Volume 3 · 04
Sur les 150.000.000 environ d’habitants de l’U. R. S. S., en augmentation de 10.000 par jour et par conséquent de plus d’un demi million pendant qu’on écrit et imprime ce volume, il y a plus de 120 millions de paysans. (Et sur les 30 autres millions, une bonne partie est encore paysanne car bien des prolétaires partagent leur temps entre la ville et la campagne et bien des localités comptées en Russie comme villes ne sont que de gros villages.) Dans leur quasi-totalité, ce sont des paysans travailleurs. Quel est leur sort ?
On sait que la Révolution d’octobre avait donné à cette masse l’usufruit de toute la terre russe. C’est ce qu’elle demandait, sans pouvoir différencier l’usufruit de la propriété. Les biens de la Couronne, de l’Église et des seigneurs fonciers ont donc accru les superficies imparties aux communes. Mais pas partout, car il n’y avait pas en tous lieux des propriétés confisquées à répartir, et nombre de campagnes n’ont guère connu de changement sous le rapport de l’enrichissement en terres. De plus, l’accroissement de la population a eu vite fait, en maints endroits, de réduire les parcelles à la mesure d’autrefois. L’attribution de parcelles aux paysans sans terre a parfois absorbé le supplément de terres, parfois même diminué la part de chacun. D’après Kalinine, « en Russie tsariste, il y avait 16 millions d’exploitations individuelles. Aujourd’hui, elles Sont 25 à 27 millions. Autrement dit, chacune est presque deux fois plus petite et rapporte par conséquent près de deux fois moins » (Pravda, 28 mai 1929). La petite exploitation individuelle en vigueur sous l’ancien régime de la communauté rurale (obchtchina, ou mir) et maintenue sous le régime soviétique présente le grand inconvénient de morceler à l’extrême les cultures : chaque chef de famille a droit, en effet, à sa part de terrain en plusieurs parcelles, souvent éloignées les unes des autres et prélevées sur diverses qualités de terres ; cette part diminue sans cesse à mesure que le nombre de « feux » s’accroît ; l’emploi d’un outillage agricole moderne y est impossible ; le roulement périodique d’exploitation, conçu par esprit de justice abstrait, ne favorise pas l’amélioration du sol ; l’émiettement de la terre et la pauvreté générale conduisent à une culture extensive, au rendement inférieur. La culture intensive, avec machinisme puissant et fumure rationnelle, n’est possible que sur de vastes domaines propres au travail collectif, exploitations capitalistes ou socialistes. Le capitalisme agraire est actuellement confiné dans des entreprises restreintes ; le socialisme n’existe pas encore, les domaines soviétiques ne représentant qu’une partie infime du travail agricole. Il en résulte une insuffisance de production globale, l’impossibilité d’exporter des céréales, la nécessité d’en acheter au contraire à l’étranger et de rationner la population.
Le but de ce travail n’est pas d’analyser le développement économique de la Russie ni de discuter les problèmes qu’il pose, de faire valoir les arguments des uns ou des autres en faveur de telles ou telles solutions, de préconiser une politique : nous nous proposons seulement d’exposer la situation des travailleurs et de tenter d’éclairer les perspectives de leur proche avenir. Aussi éviterons-nous de charger de chiffres notre court rappel sur l’économie rurale, pour en venir immédiatement aux classes sociales.
On divise couramment les paysans russes en trois groupes principaux : les riches, les pauvres et les moyens (koulaks, bedniaks, seredniaks). Cette distinction est assez vague et dès qu’il s’agit de caractériser les ressources de ces classes, on en vient à une classification plus nuancée. Un ouvrage édité en 1928 par l’Académie communiste de Moscou : La Différencialion sociale de la campagne soviétique, distingue dans la population paysanne cinq catégories :
1. Les familles prolétariennes : vendant plus de 50 journées de travail ;
2. Les familles semi-prolétariennes : vendant de 20 à 50 journées de travail ou prenant en location plus de 20 journées de bétail de travail ou plus de 10 journées de matériel ;
3. Les familles moyennes : louant ou vendant moins de 20 journées de travail, cédant ou prenant en location moins de 20 journées de bétail de travail ou moins de 10 journées de matériel ;
4. Les familles moyennes avec éléments d’exploitation : louant de 20 à 50 journées de travail, ou louant plus de 20 journées de bétail ou plus de 10 journées de matériel, ou affermant plus de 2 hectares de labour ou plus de 5 hectares de prés ;
5. Les familles de petits capitalistes : louant plus de 50 journées de travail.
Tous ces chiffres sont des soldes, signifiant la différence entre les journées louées et vendues ; car la plupart des paysans travaillent ou font travailler bétail et matériel les uns chez les autres au moment des labours et de la moisson. Les mêmes auteurs donnent les chiffres suivants pour représenter la valeur moyenne des moyens de production (bétail, basse-cour, matériel, bâtiments d’exploitation, machines et outils, réserves non alimentaires) des familles examinées, pour 1925, correspondant aux cinq catégories ci-dessus :
1. de 220 roubles dans le Caucase nord à 310 en Ukraine ;
2. de 280 roubles dans l’Oural et en Sibérie à 400 en Ukraine ;
3. de 510 roubles en Sibérie à 850 en Ukraine (steppes) ;
4. de 920 roubles en Sibérie, à 1.200 au Caucase nord ;
5. de 940 roubles en Sibérie, à 1.680 au Caucase nord.
Le même ouvrage évalue comme suit le revenu, déduction faite des frais matériels d’exploitation (semences, salaires d’ouvriers loués), des familles ayant :
pour moins de 200 roubles de moyens de production : 163 à 276 roubles de revenu par an, dont moitié seulement vient de la culture, le reste de salaire, de travaux personnels ou de location de terre ;
de 200 à 500 roubles de moyens de production : 234 à 329 roubles de revenu, tiré principalement de la culture, des travaux personnels ;
de 500 à 800 roubles de moyens de production : 345 roubles de revenu en Ukraine à 455 roubles à Smolensk, provenant pour les trois quarts de la culture (impôt direct de 25 à 39 roubles) ;
de 800 à 1.400 roubles de moyens de production : 482 roubles de revenu à Tambov à 685 roubles à Smolensk (impôt direct de 31 à 62 roubles) ;
au-dessus de 1.400 roubles de moyens de production : 502 roubles de revenu en Ukraine, à 1.007 roubles à Smolensk (impôt direct de 55 à 111 roubles).
Cette apparence de chef-d’œuvre de statistique peut receler bien des erreurs ou tromperies ; mais celles-ci, dans ce cas, résideraient dans l’appréciation ou les calculs concernant les catégories les plus riches, celles qui ont quelque chose à dissimuler ; quant aux plus pauvres, il est relativement facile d’évaluer leurs biens et revenus. On peut donc tenir pour approximativement exactes les données ayant trait aux pauvres, les seules qui nous intéressent ici. De même que nous n’avons pas dans ce livre étudié la condition des privilégiés de la ville, fonctionnaires, techniciens, petits industriels, commerçants, ni même des quatre millions de koustari (artisans), nous nous limiterons pour la campagne à évoquer la situation des paysans les plus déshérités. Nous ne pouvions le faire sans résumer la statistique officielle englobant toute la population paysanne. Il en ressort qu’une famille prolétarienne doit vivre avec un gain de 160 à 275 roubles environ dans l’année ; une famille dite semi-prolétarienne, avec 235 à 330 roubles environ. Ces deux catégories de paysans composent près de la moitié des ruraux si l’on admet avec les dirigeants que 40 % des exploitations agricoles sont dépourvues de cheval et en y comptant les six millions de journaliers dont le gain est à peu près identique ; elles en constituent un peu moins du tiers si l’on admet qu’elles englobent seulement les bedniaks (pauvres) et les batraks (journaliers), à l’exclusion de toute ferme habituellement rangée dans le groupe dit des paysans moyens. Mais en y ajoutant la troisième catégorie, avec le revenu annuel de 345 à 455 roubles, on a indubitablement la grande majorité de la paysannerie, plus des trois quarts. Le lecteur, sachant la valeur réelle du rouble, peut ainsi se rendre compte de l’état misérable de cent millions de paysans.
Sur ces cent millions, les plus pauvres gagneraient par famille, selon le savant ouvrage invoqué, 160 roubles par an, soit 640 francs, soit 55 francs par mois environ ; les moins pauvres, 455 roubles annuels, soit 1.820 francs, soit environ 150 francs par mois. Et, répétons-le, par famille. C’est tout juste de quoi ne pas mourir de faim en mangeant tous les jours de la cacha (bouillie) de sarrasin. Il est vrai que les besoins sont sensiblement moindres à la campagne qu’à la ville et qu’une comparaison avec l’Occident ne doit pas perdre de vue la profonde différence d’évolution qui fait du peuple russe, libéré du servage en 1861 seulement, le plus arriéré d’Europe. Mais ces paysans travailleurs, après quinze années de guerres et de privations prolongées, manquent de tout et la Révolution se devait d’élever leur niveau d’existence. Kalinine, répondant aux plaintes exhalées des campagnes, écrivait : « Ai-je jamais nié que la vie des pauvres gens soit dure ? Non, leur supplice continue toujours. Ce n’est pas notre faute, c’est notre malheur. Le socialisme seul pourra les sauver… » (Isvestia, 28 août 1926). Alors, qu’on ne parle pas de malheur en Russie tout en payant des gens pour le présenter à l’étranger comme un bonheur.
C’est de cette « pauvreté paysanne », selon l’expression russe, que s’écoulent les millions de chômeurs attirés par la ville, les millions de manœuvres chargés des plus rebutantes corvées à l’usine, les millions d’ouvriers saisonniers au sort toujours incertain, les milliers d’enfants errant sur les routes, toute cette plèbe infortunée dont nous avons peint la sombre condition au travail et au logis, sans travail et sans logis. C’est elle qui alimente le formidable réservoir de main-d’œuvre en surnombre évalué à 25 millions d’individus. C’est elle qui fournit le prolétariat agricole proprement dit, les 6 millions de batraks et d’ouvriers des champs qui louent leurs bras aux paysans les plus aisés.
Àen juger par celui des ouvriers non qualifiés des villes, le sort des salariés des campagnes disséminés dans l’immensité de la plaine russe et sibérienne ne peut pas être enviable. À la ville, il y a des organisations, des institutions, des journaux tenus de sauver au moins les apparences et d’intervenir contre les abus excessifs, ne serait-ce que pour ne pas laisser troubler « l’ordre ». À la campagne, rien de tel. Le prolétaire est à peu près sans défense. Et c’est même un problème que d’être renseigné exactement sur son état. Il ignore ses droits, comme il ignore tout, et, les connaîtrait-il, à qui pourrait-il s’adresser pour être défendu, pour exprimer ses plaintes, ses revendications ?
Aux soviets ? Nous dirons plus loin ce qu’ils sont. Un des trois dirigeants du pays en 1924, Zinoviev, écrivait alors dans un accès de franchise : « À la campagne, on ne fait que le soi-disant travail soviétique, c’est-à-dire, à parler plus simplement, la levée des impôts » (Pravda, 11 octobre 1924). Au parti communiste ? Il n’est que de parcourir l’ouvrage de deux auteurs communistes, Rycline et Trountaiev, officiellement édité aux Éditions d’État en 1925 : Les Cellules et les soviets au village. Voici les vérités qu’on y trouve : le pouvoir aux soviets, cela n’a aucun sens à la campagne ; les vieilles formes d’administration subsistent, les nouvelles ne comptent pas, sauf pour pressurer le villageois ; les paysans pauvres et moyens sont à la merci du premier communiste ou comsomol (membre de la Jeunesse communiste) venu ; les « élections » aux soviets ne sont que la ratification obligatoire de la liste imposée par la cellule communiste la plus proche ; le soviet ne sert qu’à percevoir les impôts ; personne ne veut en être membre ; sous la menace communiste, on organise un roulement pour que chacun subisse la corvée à son tour ; le soviet, une fois « élu » (!) dans ces conditions, ne donne plus signe de vie ; il ne se réunit pas même une fois dans l’année ; le président malgré lui perçoit les impôts, dresse la liste des contribuables défaillants ; les paysans traitent leurs affaires sérieuses dans leurs « rassemblements » (skhod) traditionnels ; les communistes se considèrent comme les maîtres ; ils ne dirigent pas, ils commandent ; quand il y a une cellule, elle s’empare des fonctions du soviet. Telles sont les constatations de communistes consciencieux et documentés, et qui n’osent pas tout dire. Ce sont celles de tout individu intelligent et honnête qui ait vécu à la campagne en Russie soviétique. « Tout le travail est exécuté par les présidents et les secrétaires… Le Comité du Parti fait tout et souvent remplace non seulement les fractions communistes dans les soviets, mais les soviets eux-mêmes », (Pravda, 4 août 1928). Qui donc se soucie, dans ces soviets et cellules de village uniquement consacrés à la levée des impôts et au maintien de « l’ordre », de veiller au respect des droits des millions de batraks ? De temps à autre, un journal décrit leur moyenâgeuse condition, et rien ne change, et pour cause.
Àl’occasion d’une enquête dans l’administration soviétique inférieure, des communistes haut placés ont dû s’apercevoir de l’affreuse misère des journaliers. Il est temps, écrit l’un d’eux, « d’établir un minimum de salaire, sinon pour tous, en tout cas pour certains groupes de batraks. Le salaire du journalier, dans l’écrasante majorité des cas, ne lui donne pas la possibilité de se nourrir » (Pravda, 14 août 1925). C’est on ne peut plus clair, et littéralement cité : « Le salaire du journalier, dans l’écrasante majorité des cas, ne lui donne pas la possibilité de se nourrir. » Inutile de remuer des statistiques, de citer des pourcentages menteurs, des coefficients fallacieux. Le journalier crève de faim. Et cela, « dans l’écrasante majorité des cas ». Et quoi qu’en disent les « amis de l’U. R. S. S. ». Le même article note : « Dans la région du Don, le salaire d’un berger vient de baisser des deux tiers. Cette baisse continue. » Ainsi, le berger ne gagnait déjà pas de quoi se nourrir, et son salaire baisse encore des deux tiers. Le même article remarque aussi : l’inculture du journalier ne lui donne pas la possibilité de lutter pour son salaire ; c’est pourquoi l’aide de l’État lui est indispensable ; l’artisan forgeron exploite le batrak seize heures par jour et plus, etc. Se croirait-on dans la huitième année de la Révolution ? Et actuellement, dans la douzième, c’est toujours le même état de choses médiéval. Les transformations sociales se font imperceptiblement, dans les profondeurs de la campagne russe, et les sauts brusques comme la Révolution d’octobre peuvent n’affecter que les apparences si un travail intelligent et tenace ne s’exerce pas dans l’intérêt des pauvres aux âmes d’esclaves.
« Le salaire des journaliers n’a pas encore atteint le niveau d’avant guerre », lisait-on dans le Troud (26 mai 1927). C’était dans la dixième année de la Révolution. Et aurait-il atteint ce fameux niveau, ce ne serait que noire misère. Le même journal notait un dépassement de 30 % de ce niveau pour les ouvriers agricoles proprement dits, ceux qui ont un métier, connaissent les machines. Et qu’est-ce que cela représente ? Toujours de la misère. Nous avons montré ce que valent de telles statistiques concernant les travailleurs des villes ; pour ceux des campagnes, la dérision ne mérite même pas réfutation. En Ukraine, le pays agricole le plus évolué relativement dans l’U. R. S. S., les ouvriers agricoles loués pour trois mois travaillent en moyenne 13 h. 36 par jour ; la moyenne générale est de 12 h. 24 pour les hommes, 11 h. 54 pour les femmes ; moins de la moitié touchent leur salaire en espèces ; même situation dans le Caucase du Nord ; les plus mal traités sont les ouvriers et ouvrières des plantations de tabac, parqués pêle-mêle dans d’immenses baraquements où ils travaillent et couchent, y mangent debout sans quitter la tâche en puisant à même aux récipients communs avec des cuillers en bois servant à tous… (Troud, 5 juillet 1927). Si la « moyenne » est de 12 et 13 heures par jour, on peut s’imaginer le destin de ceux qui travaillent plus que la moyenne. Sur la valeur de ces « moyennes », Ossinsky nous a renseignés une fois pour toutes. « Sauvez-nous, camarades ! Nous périssons ! » répètent depuis des années les délégués des travailleurs des marais de P. ; ces ouvriers, en sortant du bourbier marécageux, mouillés, sales, fatigués ont pour se reposer des huttes dans lesquelles un peu de paille est jeté à même la terre humide ; « qu’on nous donne au moins une planche, disent-ils, on ne peut tout de même pas dormir sur le sol humide » ; on a promis, rien n’a été fait ; les communistes ne se différencient guère des sans-parti, ils se saoulent et jouent aux cartes » (Troud, 27 août 1929).
Tel est le sort de millions de prolétaires agricoles. Et comment vivent les dizaines de millions de paysans pauvres et de paysans dits moyens mais plus près des pauvres que des riches ? Il y a une façon de ne rien savoir, c’est de se référer à d’arides statistiques dont les signes ne donnent pas d’idée concrète, palpable, de l’existence quotidienne. Mais il est une autre documentation, riche et vivante, à laquelle on peut recourir : les écrits de communistes qualifiés, connaissant la paysannerie et l’agriculture, et placés aux meilleures sources de renseignements grâce à l’autorité que le Parti leur confère. La campagne russe est un mystère même pour les Russes de la ville ; il s’y élabore des processus insoupçonnés dont les manifestations éclatent soudain et surprennent les observateurs les plus attentifs ; il faut aller, de temps en temps, à sa découverte. Le communiste connu, Iakovlev, a ainsi publié un rapport, sous forme de brochure, à la suite d’une véritable exploration menée par lui à la tête d’une commission spéciale, dans la province de Koursk. L’intérêt suscité par ce petit livre : La Campagne telle qu’elle est, fut tel que l’auteur renouvela son enquête et publia ensuite un ouvrage plus important : Notre village. De tels travaux ne se résument pas en quelques mots, mais si l’on veut en dégager brièvement le sens, il suffit de dire : dans l’ensemble, rien de changé depuis la Révolution, quant à la misère, quant aux mœurs, quant à la productivité du travail ; les germes de vie nouvelle peuvent encore se développer ou disparaître selon les rapports qui s’établiront avec la ville. Un autre communiste, dont la connaissance des choses paysannes, l’intelligence et le talent sont unanimement appréciés en Russie, rédacteur à la Pravda, à la Bednota (journal des paysans pauvres) et aux principales publications soviétiques, Léon Sosnovsky, actuellement déporté en Sibérie, a publié des articles remarquables où l’on s’instruit mieux que dans de gros annuaires statistiques, recueils de graphiques ou thèses économiques compréhensibles seulement aux « initiés » pour qui les chiffres se transforment mentalement en réalités tangibles. Un de ces articles nous servira de démonstration.
Une enquête sur la province de Nijni-Novgorod met en relief l’effort donné par les paysans des divers groupes sociaux et la part prélevée au bout de l’an par l’État dit « soviétique ». Voici un paysan pauvre, J., ayant cinq bouches à nourrir ; un seul travailleur ; il a un vieux cheval de 20 ans, une chèvre, trois poules, des instruments de travail en bois ; il emprunte une charrue à une voisine moyennant un poud et demi de farine (1 poud : 16 kilos) ; il récolte dans son année : 52 pouds de seigle, 2 de lin, 75 de pommes de terre ; le fisc lui inflige un impôt s’élevant à 51 pouds 8 livres de seigle, soit l’équivalent de toute sa récolte de grains ; il faudrait donc admettre que cinq personnes puissent vivre une année entière avec 75 pouds de pommes de terre et le prix de 2 pouds de lin ; le malheureux, bien entendu, ne peut payer.
Autre paysan pauvre, B. ; huit bouches à nourrir, un seul travailleur ; il a un cheval, une brebis, un agneau ; il récolte dans l’année : 86 pouds de seigle et 270 de pommes de terre ; on lui accorde une réduction d’impôt parce qu’il a perdu deux chevaux l’un après l’autre ; il paye 29 pouds 30 livres ; l’impôt représente encore un énorme pourcentage de la récolte, qui doit nourrir huit personnes. À remarquer que dans la province de Nijni, les paysans sont moins pauvres que dans la plupart des autres : les deux cas évoqués montrent des pauvres ayant un cheval.
Le paysan moyen Z. : six bouches à nourrir, deux travailleurs ; il a un cheval, une vache, un veau, deux brebis, trois agneaux, six poules ; sa récolte est de 100 pouds de seigle, 120 de pommes de terre, 2 de graines de lin ; impôt encore considérable, si l’on songe aux six personnes à nourrir : 54 pouds de seigle ; il en paye 32 en obligations de l’emprunt en blé (dont nous aurons deux mots à dire).
Un paysan cossu (koulak), T. : six bouches, trois travailleurs ; le fils étudie à Nijni ; il a une jument de race, deux poulains, une vache, une brebis, sept agneaux, deux porcs du Yorkshire ; comme inventaire : une semeuse, une batteuse, deux charrues, dont l’une à deux socs, une herse, etc. ; sa récolte : 235 pouds de seigle, 9 de lin, 350 de pommes de terre, 100 de divers ; impôt : 70 pouds 30 livres ; il obtient une réduction de 7 pouds 15 livres pour amélioration agricole ; en outre, il a 42 ruches donnant 40 pouds de miel, valant au marché plus que toute sa récolte, et non imposés ; il a payé en obligations de l’emprunt en blé et en a acheté d’autres sur lesquels il a gagné 90 pouds (le libellé des titres de cet emprunt était en pouds), donc a couvert ainsi son impôt. Le pourcentage d’imposition est nul.
Autre koulak, T. : trois bouches, trois travailleurs ; il a un cheval, une vache, un veau ; on n’indique pas le montant de sa récolte ; en tous cas, avec trois travailleurs et son inventaire, il a récolté au moins le double des paysans pauvres cités plus haut ; mais sa force économique n’est pas là ; il a un moulin à deux meules, pouvant moudre par bon vent 100 pouds par jour, et paye pour cela 35 roubles par an de location et de patente ; sur 100 pouds, il lui en reste 10 de bénéfice ; en n’en comptant même que 5, et 150 jours productifs par an, cela lui fait au minimum 750 pouds de gain et 35 roubles de dépenses ; de plus, il a une petite briqueterie où travaillent sa famille et deux ouvriers salariés, et produisant 60.000 briques par an ; le fisc l’impose de 22 pouds… Au total, avec ce qu’il paye pour son moulin, il n’est pas plus taxé que le paysan moyen Z. qui ne vit que de son travail et de sa terre.
La conclusion se dégage clairement : au moment où Sosnovsky écrivait (Pravda du 27 août 1924), l’État spoliait durement les plus pauvres et ne demandait presque rien aux riches. C’est ce qui a incité une fraction du parti communiste, dont précisément l’auteur de tels articles, bien placé pour savoir de quoi il retournait, à protester contre la politique fiscale suivie inconsciemment par le Parti à la campagne, et réalisée en pratique très consciemment par un « appareil » de fonctionnaires soumis à l’influence des paysans aisés. Les communistes de cette sorte ont été jetés en prison ou déportés en Sibérie, mais il a bien fallu tenir compte de leurs avertissements, confirmés de toutes parts, et cesser de dépouiller ainsi les paysans pauvres, de vendre à l’encan leurs outils ou leurs meubles, voire les emprisonner pour défaillance fiscale. Citons d’autres articles de la Pravda.
Un paysan revient de l’armée rouge, dûment chapitré et endoctriné, athée, soviétique, homme d’avant-garde ; il habite la région de Léninegrad ; six bouches à nourrir ; il dispose d’un déciatine de labour et d’un déciatine de pré (1 déciatine : 1 hectare 92 mètres carrés) ; comme paysan avancé, il défriche courageusement un déciatine et quart de terrain buissonneux en y travaillant plus d’un an, et obtient une sole de trois quarts de déciatine ; la loi exempte d’impôts pour quelques années la terre dessouchée ; là-dessus, feuille de contributions de 23 roubles 75, « somme à laquelle il ne pouvait songer qu’en rêve » ; il fait une déclaration au Soviet ; cependant, on lui saisit « toute sa richesse : une commode et une meule » en les lui laissant provisoirement d’abord, puis en les expédiant au canton ; inquiet, il fait des démarches ; on lui promet de ne rien vendre avant éclaircissement ; deux jours après, la commode est vendue, mais il n’y a pas d’amateur pour la meule ; démarches, commissions, bureaux à n’en plus finir ; on lui propose d’envoyer un agronome contrôleur à ses frais ; il paie ; l’agronome constate qu’il devrait être exonéré d’impôts 5 ans ; des mois passent, le meuble est vendu, la meule va l’être, et le pauvre diable espère toujours… (Pravda, 22 avril 1925).
Autre article, autre signature, même journal. Les déclarations d’impôts, demandes de réductions, etc., passent par cinq ou six instances et cheminent de longs mois ; pendant ce temps, les perceptions ont lieu ; il en résulte des faits comme celui-ci : la famille d’un soldat rouge, qui aurait dû être exonérée, écrit à ce serviteur de la Révolution : « Vania, on va nous vendre, notre dernier pain est perdu, nous allons être affamés ; Vania, nous avons reçu ton certificat, mais on ne l’a même pas lu, on ne l’admet pas ; on va vendre nos 15 pouds d’avoine, nos 10 pouds de seigle, tout cela fera 15 roubles et nous avons 30 roubles à payer ; on va vendre aussi la grange ; quand tu reviendras, la place sera vide » (Pravda, 22 avril 1925).
De telles histoires sont monnaie courante. Elles caractérisent l’ensemble d’une situation. Il serait facile d’en citer des milliers. Mais le jour où l’État s’est aperçu que le blé manquait, il a constaté la désaffection de tous les paysans envers le régime : les pauvres et une partie des moyens, parce que pressurés, dépouillés, maltraités ; les riches et l’autre partie des moyens, parce que, ne trouvant pas de marchandises en échange de leur blé, ou se jugeant frustrés par les bas prix de taxation payés pour le blé par l’État. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les péripéties et vicissitudes de la politique économique du Parti communiste à la campagne ; nous y faisons allusion strictement dans la mesure où cela est nécessaire à notre objet : dire la vérité sur la condition des masses laborieuses. Donc, l’État, c’est-à-dire le Parti, car ils ne font qu’un, a dû consentir des concessions aux paysans pauvres, non pas conformément à des principes dont on a vu quel cas il fait, mais dans l’espoir de s’en créer des alliés pour prendre le blé là où il est. Les paysans riches et aisés ont enterré leur blé ; les paysans pauvres, manquant de blé, n’en ont pas trouvé à acheter ; l’État, pressé de ravitailler les villes, s’en procurait brutalement par des confiscations et des répressions qui faisaient disparaître le blé du marché et dressaient contre lui, une fois de plus, toute la masse paysanne ; les pauvres ont vu diminuer fortement, et les plus pauvres supprimer même, leurs impôts directs, mais de toutes façons ils n’auraient pu les payer, et cela ne leur donnait pas de pain, lequel était rationné à la ville tout en se vendant sur le marché libre, et en cachette, quatre et cinq fois plus cher qu’au prix officiel. De plus, même délivrés du cauchemar de l’impôt direct, les pauvres sont toujours spoliés par les impôts indirects ; non seulement le budget soviétique est de plus en plus basé sur les impôts indirects, contrairement au point de vue communiste ou socialiste de toujours, mais les hauts prix des produits manufacturés impliquent autant d’impôts indirects déguisés. Ces hauts prix, environ trois fois plus élevés qu’en Europe occidentale, seraient encore demi-mal s’ils étaient réels : en effet, depuis plusieurs années, la disette de marchandises est si forte en U. R. S. S., la production est à tel point insuffisante par rapport à la demande, que le peu de produits jetés sur le marché sert à la spéculation, passe de mains en mains et atteint des prix exorbitants. Le paysan pauvre est toujours dépouillé, de l’une ou l’autre façon. Acculé par la misère, il est obligé d’emprunter au koulak, pour ne pas mourir de faim, et l’usure le rend esclave. La vodka, l’alcoolisme, achève sa déchéance.
Voici des informations officielles sur l’état sanitaire des campagnes. « Les malades assiègent l’infirmerie, à raison de 2.000 par mois, écrit-on de la province de Gomel. Insuffisance de médicaments. On reçoit de la térébenthine par cuillerées à soupe. Vingt cachets de quinine par mois, alors que des centaines de malades ont la malaria. » « La syphilis est le fléau de notre canton, écrit-on de la province de Nijni. Il y a des villages où la moitié de la population est contaminée de syphilis ». « Dans la province d’Orel, le D P… a vu des villages où l’école est interrompue par suite de la contamination des enfants, atteints de syphilis ». « Dans la province de Kalouga, la moitié de la population de certains villages est syphilitique ». « Combien y a-t-il de tels cantons et arrondissements ? Certainement, beaucoup. Naturellement, la campagne est toujours aux mains des guérisseurs et rebouteux qui spéculent sur l’obscurantisme et la pauvreté. » Suivent des renseignements effarants sur les pratiques de sorcellerie suppléant à l’aide médicale (Pravda, 7 avril 1925). Aucun progrès n’a été réalisé depuis. Au contraire, les journaux doivent signaler que les campagnes manquent de plus en plus de médecins et d’infirmiers ; et la disette de marchandises est particulièrement aiguë en matière de produits médicaux. « Les batraks sont privés de secours médical » ; « le secours médical à la campagne est organisé de telle sorte que, seuls, les paysans riches ou aisés peuvent l’utiliser ; le médecin rural est dépourvu de moyens de locomotion ; pour examiner un malade, il emploie le cheval qu’on lui envoie ; si le malade est un pauvre, sans cheval, il est privé de soins » (Rabotchaïa Gazeta, 14 septembre 1929).
On a créé, dans un certain nombre de villes, des « maisons du paysan », destinées à abriter les villageois de passage. L’auteur de ce livre a vu celle de Moscou, où il n’y avait d’ailleurs jamais de paysans, du moins jusqu’en 1924 ; elle était convenable et propre, sans doute parce que personne ne l’habitait, bien que les lits fussent trop près les uns des autres dans les dortoirs (ils se touchaient) et les moyens de se laver très insuffisants. C’est celle que l’on montre aux étrangers, aux bourgeois et aux ouvriers qu’on croit avoir intérêt à tromper, aux faux « amis de l’U. R. S. S. » de variétés diverses. Mais les vraies « maisons du paysan » dont on fait usage sont dignes des « maisons de l’enfance » : on les appelle, dans la presse soviétique, quand on en parle, de véritables écuries. Il suffît de lire la Pravda du 6 juin de cette année : ces maisons sont sordides et servent de cabarets ; Kroupskaïa cite en exemple celle de Tver où le « cabinet de propagande » est toujours fermé et ne s’ouvre qu’en cas de visite de fonctionnaires supérieurs, et où la salle de thé est une salle de vodka.
Il est impossible de parler de la vie des paysans en taisant l’arbitraire effréné dont ils sont victimes, de mille manières. Le procédé par lequel on leur impose un soviet (et d’autres références figureront à un chapitre suivant.) laisse penser quelles libertés les fonctionnaires soviétiques, surtout les communistes, peuvent se permettre, vis-à-vis de travailleurs sans défense. Plus le paysan est pauvre, plus il est désarmé. Les pratiques les plus courantes sont les impôts illégaux et l’emprunt forcé. L’auteur de ce livre a vécu dans un artel d’agriculteurs, d’ailleurs privilégiés de diverses laçons, et dans un centre important du midi de la Russie, par conséquent sous le regard d’autorités très contrôlées par Moscou : même dans ces conditions, les impôts illégaux pleuvaient si dru qu’aucune entreprise agricole ou autre ne pouvait vivre ; la moindre résistance, le simple rappel de la loi, eût conduit à la saisie et au besoin à l’emprisonnement. Il n’y a pas la moindre possibilité pour un « citoyen » russe de se faire rendre justice, sauf si un concours de circonstances absolument exceptionnel révèle un cas particulièrement scandaleux et intéresse une personnalité communiste en vue, qui lui donne la publicité suffisante. De telles interventions tutélaires sont insignifiantes au regard de l’incommensurable quantité d’injustices et d’abus qui écrase la masse. « Les impôts illégaux ne cessent d’être pratiqués » ; « on a beaucoup parlé et écrit sur l’extraordinaire grande quantité d’impôts et de taxes pratiqués à la campagne » ; « certes, nous n’avons pas actuellement les dizaines d’impôts des années précédentes, mais on est encore loin d’un avoir fini avec ce mal » (Pravda, 3 mars 1926). À plusieurs reprises, il a paru dans la presse de ces déclarations officielles, notamment de Rykov, condamnant les impositions illégales superposées aux impôts légaux ; mais autant en emporte le vent. Des circulaires ont été expédiées du centre à la périphérie : elles sont noyées dans des milliards d’autres circulaires, dont on ne tient aucun compte, que l’on ne peut même pas lire.
L’extorsion de ressources par l’emprunt forcé est aussi d’un usage devenu banal, en dépit de réprobations officielles non moins banales. Il en est de l’emprunt à la campagne comme à la ville : le « citoyen » n’est pas libre de ne pas souscrire. L’ouvrier et l’employé se voient souvent retenir, à la paie, leur souscription « volontaire » décidée en dehors d’eux par les bureaux communistes ; le paysan est inscrit d’office sur une liste de souscripteurs non moins « volontaires » dressée par les fonctionnaires soviétiques habitués à lever l’impôt et à repérer les moyens de chacun, pour un montant d’obligations dépendant du total qu’ils ont ordre de placer. Un emprunt paysan spécial, dit « emprunt du blé » et libellé en pouds de seigle, avait été émis il y a quelques années, payable et remboursable en nature ou en espèces équivalentes ; les titres étaient acceptés en règlement des impôts ; mais l’opération, commandée par des circonstances spéciales, ne pouvait être renouvelée avantageusement et la campagne doit maintenant absorber sa part des emprunts dits « de l’agriculture » ou « de l’industrialisation ». Résister à la souscription « volontaire obligatoire » serait tomber sous le coup de l’accusation de contre-révolution, et s’exposer à des représailles que chacun a intérêt à éviter. « Il faut dire que dans bien des cas (sic), on a toléré des méthodes de placement de l’emprunt ne pouvant que ruiner la confiance des larges masses paysannes vis-à-vis du système du crédit de l’État… Faut-il répéter que la confiance ne peut se gagner que par la persuasion, par le principe de la souscription volontaire ? » (Isvestia, 25 avril 1928). Les Isvestia assument la tâche difficile d’en dire assez sans en révéler trop, d’où ces expressions euphémiques, dont on sait à quoi s’en tenir. Le même numéro du journal publiait des lettres significatives sur les procédés de souscription en vigueur : dans l’Oural, un comité exécutif local convoque les habitants de 40 kilomètres à la ronde pour leur « proposer » des obligations ; peut-on décliner les « propositions » de ceux qui ont le pouvoir de convoquer ? Du côté de Kherson, des paysans essaient de s’en tirer en demandant des titres de 5 ou 10 roubles, mais le fonctionnaire leur en « offre » de 50, 80 et 100 roubles ; si les paysans se déclarent incapables d’en acheter, le représentant de la « dictature du prolétariat » dresse procès-verbal et en réfère au tribunal pour « confiscation des biens ». Dans la région de Stavropol, le délégué soviétique a reçu pour 800 roubles d’obligations et il les répartit lui-même entre les fermes et les divers groupes de paysans ; même les batraks sont taxés, sans être consultés le moins du monde ; lors de la distribution de farine aux pauvres, les batraks furent convoqués et sommés de faire leur versement dans les trois jours, sous peine de privation de farine ; pratiquement, c’est une menace de mort. Dans l’Oural, un délégué déclare qu’il lui faut choisir entre des poursuites pour échec dans le placement de ses titres et des poursuites pour placement par contrainte, et il préfère celles-ci comme moins graves. La variété des abus de cette sorte est infinie : si les Isvestia voulaient, elles pourraient en emplir chaque jour dix colonnes de leur numéro.
Affligés de leurs obligations dont ils n’ont que faire et pressés par le besoin, les obligataires malgré eux se sont efforcés de s’en débarrasser, à la campagne comme à la ville, soit en les revendant avec de fortes pertes, soit en payant leurs dettes avec ou en s’en servant pour s’acquitter de leurs impôts. L’État se vit menacé de « ravaler » ses titres, comme on dit à Paris en Bourse des sociétés qui rachètent leur papier pour éviter un effondrement des cours. Il fallut exercer une nouvelle pression sur les détenteurs et déchaîner la presse, afin de faire passer pour tentative de contre-révolution toute velléité de vendre ses obligations. Dans les villes et les usines, on alla même plus loin, grâce à la structure de l’organisation du travail qui s’y prête : des résolutions d’assemblées générales d’entreprises et d’institutions soviétiques, c’est-à-dire des décisions dictées par les fonctionnaires communistes des cellules et des rayons, enjoignirent à tous les obligataires de déposer leurs titres en banque, pour éviter la tentation de les écouler. À la campagne, cette idée n’est pas praticable.
Depuis quelques années, une catégorie nouvelle de paysans travailleurs se constitue, celle des ouvriers et journaliers employés dans les sovkhoses (domaines soviétiques). Ces sovkhoses sont destinés à présenter des exploitations agricoles modèles, dont le type serait appelé à se généraliser partout en se substituant aux vieilles formes de travail individuel ou familial. Comment les prolétaires y sont-ils traités ? D’après Antselovitch, fonctionnaire syndical imposé à l’union professionnelle des travailleurs de l’agriculture, « les ouvriers étouffent dans d’étroites et sales casernes », sans réfectoires, ni coopératives ; le désordre règne dans ces domaines, la technique y est inférieure, la productivité très basse ; les salaires sont au dessous de ceux d’avant-guerre ; souvent, ils ne sont payés que tous les six mois (Troud, 26 mai 1927). « Chez un bon paysan, les écuries sont mieux que nos logements », déclare un délégué au Congrès des ouvriers agricoles (Troud, 6 décembre 1928). Dans un sovkhose de Crimée, les ouvriers occupés à nettoyer les grains sont enfermés toute la journée dans un hangar où on leur passe la nourriture et même un seau pour se soulager… (Troud, 23 mars 1929). Les ouvrières d’un sovkhose de la province de Poltava, ne pouvant obtenir le paiement de leurs salaires, se rassemblent en foule devant le bureau ; « un milicien à cheval charge et la disperse » ; deux jours après, nouveau rassemblement : « la milice est appelée de nouveau, chasse les ouvrières, en arrête plusieurs, les menace de ses armes » ; le directeur est poursuivi ; mais, dit le journal, « il y a beaucoup de ces gens malfaisants » (Troud, 16 août 1929). Il est à noter que les communistes sont en nombre infime dans ces domaines soviétiques, modèles de collectivisme futur : ils préfèrent la qualité de seredniaks, et même de koulaks, à l’honneur d’être accablés sous l’exploitation soviétique comme pionniers de nouvelles formes de production. Même dans les colkhoses (collectivités agraires), constitués sous l’égide de l’État, il y en a très peu : sur 100.000 membres du Parti agriculteurs, 7.200 travaillaient dans des colkhoses au début de 1928 (Pravda, 9 novembre 1928).
Le chapitre de la vie des pauvres à la campagne souffrirait d’une grave lacune si l’on omettait d’y parler d’une certaine sorte « d’abus » fréquents confinant aux exactions et au crime dus aux autorités locales. Il ne s’agit pas de faits-divers, mais des multiples manifestations d’un mal engendré par des survivances de barbarie paysanne et favorisé par le régime politique. Les soviets ne sont pas l’émanation des pseudo-électeurs, mais un « appareil » imposé à la population, comme le confirment les sources soviétiques mêmes ; selon l’importance de la commune ou de l’agglomération rurale, ils se réduisent à un président ou secrétaire ou aux deux, augmentés de quelques fonctionnaires, chefs de bureaux, etc. Dans certains cas, ce peut être d’honnêtes gens, brouillons et incapables, qui assument ces fonctions ; dans d’autres, ce sont des chercheurs de profits singeant le communisme ou le loyalisme soviétique pour couvrir leurs opérations personnelles. Ces innombrables petits usurpateurs locaux peuvent alors se permettre toutes les turpitudes s’il ne se trouve pas dans leur coin des paysans éveillés capables de se remuer pour faire intervenir des autorités supérieures, ou quelque selcor dégourdi (correspondant rural) pour signaler leurs méfaits aux journaux. Or, dans les fins fonds de la campagne russe, dans les glouchi (profondeurs) comme on dit là-bas, c’est un luxe qu’un selcor ou un paysan avancé. On peut d’ailleurs corrompre l’un, se défaire de l’autre. Bref, une série ininterrompue de scandales petits, grands et moyens ont révélé, depuis quatre ans, les maladies de l’appareil soviétique : vols, concussions, spoliations, arbitraire, persécution des faibles, débauches, parfois assassinats. À chaque épuration du bas réseau de la bureaucratie, c’est par milliers que sont démasqués les tyranneaux de village et par centaines qu’on en traduit devant les tribunaux.
Nous citerons ici une affaire-type : il suffit d’en savoir une pour les connaître toutes. De plus, de pareilles « affaires », mais de grande envergure, ont surgi dans des centres urbains importants avec un tel fracas qu’elles méritent plus encore de retenir l’attention : il y a de mauvaises excuses pour couvrir les scandales de la campagne reculée, mais pas la moindre, d’aucune sorte, pour justifier l’état de choses permettant l’apparition de foyers d’infection dans des villes où se superposent et s’engrènent tous les rouages de la machine soviétique, où les multiples organisations du régime rivalisent tantôt de complicité, tantôt d’aveuglement, où, enfin, le prolétariat censé exercer sa dictature est présent et supporte silencieusement une pourriture, un arbitraire, des brimades, comme en aucun pays non-colonial de civilisation capitaliste. En attendant, donc, le chapitre où les affaires à la Smolensk (la plus fameuse) viendront à leur place, voici celle de Kherson.
Kherson n’est pas un trou perdu dans les steppes de l’Asie centrale : c’est quelque chose comme un « village » de 100.000 habitants, non loin d’Odessa. Des dénonciations ayant attiré l’attention de Sosnovsky, déjà nommé, sur ce qui se passait au service administratif du Soviet, le journaliste publia un article qui déclencha une enquête, laquelle aboutit à l’arrestation de 16 dirigeants locaux et fonctionnaires, dont plusieurs communistes, l’un même décoré de l’ordre du Drapeau rouge. Depuis des années, ces gens terrorisaient la région. Nul n’osait prendre la responsabilité de signaler leurs coquineries, crainte de le payer trop cher. La commission d’enquête ayant garanti, par voie de presse, le secret aux plaignants, une véritable ruée se produisit et il fallut créer une queue à la porte des enquêteurs. Le Commissaire du Peuple Chlikhter, président de la commission, déclara : « Ce serait une erreur de penser que cette affaire soit exceptionnelle par le caractère et la quantité d’abus ; ici, grâce à une série de raisons, nos maladies sociales se sont seulement révélées avec plus d’intensité ». (Voilà qui est net, et suffirait à dispenser de multiplier les exemples.) L’un des accusés, chef du service, s’appropriait d’énormes sommes, organisait des orgies, contraignait les miliciens à danser pour l’amuser et persécutait ceux qui le dénonçaient à la presse de Kherson ; comme membre de la Commission d’épuration (!) de l’appareil soviétique, il exigeait des collaboratrices qu’elles couchent avec lui, sous menace de renvoi ; les fonctionnaires et policiers sous ses ordres violaient des femmes et touchaient des pots de vin, avec la participation active de leur supérieur ; on appelle ça un « communiste ». Le second, également membre du Parti, chef de la milice, dévorait les fonds, falsifiait les documents, se rendait complice du précédent, étouffait la voix de ses miliciens consciencieux, assommait les personnes arrêtées, couvrait les vols de ses maîtresses, etc. Le troisième, aussi du Parti, compagnon des deux autres. Un quatrième, vole et viole. Le cinquième — Parti, Drapeau rouge — mêmes forfaits ; « il arrêtait les paysans sans aucun motif ». Et tous pillaient les caisses, rançonnaient les habitants, violentaient les femmes, falsifiaient les comptes, se vautraient dans une crapuleuse débauche (Pravda, 5 et 10 juin 1925). Et ce n’est pas nous, c’est le Commissaire du Peuple enquêteur, qui déclare : il n’y a rien là d’exceptionnel. Le Comité central du Parti communiste d’Ukraine le confirma, dans une longue résolution soulignant le caractère démonstratif de l’affaire et constatant que « le procès de Kherson n’épuise pas la question de la lutte du Parti pour la légalité révolutionnaire ; les traits topiques de Kherson se retrouvent dans les abus découverts ensuite (Toultchino, milice de Kiev, et autres) » (Pravda, 24 septembre 1925).
Quelques semaines plus tôt, une révision opérée dans la petite République caucasienne de Nakhitchevan amena l’arrestation du Commissaire du Peuple à l’intérieur, du Commissaire du Peuple à l’Agriculture, du Commissaire du Peuple aux Finances, du Commissaire du Peuple à la Justice, du Président des Coopératives, du Président du Tribunal, du Commissaire du Peuple adjoint à l’instruction publique, du Président des syndicats, en tout des 25 principaux personnages de la République, pour oppression des paysans, dilapidations, concussions, arbitraire, etc. Le communisme était bien représenté dans le pays. « Les arrestations ont produit une impression tout à fait favorable sur la population, incapable de dissimuler sa joie » (Pravda, 9, 10, 11 avril 1925) ; cela donne à penser de quelle manière tous ces « Commissaires du Peuple » étaient élus…
Quelques semaines plus tard, c’était l’emprisonnement d’une véritable bande qui terrorisait depuis deux ans toute une région, et comprenant le président du soviet, un ancien envoyé du Guépéou (police politique), le chef de la milice, le juge, le secrétaire du comité du Parti communiste, etc. « La peur devant cette clique et la méfiance envers le pouvoir soviétique étaient illimitées. Le témoin Ch., allant à l’instruction, déclara : — Que l’on me coupe la gorge, mais je ne dirai pas la vérité. Le selcor Moroz a mis un terme à ce mutisme lâche, à cette peur panique. » Ce Moroz, un gars déluré, étant venu fortuitement dans le pays de sa femme, découvrit ce qui s’y passait et réussit non sans peine, et au risque de sa vie, à sonner l’alarme à Odessa. La bande en question se livrait simplement à des agressions à main armée pour piller les paysans, à des incendies, à des assassinats. « La population était fermement convaincue que la milice ne valait pas mieux que les bandits reconnus et que, par conséquent « toutes les autorités sont semblables. » (Pravda, 16 juillet 1925).
Près de Vinnitza, on dut arrêter l’ex-président d’un comité exécutif de rayon, son adjoint, le secrétaire du comité du Parti, le président et le secrétaire du soviet, le secrétaire du comité exécutif du district, le chef de la milice « et une série d’autres représentants du pouvoir local ». Ils furent inculpés d’abus comme, par exemple, d’avoir emprisonné 15 paysans qui demandaient un délai pour payer l’impôt, puis le selcor (correspondant rural du journal) qui communiquait les faits, etc. (Pravda, 12 mai 1925). Ces agissements de toutes les autorités coalisées d’une localité n’eurent pas lieu sous Vinnitza comme phénomène insolite : on les constatait un peu partout, mais il se trouvait rarement quelqu’un pour les dénoncer fructueusement à des autorités supérieures. Celles-ci sont assaillies de plaintes, réclamations, protestations qui s’accumulent dans des dossiers, casiers et tiroirs où la plupart sont vouées à l’oubli. L’épisode de Vinnitza prend, dans la vie soviétique, l’aspect d’un incident banal. Trois ans plus tard, nous lisions dans les Isvestia que les fonctionnaires soviétiques d’un rayon de Semipalatinsk avaient confisqué à leur profit des dizaines de milliers de têtes de bétail et arrêté en masse des paysans ; la population se mit à fuir à travers la frontière chinoise ; du centre, prévenu, on envoya une commission qui mit 140 prisonniers en liberté et fit restituer les bestiaux (29 août 1928). Mais le centre ne peut pas intervenir ainsi partout et ne répare qu’une infime partie des injustices.
Le Commissaire du Peuple ukrainien avait raison de souligner le caractère non exceptionnel de ces phénomènes, dont la fréquence et la gravité ont révélé une corruption profonde de tout l’organisme soviétique. Les « affaires » des années suivantes en ont confirmé en l’aggravant encore le sens symptomatique, d’une façon que les pires ennemis du régime n’osaient espérer. Mais à côté de ces soi-disant « abus » d’aspect ouvertement criminel, et comportant par leur excès même une contre-partie, il y a les myriades d’abus quotidiens, les tracasseries minuscules, les persécutions mesquines qui ne forcent plus l’attention et dont l’accumulation prolongée entretient une exaspération latente dans la paysannerie de toutes classes. Une politique à courte vue et aux moyens imprudents, pratiquée dans un tel milieu, peut facilement associer dans une résistance commune aux exigences de l’État les groupes sociaux d’intérêts les plus opposés. C’est ce qui s’est produit lorsque les autorités ont eu recours aux brutalités administratives pour se procurer du blé : dirigées en principe contre les gros paysans accapareurs, ces pratiques agressives se sont traduites par une lutte des organes soviétiques contre tous les paysans soupçonnés de détenir du blé et une réaction confuse a solidarisé la majeure partie de la masse paysanne contre le pouvoir. Les pauvres, dans ces circonstances, ne sont pas les derniers à prendre part au combat : leur détresse les livre aux influences les plus directes et les koulaks savent s’en faire des instruments inconscients. À côté de la résistance passive sous forme de réduction des ensemencements de céréales et de dissimulation des grains, il se manifeste depuis deux ans une sourde révolte, active mais sporadique, comme une sorte de guerilla où succombent bien des agents du gouvernement, réels ou supposés, le plus souvent frappés dans le dos, et où flambent des récoltes soviétiques dans des incendies de guerre civile. En 1928, on aurait compté 24.000 attentats (agressions armées et incendies) anti-communistes (Isvestia, 8 décembre 1928). Pour 1929, les comptes ne sont pas encore faits, mais il ne se passe, pour ainsi dire, pas de jour où les journaux ne relatent de nouvelles manifestations de cette espèce. Les maîtres de l’U. R. S. S. expliquent tout par la vindicte des koulaks acharnés à s’opposer aux « progrès du socialisme »… Mais à qui fera-t-on croire qu’une minorité infime dispersée sur un immense espace et noyée dans une énorme masse humaine puisse engager une lutte aussi implacable sans une ambiance propice, sans l’assentiment ou la participation tacites de la multitude excédée de privations et de souffrances ?