Volume 3 · 03
Le salaire et la durée de la journée de travail sont des éléments d’appréciation du niveau de vie ouvrier peu faciles à tirer au clair en Russie soviétique. Il suffit évidemment de savoir comment le prolétaire est logé, vêtu et nourri pour avoir une idée approximative de la valeur de son salaire. Celui qui « dispose » pour tout logis, dans une baraque ou une caserne, d’un emplacement « de la dimension d’un cercueil » et dans l’ambiance plus haut décrite — rappelant de terribles pages de Dostoïevsky — est vêtu et nourri à la même enseigne. Il n’a, le plus souvent, que les hardes qu’il porte, parfois un petit baluchon, rarement un coffre ou une malle. Si l’on s’avisait de lui dire que dans les pays capitalistes, la majorité des ouvriers ont un petit logement pour eux et leur famille, avec quelques meubles, un lit et des draps, une table et des chaises, parfois une armoire, souvent une bicyclette, sans même parler des intérieurs d’une partie favorisée de la classe ouvrière en divers pays, il ne le croirait pas. Les journaux et les orateurs officiels, (il n’y en a point d’autres), lui assurent que ses frères de l’étranger sont dans une situation pire que la sienne et, à la longue, cette opinion ayant seule droit de cité finit par s’imposer. Le prolétaire russe est un prolétaire dans l’acception la plus implacable du terme. Il n’a vraiment que ses bras, — quand l’organisation soviétique actuelle du travail n’en a pas fait un mutilé.
Il est notoire que le salaire de l’ouvrier, dans la Russie d’avant-guerre, était un salaire de misère. L’affirmation selon laquelle le salaire moyen présent atteint ou même dépasse un peu celui d’avant-guerre n’est donc pas à elle seule une bonne note pour le nouveau régime. Mais cette affirmation même est souvent trompeuse. Elle peut impliquer aussi diverses tromperies.
Pendant un certain temps, l’optimisme de commande s’est exercé — sur le dos des travailleurs — à la faveur d’une équivoque sur la valeur du rouble. Le rouble d’avant-guerre correspond à plus de deux fois le rouble-papier d’aujourd’hui ; le rouble-or vaut moins que le rouble d’avant-guerre car la valeur de l’or a baissé partout ; quant au rouble-marchandises, c’est une unité conventionnelle établie d’après l’index des prix de détail, lequel index varie selon le marché et peut être fort arbitrairement calculé. On devine aisément quel parti des menteurs professionnels ont pu tirer de cette complication, pour leur propagande. Mais il a bien fallu, pour les besoins des plans économiques de l’État, avoir un point de comparaison stable. C’est le rouble-marchandises qui, depuis quelques années, en tient lieu, dans les documents sérieux.
Passons sur les pourcentages d’augmentation fantastiques par rapport aux années de guerre civile et de communisme militaire où le salaire n’existait pour ainsi dire pas, remplacé par une aléatoire ration en nature. Le niveau d’avant-guerre offre un point de comparaison plus valable, mais comme critère de pauvreté. Encore faut-il savoir ce qu’implique l’expression courante : « salaire moyen » et, pour peu qu’on se donne la peine de l’élucider, on découvre assez vite l’imposture qu’elle recèle.
Àla « Conférence économique internationale » de Genève (mai 1927) le délégué soviétique Ossinsky, directeur par surcroît du Service de statistique de l’U. R. S. S., interrogé sur la durée moyenne de la journée de travail en Russie répondit avec aplomb : « sept heures 57 » ; mais on ne le tint pas quitte sur cette assertion en l’air. Comment ce chiffre était-il obtenu ? Le statisticien en chef se montra incapable de répondre. Il lui fallut télégraphier à Moscou pour s’enquérir et l’on apprit ainsi au bout de quelques jours — car personne n’en savait davantage à Moscou même et des recherches s’imposaient — que la moyenne était trouvée en englobant les chômeurs partiels dans le total général. Autrement dit, en faisant entrer en compte les journées de travail trop longues et les trop courtes, les heures supplémentaires et les heures en moins, en additionnant deux maux, et en divisant par le nombre de travailleurs, on obtenait une « moyenne » normale… Mais une moyenne ne correspondant à aucune réalité. Travail excessif des uns, travail insuffisant des autres, ces deux expressions intolérables de l’inégalité sociale concouraient à une soi-disant « moyenne » harmonieuse Deux cruelles vérités disparaissaient dans un mensonge moyen. C’est comme si, dans une statistique sanitaire, on obtenait des individus normaux en additionnant des apoplectiques et des anémiques et en calculant la « moyenne ». Voilà un remarquable exemple de statistique soviétique, bien propre à inspirer confiance dans la science économique du néo-bolchévisme. Or, il en est du fameux « salaire moyen » comme de cette journée de travail moyenne : on l’obtient en divisant la totalité des salaires payés par le nombre des salariés, c’est-à-dire en créant sur le papier une fiction de salaire à la fois loin du salaire relativement excessif des uns et du salaire insuffisant des autres, donc ne donnant pas une idée exacte du salaire de la masse. (Du moins, c’est ce que nous avons reçu à Moscou comme renseignements des meilleures sources, en nous enquérant du « salaire moyen »). Ici encore, deux expressions inadmissibles — du point de vue socialiste ou communiste — d’inégalité sociale deviennent les éléments d’une « moyenne » qui n’a même pas l’excuse d’être présentable, puisque correspondant à peu près au niveau misérable de l’époque tsarienne. L’excès d’inégalité en matière de salaires est en effet une des anomalies les plus frappantes de la vie ouvrière en U. R. S. S. : dans la même usine, on peut constater des salaires de travailleurs qualifiés cinq ou six fois plus élevés que ceux des manœuvres. Cette criante injustice se résorbe dans l’astucieux calcul du « salaire moyen ». Nous n’avons pas pu savoir, malgré de patientes recherches et simplement parce que les dirigeants communistes et autres personnages des « sommets » consultés n’en savaient rien eux-mêmes, si les honoraires et appointements élevés des directeurs, administrateurs, ingénieurs, techniciens de haute spécialisation entraient dans la masse des salaires servant à établir la moyenne, par conséquent contribuaient à enfler l’abstraction du salaire moyen, à atténuer sur le papier une disproportion abusive entre les privilèges de certaines catégories sociales et la condition misérable de la grande majorité. Mais en serait-il ainsi qu’on ne devrait pas s’étonner.
Quoi qu’il en soit, il faut se garder de confondre le salaire moyen couramment évoqué avec le salaire d’un ouvrier moyen ou avec le salaire de la masse. Et ici se présente une autre complication : la moyenne de divers salaires moyens, ceux-ci établis avec la désinvolture que l’on sait, obtenue à son tour par l’addition de pourcentages distincts et la division du total par leur nombre. Véritable superposition de tromperies où les trompeurs eux-mêmes finissent par ne plus s’y retrouver. On en pourra juger : en 1926 déjà, la prétendue moyenne d’avant-guerre était « en général » atteinte ou dépassée mais d’après les déclarations de représentants officiels des syndicats, le salaire moyen représentait seulement, par rapport au niveau d’avant-guerre, 89 % dans l’ensemble de l’industrie, 75 % dans la métallurgie, 65 % dans l’ensemble des mines, 61 % dans les mines de houille, 63 % dans les mines de sel, 64 % dans les mines métalliques, 76 % dans celles du naphte, 67 % dans les chemins de fer ; dans le textile, 80 % du salaire industriel moyen, c’est-à-dire du 89 % ; dans les transports par eau et les Postes, encore moins mais l’indication est donnée en roubles au lieu de pourcentages (Troud, 21 juillet 1926). Comment toutes ces moyennes concernant l’ensemble de l’industrie et la masse du prolétariat, métallurgie, mines, transports, textile (et l’on y pouvait ajouter le bâtiment, au niveau encore moindre), si sensiblement inférieures au salaire d’autrefois, l’atteignaient et le dépassaient-elles dans la statistique d’ensemble ? Simplement par l’incorporation aux totaux des chiffres ayant trait à quelques catégories peu nombreuses de privilégiés. Mais la condition matérielle de la grande majorité n’en restait pas moins fort au-dessous du salaire de misère d’avant-guerre.
Il serait impossible d’utiliser les données dites générales sans avoir de tels renseignements partiels. On y trouve encore des signes remarquables de l’inégalité excessive déjà notée : les 65 % du salaire d’avant-guerre constatés pour les mines se traduisaient par des salaires de 49 à 31 roubles selon les régions ; or, certaines catégories de postiers touchaient alors de 14 à 18 roubles mensuels cependant que le salaire moyen dans les Postes aurait été de 55 roubles ; et dans les chemins de fer, un serrurier de la traction recevait 73 roubles et un serrurier de la voie 43 roubles. Tous ces chiffres sont relevés dans le même article du Troud. Dans leur absence de méthode, ils sont plus expressifs que les tableaux statistiques complets dont on ne peut tirer aucune donnée réelle. Ils percent le sophisme du salaire moyen tout en éclairant la comparaison courante avec l’avant-guerre. Bien que relatifs à l’année précédant le X anniversaire de la République soviétique, ils aident à s’y reconnaître dans les chiffres les plus récents.
« Non, camarades, le niveau d’avant-guerre n’est pas pour nous un but. Nos ouvriers n’ont pas fait la révolution pour recevoir autant qu’avant la guerre : leurs besoins sont plus grands et ils ont fait la révolution pour élargir leurs moyens d’existence, élever leurs enfants, satisfaire leurs désirs culturels. » Ainsi s’exprimait en 1924 un des trois principaux dirigeants, L. B. Kamenev (Pravda, 8 décembre). Dans la douzième année de la révolution, neuvième année de paix intérieure et extérieure, il est intéressant d’étudier la situation à la lumière de telles paroles. Même les indices officiels sont démonstratifs, pourvu qu’on sache les lire. Mais avant d’y venir, quelques précautions supplémentaires sont encore nécessaires.
Le salaire moyen, avec tout ce qu’il implique d’inexact déjà signalé, est calculé d’après des signes mobiles et compte tenu de divers éléments considérés comme salaire en nature : index des prix, taux des loyers, services collectifs, assurances sociales. Il faut donc discerner le salaire réel dans le salaire nominal. Celui-là peut baisser alors que celui-ci monte : or, c’est le salaire réel qui importe. Et il diminue, en fait, quand l’index des prix ne correspond pas aux prix véritables ; l’index est basé sur les prix théoriques auxquels les marchandises devraient être vendues dans les coopératives, mais celles-ci vendent tantôt plus cher, tantôt une qualité inférieure, et souvent manquent de certains produits que le consommateur doit acheter au commerce privé en payant deux, trois ou quatre fois le tarif officiel ; autant de baisses, et très sensibles, du salaire réel. Et il diminue encore quand les loyers subissent une hausse générale, ce qui s’est produit quatre fois en trois ans et doit se répéter inévitablement plusieurs fois encore, vu le délabrement des immeubles par suite de l’insuffisance du fonds d’entretien. Nous avons dit quelques mots du secours médical, forme de salaire en nature, et en dirons quelques autres des maisons de repos.
Le travail aux pièces est en vigueur dans une très grande partie de l’industrie. En 1926 déjà, on comptait, payés aux pièces : 68 % des ouvriers dans la métallurgie, 64 % dans les produits chimiques, 63 % dans les mines, etc. (Economitcheskoié Obozrenié, juillet 1926,) et cette proportion n’a cessé de croître depuis. Cette immense quantité de travailleurs ne peut espérer approcher du salaire moyen qu’au prix d’une intensité de travail allant jusqu’à l’épuisement des forces. Dans les cas où le salaire est calculé sur un salaire de base multiplié par un coefficient variant selon les catégories, et celles-ci sont au nombre de 17 représentant les divers degrés de qualification, le salaire moyen nominal peut rester immuable ou s’élever alors que le salaire réel baisse du fait que le coefficient change. Dans les cas où les ouvriers sont astreints à des normes de production, l’augmentation des normes diminue le salaire effectif et rien ne se reflète dans le salaire moyen théorique. Les contrats collectifs, imposés aux ouvriers sans qu’ils puissent avoir effectivement voix au chapitre, réduisent souvent le salaire réel en dépit de toutes les moyennes de façade, et les violations de leurs clauses ne se comptent plus. D’autres réductions s’opèrent sous forme de suppression des billets de tramways, retenues pour divers services collectifs ou fonds communs dévorés ou dilapidés dans des bureaux, etc., toujours sans que le salaire moyen paraisse en souffrir. N’oublions pas les abonnements obligatoires aux journaux dont l’abonné malgré lui ne veut pas ; « malgré la résolution du III Congrès des Soviets, le comité exécutif de la province de Kharkov oblige à s’abonner aux Visti sous peine d’amende » ; celle-ci de 300 roubles ; et c’est un journal en ukrainien, que les Russes ne peuvent même pas lire (Pravda, 19 juin 1925). Cela montre quel cas est fait des prétendues résolutions des soi-disant Congrès. Une décision du Comité exécutif de Kiev sur la « limitation (sic) de l’abonnement obligatoire aux journaux » libère les « personnes privées » de l’obligation et lève les amendes (Pravda, 11 août 1925). Mais il y a loin de la décision à l’application. L’abus dure, disparaît pour renaître, subsiste là où manque le contrôle, surgit sous de nouvelles formes. Dans bien des villes, c’est l’achat de « portraits des chefs » (sic) qui est imposé, parfois d’un drapeau rouge même si l’on en est déjà pourvu. Les soustractions hypocrites opérées sur le salaire sont multiples et prennent les aspects les plus inattendus.
Ce n’est pas tout. Il faut encore défalquer du vrai salaire, ainsi réduit à sa triste réalité, les cotisations, souscriptions, sacrifices matériels périodiques ou occasionnels imposés aux travailleurs contre leur gré, et représentant une part sensible du maigre gain. En principe, et par définition même, l’adhésion aux organisations et associations dites volontaires est libre. En fait, les salariés sont enregistrés en masse sans être consultés ou à la suite de simulacres de consultation où ils ne participent pas, dans des conditions exposées plus loin au chapitre de la dictature du prolétariat ne permettant à personne d’aller contre une décision prise « en haut ». Ce système d’enrôlement volontaire obligatoire équivaut à des impositions ou taxes déguisées, dont le montant est assez élevé par rapport au misérable salaire réel. L’auteur de ce livre, travaillant dans une institution soviétique, à Moscou, s’est trouvé membre de huit organisations ou sociétés sans avoir jamais donné son adhésion à aucune, et pour cause car le « citoyen » soviétique n’a aucune possibilité de faire entendre un avis ; il était malgré lui dans le pseudo-syndicat professionnel, le Mopr (Société internationale d’aide aux révolutionnaires, dite en Occident « Secours rouge »), les associations « d’amis » des enfants, de l’aviation, de la chimie, la société « À bas l’analphabétisme », et deux autres oubliées, sans doute disparues ; les cotisations étaient subtilisées à la caisse lors de la paie, sans qu’il soit possible de résister, en même temps que diverses retenues occasionnelles (aide aux enfants abandonnés, aux inondés de Léninegrad, etc.) comme il s’en trouve constamment, ou permanentes (fonds culturel, entr’aides diverses). À quel point d’arbitraire ce système peut atteindre, on en aura une idée en constatant que le nombre de syndiqués révélé par la statistique est maintenant supérieur au nombre de syndicables… Les abus dans ce domaine ont été si criants et intolérables que le pouvoir central a dû intervenir plusieurs fois pour réfréner les excès de zèle, et l’on a pu lire dans la presse officielle des instructions fixant une limite aux souscriptions volontaires, singulière confirmation de la liberté des souscripteurs. La Pravda du 2 août 1925 publiait une délibération du Conseil des Commissaires du Peuple interdisant de faire pression sur les salariés par les instances administratives supérieures, les assemblées dites générales, les coopératives de logement. Dans la Pravda du 31 juillet 1926, on apprend que « la directive (sic) de cesser (sic) les adhésions en masse (sic) et mécaniques (sic) aux associations volontaires (sic), de réduire le personnel appointé, etc., n’est pas exécutée. » De telles directives, en faveur des travailleurs dépouillés, ne sont jamais exécutées volontiers car elles vont contre les intérêts de ceux qui profitent des dépouilles et les victimes n’ont que le droit de se taire. Quand l’abus des spoliations s’atténue, et il y faut des années, les spoliations principales subsistent néanmoins et, on doit y insister, l’abus renaît sous une autre forme, avec plus d’ampleur et de force, de par la responsabilité des fabricants de « directives ».
En effet, les instructions en question n’ont pour but que de calmer un peu l’exaspération des travailleurs en évitant de les exciter à propos de copeks pour mieux leur soutirer d’un seul coup un nombre respectable de roubles. On a d’abord mis en honneur la pratique des défis publics, d’une entreprise à l’autre, à qui souscrirait le plus vite tantôt pour l’escadrille destinée à « répondre à Chamberlain », tantôt pour les tanks chargés de converser avec Tchang-Kaï-Chek ; bien entendu, les prolétaires de l’une ni de l’autre entreprises ne sont pour rien dans l’histoire, tout étant décidé par les secrétaires ou bureaux des cellules communistes sur un ordre « d’en haut », mais ce sont eux qui paient. Cela n’est encore rien, pourtant, à côté du coup des emprunts, soi-disant volontaires eux aussi, mais en réalité emprunts forcés auxquels les ouvriers ne peuvent éviter de contribuer pour le montant d’un mois de salaire environ, parfois plus. Le troisième de ces emprunts vient d’être ainsi réalisé (1929). Voit-on le prolétaire russe moyen, avec son salaire très au-dessous de la piètre moyenne et sa niche « de la dimension d’un cercueil » souscrire de son initiative ou de plein gré le gain d’un mois de travail à l’emprunt ? Quant au procédé employé pour lui extorquer cette somme, il relève du chapitre sur la dictature du prolétariat (voir plus loin). Ici, nous avons à constater, une fois de plus, une nouvelle entaille au salaire réel.
Àtoutes ces observations, il faut ajouter les retards dans le paiement des salaires, phénomène présentement de fréquence et d’importance très réduites après avoir longtemps sévi sur la grande majorité des travailleurs. Jusqu’à ces dernières années, on a pu voir des retards de plusieurs semaines, de plusieurs mois dans la paie, pendant lesquels le pouvoir d’achat du salaire baissait, les travailleurs s’endettaient chez des commerçants qui doublaient ou triplaient leurs prix, etc. Le mal subsiste encore pour certaines catégories de salariés. Et même quand un mal est en voie d’atténuation, ses conséquences pèsent longuement sur les victimes s’il a été profond et durable, comme dans ce cas. Dans le rayon de N., les retards sont de deux à quatre mois ; on vient de payer les ouvriers pour octobre, les employés pour septembre (Pravda, 7 février 1925). Les instituteurs de la province d’Ekatérinoslav ont à récupérer un dû remontant à 1923 et 1924 (Pravda, 20 mai 1925). Le Comité central du syndicat de l’enseignement se plaint de la croissance des retards en question (Pravda, 17 février 1926). « Dans presque toutes les provinces de l’Union, il y a des dettes en salaires dans les institutions dépendant des budgets locaux » (Pravda, 25 mars 1926). « Les salaires ne sont jamais payés à date normale » dans la plupart des entreprises ; il y a des retards de trois à cinq mois ; parfois, des ouvriers n’ont pas reçu leurs salaires de 1924 (Troud, 23 mars 1926). Dans une verrerie de la province de Vladimir, retards de une à deux semaines ; retards de quelques jours dans telle usine de Toula, dans telle fabrique de Moscou (Rabotchaïa Gazeta, 9 juin 1926). Dans une verrerie, province de Tcherepovetz, retards de deux à trois mois ; d’une autre, du Donetz, on se plaint que les ouvriers, de ce fait, doivent acheter à crédit et payer le double (Rabotchaïa Gazeta, 12 juin 1926). Le même numéro de ce journal cite encore trois autres cas. Dans la région de Viatka, on a payé fin mai incomplètement les salaires de mars ; à la sucrerie de T. (province de Toula), on paye en retard, et en bons sur des coopératives où les marchandises manquent (Rabotchaïa Gazeta, 17 juin 1926). Encore cinq à sept jours de retard, dans toute la métallurgie (Rab. Gaz., 20 juin 1926). Des ouvriers, à Moscou, pour ne pas mourir de faim dans l’attente des salaires en retard, achètent à crédit en payant le triple (Rab. Gaz., 23 juin 1926). Plusieurs cas du même ordre sont notés dans le même journal (24, 25 juin 1926). Le Conseil économique supérieur signale « le non versement des salaires en temps voulu dans toute une série de trusts ; la dette accumulée commence à être reportée de mois en mois » (journaux du 21 juillet 1926). Les représentants syndicaux constatent « de nombreux cas » de retards, « engendrant un mécontentement profond des larges masses ouvrières » (Pravda, 29 juillet 1926). Malgré la rigueur des instructions, dit le Conseil central des syndicats, les retards ne diminuent pas, ils se multiplient (Pravda, 18 août 1926). Dans l’Oural, les principales usines ont des retards de douze jours, mais les petites entreprises en connaissent de deux mois, et l’on en constate de six mois dans la province de Perm (Troud, 1 août 1926) L’industrie seule doit 4 millions de roubles aux ouvriers (Troud, 1 septembre 1926). Dans seize provinces seulement, la dette aux instituteurs dépasse 500.000 roubles (Troud, 24 septembre 1926). Les ouvriers d’une verrerie de la province de Pskov attendent leurs salaires deux, trois mois et plus (Troud, 30 octobre 1926). Des procès sont engagés par des ouvriers pour se faire payer ; ils durent plusieurs mois et n’aboutissent pas ; dans la province d’Orel, des maçons ne sont pas rétribués depuis neuf mois (Troud, 9 octobre 1926). Les ouvriers des forêts de l’Oural ne sont pas payés depuis cent jours ; s’ils réclament, on les expulse de leur baraquement, sans les régler (Troud, 2 juin 1927). La vitrerie Lénine paye souvent ses ouvriers… en vitres, qu’il leur faut vendre n’importe comment (Troud, 18 août 1927). Les fonds destinés aux salaires sont souvent dépensés à d’autres usages ; les coopératives refusent de faire crédit aux ouvriers ; ceux-ci, à V. (province de Nijni-Novgorod), n’ont rien touché depuis trois mois ; à R. et à G. (Donetz), nouveaux retards (Troud, 27 août 1927). À Briansk, on paye tous les cinq mois, certains ouvriers ont 400 roubles à toucher et il leur arrive de recevoir le salaire en fers à repasser, produits de l’usine (Pravda des Jeunesses, 24 novembre 1927). Les ouvriers du canal de Dargom sont payés avec deux et trois mois de retard (Troud, 10 août 1928). Les instituteurs de la région de la moyenne Volga n’ont pas encore touché en août leurs salaires d’avril (Troud, 10 août 1929).
Nous citons quelques exemples échelonnés principalement sur trois années mais on en pourrait rapporter mille. Ils permettent d’apprécier la valeur des « contrats collectifs », chiffons de papier tant par la façon dont ils sont établis que par la manière dont on les respecte. Le président du Conseil économique du Caucase septentrional demande au Commissariat du Travail l’annulation de tous les contrats collectifs désavantageux pour l’industrie, à la grande indignation des fonctionnaires syndicaux (Troud, 23 mars 1926). Une enquête officielle établit qu’il n’y a pour ainsi dire pas de contrat collectif qui ne soit violé par l’administration, à propos soit de l’embauche ou du renvoi, des heures supplémentaires ou des salaires, des vêtements de travail ou de la propreté, de la sécurité ou du logement, de la ponctualité du paiement ou des indemnités ; on fait « des économies sur le dos des ouvriers » ; les syndicats ni les comités d’usines ne font pas leur devoir (Troud, 2 novembre 1928). À Moscou, on viole couramment les contrats collectifs en substituant aux ouvriers permanents des travailleurs temporaires, auxquels ne s’appliquent pas les contrats ; cela s’observe dans le textile, la métallurgie, les typographies, les entreprises commerciales, etc. ; à Léninegrad, même procédé, sans parler des infractions multiples aux clauses concernant la protection du travail (Troud, 2 décembre 1928). Les contrats collectifs existent depuis sept ans et l’on ne parvient pas à assurer leur exécution ; une partie de leurs dispositions restent sur le papier (Troud, 14 mars 1929).
Des charlatans de la légende soviétiste et les faux « amis de l’U. R. S. S. » ont beaucoup parlé du salaire en nature sous forme de séjour dans les maisons de repos, sanatoria, etc. Parlons-en. L’auteur de ce livre, envoyé dans une telle maison de Kislovodsk (Caucase), est tombé le soir même de son arrivée dans une réunion de malades qui décidaient une grève de la faim pour protester contre la nourriture immangeable ; les Russes ne sont pourtant pas difficiles sur ce chapitre, mais peut-on se nourrir constamment d’œufs pourris, de viande avariée ? Dans les autres sanatoria de la région, à Piatigorsk comme à Essentouki, même état de choses. Cela était constaté au lendemain d’une tournée d’inspection de Semachko, Commissaire du Peuple à l’Hygiène ; à l’occasion de son passage, l’ordinaire était amélioré, mais les saletés revenaient sur les tables ensuite. Dans les dortoirs, les lits se touchaient ; chaque malade ou convalescent devait supporter les conversations, le bruit, la fumée, les crachats et le reste, de ses voisins ; pendant des heures et des heures, il fallait faire la queue à propos de tout et de rien (enregistrement, répartition, visites médicales, contre-visites, réception d’un médicament, d’un verre de lait tourné, etc.). On appelait cela du « repos » : mais un homme sain même n’aurait pu sortir de là sans une maladie de nerfs. L’année suivante, en Crimée, même tableau ; au centre de répartition de Yalta, à l’hôtel Marino dont le nom semblait une cruelle ironie à l’égard des malheureux destinés à y mariner, l’incurie était indescriptible ; des malades, déjà contraints de voyager dix jours sur leur mois de repos, attendaient une semaine et plus le plaisir de se faire empiler dans un dortoir malsain et de se détraquer le système digestif en absorbant des nourritures inqualifiables, pour jurer ensuite qu’on ne les y reprendrait plus ; les renseignements recueillis là, de toutes les stations de la côte, d’Aloupka et de Siméis, d’Evpatoria et d’Alouchta, concordaient pour caractériser cette dérision. L’auteur de ce livre, après une expérience personnelle à Goursouf, s’empressa de prendre la fuite ; dans la maison de repos où il passa quelques jours, il se trouva des « fortes têtes » pour protester, réclamer une enquête, et l’on apprit ainsi que les trois quarts du budget étaient dévorés par le personnel.
A-t-on assez ressassé que les palais princiers et les riches villas ont été socialisés au profit du prolétariat ? Mais que représente cette socialisation ? Les maisons en question peuvent contenir quelques milliers, quelques dizaines de milliers d’occupants par roulement ; elles n’ont pas été conçues, ni construites, ni aménagées pour l’usage qu’on en fait aujourd’hui ; l’architecture mise au service du confort d’une famille ne répond pas aux besoins d’un sanatorium ; tout ce qu’il y avait de « princier » ou de « riche » a disparu et il ne reste que des demeures incommodes. Et qui profite des parties utilisables ? En fait de prolétariat, ce sont une fois de plus les catégories sociales privilégiées, et d’abord les fonctionnaires du Parti communiste, des soviets, des syndicats, des coopératives, des Jeunesses communistes, déjà favorisés en général pour le salaire et le logement. Tout ce qu’il y a de bon est accaparé par les « sommets », les « couches supérieures » ; les quelques milliers de prolétaires authentiques envoyés là pour figurer dans des statistiques falsifiées ne sauraient faire croire que la masse en bénéficie. On a trouvé utile, pour la propagande, de loger des paysans dans le palais impérial de Livadia ; cela fait pendant trois ou quatre semaines quelques centaines d’heureux (s’ils le sont) sur 120 millions de paysans. Et après ? Tant qu’on n’aura pas construit de maisons spéciales, avec de petites chambres individuelles, de l’eau, de la lumière, de la propreté, du silence, des livres et une nourriture saine, sans tracasseries bureaucratiques ni vexations administratives, il sera mensonger de parler de maisons de repos pour les travailleurs. Et l’on n’est pas près de voir cela.
Chaque année, la presse est obligée de publier des protestations, des plaintes de ceux qui osent élever la voix après un séjour dans les sanatoria ou maisons de repos. Au sanatorium Prolétaire (Yalta), les malades ne peuvent se faire écouter ; le personnel médical les néglige ; la nourriture « révolte les malades » ; pas de livres (Pravda, 8 mai 1925). Au sanatorium Vorovsky (Gagri), négligence médicale ; poux et punaises en masse, rats en quantité ; les chats, les chiens, les ânes, le bétail des employés hurlent jour et nuit ; ni linge, ni vêtements ; un rabcor (correspondant ouvrier de journal) hospitalisé, ayant composé des couplets satiriques contre la direction, fut expulsé de Gagri, bâillonné et ligoté par la milice (Pravda, 10 mai 1926). La maison de repos d’O., près de Moscou, est « une maison de fatigue » ; l’eau rend malades les convalescents ; 30 à 40 hospitalisés couchent dans un corridor étroit où les lits se touchent (Isvestia, 13 août 1927), Une commission d’enquête dénonce la gabegie, les prévarications, les dilapidations en croissance d’année en année dans les services de santé : le personnel engloutit les fonds destinés aux malades ; les administrateurs, les hauts fonctionnaires invitent et entretiennent leurs amis, au détriment de l’hygiène et des soins (Pravda, 30 juin 1928). Un correspondant de Léninegrad rapporte qu’il a dû faire plusieurs heures de queue pour montrer ses papiers, puis un autre jour encore plusieurs heures de queue pour obtenir un livret, puis de nouveau la queue à un guichet, puis à la visite ; et il lui faudra chaque jour faire la queue pour prendre un bain (Krasnaïa Gazeta du soir, 19 juillet 1929). Nous nous limitons à citer une référence par an, jalonnant les dernières cinq années, pour montrer qu’il est question non de faits exceptionnels, mais d’une règle générale, dont l’amélioration est insignifiante et profite d’ailleurs aux privilégiés. Il serait facile d’accumuler les exemples mais est-il besoin de dépouiller minutieusement des milliers de journaux pour confirmer une vérité aussi banale en Russie, où les « courorts » (lieux de cures, villes d’eaux, stations balnéaires) servent couramment de thème à d’amères plaisanteries ? Un journal publiait tout récemment un dessin où un individu hâve, décharné, retour d’une maison de repos et rentrant à son service, y retrouve ses camarades ronds et réjouis qui lui disent : « Enfin, tu vas pouvoir te reposer. » On entend des aphorismes dans le goût de ceux-ci : « Il est dur de travailler, mais encore plus pénible de se reposer » ; « Défense aux nerveux et aux malades d’entrer dans les sanas », etc. Dans un récent article : « Les clartés et les ombres de la question des courorts », Semachko reconnaît la triste situation matérielle des courorts, chargés de dettes, inconfortables, mal dirigés ; c’était ainsi déjà dans « l’ancien temps », dit-il, et c’est pourquoi notre bourgeoisie allait se soigner et se reposer à l’étranger ; (mais alors, observerons-nous, cessez de soudoyer des mercenaires et de tromper des nigauds qui, à leur tour, répandent des fables sur vos maisons de repos) ; il convient que « la composition sociale des malades hospitalisés laisse encore beaucoup à désirer » ; dans les dernières années, elle s’est « stabilisée » ainsi : ouvriers un tiers, fonctionnaires 40 %, paysans 10 %, et divers (mais ceci après scandales sur scandales, soulevés par l’invasion des bureaucrates parasites accaparant tout) ; sur ce tiers d’ouvriers, combien y a-t-il de vrais ouvriers et combien d’ex-ouvriers parvenus au bas étage du fonctionnariat, Semachko ne le dit pas mais il n’a certainement pas d’illusions (Isvestia, 8 septembre 1929). Sur les 222.787 hospitalisés de 1928 (chiffre de Semachko), il y aurait eu 75.000 ouvriers véritables ou supposés dont une bonne moitié, à notre avis, d’embusqués dans les comités inférieurs du Parti et des syndicats ; le reste, après douze ans de dictature du prolétariat, s’entasse dans des corridors, avale du moisi et fait la queue pour obtenir des soins minuscules. On comprend maintenant pourquoi les chichki (manitous) de l’aristocratie bolchévique préfèrent séjourner à Vittel, Carlsbad, Baden Baden, Biarritz ou Sorrente.
Tel est le grain de la réalité du salaire sous la paille des chiffres. Les statistiques soviétiques sont d’ailleurs si embrouillées, si contradictoires qu’il faut de véritables spécialistes pour s’y reconnaître. Nous utiliserons les données de personnalités éminentes de la révolution dont la compétence ne sera pas discutée : Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Radek, Préobrajensky, Smilga et autres, et prélevées dans le document connu sous le titre : « Contre-thèses de l’opposition sur le plan économique quinquennal » (Correspondance Internationale, n 124, 11 décembre 1927). D’après ces données, établies sur la documentation la plus strictement officielle, le salaire ouvrier moyen était en 1927, année du X anniversaire d’Octobre, de 31 roubles-marchandises et demi environ, soit 60 roubles-papier à quelques copeks près. « Il est évident que le salaire et le niveau matériel général de certaines catégories d’ouvriers, et dans certains districts, en premier lieu dans les capitales Moscou et, Léninegrad, est incontestablement plus élevé que le niveau moyen cité. Mais, d’autre part, le niveau matériel de très larges couches ouvrières est considérablement plus bas que même ces chiffres moyens. » (C’est ce que nous avons expliqué plus haut.) Le lecteur se pose inévitablement la question de la valeur du rouble mais la réponse n’est pas simple : le rouble n’est coté sur aucun marché financier ; le gouvernement soviétique lui attribue une valeur arbitraire en monnaie étrangère et monopolise le change, ce qui lui permet de refuser l’échange du tchervonetz (rouble-papier) contre les devises internationales ; sa valeur réelle s’exprime en Russie sur le marché libre clandestin ou « bourse noire » ; si le taux conventionnel, et pratiquement fictif, est de un demi-dollar le rouble, soit 12 fr. 50 actuels, le taux des tractations courantes était en 1927 d’un cinquième de dollar, soit 5 francs, et est présentement au dessous, à peu près entre 3 et 4 francs. Le salaire moyen nominal, de 60 roubles-papier à 5 francs en 1927, est passé à 74 roubles 73 copeks en juillet 1929 (Troud, 6 septembre 1929) valant cette fois entre 3 et 4 francs. En comptant même le rouble-papier actuel à 4 francs, taux excessif, tout cela revient à dire que le salaire moyen mensuel de l’ouvrier soviétique équivalait à 300 francs en 1927 et à 297 francs en 1929. Et ces chiffres sont encore au-dessus de la réalité. Et la grande majorité des salaires sont encore très au-dessous de ces chiffres. Et il faut en défalquer tout ce qui a été indiqué plus haut.
Àla lumière de tels indices, irrécusables, on se rend mieux compte du sinistre tableau de la misère ouvrière présenté par les témoignages cités plus haut. Mais il reste encore bien des vérités à dire.
Le salaire réel a baissé au cours de la dernière année, malgré l’élévation du salaire nominal. Ce n’est pas seulement l’ancien président du Conseil des Commissaires du Peuple d’Ukraine, Christian Racovsky, actuellement déporté sans jugement, qui le constate dans une lettre d’Avril 1929 (Bulletin de l’opposition, n 3-4, p. 12), mais les journaux officiels. Il a baissé du fait de l’augmentation sensible des prix de détail. « Les coopératives élèvent presque partout le coût des produits de première nécessité. Il en résulte une montée sensible de l’index et une réduction du salaire réel » (Troud, 30 mars 1929). Et la hausse des prix dans les coopératives n’est rien à côté de la hausse sur le marché libre, auquel tout consommateur est obligé de recourir, vu la pénurie et même la disette de la plupart des marchandises. Autres aspects du problème : le salaire retarde toujours sur l’intensification du travail et l’accroissement de la productivité. « L’intensité du travail s’accroît, le fardeau qui pèse sur la force musculaire des ouvriers augmente, le chômeur pèse directement ou indirectement sur le budget de l’ouvrier. La rationalisation réalisée actuellement aggrave inévitablement la situation de la classe ouvrière dans la mesure où elle est accompagnée d’un développement de l’industrie et des transports d’une ampleur telle que les ouvriers congédiés ne peuvent être réabsorbés. La situation matérielle des manœuvres, des ouvriers saisonniers, des femmes et des jeunes gens est particulièrement difficile. » Ainsi parlaient Trotsky et ses co-signataires dans le document déjà cité. Toutes ces observations ont gardé leur force.
Si l’on veut comparer l’actuel niveau de la misère des masses au niveau de la misère d’avant-guerre, c’est dans les chiffres de la consommation par tête d’habitant qu’il faut chercher. Or, d’après le « plan quinquennal » de l’État établi en 1927, et critiqué comme trop modeste par les hommes politiques et économistes bolchéviks nommés plus haut, dans leurs « contre-thèses » auxquelles nous nous sommes référé, la consommation individuelle est actuellement encore inférieure au niveau d’avant-guerre et devait l’être jusqu’à l’exercice 1931-1932. C’est le Gosplan (commission du Plan d’État) qui l’établit avec autorité. Le parallèle entre les prévisions pour 1932 (XV anniversaire d’Octobre) et le niveau d’aujourd’hui en Allemagne et aux États-Unis montre que l’U. R. S. S. consommerait alors cinq fois moins de cotonnades, dix-sept fois moins de charbon, quatre fois et onze fois moins de fonte, trois fois et sept fois moins d’électricité, etc., à supposer que la consommation n’augmente pas dans ces deux pays en cinq années. Il est vrai que ce plan quinquennal a été reconnu d’ampleur insuffisante et qu’un autre a été ensuite établi, embrassant la période 1928-29 à 1933-34 ; si ce nouveau plan était réalisable, et si le régime était capable de le réaliser, la situation serait meilleure dans les prochaines années ; mais comment fonder des espoirs sur un projet dont la discussion publique est interdite en U. R. S. S. et que le Président du Conseil des Commissaires du Peuple en personne, A. Rykov, considère comme irréalisable ?
On compte actuellement en Russie 11 à 12 millions de travailleurs salariés environ, sans parler des ouvriers saisonniers, au nombre de 4 ou 5 millions, d’une partie des journaliers agricoles difficiles à recenser, environ 2 à 3 millions, et des chômeurs, dont nous parlerons spécialement. C’est cette masse dans son ensemble, à laquelle il faudra ajouter les millions de paysans pauvres, et à l’exception de quelques centaines de milliers de fonctionnaires et d’ouvriers qualifiés, qui subit l’indicible misère caractérisée ici dans ses principaux traits. Mais il faut souligner le violent contraste juxtaposant les privilèges des uns et l’infortune accentuée des autres. Une étude particulière serait nécessaire pour dénombrer les catégories sociales favorisées, à la ville : fonctionnaires, techniciens, artisans, travailleurs spécialistes, et définir leur niveau de vie. On aura cependant une idée de l’inégalité croissante en République socialiste soviétique si l’on sait que leurs salaires vont de 200 à 800 roubles et plus par mois. Les écrivains et journalistes membres du Parti communiste sont astreints à une cotisation spéciale sur les hauts salaires dépassant 225 roubles ; une circulaire du Comité Central la fixe à 20 % sur les 225 roubles dépassant les 225 roubles de base, à 30 % pour les salaires entre 450 et 675 roubles, et 40 % au-dessus de 675 roubles ; il n’y a pas de cotisation spéciale pour les salaires jusqu’à 500 roubles si les titulaires n’ont pas la garantie de leur permanence (Pravda, 12 juin 1928). Le contrôle de tels gains est d’ailleurs pratiquement impossible et celui qui a vécu dans le milieu bolchévik sait comment les choses se passent. En tout das, on voit de quels salaires il s’agit, et combien nous voici loin des idées de Lénine sur le maximum de salaire dans le service public à fixer au niveau de celui d’un bon ouvrier, selon l’exemple de la Commune de 1871 mis en valeur par Karl Marx (cf. L’État et la Révolution, et tous les écrits de Lénine entre mars et octobre 1917). L’inégalité se prolonge au delà de la mort du bénéficiaire. Quand on lit (Isvestia, 20 mai 1928) qu’une pension de 225 roubles mensuels est accordée à la veuve de Tsiouroupa — par exemple — on ne peut s’empêcher de se demander combien reçoit la femme d’un prolétaire tué au travail, et dont les besoins et les mérites (?) sont au moins aussi grands que ceux de n’importe quelle veuve de n’importe quel haut fonctionnaire du Parti.
Après les privilégiés, — les déshérités du salariat, à commencer par les sans-salaires : les chômeurs. Ici, les statistiques soviétiques atteignent peut-être au point culminant de leur incohérence. Non seulement par l’énormité des divergences mais par les contradictions d’apparence insoluble, qu’il est pourtant possible de tirer au clair, avec un peu d’attention et d’esprit critique. Les sans-travail sont enregistrés par les Bourses du Travail : or, il n’y a pas de Bourses dans toutes les villes et il ne manque pas d’ignorants incapables de se faire inscrire ; de plus, les Bourses n’enregistrent pas les chômeurs d’origine sociale non prolétarienne (et de tels déclassés sont légion depuis la Révolution et la quasi-suppression du commerce privé), ni la majeure partie des adolescents n’ayant pas encore été salariés. Cela montre comment, dans les villes, le chômage doit être estimé à plus du double des nombres donnés par la statistique officielle. Quant aux campagnes, les estimations varient avec des écarts invraisemblables sur cet inépuisable réservoir de main-d’œuvre dont une partie se déverse chaque année dans les villes.
Selon Kalinine, « les campagnes ont 15 millions de travailleurs en surnombre qu’elles ne peuvent employer » (Isvestia, 28 août 1926). D’après Tolstopiatov, Commissaire-adjoint au Travail : « Nous avons une énorme surpopulation agraire, avec un excédent de main-d’œuvre de plus de 25 millions d’individus » (Troud, 27 novembre 1928). Si l’on songe que l’ensemble de la population augmente de 3 millions et demi d’âmes par an, on comprendra la gravité du problème posé. Pour la ville, les chiffres sont moins énormes mais aussi vagues. Sur les chômeurs non enregistrés aux Bourses, voici comment s’exprimait le président du Conseil des Syndicats : « Le camarade Tomsky revient à la vieille mais toujours douloureuse question, au « cercle maudit » : que faire du chômeur non syndiqué pour qu’il ait du travail ? On ne le syndique pas parce qu’il ne travaille pas à la fabrique, et on ne l’admet pas à la fabrique parce qu’il n’est pas syndiqué. De même, la Bourse du Travail ne l’enregistre pas. Il faut mettre fin à cette situation abominable. On doit surtout faciliter l’admission au travail à la jeunesse ouvrière, aux enfants des syndiqués. Il faut tout de même bien que, d’une manière quelconque, ils deviennent des travailleurs, se mettent au travail et entrent dans les syndicats » (Rabotchaïa Gazeta, 9 juin 1926). Selon le Troud, le total de 1.070.900 chômeurs enregistrés au 1 mai 1926 comprenait 127.700 jeunes seulement au lieu du nombre réel de 500.000 (Troud, 28 juillet 1926). Cet écart entre la quantité véritable et l’effectif inscrit indique assez le nombre considérable d’adolescents non enregistrés, certainement de plus d’un million maintenant si l’on songe au mouvement normal de la population. Le Troud (1 décembre 1927), rapportant le chiffre de 1.477.000 chômeurs au 1 avril 1927 et la chute de ce chiffre jusqu’à 1.025.000 (???) à la fin de l’année, reconnaît en même temps qu’un grand nombre de chômeurs ne sont pas enregistrés. Le spécialiste de la Pravda déclare que l’augmentation jusqu’au 1 avril (et il donne, lui, le chiffre de 1.455.000) est due à l’enregistrement obligatoire des syndiqués non enregistrés ; on apprend ainsi que les syndiqués chômeurs sont passés de 514.000 à 772.000 sur les listes ; combien restent encore non-inscrits, impossible de le savoir ; le même auteur trouve 141.399 adolescents enregistrés au 1 mai 1927 alors que le Troud en signalait 500.000 à compter un an plus tôt ; il note que 600.000 chômeurs seulement reçoivent un secours de l’assurance sociale, s’élevant à 12 et 18 roubles en moyenne selon la catégorie (Pravda, 7 juin 1927). D’après le leader syndical Ginsbourg, il y avait 1.500.000 chômeurs au 1 octobre 1927 et 2 millions au 1 janvier 1928 (Troud, 15 juin 1928). D’après la Pravda (20 septembre 1928), le total était de 1.352.000 au 1 janvier 1928 et 1.598.000 au 1 avril 1928 ; le taux moyen des secours, 14 roubles mensuels. Le Troud (12 décembre 1928) dit : 1.040.000 au 1 octobre 1927,1.374.000 au 1 octobre 1928, et annonce une augmentation inévitable en 1929. Les Isvestia, citant le leader syndical Dogadov, disent 1.812.000 « actuellement » (14 décembre 1928). L’Economitcheskaïa Jizn (n 107, de 1929) donne 1.700.000 au 1 mai 1929, sur lesquels 800.000 seulement toucheraient des secours ; 900.000, par conséquent, en seraient privés. Le Troud (6 juillet 1929) rapporte le chiffré de 1.800.000 au 1 mai 1929, d’après le Conseil central des syndicats. Or, l’important document plus haut cité, de Trotsky et autres, entièrement basé sur les données du Gosplan avec références à l’appui, révélait 2.275.000 chômeurs inscrits en avril 1927. Et l’on sait que le total grandit sans discontinuer, que des masses de sans-travail ne peuvent se faire inscrire (adolescents, femmes, « anciennes gens », paysans déracinés). « Le chômage est en croissance continue pour les dernières années bien que le rythme de cette croissance se ralentisse. Un tournant décisif sera atteint (?) l’an prochain : le chômage se réduira de 10 % » (Pravda, 1 septembre 1929). De tout cela, il se dégage la présence de 4 à 5 millions de chômeurs à la ville, de 15 à 25 millions de sans-travail à la campagne, avec une tendance générale à l’augmentation qui sera légèrement atténuée par la mise en vigueur graduelle de la journée de 7 heures et de la « semaine ininterrompue ». Quant aux secours, on peut accorder créance aux « contre-thèses » déjà utilisées, qui constatent : « La moyenne du secours de chômage est d’environ 5 roubles d’avant-guerre (12 roubles-papier actuels). Cette indemnité ne s’étend qu’à 20 % environ des chômeurs syndiqués ». On imagine difficilement, en Occident, la misère indescriptible de ces millions d’humains.
Cette misère a déjà provoqué des troubles dans certaines Bourses du travail, à Odessa, Moscou, Léninegrad notamment. Les malheureux, las d’attendre sans espoir et exaspérés par les fonctionnaires des Bourses, en ont rossé quelques-uns et mis à sac des bureaux. La milice est intervenue pour « calmer » les protestataires, avec des fusils. Les journaux ne craignirent pas d’affirmer que les rangs des chômeurs étaient mêlés d’apaches et que les chômeurs eux-mêmes étaient responsables des désordres (Pravda, 2 juin 1928). Ces explications incroyables, véritable défi au sentiment le plus élémentaire du communisme, déchargeant les institutions pour accabler les victimes de l’injustice sociale, et dans l’esprit des pires organes du capitalisme réactionnaire, ne pouvaient suffire. On découvrit alors la plaie des Bourses du travail : « ce sont des cloaques », dit Melnitchansky, leader des syndicats ; les abus y pullulent ; une inspection révèle les crimes de 31 fonctionnaires ; le favoritisme sévit, les bureaux sont harcelés d’interventions exigeant des passe-droits, des tours de faveur ; les locaux sont dans un état abominable ; l’ivrognerie, l’apachisme (khouliganstvo) s’y développent parmi les malheureux qui y campent ; les femmes y sont offensées et même parfois publiquement violées ; les fonctionnaires se corrompent ; le Commissariat du Travail sait tout et ne fait rien ; Schmidt, Commissaire au Travail, se défend en accusant à son tour les syndicats (Troud, 15 juin 1928, compte-rendu du Conseil central des syndicats). À Serpoukhov, non loin de Moscou, la Bourse du travail se compose de deux pièces obscures et malpropres, où l’on se bouscule avec sauvagerie en s’écrasant à un guichet où il n’y a souvent personne ; des chômeurs résignés attendent, assis à terre, dans la saleté ; sans protection, impossible de rien obtenir ; les femmes jeunes n’ont qu’à coucher avec le directeur ; sept mille pauvres diables subissent les injures et l’arbitraire de celui-ci et de son adjoint (Troud, 13 mai 1928). Il faut stationner souvent une semaine entière pour se faire inscrire ; les femmes subissent les brutalités des khouligans ; elles ont de plus à supporter les exigences de fonctionnaires qui leur imposent des complaisances « en nature » (Pravda, 15 juin 1928). Pendant quelques semaines, la presse a dénoncé les abus et scandales des Bourses du travail, par ordre supérieur ; puis, tout est rentré dans le silence. Qu’y a-t-il de changé depuis ? À la prochaine explosion de mécontentement, on relira les mômes articles, avec quelques variantes.
Autres défavorisés du sort et du régime : les femmes et les enfants. La formule classique des revendications socialistes et communistes dans le monde : À travail égal, salaire égal, n’a pas cours en Russie soviétique. En 1927, Trotsky écrivait, en s’appuyant sur les chiffres officiels concernant l’année précédente : « Dans maintes branches d’industrie, le salaire des manœuvres femmes formait en mars 1926 : 51, 61, 83 % du salaire de l’homme. Les mesures nécessaires de protection du travail féminin, dans les branches industrielles comme l’exploitation de la tourbe, les travaux de chargement et de déchargement, etc. ne sont pas prises. Le salaire des jeunes, par rapport à celui des adultes, diminue continuellement : en 1923, il formait 47 % ; en 1924, 45 % ; en 1925, 43 % ; en 1926, 40 % du salaire de l’adulte (Revue de la situation économique de la jeunesse en 1924-25 et 1925-26). En mars 1926, 49 % des jeunes gagnaient moins de 20 roubles par mois (Bureau central de Statistique) ». Après notre démonstration sur les salaires des hommes, il est superflu d’insister sur ce que représentent ceux des femmes et des enfants dont Trotsky parlait ainsi lors du X anniversaire de la Révolution. Les deux années écoulées depuis n’y ont rien pu changer. La presse soviétique ne manque pas de récits, témoignages et descriptions illustrant la navrante condition des ouvrières et des enfants du prolétariat. En voici quelques extraits ou brèves analyses.
Dans la Pravda du 20 mars 1925, on dépeint la situation des ouvrières de Toula : « L’investigation a révélé un sombre tableau. Le bas niveau d’instruction, l’ignorance complète, l’absence de qualification pour le travail, et de là le bas salaire, les charges de famille, voilà ce qui pèse comme un lourd fardeau sur le développement culturel et social des ouvrières… » ; presque toutes ont 3, 4, certaines 5, 6 bouches à nourrir, et leur salaire correspond à la troisième catégorie (soit, à l’époque, une dizaine de roubles par mois) ; allant au travail, l’ouvrière laisse souvent un enfant de trois ans à la garde d’un autre guère plus âgé ; « les conditions du logement sont intolérables » ; sur 42 ouvrières soumises à l’enquête, 5 ne peuvent envoyer leurs enfants à l’école faute de moyens matériels, 11 n’ont pas de chaussures ni de vêtements de dessus, pour elles ni pour leurs gosses ; 14 ne peuvent pas toujours manger un plat chaud par jour ; 12 sont illettrées. (Toula est une ville voisine de Moscou.) À Astrakhan, les ouvrières des entreprises de poissonnerie sont depuis longtemps considérées comme objet de coucherie et « surtout, gratuitement ». « Accablées par le besoin, elles n’osaient se refuser aux contremaîtres. Les plus courageuses perdirent leur gagne-pain. La Révolution n’a presque rien changé à ces mœurs. Comme auparavant, les dirigeants de l’entreprise font la chasse aux ouvrières, sur les radeaux et dans les joncs, et non seulement les dirigeants mais jusqu’au dernier des employés » ; des correspondant ouvriers dénoncent de nombreux cas, le syndicat exclut ceux qui se font pincer ; « mais tout cela est insuffisant » ; les victimes n’osent pas raconter… (Pravda, 10 mai 1925). Dans les plantations de tabac du Caucase, les ouvrières travaillent accroupies sur une paillasse, dans une âcre poussière, de 6 heures du matin à 9 heures du soir ; les maladies professionnelles sont nombreuses ; le contrat collectif avec sa clause des 8 heures n’est pas respecté ; on pratique les mariages « de saison », avec leur cortège de maladies vénériennes, d’avortements malsains, etc. (Troud, 25 mars 1926). En Crimée, écrit Sérafimovitch, les jeunes filles employées dans les plantations de tabac, les vignes, etc., sont contraintes de coucher avec leurs employeurs ; avortements en masse, maladies multiples ; elles sont mal nourries, mal logées, traitées comme du bétail, « pire que dans un bagne » (Krasnaïa Gazeta, 21 mars 1926). Le chômage féminin, la crise du logement, etc., développent la prostitution, notamment la prostitution infantile ; les prostituées de 14 ans se multiplient (Le Communiste, Kharkov, 15 avril 1926). D’une façon générale, à l’atelier comme au bureau, à l’université comme au magasin, les femmes ont à se plaindre de ne pouvoir obtenir ou conserver leur travail, ni faire valoir le moindre de leurs droits, sans payer un impôt en nature sous forme de complaisances qui leur répugnent à l’homme dont la décision importe. Une tyrannie insupportable, sous ce rapport, opprime cruellement la majorité des femmes, comme en aucun pays du monde. Ce qui se passe à cet égard est une honte indélébile pour le parti au pouvoir dont les membres sont d’ailleurs les principaux profiteurs des abus. Bien des suicides de femmes n’ont pas d’autre cause. Les exemples abondent.
Àpropos d’un de ces suicides, la Pravda disait : « Les gens comme K. piétinent de jeunes vies humaines trop légèrement et impunément. Les choses ne vont pas toujours jusqu’au meurtre ou au suicide. Mais les meurtres moraux sont très fréquents. N’est-ce pas un assassinat moral le fait qu’une étudiante soit contrainte de passer dans le lit d’un individu tel que ce K., occupant à l’université une fonction, pour recevoir un congé, une bourse d’études, un billet de chemin de fer, etc. ? De pareils faits ne sont malheureusement pas des exceptions. Et ce qui est grave, c’est qu’ils se passent ouvertement » (Pravda, 5 juin 1926). En effet, il faut constater qu’on ne songe même plus à s’étonner, en Russie, de ces pratiques quotidiennes, et quant à l’indignation, elle est malheureusement émoussée après tout ce qu’on a vu depuis dix ans. « Nous devons dire la vérité : l’état des nombreux métiers féminins ne s’est pas amélioré depuis la Révolution. La jeune artiste ne peut arriver à la scène qu’en passant la plupart, du temps par le lit du régisseur. La jeune fille n’a souvent qu’une alternative : le trottoir ou ce genre de travail… » (Krasnaïa Gazeta du soir, 1 octobre 1926). Le communiste V., administrateur de fabrique, fait venir chez lui une ouvrière pour lui imposer indûment un travail et s’impose à elle par surcroît ; le communiste K. injurie et maltraite les ouvrières (Pravda, 3 mars 1928). À Iaroslav, les dirigeants de la fabrique d’alcool, y compris le secrétaire de la cellule communiste, imposent leur droit de jambage aux ouvrières, puis s’en débarrassent en les congédiant ; personne n’ose critiquer, pour ne pas être traité de menchévik » ou « d’opposant » (Troud, 11 mai 1928). Dans les tourbières de la province de Vladimir, les ouvrières travaillent 10 ou 11 heures au lieu de 8, sous la pluie, dans l’eau jusqu’à la ceinture, portant des poids de 40 kilos ; vingt-quatre fillettes travaillent dans des marais, malgré la loi ; les ouvriers ont peur d’élever la voix, pour ne pas perdre leur place (Troud, 1 juillet 1928). Dans les poissonneries de la Volga, à Astrakhan, déjà signalées, les employés de l’administration et des syndicats contraignent les jeunes ouvrières à coucher avec eux, persécutent celles qui refusent (Pravda, 4 novembre 1928). Aux mines de manganèse de Nicopol, les femmes sont l’objet de vexations et mauvais traitements, doivent en passer par les exigences des ouvriers dont elles font la cuisine et le ménage (Pravda des Jeunesses, 21 mars 1929). Les Isvestia du 6 juillet 1929 citent différents cas où des employées, des infirmières, des institutrices sont en butte aux exigences sexuelles de leurs « supérieurs » hiérarchiques. En règle générale, les femmes ainsi prostituées malgré elles se sentent humiliées, sans défense, et n’osent rien raconter, par honte et crainte de perdre leur emploi. Les faits se révèlent parfois, grâce aux lettres anonymes. Dans la longue série des affaires de corruption découvertes depuis trois ou quatre ans, dans d’importants centres de l’U. R. S. S. comme dans des localités très reculées, et mettant en cause par centaines de têtes le personnel communiste et soviétique dirigeant ou subalterne, les violences sexuelles tiennent une très grande place ; ce sont les travailleuses sans défense qui en sont les victimes.
Quant aux services de protection de la maternité et de l’enfance, ils existent comme bien d’autres choses en Russie soviétique : sur le papier. Le pourcentage des bénéficiaires est si insignifiant que les journaux se gardent de les vanter. Les enquêtes officielles établissent que l’assistance aux femmes en couches existe à peine, que les maisons de maternité en nombre dérisoire sont trop pleines, que le matériel et le linge font défaut. Il y a sans doute quelques maternités et crèches modèles, celles où l’on conduit les visiteurs, les touristes et les faux « amis de l’U. R. S. S. » ; mais peut-on sérieusement y prêter attention, dans ce « sixième du globe » ? Les pays capitalistes ont aussi des crèches et des maternités modèles, et plus nombreuses et plus belles qu’en Russie : elles ne couvrent pas les tares du capitalisme. Celles de l’U. R. S. S. peuvent encore moins faire illusion. Il reste encore à donner vie aux excellents principes formulés avant la mort de Lénine. Nous n’étudions pas ici les causes ni ne cherchons pour l’instant de responsabilités : nous constatons les faits.
Il y a aussi, sur le papier, des lois et des décrets pour réglementer le travail des enfants. Mais comment les applique-t-on ? La Pravda des Jeunesses a commencé récemment à s’en préoccuper et elle a mis au jour une odieuse réalité. Dans la province de Vladimir, les enfants deviennent ouvriers agricoles à 9 ou 10 ans, travaillent 15 et 16 heures par jour, sont roués de coups par leurs parents quand ils essaient de fuir leur vie de bagne ; des enfants de 10 et 13 ans, pâtres, grelottent l’hiver dans des haillons ; les fillettes couchent avec les vaches, travaillent de l’aube au crépuscule, et sont battues ; en Carélie, des enfants sont loués par leurs parents pour tout l’été, moyennant un tonneau de poisson séché et 5 roubles ; les sovkhoses (domaines soviétiques) exploitent des enfants de 13 à 15 ans dix et douze heures par jour pour 40 et 50 copeks ; la moitié des jeunes ouvriers agricoles n’ont pas de repos hebdomadaire ; 130.000 fillettes travaillent de 10 à 18 heures par jour (Pravda des Jeunesses, 19 juin 1929). Sur 5.400.000 ouvriers agricoles, dit un représentant de l’Union de la Jeunesse communiste, il y a 2.000.000 de jeunes, dont 1.300.000 de moins de 18 ans, et 638.000 de 11 à 14 ans malgré la loi interdisant le travail des enfants de moins de 14 ans. Les adolescents reçoivent en moyenne 13 roubles (garçons) et 11 roubles (filles). L’adulte touche 21 roubles. (Rappelons que le rouble-papier actuel vaut environ 4 francs). L’immense majorité des jeunes travaille 10, 12 heures et plus par jour ; 34 % des jeunes filles travaillent plus de 12 heures. Personne ne défend cette enfance cruellement exploitée. (Pravda des Jeunesses, 26 juin 1929). À la IV Conférence de la Jeunesse communiste, une déléguée disait dans son rapport : « Si douloureux que cela soit, le fait est qu’on ne se soucie pas du travail des enfants. Les lettres de ceux-ci révèlent des faits qui paraissent de prime abord incroyables en U. R. S. S. Des « pionniers » (membres de l’organisation des enfants) affirment unanimement que des enfants sont contraints de travailler 14 à 16 heures par jour pour un salaire mensuel de 5 à 10 roubles, reçoivent des coups, etc. » (Pravda des Jeunesses, même compte-rendu). Un article de ce journal, un mois plus tard, dépeint l’exploitation des enfants sous de plus sombres couleurs encore ; les pays d’Orient seuls comme la Chine et l’Inde connaissent de telles abominations : des milliers d’enfants de 7 à 12 ans travaillent chez les nattiers ; des milliers encore sont employés dans l’industrie du cuir, très malsaine ; des koustari (artisans) mettent à l’ouvrage des bambins de 4 ou 5 ans ; des enfants de 8 ans font le travail très pénible du dévidage du fil tissé ; des fillettes servent de bonnes d’enfants et de bonnes à tout faire, par dizaines de milliers, et travaillent comme des esclaves ; absence d’instruction, mauvais traitements, état sanitaire déplorable sont des constatations courantes (Pravda des Jeunesses, 25 juillet 1929). Mais que dire des enfants recueillis dans ces « maisons de l’enfance » dont les gens appelés par antiphrase « amis de l’U. R. S. S. » font un de leurs thèmes favoris ? On a souvent expliqué la persistance du vagabondage des enfants par la tendance de ceux-ci à fuir les maisons où l’État les hospitalise et la nécessité de les y ramener plusieurs fois. Nous allons en voir tout de suite les raisons.
Les maisons de l’enfance de la province de Toula, d’après le soviet de cette ville, offrent un tableau sinistre : aucune hygiène, empilement des enfants, alimentation déplorable, instruction au-dessous de tout, immoralité du personnel ; dans plusieurs de ces maisons, les enfants sont battus, terrorisés, et l’on cite même des cas de viols de fillettes et le cas d’une révolte collective (Pravda, 19 mai 1926). À la colonie d’enfants Vorovsky, même état de choses, pire encore : saleté repoussante, poux, tas d’ordures, atmosphère empestée ; entassement, deux et trois enfants par lit ; baquets d’excréments dans les chambres ; pas de bains ; ni vêtements chauds, ni chaussures pour l’hiver ; en six mois seulement, 3.096 cas de maladie pour 352 enfants (Pravda des Jeunesses, n 149, 1926). Une maison de l’enfance de Iaroslav est dépeinte par Zoritch d’après un rapport officiel : saleté indescriptible, vermine dans les lits et à la cuisine, eau et nourriture où baignent les cafards (Troud, 2 septembre 1926). Une autre, dans le voisinage de Moscou : en plein hiver, les enfants sont à peine vêtus ; ils sont couverts de boutons, de plaies ; les malades couchent sur le plancher ; ni médecin, ni pharmacie ; saleté et ordures, pas d’eau ; la maison (en décembre) n’est pas chauffée depuis trois semaines ; on dort tout habillé ; les enfants ont faim ; le personnel pédagogique et administratif se saoule, dilapide et vole ; les dirigeants sont communistes {Pravda des Jeunesses, n 303, 1926). Bogouslavsky, communiste en vue et très estimé, actuellement déporté en Sibérie comme tant d’autres, écrivait dans une étude d’ensemble : il y a quelques maisons bien organisées et gérées, mais la plupart sont dans un triste état, avec des locaux humides, froids, sales, exigus, dépourvus de la literie nécessaire, et les petits hébergés y sont malades en grand nombre ; citant des enquêtes locales, il rapporte : à Novotcherkask, presque toutes les maisons de l’enfance sont infestées de vermine, et pleines d’enfants qui ont la gale, la teigne ou le typhus ; la teigne, surtout, fait des ravages ; à Rostov, les asiles des garçons deviendront des pépinières de banditisme, si l’on n’y met bon ordre (Krasnaïa Nov, n d’août 1927). À Vechniaki, près de Moscou, les enfants sont battus et littéralement torturés ; « on nous traite comme des ordures humaines », écrivait un groupe de ces victimes, à la suite d’une inspection provoquée par des faits particulièrement scandaleux ; le personnel fait preuve d’une cruauté bestiale ; les enfants vivent dans la saleté, ont froid et faim, et pour la moindre peccadille sont déshabillés, fouettés, roués de coups {Pravda des J., 30 août 1927). On comprend que ce journal imprime en titres : « Les enfants abandonnés fuient les asiles et les centres de répartition… Dans les maisons de l’enfance, on bat les petits, on les humilie, on les châtie… Au lieu de leur donner le goût du travail, on les rend haineux et méchants. Ce n’est pas la première fois que nous publions des documents sur l’odieux régime des maisons de la section moscovite d’hygiène sociale… » Il y avait en 1927, pour la Russie centrale seulement, 1.852 maisons avec 160.250 enfants ; elles sont dans une situation matérielle plus que pénible, certaines n’ont que 4 roubles par mois et par enfant ; de l’ensemble des informations, il ressort que les enfants ont froid et faim, n’apprennent rien et subissent trop souvent de mauvais traitements ; dans la région de Kazan, les colonies d’enfants sont indigentes, manquent de linge, de vêtements, de chaussures ; pour 120 petits, il y a dans l’une d’elles 20 à 30 lits, pas tous avec paillasse, et le cas n’est pas exceptionnel ; les instituteurs sont dans la misère (Pravda des J., 22 et 24 janvier 1928). Le 5 janvier 1928, les enfants de la colonie Vie du Travail, près de Moscou, se sont révoltés et ont saccagé la maison ; celle-ci est l’ancien palais d’un comte, mais ce n’est pas cela qui embellissait la vie des pupilles ; la direction recevait 3 roubles 60 par mois et par enfant ; et il y a « beaucoup de maisons d’enfants semblables », dit le journal (même source). À l’institut d’éducation des enfants abandonnés, les garçons et les filles s’enivrent, le personnel leur donne l’exemple et leur inflige des mauvais traitements ; un enfant s’est pendu, deux fillettes ont tenté de se suicider (Isvestia, 30 juin 1928). L’organe des Jeunesses, informé par « des centaines de lettres », dénonce une fois de plus « les véritables horreurs ayant lieu dans la coulisse des maisons de l’enfance », par suite du défaut de moyens matériels, de l’insuffisance de personnel qualifié (Pravda des J., 9 août 1928). Le même journal y revient cette année avec plus de vigueur encore, exigeant des poursuites contre les fonctionnaires de l’instruction publique responsables de l’incurie de ces maisons, et réclamant une inspection générale ; l’asile d’enfants d’Odessa est « une école de voleurs », un lieu de corruption, d’ivrognerie ; on y couche sur la planche nue, dans un local humide et sombre ; le foyer des filles est un foyer de prostitution ; dans toute une série de lieux nommément désignés, les petits sont cruellement battus, au vu et au su des communistes et des autorités locales qui laissent faire ; les histoires de rixes sanglantes, de vols, de pillages, de débauches sont innombrables ; on cite encore un cas de révolte générale, dans la province de Toula ; tout cela explique pourquoi les enfants préfèrent la rue et le vagabondage (Pravda des J., 17 avril 1929). En sortant de l’asile, les filles sont livrées à elle-même, sans aide ni protection, et beaucoup se prostituent ; c’est notamment le cas à Odessa (Pravda des J., 9 mai 1929). Toutes ces références sont superflues pour celui qui a vécu en Russie comme un Russe, et non comme un promeneur superficiel ; mais elles sont nécessaires à ceux qui seraient tentés de croire à la valeur des prétendus « témoignages » de témoins incapables de voir, d’entendre, de s’informer, de chercher la vérité.
Et ces réalités sinistres n’empêchent nullement l’existence du privilège, chez les petits comme chez les grands. Ainsi la maison d’enfants de Malakhovka, dans la banlieue de Moscou, est excellente et il y en a d’autres. Mais le sort du petit nombre des privilégiés peut-il compenser le véritable martyre du grand nombre des infortunés ? La Révolution d’octobre a-t-elle eu pour objet de créer quelques institutions modèles comme des îlots dans un océan d’injustice ? Sans même parler de socialisme, l’atténuation des maux les plus criants, hérités du passé ou nés du présent demandera de longues années : elle ne sera possible qu’à la condition de ne pas se tromper soi-même et de regarder en face les difficultés à vaincre. La légende soviétiste, sous ce rapport entretient le mal avec les illusions.
L’inégalité matérielle et sociale s’avoue sous des contrastes singulièrement frappants dans l’industrie artisane, où « l’héritage du passé » semble conservé avec soin. Les koustari (artisans) tiennent une place importante ; ils composent 60 % de la main-d’œuvre industrielle totale et fournissent encore 30 % de la production (Troud, 16 avril 1929). On y trouve plus de 4 millions d’ouvriers, sur lesquels 200.000 sont organisés en coopératives (Pravda des J., 24 avril 1929). Le code du travail n’existe pas pour eux. « La journée de 8 heures n’y est pas reconnue ; même dans les artels (associations ouvrières) d’invalides, comprenant presque exclusivement des estropiés et des malades, la journée dure souvent 12, voire 15 heures ; en 1927-28, la moitié des artels travaillaient systématiquement plus de 8 heures, en 1928-29 ils sont déjà plus de 60 % » ; les salaires y sont dans certains cas de 200 % à plus de 1.000 % ceux de l’industrie d’État : « un mécanicien en instruments gagne en moyenne 826 roubles par mois, un serrurier 300 roubles, un ajusteur 220 roubles, un ouvrier non qualifié 134 roubles », dans un artel cité en exemple, mais dont on ne peut savoir s’il est caractéristique de l’ensemble ; « absence totale de toute espèce de souci sanitaire-hygiénique dans ces métiers, de technique de sécurité ; la législation sur le travail des enfants et des adolescents n’y compte pas ; … le koustar exploite sans pitié ses propres enfants de 8 ou 9 ans, les fait travailler 12 à 14 heures par jour, parfois les jours fériés, les gratifie généreusement de horions et de taloches, ne les envoie pas à l’école » (Troud, 31 août 1929).
Tout n’est pas dit sur les catégories sociales les plus défavorisées, pour ne parler que des citadins. Des instituteurs et des étudiants prolétaires, il sera question dans un autre chapitre. Quelques mots des employés domestiques : ils sont 300.000 enregistrés, sur lesquels un certain nombre ne reçoivent aucun salaire en monnaie (ils se louent moyennant le gîte et la nourriture) et dont un quart n’est pas payé au minimum légal ; de journée de 8 heures, point : la plupart peinent de l’aurore à la tombée de la nuit ; sur leur logement, on est renseigné (Troud, 6 juillet 1929). Quelques mots également sur une catégorie de prolétaires unique au monde : les ouvriers non payés ; il faut aller à Odessa pour voir cela ; ce sont des ouvriers qui se présentent quatre fois par jour à l’usine, à chaque relève : on les embauche s’il y a des manquants ; ils ne reçoivent aucun salaire, mais ont droit à une livre de savon par mois (Troud, 30 août 1929). Sur la durée de la journée de travail, en général, il faut grouper quelques informations, indispensables à compléter le tableau de la vie ouvrière. En décrivant l’existence des femmes et des enfants, nous avons dû relever la violation constante de la loi des 8 heures ; bien des adultes ne sont pas mieux protégés.
La journée de 8 heures a été décrétée par la Révolution bourgeoise démocratique de mars 1917. Il incombait à la Révolution soviétique d’en assurer l’application. Comment l’a-t-elle fait ? Sur les chemins de fer, les infractions sont multiples ; ainsi, sur la ligne dite Baltique, des cheminots sont en service parfois 20 heures de suite ; en 1925, on a compté 8.200.000 heures supplémentaires (Troud, 20 mars 1926). Les adolescents ouvriers travaillent généralement au delà de la norme légale, constate Semachko (Pravda, 25 mars 1926). « La protection du travail, chez nous, cloche dans tous les domaines. Même les professions paraissant favorisées, comme les employés de commerce, les chauffeurs, etc., travaillent dans de très pénibles conditions. Les employés de commerce font partout des journées de 10 ou 11 heures » (Rabotchaïa Gazeta, 16 juin 1926). « Chez nous, dit un délégué des briquetiers à une conférence du bâtiment, il y longtemps que les 8 heures ont disparu. On travaille toujours 10 heures et plus » (Rabotchaïa Gazeta, 25 juin 1926). Les heures supplémentaires sont une pratique courante dans la plupart des institutions et entreprises, au mépris de l’inspection du travail (Troud, 9 octobre 1926). Dans telle scierie du Caucase, la journée atteint parfois 12 heures ; les heures supplémentaires sont payées au tarif ordinaire, ainsi que le travail du dimanche et des jours fériés ; on impose aux ouvriers des travaux de nettoiement non payés (Troud, 16 novembre 1926). Les heures supplémentaires enregistrées dépassent de beaucoup la marge tolérée par le code du travail mais, en plus, il y a aussi les heures non enregistrées ; dans la grande industrie, plus du tiers des ouvriers font des heures supplémentaires, alors que le chômage est intense (Troud, 29 avril 1927). L’Inspection du travail de Moscou a relevé en un an 53.000 violations de la législation sociale ; les entreprises et institutions diverses ont demandé en un an l’autorisation de faire 1.826.000 heures supplémentaires et ont reçu satisfaction pour plus de la moitié (mais on ignore les millions d’heures non comptées, dans l’ensemble du pays) ; les demandes quadruplaient presque le semestre suivant et étaient satisfaites pour plus des deux tiers (Pravda, 8 juin 1927). Dans les tourbières d’Oust-Tosna, la journée est de 10 heures, sans compter les heures supplémentaires ; les ouvriers triment de 4 heures du matin à 11 heures du soir (Troud, 18 août 1927). À Briansk, on voit encore des ouvriers au travail de 4 ou 6 heures du matin à 8 ou 10 heures du soir (Pravda des J., 24 novembre 1927). Dans le Donetz, « la journée de 8 heures est foulée aux pieds » ; à l’usine de Stalino, 1.000 ouvriers, dont 300 jeunes, travaillent plus de 8 heures au déchargement des wagons ; certains s’exténuent 12 heures journellement (Pravda des J., 5 janvier 1928). Dans presque toutes les tourbières, l’exploitation des travailleurs est éhontée : journée de 12 heures pour les adultes, de 10 à 12 heures pour les jeunes, de 10 ou 11 heures pour les femmes, et dans des marécages (Troud, 1 juillet 1928). À la suite d’une catastrophe minière à Chakhty (Donetz), l’enquête révèle que les ouvriers tués travaillaient 13 heures sans relève, au su des syndicats (Troud, 3 août 1929). À Stalinegrad, pour accélérer la construction de l’usine de tracteurs, on introduit la journée de 10 heures (Troud, 20 août 1929). De telles constatations sont fréquentes. C’est pourquoi les diverses oppositions politiques communistes ont inscrit à leur programme le respect de la journée de 8 heures, la suppression des heures supplémentaires non payées, etc.
Àl’occasion du X anniversaire d’Octobre, le pouvoir soviétique a lancé un manifeste promettant aux ouvriers la journée de 7 heures, réforme relativement facile dans un pays de chômage intense et aux salaires de famine. Deux années ont passé, la journée de 7 heures n’est entrée en vigueur que dans quelques centaines d’entreprises et la masse ne bénéficie pas encore de la journée de 8 heures. Le Commissariat du Travail promet de réaliser les 7 heures pour 450.000 ouvriers de plus environ, à la date de fin septembre 1930, ce qui porterait — sur le papier — leur nombre à un million seulement, trois ans après le manifeste de 1927 (Troud, 31 août 1929). Mais combien là-dessus feront des heures supplémentaires et quand la loi sera-t-elle appliquée aux 12 millions de salariés ? À raison de trois années par million, il faudrait 36 ans, sans compter avec le développement numérique du prolétariat. Il est moins facile de réaliser que de décréter. Une fois de plus, il faut se garder de confondre ce qui est écrit avec ce qui est fait.