‹ Vers l’autre flammeChapitre 33 sur 43 · Volume 2 · 16

Volume 2 · 16

La tragédie de Gorki n’est pas encore connue en Occident. Le plus populaire des écrivains russes, l’un des plus grands écrivains européens, l’ancien vagabond de la Volga, le poète des bas-fonds de la vie russe, rentré pour quelques mois dans l’U. R. S. S. en 1928 et accueilli avec des transports de joie, en est reparti sacré « gloire officielle », ne laissant derrière lui qu’une gêne confuse ou précise, selon les milieux. Les intellectuels soviétiques ne parlent de lui qu’avec une peine (ou une ironie) non dissimulée ; les militants du parti sourient et haussent les épaules. J’ai entendu des ouvriers de Moscou le surnommer — lui, qui voulut être l’Amer (« Gorki »), Sladki, le doux, le sucré, celui qui voit les choses en rose. Ses œuvres se vendent très mal, par contraste avec celles de Tolstoï qui constituent le plus grand succès actuel de la librairie de l’État. Nulle preuve de la désaffection du public n’est plus frappante, en dépit du battage officiel.

On connaît, on aime le grand Gorki qui garda toujours son franc-parler, se trompa sans doute souvent, mais n’encourut jamais le reproche de ne pas voir la réalité en face. Ce courage amer, qui a nom réalisme, ne lui manqua jamais. On n’a pas oublié qu’après avoir blâmé en termes implacables les auteurs de l’insurrection d’Octobre, après avoir été jusqu’à la fin de 1918 un adversaire irréductible des bolcheviks, il se rallia, presque seul d’entre tous les écrivains russes, à la révolution prolétarienne, aux heures noires de la famine, de la guerre civile et du blocus. On n’a pas oublié que, rallié, il garda tenacement — jusqu’à exaspérer parfois Lénine et Trotski — son indépendance d’esprit et de parole ; qu’il se fit pendant la terreur rouge le protecteur inlassable des intellectuels — universitaires, savants, littérateurs, libéraux éclairés de toutes sortes — hostiles au régime et malmenés par la Tchéka. Ses interventions incessantes auprès des Commissaires du Peuple, sa désapprobation catégorique de certaines mesures révolutionnaires — par exemple celles que l’on dut prendre contre le haut clergé orthodoxe qui entourait le patriarche Tikhon — lui valurent en 1921, de la part de Lénine qui le connaissait bien et l’aimait, une invitation très précise à prendre l’air de l’étranger, afin de rétablir une santé certainement ébranlée. Il partit. Il se réfugia à Sorrente, au milieu du plus pur azur méditerranéen. Des fenêtres, inondées de soleil, de sa villa, il vit les prouesses du fascisme. Il connut que le sang du prolétariat vaincu coula davantage encore que celui du prolétariat vainqueur. Il rendit pourtant « justice » (à en croire les journaux italiens de 1927) à « l’œuvre de Mussolini ».

Du fond de son exil, il gardait un contact très vivant avec les écrivains soviétiques. Quand, en 1922, les leaders socialistes-révolutionnaires, qui avaient fomenté la contre-révolution et appelé l’intervention étrangère dans leur pays, comparurent devant le tribunal révolutionnaire de Moscou, Gorki sortit de son silence pour demander qu’ils eussent la vie sauve. C’était braver l’opinion révolutionnaire encore portée alors aux jugements implacables et qui n’aime pas les apôtres de la clémence.

Il écrivait. Chose curieuse, ses grandes œuvres récentes : L’Entreprise Arlamonov, la Vie de Klime Samguine, traitent exclusivement du passé, de la Russie pré-révolutionnaire, de la révolution de 1905. Comme s’il s’arrêtait interdit au seuil de la Russie soviétique, dont il connaît pourtant bien les mœurs et les hommes. N’y a-t-il pas là une sorte de réticence, une retraite devant la réalité du bouleversement social que l’artiste — l’Amer — n’ose pas dépeindre, telle que son tempérament la voit au travers de sa pensée d’éternel protestataire ?

Annoncé, attendu, fêté à l’avance, Maxime Gorki arriva à Moscou au printemps de 1928, à la veille de son 60 anniversaire. Jamais, jamais écrivain rentrant dans son pays ne fut ainsi reçu. Tout le long du trajet de la frontière à Moscou, des députations, drapeaux et bannières en tête, l’avaient acclamé au passage. Le vieil homme aux dures mâchoires grises s’essuyait les yeux, saluait, serrait des mains. À Moscou une foule immense, contenue par des barrages de milice et de troupes, attendait devant la gare. Des députations des usines, des clubs ouvriers, du parti, toutes organisées, disciplinées, se pressaient innombrables, dans un ordre rigoureux. Sur le perron, les plus hautes autorités du parti, du gouvernement, de l’armée, attendaient encadrées de militaires à belle prestance, portant les parements verts du Guépéou. Fleurs, drapeaux, pancartes, souhaits de bienvenue, orchestre, tonnerre d’acclamations, éclat des cuivres, Internationale. Dans tout ce tohu-bohu, Gorki embrassé, étouffé, porté en triomphe, ne fit qu’entrevoir les deux ou trois douzaines d’écrivains qui avaient reçu par faveur des laisser-passer et qui, seuls pourtant, avaient été de ses proches. Ils comprirent tout de suite que Gorki leur était ravi, arraché, et s’en allait désormais vers une destinée différente de la leur. Gorki pleurait. On le filma, juché sur une auto, embrassant Boukharine, embrassant le directeur de la Librairie de l’État, Khalatov, embrassant, encore étourdi par les ovations et par les fanfares, d’autres personnages officiels. S’aperçut-il seulement qu’il fallait dès cet instant, pour l’approcher, pour lui serrer la main, simplement pour le voir, des coupe-file d’une obtention malaisée et qu’il était en somme le captif des sommités soviétiques ? Les banquets, les réceptions, les visites d’usines, de clubs, d’institutions, se suivirent, selon le rite officiel : discours, drapeaux, musique. La Librairie de l’État passait cependant avec le grand écrivain, à des conditions exceptionnelles, un contrat de réédition de ses Œuvres complètes. Les réjouissances ébranlèrent la santé du vieil homme qui pensa se réfugier incognito dans une modeste villa des environs de Moscou. Le gros Démian Biedny, le joyeux versificateur de la Pravda, l’homme le plus incompatible avec l’Amer au visage ravagé, à la silhouette ascétique, envahissait dès le lendemain — ou le surlendemain — ce refuge. Gorki visita le midi, la Volga, Nijni-Novgorod où s’écoula une partie de sa jeunesse de gueux errant — et où les festivités et les visites officielles prirent tout son temps — Léninegrad où il en fut de même et où les écrivains, ses vieux amis, lui envoyèrent — comme à un grand personnage étranger — une députation…

Il s’émerveillait des vieilles et des nouvelles usines, des écoles, des clubs, des organisations de correspondants ouvriers de la presse, prononçait des harangues les yeux mouillés, ne cessait de répéter que l’on avait fait, que l’on faisait de grandes choses, de grandes choses, que c’était à la société nouvelle un commencement splendide. La Russie, l’U. R. S. S. écoutait entière.

La première harangue de ce genre parut de rigueur. La seconde parut superflue. À la trentième, on se demanda : — Mais il ne voit donc rien ? Mais il ne comprend donc pas que la vie simple et réelle est tout autre chose que ce que l’on voit en qualité de grand visiteur officiel ?

Il annonçait le lancement d’une revue : Nos succès. Les lettres interrogatrices, puis mécontentes, voire méchantes, affluèrent sur la table de son secrétaire. Désormais ses harangues commencèrent par un autre cliché : « Croyez citoyens, que je vois aussi le mal, mais… » On ne croyait plus. La parole vivante, qu’on attendait de lui dans ce pays où le corps à corps du meilleur et du pire se poursuit partout, ne vint pas. Il vit tout en rose et bleu azur. Dieu sait s’il y a pourtant d’autres couleurs ! Son départ ne laissa aucun vide.

Àquel moment était-il venu se faire prendre à l’enivrement des réceptions triomphales ? Au moment où le pays entrait dans la terrible crise des blés qui multiplie dans les campagnes les incendies et les crimes, dans les villes les queues devant les coopératives et les détresses ménagères ; au moment où la vie devenait de plus en plus dure ; au moment où le parti exilait au fin fond du Turkestan et de la Sibérie, les deux tiers des chefs qui l’avaient, dans les années héroïques, conduit à la victoire. L’Amer réaliste parut n’en rien voir. Lui qui avait multiplié autrefois les démarches en faveur des intellectuels contre-révolutionnaires feignit d’ignorer les arrestations et les déportations de centaines d’ouvriers communistes opposants. À ceux qui tentèrent de lui parler de ces choses, il répondit en somme : « On en voit bien d’autres en Europe occidentale. »

Des communistes m’ont dit avec simplicité : « C’est logique. En 1917, Alexis Maximovitch écrivait dans sa Novaïa Jizn de terribles diatribes contre Lénine, Trotski, le bolchévisme qu’il accusait de mener la révolution aux abîmes. Cet intellectuel hésitant, dont Lénine demandait avec tristesse : « Mais pourquoi se mêle-t-il de politique ? » était contre la révolution prolétarienne. Mais Trotski organisait à Pétrograd la prise du pouvoir et, dans toute la Russie, la victoire de l’Armée Rouge. Aujourd’hui, le pays a poussé, le pays pousse, mais la révolution est en pleine crise. Trotski part pour l’exil d’Alma-Ata ; le parti chasse 3.500 d’entre les meilleurs révolutionnaires ; Alexis Maximovitch qui ne crut jamais à la révolution prolétarienne et dont on oublie sciemment l’attitude de 1917-18, excursionne dans l’U. R. S. S. et bénit notre bolchevisme malade. C’est dans l’ordre. »

Cette explication pèche à mon sens par une justesse trop schématique. Il y a cela, mais il y a aussi, d’une façon plus immédiate, l’exaspération intérieure causée par l’antibolchévisme de l’Occident, le sentiment de répulsion inspiré par l’émigration blanche et par la réaction, l’amour du pays natal, un amour de vieil homme qui se laisse bander les yeux pour moins souffrir et, enfin, dominant tout, le fait que notre vieux Gorki s’est trouvé désarmé, du premier abord, par une popularité écrasante, organisée avec toutes les ressources de l’État et du parti prolétarien qui représentent la plus formidable concentration du pouvoir que l’histoire moderne connaisse. Et c’est ce que j’appelle la tragédie de Gorki.

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