‹ Vers l’autre flammeChapitre 5 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 04

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 04

Nous arrivâmes à Moscou par une belle matinée. En gare, rien qui prouvât, de la part du gouvernement, la moindre des attentions dues à un grand ambassadeur, fût-il en disgrâce. Ainsi, par exemple, pas même une voiture, non pas une de ces luxueuses limousines qui promènent la racaille bureaucratique et dans lesquelles je devais tant rouler moi-même, mais un quelconque tacot. Rien. Et la main de l’ancien président du Conseil des Commissions du Peuple de l’Ukraine, qui avait signé tant de documents à Gênes, à Londres et à Paris, n’y fut serrée par personne.

Le garde du corps de Rakowsky, un Letton aux proportions athlétiques et fort intelligent, alla chercher un taxi, pendant que les tovarichtchi photographes-reporters braquaient sur nous leurs objectifs.

Christian ne s’y prêta point.

— Pourquoi t’esquives-tu si méchamment ? lui dis-je. Ils font cela pour gagner leur croûte.

— En l’occurrence, ils ne savent pas ce qu’ils font, me répondit-il. Je leur épargne une gaffe et quelques plaques gâchées.

En attendant que l’institution dont j’étais l’invité, Voks, s’occupât de me trouver un gite, j’accompagnai Rakowsky à Sofijskaia nabiérejnaïa, où est la résidence des diplomates, un imposant palais, autrefois demeure d’un roi du sucre.

— Tu n’y seras pas si mal logé ! m’écriai-je. en y entrant.

Mon ami se contenta de sourire. Voyait-il venir déjà les marécages d’Astrakhan, qui devaient sous peu ébranler sa santé pour le reste de sa vie ?

On nous mena droit à la salle à manger, où le bon thé que j’aime, accompagné du copieux petit déjeuner russe, ne tarda pas à nous être servi. Puis, Rakowsky m’introduisit dans un somptueux salon. C’est là que je vis surgir d’une chambre attenante, un homme gros et court, à la démarche nonchalante, au visage placide, mais dont les yeux incolores me fixaient d’une manière pénétrante. Il était en savates, sans faux-col et portait une veste et un pantalon de quatre sous. Je le pris pour un domestique.

— C’est Litvinov, me chuchota Christian. Sa femme donne des leçons pour vivre.

Je sentis monter en moi une profonde admiration, celle même à laquelle mon cœur était déjà préparé par tout ce que j’avais entendu dire de l’austérité de mœurs des chefs bolcheviks, laquelle — qu’on ne se méprenne pas ! — a été réelle à un degré inconnu aux hommes d’état bourgeois et, jusqu’à un certain point, le demeure.

Je lui fus présenté. Nous nous serrâmes les mains. Et ce fut tout. Certes, rien d’autre ne pouvait être, mais ces diplomates, qui savent combien de fois par jour boivent tels de leurs collègues des antipodes, ne savent pas assez quels cyclones d’amour ils déchaînent dans l’âme d’un homme de la rue quand ils répondent à un Chamberlain ce que, justement, Litvinov devait, un jour, lui répondre à Genève :

— Vous, les bolchéviks, vous ne pensez qu’aux vauriens qui vous écoutent.

— Parfaitement. Ce sont les intérêts de ces vauriens-là que nous voulons servir !

C’était à peu près cela. Et c’était du plus authentique bolchevisme. Pourquoi ne pas y mêler alors un peu de chaleur, quand on est homme si grand et si simple ? Le vaurien n’a pas que ventre. Il a été écrit que seul Lénine devait être ce psychologue-là.

Pendant plus d’une heure, j’assistai, comme un étranger, à leur colloque froid, et m’y suis mortellement ennuyé. Pas un signe sur leur visage qui pût trahir la moindre fraternité. Deux machines idéalistes, férues de précision. Qu’apporteront-elles au monde ?

Du pain ?

L’impitoyable tenaille de la vie à toute vapeur mord toujours plus le pauvre cœur humain. Entre le cri rauque de l’homme d’outre-Atlantique, qui veut seul vivre, et le vagissement métallique du bébé féroce, qui veut seul vaincre, plus de place pour le rêve. Ni pour l’amour. Ni pour la pitié.

Tu es avec moi ou contre moi, mais ne te mets pas dans mes jambes ! C’est la lutte finale qui engloutit tout, les moyens et le but.

Il faut marcher ; il le faut bien.

Je marche. Avec le bébé féroce. Mais je n’arrêterai pas un instant de lui hurler dans l’oreille que le monde attend de lui Justice, non Victoire.

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