Volume 2 · 17
Comme tous les pays neufs, l’U. R. S. S. croît d’une poussée vigoureuse à raison de trois millions d’humains par an et cela veut dire à raison de millions de cultures, d’ateliers d’entreprises. Cette sixième partie du monde croîtrait sous tous les régimes. Il ne faut donc pas confondre sa croissance avec celle du socialisme. La vaste Russie va vers l’avenir et sûrement vers un brillant avenir. Lequel ? Renouvellera-t-elle après bien des crises l’expérience formidable des États-Unis d’Amérique ? Nos enfants connaîtront-ils des États-Unis d’Europe portant peut-être sur leurs drapeaux la faucille. et le marteau, mais dominés par les gratte-ciels d’une civilisation industrielle où il y aura des riches et des pauvres ? Ou connaîtront-ils florissante la grande Fédération Communiste ? Ainsi se pose le vrai problème des destinées et c’est en pensant à lui qu’il faut suivre les péripéties de la lutte, généralement très dissimulée, des classes dans l’U. R. S. S.
Àcette heure, celui qui connaît l’U. R. S. S. doit crier aux bâtisseurs du socialisme : « Le péril est en vous ! » Les choses essentielles dépendent encore, en ce moment, de vous. Il n’en sera plus ainsi dans quelque temps, si vous ne réagissez pas avec la vigueur nécessaire.
La dictature du prolétariat est bien assise sur des institutions stables. Le parti communiste dispose d’une puissance matérielle plus grande que jamais. Tout est entre vos mains. Mais vous, parti du prolétariat, vous, collectivité formidable de révolutionnaires incarnant les aspirations de la classe ouvrière, vous portez, dans votre organisme même, le mal qui vous menace le plus. Je l’ai maintes fois nommé : c’est la fossilisation des idées en dogmes : « Le marxisme n’est pas un dogme, c’est un guide dans l’action » disait Lénine. C’est l’appauvrissement de la doctrine officielle par les hypocrisies et par les adaptations utilitaires aux besoins du moment ; c’est dans toutes vos institutions, à commencer par la plus importante, par celle qui est le cœur de toutes les autres, par le parti communiste, la bureaucratisation. Des fonctionnaires paperassiers obstruent toutes les issues, remplacent partout les hommes vivants et vrais. Mieux rétribués, ils ont tendance à constituer une caste qu’il faut bien appeler de petite bourgeoisie et qui s’empare peu à peu, par un envahissement bacillaire, du pouvoir dans le parti et dans l’État.
Le système bureaucratique a fait de grands progrès depuis la mort de Lénine parce que des dirigeants du parti en ont eu besoin contre des rivaux qui leur eussent probablement ravi la majorité sans la pression d’une hiérarchie de plus en plus puissante de fonctionnaires. Zinoviev, Kamenev, Staline ont eu besoin de la bureaucratie contre Trotski et Préobrajenski en 1923, contre Trotski en 1924, contre Trotski et Zinoviev en 1926-27. Le créateur de l’Armée Rouge est haï de la bureaucratie parce qu’il l’a dénoncée le premier et parce qu’il apparaît comme l’ennemi irréductible du système bureaucratique du gouvernement.
Ce système ralentit et risque d’enrayer le développement des forces socialistes de l’U. R. S. S. On le trouve à la base de tous les maux.
Je sais bien qu’il y a plus de santé encore que de maux dans l’organisme soviétique. Les scandales, les abus, les sottises, le pullulement de la gent paperassière, le pullulement des faux communistes, ne doivent pas nous faire oublier le constant effort invisible de centaines de milliers de vrais communistes, membres du parti ou sympathisant avec le parti. Le fait que l’industrie nationalisée, la coopération, l’enseignement, tout croît, tout se développe malgré la lourdeur, l’apathie, l’esprit rétrograde, la peur de l’initiative qui caractérisent la bureaucratie, prouve que le mal peut encore être vaincu.
Ce n’est pas à moi de préconiser des remèdes. Voici seulement les idées qui viennent d’elles-mêmes à l’esprit :
1. Tout doit venir du parti. La base de tout assainissement de l’organisme soviétique est dans le retour du parti à la démocratie intérieure, ce qui ne peut pas se faire sans retour au parti de ceux qui ont combattu pour cet assainissement.
2. La presse a besoin d’une profonde réforme qui d’ailleurs résulterait du retour du parti à la centralisation démocratique. Elle doit être moins officielle, plus ouverte à tous les citoyens, à tous les communistes en premier lieu, moins directement dépendante des autorités locales. Elle a besoin d’un droit de réponse qui la garantirait d’une foule d’abus. Elle devrait exprimer les nuances de l’opinion soviétique et communiste.
3. Dans le domaine scientifique, littéraire et dans la théorie communiste, la doctrine officielle du parti doit chercher davantage à s’imposer par sa propre force que par la pression administrative. Elle aurait tout à gagner en ce sens à quelque liberté de discussion, de polémique, de recherche intellectuelle. Les dangers de la stagnation sont plus grands que ne le seraient ceux d’une certaine liberté d’expression.
4. La justice administrative qui juge et condamne les accusés politiques en dehors de leur présence, qui leur refuse toute défense, qui agit dans un secret absolu et ne rend des comptes, dans le secret également, qu’aux organes dirigeants du parti, est née de la nécessité de combattre promptement et vigoureusement la contre-révolution en des temps troublés. Peut-être doit-elle être maintenue contre l’espionnage et contre les classes ennemies du prolétariat. Les travailleurs, les socialistes et les communistes devraient en tout cas n’être justifiables que des tribunaux réguliers, siégeant en public et admettant la défense.
Le rôle de la tchéka fut de combattre les agents de l’étranger, les conspirations militaires, la contre-révolution ; c’est une justice de classe. Les ouvriers et avec eux tous ceux qui reconnaissent la dictature du prolétariat, doivent répondre de leurs actes devant la justice régulière de l’État ouvrier et paysan. Ils ont droit, dans leur État, à des garanties de sécurité et de défense.
5. Dans la production et la coopération, place aux énergies, aux initiatives, aux compétences ! Stimulation de l’intérêt individuel du producteur ou du vendeur ; maximum de démocratie ouvrière.
Je n’indique ici que les premières mesures susceptibles d’acheminer, peu à peu, l’État ouvrier et paysan vers une large démocratie ouvrière qui n’a rien de commun avec la démocratie bourgeoise défendue par les socialistes occidentaux. C’est aux travailleurs, aux seuls travailleurs marchant dans la voie du communisme, qu’il s’agit de donner toutes les libertés que la constitution de l’U. R. S. S. leur reconnaît d’ailleurs en principe.
On ne manquera pas de me répondre que j’enfonce des portes ouvertes et fais preuve de malignité à l’égard de l’U. R. S. S. « Voyons — me diront des gens qui ne connaissent l’U. R. S. S. que pour l’avoir étudiée dans des bulletins officiels ou vue du haut des avions que leur offrait la bureaucratie — mais tout ce que vous réclamez existe déjà ! L’U. R. S. S. est une large démocratie ouvrière. La plus grande liberté règne dans le parti. La presse soviétique, même celle de Smolensk, est excellente et le fut toujours. La plus large liberté d’expression règne dans les sciences et les lettres. Le Guépéou n’emprisonne que les contre-révolutionnaires ; si Un Tel est coffré, c’est que c’est un contre-révolutionnaire... » (C’est ce que j’appelle, moi, la preuve de la culpabilité par le châtiment) « les compétences sont cultivées dans l’industrie, bref, tout est pour le mieux, etc. ».
Àceux qui me tiendront ce langage je ne recommencerai pas de citer des faits accablants, dont l’énumération pourrait être infinie. Je leur dirai seulement :
« Vous vous croyez peut-être sincèrement communistes. Vous croyez peut-être sincèrement servir la cause du prolétariat international. Et vous portez avec satisfaction, sur les yeux, un bandeau revêtu de l’estampille officielle. Votre optimisme de commande et votre « bourrage de crânes » que les habitants de l’U. R. S. S. et les soldats de la révolution détestent, comme les poilus détestaient le patriotisme criard des journalistes de l’arrière, me fournissent une nouvelle preuve de la gravité du mal… »
Aux camarades de l’U. R. S. S., on ne peut dire qu’une chose :
« Le péril est en vous !
Mais puisqu’il en est ainsi, c’est aussi, camarades, que le salut est en vous.
Vous êtes encore les maîtres de votre destin.
FIN