Volume 3 · 01
« … Nous aperçûmes de loin une île de sucre candi et de caramel, et des rivières de sirop qui coulaient dans la campagne.
« Les habitants, qui étaient fort friands, léchaient tous les chemins, et suçaient leurs doigts après les avoir trempés dans les fleuves. Il y avait aussi des forêts de réglisse, et de grands arbres d’où tombaient des gaufres que le vent emportait dans la bouche des voyageurs si peu qu’elle fût ouverte.
« Comme tant de douceurs nous parurent fades, nous voulûmes passer en quelque autre pays où l’on pût trouver des mets d’un goût plus relevé. On nous assura qu’il y avait, à dix lieues de là, une autre île où il y avait des mines de jambons, de saucisses et de ragoûts poivrés. On les creusait comme on creuse les mines d’or dans le Pérou.
« On y trouvait aussi des ruisseaux de sauce à l’oignon. Les murailles des maisons sont de croûtes de pâté. Il y pleut du vin couvert quand le temps est chargé ; et, dans les plus beaux jours, la rosée du matin est toujours du vin blanc.
« … À peine fus-je dans mon lit, que j’entendis un grand bruit ; j’eus peur, et je demandai du secours. On me dit que c’était la terre qui s’entr’ouvrait. Je crus être perdu mais on me rassura en me disant qu’elle s’entr’ouvrait ainsi, toutes les nuits, à une certaine heure, pour vomir, avec grand effort, des ruisseaux bouillants de chocolat moussé et des liqueurs glacées de toutes les façons. Je me levai à la hâte pour en prendre, et elles étaient délicieuses.
« Ensuite, je me recouchai et, dans mon sommeil, je crus voir que tout le monde était de cristal, que les hommes se nourrissaient de parfums quand il leur plaisait, qu’ils ne pouvaient marcher qu’en dansant, ni parler qu’en chantant, qu’ils avaient des ailes pour fendre les airs et des nageoires pour passer les mers… »
Àpremière vue, dans les circonstances actuelles, on croirait lire le récit de voyage d’un de ces apologistes, salariés ou bénévoles, qui célèbrent à travers le monde le régime instauré en Russie soviétique depuis la mort de Lénine.
Un léger effort de mémoire identifie assez vite, pourtant, parmi des souvenirs d’école, le Voyage dans l’île des plaisirs. Mais combien l’imagination de Fénelon semble pauvre à côté des facultés d’invention, ou d’illusion, des actuels fabricants de descriptions paradisiaques du pays soviétique à l’usage d’un public particulièrement crédule.
La Révolution russe, comme toutes les révolutions antérieures, a été harcelée des dénigrements de ceux dont elle piétinait nécessairement les intérêts. Elle a fort bien résisté aux fureurs de la calomnie. Après la mort de Lénine, ses nouveaux dirigeants l’ont exposée, par une aberration inconcevable, à un plus grand danger : l’éloge systématique, l’approbation fanatique, sorte de diffamation à rebours dont les effets sont plus profondément nocifs et plus durables.
La République des Soviets a besoin, pour vivre, de la solidarité consciente des travailleurs de tous les pays. Cette solidarité ne sera pas consciente sans la connaissance des difficultés qui entravent la marche au socialisme en Russie. La légende soviétiste, créée, répandue et entretenue par la volonté du gouvernement de Moscou ne suscite que la solidarité superficielle et toute verbale des éléments les plus arriérés de la classe ouvrière et ménage des déceptions qui aboutiront à une désaffection irrémédiable.
Du vivant de Lénine, les partisans non-russes de la première heure du bolchévisme ne trompaient pas les travailleurs d’Occident. Ils les appelaient à l’aide de la Révolution en leur parlant des misères, des souffrances qui accablaient le peuple russe en lutte pour son émancipation. Loin de taire la désorganisation du pays, le délabrement de sa production, la famine dévastatrice d’immenses contrées, ils y puisaient des raisons pour stimuler l’effort de soutien.
Certes, cette période ne fut pas exempte d’illusions. La guerre s’achevait dans une horreur sans nom. Des mouvements révolutionnaires secouaient toute l’Europe. La frénésie des passions ne favorisait pas l’objectivité scientifique. L’heure n’était pas aux dissertations impartiales. Il fallait défendre avec parti pris les vaillants qui osaient s’attaquer à la vieille société dans son principe. Ceux qui l’ont fait ont raison de ne pas le regretter.
Alors, chaque succès partiel contre le désordre, toute tentative heureuse de création originale, chaque improvisation rééussie étaient salués comme autant de promesses d’un avenir meilleur. Mais il ne venait à l’idée d’aucun communiste conscient de prétendre que tout était pour le mieux dans la meilleure des révolutions. Personne ne niait le froid et la faim, nul ne dissimulait l’immensité de la tâche en perspective ni la faiblesse des moyens à mettre en œuvre.
Il s’est trouvé des « pèlerins » pour visiter la Russie d’alors en touristes et en rapporter de littéraires naïvetés. Mais ces manifestations tout individuelles et assez rares ne répondaient à aucun système d’ensemble et n’engageaient que leurs auteurs. Le pouvoir soviétiste et les représentants qualifiés du mouvement communiste international ne fondaient pas leur politique là-dessus. Les documents de l’époque restent pour témoigner de leur souci aigu de connaître et de révéler la réalité jusque dans son tréfonds pour travailler à la maîtriser.
C’était du temps de Lénine.
Après la disparition du chef incontesté, tout a bien changé. L’expression de la vérité, la simple constatation des faits, même dans l’esprit le plus strictement conforme à la tendance communiste, sont devenus crimes de lèse-révolution. Quant à la critique, même la plus scrupuleusement loyaliste et réformatrice, elle a été considérée comme attentat à main armée.
C’est pourquoi l’on a pu voir les principaux compagnons d’armes de Lénine dans l’époque héroïque prendre les uns après les autres le chemin de la prison, de la déportation et de l’exil.
Avant 1924, Lénine montait à la tribune des congrès communistes ou soviétiques et, devant le monde entier, n’hésitait pas à dire quand il le jugeait nécessaire : à tel propos, dans tel cas, nous nous sommes trompés. Et cette franchise lucide, loin de favoriser l’ennemi, éclairait et fortifiait la conscience révolutionnaire.
Depuis 1924, le successeur de Lénine prétend ne s’être jamais trompé. En six fois trois-cent-soixante-cinq jours, il n’a commis aucune erreur. On peut compulser attentivement la presse soviétique et communiste de tous les pays, on n’y trouvera pas trace de la moindre allusion à une faute, même bénigne, du pouvoir soviétiste incarné dans la personne unique et suffisante du secrétaire du Parti communiste de l’U. R. S. S.
La population des deux continents, dans sa majeure partie, ne sait pas encore qu’il existe, parmi les mortels, un homme infaillible, résidant à Moscou, au Kremlin. Sans doute est-ce la raison pour laquelle cet individu omniscient, dans sa prévoyance infinie, a cru bon de constituer sous des appellations diverses une équipe de thuriféraires qui s’évertuent à chanter partout ses mérites.
Est-il vrai, comme ceux-ci l’affirment, que tout soit au mieux dans la meilleure des révolutions ?
Pour le savoir, il y a au moins deux moyens : y aller voir sur place ou étudier, fût-ce à distance, la documentation soviétique non destinée à la propagande extérieure. L’un et l’autre exigent, pour être efficaces, au moins deux qualités indispensables : un esprit a priori amical envers la Révolution russe et la connaissance préalable du sujet. Sans sympathie instinctive ou raisonnée pour un fait historique aussi ample et complexe, il n’est pas de compréhension possible ; et sans rien savoir de la Russie ni de la Révolution, il est inutile de prétendre apprécier : l’ignorant n’a qu’à s’instruire avant de parler.
Un voyage en pays soviétique n’est pas forcément révélateur : tout dépend des conditions où il s’effectue et de la valeur intellectuelle et morale du voyageur. Celui qui se promène en touriste, mené et encadré par des guides spécialement dressés à cet effet, selon un itinéraire tracé à son intention, dans des lieux choisis et souvent préparés à sa visite, et par des moyens de déplacement aristocratiques dont le confort ne correspond à rien d’actuellement russe, qui, de plus, ne fréquente que des personnages officiels, des fonctionnaires, des privilégiés, celui-là n’a, au retour de sa partie de plaisir, que le droit de se taire. Les sleeping-cars, les automobiles, les hôtels bourgeoisement aménagés, n’ont rien de commun avec la vie présente des 150 millions d’habitants de l’U. R. S. S. ; quant au reste, il y a deux façons de le juger : du dehors et du dedans.
La différence entre l’aspect extérieur des choses et leur teneur intime n’est pas spécialement russe. Les admirateurs de ruines, en quelque pays que ce soit, s’émerveillent devant le pittoresque sans songer au sort des malheureux condamnés à y demeurer. Les amis du vieux Paris pestent contre la démolition des taudis sordides de l’île Saint-Louis, au nom de leurs goûts archéologiques, mais habitent les maisons neuves et propres d’Auteuil. La splendeur des teintes d’un paysage qui fait l’extase des promeneurs n’empêche des humains d’y vivre dans l’ordure. Les passants qui font cercle, dans la rue, autour d’ouvriers occupés à un tour de force professionnel y trouvent un intérêt dont les acteurs involontaires préféreraient les priver.
En U. R. S. S., c’est comme partout ailleurs mais avec quelques complications spécifiques en plus. Il est très rare qu’un étranger y arrive en sachant la langue russe ; ses relations sont donc limitées à un petit nombre d’officiels ou d’officieux qui peuvent le tromper aisément ; s’il veut entrer en rapport direct avec une personne digne de confiance, soit à l’aide d’un interprète, soit que cette personne parle la langue du voyageur, il faut encore que l’interprète soit sûr quant à la véracité de sa traduction et à la discrétion de son office, et qu’aucun tiers susceptible de dénoncer le parleur ne soit présent. L’étranger en question doit encore, pour mener à bien son enquête, se garder d’accepter des institutions d’État des faveurs qui lui imposeraient, par politesse ou esprit de réciprocité, une discrétion contraire au principe même de son voyage. Enfin, il importe de savoir distinguer, dans la Russie des Soviets, ce qui est soviétique de ce qui est russe, de ne pas attribuer au nouveau régime les caractéristiques de l’ancien et vice versa.
Quelques exemples, ici, s’imposent.
Un soi-disant « délégué » d’organisation ouvrière occidentale, en réalité fonctionnaire nommé par d’autres fonctionnaires lesquels dépendent de fonctionnaires supérieurs résidant à Moscou, entend parler d’une grève survenue peu auparavant dans une usine moscovite, affirme vouloir en avoir le cœur net et, pour cela, se rend à l’usine, accompagné d’un interprète et de divers autres « délégués » de son espèce et là, en présence du « directeur rouge », du secrétaire de la cellule, du comité d’usine, etc., interroge un ouvrier. Celui-ci répond, évidemment, qu’il n’a entendu parler de rien, trouvant ainsi le moyen de ne pas démentir l’histoire de la grève tout en évitant de se compromettre. Et l’enquêteur de se déclarer satisfait. Or, si l’ouvrier avait dit la vérité, il aurait été mis à pied après le départ du visiteur, privé de son gagne-pain, condamné avec sa femme et ses enfants à une misère atroce ; cela sera prouvé plus loin par des références indiscutables ; s’il s’était permis d’exprimer une opinion défavorable aux puissants du jour, il l’aurait payée d’un séjour en prison ou en Sibérie, sur une condamnation prononcée en secret sans jugement ni défense. L’enquête ainsi conduite était donc sans valeur. Il aurait fallu pouvoir questionner l’ouvrier dans des conditions lui assurant l’impunité.
Un autre « délégué », dans la même usine (une de celles qui sont réservées aux visites de cette sorte…), apprend que les moteurs de tramways fabriqués là reviennent à un prix approximativement voisin de celui d’avant-guerre. Il prend note de ce résultat relativement satisfaisant, et en informe l’auteur de ce livre. Celui-ci, ayant des amis dans ladite entreprise, s’enquiert et reçoit cette… précision : l’usine se borne à l’assemblage de pièces détachées importées d’Allemagne avant la Révolution ; pour un moteur entièrement fabriqué en Russie, le prix de revient eût été triple ou quadruple. Il suffisait d’ailleurs de savoir lire les rapports des organes économiques et des trusts de la métallurgie pour connaître les coûts de production.
D’autres « délégués », lors du X anniversaire de la Révolution, voient du haut de leur autocar une longue file de gens en attente. Ils apprennent de leur guide que tout ce monde fait queue pour souscrire à l’emprunt. Or, les malheureux stationnaient de longues heures pour acheter des produits de première nécessité.
Dans leur zèle apologétique, combien d’enquêteurs sans compétences ni scrupules attribuent à la création soviétique des éléments de l’héritage du tsarisme ou de la vie d’avant la Révolution ? L’un, qui unit les qualités du dessinateur à celles du faux témoin, met son crayon au service de la « Russie vivante » et de ses œuvres pour commencer par offrir au lecteur un croquis du Kremlin, commettant ainsi un anachronisme de plusieurs siècles. Un autre vante le corps du ballet ou les chœurs du Grand-théâtre, où le bolchévisme n’est absolument pour rien. Un troisième se pâme à l’évocation des chants révolutionnaires, dont aucun n’est né de la Révolution d’octobre, ou soviétistes, dont pas un n’est contemporain des soviets (tous sont faits du plaquage de nouvelles paroles sur de vieilles chansons). Celui-ci vante les Matisse et les Cézanne des galeries d’art occidental comme si ce n’était pas à deux capitalistes qu’on en doit le choix et l’acquisition, et certains s’oublient jusqu’à faire à Lénine l’injure d’un hommage pour ne pas s’être fait tailler une paire de bottes dans un Van Gogh. Celui-là célèbre la beauté des sites de Géorgie comme un résultat du pouvoir soviétique et c’est tout juste si tel autre n’impute pas au « léninisme » la hauteur des cimes de l’Elbrouz et du Kasbek, et les neiges éternelles de la chaîne du Caucase.
Et les mêmes thuriféraires qui inscrivent à l’actif du régime dit « des soviets » des valeurs indues s’empressent d’imputer à l’ancien régime tout ce qui est de nature à les gêner dans l’exercice de leur allégresse professionnelle. Avec « l’héritage du passé », on a réponse à tout. Or, si le passé a laissé en effet des vestiges difficiles à extirper, il en est qui pourraient peut-être ne plus exister dans la douzième année de la Révolution. Et si bien des maux subsistent que le nouveau régime ne pouvait humainement effacer en un demi-quart de siècle, ce n’est pas une raison pour les nier ou les dissimuler sous des descriptions idylliques, ni pour les confondre avec les plaies et les tares appartenant en propre au régime nouveau.
Il suffira de rappeler, à ce propos, le sort tragique des enfants abandonnés, voués à une indicible déchéance physique et morale, à la mendicité, aux rapines, au crime. Les mercenaires de la légende soviétiste ont d’abord nié leur existence. Mais le fléau était si évident, si alarmant que les dirigeants de l’U. R. S. S. ont dû le dénoncer ouvertement dans leur presse.
Le Commissaire du Peuple à l’Hygiène, Semachko, écrivait dans les Isvestia du 4 septembre 1925 : « Les enfants sales, demi-nus, couverts de vermine que l’on voit dans les villes, dans les gares, sont un reproche vivant à notre conscience. » Un des plus hauts magistrats du tribunal soviétique, Vinokourov, évaluait à quatre cent mille au moins le nombre de ces petits vagabonds (Isvestia du 2 mars 1926). Chiffre évidemment au-dessous de la vérité, vu les difficultés d’un tel recensement. Alexandra Racovsky, femme de l’ambassadeur soviétique à Paris, donnait le chiffre de 600.000 (l’Œuvre, 25 juin 1926). « L’héritage du passé » était tout indiqué pour tirer d’affaire ceux qui avaient voyagé et séjourné en Russie aux frais des ouvriers et des paysans sans remarquer les centaines de milliers d’enfants abandonnés. Mais il s’est trouvé quelqu’un pour dire la vérité, certes en termes fort prudents, et qu’on ne pourra facilement récuser : il s’agit de N. Kroupskaïa, la veuve de Lénine, qui écrivit dans la Pravda du 2 décembre 1925 :
« La majorité des camarades, même dans le Parti, croient que les enfants abandonnés sont l’héritage de la grande guerre et du chaos économique… En réalité, ces enfants abandonnés qui pullulent cette année dans les rues de Moscou sont pour les trois quarts le produit non de calamités et d’incuries d’autrefois, mais des conditions d’aujourd’hui, du chômage et principalement de la misère paysanne. Il y a évidemment un lien avec la guerre, mais c’est le lien habituel qui rattache le présent au passé… Moi aussi j’ai écrit naguère que l’abandon des enfants était une conséquence de la guerre et du délabrement économique, mais maintenant, après avoir examiné de près la question, je vois qu’il faut cesser de parler ainsi, qu’il faut dire que les racines du fléau sont non seulement dans le passé mais dans le présent. »
Ainsi, une voix autorisée, mais malheureusement privilégiée, s’élevait pour dénoncer le mensonge de la sempiternelle allusion à « l’héritage du passé ». Si un simple communiste n’ayant pas eu l’heur d’épouser Lénine s’était permis une timide remarque dans le même sens, il l’eût payée d’un séjour en prison ou en Sibérie. Toujours est-il que la calamité des orphelins sans abri a été sensiblement réduite au cours des trois dernières années, précisément grâce à la critique publique dont nous citons ici quelques expressions. Cela n’eût pas été possible si le pouvoir soviétiste n’avait dû compter qu’avec des courtisans.
Nous nous référons à cet exemple comme à l’un des plus frappants, et dont la portée générale est indéniable. Mais il y en aurait facilement cent autres. Certes, il ne peut être question de s’emparer de phénomènes isolés pour en caractériser toute une situation. Les adversaires systématiques de la révolution se sont servis de cette méthode pour forger la légende anti-bolchévique, à laquelle les héritiers plus ou moins légitimes de Lénine ont cru expédient de riposter par la légende soviétiste. Mais le contre-pied d’une contre-vérité n’est pas nécessairement la vérité. Les deux légendes se valent. Loin de se compléter, elles s’excluent mutuellement et laissent le problème entier. Inspirées d’intentions contraires, elles procèdent d’un système identique consistant à généraliser des faits exceptionnels : seulement, les rivaux ne choisissent pas les mêmes exemples.
La vérité n’est pas dans un juste milieu, ni composée partie de l’une, partie de l’autre thèse. Elle est distincte, et peut impliquer des réalités incluses dans les légendes opposées, mais en les ramenant à leurs vraies proportions, en leur restituant leur sens véritable. Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution francaise, disait que M. Taine, historien de la Révolution, n’avait guère « songé à fouiller les archives que pour compter le nombre de carreaux cassés, sous la Révolution, par les émeutes populaires ». Pendant plusieurs années, l’opinion publique dans les deux mondes a été impressionnée par les comptes de carreaux cassés au cours de la Révolution russe. Des zélateurs maladroits essaient maintenant de les réfuter par le bilan des carreaux remplacés. Les bolchéviks n’ont pourtant pas annoncé la lutte finale et la transformation sociale pour se flatter de réussir à mastiquer des vitres.
Les détracteurs à tout prix de la Révolution soviétiste sont depuis longtemps discrédités. On ne les croit plus, même quand ils disent la vérité. Ils ont beau, maintenant, citer des extraits réels de publications communistes russes à l’appui de leurs assertions, on ne leur accorde plus créance. Ainsi, leurs campagnes de dénigrement des premières années de la Révolution disqualifient la critique sérieusement motivée des années récentes et assurent même aux dirigeants bolchéviks actuels une sorte de protection : à force d’entendre et de lire des anathèmes, le public ne prête plus attention aux vérités nécessaires.
La besogne inverse des apologistes à tous crins contribue de la même façon à créer une mentalité d’indifférence ou de scepticisme envers les choses de Russie soviétique. En dehors du cercle des suiveurs fanatisés qu’une presse spéciale, publiée dans les principales capitales européennes sous la direction du Secrétariat du Parti communiste russe, gorge d’informations trompeuses et de témoignages dérisoires, personne ne peut ajouter foi aux tableaux enchanteurs de la vie en U. R. S. S. Les lecteurs consciencieux renoncent, au moins pour un temps, à savoir et à comprendre.
Une parenthèse est nécessaire pour expliquer comment la presse dite « communiste » internationale peut faire des informations trompeuses, même avec des renseignements exacts en soi.
Le principal procédé en vigueur au cours de ces dernières années que nous faisons remonter approximativement à la disparition de Lénine consiste à faire état de données statistiques ayant trait à la croissance de la production exprimée en pourcentage par rapport à l’année précédente. Le public, ignorant la valeur du point de comparaison, est mis ainsi en présence de chiffres mirifiques.
Or, la production russe était tombée, pendant la guerre civile et la défense de la Révolution contre les invasions réactionnaires, à un niveau très bas relativement à celui d’avant-guerre : des statistiques disent 18 % mais elles ne sont fondées sur aucune donnée valable ; dans certains domaines, elle était tombée à zéro, et notamment sur les territoires occupés par les blancs. Avec la paix intérieure et extérieure, le travail a repris partout, les chiffres de production ont accusé d’année en année les progrès de la remise en état de l’économie industrielle. Mais il est évident qu’avec un point de départ misérable servant de point de comparaison, les pourcentages les plus impressionnants en apparence peuvent être dépourvus de signification.
Un pays qui fabriquerait une automobile par an, puis cinq l’année suivante, puis dix l’année d’après porterait sa production à 500 %, puis à 1.000 %, sans que de tels « succès » soient avouables. C’est pourtant des faits de ce genre que la presse en question fait valoir.
Il a fallu tout de même, pour certaines catégories de personnes plus exigeantes que les lecteurs de ces journaux inspirés, trouver un étalon moins contestable et l’on a comparé aux chiffres de 1913. Le repère présente, cette fois, un véritable intérêt car l’année précédant immédiatement celle de la guerre indique le plus haut degré de développement capitaliste avant la grande crise mondiale. Mais non pas l’intérêt que d’aucuns lui attribuent dans le cas envisagé car la Russie était notoirement un des pays les plus arriérés d’Europe ; sa grande industrie est née dans ce siècle ; le capitalisme a montré ailleurs, notamment aux États-Unis et au Japon, à quelle vitesse il est capable de faire progresser un pays attardé mais riche en matières premières et en main-d’œuvre ; dépasser la production de 1913 ne suffit donc pas à consacrer la supériorité du régime actuel sur le précédent.
Il faudrait pouvoir comparer au niveau qui serait atteint par le capitalisme débarrassé des entraves du tsarisme ; à défaut de chiffres réels, et pour cause, il serait facile de faire une évaluation minimum d’après le rythme de croissance antérieur à la guerre, et en tenant compte de l’essor que toute révolution bourgeoise imprime à l’industrie. Cette comparaison reste à faire…
Un autre élément de tromperie consiste à ne pas tenir compte de l’accroissement de population. Les chiffres n’ont pas de signification absolue dans la statistique sociale ; ils doivent être considérés en la relativité de leurs rapports entre eux. Ainsi, une production grandissant moins vite que la population du pays intéressé est en état de décroissance relative. Cela se révèle concrètement si l’on établit la moyenne par habitant. Or, la population de l’U. R. S. S. augmente de trois millions et demi d’âmes par an. Si l’on tient compte de ce petit détail, les assertions basées sur des données démographiques périmées apparaissent fallacieuses.
Le véritable signe de progrès, en réalité, est la moyenne de consommation par tête. En 1927, lors du X anniversaire de la Révolution d’octobre, les centres de propagande de Moscou à l’usage du monde extérieur annonçaient le dépassement, réalisé ou imminent, de la production de 1913, mais les institutions qualifiées de l’économie nationale prévoyaient pour 1932 seulement le moment où la moyenne de la consommation d’avant-guerre par habitant serait atteinte, différence due à l’augmentation de la population et à la diminution des importations. Cette simple constatation suffit à annuler les affirmations d’optimisme officiel répétées servilement sur tous les tons par des milliers de fonctionnaires préposés dans tous les pays à cette besogne et les prétendus « témoignages » d’ignorants ou de complaisants qui eussent pu savoir la vérité sans aller en Russie, en se donnant seulement la peine de lire un document officiel du Conseil supérieur économique de l’U. R. S. S.
Ce n’est pas tout. On doit encore tenir compte de la qualité de la production : il n’y a pas à s’enorgueillir de fabriquer une certaine quantité de produits si le quart, le tiers, parfois la moitié est à mettre au rebut. Or, c’est ce qui a lieu en Russie soviétique, dans les principaux domaines du travail, comme l’établissent des rapports officiels. On doit aussi se demander si les résultats obtenus ne sont pas acquis au détriment des conditions de vie des travailleurs. On doit encore ne pas perdre de vue les prix de revient de la fabrication. On doit enfin faire entrer en ligne de compte la montée incessante des besoins, particulièrement accentuée après les grands cataclysmes sociaux, guerres et révolutions.
En faisant fi de ces divers facteurs d’appréciation, les propagandistes de la légende soviétiste agitent des nombres sans valeur et se livrent, selon les cas, à une tromperie triple, quadruple ou quintuple.
Une autre façon d’abuser « l’homme dans la rue » consiste à lui administrer des semblants de preuves qui, pour un individu averti, établissent au contraire le manque de véracité des assertions de ceux qui en font usage. Dans cet ordre d’idées, il faut notamment signaler l’emploi de photographies qui n’ont rien de commun avec le fait invoqué. Pour ne citer qu’un exemple de cette nature, et choisi volontairement parmi de nombreux autres cas en raison de son peu de signification politique, notons dans l’Humanité du 23 septembre 1928, sous le titre : « La vérité sur la Russie », un cliché suivi de la mention : « Le Palais du Travail, à Moscou, ancienne institution des jeunes filles de la noblesse » et représentant une énorme bâtisse, unique en Russie et bien connue. Or, l’ancien Institut des jeunes filles de la noblesse n’était pas à Moscou mais à Pétrograd et l’actuel Palais du Travail est en réalité l’ancien hospice des vieillards. C’est comme si un journal russe reproduisait une vue de la Tour Eiffel en la faisant passer pour la Bourse du travail de Marseille. Le singe de La Fontaine prenait Le Pirée pour un homme ; l’Humanité prend Moscou pour Pétrograd, les vieillards pour des jeunes filles nobles et l’institut Smolny pour un hospice. Et le tout sous ce gros titre imprimé sans ironie : « La vérité sur la Russie ». Cela permet de penser jusqu’à quelles licences peuvent aller de tels journaux quand ils croient avoir un intérêt politique à défendre à tout prix.
Dans un autre numéro du même journal, un enquêteur particulièrement typique, retour de Russie, étalait sa science toute récente en se référant à l’empereur Alexandre I qu’il confondait avec Alexandre le Grand, se permettant, pour ne parler que de la chronologie, une légère erreur de quelque 22 siècles. Les rapports des voyageurs de cette sorte fourmillent d’affirmations semblables, prononcées sur un ton catégorique ne laissant place à aucune objection.
Nous ne parlons ici que de la constatation objective des faits. Quant à leur interprétation du point de vue du programme de la Révolution, la question se pose de savoir si le système économique de la Russie se développe dans le sens du socialisme ou dans celui du capitalisme, en d’autres termes si la Révolution bolchévique progresse vers ses buts ou s’en écarte. Car le Parti communiste russe n’a pas entrepris une révolution sociale pour établir un type de production et un genre de vie analogues à ceux des pays bourgeois, même les plus avancés. Il s’agit de supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, d’abolir tous les privilèges, de tendre vers l’égalité réelle par la mise en commun des moyens de production et d’échange, la disparition du profit individuel et la répartition des produits selon les besoins des membres de la société.
Pour se développer dans cette direction, car on ne saurait attendre d’un pays aussi arriéré la réalisation du socialisme par ses seuls moyens et l’essentiel est que son effort soit justement orienté ; l’U. R. S. S. doit dépasser les États capitalistes par l’organisation, la technique, le rythme de sa production et en même temps créer un ordre social nouveau, une société sans classes. Faute de quoi le bolchévisme n’accomplirait à son insu qu’une révolution bourgeoise, frayant les voies à la civilisation capitaliste.
Àcette question primant toutes les autres, la légende soviétiste ne répond pas et n’apporte aucun élément de réponse. L’objet de ce livre n’est pas de donner au lecteur une solution toute faite ni de soutenir une thèse. L’auteur entend seulement esquisser dans leur vérité les principaux traits de la condition des masses en Russie soviétique et formuler, en conclusion, des idées susceptibles d’aider à se faire une opinion valable. Il se gardera d’entrer dans une controverse doctrinale. Aux poisons des légendes contradictoires, il opposera simplement l’antidote du témoignage irrécusable d’un observateur invisible muni de références probantes à l’appui de ses propres constatations.
Les récits horrifiques sur la Russie ne comptent plus. Quant aux descriptions enchanteresses, elles ne mériteraient pas plus d’attention spéciale que les procédés habituels de la réclame charlatanesque si leur abus n’impliquait un grave danger immédiat pour l’Union soviétique : l’étouffement de toute contradiction, de toute critique, de toute liberté dans le monde de la Révolution, russe et international, au nom d’une raison d’État justifiée par des sophismes. Il faut en faire justice une fois pour toutes car elles favorisent la nouvelle religion du « léninisme », avec ses rites orthodoxes, son intolérance mystique, ses persécutions de l’incrédulité prolétarienne, son dogme de l’infaillibilité du Secrétariat du Parti bolchévik, — phénomène réactionnaire reflétant les intérêts conservateurs de nouvelles classes privilégiées en formation, idéologie d’une autocratie bureaucratique naissante dont la consolidation rendrait inévitable une restauration du capitalisme.
La légende soviétiste ne désarme pas les ennemis de la Révolution russe. Au contraire, elle les favorise en leur permettant de tourner en ridicule tout témoignage sincère et utile en faveur du régime soviétiste. Elle est néfaste en couvrant des fautes, des déviations, une dégénérescence qu’une saine critique pourrait enrayer ou réparer. Elle est contre-révolutionnaire en paralysant l’étude scientifique de la Révolution et en dupant les travailleurs de tous les pays. La diffamation classique des profiteurs de l’imposture accusant tout contradicteur de faire le jeu de l’adversaire ne mérite pas même réfutation. Ce jeu est soutenu, non par celui qui dénonce le mal, mais par ceux qui le créent et l’entretiennent.
Nous dirons la vérité. Pour cela, nous nous abstiendrons de sélectionner des exemples exceptionnels et de puiser dans les rubriques de faits-divers, quelque intérêt que cela présenterait parfois comme symptôme. Nous exposerons les phénomènes généraux intéressant la vie des classes laborieuses, tantôt en rassemblant assez de faits pour établir une règle, tantôt en citant des cas assez importants pour la caractériser. Pas d’épisodes occasionnels mais des états de choses permanents ou durables.
Nous ne nous référerons jamais à la période dite du « communisme de guerre » ni aux années immédiatement consécutives. Les renseignements dateront d’après la mort de Lénine, beaucoup d’après le X anniversaire de la Révolution. Les sources seront exclusivement soviétiques quand l’auteur, qui a vécu comme communiste assez longtemps en Russie et pénétré tous les milieux, ne fera pas appel à son expérience personnelle. Le lecteur ne devra pas oublier que les publications russes d’aujourd’hui dépendent toutes, sans exception, du Secrétariat du Parti communiste, incarnation exclusive du pouvoir politique ; elles ont une tendance bien naturelle à atténuer les « phénomènes négatifs » pour ne pas alimenter la presse hostile de l’extérieur, sauf dans certains cas où la note peut même être forcée afin d’alerter l’opinion ou si les exagérations doivent servir dans des luttes intestines.
Les actuels dirigeants de l’Union soviétique, monopoleurs de la dictature, ont récemment innové en matière de démocratie communiste par l’introduction d’une liberté spéciale appelée « autocritique ». Chacun peut et doit se critiquer soi-même.
L’autocritique est non seulement autorisée mais prescrite. Elle est gratuite et obligatoire, mais non laïque car elle rappelle singulièrement une pratique religieuse, la confession, mais exercée en public. Le chômeur sans secours, vivant de mendicité et d’on ne sait quelles miettes, a le droit de se critiquer. Le paysan pauvre, sans charrue ni bétail, chargé de famille et nanti d’une maigre récolte, a le droit de s’accuser. Le petit garçon abandonné, pouilleux et famélique, a le droit de se frapper la poitrine. Les malheureux, les déshérités, les martyrs de l’inégalité sociale ont le droit de se critiquer entre eux. Mais le secrétaire général du Parti bolchevik ne peut être critiqué que par lui-même et, jusqu’à présent, il se juge irréprochable. Mais les secrétaires du secrétaire, et les secrétaires des secrétaires du secrétaire, et les secrétaires des secrétaires des secrétaires du secrétaire, ne peuvent être critiqués que par eux-mêmes ou par leurs supérieurs. Cette curieuse trouvaille, due évidemment à ceux qui personnellement en profitent, et conforme aux intérêts des catégories sociales bénéficiaires, réalise à merveille la démocratie soviétique à rebours. C’est exactement le contraire du programme politique de la Révolution d’octobre.
Il est temps de poser avec clarté la question des responsabilités de cette pyramide de secrétaires dont le sommet se croit intangible et dont la base repose sur une multitude accablée par le fardeau de l’héritage du passé, certes, mais aussi sous le poids des erreurs de sa prétendue « élite ».