Volume 2 · 15
LES VIEUX. — LA GÉNÉRATION RÉVOLUTIONNAIRE
LITTÉRATURE PROLÉTARIENNE
L’U. R. S. S. a deux générations et trois sortes d’écrivains. La génération antérieure à la révolution est représentée par quelques hommes, quelques maîtres, de moins en moins connus du grand public, mais appréciés de leurs cadets venus à la littérature après la nep, quand on put songer en Russie à autre chose qu’aux pommes de terre du lendemain et au salut public. Entre ces deux générations, les sympathies semblent vivaces ; mais un fossé demeure, que rien ne semble pouvoir combler. Les vieux maîtres, dont les frères appartiennent pour la plupart à l’émigration blanche, ont accepté la révolution comme on subit un cataclysme, avec stoïcisme, avec résignation, avec bonne volonté devant une destinée jugée inique. Je ne connais pas les réactionnaires. Ils habitent Paris, Prague, Berlin, leurs manifestations antisoviétiques ont été assez bruyamment intempestives pour que le voyageur qui revient de l’U. R. S. S. ne puisse avoir à leur égard la moindre indulgence. Les idéalistes hostiles à toute réaction, les Veressaïev, les André Biély, les Novikov donnent encore, chaque jour, le meilleur d’eux-mêmes aux lettres de leur pays. J’ai rencontré l’un d’eux, un homme grisonnant, au sourire plein de bonté et de finesse. Grâce à lui, j’ai compris ces hommes qui vivent absorbés par la haute préoccupation d’une révolution spirituelle qui ferait l’homme plus humain et ne se trouvent point de place sur les champs de bataille de la guerre sociale. Ce sage grisonnant, au regard si jeune, soutenait, à notre table d’amis, qu’un criminel qui, au moment d’abaisser son couteau, lirait quatre simples vers de Pouchkine :
« Tatiana aimait l’hiver russe et ses neiges… » ne pourrait plus commettre son crime. Je pensais, en vous écoutant, Ivan Alexéiévitch, ami que je comprends si bien :
— Non ! la misère qui rougit les couteaux ne s’arrête pas devant la merveille de l’art. Elle ne sait pas lire. Elle monte du fond de la barbarie sociale. Ma cruelle sagesse de vieux vagabond m’a appris à comprendre qu’elle soit capable d’allumer les bibliothèques et de frapper des poètes… Et ce n’est pas sa faute.
Les écrivains de la génération suivante n’ont pas ces illusions sur la nature humaine, connaissent le mécanisme des brownings, l’art de voyager sur les tenders des wagons, l’art d’amadouer les bandits quand on a la malchance, banale en temps de révolution, de tomber entre leurs mains, l’art de faire la chasse aux poux et de guérir les maladies contagieuses… Ces hommes ont eu leurs dix-huit ans pendant la guerre et leurs vingt ans pendant la terreur. Ils parlent de la famine, de la mort, des exécutions sommaires, des invasions, de Lénine, de Trotski, des blancs, des mongols, de la barbarie la plus authentique, de la foi révolutionnaire la plus ardente, de la culture la plus raffinée, avec une simplicité un peu déconcertante. La destinée les a jetés à l’heure où leurs yeux s’ouvraient sur la vie au carrefour de l’Europe et de l’Asie, de la réaction et de la révolution, de la sauvagerie et de la civilisation. Avidement, ils ont tout accepté, absorbé, puis exprimé. Mais voilà ! ils ne sont pas devenus communistes. « C’est notre révolution, disent-ils, notre pays soviétique, notre Russie nouvelle dont les racines plongent dans l’ancienne Russie. À vingt lieues de Moscou, capitale socialiste, on retrouve la vieille Russie du xviii siècle ; à cent lieues, on tombe au milieu du xiii siècle… » Ainsi s’exprime Boris Pilniak, qui est l’un des plus représentatifs des écrivains du lendemain de la révolution. Vsevolod Ivanov, Lydia Seyfoulina, Babel, Constantin Fédine, Nicolas Nikitine, les poètes Pasternak, Tikhonov, Selvinski, ont débuté avec éclat, il y a quelques années. On dit, parfois, qu’ils continuent moins bien. « Nous n’avons pas été économes, me disait encore Pilniak en souriant. Nous avons jeté toute notre expérience, toute notre fougue dans nos premières œuvres. Il n’est pas prudent pour des écrivains d’émettre de pareils chèques sur l’avenir… »
Pourquoi ne sont-ils pas communistes, en dépit de leur attachement au régime ? La rigueur de la doctrine les effraie un peu quand elle ne les amuse pas. Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï tiennent trop de place dans leurs esprits, pour que Marx et Lénine puissent s’y marier avec les mœurs de la Russie d’hier et d’aujourd’hui. Ils voient, avec des yeux trop aigus, l’écart entre les formules et les faits. Ceux avec lesquels je me suis senti en sympathie croient, à leur façon, au socialisme, et rêvent de contribuer à créer la vraie légende de la révolution. Mais ce ne sont pas des hommes politiques. « Notre affaire, me disait l’un d’eux, est d’écrire de bons livres. C’est ainsi que nous servirons le mieux le pays. Qui se souvient des hommes politiques du temps où Tolstoï écrivait Guerre et Paix ? Ils sont passés, Tolstoï est resté. Qui a le mieux servi la Russie ? »
Ces écrivains forment ce qu’on appelle la droite de la littérature soviétique, dont les écrivains dits prolétariens forment la gauche, hélas ! autorisée.
Si j’avais un faible pour les statistiques, je ne manquerais pas de donner le nombre exact de ces derniers, car ils sont dans l’U. R. S. S. quelques milliers ; beaucoup plus nombreux que leurs rivaux ; mais aussi beaucoup moins lus, moins cotés, moins nombreux, dès qu’il s’agit de repérer les talents et les œuvres. La littérature reconnue prolétarienne a tout au plus produit, depuis sa naissance, une dizaine de livres remarquables. Le premier venu vous les énumère sans omissions. Ce sont : Le Ciment, de Fédor Gladkov ; la Semaine, de Lebedinski ; le Torrent de fer, de Sérafimovitch ; la Débâcle, de Fadéev ; la Faim, de Semionov, tous ouvrages empreints du grand romantisme des années cruelles, auxquelles on ajoute aujourd’hui un roman massif de Panferov sur les paysans. Aucun des auteurs que je viens de nommer n’a réellement grandi au cours des dernières années. La littérature prolétarienne ne s’est enrichie ni en hommes, ni en œuvres, bien qu’un flot abondant de livres d’auteurs prolétariens ait été déversé par le Gosizdat sur le pays. Il y a là une double stérilité : l’écrivain prolétarien paraît en ce moment piétiner sur place ; la littérature prolétarienne, dans son ensemble, piétine également sur place. Il n’en serait autrement que si la littérature prolétarienne s’enrichissait chaque année de quelques livres et de quelques noms dignes d’être connus, tout au moins, dans l’U. R. S. S. Tel n’est pas le cas. À l’exception de Panferov, encore contesté, tous les noms que j’ai cités sont déjà vieux.
Rien de plus obscur, du reste, que l’idée même d’une littérature prolétarienne. Gorki est-il ou non un écrivain prolétarien ? Cette simple question vous vaudra dans l’U. R. S. S. les réponses les plus passionnément contradictoires. Plusieurs définitions, qui doivent être incompatibles, puisqu’elles prêtent encore à de vives discussions, ont été données de la littérature prolétarienne. Celle du sens commun me tente le plus : une littérature prolétarienne serait une littérature pénétrée de l’esprit des ouvriers révolutionnaires. Ne me demandez pas de définir cet esprit. Le terme est assez clair, encore que vague. Par malheur le problème est doctrinal. Les jeunes écrivains communistes de l’U. R. S. S. m’ont paru plus entravés qu’affermis par la doctrine. Un constant souci d’orthodoxie les tourmente implacablement. Le plaisir de laisser vivre dans un roman des êtres de chair, de passion et d’esprit, pétris de contradictions, illogiques, bons et mauvais à la fois, comme tous les hommes, leur est à peu près interdit. Leurs personnages semblent devoir être conçus selon des règles impératives. En voulez-vous la preuve ? Ces règles s’étendent au cinéma. Le même film m’a été recommandé par les uns — des gens de goût — comme excellent, et par les autres — des théoriciens de l’art prolétarien — comme détestable. Il s’agit de l’Aigle blanc, dans lequel Meyerhold a créé, avec un art puissant, le rôle d’un grand dignitaire. Un des principaux personnages du drame est un gouverneur de ville provinciale sous l’ancien régime russe ; bon père et bon époux, brave homme après tout, que sa fonction oblige un jour à faire tirer sur des ouvriers et dont s’empare alors le remords. Rien que de vrai dans ce personnage ; et cette démonstration de l’impuissance d’un honnête fonctionnaire dominé par sa fonction, ne manque pas, à mon sens, d’une véritable portée révolutionnaire. Tel n’a pas été l’avis des critiques prolétariens. Ils eussent voulu un soudard incapable de remords. On reproche de même au dramaturge Boulgakov d’avoir présenté, dans une pièce jouée à Moscou, des officiers blancs comme des ennemis de bonne foi…
L’insurmontable difficulté de créer selon des règles, à des fins de propagande, m’est tragiquement apparue au théâtre Meyerhold, par le contraste de trois pièces jouées à quelques jours de distance. Meyerhold a fait du Réviseur de Gogol un chef-d’œuvre vivant. Encore sous l’impression qu’il m’avait faite, j’allai voir sur la même scène une pièce du répertoire révolutionnaire, créée à l’occasion d’un congrès de l’internationale communiste : D. E. (Donnez-nous l’Europe) Contraste désolant. Où j’avais eu le sentiment d’atteindre le sommet de l’art dramatique, je ne retrouvai plus, avec les mêmes artistes et la même ingéniosité créatrice, qu’une médiocre pièce, à thèse grossièrement bouffonne par instants. J’en vis une autre, plus tard, infiniment meilleure, franchement réussie — Hurle, Chine ! — sans retrouver le charme inégalable de la grande satire de Gogol.
L’art prolétarien, jouissant de la protection officielle, recueille les non-valeurs, que leur penchant naturel porte à rechercher les faveurs du pouvoir. Le jeune arriviste, désireux de faire une carrière d’homme de lettres soviétique, prend le chemin le plus court, surtout si sa médiocrité ne lui permet pas de se jeter dans la mêlée avec des chances réelles de succès ; il chante le comsomol, les cheminées d’usine, la « discipline de fer » du parti, non sans mêler aux attributs de l’orthodoxie marxiste un peu de naturalisme érotique. Je ne crois pas que cette littérature, dans ses bornes et ses mœurs actuelles — qui sont parfois tristes — ait grand avenir.
La littérature russe évoluera avec le pays et non comme l’entendent certains magisters férus de thèses. Son sort est lié à celui de la République des Soviets. Plus le prolétariat russe sera puissant, libre, cultivé et plus son influence s’imposera aux lettres, par la force des choses, sans qu’il soit besoin de pression administrative. Mais si la situation des travailleurs russes demeure moins bonne que celle des autres classes cultivées — plus cultivées à la vérité — ni les exigences du Gosizdat, ni les « directives » des bureaux du parti communiste, ne pourront insuffler à l’art prolétarien plus qu’une vie précaire et factice.
Les écrivains non-prolétariens, entend-on souvent dire, évitent avec une obstination blâmable de brosser les grands tableaux de la vie sociale dont la littérature soviétique aurait besoin pour exprimer et seconder à sa manière le labeur des multitudes. Ils s’adonnent trop volontiers aux études de psychologie. Ils traitent du drame intime. Ils écrivent des romans historiques. Ces reproches m’ont paru justes. Sont-ils évitables ? Je me le demande encore avec une certaine angoisse. Je ne vois pas bien l’écrivain soviétique abordant avec une ampleur et une puissance dont je le sais bien capable, le grand roman naturaliste du lendemain de la Révolution, qui pourrait être un document humain de tout premier ordre. Zola put mettre en scène dans son Paris, le gouvernement, la presse, la finance, la littérature, la rue de son temps. L’écrivain soviétique, même arrivé à la foi communiste la plus sincère, pourrait-il en faire autant ? Les chefs du gouvernement sont en fait inamovibles ; on risquerait, en esquissant leurs portraits, de tomber dans le roman à clé. Toléreraient-ils d’être portraicturés par des romanciers ? Le portrait exact serait gênant et contestable. Déformé par la création littéraire, il ne pourrait que paraître adulateur ou critique. La presse est officielle. Les dirigeants de l’Université sont officiels. Les moindres dirigeants des usines et des administrations incarnent prestige et puissance, le parti de la dictature. Si j’étais un écrivain soviétique, je n’entreprendrais pas volontiers de dépeindre tant de puissants, petits et grands. Je préférerais peut-être, moi aussi, choisir des genres littéraires moins épineux que le grand roman social.