Volume 3 · 05
La misère culturelle du peuple russe va de pair avec son indigence matérielle. Sur les quelque 150 millions d’habitants de l’U. R. S. S., la grande majorité est restée complètement illettrée, et la majorité de la minorité ne vaut guère mieux. Des aveux officiels récents sont là, dans leur crudité. L’analphabétisme intégral s’exprime dans la statistique soviétique par le chiffre « criant » de 60,4 % de la population (Isvestia, 11 juillet 1929). Mais dans les 40 % restant, il y a en grande proportion les analphabètes comptés comme « liquidés » au cours des dix dernières années et en réalité récidivistes de l’analphabétisme. « N’ayant absolument rien à lire, et obligé même de rendre son livre d’instruction, le paysan peut seulement au bout d’un an griffonner tant bien que mal son nom et, un an plus tard, oublie tout définitivement » (Rabotchaïa Gazeta, 24 juin 1926). Cette observation faite pour l’Ukraine vaut partout. Les récidivistes ne sont pas recensés mais, de toute évidence, et la preuve va suivre, ils sont le plus grand nombre parmi les anciens illettrés passés dans la catégorie des instruits. De plus, sur les 40 % en question, il y a les « malogramotni », capables tout juste d’épeler l’alphabet, de déchiffrer les grosses lettres d’une enseigne dans la rue et d’écrire péniblement leur nom. Ces lettrés-là ne peuvent ni rédiger une lettre, ni lire un journal. Il faudra enfin parler de la qualité de l’instruction reçue par le restant, sous le régime soviétique.
Dans certaines régions de l’Union, il y a 90 % d’illettrés, parfois davantage, signalent les mêmes Isvestia. Et toute la presse soviétique de répéter en même temps, sur un mot d’ordre, certaines paroles de Lénine quant à l’impossibilité d’instaurer le socialisme sans l’instruction générale de la masse. Même si Lénine avait oublié d’exprimer une banalité de cette ampleur, cela irait de soi. Qu’a-t-on fait de la « décision » de « liquider l’analphabétisme » pour le X anniversaire d’Octobre ? Comme des millions d’autres « décisions », elle est restée sur le papier. À la veille du XII anniversaire, il faut rétracter toutes les pompeuses affirmations antérieures et avouer que tout reste encore à faire. Après avoir admis « la stabilisation de l’analphabétisme » (Pravda, 2 septembre 1928), les bolchéviks doivent maintenant reconnaître Les progrès de l’ignorance sous leur dictature.
Ne peuvent en être surpris que ceux qui ne se sont pas donné la peine de se documenter, aux sources soviétiques mêmes. Car à côté du battage bruyant et creux sur la révolution culturelle, la presse communiste russe était bien obligée d’insérer des vérités utiles, pour l’usage interne. « Il y a actuellement à la campagne 65 % d’illettrés. Pour édifier une vie nouvelle, il faut avant tout en finir avec l’ignorance » (Pravda, 23 juin 1925.) « La liquidation complète de l’ignorance sera atteinte seulement avec l’instruction générale, quand l’école élémentaire embrassera 100 % des enfants », découvre Lounatcharsky, Commissaire du Peuple à l’ignorance publique (Pravda, 22 septembre 1925). « Nos écoles du premier degré n’instruisent que la moitié des enfants » (Rabotchaïa Gazeta, 10 juin 1926). « La récidive d’analphabétisme, l’oubli des connaissances déjà acquises, dépasse actuellement de beaucoup le niveau d’avant-guerre » (Rab. Gaz., 15 juin 1926). Voilà enfin un niveau d’avant-guerre très élevé dépassé de beaucoup. « 60 à 70 % des femmes oublient presque complètement leur instruction en quelques mois » (même source). Le Crocodile, journal communiste satirique, représente « la liquidation de l’ignorance » par un escargot (n 28, juillet 1926). « Nous organisons nous-mêmes toute une armée d’illettrés, par l’insuffisance de nos subventions à l’éducation, et ensuite nous nous prenons la tête à deux mains pour arriver à les « liquider » (Pravda, 25 septembre 1926). « Il faut recommencer l’instruction de nombreux illettrés ayant déjà fait leurs classes car ils ont oublié l’essentiel de ce qu’ils avaient appris » (Rab. Gaz., 9 octobre 1926). « Le pourcentage d’enfants non admis à l’école malgré les démarches de leurs parents augmente… Il y a des cas où l’instituteur a dans la même classe trois groupes d’élèves s’élevant à 100. Dans ces conditions, le travail pédagogique est un travail de forçat, et extrêmement peu fructueux… Notre enseignement de 4 ans, malheur principal, est illusoire non seulement parce que la quatrième année n’existe pas en certains endroits, mais par le fait infiniment triste qu’environ 70 % des enfants des plus pauvres paysans ne vont même pas jusqu’à la troisième année… On dépensait par tête d’élève en 1913 environ 30 roubles d’aujourd’hui, et maintenant 18 roubles (à la colonne voisine, il est écrit : 16 roubles)… alors que la dépense est de 163 roubles à Londres et 220 à New-York… L’instituteur reçoit seulement les deux tiers du salaire moyen de l’ouvrier et à peine plus de la moitié de son pitoyable salaire de l’époque tsariste… », lisait-on dans un article de Lounatcharsky, interminable, inconsistant, filandreux et optimiste, bien conforme à sa manière (Pravda, 29 septembre 1926). À souligner que ces chiffres de Londres et de New-York valent pour la totalité des enfants alors que ceux de l’U. R. S. S. valent seulement pour les élèves, soit environ la moitié des enfants. (De plus, ces chiffres russes doivent être considérés comme très au-dessus de la réalité, vu les gaspillages et dilapidations dont on se rendra compte dans la suite.) On manque d’écoles, on manque de matériel scolaire, on manque d’instituteurs ; le salaire de ceux-ci est insuffisant ; les enfants manquent de vêtements et de chaussures, leur nourriture est mauvaise, ils quittent l’école prématurément ; parfois, une classe comprend 120 à 160 élèves par instituteur ; il y a moins d’écoles que sous le tsarisme et il y a 30 % d’élèves en plus ; les instituteurs sont chargés d’obligations sociales en surcroît de leur tâche et privés des droits les plus élémentaires (Troud, 13 novembre 1926). La gratuité de l’enseignement n’existe plus généralement que sur le papier ; en fait, par maints prélèvements sur les salaires, les ouvriers entretiennent l’école, parfois pour la moitié, parfois pour les trois quarts du budget scolaire (Troud, 22 mai 1927). Au bout d’un an ou deux, voire de quelques mois, l’illettré oublie ce qu’il a appris en un trimestre au centre d’instruction (Troud, 29 septembre 1927). Dans l’Oural, 70 % des enfants ne trouvent pas place à l’école ; dans tous les centres ouvriers, situation analogue, plus ou moins accentuée ; l’insuffisance des locaux scolaires oblige à faire des cours par trois ou quatre relèves ; ces locaux sont exigus, sombres et froids, les trois quarts ont besoin de réparations ; nombreux sont ceux où les enfants sont assis par terre, faute de bancs ; l’éclairage est dérisoire ; les maladies sévissent parmi les enfants, mal vêtus, mal nourris (Troud, 9 août 1928). Quinze millions d’enfants ne bénéficient d’aucune instruction (Pravda des J., 30 juillet 1929).
Le délabrement des écoles et les conditions dans lesquelles instituteurs et élèves sont condamnés à y travailler pèsent lourdement sur le rendement des leçons. Dans la province de Stalinegrad, sur 988 écoles, 447 ont besoin de réparations ; il n’y a que 520 instituteurs ; moins de la moitié des enfants y trouvent place ; les locaux contiennent plus du double d’élèves que leur destination n’en assigne (Rab. Gaz., 19 juin 1926). Il en est à peu près de même partout ailleurs, souvent pire. Dans la province de Samara, le bois de chauffage manque aux écoles ; les instituteurs sont obligés d’aller journellement demander des bûches au soviet local ; dans la province de Voronèje, le bois destiné aux écoles se trouve à 100 kilomètres, les moyens de transport font défaut, les enfants gèlent ; c’est le tableau général, même dans la région de Moscou : vitres brisées, froid terrible, manque de bancs, enfants, assis par terre l’hiver, etc. (Pravda, 26 février 1927). Descriptions plus sombres encore : non seulement le nombre des écoles est insuffisant mais celles qui existent sont dans un état indescriptible : certaines sont dans des baraquements où la température descend à 2° au-dessous de zéro, d’autres dans de vieilles casernes en ruines, dans des locaux dangereux pour la vie des enfants ; dans les provinces de Vladimir et de Penza, de Iaroslav et de Tambov dans l’Oural et dans le Donetz, à Ivanovo-Vosnessensk et à Sverdlovsk, c’est partout la même chose ; en général, on doit constituer trois équipes d’élèves étudiant par relèves, sans possibilité d’aération et de nettoyage des locaux, et cependant des millions d’enfants restent hors de l’école ; des ouvriers quittent leur usine parce que leurs enfants n’ont pas la possibilité de s’instruire (Troud, 10 avril 1927). À Moscou, les neuf dixièmes des écoliers apprennent par relèves, et il y a trois relèves quotidiennes dans les quartiers ouvriers (Vetchernaïa Moscva, 2 juin 1928). À Sormovo, des écoles élémentaires sont dans des sous-sols ; à Chakhty, dans des baraques, où le cube d’air est de 1,25 par enfant au lieu de 6,5, norme du règlement (Isvestia, 30 août 1929).
Le matériel scolaire est digne des locaux par la qualité, l’insuffisance ou la carence. Le peu que produisent les fabriques soviétiques est d’un prix exorbitant. Dans la province de Gomel, un résumé de l’Histoire de Russie coûte 3 pouds de seigle ; dans celle de Saratov, dans une école de 43 élèves, on a seulement 25 grammaires, et de 7 auteurs différents ; dans un canton de cette région, pour 1.600 élèves, il y a 707 arithmétiques, de 23 auteurs divers, la plupart éditées avant la Révolution ; un crayon coûte 10 livres de seigle, un cahier 6 livres ; les enfants écrivent sur les tables, sur le plancher, sur les murs ; 40 % des écoles sont inutilisables, en raison de leur délabrement ; le charbon manque l’hiver ; il faut faire la classe en touloupe, en valenki et en bonnets (si l’on en a) ; inutile de parler de revues pédagogiques, de littérature politique, etc., pour l’instituteur : « C’est un luxe à lui inaccessible » (Pravda, 22 août 1924). « La liquidation de l’ignorance à la campagne est freinée par l’absence d’alphabets. La Commission extraordinaire pour la liquidation de l’analphabétisme jette le mot d’ordre : « Des alphabets à la campagne… » ; « la Commission s’adresse à tous les ouvriers, etc. » (Pravda, 25 décembre 1924). On devine quel résultat peut produire une telle méthode de diffusion des fournitures scolaires incapable de donner un misérable alphabet à l’illettré ou à l’enfant, l’État compte sur la bonne volonté des ouvriers au salaire de famine ou chômeurs, et au logis « de la dimension d’un cercueil ». Il n’y a pas d’alphabets, mais on imprime par millions des livres illisibles dont personne ne veut ; au 1 janvier 1926, rien qu’à Moscou et Léninegrad, il y avait 65 millions d’ouvrages invendables, représentant une « valeur » de plus de 12 millions de roubles (Troud, 10 avril 1926). Les manuels scolaires sont écrits pour des enfants qui n’existent nulle part, et faits d’une matière innommable, dit Rykov (Krasnaïa Gazeta du soir, 11 mai 1926). Les librairies et les dépôts regorgent de livres, mais la campagne est privée de livres populaires et de prix abordable (Troud, 1 juillet 1926). Les manuels et le matériel d’enseignement ne sont presque bons à rien (Rab. Gaz., 9 octobre 1926). Exemple de qualité des produits soviétiques : une table de multiplication éditée à Odessa et enseignant aux enfants que 4 fois 8 font 30,4 fois 9 font 26, etc. (Pravda, 14 octobre 1926). On demande des manuels scolaires à grands cris, partout on en manque, aucun travail culturel n’est possible dans ces conditions (Isvestia, 4 octobre 1928). Un quart seulement des livres édités par l’État sont lisibles pour la masse, mais ils sont très chers, inaccessibles à la plupart des acheteurs (Pravda, 16 novembre 1928). « L’année scolaire est commencée et le premier obstacle auquel se heurtent les élèves est le manque de cahiers. Enfants et parents voyagent des journées entières dans les magasins, coopératives, etc., à la recherche de cahiers » (Pravda de Léninegrad, 6 septembre 1929). Même crise à Moscou, pire encore en province.
On a déjà quelque idée de la situation des instituteurs. Mais il faut préciser. Jusqu’au I Congrès des instituteurs, en janvier 1925, ceux-ci étaient privés des droits de citoyen, comme intellectuels, « donc » agents du capitalisme. C’est dans la huitième année de la Révolution, à l’occasion de ce Congrès, qu’ils sont devenus électeurs et éligibles — sur le papier. Il est facile de se représenter quelle sorte d’ « intellectuels » représentent des maîtres d’école de l’Oural ou du Caucase, de la toundra ou de la steppe, sachant tout juste lire et écrire, et connaissant les élémentaires « quatre opérations ». Autorisés pour la première fois à tenir un Congrès en 1925, congrès en réalité convoqué par le pouvoir, les instituteurs ont vu leur sort s’améliorer un peu à partir de ce moment. Leur salaire, dit Rykov au congrès, « a monté de 6 roubles 33 copeks en octobre 1922 à 28 roubles en 1925 ; il est insuffisant, c’est absolument vrai, il faudra nécessairement l’augmenter, mais dans la mesure du possible et de nos moyens » (Pravda, 16 janvier 1925). Et l’on a vu que les retards dans le paiement des salaires duraient alors de longs mois. Les instituteurs gagnaient donc de 25 à 50 francs par mois jusqu’à 1924, quand ils les touchaient. Leur misère atroce a servi de thèmes à bien des discours ; Boukharine, notamment, signala dans un congrès en 1924 que des instituteurs étaient réduits à mendier sur les routes ; Lounatcharsky avait auparavant constaté leur indigence affreuse, des maladies en quantité, une mortalité excessive, la prostitution. Après le Congrès de l’enseignement de 1925, la condition. du corps enseignant n’a pas changé du jour au lendemain. Dans la Pravda du 27 juin 1925, on donnait comme cas caractéristique, et non occasionnel, celui d’une institutrice de la province de Samara qui, affamée, ne pouvant toucher deux mois de salaire en retard (18 roubles 50 par mois), n’obtenant plus de lait à crédit, était impuissante à assumer son service ; l’auteur fait allusion aux instituteurs vivant des « aumônes du paysan » et qui « brisés par la faim », quittent leur poste. À noter les 18 roubles 50 signalés en juin 1925, alors que Rykov parlait officiellement de 28 roubles en janvier : c’est toujours le procédé trompeur du prétendu salaire moyen, analysé au début.
D’après une enquête de février 1926, portant sur 88 budgets d’instituteurs, le gain moyen était de 37 roubles sur lesquels 68 % en salaire et le reste venant de l’exploitation d’un champ, ou des apports de la famille ; pour toucher son salaire, l’instituteur doit faire 10 verstes (kilomètres) à pied ou dépenser deux ou trois roubles pour louer un cheval (Pravda, 25 mars 1926). Un milliard et demi de roubles de salaires sont impayés en mars 1926 ; des instituteurs n’ont rien reçu depuis septembre ; et il leur faut enseigner dans des écoles sans feu, sans manuels scolaires… (Troud, 25 mars 1926). Chez les Kirghises, les instituteurs sont affamés ; du 1 octobre 1925 à février 1926, ils n’ont touché que deux mensualités de 26 roubles (Pravda, 28 mars 1926). « L’instituteur doit être élevé chez nous à un niveau où il n’a jamais été élevé, ni ne pourra l’être, dans la société bourgeoise ; cette vérité n’a pas besoin de démonstration » ; en citant ces paroles de Lénine, la Pravda dénonce encore les retards dans le paiement des salaires ; les instituteurs souffrent littéralement de la faim, manquent de vêtements, de chaussures (Pravda, 18 mai 1926). On manque d’instituteurs, mais il y en a 82.000 sans travail, signe d’excellente organisation (Pravda, 16 mars 1927). Le personnel enseignant subit des vexations de toutes sortes, de la part des autorités soviétiques locales : ici, on leur défend de danser la mazourka ; là, on interdit aux institutrices le mariage, pour leur éviter des enfants et ne pas avoir à leur accorder de congé (Troud, 17 mars 1927). Des institutrices sont persécutées par les fonctionnaires soviétiques au point que l’on doit signaler une série de suicides (Troud, 29 décembre 1928).
La condition des étudiants prolétaires n’est pas meilleure. Malgré une amélioration, elle était en 1925 « extraordinairement pénible » (que pouvait-elle être avant l’amélioration ?) ; « une inspection médicale a établi que sur la base de la sous-alimentation et de la fatigue, on remarque un grand pourcentage de malades et d’épuisés » ; leurs bourses vont de 8 roubles 50 à 20 roubles en général, mais tous ne l’ont pas (Pravda, 31 juillet 1925). « Notre aide aux étudiants est non seulement insuffisante à l’extrême, mais les place même sous une menace directe », écrit Lounatcharsky ; le budget minimum d’un étudiant, sans rien compter pour vêtements, chaussures, linge, literie, livres, ni cotisations multiples, devrait être de 27 roubles ; or la bourse ne dépasse pas la moyenne de 23 roubles (Pravda, 13 juin 1926). Une enquête médicale à l’Institut technologique révèle que sur 198 étudiants, deux seulement ne sont pas malades ; les autres ont deux ou trois maladies ; sous-alimentation et surpeuplement des dortoirs (Krasnaïa Gazeta, 18 mars 1926). De telles constatations sont courantes. En grande majorité, les étudiants vivent dans une noire misère ; leur logement ne dépasse pas 4 ou 6 archines carrés en moyenne, quand ils sont logés ; les foyers d’hébergement sont combles, beaucoup n’y trouvent pas place ; ils sont chargés de multiples obligations sociales qui leur prennent du temps sur leurs études ; pour gagner leur pain, ils se font veilleurs de nuit, portiers, coltineurs, balayeurs ; quel travail culturel sérieux peuvent-ils assumer dans ces conditions ? (Troud, 9 septembre 1926). En Ukraine, dans les villes, le logement n’est assuré qu’à 30 % des étudiants ; à Odessa, certains couchent dans les couloirs et les lieux d’aisances des maisons communes, les autres dans les rues, dans les gares, sur les quais (Troud, 9 octobre 1926). À Moscou : « Les étudiants vivent dans la saleté, à l’étroit, presque dans la rue » ; « le tableau de la vie des étudiants est si sombre qu’il exige l’intervention immédiate de toutes les organisations d’instruction publique » ; des étudiants tombent d’inanition ; leurs foyers sont immondes, pleins de punaises, de saleté, froids ; on y dort tout habillé ; impossible de travailler, d’étudier ; certains font 20 kilomètres par jour pour aller à l’institut agronomique ; beaucoup n’ont pas de paillasse et couchent sur la planche ; 1.500 sont sans toit, passent la nuit dans les gares, les rues ; la démoralisation, l’ivrognerie finissent par gagner ces malheureux (Pravda des J., 23 octobre 1927). « 3.000 étudiants sont sans logis à Léninegrad » (Krasnaïa Gazeta du soir, 26 novembre 1927). Les jeunes étudiants bien portants sont usés et vieillis en trois ans ; les ouvriers envoyés à l’Université renoncent en grand nombre aux études, la vie matérielle étant intenable ; 90 % des étudiants assument un emploi, en plus de leurs études qui leur donnent 14 heures de travail par jour en troisième année ; le niveau des études s’en ressent et certains mettent 10 ans à suivre un programme de 5 années : dans une seule grande École technique de Moscou, 1.000 ouvriers ou fils d’ouvriers renoncent à terminer leurs études (Pravda des J., 4 juillet 1928). Les étudiants des cours techniques du soir, ouvriers dans la journée jusqu’à 4 heures, étudiants de 6 heures à 10 heures du soir, travaillent 14 et 16 heures par jour, s’épuisent, ne peuvent ni se nourrir, ni dormir suffisamment, ni se cultiver, et se rendent malades sans s’assimiler leurs études (Economitcheskaïa Jizn, 21 mai 1929). Les étudiants de l’institut agronomique de l’Oural vivent dans un sous-sol humide, froid et sale en permanence, véritable tombeau ; sur 136 personnes abritées là, 102 sont sérieusement malades, 4 sont mortes en un an ; depuis six ans, ce lieu est reconnu inhabitable (Pravda des J., 20 juin 1929). À Léninegrad, faute de foyers et dortoirs, des étudiants couchent dans les salles de cours, les amphithéâtres, d’autres dans les gares, sous les porches des immeubles, dans des asiles de nuit (Krasnaïa Gazeta, 9 octobre 1929).
Le niveau d’instruction de la nouvelle génération est bien en rapport avec de telles écoles et universités, avec de telles conditions matérielles d’enseignement et d’étude. Les journaux relatent fréquemment des examens où la qualité des connaissances acquises se révèle sous son jour réel. Après cinq ans d’école, un élève compte l’Afrique dans l’Union soviétique ; un autre situe l’œil dans la cervelle ; plusieurs ignorent la date de la Révolution d’octobre, pourtant ressassée de toutes les manières ; tous croient que le but des syndicats ouvriers est la gratuité du chemin de fer pour les adhérents (Rab. Gaz., 17 mars 1926). Après quatre années d’études, les enfants ne savent pas bien lire et écrire, ne connaissent pas les règles élémentaires de l’arithmétique ; manque de livres et manque de calme ; les candidats aux grandes écoles sont d’une ignorance lamentable (Narodnoié Prosvechtchénie, janvier 1926). La culture générale dans les études secondaires baisse très sensiblement ; 11 à 25 % seulement des adolescents passent leurs examens d’admission avec succès ; la plupart des étudiants en lettres ignorent Pouchkine et Ostrovsky, Saltykov et Ouspensky, Tourgueniev et Tolstoï… ; un candidat croyait que la Chine et la Perse faisaient partie de l’Union soviétique (Isvestia, 3 novembre 1926). À un Congrès d’étudiants prolétariens, on a noté les réponses suivantes à des questions d’alphabétisme politique : Ford, dictateur de l’Espagne ; Hindenburg, président de l’internationale communiste ; Aristide Briand, empereur américain (Troud, 29 mars 1929). Beaucoup d’enfants d’ouvriers quittent l’école à demi illettrés (Pravda des J., 10 mai 1929). La majorité des élèves des Écoles supérieures sont recalés aux examens ; aux Ponts et Chaussées de Moscou, 250 sur 700 échouent pour commencer à l’écrit des mathématiques ; à l’École des Mines, disent les examinateurs, si nous avions maintenu les exigences habituelles, 90 % des élèves auraient été recalés (Krasnaïa Gazeta, 13 août 1929). Il suffit maintenant de parcourir la presse et même les publications soviétiques dites « sérieuses » pour constater la baisse verticale de l’instruction générale.
L’éducation pré-scolaire et post-scolaire est encore très au-dessous de l’école. Après avoir fait conter dans tous les pays et en toutes langues des histoires de crèches, de jardins d’enfants, etc., il faut avouer brutalement : « Les millions de pré-écoliers, enfants des ouvriers, poussent sans aucune surveillance, sans l’éducation nécessaire. Le réseau des institutions pré-scolaires est extraordinairement réduit ; il n’embrasse que 0, 58 % seulement des enfants. Les petits sont ou livrés à eux-mêmes et poussent dans la rue, ou, s’ils sont gardé, le plus souvent cela ne leur est d’aucune utilité, au contraire ils en sont corrompus… (Troud, 10 juillet 1929). Autrement dit, à peu près rien. Ce coefficient remarquable de 0, 58 % a paru également dans les autres journaux. Les clubs et les « coins rouges » ou « coins Lénine », destinés à favoriser la lecture et l’étude après le travail professionnel, sont dignes du reste : exiguïté saleté, manque de livres ou présence de livres illisibles, saouleries, jeux de cartes, disputes, dans une atmosphère empestée de fumée et d’alcool, voilà ce que note constamment la presse sur ces clubs et coins. Ce qu’elle n’indique pas, c’est l’inutilité malfaisante des oripeaux, emblèmes, portraits de « chefs » imposés, formules creuses et « mots d’ordre » vides sur pancartes ou bandes de calicot, qui non seulement gaspillent de précieux copeks soutirés aux travailleurs et des millions de roubles des budgets locaux, mais entretiennent le goût malsain de la mise en scène et l’illusion néfaste de l’apparence extérieure. Un club socialiste n’a pas besoin d’accessoires pour villages nègres mais d’un certain cube d’air, de propreté, d’aération, de lumière et d’éclairage, de silence, de tables et de chaises, de quoi lire et écrire, d’une bibliothèque variée et bien tenue. Il ne doit pas être non plus, par définition, un sanctuaire où les ouvriers viennent vénérer l’image d’un chef et que l’on montre aux fonctionnaires supérieurs ou aux visiteurs étrangers pour leur faire croire à l’existence d’un foyer de culture.
Un « coin rouge » de Bakou : pas un livre ; portrait de Lénine ; de vives couleurs ; c’est « un autel » où l’on peut faire ses dévotions à la mémoire du chef ; 2.000 roubles dépensés pour cela ; et fermé à clef ; « ainsi sont nos coins rouges » ; les usines rivalisent de dépenses inutiles en étoffes rouges, en encadrements de portraits, lampes électriques, etc., pour des « coins » morts ; très rares, celles où l’on puisse étudier dans les « coins » (Pravda, 3 avril 1925). Un club : il faut y apporter un parapluie, car il est sans toit ; une ou deux fois par semaine, ciné, mais des films détériorés et incompréhensibles ; il est toujours plein d’ivrognes ; on s’y injurie grossièrement, on s’y bat (Pravda, 27 octobre 1925). Dans le Donetz, écrivait Iaroslavsky l’an précédent, les clubs ouvriers englobent à peine 15 % des syndiqués (Pravda, 22 août 1924). C’est encore trop que si peu de clubs de cette sorte. Les « coins Lénine », sales, délabrés, aux murs couverts d’affiches en loques, avec quelques livres inactuels traînant dans la poussière, leur buste de Lénine drapé, éloignés des logements ouvriers, ne répondent en rien à leur objet (Zaria Vostoka, 19 mai 1926). Les clubs ne servent qu’à gaspiller de l’argent ; le désordre y règne et en chasse les ouvriers sérieux ; les cotisations infinitésimales sont le meilleur signe de la désaffection des travailleurs (Troud, 31 juillet 1928). Les clubs deviennent des foyers de corruption et de banditisme ; la prétendue « activité culturelle » n’existe que sur le papier ; un communiste qui se respecte ne va pas au club (Pravda, 13 août 1928). Selon les statistiques, les progrès culturels sont énormes ; mais toujours sur le papier seulement ; dans la réalité, on ne voit rien de tout cela ; ainsi, à Toula, grand centre ouvrier, les clubs sont minuscules ; une salle de 180 places pour les 14.000 ouvriers du bâtiment ; une grande usine a deux clubs pouvant à peine tenir le dixième de son effectif (sans parler des familles ouvrières) ; les « coins rouges » sont sales, sombres et vides ; si une commission est annoncée, on s’empresse de les garnir de journaux, de leur donner pour quelques heures un aspect présentable ; et tout cela coûte néanmoins beaucoup d’argent… (Isvestia, 30 mai 1929).
Même état de choses en ce qui concerne les bibliothèques. Iakovleva, Commissaire-adjointe à l’instruction publique, avoue la réduction du nombre des bibliothèques comme des « maisons de l’enfance » et juge « alarmants » les chiffres budgétaires pour l’enseignement (Pravda, 12 avril 1929). « Sur le front des bibliothèques (sic), notre situation est absolument défavorable… Notre retard sur le front du mouvement des livres nous atteint fortement », lit-on dans un appel officiel écrit dans un grossier jargon militaire quasi intraduisible (Pravda, 4 août 1929). Le plus grave, c’est la qualité des livres envoyés d’office dans le peu de bibliothèques existantes. Personne ne veut les lire, et avec raison : ce sont des répétitions de formules et délayages de poncifs déjà publiés chaque jour dans tous les journaux et revues depuis des années, imprimés et réimprimés sous divers aspects de brochures, recueils, volumes, œuvres choisies et œuvres complètes, de politiciens sans crédit moral ni prestige intellectuel qui, d’ailleurs, étouffent mutuellement leurs productions désespérément nulles au cours de leurs luttes intestines. Cela, tout le monde le pense en Russie mais aucun journal ne peut le dire, toute la presse étant étroitement soumise au Secrétariat du parti bolchévik, maître d’une censure rigoureuse et d’une police vigilante dont l’équivalent n’existe dans aucun pays du monde.
La Révolution d’octobre avait à son programme l’instauration d’une instruction publique générale, obligatoire, gratuite, polytechnique, égale pour tous. Dans la douzième année du régime, elle n’est ni générale, ni obligatoire, ni gratuite, ni polytechnique, ni égale. Les écoliers, enfants des ouvriers, des paysans travailleurs, des employés devaient recevoir gratuitement des fournitures scolaires, des livres et un repas chaud par jour. De tout cela, il n’est même plus question en rêve. La légende soviétiste peut faire état de quelques écoles, crèches, jardins d’enfants ou clubs modèles, édifiés et entretenus pour l’exhibition : elle ne lavera pas de sa culpabilité dans l’extension de l’ignorance et l’abaissement de la culture d’un grand peuple le parti qui monopolise toutes les responsabilités avec tout le pouvoir. Le sacrifice récent, comme bouc émissaire, d’un Lounatcharsky révoqué subitement de ses fonctions de Commissaire du Peuple à l’Instruction par une décision dissimulée en caractères microscopiques dans la presse, comme s’il s’agissait d’un acte presque inavouable, n’épuise pas le sujet. Et quand on lit maintenant dans les journaux soviétiques des articles précédés de titres de l’espèce de ceux-ci : « Le pays du socialisme doit être un pays sachant lire et écrire. Dans deux ans, il ne doit y avoir en R. S. F. S. R. (Russie proprement dite et Sibérie, sans l’Ukraine, le Caucase et les autres républiques fédérées) pas un ouvrier illettré » (Pravda, 31 août 1929), il est permis de juger la découverte tardive et de douter de la réalisation des promesses, surtout si l’on sait les méthodes en vigueur dans l’U. R. S. S. depuis la mort de Lénine pour la mise en pratique des résolutions les meilleures, et l’immense distance qui sépare en Russie les décisions théoriques des moyens de les appliquer.
L’ignorance, donc, dépasse elle aussi le sempiternel « niveau d’avant-guerre » dans la sixième partie du monde. Comment elle se traduit dans la vie courante, la statistique n’en donne pas idée. Le lecteur occidental comprendra mieux l’expression russe « puissance des ténèbres » en prenant connaissance de quelques faits ou épisodes de caractère non accidentel mais au contraire révélateur de la mentalité d’une partie très importante de la population.
Dans un village de Podolie, un habitant s’adresse au président du soviet pour se plaindre d’être délaissé par sa femme, unie non « légalement » à un nouveau mari. Le président fait venir devant le « rassemblement » général des villageois la femme et son nouveau compagnon ; elle explique sa résolution de ne plus vivre avec son premier mari qui la bâtonnait et son intention de faire enregistrer à l’état-civil son second mariage. Le président fait alors déshabiller complètement la malheureuse et son ami et les fait fouetter avec des orties par tous les membres du soviet devant tous les habitants (Pravda, 12 mai 1925). Le rédacteur de la Pravda rapporte l’histoire sans s’émouvoir ni s’indigner le moins du monde, comme s’il s’agissait d’un incident banal. Il se borne à une allusion littéraire à Saltykov-Chtchédrine.
Dans une campagne tout près d’Iaroslav, une paysanne passe pour sorcière, sans rime ni raison. Une autre paysanne est prise d’une attaque d’épilepsie, à la messe, et personne ne sait la soigner. Or, il se trouve que la seconde a touché le fichu de la première, rencontrée sur la route. De là, une relation de cause à effet vite établie. Une foule s’assemble et traîne la malade chez la pseudo-sorcière en exigeant guérison immédiate. La pauvre innocente se déclare impuissante, supplie qu’on la laisse. Peine perdue. Un singulier cortège se forme : sur une télièga (charrette primitive) conduite par deux moujiks repose le corps de la malade, et la « sorcière », le cou dans un nœud coulant, est tirée derrière, suivie de la population hurlante de trois villages ; la « sorcière » est fouettée avec un knout d’abord, longtemps et obstinément, puis avec une chaîne de fer jusqu’à évanouissement, puis jetée à la rivière, puis repêchée et jetée dans un bois. Son supplice a duré six heures. « Il ne s’est pas trouvé un seul individu sain pour la défendre » (Pravda, 24 mai 1925).
Tableau d’une fabrique de bottes de feutre, dans la province de Nijni-Novgorod : il y a 600 ouvriers, mais seulement de septembre à juillet, car ils s’en vont tous l’été aux champs ; ils sont tout à fait religieux et, aux fêtes locales de l’Église, deux ou trois fois chaque mois, en plus des autres jours fériés, un tiers seulement va travailler ; il n’y a pour ainsi dire pas de travail culturel ; depuis cinq ans, on construit un club mais il n’est pas encore terminé ; 10 % des travailleurs s’inscrivent pour les journaux, qui arrivent d’ailleurs très mal ; la grossièreté, l’obscénité, l’ivrognerie se donnent libre cours ; la jeunesse ne se distingue en rien des plus vieux ; aux promenades en commun du dimanche, les adolescents se battent… (Pravda, 7 juin 1925). C’est une fabrique au fond d’une province, certes, mais il y en a plus d’une dans ce cas.
Voilà qui donne quelque idée de la base humaine de l’U. R. S. S. Mais à plusieurs degrés au-dessus, dans l’échelle sociale héritée du tsarisme, le niveau intellectuel n’est guère supérieur. Sosnovsky a conté l’histoire caractéristique suivante : le tribunal rural d’un canton ou arrondissement (volost), ayant à trancher en 1922 un litige entre deux citoyens au sujet d’un partage de biens et objets mobiliers, et jugeant par contumace, prend une décision où sont invoqués d’abord les principes de la justice socialiste, puis énumérés les objets à répartir (chaises, montre, icônes, etc.) et prévoyant pour celle des parties qui ferait obstacle au jugement la peine capitale ; le 10 juin 1925, la commission agraire (!) de la province de Tver confirme cette énormité ; Sosnovsky souligne : en 1925, et à Tver, ville importante située entre les deux capitales ; le paysan menacé de la peine de mort se présente à la Tverskaïa Pravda, où on le tranquillise… (Pravda, 9 juillet 1925). L’aventure est d’aspect anecdotique mais trahit singulièrement, elle aussi, l’épaisseur des « ténèbres ».
Dans l’Oural, dans trois villages près de la ville d’Ijevsk, en juin 1928, trois cents paysans sont fouettés, on ne sait exactement par qui ni sous quel prétexte en lisant le récit révélateur du journal local : on dit que ce sont les koulaks les fouetteurs et les bedniaks les fouettés, à propos de haies mal entretenues qui auraient laissé le bétail des uns brouter l’herbe des autres, explication très suspecte car les koulaks sont mis en cause maintenant comme des loups-garous, à propos de tout et de rien. Mais la flagellation des 300 paysans votiaks, parmi lesquels des enfants de 14 ou 15 ans, n’est pas douteuse. Dans le canton, il y a 36 communistes inscrits au Parti, dont 23 titulaires, et personne n’a bronché (Pravda, 26 septembre 1928). Sur la Volga, dans la république de langue allemande, les koulaks (?) fouettent 85 paysans pauvres et plusieurs de ceux-ci en meurent (Pravda, 13 août 1929).
Les dirigeants du Parti communiste russe, gouvernement soviétique, ayant décidé une manifestation internationale pour le 1 août 1929, sous le nom de « journée rouge », le bruit se répandit dans la région d’Armavir que la nuit du 31 juillet au 1 août serait une « nuit rouge » dans le genre de la Saint-Barthélemy. Les communistes devaient couper la gorge à toute la population, sans merci. Des Chinois, en outre, étaient déjà campés non loin, avec des tentes aux sanglantes inscriptions. Cette rumeur, naturellement, était un nouveau coup des koulaks. Les cosaques agriculteurs de l’endroit crurent leur dernière heure venue et se préparèrent même, dans certaines fermes, au grand départ, revêtirent à cet effet des chemises propres, se dirent adieu en sanglotant. On cacha les enfants dans les granges, les coffres à blé, sous les foins ; on boucha hermétiquement les volets ; on se barricada. La nuit terrible se passa d’abord calmement, dans un silence de mort. Mais un gars plus curieux et hardi que les autres se risqua au dehors pour voir si les égorgeurs approchaient et, dans l’obscurité, se heurta à un congénère qui faisait exactement comme lui : pris de peur, tous deux poussèrent un hurlement sauvage. Alors, de toutes les isbas, des granges, des coffres à blé s’élevèrent des cris déchirants, des plaintes lamentables, une clameur d’épouvante couvrant même les lugubres aboiements des chiens. Cela dura jusqu’à l’aube. Personne ne périt. Mais pendant trois nuits encore, toute une partie de la stanitsa (agglomération de cosaques) ne put dormir. Quelque temps après, apprenant cette panique, les éléments avancés de la stanitsa vinrent expliquer « le sens de la journée du 1 août » (sic) mais il fallut s’y prendre à deux fois, personne n’ayant osé apparaître à la première réunion du seul fait qu’il devait y être question de la « nuit rouge » (Pravda, 30 août 1929).
Le plus intéressant, c’est que la Pravda trouve naturelle cette frayeur et en rejette la responsabilité sur les communistes du crû qui laissent le champ libre au koulak. On a l’habitude, en Russie, de ces incidents révélateurs. De même, on ne prête même plus attention aux traditionnelles batailles à coups de poing qui opposent à la campagne village à village et, hélas, à la ville, les ouvriers d’un quartier ou d’un arrondissement à ceux du quartier et de l’arrondissement voisins ; de courtes dépêches, dans les journaux, annoncent que les combats ont commencé en tel endroit, parfois qu’il y a déjà un mort ou des blessés ; la milice ne s’en mêle pas ; le Parti s’en lave les mains, les autres organisations de même ; les prolétaires peuvent à loisir se défoncer les mâchoires, se fendre réciproquement le crâne, s’estropier mutuellement. Un seul exemple : à Astrakhan, les luttes à coups de poings ont commencé, arrondissement contre arrondissement, quartier contre quartier ; les hostilités ont été ouvertes par deux arrondissements ouvriers, Elling et Troussovsky ; il y a des blessés de toutes sortes ; la milice se tait (Pravda des J., 4 avril 1928). De telles nouvelles ne se comptent plus. Les pauvres brutes prolétariennes, inconscientes et inéduquées, dont il s’agit sont censées « voter » à l’unanimité dans leurs réunions les thèses transcendantales et résolutions compliquées de toutes sortes que des fonctionnaires préposés à cette besogne ne se donnent même pas la peine de leur lire.
L’obscurantisme involontaire mais effectif du régime favorise la diffusion des superstitions religieuses et le développement des sectes mystiques. Dans les dernières années, on n’a pas pu éviter de remarquer le pullulement des sociétés et confréries chrétiennes d’espèces variées et les progrès considérables de leur propagande. Les campagnes et les publications antireligieuses officielles ne font que favoriser et renforcer les courants de mysticisme réactionnaire, par leurs méthodes irrationnelles de brutalité grossière et de violence factice. De tous côtés, on signale les succès des baptistes, des évangélistes, des frères de l’union paysanne, des adventistes, des molocanes, des belocrines, des trezvenniks, des frères d’Avvakoum, des tolstoïens, etc., en sus des diverses portions des Églises officielles. L’activité des sectateurs a grandi au cours de la dernière année et s’exerce déjà dans les fabriques, à domicile, et même dans les réunions convoquées par les athées, où les croyants apportent la contradiction ; 60 ouvriers d’une manufacture de Tver font partie d’une secte ; à Moscou, de jeunes communistes passent aux évangélistes (Troud, 7 mars 1928). Les baptistes imitent les procédés communistes et, parmi leurs images de saints, leurs « mots d’ordre » et placards illustrés, accrochent les portraits de Karl Marx et de Lénine (Rabotchaïa Gazeta, 24 juin 1928). Les églises ressemblent à des clubs ouvriers (mais mieux tenus) avec leurs « mots d’ordre » et placards ; cependant, elles sont pleines alors que les clubs sont vides (Pravda, 23 août 1928). Des communistes sont gagnés par la foi religieuse ; près de Kolomna, un secrétaire de cellule cotise à l’église ; une communiste de l’usine textile Lénine, province de Vladimir, passe aux baptistes ; les évangélistes obtiennent de beaux résultats à la fabrique moscovite Rose rouge, etc. (Isvestia, 25 août 1928). Les sectateurs et les koulaks, dit la Pravda, tiennent des réunions à part, dans la région de Novgorod, avant le « rassemblement » général des villages, pour faire échec au pouvoir (Pravda, 15 septembre 1928). Religieux et sectateurs imitent de plus en plus le Parti : à Nijni et à Sormovo, ils placardent des « journaux muraux », créent des cercles agraires, des « coins rouges », pénètrent dans les isbas-bibliothèques, se griment en « léninistes »… ; à Syzrane, un diacre recommande de suivre les enseignements de Lénine, après son prêche ; un cercle religieux de l’Oural se déclare « léniniste-religieux » (Isvestia, 25 décembre 1928). Les sectaires de tous rites se divisent le travail et se spécialisent ; les évangélistes envoient leurs partisans dans les usines pour y faire du prosélytisme ; « l’union de la fraternité paysanne » a des liens suspects au Japon (?) ; partout, les signes de l’action religieuse se révèlent (Troud, 26 mai 1929). Dans le Donetz, tous les gros centres industriels sont des foyers de renaissance religieuse ; rien qu’à Makéievka, il y a 13.600 sectaires, dont 4.600 jeunes ; à Staline, une seule maison de sectaires a catéchisé en deux ans 3.000 personnes ; ils font avec succès de la propagande chez les chômeurs, sur le thème : les communistes ne vous donnent pas de pain, Dieu vous en donnera, — et distribuent des secours ; ils gagnent une partie de la jeunesse et l’endoctrinent à des soirées musicales ; des jeunes filles leur servent de « pêcheuses » d’hommes (Pravda des J., 15 août 1929). Les baptistes cessent d’être une secte pour devenir un grand parti politique religieux ; à Poltava, près du Comité exécutif des soviets du district, ils occupent l’ancien temple luthérien ; dans la campagne environnante, ils organisent des chapelles avec chœurs et instruments à cordes et intéressent ainsi la jeunesse (Pravda des J., 22 septembre 1929). D’après la revue Jizn Iskousstva, les milliers de cercles évangélistes, adventistes, les communautés baptistes et molocanes créent des groupes artistiques, chantent l’Internationale en en modifiant le texte tout en lui conservant son allure générale et ses rimes, mènent des campagnes de propagande coïncidant avec celles du Parti ; ils ont cinq revues. D’après la Pravda, rien qu’en Ukraine le tirage des éditions religieuses atteint 4 millions d’exemplaires par an (10 avril 1928). Ajoutons que ce sont des imprimés répandus par persuasion et qui se lisent alors que la « littérature » communiste imposée par contrainte n’est pas lue.
Mais la déchéance collective la plus évidente et grosse de conséquences en U. R. S. S. est due aux ravages de l’alcool. Le tsarisme avait, au début de la grande guerre, supprimé la fabrication et la vente de la vodka (eau-de-vie de grains). Le régime soviétique les a rétablies à son « profit » et a légalisé l’alcoolisme, peu après la mort de Lénine, et malgré l’opposition clairvoyante de Trotsky, Racovsky et Kroupskaïa. En quelques années, les effets ont été catastrophiques. Le peuple russe se vautre de nouveau dans l’ivrognerie la plus bestiale.
La suppression de la vodka d’État n’avait pas aboli l’alcoolisme parce que les paysans ont appris à distiller eux-mêmes, au moyen d’alambics de fortune dont il sort un alcool de mauvaise qualité, la samagonka, colporté et bu en cachette. Mais cette saleté ne contaminait du moins que les paysans et le mal était limité par la surveillance et la répression, pouvait être de plus en plus réduit par des mesures appropriées, surtout d’ordre culturel. Avec la vodka soviétique, les ouvriers des villes ont été ravitaillés légalement en poison et la samagonka n’a pas cessé d’empoisonner les campagnes, sa distillation clandestine étant encore moins facile à réprimer depuis l’apparition de l’autre alcool. Les deux maux se superposent, contrairement à l’assertion de Rykov au Congrès de l’enseignement, suivant laquelle le meilleur alcool devait éliminer le pire (Pravda, 16 janvier 1925), confirmée par Semachko (Pravda, 3 décembre 1925) et par tous les porte-paroles officiels. Et la vodka soviétique alimente le budget d’État aux dépens des budgets ouvriers.
« Presque tous les ouvriers de nos usines s’enivrent », écrit un camarade de Tomsk ; « telle est la situation en province, mais elle n’est pas meilleure à Moscou » ; « on boit surtout les jours de paie » ; « les femmes et les enfants attendent à la sortie des usines pour attraper, chez les maris et les pères, une partie du gain » ; « les ouvriers, le sachant, tendent à se défiler et courent de la caisse au cabaret » ; au logis, où ils ne rentrent parfois que le soir du lendemain, les poches vides, c’est la misère, la faim, les disputes ; certains ouvriers se saoulent à l’usine même ; les fêtes des usines servent de prétextes à ignobles beuveries ; des ouvriers de tourbières, recevant leur compte après une saison de trois mois de travail éreintant, boivent tout sans rien acheter d’utile pour eux ou leurs familles ; « non seulement les sans-parti, mais les communistes s’enivrent, et la cellule ne prend aucune mesure » ; etc., etc. (Pravda, 20 août 1925). Près d’Ivanovo-Vosnessensk : « Le tableau de la caserne ouvrière de notre fabrique est sombre, inculte, et ivre ; tel il était avant la Révolution, tel il est resté dans beaucoup de coins reculés ; et pas seulement dans les coins reculés : ainsi, notre fabrique T. avec ses 8.000 ouvriers » ; les jours de fête, « saoulerie collective, querelles, chansons obscènes, jeux du couteau ; et des enfants sont là, et prennent exemple » (Pravda, 17 mars 1925). À la fabrique N. (Moscou), « 80 % des ouvriers s’enivrent » ; l’ivrognerie fleurit dans les cellules du Parti et des Jeunesses communistes (Pravda, 24 juin 1925). Correspondance de Tver concernant les déchargeurs du chemin de fer, plus d’un millier : « Tous leurs loisirs, tout leur salaire, ces travailleurs les dépensent dans l’ivresse » (Pravda, 11 novembre 1925). De Kalouga, on écrit : en juin, il se vendait 27.674 vedros d’alcool (1 vedro : 12 litres 29) et en août, déjà, 41.854, sans compter les vins, les liqueurs et le samagon ; « avec l’augmentation de la consommation de l’eau-de-vie s’est développé l’apachisme » (Rab. Gaz., 2 octobre 1926). « L’ouvrier de Toula boit en moyenne 15 roubles par mois » ; les quartiers ouvriers de cette ville offrent un spectacle désolant : des prolétaires inconscients vautrés sur la chaussée, des cris, des disputes, des vols, des bagarres au couteau ; « Toula ouvrière est dans les ténèbres : il n’y a pas de clubs dans les rayons ouvriers, et quand il y en a, ils ne répondent pas à leur but » (Rab. Gaz., 10 octobre 1926). Encore 15 roubles par mois, donc, à défalquer du « salaire moyen ». Et non seulement à Toula, mais dans toute l’Union.
En un an, Léninegrad a bu 1.819.980 vedros de vodka, sans parler de plus de 7 millions d’autres boissons alcoolisées ; il en est résulté une forte recrudescence d’apachisme (Krasnaïa Gazeta, 28 mai 1927). À l’usine textile de B., près de Moscou, tout le monde boit ; les pères cassent tout au logis, battent leurs femmes et leurs enfants ; des gamins de 8 ans s’enivrent, des enfants de 5 ans boivent déjà de la vodka, les maladies se propagent (Troud, 22 mai 1927). L’ivrognerie est une des plaies de la vie à la campagne ; dans tel village de la province de Tver, sur 60 feux, il y en a 50 où l’on fabrique de l’alcool frelaté (Krasnaïa Gazeta, 2 septembre 1927). Le même journal publie de nombreuses lettres d’ouvriers, retour de leur village après un congé, qui font toutes entendre la même note. « L’ouvrier dépense actuellement deux fois plus pour la boisson que pour le logement » ; le pourcentage de malades, d’aliénés et de décès d’origine alcoolique augmente rapidement ; à Léninegrad, on a arrêté dans la rue 95.000 individus pour ivresse publique, au lieu de 2.088 en 1923 ; à Moscou, même tableau ; (on n’arrête que pour tapage, ou incapacité de circuler) ; 80 % de ces ivrognes sont des ouvriers ; à Bakou, 20 % sont des communistes ; le rendement du travail baisse, de ce fait ; la Commission du Plan d’État prévoit une « progression » de 36 millions de vedros (1926-27) à 84 millions de vedros (1930-31) de vodka, ce qui indigne l’auteur de l’article ; de plus, il faut songer à la samagonka, dont la consommation a dû être en 1923, d’après des calculs approximatifs, de 15 millions de vedros (Le Bolchevik, n 19-20, 1927). « L’ivrognerie, aux excursions ouvrières, a pris au cours de cet été des proportions menaçantes. Rare celle où il n’y aurait pas eu d’ivresse, ni de scandale. Tous boivent : adultes et jeunes, etc. » ; suivent de lamentables exemples (Troud, 24 septembre 1927). L’ivrognerie fait des ravages effrayants dans la classe ouvrière, constate le même journal en publiant des lettres de Sormovo, Oriekhovo-Zouev et Briansk, grands centres industriels ; toujours les mêmes scènes, femmes qui font anxieusement le guet à la porte des ateliers, ouvriers qui battent leurs femmes et leurs enfants, etc. (Troud, 24 décembre 1927). Les coopératives sont les principales dispensatrices du poison.
Dans les thèses de Trotsky, Racovsky, Zinoviev, Kamenev et autres, citées déjà précédemment, on relevait en 1927, d’après les données du Plan d’État, les prévisions d’accroissement de la production et de la consommation de l’alcool de 227 % en cinq années, alors que celles des tissus seraient de 41 % seulement ; « la production de l’alcool s’avère donc, d’après le plan quinquennal, comme la branche industrielle dirigeante » ; « on prévoit donc la réalisation de la lutte contre l’ivrognerie, annoncée dans les thèses [officielles], en triplant momentanément la norme de consommation de l’alcool ». Cependant, il se formait en février et avril 1928, sous l’égide gouvernementale, une société anti-alcoolique, et l’on pouvait lire dans la Pravda du 10 avril 1928 : « L’alcoolisme et le socialisme sont incompatibles », signé : « Lénine ». Heureusement que Lénine a eu l’idée d’exprimer ce truisme.
25 % des malades nerveux des hôpitaux de Moscou, 50 % des suicides, 40 % des maladies vénériennes, 66 % des crimes, 74 % des actes d’apachisme ont l’alcoolisme pour origine ; « la part du budget ouvrier dépensée en alcool grandit d’une manière menaçante » ; le quart des produits vendus par la coopération en 1926-27 se compose de liquides alcooliques, alors que la viande ne représente que 10 %, le sucre 8 %, etc. ; « l’alcoolisme devient un danger menaçant pour toute l’édification du socialisme », dit Boukharine, un des responsables ; « en 1926, il a été bu de l’alcool pour plus d’un milliard de roubles » ; dans certaines entreprises, 14 % du salaire s’en va en alcool, parfois 17 % ; les absences injustifiées à l’atelier, le bas niveau de rendement du travail, la mauvaise qualité de la production sont dus pour une grande part à la vodka ; l’alcoolisme gagne les femmes et les enfants (Pravda, 24 avril 1928). Et parallèlement à la dénonciation platonique des ravages du fléau, la production et la consommation de l’eau-de-vie ne cessent de croître. Le budget escompte 865 millions de roubles de rentrées, grâce à l’alcool d’État. Le Gosplan établit ses prévisions de « développement du socialisme » en supputant les progrès de l’alcool, alors que le XV Congrès du Parti a décidé d’en réduire graduellement la production — s’indigne la Pravda (octobre 1928). Selon les données du Gosplan, dit la Rabotchaïa Gazeta au même moment, la consommation de l’eau-de-vie est passée de 387.450.000 litres en 1926-27 à 467.400.000 litres en 1927-28 et passera à 580.800.000 litres en 1928-29, à 713.400.000 en 1929-30 et à 826.400.000 en 1930-31, ce qui représenterait alors 5 litres 80 par tête d’habitant, enfants compris. Mais ces chiffres n’ont trait qu’à « l’alcool officiel », la rykovka comme on l’appelle en Russie couramment d’un terme flétrissant pour le bolchévisme, et ne tiennent pas compte du samagon, dont la production est évaluée approximativement par un des dirigeants du Conseil supérieur économique à 40 millions de vedros dans l’année, soit environ 500.000.000 de litres en plus. C’est donc une moyenne de plus de 8 litres d’alcool par habitant qu’il faudrait compter en 1931.
Les journaux ne cessent de dénoncer les effets du mal sans jamais s’attaquer à la source principale. (Seule, l’ « opposition » groupée autour de Trotsky a parlé sans crainte.) Une correspondance du Troud, relative à une localité de la province de Smolensk, résume bien les diverses manifestations que l’on trouve plus ou moins dans toutes les informations de ce genre : les ouvriers ivres tourmentent leurs femmes et leurs enfants ; on se bat dans les casernes ouvrières, on tire des coups de feu, on fracture les portes et les coffres, on vole, on pille ; les jours de paie, les ivrognes perdent leur gain aux cartes, jouent et perdent leurs souliers, leurs vêtements ; chaque partie se termine par une bataille ; en 1927, dans cette seule localité, 7 ouvriers se sont pendus ; les femmes boivent en foule ; les crimes se multiplient (Troud, 20 mars 1928). Dans bien des usines, les ouvriers arrivent ivres au travail (Rab. Gaz., 17 mai 1928). Les clubs ouvriers sont souvent transformés en ignobles cabarets (le Prolétaire, de Kharkov, 17 mars 1928). Sur 6 millions de prolétaires, dit Larine, il y a 400.000 alcooliques invétérés, subissant en moyenne trois arrestations par an pour ivresse publique (Pravda, 29 juin 1928). « Nous sommes noyés dans l’alcool », écrit-on de la campagne à la Pravda de Léninegrad, avec force détails navrants (2 août 1928). En Sibérie, les ouvriers même bien payés sont malheureux parce qu’ils boivent la plus grande partie de leur salaire ; les clubs sont des repaires d’ivrognes (Isvestia, 20 octobre 1928). À Serpoukhov, près de Moscou, les communistes s’enivrent comme les sans-parti (Pravda, 25 octobre 1928). À l’usine Dzerjinsky, les accidents augmentent de 3 ou 4 fois après la paie et s’élèvent ainsi à 40 par jour ; 73 % des absences non motivées sont dues à l’ivresse (Troud, 14 novembre 1928). À Moscou, on construit une nouvelle usine d’alcool, ainsi qu’à Léninegrad et a Koursk, alors que les fabriques existantes suffiraient à la production (Pravda, 28 novembre 1928). Au Comité central Exécutif des Soviets, en décembre 1928, Larine indique « qu’en un an, la milice a arrêté 2 millions d’alcooliques invétérés, se vautrant dans la rue, que la production de l’alcool engloutit environ 500.000 tonnes de grains, que la société anti-alcoolique n’est pas protégée par le gouvernement, mais se heurte au contraire aux autorités dont elle contrecarre les opérations commerciales ». Le même Larine, devant la même assemblée, estimait à 1 milliard de roubles la perte subie par l’industrie du fait des progrès de l’alcoolisme dans la classe ouvrière ; les deux grands centres culturels, Moscou et Léninegrad, boivent plus que les autres (Pravda, 5 décembre 1928 et jours suivants). À Saratov, une démonstration d’enfants proclame : — Nous sommes contre les papas ivrognes ; nous exigeons la possibilité de faire nos devoirs ; au lieu de vodka, qu’on achète des livres (Isvestia, 25 décembre 1928).
Tous ces ouvriers, ces communistes ou pro-communistes ravalés à l’abaissement dont la presse soviétique donne si fréquemment des illustrations, votent « à l’unanimité » de grandes thèses sur « le socialisme dans un seul pays », sur le déclin irrémédiable du capitalisme en Europe et en Amérique, sur le plan quinquennal de production en U. R. S. S., sur toutes sortes de grands problèmes complexes et ardus qui feraient hésiter des révolutionnaires cultivés et conscients, et condamnent implacablement avec la même « unanimité » tous les communistes assez hardis pour risquer la moindre critique de la politique officielle et des méthodes de gouvernement. Le prolétaire bien saoul, ayant détérioré sa machine, injurié son contremaître, assommé sa femme, meurtri son enfant, volé son voisin, écharpé sa voisine, vomi dans son logis « de la dimension d’un cercueil » et perdu au jeu sa culotte, s’en va « exiger » (sic) du trop bienveillant Bureau politique du Parti des mesures impitoyables contre Trotsky et autres « sceptiques » trop longtemps tolérés au nombre des vivants.
Cependant, la calamité gagne du terrain dans tous les sens. Une enquête de 1928 avait déjà révélé l’alcoolisation croissante de la jeune génération : à titre de sondage, deux écoles furent examinées, comptant 2.420 enfants de huit à seize ans ; 15 % des garçons et 14 % des filles s’enivraient, 14 % des garçons et des filles, en plus, buvaient souvent et beaucoup (Isvestia, 3 juin 1928). En 1929, on avoue l’impossibilité de réduire la vente de la vodka pour ne pas compromettre l’équilibre budgétaire, bien que l’ivrognerie se manifeste de plus en plus comme un danger public (Isvestia, 16 janvier 1929). On prévoit pour 1929 une consommation de 46 millions de vedros (sans compter le samagon clandestin) ; la dépense des consommateurs pour l’alcool est évaluée à 1 milliard et demi de roubles dans l’année (Pravda des J., 2 avril 1929). La consommation globale d’eau-de-vie a atteint l’an dernier, 75 % de celle d’avant-guerre dans les villes et 150 % dans les campagnes (le niveau de l’époque tsariste est donc très largement dépassé dans l’ensemble) ; l’expérience a prouvé que la vodka d’État n’éliminait pas la samagonka dont la distillation se développe (Pravda des J., 5 juin 1929). À Léninegrad, en une seule nuit, la milice a ramassé dans la rue 859 ivrognes, « chiffre record » (Krasnaïa Gazeta, 1 septembre 1929). La « direction de l’alcool » met en vente cette année 60 millions de litres de plus que la quantité permise, 540 millions de litres au lieu de 480 millions ; la société antialcoolique proteste… (Troud, 11 septembre 1929).
Voilà encore un petit détail passé inaperçu des faux « amis de l’U. R. S. S. », en tout cas dont on ne trouve pas trace dans leurs brochures icariennes.
Il a été question ici, spécialement ou incidemment, de la condition des femmes. C’est un signe qui ne trompe pas, quant au niveau d’une civilisation. Il vaut la peine de s’y arrêter. Les Isvestia notent de nombreux cas où les maris battent leurs femmes, parce qu’elles se mêlaient aux « élections » ; dans l’Oural, un secrétaire de cellule communiste rosse sa femme, « candidate » au soviet ; dans la province de Toula, un membre d’un bureau de soviet assomme à coups de barre de fer sa femme, « présidente » de ce soviet ; dans la province de Gomel, toutes les femmes d’un village sont battues par leurs maris, pour avoir tenu une réunion ; etc. (19 mai 1926). Il s’agit non d’accidents, mais de faits symptomatiques. (Nous soulignons les termes relatifs aux élections en attendant de montrer à quoi ils correspondent, au chapitre suivant). La Pravda, à son tour, dénonce les mauvais traitements infligés par les ouvriers à leurs femmes, en citant de nombreux cas ; les communistes y figurent en bonne place ; on évoque des drames où l’ouvrière succombe sous les coups de maris dégénérés, sans que les organisations, pourtant informées, interviennent (3 mars 1928). À Ivanovo-Vosnessensk, centre principal du textile, « le Manchester russe », « les femmes sont battues maintenant d’une façon à peu près générale » ; la Voix du tisseur ayant mené campagne contre cette habitude des ouvriers de frapper leurs compagnes annonce qu’elle a reçu une quantité de lettres confirmatrices (Pravda, 1 avril 1928). À la campagne, les mœurs sont restées barbares : la Bednota cite de nombreux exemples de brutes qui enferment leurs femmes, les rouent de coups, leur crachent au visage (22 juin 1928). Chez les Turkmènes, la révolution n’a pas aboli le commerce des femmes ; il faut au moins 60 roubles pour s’en payer une, mais les koulaks font monter les prix et les paysans pauvres font pression pour instaurer un « prix fixe », sans toutefois pouvoir retenir leur acquisition attirée par la spéculation des riches… (Pravda, 26 août 1926).
« L’héritage du passé », ici, est évident, mais la conservation de cet héritage maudit n’est pas moins évidente, sauf pour les voyageurs aveugles ou complaisants. Il est cependant une plaie hideuse de la société soviétique, apparue depuis la mort de Lénine, dont il faut faire la part des origines lointaines et des responsabilités présentes, l’antisémitisme, au développement chaque jour signalé dans la presse. Il y avait de l’antisémitisme autrefois en Russie, mais confiné dans des catégories très restreintes de la population ; la classe ouvrière n’a jamais été antisémite, pour ne parler que d’elle. Et surtout, on n’avait jamais vu trace d’antisémitisme dans les partis révolutionnaires et socialistes ou communistes. Or, depuis la renaissance de l’antisémitisme, manifestée vers 1925 et accentuée dans la suite, c’est le prolétariat qui est contaminé par cette forme de sauvagerie. Et l’expérience prouve qu’il n’y a pas d’antisémitisme sans complicité du pouvoir. Certes, l’antisémitisme est officiellement dénoncé, et puni sous ses aspects violents. Mais il en est de ce phénomène comme de bien d’autres en Union soviétique : on s’en prend formellement aux effets sans attaquer les causes et, selon l’expression courante là-bas, et valable pour l’alcoolisme et l’analphabétisme aussi, « on soigne les rhumes en entretenant les courants d’air ». Le chapitre sur la « dictature du prolétariat » éclairera cette formule.
Dans une usine de Léninegrad, deux membres du Parti bolchevik rassemblent des ouvriers autour d’eux et l’un se flatte d’avoir tué, de sa main, 900 Juifs sur le front polonais et regrette de ne pouvoir les exterminer jusqu’au dernier (Pravda de Léninegrad, 29 juin 1927 ou 1928, date mal imprimée sur notre exemplaire). « Jamais au cours de la Révolution nous n’avons remarqué, comme à présent, dans le Parti et les Jeunesses communistes une si forte infiltration d’antisémitisme », écrit Sosnovsky dans la Pravda (septembre 1927) et il cite comme extrêmement caractéristique une lettre d’un communiste (!) à un autre, justifiant « pour 50 % » (sic) le vieux mot d’ordre des Cent-Noirs : « Mort aux Juifs, vive la Russie ». La Pravda des Jeunesses communistes (23 décembre 1927) consacre une page entière à cette honte : l’antisémitisme ouvrier et communiste ; elle cite des cas où des ouvriers en traitent d’autres de « youpins » sans la moindre raison, leur refusent l’entrée des syndicats et, par conséquent, le droit au travail, et souligne que l’antisémitisme gagne des groupes entiers des Jeunesses communistes et des « pionniers », qui se livrent à des voies de fait sur des enfants et adolescents juifs. La Pravda (17 mai 1928) montre le développement de l’antisémitisme dans le Parti communiste : à Kiev, un communiste de haut rang refuse d’accorder du travail aux « youpins » ; ailleurs, des communistes frappent couramment les juifs ; à l’institut de l’économie nationale, on peut lire une inscription de communiste sur un mur : « Mort aux Juifs, vivent les soviets. » La Krasnaïa Gazeta (29 juin 1928 signale un communiste, dirigeant de coopérative, qui organise deux queues distinctes, celle des orthodoxes et celle des Juifs, et bat un vieillard de 70 ans qui proteste, et constate que la conduite de ce voyou, aidé du chef de la milice, est une provocation aux pogromes. Au club de l’usine Révolution d’Octobre, un jeune Juif, au bras paralysé par suite d’un accident du travail, est jeté à terre et à demi étouffé, avec l’approbation du président du comité de l’entreprise (Pravda, 28 juillet 1928). À Rostov, à Dniepropetrovsk, à Kazan, etc., des jeunes communistes insultent et rouent de coups leurs « camarades » juifs (Pravda, des J., 29 juillet 1928). Un livre de Gorev donne de nombreuses informations établissant que l’antisémitisme pénètre partout « au cours des dernières années » (Krasnaïa Gazeta du soir, 9 septembre 1928). Dans les mines du Donetz, les ouvriers juifs sont insultés et maltraités par leurs compagnons de travail qui sont souvent des communistes, des secrétaires de cellules ; des communistes déplorent ouvertement de ne pas pouvoir faire de pogromes ; des ouvriers mineurs juifs se voient refuser du travail, ou le logement, ou la carte syndicale, parce que juifs ; les comités communistes régionaux encouragent le mal par leur silence (Pravda des J., 18 novembre 1928). À la verrerie Octobre, près de Minsk, les contremaîtres insultent, persécutent et battent une ouvrière juive, la déshabillent, la fouettent, l’arrosent d’eau froide, en présence de tous les ouvriers et des communistes de l’usine, complices tacites (Isvestia, 16 novembre 1928). Trois des crapules directement mêlées à la persécution de cette femme sont membres du Parti bolchévik (Pravda, 15 janvier 1929). Le même numéro de ce journal cite plusieurs autres cas de brimades infligées à des travailleurs juifs dans diverses usines. L’antisémitisme progresse de plus en plus et le Troud (29 mai 1929) avoue enfin que ce n’est pas seulement une monstrueuse survivance du passé, mais un phénomène politique actuel.
L’importance de ce phénomène est attestée par des comptes rendus comme celui de la Pravda des Jeunesses, du 10 avril 1928, où l’on relate en détail l’affaire de l’institut géodésique de Kharkov. Là, un jeune rabfacovetz (étudiant ouvrier) juif a été tourmenté et traqué durant de longs mois par des communistes, sous les yeux de leurs camarades inertes ; on le réveillait la nuit à coups de règle sur la tête, on l’aspergeait d’eau froide, on lui piquait la plante des pieds avec les pointes d’un compas ; le souffre-douleur devint à moitié fou. Même tableau dans un foyer d’étudiants à l’autre bout de la ville, où un Juif est assommé et laissé à demi-mort par des brutes, dont les deux secrétaires de la fraction communiste. « D’aussi frappantes manifestations d’antisémitisme sont fréquentes dans les vouz » (établissements d’enseignement supérieur), dit ce journal, citant d’autres exemples. Au même Institut géodésique, des voyous piétinent le ventre d’une étudiante juive enceinte. À Belotserkov, il y a un groupe organisé de voyous chauvins antisémites. À Dniepropetrovsk, à l’institut des mines ; à Kharkov, à l’institut technologique ; en différentes villes d’Ukraine aux conférences estudiantines, l’antisémitisme s’exprime avec grossièreté et violence. L’assemblée générale de la cellule communiste de l’institut géodésique couvre les coupables et rit des victimes.
De tels « communistes » votent à l’unanimité (sic) toutes les résolutions que leur envoie le comité du Parti de leur rayon, lequel les reçoit du comité du Parti de la ville, lequel les a reçues du comité du Parti de la province, lequel les tient du Comité central du Parti, lequel ne fait que transmettre ce qu’il reçoit du Bureau politique et du Secrétariat du Parti.
Après cela, ce n’est pas sans étonnement qu’on peut lire, sous la plume de Maxime Gorki dans la Pravda (26 septembre 1929) : « Est-il possible de croire aux affirmations malveillantes de la presse des émigrés, selon lesquelles les communistes eux-mêmes sont contaminés d’antisémitisme ? » Gorki fait donc semblant de ne pas regarder la presse soviétique ? Il s’agit évidemment d’une ruse de style, car l’article se termine sur les phrases suivantes : « Il ne peut être question de se demander s’il faut combattre les antisémites. Il y a deux questions à poser : les combat-on suffisamment et assidûment ? et comment sied-il de les combattre ? » Ces questions sont demeurées sans réponse et le resteront, dans le cadre du système politique actuel. Car il est impossible de les résoudre sans aborder le problème du régime édifié, après la mort de Lénine, sur la puissance des ténèbres.