triomphe de certains intérêts encore mal définis, élimination de certains autres, n’exercent sur la vie quotidienne du pays qu’une influence à peu près insignifiante.

On se rend mieux compte de ce qui se passe en profondeur en observant les mœurs. Pendant que les luttes intestines mettaient aux prises, entre eux, une dizaine, peut-être, de milliers de communistes réellement actifs, dirigeants et opposants, le grand pays continuait à suivre ses chemins si difficiles à connaître.

La société soviétique présente à l’œil de l’observateur des nuances infiniment moins marquées que la société occidentale. C’est la plus égalitaire du monde. On y trouve des sans-gîte, des sans-pain, des mendiants, des désespérés (à preuve qu’il y a chaque jour à Léninegrad et à Moscou une dizaine de suicides) mais on n’y trouve ni millionnaires, ni gros propriétaires, ni usiniers, ni grandes courtisanes. Ce qui ne veut pas dire que les éléments d’une nouvelle bourgeoisie fassent défaut. Il y a les nepmans, peu nombreux et qui dissimulent leur avoir quand ils ne peuvent pas dissimuler leur qualité. Il y a les techniciens et spécialistes hautement payés — entre 300 et 1.000 roubles par mois — qui forment les cadres véritables de la production et de la haute administration ; ils sont nombreux et vivent bien. Il y a enfin les fonctionnaires subalternes et les communistes occupant des postes responsables. Ces derniers ne peuvent, exception faite pour ceux qui écrivent et touchent des droits d’auteur, gagner plus de 225 roubles par mois. Ces trois couches de la population sont bien logées, bien vêtues, assurées du lendemain ; ce sont elles qui fréquentent les théâtres, les villes d’eaux, les capitales étrangères. Leur situation matérielle est assez profondément différente de celle de l’ouvrier, de l’employé et du paysan pauvre, pour qu’on puisse les considérer comme représentant une petite bourgeoisie renfermant les germes d’une bourgeoisie authentique.

Voici des chiffres curieux sur les dépôts dans les caisses d’épargne, ils montrent qui épargne. Proportion des déposants en 1926 : ouvriers 21,1 % ; paysans 6,4 % ; fonctionnaires et employés 44 % ; autres 19 %. Proportion des dépôts (sommes) même année : ouvriers 12 % ; paysans 3,6 % ; fonctionnaires 36,7 % ; autres 20 %. Remarquons que les nepmans et les spéculateurs préfèrent placer leurs fonds ailleurs qu’à la caisse d’épargne.

Peut-on s’enrichir ? Pourquoi pas ? L’accumulation d’une fortune est possible, quoique difficile. Les intellectuels achètent des objets d’art, de vieux livres, des collections. Placement de fonds avantageux car ces choses se vendent à vil prix en raison de la rareté des amateurs, de la gêne ou de la misère des vendeurs et de la semi-clandestinité des opérations. Le nepman achète plutôt des brillants et des bijoux faciles à cacher. Les emprunts de l’État, les versements aux caisses d’épargne, les dépôts en banque rapportent 9 à 12 % d’intérêts par an. Un capital de 30.000 roubles placé en emprunts de l’industrialisation, rapporte au rentier soviétique près de 3.000 roubles l’an, c’est-à-dire de quoi vivre confortablement sans travailler ni payer d’impôts, ces revenus étant exemptés de l’impôt. On s’installe, enfin : mobilier, bibliothèque, le logis même, tout est bien-être et capital. J’ai vu s’installer de façon bien bourgeoise, en somme, de hauts fonctionnaires communistes, des nepmans, des médecins, des techniciens, des écrivains… Le contraste est pénible entre ces milieux sociaux et les ouvriers. La cherté du mobilier, la crise des logements et les augmentations de loyers ne permettent pas, en règle générale, aux ouvriers, d’améliorer leur intérieur.

Les émoluments des hauts fonctionnaires communistes sont peu importants ; mais ils bénéficient des magnifiques maisons de repos de Crimée et du Caucase, des transports à prix réduits, des voyages « en service commandé » à l’étranger, des autos affectées aux administrations et des nombreux avantages attachés à leurs fonctions.

Sans doute cette inégalité est-elle, pour une large part, inévitable et les travailleurs russes le savent bien. Ils consentent volontiers à rétribuer fortement le travail de l’ingénieur dont les connaissances sont précieuses à leur République. Cette inégalité des conditions ne deviendra un mal réel que si elle s’accentue et se double d’une inégalité de droits. Je ne pense pas qu’on y puisse remédier dans l’état actuel des choses, mais il faudrait s’efforcer d’assurer au travailleur, en compensation du bien-être dont il reste privé, plus de liberté réelle, plus de participation réelle à la gestion des affaires publiques ; ne serait-ce pas la seule façon de garantir une évolution vers plus d’égalité ?

Dès aujourd’hui, les ouvriers russes les plus avancés, les plus conscients, ceux qui constituent la force vive de toutes les entreprises et de toutes les institutions, acceptent volontiers de travailler dur et de faire aux techniciens des conditions d’existence qu’il ne leur est pas permis de rêver pour eux-mêmes, parce qu’ils se sentent les maîtres du pays. Ils vous disent avec fierté : « Notre usine », « notre production. » Il faut que ce sentiment s’impose à l’ensemble des travailleurs ; il faut qu’il corresponde à une réalité grandissante.

⁂

Dans toutes les couches de la société les mœurs ont été profondément bouleversées. L’ancien régime ignorait le mariage civil, le divorce, les droits de la femme et de l’enfant ; l’avortement y était un crime. Ces piliers de la famille traditionnelle ont été abattus sans que la Russie s’en trouve plus mal. Le mariage n’est plus qu’une formalité d’enregistrement qui prend moins de cinq minutes : la déclaration des conjoints auxquels la loi reconnaît le droit de porter leurs deux noms réunis ou de choisir l’un des deux. L’union non-enregistrée a la même valeur légale et confère aux conjoints les mêmes droits. Le divorce est plus simple encore : il suffit de la demande de l’un des deux conjoints pour qu’il soit enregistré sur-le-champ. La recherche de la paternité est permise dans l’intérêt de la mère et de l’enfant. Les tribunaux peuvent, dans les cas douteux, répartir entre plusieurs personnes les charges incombant au père. L’avortement est autorisé dans des conditions déterminées par le souci de la santé publique. L’égalité des sexes est absolue en droit, réelle dans les mœurs, moins réelle dans le travail. Les droits de l’enfant, toutes les fois qu’il en est question, sont considérés en premier lieu.

Dans les grandes villes de l’U. R. S. S. les mariages et les divorces sont plus nombreux que nulle part au monde. L’amour libre est assez en faveur au sein des jeunesses communistes — comsomol — et des universités. Toute une littérature a proclamé ses droits. Place à l’Éros ailé ! s’exclamait, il y a quelques années, Alexandra Kollontaï, vieille militante communiste, aujourd’hui ambassadrice de l’U. R. S. S. à Oslo. Des jeunes théoriciens du comsomol exposent encore que l’amour est un « préjugé bourgeois » déplacé dans la société communiste. Le besoin sexuel, l’hygiène, la reproduction de l’espèce, voilà ce qui compte. Il n’est pas difficile d’arriver par cette voie aux cocasseries les plus absurdes. Voulez-vous en juger ? Voici un petit échantillon des arguments échangés dans la polémique par deux graves théoriciens.

Le premier écrit :

« L’attirance sexuelle vers un être appartenant à une classe ennemie, malhonnête, qui ne doit exciter en nous que dégoût, est une perversion, de même que l’attirance sexuelle vers le crocodile ou l’orang-outang. » (A. B. Zalkind, la Question, sexuelle, Léninegrad, 1926.)

Le second répond :

« Je voudrais bien savoir ce que le camarade Zalkind pense de Karl Marx qui passa toute sa vie avec une femme appartenant à une autre classe, Jenny von Westphallen, c’est-à-dire avec un « crocodile » envers lequel il fit preuve d’une profonde affection. » (Hippolyte, le Droit à l’Amour, Moscou, 1928.)

Un jeune poète chante dans la revue du Comité Central du Comsomol la Jeune Garde (n 10) 1926, p. 46), l’industrialisation de l’amour par la prostitution :

« Ne va pas chez la vierge — son innocence est chargée d’une trop langoureuse tristesse — trop de doutes assoupis gonflent sa poitrine ; tu trouveras chez la prostituée la précision et l’éclat d’une machine… »

« … C’est la voix des siècles futurs — le chant triomphal de l’industrie — annonçant la chute des chaînes de l’amour — brisées par le puissant génie de la technique… »

La vieille garde du parti — Lounatcharski, Sémachko, Soltz, quantité de bons publicistes — réagit contre ces idées et ces mœurs. Par ailleurs l’amour libre paraît, dit-on, décroître parmi les jeunes. Les sectes religieuses la combattent avec succès dans les milieux ouvriers arriérés. Mais les jeunesses communistes et les étudiants vivent encore dans une trop grande pauvreté pour que l’amélioration des mœurs y soit rapide. C’est là une des conséquences de la prolétarisation de l’enseignement supérieur et du manque de ressources de l’État. La plupart des étudiants sont de jeunes ouvriers, de jeunes paysans, auquel l’État alloue des bourses d’études forcément minimes. Ils vivent de 30 à 40 roubles par mois, dans des maisons communes où l’on manque souvent du confort le plus élémentaire. Il en est qui font, dans les ports et les usines, des demi-journées d’homme de peine, avant d’aller aux cours. La plupart étudient héroïquement, quelques-uns se démoralisent et c’est naturel. Les maladies morales doivent trouver parmi ces jeunes gens des proies nombreuses. On m’a raconté que le suicide du poète Essénine provoqua, il y a quelques années, à l’École des Arts techniques de Moscou (Vkhoutemass), une épidémie de suicides.

Il n’en est pas moins vrai que l’U. R. S. S. produit sur le visiteur occidental l’impression d’un pays de mœurs saines, où le dévergondage des grandes villes du plaisir est inconnu, où le travail, l’étude, la lutte tiennent vraiment la première place dans la vie de l’homme. Les unions durables n’y sont certainement pas moins nombreuses qu’ailleurs ; les familles à la fois unies et libres y sont communes ; on rencontre en grand nombre, parmi les communistes, de beaux couples, l’homme et la femme absorbés par la même tâche sociale, unis par une même conception de la vie.

⁂

Chez ceux qui jouissent d’un certain bien-être, la tendance à suivre les modes occidentales est générale. L’ingénieur ou le fonctionnaire communiste envoyé, pour affaire, à l’étranger, en rapporte immanquablement des vêtements coupés suivant la dernière mode et des bas de soie pour sa femme. Les théâtres sont parfois pleins d’un public que l’on ne distinguerait pas, à première vue, de celui d’une représentation à Berlin. Ne faut-il pas déplorer ce défaut d’originalité ? Pourquoi les travailleurs russes, attelés à leur œuvre de transformation sociale, ne tentent-ils pas de créer dans le vêtement la tenue individuelle, l’allure de la femme, une élégance nouvelle qui serait bien la leur, plus simple, plus rationnelle, moins faisandée — plus belle et plus pure pour ces raisons que celle de nos pays d’Occident, opulents et déséquilibrés ?

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