Volume 3 · 02
La situation des masses travailleuses d’un pays peut être caractérisée par divers signes. Les services de statistique établissent pour cela des tableaux de chiffres, avec coefficients, pourcentages, états comparatifs. Loin de nous la pensée d’en contester l’intérêt. Mais cet intérêt n’est vraiment appréciable que par ceux qui sont à même d’en connaître la relativité. Ainsi, la connaissance des salaires ne vaut que par rapport à celle du prix de la vie et de l’effort exigé.
C’est pourquoi il nous paraît que la meilleure façon de donner une idée de la vie quotidienne des travailleurs de l’U. R. S. S. est de décrire d’abord leurs conditions d’habitation et de travail. Les chiffres, alors, prendront leur plein sens.
Relevons dans la presse soviétique diverses constatations bien caractéristiques et ayant la valeur d’illustrations d’une situation générale. Nous pourrions puiser dans nos propres observations personnelles mais, pour épargner au lecteur toute espèce de doute, il est préférable de recourir à la documentation certifiée conforme : on sait que toutes les publications de l’U. R. S. S., sans aucune exception, sont soumises directement ou indirectement aux ordres et au contrôle du Secrétariat du Parti bolchévik.
Àla fabrique Karl Marx (Viazniki, province de Vladimir) : « Sur 150 familles, pas une ne dispose de la place fixée par la norme légale ; parfois, deux et trois familles, 8 ou 9 personnes, vivent dans une seule pièce. Les enfants traînent un peu partout ; empilage humain, saleté, cloportes… L’odeur empoisonne l’atmosphère » (Pradva, 26 mars 1925). Le même journal signale le 29 mars la crise aiguë du logement dans l’Oural : « Le nombre d’ouvriers non pourvus de logements atteint 5.000 à l’usine de N., 1.000 dans le rayon de P., 2.500 à Z., etc. ». À Sormovo, 32.000 habitants : « Plus de 50 % des habitations ne satisfont pas aux conditions sanitaires les plus élémentaires » (Pravda, 3 avril). À la manufacture L., prov. de Moscou : « Il y a des chambres dans les casernes ouvrières où logent 9 ou 10 individus ; on dort par terre ; l’air est opaque, étouffant ; pas de ventilation » (Pravda, 17 avril). À K., prov. d’Ivanovo-Vosnessensk, dans les casernes ouvrières : « Presque dans chaque petite chambrette habitent deux familles… Punaises et blattes » ; à côté, autres bâtiments : « La situation y est encore plus lamentable ; pas d’hygiène…, etc. » (Pravda, 6 mai). Même journal, même date, à Kostroma : « La famine de logements est forte, plus d’un millier de familles ouvrières vivent dans des conditions horribles… » ; dans le textile de Moscou : « Plus de 75.000 ouvriers et employés ont besoin de logements ». Aux mines d’or de la Léna : « Les ouvriers vivent tristement, dans de grandes et sombres baraques, familles et célibataires ensemble. Les plus heureux nichent dans des taudis par deux et trois familles… Beaucoup n’ont pas de matelas et dorment dans leurs vêtements. Pas de ventilation. Punaises, saleté » (Pravda, 27 mai). À l’usine E., prov. de Moscou : « À propos de logement, il est douteux qu’il y ait pire, surtout les dortoirs. Bâtiment bas, étouffant ; pas de vasistas, puanteur du poêle…, lits de camp en bois, punaises…, éclairage primitif…, etc. » (Pravda, 5 juin). À l’usine Révolution d’Octobre, Lougansk : « La crise du logement atteint des proportions invraisemblables. Certaines familles ouvrières gîtent dans des hangars ou par deux familles dans une chambre. Une masse d’ouvriers célibataires n’ont même pas cela. Beaucoup passent la nuit à la gare » (Pravda, 6 juin). À Kadievka (Donetz), il y a 2.400 logis pour 4.200 ouvriers et leurs familles : « Beaucoup de nos logements n’ont qu’une chambre. Empilement terrible. Dans certaines chambres habitent deux familles de 5 ou 6 bouches… 400 logements sont absolument impropres à l’habitation…, etc. ». À la fabrique Rose rouge, Moscou : « On vit avec des enfants au sein dans des caves humides, à deux familles par pièce, et encore pis. Le mari couche au dortoir et la femme va l’y rejoindre » (Pravda, 20 juin). Description abrégée du logement des travailleurs municipaux de Moscou : trois hommes couchent sur deux lits de camp juxtaposés ; certains sur le plancher sale, dans les couloirs, sous les lits ; on dort aussi dans la cour quand le temps le permet ; il y a des femmes avec leur enfant au sein qui vivent dans cette saleté, dans la fumée et l’atmosphère lourde ; pas d’éclairage la nuit ; la cour est transformée en fosse d’aisances… (Pradva, 24 juin). Les ouvriers de l’usine Profintern, prov. de Briansk, qui vivent dans les baraques « occupent souvent un logement de 5 archines carrés (1 archine : 71 centimètres) avec une famille de 8 personnes, et même jusqu’à 12 ou 16 personnes… Il en résulte la propagation des maladies, surtout de la tuberculose qui atteint près de 80 % des ouvriers » (Pravda, 11 juillet). À la verrerie Slenka Razine, prov. de Nijni-Novgorod : « La situation est très mauvaise en matière d’habitation. Dans le dortoir des ouvriers, saleté, poussière, punaises, etc. Beaucoup d’ouvriers vont coucher dans les bois, dans le séchoir, dans le grenier » (Pravda, 26 juillet). À G.-K., prov. de Vladimir : « Les ouvriers vivent dans des casernes étroites, humides, en ruines… Certaines familles sont dans des baraques avec des malades vénériens et typhiques. Les conditions de vie dans les casernes sont inimaginables : l’hiver, on gèle ; l’été, l’eau tombe du plafond ; tout pourrit, s’écroule… Ce ne sont pas des chambres pour ouvriers, mais des chenils » (Pravda, 26 août). À la fabrique Z., Ivanovo-Vosnessensk : « La commission a établi l’affreux besoin de logements, constaté la violation des règles les plus élémentaires de l’hygiène. Dans les maisonnettes vivent parfois deux ou trois familles, 12 à 15 personnes, alors que la surface est de 7 à 9 archines carrés dont la moitié est occupée par le poêle et autres ustensiles. Une ouvrière avec trois enfants occupe un cabinet d’aisances puant de 3 archines carrés. Beaucoup d’ouvriers gîtent dans des hangars, dans des caves… Une ouvrière avec trois enfants a été expulsée littéralement dans la rue » (Pravda, 13 septembre).
Voilà ce qu’on pouvait lire dans la seule Pravda de Moscou, en quelques mois de l’année 1925. Nous avons noté rapidement ces divers cas, sans « éplucher » méthodiquement le journal, en le parcourant à la hâte. Un examen suivi des cinq principales feuilles de la capitale et d’une centaine des provinces ou des républiques fédérées révélerait dans l’année dix mille exemples constituant un tableau saisissant de la misère ouvrière.
Comment cet état de choses a-t-il évolué depuis ? Pour la masse, de mal en pis et de pis en pis, vu l’accroissement rapide de la population des villes et des centres industriels et l’insignifiance des constructions nouvelles. Feuilletons quelques journaux de 1926, en résumant très brièvement les caractéristiques pour écourter un exposé où les répétitions sont nécessairement nombreuses.
Le Troud, organe central communiste des syndicats, est un procès-verbal permanent de cette misère. Dans le Caucase septentrional, aux plantations de tabac, à B. : les ouvrières couchent à même le sol, sur de minces paillasses, là où elles travaillent ; la poussière du tabac envahit les voies respiratoires, favorise les maladies ; pas de lavabos (n du 25 mars). Dans la métallurgie en général, la surface moyenne habitée est de 7 archines carrés, parfois de 4 et demi dans certaines régions ; à K., dans les casernes ouvrières, chaque lit sert à trois ouvriers d’équipes différentes, qui s’y succèdent ; les nouveaux ouvriers, dont le nombre est considérable avec le développement de l’industrie, couchent dans les gares, près des hauts-fourneaux… (14 avril). À Moscou, les ouvriers saisonniers s’entassent à 10 ou 15 individus dans des coins où deux tiendraient tout juste ; dans un sous-sol, 26 ouvriers couchent sur le plancher étroitement serrés ; mais la plupart passent les nuits dans les gares, dans la rue (20 avril). Dans l’Oural, les mineurs couchent sur la planche, en casernes ; ils n’ont ni lavabos, ni séchoirs ; beaucoup doivent vivre à 3 ou 4 kilomètres de distance qu’il faut parcourir deux fois par jour à pied (29 avril). Le même journal (2 juin), dans un article général, constate que dans la métallurgie, la surface habitée est de 3,5 mètres carrés par personne ; à Moscou, la moyenne est de 2,2 mètres carrés seulement ; dans le textile, 282.000 individus vivent dans des conditions intolérables ; nombre de cheminots dorment dans des wagons-citernes et autres…
La Rabotchaïa Gazeta signale la situation dans les tourbières de T. : les ouvriers couchent en plein vent, sur le lieu de travail, et sont harcelés par les moustiques (15 juin). À la briqueterie du Mont des Moineaux (Moscou), les ouvriers couchent sur une planche nue ou par terre, sans matelas (23 juin). À la fabrique Avant-garde communiste, les ouvriers vivent dans des chambrettes de casernes, parfois à raison de 14 personnes dans l’une ; presque chaque chambrette est divisée en deux étages comme une cabine de navire : une famille par planche tenant lieu d’étage ; des femmes enceintes, des enfants tombent sur le sol dur (23 juin). À la manufacture L., prov. de Moscou, « l’entassement est bouleversant ; ainsi, à la caserne France, 40 chambres sont occupées par 80 familles comptant plus de 250 personnes » ; et ce sont les heureux car 600 ouvriers, contraints de gîter dans les isbas des environs, vivent « parmi les punaises, les blattes, les puces, dans l’humidité, le moisi, la fumée, la suie, dans le voisinage immédiat des bestiaux » ; « on dort sur des planches et sous les planches, sur des tables et dessous ; la nuit, on ne peut sortir, le plancher est entièrement couvert de corps humains » (24 juin). Mariette Chaginian, dans la Zaria Vostoka de Tiflis, dépeint le logement ouvrier aux mines de manganèse de Tchiatoura : ils sont 2.000 travailleurs environ, dans des tentes sombres, enfumées, par groupes d’une vingtaine ; la moitié couche sur des planches, l’autre moitié par terre ; ni eau potable, ni lavabos, ni bains, ni ambulance, et la peau des ouvriers est rongée par le manganèse… (n 1.136 et suiv., mars). À la verrerie Rayon rouge, prov. de Pskov, les 500 ouvriers vivent dans une cité vermoulue où la pluie et la neige entrent librement et ils disposent de 10 mètres carrés pour 10 ou 12 personnes (Troud, 30 octobre). À l’usine de T., Oural, les nouveaux ouvriers n’ont aucun logement, couchent à la gare ; les élèves de l’école professionnelle aussi ; les enfants dorment à l’usine sous des générateurs (Pravda, 20 novembre).
Nous citons véritablement au hasard ces faits relevés en 1926 dans des liasses de journaux où l’on ne peut pas tout lire, à titre d’exemples vivants permettant de mieux comprendre le phénomène général et concrétisant la sécheresse des chiffres d’ensemble, comme ceux que donne le Vestnik Trouda (n 10, 1926) pour les mineurs. L’auteur constate que la situation va s’aggravant, vu la croissance de la main-d’œuvre : 30.000 ouvriers seront sans toit dans le Donetz en 1927 ; dans les entreprises pétrolifères, 40 % resteront sans abri à Bakou, 25 % à Grosny ; partout, les habitations sont exiguës, délabrées, malsaines, dans le Kouznetz (Sibérie) comme dans le bassin de Moscou.
Dans la Pravda, le Commissaire à l’Hygiène Semachko écrivait à propos de la jeunesse ouvrière (25 mars 1926) d’après une enquête antérieure de deux années : 33 % n’ont pas de lit, et 30 à 40 % vivent à six et plus dans la même chambre. (Nous verrons que la situation ne cesse d’empirer.) La santé des jeunes ouvriers, dans ces conditions, est déplorable. Une inspection de 79 entreprises d’un seul arrondissement de Moscou établit que sur 1.585 adolescents, 1.120 sont malades ; ces chiffres n’ont rien d’exceptionnel, « ils sont incontestablement typiques », dit le journal qui les cite (Troud, 2 juillet 1926). À Iaroslav, plus de la moitié des jeunes ouvriers sont tuberculeux ou anémiés ; dans la seule fabrique Krasny Perekop, 600 apprentis sont malades (Pravda des Jeunesses, 28 octobre 1927). Mais il faut renoncer à relever dans la presse les informations y ayant trait. Quant à la démoralisation engendrée par de telles conditions matérielles, on peut aisément la concevoir. Un haut fonctionnaire du régime, Iaroslavsky, faisant allusion à un aspect de la question, disait dans une conférence (Krasnaïa Gazeta, 15 avril 1926) : « Peut-on appeler communiste la situation où l’étroitesse des logements oblige les parents à satisfaire leurs besoins sexuels devant leurs enfants ? » Les besoins sexuels ne sont pas les seuls qui permettent de juger cet état de choses. Il est facile d’imaginer la somme de tourments qui accable les malheureux contraints de « vivre » dans ces dortoirs, casernes, caves, greniers, masures et taudis où des paysans n’oseraient parquer du bétail.
Le Troud, assailli de plaintes à ce sujet, consacre une page entière (20 avril 1927) à la crise du logement : partout, dit-il, c’est la même détresse, la même exiguïté, la saleté, les maladies ; il cite des exemples, des chiffres montrant que les nouvelles constructions restent toujours inférieures aux besoins d’une population accrue ; à Tver, usine La Prolétaire, les travailleurs ont des baraquements avec des sortes de cages et chacune contient cinq lits de camp, cinq malles, cinq icônes ; un de ces baraquements abrite 5.000 personnes ; on loge dans des sous-sols humides où les enfants tombent malades ; des ouvriers doivent marcher chaque jour 12 à 18 kilomètres pour venir au travail ; etc. À l’usine textile de B., près de Moscou, les cités ouvrières sont surpeuplées, les enfants sont malades et la promiscuité avec les adultes, au point de vue sexuel, en fait des vicieux (Troud, 22 mai). Dans le quartier Moscou-Narva, à Léninegrad, la superficie habitée est d’environ 2 mètres carrés par personne ; 15 maisons menacent ruine, il faut évacuer d’urgence 650 personnes et il n’y a pas moyen de les abriter (Krasnaïa Gazeta du soir, 28 novembre). Une enquête ordonnée à l’inspection ouvrière et paysanne par le Conseil des Commissaires du peuple portant sur tous les grands centres industriels (Moscou, Léninegrad, Sverdlovsk, Stalinegrad, Tver, Iaroslav, Ivanovo-Vosnessensk, Orel, Viatka, Vologda, Rostov, Vladivostok, Saratov, etc.) établit que partout « la surface habitable augmente moins vite que la population » (Troud, 7 juillet).
Quelques cas de l’année suivante (1928). À Stalino, Donetz, sur 2.500 manœuvres, 125 seulement sont logés ; entassement dans les dortoirs ; trois dormeurs se succèdent sur chaque paillasse ; saleté repoussante, bruit des fours Martin, etc. (Pravda des Jeunesses, 5 janvier). À la fabrique Les Tisserands rouges, une puanteur indicible, intolérable saisit à la gorge celui qui pénètre dans une maison ouvrière ; choux pourris, poubelles de détritus, d’eaux sales, fumée des poêles, lieux d’aisances infects ; murs vermoulus, plancher souillé, saleté repoussante ; dortoirs aux lits serrés les uns contre les autres, pas de place pour un tabouret ; on y dort, on y joue aux cartes, on y fume, on y crie, on s’y dispute… (Pravda, 1 avril). Dans la caserne ouvrière d’une briqueterie de la province de Moscou : étroitesse, crasse, obscurité, air irrespirable, etc. Même tableau à la fabrique Victoire prolétarienne, près de Moscou, où le repos est impossible. À la manufacture Rykov, 9 casernes de 4 étages abritent 5.000 personnes, jusque dans les caves, dans un fourmillement de vermine (Pravda, 3 avril). Une enquête dont rend compte la Pravda des Jeunesses révèle qu’à Léninegrad, 45 % de la jeunesse ouvrière logent dans des locaux ignobles ; dans l’Oural, 61 % sont entassés dans des locaux surpeuplés et 58 % couchent par terre ; même situation dans le Donetz, etc. (3 avril). Dans le bassin de Krivoï-Rog, les cités ouvrières sont indignes de loger des hommes ; la plupart manquent d’eau, de lumière, de lits, de propreté (Isvestia, 18 avril). Au Congrès des mineurs, les délégués décrivent la vie de leurs frères de misère : les vieux immeubles tombent en ruines, les nouveaux ont déjà besoin de réparations capitales, les ouvriers sont entassés « comme des harengs » ; un étage devient trois étages parce qu’on couche non seulement sur les lits mais dessous et au-dessus ; partout la vermine, les parasites ; « nous avons honte de raconter », dit un orateur ; ici, le sol est cimenté et les enfants tombent malades ; là, les rues sont des cloaques ; l’eau manque, pour boire et pour se laver, etc. (Isvestia, 21 avril). Sur 200.000 jeunes ouvriers du Donetz, la moitié couche sur des planches nues, dans des baraques sordides (Pravda des Jeunesses, 11 mai). Soltz et Peters, deux hauts fonctionnaires-contrôleurs, dénoncent l’incurie des administrations qui pourraient atténuer le mal ; près de la fabrique L’Écho rouge, les ouvriers sont empilés dans de vieilles et sales casernes ; à K., il y a 70 personnes par pièce, etc. (Troud, 2 août). Les ouvriers du canal de Dargom couchent dans d’immondes baraquements, pleins de vermine, où la pluie pénètre ; il y a un lavabo pour 200 hommes (Troud, 10 août), À M., baraquements aux vitres cassées, aux toitures trouées, aux murs crevassés ; ni lavabos, ni tabourets ; même état de choses en maints autres lieux, et notamment à Ivanovo-Vosnessensk (Pravda, 23 septembre). Aux mines de platine de l’Oural murs crevassés, froid, saleté, vermine ; les ouvriers se relaient sur de répugnantes couchettes (Troud, 31 octobre). À l’usine Tomsky, de Makeievka, les baraquements sont pestilentiels, les ordures séjournent de longs mois ; ni lavabos, ni vestiaires ; vitres cassées presque partout ; souvent, pas de lumière électrique (Troud, 1 novembre). Aux pêcheries d’Astrakhan, la cité ouvrière est dans la poussière, les baraquements sont sombres, vermoulus, et abritent pêle-mêle familles, célibataires, ivrognes ; une masure, appelée couramment « la tombe », réputée inhabitable, contenait en 1926 sept familles mais, après maintes décisions de la faire évacuer, on a supprimé encore des cloisons et empilé dedans quelques habitants supplémentaires (Pravda, 4 novembre). Au VIII Congrès des syndicats, bien des délégués dénoncèrent les conditions de logement ; quand 80 à 100 personnes sont tassées dans des dortoirs, il ne peut être question de révolution culturelle, dit l’un ; chez nous, on couche dans une cave, dans un vieux wagon ou même dans un trou, constate un cheminot ; et les représentants de toutes les régions ouvrières, sans exception, exhalèrent leurs plaintes et doléances, décrivant les particularités de leurs bagnes respectifs (Troud, et autres journaux des 14, 15, 16, 18 décembre).
Glanons enfin quelques exemples de l’année 1929. Dans le Donbass, on entend partout le même cri : « Nous étouffons, tant nous sommes entassés les uns sur les autres » ; des maisons en ruines sont surpeuplées ; les maisons neuves sont rapidement mises dans l’état des autres ; les maçons couchent sous les lits des mineurs, et vice-versa ; par suite, les ouvriers se démoralisent, s’enivrent (Pravda, 22 janvier). À Léninegrad, sur 45.200 ouvriers du bâtiment, on ne peut en loger que 1.245 ; on construit des logements pour 4.000 environ ; 40.000 resteront donc sans abri (Krasnaïa Gazeta du soir, 22 mars). Dans la région de Moscou, 120.000 ouvriers saisonniers étaient venus l’an passé et l’on en attendait 180.000 cette année ; or, les asiles de nuit ne peuvent en admettre que 2.000 ; les autres coucheront on ne sait où (Pravda des Jeunesses, 2 avril). Le Soviet de Léninegrad a enquêté sur la vie de ces ouvriers saisonniers : dans une pièce de 16 à 20 mètres carrés s’entassent 10 à 12 hommes ; le plus souvent, ils dorment tout habillés, parfois à même le sol ; beaucoup vont dans les asiles de nuit, au contact des bas-fonds (Troud, 6 juin). Un mineur écrit : chez nous, impossible de se reposer, ni de se laver ; dans notre baraquement, pas un matelas ; il faut faire 500 mètres pour trouver un puits ; on couche sur la planche ; s’il pleut, on peut nager ; en se levant, on est plus fatigué qu’en se couchant (Pravda des Jeunesses, 14 avril). Le même numéro de ce journal dépeint un baraquement du Donetz : les couchettes sont des planches, parfois recouvertes de chiffons sales où grouille la vermine ; chacune est occupée par deux mineurs à la fois et les équipes s’y succèdent ; certaines baraques sont restées tout l’hiver sans vitres ; pas d’eau pour boire ni pour se laver. Le Troud signale, d’après une séance du bureau du Conseil central des syndicats, que les domestiques, au nombre de 300.000 environ, couchent dans des couloirs ou dans des niches malsaines (6 juillet 1929).
Tel est le sort, non pas de quelques catégories de travailleurs défavorisés, mais de l’immense majorité, dans la première République du monde qui se réclame du socialisme. C’est par millions que des êtres humains, ceux qui précisément créent tout de leur labeur, sont parqués dans d’infâmes taudis dignes du Moyen âge ou abandonnés aux hasards de la belle étoile ou des intempéries. Les colporteurs de la légende soviétiste n’ont pas vu cela. Ils se sont laissé agréablement promener dans quelques palais et villas où habitent quelques dizaines, quelques centaines d’ouvriers de choix. Mais les écuries où se vautrent des multitudes, et où un paysan européen évolué ne mettrait pas ses cochons, ils ne les ont pas remarquées.
Encore une fois, la question se pose de savoir si la situation tend à s’améliorer ou à empirer. La Commission du Plan d’État (Gosplan) reconnaissait, dans son premier plan quinquennal, établi pour 1926-27 à 1931-32, que la situation ne pouvait aller qu’en s’aggravant. On a créé des coopératives de construction, mais qui en bénéficie ? Un des meilleurs écrivains politiques communistes de l’U. R. S. S., L. Sosnovsky, actuellement déporté en Sibérie et enfermé dans l’isolateur de Tchéliabinsk, écrivant le 22 août 1928 à Léon Trotsky, également déporté, lui signalait dans le Prolétaire de Kharkov les informations suivantes : dans la capitale de l’Ukraine, sur 40.310 ouvriers et membres de leurs familles adhérents à 800 de ces coopératives, 38 % vivent dans les caves ; 62 % de la surface habitable ne sont pas pour les ouvriers. Ce journal annonçait en sous-titre : « Aucune loi ne défend à l’ouvrier de vivre dans un bon logement », découverte remarquable après dix ans de « révolution prolétarienne ». À une réunion de hauts fonctionnaires communistes de Moscou, le 5 août 1929, un rapporteur déclara : « Les conditions d’habitation des ouvriers de Moscou restent comme auparavant non satisfaisantes (sic). Il est intéressant d’indiquer que Moscou a construit, dans les dernières années, de quoi loger 270.000 personnes, mais qu’il est arrivé dans la province moscovite plus de 800.000 individus » (Troud, 6 août 1929). Ainsi, d’après des données officielles toutes récentes, la situation s’est aggravée dans la capitale de l’U. R. S. S. et dans sa région d’un nouvel excédent de 530.000 âmes, sans compter l’accroissement normal de la population par les naissances. Et comment a-t-on trouvé le chiffre de 270.000 ? Est-ce en calculant à raison de 3 mètres carrés par personne ? Le rapporteur ne le dit pas. Mais quand on sait les procédés de la statistique soviétique, dont Staline lui-même, le secrétaire du parti bolchévik et supérieur hiérarchique de tous les secrétaires de toutes les Russies, a pu dire à la tribune du XIII Congrès communiste qu’elle ne méritait aucune confiance, on ne peut que faire là-dessus toutes réserves et… diviser mentalement le nombre par deux ou par trois. À noter que dans la superficie habitable, on fait entrer les dégagements, couloirs, antichambres, etc., et qu’il faudrait encore en défalquer la place tenue par les volumineux poêles en terre réfractaire ou en briques, de tradition en Russie. Mais que sont ces constructions nouvelles apparues dans les statistiques récentes ?
Près de l’usine de T. (Oural), on a construit des maisons ouvrières : la même année, elles étaient déjà vermoulues, la pluie traversait les toits, et il y fallait des réparations capitales (Pravda, 20 novembre 1926). À Zlatooust, les fonds destinés aux constructions nouvelles furent en grande partie dilapidés, les fonctionnaires coupables traduits en justice et les maisons sont dépourvues des dispositions les plus nécessaires (Pravda, 15 décembre 1926). Des maisons deviennent inhabitables au bout de quelques mois ; à E., Donetz, on en signale qui ont eu besoin de réparations capitales après deux années ; à G., au bout d’un an (Troud, 20 avril 1927). L’enquête de l’inspection ouvrière et paysanne, signalée plus haut, révèle : 90 % des nouvelles maisons sont des bâtisses en bois à un seul étage : 1 % seulement a plus de deux étages ; les ouvriers en ont construit eux-mêmes la majeure partie, sans plan, sans conseils techniques, sans contrôle (Troud, 7 juillet 1927). À Kharkov, on a construit des maisons par dizaines : mais un quartier neuf est en train de s’écrouler ; les murailles et les toitures sont crevassées, les planchers branlent, les portes et les fenêtres gondolent, l’eau s’infiltre ; le sol est mouvant, les matériaux pourris (Isvestia, 21 août 1927). L’usine de Nadejdine (Oural) a construit une vingtaine de maisonnettes : planchers pourris, poëles qui ne chauffent pas, murs lézardés (Pravda, avril 1928). L’usine Commune de Paris ayant construit une maison en 1927, on a constaté son délabrement en 1928 : murs, plafonds, planchers avaient besoin de réparations capitales (Pravda, 21 juillet 1928). La coopérative des ouvriers et employés de l’Electrobank construit sur pilotis une maison de trois étages qui s’effondre (Pravda, 20 juillet 1928). À Kiev, les nouvelles maisons sont bâties, par les coopératives d’habitation, contrairement à toutes les règles sanitaires ; on y oublie des choses essentielles ; à Vassilkov, elles sont sans eau, humides, inhabitables ; les poëles ne chauffent pas, tout est à refaire (Troud, 18 octobre 1928). Au VIII Congrès des syndicats, en décembre 1928, les délégués ont dénoncé le gâchis qui règne dans le bâtiment ; construit sans plans, ni esquisses ; souvent, le quatrième étage est fait avant la ratification des devis (Troud, déjà cité). Non seulement les plans ne sont jamais prêts à la date fixée, mais les matériaux manquent, sont de mauvaise qualité, mal répartis, et tous les projets réservent des mécomptes (Pravda, 29 mars 1929). De Lougansk, le correspondant du Troud télégraphie le 25 juillet 1929 : on construit sans plans, sans devis ; les matériaux manquent, ils sont de mauvaise qualité ; des maisons à peine achevées ont déjà besoin de réparations capitales ; des constructions s’écroulent ; huit organisations à la fois se mêlent de la même affaire ; toutes les fautes de l’an dernier se répètent (Troud, 26 juillet 1929). Un dessin paru dans la Pravda du 16 mai 1928 représentait une maison due aux soins du Textilstroï : le toit est soulevé et les murs écartés de plusieurs mètres par un grand arbre qu’on a laissé pousser dans le milieu.
La population de l’U. R. S. S. augmente de trois millions et demi d’âmes par an, et sensiblement plus vite à la ville qu’à la campagne ; le développement de l’industrie et la misère paysanne accroissent rapidement la population citadine ; quantité de vieilles bâtisses deviennent hors d’usage : tout cela donne une idée des besoins immenses de l’U. R. S. S. pour se mettre, en matière de logement, au niveau d’un pays civilisé. On peut, et l’on doit, parler ici du sinistre héritage du passé ; mais on ne peut, et l’on ne doit pas nier l’état de choses réel si l’on veut faire un effort dans le sens du progrès. D’après Larine, personnage officiel, la population moscovite dans son ensemble, y compris les hautes sphères de fonctionnaires, le personnel gouvernemental, la bourgeoisie, les artisans, et autres privilégiés, dispose de 6 mètres carrés par habitant en moyenne, celle-ci réduite à 3 mètres carrés pour les étudiants (Pravda, 24 juillet 1929). Cela signifie que le prolétariat n’a pas plus de ces trois mètres carrés de moyenne, plutôt moins, et l’on verra plus loin si les étudiants les ont réellement. La très grande majorité n’accède pas même à cette moyenne. C’est pourquoi, dans le langage courant, on dit en Russie que chacun dispose à peu près des « dimensions d’un cercueil ».
Est-ce à dire qu’il n’y ait pas en Russie d’ouvriers décemment logés, de maisons pourvues des commodités élémentaires, voire même quelques immeubles modernes, sinon modèles ? Certainement, il y en a, bien que fort peu, et c’est précisément ceux que l’on montre aux touristes faisant figure de « délégués » ou d’amis de l’U. R. S. S. Mais cela prouve simplement qu’il se constitue au pays soviétique une catégorie de travailleurs privilégiés, comme dans les pays capitalistes. En Allemagne, en Autriche, dans les États Scandinaves, en Hollande, en Suisse, voire même en Grande-Bretagne et dans les pays latins plus arriérés, pour ne parler que de l’Europe, il existe des maisons ouvrières saines et confortables : mais cela n’empêche pas les communistes de dénoncer, avec raison, les taudis et de prendre la défense des classes laborieuses les plus déshéritées. L’important n’est pas de savoir comment des ouvriers favorisés profitent d’une maison rare, mais de connaître la vie quotidienne des masses : le lecteur commence maintenant à se faire une idée de la condition d’un prolétaire en Russie et comprendra mieux à quoi correspond le salaire auquel nous allons en venir.
Mais après le tableau du logement, il faut voir les conditions du travail. Nous avons dû retrancher des descriptions citées ou résumées bien des détails répugnants, répétés inévitablement partout, pour abréger : on devine sans difficulté ce qui peut se passer dans ces bouges où l’on mange, boit, s’enivre, fume, crache, crie, dort, ronfle, se gêne les uns les autres, se dispute, parfois se bat, où l’enfant pleure, où les hommes jouent aux cartes avec bruit, où divague l’ivrogne, où délire le malade. (Des ravages de l’alcoolisme, de la corruption des mœurs, il sera question plus loin.) Nous évoquerons de même aussi brièvement que possible les faits caractérisant les problèmes d’assistance, la protection du travail, le secours médical, les assurances sociales et divers autres aspects de la vie ouvrière.
Et d’abord, il importe qu’on sache la différence entre les lois, les décrets, destinés à fixer sur le papier d’excellents principes, et leur traduction dans la réalité. Il y a en U. R. S. S. des millions de bonnes résolutions et décisions non-appliquées et dont on ne tiendra peut-être jamais compte. Il faut se référer aux faits, non à des textes vains. Certes, les difficultés à vaincre sont grandes pour passer de la théorie à la pratique, et la critique est facile. Mais c’est autant de raisons de plus pour ne pas décrire l’existence des travailleurs russes d’après des grimoires bureaucratiques, n’ayant rien de commun avec la vie. Prenons un petit fait entre cent mille, à titre d’illustration : l’ouvrier a droit, en principe, à une réduction de tarif dans les services sanitaires, notamment en matière de prothèse dentaire où les prix sont prohibitifs ; un ouvrier auquel manquent 11 dents se présente au Moszdravotdiel (service sanitaire de Moscou) pour obtenir un appareil à tarif réduit ; on lui oppose un refus parce qu’il faut être privé de 12 dents au moins pour bénéficier de la réduction ; dois-je sacrifier une dent saine pour pouvoir remplacer les 12 ? se demande l’ouvrier (Pravda, 30 juillet 1925). Nous citons un incident d’apparence anecdotique, mais assez frappant, pour montrer à quels obstacles se heurte journellement le prolétaire qui a des velléités d’invoquer ses droits.
« La situation dans les centres ouvriers du Donetz, pour l’assistance médicale, est extrêmement pénible. À G., pour 18.000 ouvriers, il n’y a pas de polyclinique. Dans certaines mines, à une dizaine de kilomètres d’une ville, un médecin de passage vient deux fois par semaine. À G. même, le médecin examine jusqu’à 100 malades dans une journée. Il a toutes les spécialités à la fois : de la gynécologie et de la chirurgie aux maladies vénériennes et aux affections des yeux. Dans la chambre aux consultations, il n’y a même pas un lavabo et le médecin, après avoir manipulé un vénérien fourre sa main non lavée dans les yeux ou la bouche d’un autre malade (Pravda, 4 février 1926). De tels faits sont courants et il suffit d’en apprendre un pour les connaître tous. Une enquête sur les mines de ce bassin révèle ce qui suit, extrêmement résumé : 11 % seulement des mines occupant plus de 1.000 ouvriers ont des paquets de pansement ; il y a un lit là où le règlement en prescrit 38 pour les malades ; en maints endroits, pas même de civières ; pas une mine n’a les bouteilles d’eau potable obligatoires ; souvent, pas même de gobelets ; 20 % n’ont pas de bains, celles qui en ont les laissent dans un état lamentable ; ni chauffage, ni serviettes, ni savon ; on travaille dans des flaques d’eau, où l’on puise parfois pour boire ; pas de cabinets d’aisances, excréments partout, aucune hygiène, maladies multiples (Troud, 2 avril 1926). Les accidents de travail se multiplient. Leur coefficient pour 100.000 journées s’est élevé en un an de 21 à 33 % dans l’ensemble de l’industrie, de 39 à 47 % dans la métallurgie, de 10 à 14 dans le textile, par suite de la mauvaise organisation (Troud, 8 avril 1926). Le nombre des accidents a augmenté de 50 % sur l’année précédente, écrit-on de Kharkov (Troud, 13 avril 1926). Dans le Donetz, d’octobre à février, 10.763 accidents dont 61 mortels ; l’année d’avant, 17.000 accidents dans les mines, 23.546 dans tout le bassin (Le Communiste, de Kharkov, 14 avril 1926). À Stalino, 4.500 Tatares et 350 Chinois doivent faire les travaux les plus dangereux et sont moins payés, plus mal traités que les Russes à tous égards (Troud, 28 avril 1926). En Géorgie, les ouvriers du bois travaillent 12 heures par jour dans des marécages et n’ont aucun service sanitaire ; ceux qui construisent le pont sur l’Ingour « sont complètement privés de droits », humiliés par l’ingénieur, ignorent même leurs conditions de travail (Zaria Vostoka de Tiflis, n 1.133 et 1.162, mars et avril 1926). À l’usine de chrome de l’Oural, les ouvriers travaillent dans la poussière de minerai, de chaux et de soude ; les muqueuses des yeux, des voies respiratoires sont attaquées ; hémorragies nasales, bronchites et tuberculose déciment le personnel ; les masques sont insuffisants (Troud, 10 octobre 1926). « Le nombre des accidents augmente dans les entreprises. Sur 1.000 ouvriers, 102 accidents par an, la plupart du temps chez les bûcherons, les métallurgistes, les mineurs » (Rabotchaïa Gazeta, 3 octobre 1926). Dans une scierie du Caucase septentrional : les ouvriers peinent parfois 12 heures par jour, ignorent leur salaire exact, reçoivent pour les heures supplémentaires et le travail des dimanches et fêtes le même gain qu’au tarif ordinaire, doivent prendre sur leur temps de repos pour nettoyer les machines, balayer les ateliers, sans rétribution ; les chauffeurs doivent venir une heure et demi à l’avance pour allumer les chaudières, sans être payés pour cela ; pas de lavabos ; pas de secours médicaux, ni de pharmacie (Troud, 16 novembre 1926). 150 ouvriers embauchés dans la province de Tambov, par l’Ouralstroï, sur la promesse d’une avance, d’un bon salaire et d’un bon logement, sont abandonnés à eux-mêmes et meurent de faim (Troud, 24 novembre 1926). Un ouvrier blessé à la main, inapte au travail, chargé d’une famille de 5 bouches, sans moyens d’existence, s’épuise en vaines démarches depuis six mois pour obtenir ses malheureux 10 roubles d’allocation mensuelle (Rabotchaïa Gazeta, 10 juin 1926). Dans le rayon de Krivoï-Rog, un ouvrier attend son tour depuis deux mois pour qu’on lui ampute un membre écrasé (Pravda, 9 juin 1926).
Le compte rendu de la séance plénière du Conseil central des syndicats relate : « Les ouvriers malade » attendent 10 jours le médecin ; les médecins manquent, et il n’y a pas d’hôpitaux ». « Nous estimons, dit Tomsky, que les organes de protection, de la santé n’assument pas leur tâche, qu’ils se bornent à de belles phrases générales, à des déclarations, et ne soignent pas les ouvriers ». « Le camarade K. communique une série de faits et de chiffres témoignant de la croissance colossale des accidents. Cela est confirmé par les délégués locaux qui ont pris la parole… Le régime des économies s’est répercuté dans les mesures prises pour améliorer la protection du travail ». « Les administrateurs des usines du trust métallurgique ont obligé les ouvriers à signer l’engagement de ne rien réclamer en cas d’accident ». « Le Commissariat du Travail ne fait rien » (phrase plusieurs fois répétée). « La situation sanitaire-technique des entreprises continue d’être pénible, et parfois dangereuse pour la santé et pour la vie des ouvriers ». « La situation actuelle de l’assurance sociale est très difficile. Cela provoque dans certaines régions la suspension des secours et pensions », etc., (Rabotchaïa Gazeta, 9,10, 13 juin 1926). « Étant données les dettes colossales des organes économiques de l’Ukraine envers les caisses d’assurances, des interruptions dans la délivrance des secours ont commencé dans certains districts d’Ukraine » (Pravda, 23 septembre 1926).
Passons à l’année du X anniversaire de la Révolution. Le Troud (27 mars 1927) signale une fois de plus le nombre croissant des accidents, notamment au Donetz et dans le Kouznetz. La Pravda (13 avril 1927) établit que ce nombre a augmenté de 60 % en un an dans la région de Moscou. La Vetchernaïa Moscva évalue à 45.000 la quantité d’accidents dans la province de Moscou pour 1926 ; un ouvrier sur dix a été blessé, 3.500 sont frappés d’invalidité (29 avril 1927). Dans les forêts de l’Oural, les ouvriers sont aussi maltraités que sous l’ancien régime, sous tous les rapports ; de même, les bûcherons de la région de la Mer Blanche (Troud, 31 mai et 2 juin). Dans le textile, les accidents ont doublé en nombre comparativement à l’avant-guerre ; la moitié ne sont pas signalés à l’inspection du travail (Troud, 2 juin). Dans la province de Vladimir : sept fabriques occupant 36.000 ouvriers n’ont ni lavabos, ni savon ; partout une saleté repoussante ; le nombre des accidents augmente dans toutes les entreprises ; telle usine n’a pas de ventilation ; les ouvriers boivent une eau non-filtrée et la typhoïde sévit (Troud, 16 juin). Le comité central des ouvriers métallurgistes signale l’augmentation considérable des accidents et des maladies professionnelles due à l’usure du matériel et aux heures supplémentaires (Troud, 7 juillet). Dans les mines d’Arménie et de Géorgie, les secours médicaux sont dérisoires ; on trouve un hôpital de 20 lits pour 8.000 ouvriers (Troud, 8 juillet). Dans telle verrerie, les ouvriers subissent à la fois de hautes températures et les courants d’air, boivent de l’eau contaminée ; les ambulances regorgent de malades. Et dans telles tourbières, où l’on travaille dans l’eau jusqu’au genou, où les baraques d’habitation sont insalubres, il n’y a ni secours médical, ni bains, ni assez d’eau potable (Troud, 18 août). Une fois de plus, le même journal signale la multiplication des accidents dans le centre moscovite : 35.000 dans le premier semestre de l’année (Troud, 26 août).
L’année suivante, la situation continue d’empirer et les milieux dirigeants finissent par s’en émouvoir, réunissent des conférences et ordonnent des campagnes actives. La Pravda du 29 janvier 1928 dénonce le laisser-aller des directions économiques, la faiblesse de l’Inspection du Travail et invite le Parti communiste et les syndicats à intervenir avec vigueur. Une conférence spéciale, en février, met en lumière les multiples causes des accidents et les effets de la rationalisation soviétique : outillage usé, règlements non observés, manque d’air et de lumière, saleté, encombrement, désordre, inutilisation des crédits votés, inexpérience du personnel, instabilité de la main-d’œuvre, excès de travail, etc. (Troud, 7 février et suiv.). La surexploitation intensive épuise certains ouvriers : à Stalino, des adolescents déchargent jusqu’à 6.000 pouds par jour (un poud : 16 kilos) au lieu de 500, exemple à peine croyable (Pravda des Jeunesses, 5 janvier 1928). L’Inspection falsifie souvent les statistiques pour faire croire à une amélioration : ainsi à Lougansk, une révision a permis de constater que les accidents étaient cinq ou six fois plus nombreux que d’après les chiffres officiels (Troud, 4 août). Dans une usine d’électricité, 28 ouvriers sur 125 de l’atelier d’estampage ont été mutilés aux mains en cinq mois ; il n’y a pas d’appareils de protection ; le service compétent reste indifférent (Pravda de Léninegrad, 1 août). À Artemovsk, les absences pour cause de maladie ont augmenté de 18 % d’une année à l’autre ; elles atteignent 27 % du personnel de l’usine métallurgique de Constantinov ; dans certaines entreprises, elles ont dépassé de plus de 50 % les chiffres de l’année précédente ; les services d’hygiène manquent de médicaments, de ressources (Troud, 3 août). Le Commissariat du Travail est dans un état scandaleux d’incurie, l’inspection surtout est incompétente et pour une grande part responsable des désordres, des abus (Pravda et Troud, 5 août). Le percement du canal de Dargom s’effectue au mépris des plus élémentaires mesures de sécurité ; les accidents par la dynamite, les wagonnets, etc., sont multiples (Troud, 10 août). À Ivanovo-Vosnessensk, 26 accidents sur 1.000 ouvriers au lieu de 18 l’an précédent, dans le deuxième trimestre (Troud, 29 août). Dans l’Oural, des milliers d’ouvriers sont mutilés du travail ; les entreprises et trusts n’exécutent pas les travaux de protection prévus ; les accidents ont suivi la progression suivante en trois exercices : 14.430, 26.958, 37.947 ; la technique de la sécurité est partout négligée ; les fonds et les crédits assignés ne sont que partiellement utilisés (Troud, 30 octobre). À Kiev, doublement des accidents d’un semestre à l’autre, de 849 à 1.645 ; le matériel est trop vieux ; les règlements de sécurité ne sont pas respectés (Troud, 3 novembre). À Astrakhan, fabriques de poisson, les travailleurs sont malmenés par le personnel médical (Pravda, 4 novembre). « Les accidents augmentent au lieu de diminuer », dit Tomsky au 8 Congrès syndical (décembre 1928).
Voilà ce que les faux « amis de l’U. R. S. S. » n’ont pas voulu voir, ou dire. Et les journaux soviétiques sont pleins de données de cette sorte. Et il s’agit de faits toujours actuels. Dans la presse de 1929, il ne manque pas d’informations sur la façon dont le prolétariat est traité au pays de la « dictature du prolétariat ». Aux mines d’or de Sibérie, on recrute des ouvriers sans leur assurer la fourniture de pain, de vivres, de logements, d’instruments de travail ; les travailleurs en détresse s’enfuient, mais la milice leur enlève leurs bottes, par un froid de 40°, pour les empêcher de s’en aller (Troud, 26 février 1929). Il est difficile à des prolétaires des pays capitalistes de croire que de telles choses soient possibles, sans même parler de l’enseigne socialiste de l’État qui connaît de telles horreurs. À Kiev, des ouvriers qualifiés recrutés à Nijni pour la construction de bateaux sur la promesse fallacieuse de hauts salaires sont rebutés par les conditions réelles de l’embauche ou purement et simplement refusés, et doivent vendre leurs effets pour ne pas mourir de faim ; ils campent misérablement à la gare et n’obtiennent aucun secours (Troud, 21 mars 1929). « On assiste à une certaine stabilisation du traumatisme », dit sans ironie la Pravda, qui souligne en même temps le grand nombre des accidents : jusqu’à 300 ‰ ouvriers et par an dans l’industrie lourde, 175 ‰ dans l’ensemble ; et le journal reproche au Commissariat du Travail et aux syndicats de n’avoir pas su éveiller l’initiative des masses (24 mars 1929). Il en sera question plus loin, de l’initiative des masses. Voici les résultats d’une enquête toute récente dans le Donetz : « La technique de sécurité reste insatisfaisante… ; beaucoup de mines ont des soutiens insuffisants, beaucoup n’en ont pas du tout… ; la lampisterie est lamentable, ce qui se fait sentir avec acuité (sic) dans les mines dangereuses, à grisou… La surveillance technique et sanitaire est extraordinairement faible » (Isvestia, 12 juillet 1929). Le correspondant de ce journal accompagnant la commission d’enquête signale des tentatives de montrer des « villages à la Potemkine », c’est-à-dire de camoufler la réalité (Isvestia, même n).
Telles sont les conditions de vie de la masse laborieuse, au logis et au travail. Il faut les connaître pour comprendre tout le reste. « Notre législation du travail est actuellement si compliquée, si vaste et si incompréhensible qu’un ouvrier ou un employé du rang ne peut s’y reconnaître » ; une disposition légale peut figurer dans six catégories de décisions sans qu’on sache à laquelle se référer (Troud, 30 août 1929). Dans le labyrinthe de ces procédures bureaucratiques, le prolétaire est perdu d’avance. Il a, sur le papier, tellement de droits qu’il lui est pratiquement impossible d’en faire valoir aucun.