Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 03
J’ai déjà parlé ailleurs de ce départ précipité et de l’ambassadeur déchu, en compagnie duquel j’allai jusqu’à Moscou. Mais ici je suis chez moi, je puis me compléter, ajouter de nouveaux détails, ce que je ne pourrais faire dans aucun Monde du monde, qui vous appelle à bras ouverts, pour vous fermer la porte au nez, dès que vous voulez rester un homme.
Ah, la liberté, la liberté ! Je donnerais tout mon sang pour elle.
De Rakowsky, à la demande de la revue Ogoniok, de Moscou, j’avais fait un portrait, en 1927, qu’on avait trouvé excellent, qui faillit paraître et qui ne parut pas, à une heure où Rakowsky était encore ambassadeur, mais où sa disgrâce était déjà décidée de longue main. Or, mon article ne contenait absolument aucune polémique, car j’étais alors à mille lieues de penser le moindre mal des officiels. Que dites-vous de ce hors-d’œuvre ? Je m’adresse à l’ouvrier. C’est à lui que je demande si une telle tyrannie lui va.
Quant à moi, que les opposants sachent que s’ils veulent nous préparer une seconde édition de ce bolchévisme-là, ils trouveront en moi un implacable ennemi, un ennemi solitaire qui mourra pour ce qu’il considère le premier bien de l’homme : celui de pouvoir s’exprimer à la face du ciel, que ce soit en camarade ou en adversaire. Lénine a permis à ses adversaires de s’exprimer ; et de tous, Gorki lui a dit les choses les plus cruelles, souvent les plus abominablement injustes et honteuses.
On me répliquera que cette liberté-là a failli, à un moment donné, coûter la vie à la Révolution. Je réponds : votre tyrannie l’a tuée bien plus sûrement. Et ce n’est pas l’entrée d’un autre Gorki dans la confrérie d’aujourd’hui qui la ressuscitera, ne vous en déplaise.
Il est malheureux que je doive parler avec une telle dureté à des hommes qui sont, après tout, les victimes d’un système dont l’avènement ne peut leur être reproché, mais c’est plus fort que moi. On me connaissait. Il ne fallait pas m’inviter aux fêtes de l’anniversaire. Et le plus fautif est Rakowsky, que j’ai interrogé avant le départ sur « ce qu’est la Russie soviétique » et qui m’a fait cette réponse de diplomate :
— Si tu regardes à la surface, tu ne seras pas content Mais si tu sais voir, tu aimeras notre Révolution.
J’étais propre. Comme si la Révolution pouvait être confondue avec la laideur humaine. J’eusse préféré qu’on me dise sincèrement ce qui en était, ce que je ne pouvais pas voir de mes yeux sans en appeler au ciel. Mais ces bolchéviks sont muets comme des tombes, alors même qu’ils sont vos amis et vos vieux camarades.
Rakowsky ne fait pas exception. Jamais je n’ai pu obtenir de lui le moindre aveu, un de ces aveux dont j’ai été cent fois aujourd’hui le confesseur. En France, je lui pardonnais ce silence. Il était ambassadeur. J’étais celui qui parle. Mais il a gardé le même mutisme tout le long du voyage. À un moment donné, comme nous entrions en Allemagne, je lui ai posé cette question à laquelle une franche réponse eût suffi à me révéler l’attitude véritable de l’Opposition et le sort qu’elle devait subir bientôt ; je lui demandai :
— Est-ce bien la France qui te chasse, ou sont-ce les tiens qui te démolissent ?
Pour toute réponse, il tira sa montre et dit :
— Nous serons à Francfort vers les onze heures du soir. As-tu très faim ?
Autrement dit : « Garde ta langue pour manger de la choucroute à Francfort. »
Et cependant, il m’avait plus d’une fois donné des preuves d’une affection solide, soit en venant à mon secours, dans ma purée vernie de « conteur oriental », soit en me recevant dans une parfaite intimité.
Dans notre compartiment diplomatique, apercevant un jour la manche de sa chemise déchirée de vieillesse, une stupeur mêlée d’admiration me poussa à le lui faire remarquer :
— Vraiment, Christian : je sais que des bolchéviks comme toi ne connaissent pas l’emploi personnel des fonds secrets, mais ton salaire est-il maigre à ce point que tu doives porter une chemise comme celle-ci ?
Il se défendit encore :
— Tu ne dis que des bêtises ! Laisse ma chemise tranquille.
Mais, une fois, à l’ambassade, il m’avait dit :
— Quand je ne serai plus rien et que je devrai gagner mon pain comme un médecin qui a oublié la médecine, si tu es riche, tu m’aideras, à ton tour, n’est-ce pas ?
Il venait justement de me consentir une avance, dûment reconnue sur mes livres édités en Russie et dont les droits d’auteur, faute de convention, ne m’étaient pas dus. Il le fit à ses propres risques. Et sa réflexion, je l’avais prise pour une plaisanterie. Comment la Russie soviétique eût-elle pu se passer d’un diplomate comme Rakowskv ?
Pauvre de moi ! Je l’ai mieux compris, quand, une année après, j’ai su que l’ambassadeur de la veille faisait vendre par sa femme les objets de leur modeste ménage à Moscou, pour avoir du pain.
Mais nous le retrouverons dans son exil d’Astrakhan, où j’ai passé huit jours en sa compagnie et attrapé, comme lui, la malaria.
De ce voyage mémorable, je garde le beau souvenir de notre arrivée à Siébège, point de frontière soviétique, en entrant par Ripa, détour que nous fîmes, afin d’éviter le passage par Varsovie.
Beau souvenir… Et que la vie soit maudite, qui enlaidit toutes les beautés, dont notre âme est si avide. Que de fois n’aurai-je pas à lâcher ce cri, dans ce voyage que je refais maintenant sur ce papier ! (Heureusement, je ne veux plus partout repasser, ni tout revivre, car je briserais ma plume.)
On a beaucoup écrit, et parfois avec quelque émotion, sur l’entrée du train en Russie, lorsqu’il passe sous la fameuse arcade rouge au commandement terrible, semblable à une prédiction en partie réalisée de l’avenir : Prolétaires de tous les pays ! Unissez-vous !
Oh, mes frères de malheur ! Unissez-vous une fois pour toutes et allez en masses compactes, par mille et mille, voir cela ! Unissez-vous et allez sentir vos cœurs crever au moment de l’entrée majestueuse du train rouge, en terre rouge, par-dessous l’arcade rouge aux lettres de feu !
Si jamais ordre, parti des entrailles d’un ami, vous fut intimé, c’est bien celui-là :
PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS !
UNISSEZ-VOUS !
Unissez-vous et n’envoyez plus de délégations d’imbéciles, pour ne rien voir et ne rien rapporter. Mais allez seuls, sans guide, sans chef, et vous sentirez plus que tous les chefs du monde, seriez-vous bêtes comme vos pieds.
Car ce n’est pas l’intelligence sans cœur qui fait ces miracles-là, mais seulement les deux accouplés ou plutôt le cœur tout seul — et du cœur, vous en avez, Seigneur, à en laisser par tonnes dans toutes les tranchées, sur tous les fils de fer barbelés et dans tous les engrenages de vos bagnes mécaniques.
C’est avec le sang généreux de vos millions de cœurs, que ces arcs de grand triomphe et ces lettres de flamme des frontières soviétiques, ont été peints et embrasés. Et s’il faut qu’un jour rien ne doive rester debout, de tout ce que vous avez bâti et rêvé de bâtir là-bas, eh bien : du premier au dernier des mercenaires qui s’élanceraient à l’assaut de l’Union Bouge, pour la dévorer, aucun ne passera sous cette annonciation de votre destin sans qu’il tombe foudroyé de terreur.
Là est tout ce qui continue de vivre, derrière les Révolutions que les hommes assassinent.