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Volume 2 · 14

DOGMATISME ET STÉRILITÉ
L’ENSEIGNEMENT. — LA RELIGION

Il y a un problème du développement intellectuel de l’U. R. S. S. — et du communisme — que personne n’a encore posé et qu’on ne peut d’ailleurs pas poser isolément. Je m’entretenais dernièrement avec un camarade russe, de choses politiques. Il tenait sur ses genoux une charmante enfant de sept ans. « Lénine, dis-je, s’est trompé en cette circonstance… » L’enfant leva sur moi des yeux stupéfaits et dit gravement : « Lénine ne s’est jamais trompé. » Si je l’avais interrogée, cette brave petite gosseline qui fréquente un des bons jardins d’enfants de la ville eût certainement ajouté que Trotski, lui, s’est toujours trompé. Ainsi se rétablit dans les esprits le vieux dualisme du bien et du mal, du possesseur infaillible de la vérité et de l’hérésiarque à brûler. Mais je ne vous cite ce mot d’une enfant que pour indiquer le danger que présente, au point de vue de la formation de la jeune génération soviétique, la canonisation d’un Lénine génial, infaillible, écrasant, qui fit seul la révolution d’octobre (rien n’est plus faux), dont aucune parole ne peut être mise en doute, qu’il suffit de bien citer pour avoir raison, et dont l’interprétation est, au surplus, rigoureusement réservée aux dirigeants du parti. Tout l’enseignement de l’État, toute la propagande du parti, toute la doctrine répandue par la presse se fondent sur cette doctrine officielle, dont on a pu suivre au cours des dernières années les déformations utilitaires, parfois surprenantes. Les revues de cinéma, de sport, des cheminots, des joueurs d’échecs, des jeunes mères, des tribunaux, publient maintes fois l’an des portraits de Lénine accompagnés d’articles ad hoc. Il y a là une façon d’éliminer les vivants pour laisser toute la place au mort qui convient sans doute à une bureaucratie plus experte dans l’art de commenter des textes que dans la recherche intellectuelle, mais qui constitue un danger certain.

En voici la preuve. Au début de la révolution, il y a une douzaines d’années, le bolchévisme était représenté dans l’ordre intellectuel par une admirable pléiade de publicistes, de pamphlétaires, de théoriciens, de savants, de grands agitateurs. C’est à eux qu’il dut, en grande partie, son étonnante force d’expansion. Depuis, cette pléiade n’a fait que se rétrécir. Lénine est mort. Trotski exilé. Radek, le plus pénétrant des politiques, le plus mordant des publicistes, exilé. Préobrajenski, Smilga, Vladimir Smirnov, économistes de talent, qui ont fait leurs preuves, exilés. Des théoriciens de la première heure, un seul survit, libre bien que silencieux en ce moment (et je crois, passablement menacé à son tour d’ostracisme) : Boukharine. Un théoricien pour ce pays, pour ce mouvement, pour cette révolution dans sa 12 année ! (Car les autres chefs actuels du parti sont plutôt des gouvernants.) Depuis des années, il n’est pas paru dans l’U. R. S. S., parmi le flot des publications marxistes, d’un niveau intellectuel souvent au-dessous de toute critique sérieuse, un seul ouvrage communiste marquant, intéressant, original, signé d’un nom nouveau (ou même d’un nom ancien !) Les ouvrages de troisième zone sont légion, c’est entendu : mais ici la quantité ne compense pas le défaut de qualité. Pas un nouveau théoricien ! Pas un livre ! Pas un nom de jeune !

Même crise dans le journalisme. On a remplacé à la Pravda le vieux bolchevik Sosnovski exilé à Narym par un vieux journaliste bourgeois rallié, Zasslavski, qui en 1917 traitait Lénine d’agent de l’Allemagne…

Remarquons qu’il en est de même dans l’internationale Communiste où pas un jeune théoricien, pas un jeune polémiste ne s’est formé, à l’exception des exclus parfois très vigoureux. Le grand mouvement d’idées né de la révolution d’Octobre serait-il stérile ?

Non. Les jeunes talents — et il en est de première force — ne manquent ni dans l’U. R. S. S., ni au communisme international mais l’orthodoxie officielle et le système bureaucratique, qui font l’impossible pour étouffer, réduire au silence les vieux soldats les plus grands de la révolution, ne permettent pas, à plus forte raison, aux jeunes de se manifester. Tout ouvrage d’un communiste passe par toute une série de censures ombrageuses, avant d’arriver à l’imprimerie ; publié, son sort dépend des circonstances et du civisme de l’auteur. Si, par hasard, celui-ci n’est pas bien « dans la ligne », tant pis pour lui, tant pis pour ses livres (tant pis aussi pour le public si les livres sont bons). On les ignorera, on les boycottera, en les retirera de la circulation.

La science même est atteinte. Impossible de traiter honnêtement de l’histoire de la révolution. Ioffé, dans la dernière lettre qu’il écrivit avant de se brûler la cervelle, disait qu’il avait renoncé à écrire ses mémoires, pour ne pas déformer l’histoire au gré du Comité central actuel. On publie des manuels d’histoire de l’Armée Rouge, où le nom de Trotski n’est mentionné qu’une fois en 200 pages. Le socialisme n’est-il pas essentiellement international ? En conçoit-on la réalisation dans un seul pays, isolé, la réalisation nationale ? Défense absolue de traiter ce problème purement théorique, scientifique, tranché par des décisions de Congrès. Que fut la révolution chinoise ? Nul mieux que les Russes ne le sait en Europe ; mais le livre de Radek sur l’histoire et la formation sociale de la Chine, fruit de plusieurs années de travail, n’a pas été publié ; on n’a publié sur la révolution chinoise que des ouvrages présentant les thèses officielles…

Quelle est l’interdépendance réelle entre le monde capitaliste et l’U. R. S. S. ? Défense absolue de traiter ce problème d’économie politique dont l’importance est pourtant capitale. Quelles voies suit le développement économique, social, intellectuel, religieux — car la religion existe ici — de l’U. R. S. S. ? Défense de traiter ces questions autrement que pour développer, paraphraser les résolutions récentes des conférences et des congrès du parti et les discours des deux ou trois orateurs officiels du parti. Vous pouvez écrire, on ne vous imprimera pas. Et si par mégarde on vous imprimait, ce serait tant pis pour vous.

La stérilité intellectuelle qui en résulte est aussi effrayante que le foisonnement du papier imprimé dépourvu de toute valeur spirituelle… La jeune génération de l’U. R. S. S., avide de savoir comme nulle autre au monde, se nourrit d’un marxisme forcément étriqué, appauvri, simplifié qui repousse Rosa Luxembourg, Trotski, Henriette Roland Holst et condamne les yeux fermés tout ce qui lui est étranger. Elle ignore tout des doctrines philosophiques les plus répandues en Europe et en Amérique, des idéalistes, des mystiques. Elle croit parfois les comprendre sans les connaître. Le jour où elle les découvrira, ne sera-t-elle pas désarmée devant leurs souples dialectiques et prompte à subir la séduction d’un charme nouveau ? La monotonie et l’unilatéralité de l’enseignement soviétique préparent certainement à l’U. R. S. S. et au prolétariat de graves mécomptes.

C’est l’intelligence révolutionnaire qui souffre le plus de cet état de choses, mais le mal a encore une autre face. On assiste dans toutes les universités, dans toutes les revues, dans tous les milieux, au camouflage communiste d’autres intellectuels, d’origine bourgeoise et petite-bourgeoise, souvent très hostiles au régime dans le fond de leur âme. Ils apprennent le vocabulaire marxiste, s’adaptent aux nécessités politiques du jour avec beaucoup plus de souplesse que de vrais communistes, s’installent, prévalent, mais rien n’est plus équivoque, plus indigent que le contenu de leur orthodoxie. Ils se l’adaptent pour le moins autant qu’ils s’y adaptent. C’est pourquoi il faudrait crier aux révolutionnaires de l’U. R. S. S :

« Toutes les révolutions du passé ont commencé par de grands mouvements d’idées, que la formation des églises, avec leurs dogmes et leurs pontifes, n’a jamais manqué de transformer en obstacles au progrès… Plus que quiconque vous avez besoin, pour mener à bien votre tâche de pionniers et d’édificateurs du socialisme, d’une pensée vivante, agissante, critique, sans cesse en éveil. Défiez-vous des formules, des rites, des dogmes, des canonisations et des excommunications : c’est le vieil attirail des vieilles églises, ce n’est pas l’arsenal du prolétariat en marche. Apprenez à discuter au lieu de vous mitrailler à coups de textes de résolutions, et de mandats d’arrêts ! Ne craignez pas la variété, la liberté, l’innovation dans l’expression de vos aspirations ! Ne craignez pas tant l’hérésie mais craignez davantage la stérilité et le conformisme hypocrite ! Travailleurs, ne rendez aucune liberté à vos ennemis de classe, mais reprenez vous-mêmes, entre vous, dans votre parti selon ses statuts, dans votre pays selon sa constitution soviétique, le droit de penser, de parler, de lire et d’écrire… Il vous arrivera de vous tromper, il y aura du déchet, bien sûr, mais ces maux seront moins grands que ceux de la crise présente. Ne dites pas que c’est chimérique. Est-ce à un étranger de vous rappeler que du vivant de Lénine, en pleine guerre civile, les menchéviks, les maximalistes, les anarchistes, les socialistes-révolutionnaires de gauche participaient à vos assemblées délibérantes et publiaient des journaux et des revues ? C’était le temps où vos victoires étonnaient le monde. »

Ces réflexions s’imposent d’autant plus à mon esprit que la Russie nouvelle est encore à pied-d’œuvre dans le domaine de la vie spirituelle. L’enseignement est loin d’être au point, loin de s’étendre à toute la population.

À Moscou même, on comptait l’année dernière 54.000 illettrés (6,1 % de la population, entre 16 et 34 ans). Dans les environs de Moscou, cette proportion s’élève à 10 % environ. Dans les campagnes un peu écartées de la Russie centrale, elle atteint encore 40 %.

On ne bâtit pas assez de nouvelles écoles, faute d’argent. Les 9/10 des écoles de Moscou travaillent par relèves successives. Un certain nombre d’écoles ont chaque jour trois relèves dans les mêmes classes. J’emprunte ces chiffres à un rapport du camarade Alexinski, directeur de l’enseignement à Moscou, rapport présenté le 2 juin dernier au Comité du Parti. Alexinski concluait que si l’on ne construisait pas d’urgence de nouvelles écoles pour près de 20 millions de roubles à Moscou et dans la région moscovite, il faudrait dans peu d’années refuser l’enseignement primaire à des centaines de milliers d’enfants. Il produisait encore ces chiffres : il y a à Moscou, pour 10.000 habitants, 1,5 école, 0,8 club, 0,3 bibliothèque, 0,1 théâtre, 0,2 cinéma, 1,6 église et près de 4 établissements vendant des boissons alcooliques. (Vetchernaïa Moskva, 2 juin 1928).

Sitôt qu’on s’éloigne des centres, la démoralisation bureaucratique se fait cruellement sentir dans les écoles. Je n’en citerai qu’un indice. Le Troud, organe du Comité Central des Syndicats, publiait le 29 décembre 1928 un article sur les persécutions dont les institutrices « en qualité de femmes » sont l’objet de la part des autorités locales. En un an, les journaux ont publié 30 informations de ce genre. Il y a eu toute une série de suicides d’institutrices. « Il faut en finir ! » s’exclame le Troud, avec raison. Mais le mal est plus profond qu’on ne le croit : c’est l’impuissance de la travailleuse, en présence des odieuses petites tyrannies locales, dont les progrès de la démocratie ouvrière peuvent seuls la délivrer.

Ni la religion, ni la superstition ne sont d’autre part vaincues. La lutte continue. Combien elle est difficile, les données que voici en donneront une idée :

Onze publications religieuses paraissent en Ukraine où il n’y en avait que six en 1926. Tirage total 33.000 exemplaires, ce qui n’est pas mal, dit la Pravda du 10 avril 1928, si l’on précise que la revue ukrainienne l’Athée ne tire que 6.000 exemplaires. Le tirage des livres de prières, calendriers, feuilles volantes religieuses, atteint en Ukraine 4.000.000 d’exemplaires par an.

Il n’en est pas autrement dans le reste de l’U. R. S. S. Les sectes foisonnent.

Le prédicateur Tchourikov prêche aux environs de Léninegrad sous un portrait de Lénine. Sa secte, de création récente, combat l’ivrognerie et l’amour libre, ce qui l’a fait bien accueillir des travailleurs.

Je parcourais dernièrement le Moniteur du Saint-Synode, revue mensuelle fort bien présentée. Il contenait des thèses — et le texte d’une prière — du Saint-Synode orthodoxe, à l’occasion du XI anniversaire de la révolution d’Octobre ! L’Église s’adapte.

De façon générale, la jeunesse la considère sans hostilité. Un courant mystique s’y fait sentir. La foi est une des dernières formes légales, reconnues, de la résistance à l’esprit communiste.

Chaque grande fête religieuse est une manifestation plus significative qu’une manifestation politique. J’ai vu, à Léninegrad, un dimanche matin, l’église du Sauveur sur le Sang (bâtie à l’endroit même où tomba, en 1881, le Tsar Alexandre II, déchiqueté par les bombes des terroristes) bondée de monde. On y jette encore des fleurs sur le pavé autrefois rougi par un sang auguste…

Je pensais, en sortant de là entre deux haies de mendiants aux regards sournois :

— Oui, le parti ouvrier qui mène l’U. R. S. S. vers l’avenir, a besoin de toutes ses ressources intellectuelles. Pour vaincre tant de ténèbres si tenaces, vous avez besoin, frères de Russie, de la flamme la plus vivante, la plus haute, d’une flamme sans cesse renouvelée…

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