Volume 3 · 06
La Constitution soviétique, expression légale de la dictature du prolétariat, est un document subversif dans l’U. R. S. S. d’aujourd’hui. Plusieurs milliers de communistes et d’autres révolutionnaires sont actuellement dans les prisons, camps de concentration et lieux de déportation pour s’être réclamés de ses principes ou avoir voulu user des droits de citoyens qu’elle leur reconnaît. Ce n’est pas le premier exemple historique d’une Constitution non respectée de ceux qui ont charge de l’appliquer. Mais c’est certainement un cas unique de Constitution n’ayant rien de commun avec le régime dont elle est censée définir les institutions.
Ce singulier état de choses n’a pas été instauré d’un coup. Il s’est établi graduellement depuis la maladie de Lénine et relativement cristallisé par étapes successives après la mort du fondateur de la « République socialiste fédérative des Soviets » Il ne durera pas toujours mais il est l’état de fait au moment où nous sommes et il importe de le connaître si l’on ne veut pas être surpris par le cours des événements futurs.
En principe, tous les habitants de l’U. R. S. S vivant de leur travail sans exploiter le travail d’autrui sont citoyens, électeurs et éligibles, ont le droit d’expression et de réunion. En fait, sur les 150 millions et plus de Russes et allogènes de l’Union, un seul individu jouit de tous les droits et tous les autres assument tous les devoirs.
Cet exclusif citoyen complet, c’est le Secrétaire général du Parti communiste.
L’U. R. S. S. comprend deux grandes catégories d’individus : les membres du Parti communiste et les « sans-parti ». Seuls, les communistes ont, à des degrés divers, quelques droits non définis, variables en quantité et qualité selon la position des citoyens en question sur l’échelle de la hiérarchie. Un communiste a moins de droits que son camarade placé immédiatement au-dessus de lui par les fonctions et plus de droits que celui du dessous. Mais il a toujours plus de droits qu’un « sans-parti », lequel en est complètement dépourvu, sur le plan des affaires vitales de la cité ou du pays.
Les « sans-parti » ont seulement le droit d’approuver tout ce que dit, tout ce que fait l’unique parti de l’U. R S. S. Toute désapprobation, explicite ou même implicite, toute critique fût-elle la plus timide ou la mieux fondée, voire tout silence passible d’interprétation arbitraire, mettent le « sans-parti » sous le coup de l’accusation de « contre-révolution » avec les conséquences fâcheuses qu’elle comporte, depuis la perte du travail, donc du pain quotidien, jusqu’à la déportation en Sibérie ou l’emprisonnement illimité.
Parmi les « sans-parti », il y a deux sortes de gens : les « sympathisants » et les autres. Pour être « sympathisant », il n’est nul besoin de sympathiser avec le communisme : il suffit de le déclarer, de faire semblant, puis de prendre garde à ne pas se laisser surprendre en flagrant délit d’hostilité ; en échange de son apparence de sympathie, le faux sympathisant reçoit de petites facilités dans la vie courante, pour le travail ou le logement, et ce sont des avantages appréciables si l’on se rappelle les conditions du travail et du logement décrites avec objectivité dans les chapitres précédents. En outre, le sympathisant, réel ou supposé, peut être choisi par les communistes, s’il fait preuve de docilité exemplaire, comme figurant sur les listes de « sans-parti » destinées à être « élues à l’unanimité » aux réunions « d’électeurs » ; dans cette éventualité, il devient membre d’un ou plusieurs « soviets » ce qui, en certains cas, peut procurer quelques agréments.
Les assemblées d’électeurs se tiennent dans les entreprises et nul n’y peut participer ailleurs que dans celle où il est inscrit ; et seul, le comité local du Parti, soit directement, soit par l’intermédiaire d’une « cellule » communiste ou du comité d’entreprise à ses ordres, a le pouvoir et les moyens effectifs de convoquer une réunion ; ainsi, tout participant est connu ou facile à identifier par l’administration de l’entreprise et le personnel communiste ; nul ne peut ouvrir la bouche ou lever le nez sans être immédiatement tenu à l’œil et la moindre manifestation non conforme aux « mots d’ordre » officiels entraîne les conséquences voulues par les fonctionnaires du Parti. Le bureau de la réunion, communiste ou choisi par les communistes, est ainsi « élu » à l’unanimité, l’ordre du jour et les résolutions ou les listes de candidats dressées par le Parti sont nécessairement « votées » de même. Le pseudo-vote a lieu à mains levées, sur formulation du président suivie de la question sacramentelle : « Qui est contre ? » Si le sujet est important, il est impossible de voter contre sans risquer sa place, donc son pain, et par suite très souvent son logis car les maisons dépendent de l’entreprise. Étant donné l’ampleur du chômage et la gravité de la crise du logement, chacun se gare du danger en s’abstenant de contredire. Quand cette perspective ne suffit pas pour refouler l’hérésie, il y a des moyens plus directs et énergiques, dont nous parlerons bientôt. L’unanimité dite « cent pour cent » est donc assurée. À la campagne, les choses sont légèrement différentes : la base électorale étant plus éloignée du « sommet » suprême « élu », avec interposition de plusieurs degrés de suffrage de plus qu’à la ville (voir plus loin), et l’intérêt du paysan se portant de préférence sur les affaires locales, la surveillance et la pression y sont moins fortes, et d’ailleurs le nombre des communistes ruraux n’y suffirait pas ; l’immense proportion des illettrés et des alcooliques limite encore les velléités d’initiative ; plus une assemblée ou congrès a d’importance par la compétence territoriale, plus le contrôle communiste se renforce pour ne rien laisser au hasard.
On a vu qu’à la campagne, personne parmi les non-communistes ne tient en général à faire partie d’un soviet car celui-ci a pour seule mission de lever l’impôt et les recrues, corvées pénibles s’il en fut ; ce sont plutôt les paysans aisés qui ont intérêt à pénétrer au soviet pour s’octroyer des exonérations et faire marcher les pauvres. Dans les gros bourgs, et les villes petites et moyennes, le soviet une fois « élu » ne se réunit pour ainsi dire jamais ; c’est le « bureau » qui fonctionne ; le titre de député ne tire donc guère à conséquence ; on cite même des circonstances assez fréquentes où, la liste des membres du soviet étant perdue, les singuliers « députés » sont, de ce fait, introuvables car la plupart ignorent même le grand honneur qui leur est accordé ; ou bien, un Ivanov étant inscrit sur la liste, dressée par un comité Parti, mais sans indication de prénom et de Patronymique, il est impossible de discerner l’Ivanov dont il s’agit parmi les douzaines d’Ivanov qui peuplent immanquablement toute agglomération. Dans les grandes villes, le soviet se réunit très rarement, en une sorte de meeting de propagande ou d’agitation, pour approuver obligatoirement « à l’unanimité » son Comité exécutif et son Bureau, désignés l’un et l’autre par un comité du Parti ; le député au soviet, loin d’en éprouver une fatigue supplémentaire, a la chance d’avoir ainsi quelques prétextes pour quitter l’atelier, griller des cigarettes dans les couloirs du soviet, et de recevoir de la « littérature » officielle gratuitement, d’avoir une carte de circulation sur les tramways, et autres prérogatives de même envergure.
Les « sans-parti » non catalogués comme sympathisants par les comités du Parti auxquels ils ont couramment affaire, selon le lieu de travail ou le domicile, ont le droit d’exister au niveau matériel déjà décrit, dans la mesure où ils ont la chance de n’être pas chômeurs et d’avoir un logis « de la dimension d’un cercueil ». Et à condition de s’abstenir rigoureusement de toute intervention dans la politique, sauf pour applaudir sans réticence aux décisions du pouvoir.
Les membres du Parti se subdivisent, à leur tour, en plusieurs catégories. Il y a une sorte de prolétariat du communisme, les adhérents humbles et obscurs adonnés aux besognes ingrates ; une classe moyenne, répartie dans les postes modestes mais au travail moins pénible et mieux rémunéré ; une bourgeoisie, assumant les fonctions relativement importantes dans l’économie et l’administration ; une aristocratie, monopolisant les charges politiques et les responsabilités ; une petite oligarchie, enfin, où se recrutent les gouvernants de fait qui ne sont pas toujours les gouvernants de nom, entourant le « sommet » (sic) de la hiérarchie communiste, représenté par le Secrétariat du Parti.
Chaque catégorie de communistes doit obéissance passive aux catégories superposées au-dessus d’elles ; en revanche, elle peut l’exiger des « couches inférieures » ; le dernier étage se rattrape sur les « sans-parti ». Ainsi, tout communiste détient une parcelle de puissance publique, à exercer sur plus petit que soi. C’est ce qu’on appelle officiellement d’un terme impropre : la « dictature du prolétariat ». Nul n’est autorisé à douter de son supérieur ; chacun est tenu, au contraire, de se critiquer soi-même et de critiquer ses égaux et ses inférieurs. C’est ce qu’on appelle « l’autocritique ». Ainsi, le Secrétariat du Parti est au-dessus de toute atteinte.
Pour être membre du Parti communiste, il n’est pas nécessaire, depuis la mort de Lénine, d’être communiste. Il est même préférable de ne pas l’être. Un communiste authentique a le choix entre le silence et la prison ou la Sibérie. Un faux communiste vit plus ou moins confortablement dans ses fonctions en laissant vivre le Secrétariat du Parti.
Il existe en U. R. S. S. incontestablement quelques milliers, sans doute plusieurs dizaines de milliers de communistes, d’intention ou réellement conscients : mais ils ne sont pas, pour la plupart, dans le Parti. Sauf ceux qui sont déportés en Sibérie, au Turkestan, voire dans la zone de l’Océan Glacial, ou internés dans les camps de concentration, les « isolateurs », les prisons, et dont le nombre exact est difficile à établir en raison du secret de la répression des idées révolutionnaires, il y en a dans les usines et les institutions soviétiques, discrets et prudents, attendant l’heure de pouvoir exprimer impunément une opinion. Il en est aussi, comme nous l’avons dit, dans le Parti, mais également silencieux et circonspects, évitant de révéler leurs convictions pour ne pas se sacrifier sans raison suffisante.
Le Parti comptait, au 1 octobre 1928, 1 million 360.469 membres ou « candidats » (stagiaires non encore admis définitivement) ; d’après ses statistiques, entraient dans ce nombre 570.171 ouvriers, 169.624 paysans, 479.579 fonctionnaires et employés, et 141.095 « divers », c’est-à-dire intellectuels, techniciens, artisans, etc. (Annuaire statistique, Moscou, 1929). Tous ces ouvriers sont membres d’un ou plusieurs comités, à la fabrique ou au logement, d’un ou plusieurs soviets dans la région où ils habitent, d’un ou plusieurs comités, conseils, commissions de syndicats ou de coopératives, ou de ces organisations « volontaires » dont nous avons parlé au chapitre des salaires. Tous ces paysans sont membres de leurs soviets locaux, cantonaux, régionaux ou provinciaux. Tous ces « divers » sont membres de « l’appareil » administratif, économique ou politique de l’État. Tous ces 1.360.469 communistes attitrés sont donc des rouages de la machine gouvernementale soviétique. Ils constituent la principale catégorie sociale privilégiée du régime.
Au point de vue politique, c’est une sorte de patriciat, monopoleur de l’autorité. Au point de vue économique, il en va quelque peu différemment : les communistes ont cet avantage d’être, à quelques exceptions près, assurés contre le chômage et mieux payés, mieux logés que la masse, sans toutefois pouvoir accumuler ouvertement de capitaux ; le Parti a fixé à 225 roubles par mois le maximum de salaire de ses membres, alors que le prétendu « salaire moyen » des travailleurs est trois fois moindre sur le papier et au moins cinq fois plus petit en réalité, comme nous l’avons établi ; mais en plus de ces 225 roubles théoriques, les communistes peuvent bénéficier de suppléments importants, sous forme de logements décents, de frais de représentation, de places dans les maisons de repos habitables, d’allocations pour missions, voyages en service commandé, etc. ; et l’on a vu que les écrivains ou collaborateurs occasionnels de journaux et revues pouvaient se faire des appointements de quelque 600 roubles mensuels et plus. Le demi-million d’ouvriers comptés par la statistique est privilégié à l’usine ou à l’atelier et à la maison d’habitation ; c’est pourquoi il existe ; la carte de membre du Parti représente une sorte d’assurance sociale ; elle est recherchée par nécessité alimentaire et besoin de sécurité relative ; son détenteur conservera plus facilement sa place dans l’entreprise, sera plus difficilement expulsé de son logement ; sans oublier l’avantage de procurer quelques apparences de droits civiques.
L’importance numérique du Parti n’a présentement rien de commun avec l’influence de la pensée communiste dans le pays. Le difficile, pour le Parti, n’est pas de trouver des recrues mais au contraire d’en refuser. Pendant une période donnée, approximativement jusqu’à la disparition de Lénine, la qualité de communiste impliquait des devoirs et des sacrifices ; depuis cinq ans, elle entraîne surtout des avantages et des profits. Le chiffre de 1.360.469 pourrait être aisément multiplié par dix, ou divisé par vingt, sans que le nombre de communistes à proprement parler augmente ou diminue : il suffirait d’une décision du Secrétariat du Parti.
Àpart cette quantité fictive de communistes, il y a l’organisation des Jeunesses dites « communistes et léninistes », comptant environ 2 millions d’adhérents, parmi lesquels quelques milliers de vrais communistes d’intention, de bonne volonté, et quelques centaines de communistes conscients. La quasi totalité se compose d’adhérents privés de la liberté de ne pas adhérer et ne savent rien des principes du communisme. Ces enfants et adolescents sont pratiquement acculés à entrer dans la seule organisation politique légale à côté du Parti, antichambre du Parti, filière conduisant aux privilèges du citoyen. Comme comsomols, ils peuvent être « élus » dans les soviets, les comités de syndicats, d’usines, de coopératives, de maisons, situations procurant de menus avantages tant pour le travail que pour le logement ; ils ne risquent guère le chômage, dans un pays où chacun tremble de perdre son emploi, son pain ; ils bénéficient de divers passe-droits, réductions de prix, etc., pour les excursions collectives, la visite des musées, les manifestations sportives, les réunions et défilés ; enfin, ils ont pratiquement le droit de marcher sur les pieds des 150 millions de « sans-parti », comme leurs aînés du grand Parti.
Dans toutes les « affaires » qui ont illustré la chronique scandaleuse du régime depuis cinq ans, les communistes attitrés et les comsomols tenaient le premier rang, qu’il s’agisse d’actes arbitraires, d’abus de pouvoir, de dilapidation des fonds publics, de violences sur les femmes, de brutalités contre des enfants, d’antisémitisme agressif, de concussion, de débauche. De temps en temps, le Secrétariat du Parti ordonne une épuration destinée à le débarrasser des mauvaises têtes, des critiqueurs, des mécontents (car il s’en trouve toujours par renouvellement et les exclusions permanentes n’en viennent jamais tout à fait à bout), et par la même occasion, on élimine un certain nombre de voleurs et d’assassins de variétés diverses. Mais pour un de pincé, il en reste des dizaines et des centaines. Et l’on comprendra pourquoi, en connaissant mieux le mécanisme du régime.
La Constitution prévoit l’élection de « soviets », c’est-à-dire de conseils de députés des ouvriers, des employés, des paysans, des soldats, des travailleurs de toutes catégories, dans chaque localité, par tous les citoyens salariés ou vivant de leur travail sans exploiter personne, sans distinction d’âge, ni de sexe, ni de nationalité originelle. Les soviets locaux élisent leurs délégués aux Congrès des soviets cantonaux, ceux-ci aux Congrès des soviets de districts, ceux-ci aux Congrès des soviets de province, ceux-ci aux Congrès des soviets de la République fédérée, ceux-ci au Congrès des soviets de l’Union. Celui-ci élit — toujours sur le papier constitutionnel — le Comité central exécutif de l’Union. Ce Parlement théorique est donc, en principe, issu d’une élection au septième degré. Il n’y a pas d’exemple au monde de suffrage aussi indirect, là où existe une constitution plus ou moins démocratique bourgeoise. Le Comité central exécutif de l’Union désigne un Conseil des Commissaires du Peuple, un Conseil de l’Union, et un Conseil des nationalités. En outre, le Congrès des soviets de chaque République fédérée élit un Comité central exécutif de cette République, lequel désigne à son tour un Conseil des Commissaires du Peuple. Enfin, chaque soviet de village a un præsidium ou bureau, chaque congrès de soviets élit un comité exécutif dans chaque canton (volost), dans chaque district (ouyezd), dans chaque province (gouberniia). Les soviets de ville envoient leurs représentants directement au Congrès des Soviets de la province, sans passer par le canton ni le district. Pour comprendre quelque chose à cette pyramide de soviets, de congrès, de comités et de conseils, il faudrait avoir sous les yeux un dessin schématique. Nous nous abstiendrons d’en donner un ici, pour la raison qui va suivre.
En fait, les élections et députations ne se passent nullement comme il est prévu dans la Constitution. La moindre tentative de mettre en application les dispositions constitutionnelles serait punie sévèrement. Voici comment les choses s’accomplissent en réalité :
Le Secrétariat du Parti, produit de circonstances historiques dont nous n’avons pas à étudier ici l’origine mais que nous constatons comme un fait, choisit les « délégués » au Congrès du Parti et leur fait désigner, au sein du Congrès, une Commission spéciale sélectionnée qui dresse la liste des membres du Comité central et celle de la Commission centrale de Contrôle, lesquelles sont « élues » à l’unanimité. Il ne peut en être autrement car tous les « délégués » étant choisis par le Secrétariat, ou par des fonctionnaires déjà choisis par le Secrétariat, ils désignent une Commission conforme aux intentions du Secrétariat et la Commission établit les listes pour le Comité central et la Commission centrale de Contrôle conformément à la volonté du Secrétariat. Une fois « élus » de la sorte, le Comité central désigne à son tour son Bureau politique (politbureau) et son Bureau d’organisation (orgbureau), chargés de travailler à sa place, car il ne se réunit presque jamais. La Commission centrale de Contrôle choisit de son côté son Bureau, qui se substitue à elle pour opérer car on la réunit encore moins que le précédent. Ces trois Bureaux permanents sont composés selon les ordres du Secrétariat. Le Bureau politique commande aux deux autres : c’est le gouvernement effectif de l’U. R. S. S. Pratiquement, il se confond avec le Secrétariat. Avant la mort de Lénine, le Bureau politique disposait du Secrétariat. Depuis la mort de Lénine, le Secrétariat dispose du Bureau politique. Le Secrétariat est formellement le fondé de pouvoirs du Bureau politique, mais celui-là gouverne chaque jour alors que celui-ci prend des décisions une fois par semaine. Le Secrétariat, agissant au nom du Bureau politique, et se servant de son Bureau d’organisation et de divers services, dont l’outchraspred (bureau de répartition des membres du Parti), désigne directement ou indirectement les comités principaux et secondaires du Parti dans les Républiques fédérées, dans les régions et provinces, dans les centres urbains et leurs arrondissements, dans les districts, les cantons, les villages. En règle générale, le Secrétariat peut compter sur chacun des comités du Parti pour composer au mieux de ses vues les comités placés au-dessous d’eux, mais il intervient lui-même sans intermédiaires quand cela lui semble nécessaire, répartit ses agents politiques aux postes principaux, corrige les désignations malheureuses, révoque et nomme des secrétaires de comités à tous les échelons de l’armature. Pour assumer cette besogne, le Secrétariat dispose, dans ses bureaux de la Staraïa Plochtchad à Moscou, d’un personnel de 1.200 fonctionnaires et employés spéciaux. La Commission centrale de Contrôle, ou plus exactement son Bureau, placée au sommet d’une superposition de commissions de contrôle de localités, de cantons, de districts, de provinces et de républiques, inspecte l’ensemble en se servant de ses commissions inférieures et réprime toute velléité de non-conformisme. Enfin, chaque comité du Parti impose aux « cellules » et aux « rayons », organisations de base, les secrétaires et les bureaux qui sont, selon le langage politique russe, « dans la ligne », c’est-à-dire aveuglément dociles aux décisions supérieures.
L’ensemble constitue une pyramide de secrétaires, de bureaux, de comités et de commissions, avec le Secrétariat général pour « sommet », parallèlement à la pyramide soviétique décrite. À chaque organisme de « l’appareil » des soviets correspond un organe de « l’appareil » du Parti. Mais c’est celui du Parti qui ordonne et celui des soviets qui exécute. Et cela pour la simple raison que tout organisme soviétique est nommé par l’organe communiste territorialement correspondant. Dans toute assemblée chargée d’élire une représentation soviétique quelconque, les communistes constituent une fraction disciplinée qui vote obligatoirement à l’unanimité pour une liste dressée par le comité du Parti qualifié ; toute infraction à cette obligation vaudrait au coupable l’exclusion du Parti, la perte de son emploi, donc de son pain, et souvent de son logement ; les « sans-parti » membres de ladite assemblée votent nécessairement, eux aussi, pour ladite liste, car outre qu’ils sont déjà délégués sous l’autorité du Parti, la moindre velléité de contradiction serait passible de la privation de travail et de logis. Ainsi, toute impulsion du Parti produit son effet automatique sur le rouage approprié de la machine soviétique. Le Secrétariat, au nom du Comité central du Parti et des deux Bureaux principaux de celui-ci, désigne le Conseil des Commissaires du Peuple, qui est constamment sous ses ordres, et le Comité central exécutif des Soviets de l’Union, et le président et le Præsidium (ou bureau) de celui-ci, en dressant les listes et « proposant » (sic) les candidatures aux assemblées électrices par l’intermédiaire de ses fractions et comités. Les Comités centraux du Parti des diverses républiques, par leurs bureaux et secrétaires, en font autant dans chaque république en se servant de voies identiques. Le comité du Parti de Moscou agit de même pour « l’élection » du Soviet de Moscou, celui de Léninegrad idem pour son domaine, celui de Kharkov itou pour le sien, et ainsi de suite. Chaque comité du Parti accomplit de cette manière son office. Et l’on obtient la subordination étroite et complète du personnel soviétique au personnel communiste, avec fusion intime des deux à tous les postes importants de commandement, les membres du Parti cumulant les principales fonctions des deux « appareils », et avec un réseau latéral de commissions de contrôle pour surveiller le tout.
Ce chef-d’œuvre monumental d’édifice bureaucratique n’est pourtant qu’un fragment de la structure d’ensemble du système soviétique. À l’appareil administratif des Soviets, à l’appareil du Parti, à l’appareil complémentaire des Jeunesses, s’ajoutent l’appareil des syndicats (unions professionnelles, en russe), l’appareil soviétique économique, industriel et commercial, l’appareil des coopératives de consommation, l’appareil policier, l’appareil militaire et l’appareil des comités de maisons et coopératives d’habitation. Tous ces appareils additionnés, entrelacés, interpénétrés, constituent la plus formidable trame d’autorité qui ait jamais enserré, ligoté, bâillonné, paralysé un peuple, un individu, et dont on ne connaît d’équivalent ni dans le passé, ni dans le présent, que l’on ne surpassera probablement jamais dans l’avenir prévisible.
Appareil syndical : comme l’appareil soviétique, son échafaudage est calqué sur l’appareil du Parti, avec comités superposés depuis celui de la localité jusqu’au Conseil central, mais complication supplémentaire due à l’organisation par branche industrielle chevauchant l’organisation territoriale. Tous les salariés sont inscrits dans les syndicats, que cela leur plaise ou non, et l’on est même arrivé à obtenir un chiffre de syndiqués supérieur au nombre de syndicables, comme nous l’avons déjà noté, — mais un si brillant résultat mérite bien deux mentions. Aucun article de la Constitution ne rend l’adhésion syndicale obligatoire, mais la Constitution, ainsi que nous avons dû l’observer, est un document séditieux. En fait, le salarié est syndiqué par décision d’une assemblée générale de l’entreprise à laquelle il n’a pas participé, ou à laquelle il n’a pu assister que comme figurant passif, décision dictée par un comité du Parti agissant sur la fraction communiste. Le syndiqué malgré lui a le choix entre la soumission et la perte de son travail, donc de son pain, et le plus souvent de son logis « de la dimension d’un cercueil ». Sur la base de cette résignation de la faim s’élève la pyramide bureaucratique syndicale, entremêlée dans les deux autres, et soudée à celles-ci par la confusion des fonctions, le cumul des responsabilités aux postes de direction et de contrôle.
Appareil soviétique économique, industriel et commercial : la production et l’échange des marchandises étant étatisés dans une mesure considérable, englobant toute l’industrie lourde des matières premières, la grande et la moyenne industries de transformation, la totalité des transports, le sol et le sous-sol, les eaux et les forêts, une petite partie de l’agriculture, la banque et le crédit, l’essentiel du commerce de gros et tout le commerce extérieur, l’État soviétique a dû édifier une vaste organisation technique et administrative pour gérer ces domaines de l’économie collective. La direction en est confiée à des conseils principaux : Conseil supérieur économique, Conseil du Travail et de la Défense, assistés de la Commission du Plan, de l’institut des conjonctures, du Comité principal des concessions, de la Direction centrale de statistique, de la Banque d’État, et des Commissariats du Peuple qualifiés : Finances, Commerce, Agriculture, Inspection ouvrière et paysanne. Le Conseil économique supérieur se ramifie en conseils économiques régionaux ou locaux. Les industries sont groupées en trusts. Des entreprises sont organisées en sociétés par actions, dont les titres sont tenus par divers organismes économiques. Un personnel immense de spécialistes, de politiciens et d’employés est au service de ces divers départements. Le Secrétariat du Parti nomme directement tous les dirigeants, tous les chefs, et indirectement tous les subordonnés par l’intermédiaire de ses hommes de confiance, de ses comités, de ses fractions et de ses cellules. La proportion de communistes est sensiblement moindre dans cet appareil que dans les autres, mais le contrôle du Parti y est rigoureux et la direction concentrée aux mains de communistes spécialisés.
Appareil des coopératives : la population citadine et une partie de la population rurale est enrôlée, bon gré mal gré, dans les coopératives de consommation qui, imposées par l’État, absorbent la plus grande part du commerce de détail. La Constitution ne fait nullement aux citoyens obligation d’être coopérateurs sous cette forme, de renoncer à la coopération véritable pour se soumettre à un commerce étatique d’étiquette coopératiste. Mais l’État, c’est-à-dire le Parti, ne laisse pas le choix au consommateur prolétaire : supprimant le petit commerce privé par des mesures fiscales, il contraint pratiquement le consommateur à suivre les voies d’une coopération purement nominale dont la direction et les méthodes échappent à son opinion et à son contrôle, dont les marchandises ni les prix ne tiennent compte de ses intérêts. Là encore, un innombrable personnel de fonctionnaires et d’employés, dont les cadres sont fournis par le Parti et que les divers comités du Parti mènent et surveillent, se juxtapose aux autres appareils.
Appareil policier et militaire : en plus de la milice chargée du maintien de l’ordre public, l’État soviétique entretient une police politique et criminelle (Guépéou) et une armée permanente. Le Guépéou a droit de vie et de mort sur tous les citoyens ; il a les pouvoirs de poursuivre, d’arrêter, d’emprisonner, de juger sans témoins, de condamner sans preuves, d’enfermer pour toujours, de déporter à jamais, de supprimer une fois pour toutes l’individu dont le Secrétariat du Parti veut se défaire. Il n’est pas d’exemple, dans la société bourgeoise, d’une puissance policière aussi ample et complète. On pourrait l’appeler un superlatif catégorique de la police. Le Guépéou dispose d’un réseau dense d’agents secrets et publics, de fonctionnaires salariés et d’indicateurs bénévoles, de forces militaires soumises à son commandement direct, appelées discrètement : détachements « de destination spéciale » (vone) ; son budget réel est inconnu, étant alimenté pour une bonne partie par les fonds secrets ; son budget avoué en 1926 était de 37.122.778 roubles, plus 36.825.000 roubles pour ses détachements militaires spéciaux (Finansovaïa Gazeta, 9 mai 1926). Il a pratiquement les moyens d’utiliser comme auxiliaires tous les communistes et comsomols, les fonctionnaires soviétiques, la milice et les membres non-communistes des milliers et dizaines de milliers de comités d’usines, de syndicats, de coopératives, de maisons, etc., matés par sa toute-puissance. Dans les villes, près de la moitié de la population environ espionne et moucharde ainsi l’autre moitié. Le Guépéou ne rend de comptes à personne. En principe, il n’en doit qu’au Conseil des Commissaires du Peuple, parmi lesquels se trouve un fonctionnaire subalterne ayant titre de Commissaire à la Justice. Mais comme ce Conseil est nommé par le Secrétariat du Parti, de même que le « Collège » du Guépéou, c’est le Secrétariat qui couvre tout, en se faisant approuver automatiquement par le Bureau politique. Autrement dit, le Guépéou se rend des comptes à lui-même. Par ses décisions, les prisons, camps de concentration, lieux de déportation sont peuplés d’ouvriers, de communistes, de socialistes, de syndicalistes, de libertaires, de sionistes et même de tolstoïens, condamnés par milliers sans jugement. La milice, police des rues et des maisons, est à la fois instrument de l’appareil soviétique et du Guépéou ; la presse ne cesse d’en signaler les méfaits : grossièreté, insolence, vénalité, ivrognerie, violences vis-à-vis des citoyens, constatées par une enquête officielle (Pravda et Pravda des J., 8 mai 1928). Quant à l’armée permanente, avec ses cadres de militaires de métier, elle est dirigée par un « Conseil de Guerre révolutionnaire » nommé, lui aussi, par le Secrétariat du Parti, comme le Commissaire du Peuple à la Guerre. Les dizaines de milliers d’officiers et de sous-officiers de carrière dépendent ainsi du Parti et sont soumis à une discipline aveugle analogue à celle du Parti.
(Or, Lénine disait au I Congrès des Soviets : « Une institution comme les Soviets veut la transition à une République qui créera — et non en paroles, mais en réalité — un pouvoir ferme, sans police, sans armée permanente… » (Œuvres complètes, t. XX, p. 551). Il avait préconisé au I Congrès paysan « le gouvernement des Soviets administrant l’État non par l’organe de la police, des fonctionnaires, d’une armée permanente distincte du peuple, mais à l’aide d’une milice populaire formée d’ouvriers et de paysans armés… » (même source, p. 464). Il avait proposé auparavant, dans la Pravda, de « nous acheminer d’un pas ferme et souple, graduellement, pas à pas, comme il convient, vers l’institution d’une milice du peuple entier, vers la substitution de la nation armée à la police et à l’armée permanente » (ibid., p. 439). Il avait écrit : « La Russie doit être une république démocratique… Nous voulons une république sans police se moquant du peuple ; nous voulons que les fonctionnaires soient tous, du bas en haut de l’échelle, exclusivement désignés par l’élection et révocables à tout moment au gré du peuple ; que leurs appointements ne soient pas supérieurs au salaire d’un bon ouvrier ; que tous les chefs de l’armée soient élus et que l’armée permanente, distincte du peuple, commandée par des classes étrangères au peuple, soit remplacée par la nation armée, par une milice embrassant le peuple entier » (ibid., p. 410). Et encore : « L’institution d’un corps de fonctionnaires nommés ne peut pas être tolérée. Il ne faut reconnaître « que les organes constitués par le peuple lui-même » dans la localité donnée. L’idée de la nécessité d’une « direction » exercée par des fonctionnaires « nommés » par des autorités supérieures est une aventure radicalement fausse, antidémocratique, césariste ou blanquiste » (ibid., p. 365). Et encore : « Le Parti lutte pour une république prolétarienne et paysanne plus démocratique, d’où la police et l’armée permanente seront complètement bannies, remplacées par l’armement général du peuple, c’est-à-dire par une milice à laquelle appartiendront tous les citoyens ; où toutes les fonctions seront non seulement électives, mais aussi révocables à tout moment au gré de la majorité des électeurs ; où les salaires de tous les fonctionnaires, sans exception, ne dépasseront pas le salaire moyen d’un bon ouvrier, etc. » (ibid, p. 343). Et encore : « … Revendication d’une république démocratique prolétarienne et paysanne (c’est-à-dire d’un type d’État sans police, sans armée permanente, sans corps privilégié de fonctionnaires), etc. (ibid., p. 319). Et encore « … Nous sommes pour une république où il n’y aurait, de bas en haut, ni police, ni armée permanente (l’armement universel du peuple devant leur être substitué, selon notre conviction), ni corps de fonctionnaires jouissant en fait de l’inamovibilité et de traitement privilégié bourgeois » (ibid., p. 223). Et encore : « La tâche véritable, c’est de faire de l’abolition de l’armée permanente, du corps des fonctionnaires et de la police une réalité de l’armement du peuple entier » (ibid., p. 203). Et encore : « Ce ne sont pas la police, les fonctionnaires non responsables devant le peuple et placés au-dessus de lui, l’armée permanente séparée du peuple qui doivent gouverner l’État, c’est le peuple en armes tout entier, uni par les Soviets » (ibid., p. 162). Nous pourrions. multiplier à l’infini ces citations. La suppression de la police, de l’armée permanente, du fonctionnarisme, l’armement général du peuple (milice), l’éligibilité et l’amovibilité des cadres de l’État, le salaire du fonctionnaire public égal à celui de l’ouvrier, tel était le programme communiste en 1917. Douze ans ont passé. Et il est impossible de concevoir pratique plus contraire aux principes du programme : maintien renforcé de la police, de l’armée permanente, du fonctionnarisme parasitaire, inégalité profonde des salaires, désarmement absolu du peuple, avec hypertrophie monstrueuse des prérogatives de la police. Certes, si les ouvriers et les paysans travailleurs étaient organisés en milice, donc armés, le régime politique de l’U. R. S. S. ne serait pas devenu ce qu’il est. Le port d’une arme est interdit aux prolétaires. Seuls, les communistes sont armés.
Enfin, appareil des comités de maisons et coopératives d’habitation : il complète tous les autres en contrôlant le simple mortel au domicile, en s’immisçant dans la vie privée, en jetant le locataire à la rue avec sa femme et ses enfants, sur un signe des communistes dociles aux ordres de leurs comités et secrétaires. Ces comités et coopératives ne sont pas appointés en espèces, mais ils ont des avantages en nature, disposant de la surface habitable de l’immeuble, répartissant les habitants à leur guise, les « compactant » (ouplotniénié) à leur façon, ayant pouvoir de pénétrer chez eux à tout moment, bref pouvant leur rendre l’existence intenable. Ainsi, le travailleur peut être traqué, si un organe du Parti le juge nécessaire, dans son dernier réduit : le logis.
Cette bureaucratie gigantesque, avec son énorme effectif de fonctionnaires installés à demeure et ses légions d’auxiliaires des comités de toutes sortes, n’est pas publiquement dénombrée. Au XV Congrès du Parti, le rapporteur de la Commission de Contrôle et de l’inspection ouvrière et paysanne, Ordionikidzé, déclara : « Le nombre des fonctionnaires de notre appareil d’État est de 3.722.000 individus, y compris ceux de l’instruction publique. Dans l’appareil administratif, il y a à peu près 2.000.000 d’individus dont l’entretien coûte au pays environ 2 milliards de roubles » (compte rendu, tous les journaux soviétiques, décembre 1927). À ces 3.722.000 fonctionnaires de l’État, il faut ajouter ceux du Parti, des Jeunesses communistes, des syndicats, des coopératives ; rien que dans la coopération, il y en avait 400.000 en 1925, touchant 90 millions de roubles de traitements, dit Dzerjinsky, et cet effectif a encore considérablement augmenté ensuite (Pravda, 20 avril 1926) ; le total doit donc graviter autour de 5 millions. En plus, tenir compte des fonctionnaires de complément, pour ainsi dire, ceux dont la fonction s’ajoute à leur travail salarié. Telle est l’extraordinaire machine bureaucratique insensiblement constituée en dix années de période révolutionnaire et qui, depuis environ deux ans déjà, assure l’intangibilité d’un système appelé en Russie dans l’intimité « la dictature du secrétariat ».
La machine soviétique, dans laquelle s’engrènent les rouages de tous les appareils sommairement décrits ici, est d’une solidité relative reposant sur le cumul des fonctions principales par les hommes de confiance du Parti, lesquels jouent le rôle d’arbres et courroies de transmission communiquant mécaniquement l’impulsion venue du Secrétariat. Essayons d’en donner une idée concrète : avant d’être exclu du Parti, Kamenev, un des trois dirigeants effectifs de l’Union alors, était simultanément membre du Comité central et du Bureau politique du Parti, président du Conseil du Travail et de la Défense, président du Soviet de Moscou, vice-président du Conseil des Commissaires du Peuple, membre de la présidence collective du Conseil économique supérieur, membre du Comité central exécutif de l’Union et du Comité exécutif des soviets de la République de Russie, directeur de l’institut Lénine, co-directeur du Bolchevik, revue officielle du Parti, et certainement membre encore de divers comités et collèges de moindre importance. À côté de cet exemple marquant, prenons celui d’un communiste obscur, anonyme, en puisant dans la Pravda parmi quantité d’autres cas : ce brave garçon, jeune puisque membre des Jeunesses, se plaint d’être surchargé et menacé d’un surcroît d’obligations ; il énumère seize fonctions et attributions qu’il assume dans l’appareil des Soviets, dans celui du Parti, dans celui des Jeunesses, dans celui des syndicats et dans « divers » ; il en est de permanentes et de passagères, mais celles-ci se renouvellent (Pravda, 21 mars 1925). Entre ces deux exemples, il y a toute une gamme. Zinoviev, puis Boukharine, avant d’être déchus du « sommet », supportaient presque autant de responsabilités que Kamenev. Quant à Trotsky, du vivant de Lénine, sans collectionner les titres, il était partout où les difficultés d’une situation, l’acuité d’une crise, la gravité d’une lacune exigeaient l’intervention décisive d’une individualité exceptionnelle. Actuellement, les divers « sommets » d’appareils restent aux mains des mêmes personnages interchangeables et cette addition de fonctions se répète, à quelques variantes près, aux divers degrés des bureaucraties parallèles : un membre du Comité central du Parti est aussi membre du Conseil de Guerre révolutionnaire, du Collège du Guépéou, des Comités exécutifs soviétiques, etc. ; un autre sera dans les divers Conseils ou Comités économiques supérieurs, les collèges de Commissariats économiques, les Exécutifs soviétiques, etc. La liaison est si intime, par ce procédé, qu’il est souvent impossible de discerner au nom de quelle autorité régulière une décision est prise. La fusion des fonctions entraîne une confusion absolue des pouvoirs. Un temps, il y avait encore un respect de certaines formes et formalités : on les a rejetées comme superflues, après la mort de Lénine. Ainsi, on a pu voir Trotsky ouvertement « démissionné » du Commissariat de la Guerre, poste soviétique, par les organes directeurs du Parti ; après quoi, les institutions dirigeantes des Soviets prenaient acte. Depuis, toute une série de révocations retentissantes ont eu lieu, sur décisions du Parti dictées par le Secrétariat, dans l’appareil soviétique, au mépris de toute procédure normale, c’est-à-dire constitutionnelle. Le 16 août 1926, le secrétaire du Parti, le président du Conseil des Commissaires et le président du Conseil économique supérieur signaient ensemble un manifeste, comme si le Secrétariat du Parti était formellement une instance suprême de l’État. Le gouvernement nominal rend ses comptes, non aux Congrès des Soviets, mais aux assemblées du Parti, qui donnent publiquement leurs directives au pseudo-pouvoir. La Constitution ne présente pas trace de prérogatives assignées au Parti. Mais le Parti, fort du maniement de tous les appareils, fait disparaître toute trace de Constitution.
Dans les différentes institutions de l’État, dirigeantes ou subordonnées, l’incertitude et le désarroi règnent quant à la répartition des attributions et responsabilités. La division du travail s’improvise au hasard de circonstances fortuites ou de considérations bizarres. Des décisions sont prises tantôt par un département, tantôt par un autre, et souvent par le plus inattendu, le moins qualifié. Les principaux centres dirigeants empiètent réciproquement sur leurs domaines réservés et contrecarrent à qui mieux mieux leurs travaux respectifs. Essayant d’y voir clair, en Russie soviétique, en consultant les personnalités les plus autorisées, l’auteur de ce livre n’a jamais pu obtenir une explication sur l’appropriation d’une question à trancher plutôt par le Conseil des Commissaires que par le Bureau du Comité exécutif ou par le Conseil du Travail et de la Défense, ses interlocuteurs s’avouant sincèrement incapables d’en donner. Le typographe qui, faisant sa mise en pages, insérerait dans les Isvestia une résolution importante ou un décret en se trompant de rubrique, de titre ou de signature, ne provoquerait pas la moindre surprise dans le public. Seuls, quelques fonctionnaires directement intéressés s’apercevraient de l’erreur. La même décision peut être attribuée, en moyenne, à une demi-douzaine d’instances supérieures différentes. Un exemple, entre mille ou cent mille : une décision doit être prise au sujet de la culture du coton au Turkestan ; par qui ? on serait tenté de songer à un organisme économique duquel dépendrait un trust du textile, au Commissariat de l’agriculture, au Conseil des Commissaires, au Conseil supérieur économique ; à la rigueur au Conseil du Travail et de la Défense ou à un Comité exécutif de Soviets ; or, voici le titre au-dessus de la résolution prise, sur quatre colonnes du journal : « Décision du Comité central du Parti, sur le rapport du Comité principal du coton et de l’Inspection ouvrière et paysanne » (Pravda, 28 juillet 1929). Nous relevons cette anomalie véritablement au hasard, sans chercher à souligner une incohérence particulièrement frappante. À l’échelle réduite des affaire locales, même tableau. Dans une ville du sud où l’auteur de ce livre a vécu, le secrétaire de la cellule du Parti, laquelle avait son siège à la station électrique, se permettait de faire couper l’électricité à certains habitants, selon des considérations connues de lui seul, et toute démarche à l’administration se heurtait à un invariable : « Adressez-vous au secrétaire de la cellule. » Ce secrétaire qui plonge des maisons dans l’obscurité n’a pas un caractère accidentel : au contraire, pour celui qui a partagé l’existence du Russe moyen, il a la valeur d’un symbole. Il suffit d’ailleurs qu’un tel fait soit possible pour caractériser tout un ordre de choses.
Le seul parti légal en U. R. S. S. est le Parti communiste, et la seule opinion légale dans ce parti est celle du Secrétariat. Aucun programme communiste n’a jamais prescrit la suppression des Partis ouvriers ou paysans concurrents, ni proscrit les divergences de vues dans le Parti. Au contraire, Lénine écrivait textuellement, sept semaines avant la Révolution d’octobre : « Seul, le pouvoir des Soviets… pourrait assurer un large et constant développement de la Révolution, une concurrence pacifique des partis à l’intérieur des soviets » (14 septembre 1917 : Une des questions fondamentales de la Révolution). Il répétait peu après : « La lutte des partis pour le pouvoir peut se développer pacifiquement au sein des soviets, à condition que ces derniers renoncent à donner des entorses aux principes démocratiques » (16 septembre 1917 : L’épouvantail de la guerre civile). L’idée de Lénine, du théoricien du bolchévisme, du fondateur de la République soviétiste est limpide. D’ailleurs, en pleine guerre, aux heures les plus critiques pour le régime des soviets, les menchéviks, les socialistes-révolutionnaires de gauche, le Bund, les borotbistes ukrainiens, divers groupes anarchistes, etc., c’est-à-dire les partis qui ne combattaient pas le régime les armes à la main, existaient légalement. Leur disparition, déterminée par la logique interne de la guerre civile allant au paroxysme jusqu’à la terreur, en corrélation avec la guerre étrangère, devait être temporaire comme la lutte armée et la terreur elles-mêmes. Le danger militaire passé, le cours de la Révolution se poursuivant dans les voies pacifiques, le programme de Lénine retrouvait actualité et devait reprendre force : concurrence pacifique des partis à l’intérieur des Soviets. Or, sur le même thème, voici comment s’exprimait Tomsky, membre du Bureau politique, auxiliaire direct du Secrétariat du Parti, et président du Conseil central des syndicats : « La différence essentielle entre l’existence des partis en Occident et chez nous, c’est que la seule possibilité chez nous est la suivante : un parti est au pouvoir et tous les autres sont en prison » (Troud, 13 novembre 1927). Tel est le chemin parcouru entre 1917 et 1927. Lénine disait : concurrence pacifique des partis à l’intérieur des soviets. Tomsky déclare : un parti au pouvoir et tous les autres en prison. Le prolongement inéluctable de cette ligne de conduite a mené en prison et en Sibérie tous les contradicteurs militants du Secrétariat du Parti, les meilleurs compagnons de lutte de Lénine, avec Trotsky en tête.
Àparti unique, presse exclusive. Tous les journaux de l’U. R. S. S. sont aux ordres du Secrétariat du Parti, directement ou par délégation de pouvoirs. Seule, l’opinion du Secrétariat a cours légal. La censure, appelée pudiquement glavlit (centre lithographique) par antiphrase, ne laisse rien passer qui porte ombrage au Secrétariat ou lui paraît suspect à un titre quelconque. Elle s’exerce sur la presse, la littérature, le théâtre, les arts et le reste. Elle interdit les écrits de Trotsky et, par exemple, les Frères Karamazov à la scène. Elle supprime même des textes de Lénine gênants pour le Secrétariat. Elle va jusqu’à contraindre des auteurs à accepter des interpolations étrangères à leur œuvre, sous peine de refus d’imprimatur : ainsi, un romancier a-t-il dû insérer dans un livre de thème européen tout un épisode sur la Révolution chinoise, selon les « thèses » du Secrétariat du Parti. (Bagatelle, dans un pays où l’on introduit la farandole de l’Arlésienne au second acte de Carmen et où le drapeau tricolore de la Liberté sur les barricades, de Delacroix, se transforme en drapeau rouge au détriment de la vérité historique et au plus complet mépris des intentions du peintre). Un service spécial fouille les correspondances et scrute particulièrement la poste avec l’étranger : des milliers de fonctionnaires y perdent leur temps aux frais du prolétariat. La presse soviétique publie, c’est incontestable, et parfois à pleines rubriques et par pages entières, de dures vérités sur la situation réelle en Russie, d’innombrables plaintes, critiques et protestations, des notes et des lettres révélatrices contredisant l’optimisme de commande : notre ouvrage avec son luxe volontairement limité de citations et références, en est un témoignage. Mais c’est à la condition de rester fragmentaires, de ne pas s’élever du particulier au général, de ne jamais mettre en cause les responsabilités véritables, de respecter comme intangible la dictature du Secrétariat. Ce sont autant de soupapes de sûreté laissant s’exhaler l’excès de la colère sourde des masses accablées sous la misère et la bureaucratie. Elles sont de l’ordre de « l’autocritique » et n’atteignent jamais les grands coupables, ne font même pas allusion au principe du mal. Au contraire les maîtres de l’heure s’en servent comme réquisitoires pour mieux soumettre leurs agents d’exécution et comme diversions pour détourner l’attention publique des questions fondamentales. On ne saurait citer sans amertume, sur ce point encore, l’opinion de Lénine : « … Si l’on éditait de grands journaux soviétistes auxquels seraient réservées toutes les annonces, il serait possible d’assurer l’expression de leurs opinions à un nombre beaucoup plus grand de citoyens, par exemple à chaque groupe réunissant une quantité déterminée de signatures. La liberté de la presse, grâce à cette transformation, deviendrait beaucoup plus démocratique, incomparablement plus complète » (De la liberté de la presse, 15 septembre 1917). Ainsi parlait Lénine, l’année de la Révolution. Dix ans après, Trotsky était déporté en Sibérie pour avoir tenté de faire connaître ses idées dans un cercle restreint de lecteurs à l’aide d’un duplicateur de gélatine. Telle est la courbe d’évolution du bolchevisme.
Non seulement il ne saurait être question, dans l’U. R. S. S. d’aujourd’hui, de « concurrence pacifique des partis dans les Soviets » (Lénine dixit) parce qu’il n’existe plus ni partis, ni soviets dans le sens initial du terme, mais du fait que l’unique parti existant n’est, lui-même, pas un parti selon l’acception reconnue. L’institution bureaucratique étiquetée encore « Parti communiste » n’a plus rien d’un parti ni guère rien de communiste. Rien d’un parti car l’adhésion est imposée par des nécessités économiques individuelles, non inspirée d’une conscience de classe sociale ni d’idées politiques. Rien de communiste, car l’esclavage et le communisme sont incompatibles, pour qui est instruit des principes communistes. La notion du Parti reste vivante dans quelques milliers de têtes, mais ne trouve pas, dans les conditions actuelles, à s’incarner dans un mouvement, dans un groupement humain. Cette réincarnation s’accomplira inévitablement à la première détente de la pression dictatoriale bureaucratique, aux premiers signes de réveil du prolétariat. Pour l’heure, il n’y a ni Parti, ni Soviets, en « Union soviétique », comme il n’y a ni syndicats, ni coopératives, malgré la présence d’imposantes organisations portant ces noms et les impressionnantes colonnes de chiffres de leurs statistiques. Il n’y en a pas parce qu’il n’y a pas de liberté d’en être ou de n’en pas être. On a déjà connu des républiques sans républicains ; nous connaissons maintenant un Parti communiste sans communistes, des soviets sans électeurs et sans élus, des syndicats sans syndiqués, des coopératives sans coopérateurs. En revanche, dans les bureaux de ce « parti », de ces « soviets », de ces « syndicats », de ces « coopératives », on trouve cinq millions de fonctionnaires. À supposer que la population active soit de 50 millions d’âmes, sur les 150 millions d’habitants, cela fait un fonctionnaire sur 10 citoyens actifs. Nous allons voir ces millions de fonctionnaires à l’œuvre.
Le Parti est censé représenter l’élite du prolétariat, la fleur de l’humanité civilisée. Dans les organisations et institutions dont il tient les fils conducteurs, ses hommes sont — en principe — les meilleurs, les plus conscients, les seuls vraiment désintéressés. Ils ont délibérément sacrifié les intérêts personnels à l’intérêt supérieur de la collectivité. Ils se sont haussés à l’intelligence du développement des sociétés, de la marche de l’histoire et, par leurs principes, leur programme, leur activité, méritent de s’imposer comme les meneurs de la masse indécise vers le progrès, le travail affranchi, la vie enfin libre. Mais comment ces définitions abstraites sont-elles confirmées dans la réalité ? Que sont ces hommes supérieurs, quel est leur niveau de culture, comment agissent-ils dans la pratique, quels sont leurs rapports avec les prolétaires qu’ils émancipent, que se passe-t-il dans leurs réunions, leurs bureaux, leur travail ? Comment justifient-ils la confiance générale qu’ils s’attribuent, et de quelle façon exercent-ils sans partage ce pouvoir absolu que les travailleurs leur accordent, disent-ils, « à l’unanimité » ? On en a déjà quelque idée par tout ce qui précède. On s’en fera une idée plus complète et précise par ce qui va suivre.
En 1924, à l’occasion d’une « épuration » du Parti, le contrôleur principal, Iaroslavsky, écrivait : « On a découvert que beaucoup de membres ne connaissent pas leur Parti et ne s’y intéressent pas, restant dans ses rangs plusieurs années en n’en sachant absolument rien, et comptaient comme communistes. Il importe de le dire particulièrement à propos des élèves des écoles supérieures » : il parlait de la Russie Blanche, où les magasins de livres furent nettoyés soudain à l’occasion d’une « révision », par les communistes désireux d’acquérir les données élémentaires exigées, mais les autres Russies ne le cèdent en rien, comme cela sera prouvé (Pravda, 25 septembre 1924). Parcourons quelques numéros du journal officiel principal du Parti, pour 1925. Un ouvrier écrit : « L’idée du parti est bonne mais malheureusement, l’immense majorité de ses membres poursuivent leurs intérêts personnels et ensuite seulement ceux du Parti. Actuellement, beaucoup de militants responsables sont à tel point bureaucratisés qu’ils sont devenus pires que des fonctionnaires tsaristes » (Pravda, 24 mars 1925). Cet ouvrier dit tout haut ce que tous les ouvriers pensent tout bas ; d’ailleurs, Lénine lui-même déclarait que la bureaucratie soviétique valait celle de l’ancien régime. Le secrétaire d’un comité de canton ordonne à un milicien d’aller retirer la carte du Parti d’un membre exclu ; il dit au secrétaire du comité exécutif soviétique de ce canton : « Je commande, donc obéissez » ; il délègue à lui tout seul des représentants au district ; une cellule a besoin d’argent, le secrétaire dresse une liste des petits commerçants de la localité et les taxe d’une contribution (Pravda, 26 mars). Les choses sont analogues à peu près partout, sous des formes diverses. Une cellule : « Des pauvres, entrés au Parti en 1920, presque illettrés, sauf le secrétaire. Personne ne lit les journaux. Aucun travail éducatif… Absolument aucune connaissance des plus importantes questions politiques » ; « de Trotsky, personne n’a entendu parler » (allusion au conflit de l’époque) ; « le soviet rural, en fait, c’est le président ; il prend acte et exécute les décisions d’en haut » (Pravda, 1 avril). De telles cellules, de tels soviets ruraux ne sont pas l’exception, mais la règle ; les exceptions, ce sont les vraies cellules, les vrais soviets, les vrais communistes. Une cellule à Tver : la milice arrive au pas cadencé, commandée par son chef et assiste à la réunion ; « on entendit le rapport, on vota mécaniquement » (Pravda, 4 avril). Sous le titre : « Il faut changer de méthodes », le sous-titre : « Ce n’est pas une direction, mais une pression », compte rendu d’une réunion de coopérative pour l’élection de la direction ; le secrétaire de cellule préside ; il fait traîner exprès la séance en longueur pour lasser l’auditoire ; à minuit, vote ; la cellule propose une liste ; l’assemblée propose d’y ajouter le vieux président de la direction, communiste unanimement estimé : « Le président de la réunion n’admit pas l’examen de la candidature, déclara que la liste était élue, et ce fut tout » ; beaucoup de membres s’en allèrent en disant : « Qu’avons-nous à faire ici, nous n’avions pas à nous déranger » ; « ainsi furent élus des camarades que les masses travailleuses n’aiment pas, mais par peur du secrétaire de la cellule, personne n’osa parler contre » (Pravda, 5 avril). C’est le spectacle courant de toutes les réunions : le secrétaire communiste commande, tout le monde se soumet ; et il s’agit d’un ordre du jour d’intérêt local, ce qui explique pourquoi l’on s’est permis un désir, vite réprimé ; s’il avait été question d’un grand problème vital, personne n’eût osé esquisser une intention. Titre d’un compte rendu de réunion : « Peu importe, avec ou sans nous » ; « pourquoi nous a-t-on fait venir puisque, présents ou non, c’est la même chose, disent les ouvriers » (Pravda, 23 avril). Près de Rostov, « certains comsomols se considèrent comme le pouvoir suprême et ne reconnaissent aucune loi. Récemment, deux d’entre eux, la nuit, exécutèrent, sans aucun droit, une perquisition chez une paysanne » (Pravda, 14 mai). Dans un village de la région de Stavropol, les paysans haïssent et appellent « ramassis d’ivrognes » trois communistes dits responsables, l’un ex-président du soviet, le second ex-secrétaire de la cellule, le troisième ex-président du comité exécutif ; même exclus, ces indésirables font la loi (Pravda, ibid.). « Nos militants ruraux sont arriérés, peu instruits politiquement, ignorent souvent et ne comprennent pas la politique du Parti. Beaucoup ne lisent aucun journal » (Pravda, ibid.). Stimulées par les appels, résolutions, circulaires du centre, appelées à l’activité, à la formation de membres plus actifs, « certaines cellules, recevant des papiers du comité de district sur la création de l’actif, se demandent : qu’est-ce à dire, faut-il créer un nouveau parti ? » (Pravda, 24 mai). Une cellule, dans l’Oural : « Elle se compose de deux membres et d’un candidat » ;… « ils s’enivrent, et, dans l’ivresse, font les voyous » (Pravda, 30 mai). Une autre, province de Moscou : « Communistes et comsomols aiment à boire et à faire les voyous ; les comsomols jouent du couteau, etc. » (Pravda, ibid.). Une autre, région du Don : « Deux membres seulement ont plus ou moins d’éducation politique et les autres ne savent rien et ne veulent rien savoir ;… beaucoup s’enivrent » (Pravda, ibid.). Il faut avoir vécu en Russie pour deviner à quoi peut bien correspondre le « plus ou moins d’éducation politique » des deux privilégiés ; cela doit signifier qu’ils connaissent le nom du président de la République. Une autre cellule, province de Vladimir : « Deux des membres ont été présidents du comité exécutif soviétique du canton ; ils se saoulaient tant et plus » (Pravda, ibid.). Le secrétaire d’un comité du Parti de rayon déclare : « Communistes et comsomols n’ont pas le droit de critiquer les militants car ils affaibliraient l’autorité du Parti et attenteraient à l’éthique communiste (sic). Nous les punirions jusqu’à l’exclusion inclusivement » (Pravda, 2 juin 1925). « Chez nous, dans l’Ossétie du sud, une quantité de cellules dans les coins reculés ne savent mener aucun travail » (Pravda, 7 juin). Un soldat démobilisé se concerte avec trois personnes pour s’abonner à un journal ; des paysans viennent écouter la lecture ; deux communistes blâment l’initiateur : « Défense de s’assembler si nombreux pour lire le journal ; pas plus de trois » ; « À combien peut-on se réunir pour lire le journal ? » demandent les abonnés (Pravda, 12 mai). À une station du chemin de fer d’Ecatérinoslav, deux communistes, les manitous de l’endroit, « ont tellement effrayé les ouvriers que ceux-ci ont peur de parler aux réunions » ; un secrétaire demanda : « Pourquoi vous taisez-vous ? » ; un ouvrier répondit : « Ils se taisent et font bien, personne ne tient à perdre son travail… » (Pravda, 12 mai). Dans une stanitsa où la cellule est de 10 membres, le secrétaire B. décide de la porter à 100 et y fait entrer quantité d’indésirables, à sa guise ; ce secrétaire s’exprime ainsi, parlant de lui-même : « Quand B. parle, le communiste doit se taire. Si B. dit quelque chose, c’est la loi, et qui ne croit pas en B. ne croit pas au Parti » (Pravda, 13 mai). Ce satrape local disait, somme toute, la pensée du Secrétaire général du Parti. Élection des comités d’usines : « Beaucoup de communistes raisonnent ainsi : pourquoi aller aux réunions ouvrières, puisque tout est décidé d’avance aux réunions du Parti » ; à l’une de ces réunions, un communiste déclare : « La liste a été adoptée par la cellule, aussi votons sans discussion » ; dans d’autres, les communistes disent : « Si nous le voulons, vous aurez beau faire, nous ferons passer nos candidats » (Pravda, 11 juin). Un camarade écrit au journal : « Je demande, y a-t-il beaucoup de membres du Parti qui ne s’enivrent pas ? Si oui, ils sont très peu… » ; « Les préjugés religieux, l’ivrognerie, l’indiscipline, la grossièreté envers les sans-parti, toutes ces maladies de nos organisations et de certains membres doivent êtres vaincues par tous les moyens » (Pravda, 14 juin). « Jusqu’à présent, il existe chez nous un autoritarisme des secrétaires de cellules ou des comités du Parti qui s’exprime dans la pression sur les élections, l’absence de camaraderie, etc. » (Pravda, 16 juin). Une cellule de Kharkov : « Critiquer aux réunions n’est pas admis chez nous. Si un audacieux s’y risque, il lui en cuit. Immédiatement, il est blâmé, ou exclu du Parti » ; « Le bureau a exclu du Parti trois rabcors (correspondants ouvriers de journaux) pour critique dans la presse sans autorisation de la cellule » (Pravda, 8 juillet). « Les ouvriers ne donnent et ne donneront aucun renseignement, car personne ne tient à se faire congédier » ; « un ouvrier ne peut causer avec un communiste, car il pourrait lui arriver malheur » (Pravda, 8 juillet). Une réunion dans le Donetz ; un ouvrier déclare : « Je me sens de trop ici, je quitte la salle car je ne vote pas par contrainte » (Pravda, ibid.). Une cellule de Moscou : le secrétaire, à une réunion des comsomols, soumet une liste personnelle de ses candidats et, malgré un vote unanime contre, l’enregistre comme élue ; le même a seul droit de parler à la cellule du Parti (Pravda, ibid.). Une cellule, province de Kostroma : celui qui se permet une critique est traité en « contre-révolutionnaire » ; personne n’ose plus ouvrir la bouche (Pravda, 9 juillet). Une réunion de fabrique, province d’Ivanovo-Vosnessensk : la porte est fermée pour empêcher les ouvriers de sortir après le travail et les obliger d’assister à la réunion (Pravda, 12 juillet). Une grande cellule de Moscou : sur 300 membres, 25 seulement participent à l’activité (Pravda, 17 juillet). Un secrétaire de cellule à Moscou : tout membre qui le critiquerait serait traité « d’opposant » au Parti « et un tel opposant doit s’attendre à être chassé » (Pravda, 21 juillet). Lire : perdre son pain. « Depuis longtemps, nos ouvriers aux réunions ne font que se taire et voter, mais dans les coins on se plaint, on chuchote, on récrimine » ; « la masse ouvrière est passive parce que les propositions et décisions du bureau du Parti ne peuvent non seulement être modifiées, mais même critiquées » (Pravda, 21 juillet). Après une importante conférence du Parti : « Beaucoup de militants locaux ne connaissent même pas les décisions de la Conférence. Par exemple, dans une cellule, sur 45 membres, 33 n’ont rien lu » (Pravda, 26 juillet).
Dans ces constatations tirées de deux douzaines seulement de numéros de la Pravda, se reflète fidèlement l’image réelle du Parti. Il serait facile d’extraire des mêmes feuilles d’autres faits et témoignages vivants, et d’en accumuler une masse en utilisant tous les numéros de la Pravda pour une période donnée, de les confirmer avec d’autres organes communistes : simple question de temps et de papier. Nous citons une poignée de vérités en prenant de préférence les plus intelligibles aux occidentaux, les plus faciles à résumer brièvement, mais non les plus pénibles à lire pour des communistes. Nul ne niera sérieusement qu’il s’agisse des symptômes de phénomènes d’ordre général. Les dernières années n’ont en rien modifié le fond de ces caractéristiques organiques : au contraire, elles les ont renforcées pour tout ce qui touche aux questions de vie et de mort du régime, en éliminant parfois des aspects ou manifestations secondaires, d’intérêt local. Des événements saillants, de notoriété publique, dispensent de démonstrations minutieuses : on avait vu Léon Trotsky d’une popularité éclatante, objet d’ovations prolongées dans toutes les assemblées où il paraissait et condamné « à l’unanimité » par des réunions où chacun devait voter contrairement à sa conscience ; on a vu ensuite Zinoviev approuvé « à l’unanimité » par l’organisation de Léninegrad et flétri par la même « unanimité » à 24 heures d’intervalle ; on vient de voir Tomsky, président des Syndicats « élu » à « l’unanimité », congédié avec la même « unanimité », et Boukharine, théoricien officiel reconnu tel à « l’unanimité » déchoir brusquement avec l’assentiment de la même « unanimité ». Cette unanimité, c’est celle d’esclaves.
Le versificateur soviétique Demian Biedny a rapporté, devant une grande assemblée du Parti, un entretien avec Karl Radek. Celui-ci lui lut, dans un ouvrage scientifique : Esquisse du développement des formes sociales, un passage ayant trait aux Esquimaux : « Les Esquimaux apportèrent du sud au nord une langue souple et riche, parlée autrefois par les premières générations d’immigrés. Leurs chansons et légendes témoignent de leur lointain passé… Mais leur vie semble avoir connu une rupture. Dans l’ambiance de conditions primitives, elle est devenue elle-même primitive… La nécessité de l’ancien langage riche disparut. Les vieux chants et récits ont cours encore, mais sont inintelligibles aux Esquimaux contemporains. Si on leur demande comment ils conçoivent les éléments de leurs chansons, les chanteurs donnent des réponses incohérentes ». Ainsi, dit Biedny furieux, nous sommes des Esquimaux politiques ; « nous nous référons à Lénine, prononçons des paroles léninistes mais, comme les Esquimaux, nous ne comprenons pas le sens des mots que nous disons »… (Pravda, 1 novembre 1927). Ajoutons que le psittacisme des Esquimaux est inoffensif et qu’ils n’ont pas la prétention de l’imposer à l’univers. Quelques exemples encore montreront si Radek exagérait.
Compte rendu d’un examen politique dans une cellule, province de Saratov : « — À qui appartient le pouvoir suprême en U. R. S. S. ? — À Rykov. — Non, pas à Rykov. — Ah, oui, au Comintern, quoi… corrige un membre du soviet. — La stabilisation du capitalisme est-elle ferme ? demande-t-on à un comsomol dirigeant des cours politiques. — Évidemment, à tout jamais. » Etc. (Pravda, 5 septembre 1925.) Autre compte-rendu, celui-ci tout récent, mais relatif à des comsomols des écoles supérieures : « La Société des Nations, c’est un syndicat ouvrier, et l’U. R. S. S. en fait partie. — Karl Liebknecht est vivant. — Lénine était Commissaire au Travail. — Staline est Commissaire aux Finances. — Il n’y a plus de bourgeoisie chez nous, mais s’il y en a, ce sont les trotskystes dans les villes » (Pravda des J., août 1929). De tels comptes rendus sont innombrables, et ceux-ci ont été notés au hasard, mais il en circule en Russie d’anecdotiques où l’ignorance de « l’élite » atteint un degré invraisemblable. Iaroslavsky admet, au reste, le « niveau politique extrêmement bas » de la majorité des communistes à la campagne (Pravda, 25 août 1929). Dans ces examens politiques destinés à vérifier la culture communiste, les examinateurs sont souvent au niveau des examinés : « Les membres de la Commission posèrent des questions dans lesquelles eux-mêmes s’embrouillaient désespérément » ; certaines questions n’ont rien à voir avec la politique : « — Pourquoi êtes-vous marié pour la deuxième fois ? — Combien de fois de suite bois-tu, par petits verres ou par coupes ? » (Troud, 3 août 1929). Voici comment sont données des leçons de science sociale : le conférencier lit un paragraphe de son manuel, puis fait répéter des phrases par l’auditoire en chœur ; exemple : « — Les syndicats sont l’école du com… — … unisme ! termine le chœur des élèves. — L’industrialisation est le chemin du so… — … cialisme ! » etc. (Pravda, juin 1928). Ainsi est dressée « l’élite ». Cette élite est à tel point élite qu’en 1921, il a fallu en exclure 174.900 individus, puis 264.140 les années suivantes (Pravda, 30 avril 1929). Mais en quoi les non-exclus se différencient-ils des autres ? Un comsomol envoie à son journal des vers dédiés à la mémoire de Lénine ; (c’est une imitation de la célèbre berceuse de Lermontov : « — Dors, petit bébé, mon joli, — Dodo, l’enfant do, — La lune claire regarde doucement, — Dans ton berceau ») ; résultat obtenu par cet homme d’élite : « — Dors, petit chef, dors, joli, — Dodo, l’enfant do, — La lune claire brille doucement, — Dans ton mausolée » (Pravda des J., janvier 1929). Ce jeune communiste est typique, et nombre de ses congénères ne le valent même pas quant à la pureté des intentions, comme on le verra dans la suite. Un secrétaire de comité de canton téléphone au comité du district : « — Y a-t-il chez nous en ce moment lutte de classes ou non ? » ; un « suppléant de président de comité de canton » (sic) inscrit gravement dans son rapport : « Du 5 au 10 janvier, il n’y a pas eu de lutte de classes dans le canton » (Pravda, février 1929). Voilà l’élite. Dans une école, région de Samarcande, sur 46 fillettes de 8 à 14 ans, 16 ayant été violées par leurs instituteurs, les organes locaux du Parti, informés, non seulement ne disent rien, mais essaient d’étouffer l’affaire (Troud, 13 avril 1929). Voilà l’élite. Les militants dirigeants de « l’actif » de la Russie Blanche sont « complètement analphabètes politiquement » ; « certains ne savent même pas pourquoi le Parti s’appelle communiste » (Pravda, 30 juillet 1929). Voilà l’élite. Et il s’agit de dirigeants, et de « l’actif ». Ce que peuvent être les suiveurs et le… passif, on a peine à l’imaginer. Tout ce monde vote « à l’unanimité » la déportation en Sibérie de Trotsky. (Et si nous faisons allusion avec insistance au sort d’un Trotsky, ce n’est pas que sa personne nous semble sacrée, mais parce que l’épisode laisse comprendre comment peuvent être traités de simples prolétaires obscurs.)
Les méthodes gouvernementales soviétiques correspondent au niveau de la masse, défini au chapitre précédent, et à la qualité des communistes qui l’encadrent. Quelques faits les illustreront. Le 21 janvier 1924, la milice fait une tournée chez tous les portiers (dvorniks) de Moscou et ordonne d’arborer un drapeau voilé de crêpe, sous peine d’amende ; on s’exécute, sans savoir pourquoi ; les passants voient des signes de deuil important, et en ignorent la cause ; le lendemain, on apprend par les journaux la mort de Lénine. En juillet 1924, l’auteur de ce livre assiste à une grande manifestation dans les rues de Moscou ; il interroge les manifestants mais aucun ne sait le but de la démonstration ; le comité de l’entreprise a convoqué pour telle heure à la sortie du travail, et voilà tout ; nous questionnons en vain maints communistes pour tirer le fait au clair ; certains font effort pour trouver une explication et croient qu’il s’agit de commémorer « les journées de juillet » (émeutes vaincues de juillet 1917 à Pétrograd), hypothèse insoutenable ; dans les journaux, aucune indication ; enfin, nous apprenons le lendemain qu’on manifestait en l’honneur de l’ouverture du Congrès du « Profintern » (Internationale syndicale rouge) ; personne n’en savait rien, que des fonctionnaires discrets. Un jour d’août de la même année, à Ialta, nous entrons chez un coiffeur qui se croise les bras et décline de faire son office, disant que la milice est passée et a ordonné de chômer ; pour quelle raison ? le barbier l’ignore ; mais ne peut-on faire une supposition ? il n’en trouve pas de plausible ; nous interrogeons divers communistes : en effet, toutes les boutiques ont reçu l’ordre de fermer, mais impossible de savoir pourquoi ; certains supposent que l’on fête le médicsantroud (journée du travail médical et sanitaire) ; enfin, un fonctionnaire du soviet nous apprend que c’est tout bonnement… l’Assomption (Ouspénié) ; tout le monde l’ignorait, car l’Église la célébrait selon le calendrier vieux style ; et c’est pour cela que la milice a imposé l’arrêt du travail à une population qui n’ose même pas s’enquérir des motifs. Voyant, quelque temps après, Moscou pavoisée de drapeaux endeuillés, et poussé par une curiosité insatiable, nous interrogeons à droite et à gauche : nul ne sait en quel honneur ; le hasard d’un dîner avec des communistes nous apprend que c’est un camarade du Comité de Moscou, Likhatchov, qui est mort ; tout le monde ignorait cette personnalité, et sa mort comme sa vie. Dans l’institution soviétique où l’auteur de ce livre a travaillé, nous avons constaté ceci : un quart d’heure avant la sortie, un gamin ou une fillette passait dans les bureaux en criant l’annonce du rassemblement général obligatoire à la porte, pour « démonstration » ; mais démonstration de quoi, pour qui, à quel propos ? Personne qui le sache ; les chefs de service et sous-chefs, surveillés par leurs supérieurs, surveillaient à leur tour leurs subordonnés et il était impossible de s’échapper sans avoir à fournir des explications ou s’exposer à des sanctions ; nous avons notamment ainsi observé dans le détail et de visu le mécanisme intime d’une de ces manifestations à grand effet extérieur, celle qui en a imposé aux leaders trade-unionistes anglais. Dans aucun pays du monde, et ceci est une stricte constatation de fait, un gouvernement ne se permet de manipuler de la sorte la masse en dédaignant de lui accorder, fût-ce pour la forme, la moindre explication. Et comment le niveau intellectuel et politique de cette masse s’élèverait-il, sous un tel régime ?
Les réunions et les élections, qu’elles soient celles du Parti, des syndicats, des soviets ou autres, sont toutes semblables et inspirées du même esprit. Les communistes les marquent de leur empreinte. Dans les usines, on ne peut les tenir, souvent, qu’en fermant les portes pour empêcher les ouvriers de s’échapper. À l’usine Prolétaire rouge, de Grodno, les ouvriers fuient, se cachent, sautent les murs, et le président et le secrétaire du comité leur font la chasse, pour ne réussir à en rassembler que 180 sur 400 (Troud, 17 juin 1926). La répugnance des ouvriers envers les réunions, leur abstention systématique, leur indifférence pour les débats et les résolutions prises sont dues à la crainte d’être congédiés, aux procédés des dirigeants ; en dehors des réunions on discute avec animation (Troud, 22 juillet 1926). À Pskov, la porte de l’usine étant ouverte, les ouvriers fuient la réunion ; le rapporteur constate lui-même que l’administration ayant relevé les noms de ceux qui prenaient la parole, presque personne n’assiste plus aux réunions (Troud, 16 octobre 1926). Zoritch résume ainsi les méthodes en vigueur : « Pas d’opposition, camarades ? Non. Unanimité, moins une abstention. Le camarade qui s’est abstenu est invité à passer me voir après la réunion… » ; et le journaliste cite une série de faits prouvant que les communistes foulent aux pieds les droits et les opinions des ouvriers (Pravda, 9 janvier 1927). Le Comité central du Parti, dans sa conférence de février 1927, vote une résolution interdisant de donner des ordres aux électeurs et d’imposer des candidats pour les élections soviétiques, avouant ainsi que c’était une pratique courante ; mais les commissions électorales privent du droit de vote, par centaines de mille, des électeurs ouvriers, paysans moyens, et même communistes (Pravda, 6-12 février 1927). Pour attirer les ouvriers aux réunions, dont ils ne veulent pas, on essaie de les tenter par des attractions, cinéma, etc. ; on ferme les portes, on menace les travailleurs (Troud, 2 juin 1927). Élection d’un comité ouvrier dans l’Oural : le secrétaire syndical régional impose son homme, contre lequel a voté la majorité des ouvriers (Troud, 2 juin 1927). Les réunions ne présentent plus d’intérêt pour les ouvriers ; on leur serine toujours les mêmes histoires, on leur impose des discours sur la Chine, et ils sont accablés de fatigue, ils demandent la paix (Troud, 23 mars 1928). À l’usine Boukharine, la direction appelle la milice pour expulser les ouvriers qui prennent la parole en critiquant le projet de contrat collectif (Troud, 15 juin 1928). Un dessin à succès représente une salle de réunion vide avec une foule massée sur la tribune : « On a nommé tous les assistants membres du bureau pour qu’ils ne se sauvent pas « (le Crocodile, n 40, 1928). Les réunions ont lassé tout le monde, on les fréquente à peine, elles n’offrent plus le moindre intérêt, les résolutions sont des chiffons de papier ; dans une usine d’Ukraine, citée à titre d’exemple, on a tenu en cinq mois 1.353 réunions ou conférences, on y a voté 6.797 résolutions… (Troud, 14 novembre 1928). À une conférence d’ouvriers agricoles, des délégués de Kharkov déclarent : « Nous avons peur » ; d’autres, de Sverdlovsk, disent : « Que mon voisin critique s’il le veut, il est célibataire, mais moi je suis marié, je ne veux pas devenir chômeur » (Krasnaïa Gazeta du soir, 6 décembre 1928). À Samara, des ouvriers trouvent porte close à la fin de leur travail et sont contraints de travailler une heure supplémentaire en restitution du temps passé à subir le rapport du soviet (Troud, 23 mars 1929). Les ouvriers métallurgistes de l’Oural ont peur de répondre, même sans signer, à une enquête du syndicat ; dans plusieurs usines, on a congédié des ouvriers qui s’étaient permis de parler aux réunions (Troud, 30 mars 1929). Pour avoir critiqué, les ouvriers P. et L. sont renvoyés de leur travail ; « les rabcors ont peur d’écrire car l’administration et le Comité de fabrique leur régleraient vite leur compte » (Troud, supplément, 6 septembre 1929). Voilà la « dictature du prolétariat ».
Les journaux soviétiques publient en quantité des récits de séances de réunions, d’élections, etc., véritablement révélateurs de l’apathie, de l’inculture, de la crainte des masses, et de l’insolence tyrannique, de la grossièreté brutale de pseudo-communistes envers elles. Mais ils ne sont pas tous résumables en quelques mots. Notons encore ces traits de la physionomie infiniment variée du Parti bolchévik. « La culture de nos fonctionnaires et de notre bureaucratie est lamentable ; elle a besoin d’être améliorée 20.000 fois. Pour cela, il faut un minimum d’éducation. La dictature du prolétariat ne consiste nullement à traiter grossièrement tous les non-communistes » ; ainsi parlait Boukharine au Congrès des comsomols, et il disait aussi : « Lénine voulait qu’un communiste coupable soit puni dix fois plus sévèrement qu’un simple mortel, mais pratiquement c’est très souvent le contraire qui se produit » (Pravda, 21 mars 1926). L’alcoolisme sévit parmi les communistes, avoue Iaroslavsky ; c’est « un phénomène général », et non seulement les simples membres mais les dirigeants s’adonnent à la boisson (Krasnaïa Gazeta, 16 mars 1926). Un rapport du même sur les cellules à la campagne reconnaît comme phénomènes généraux l’ignorance politique complète (30 % des cellules) et le peu de culture de la majorité ; la plupart ne lisent pas de journaux ; les secrétaires prennent toutes les décisions ; les abus de pouvoir, l’ivrognerie, les détournements de fonds sont fréquents ; 25 % des secrétaires de cellules soumis à l’enquête ont dû être exclus (Pravda, 10 février 1927). Des communistes turkmènes achètent des femmes, l’un vend sa fille pour 500 roubles, d’autres trafiquent des mineures (Pravda, 2 juin 1927).
Toutes les anomalies citées, et des milliers d’autres, sont dénoncées parfois vigoureusement et avec une très juste argumentation par la presse soviétique ; mais c’est précisément cela qu’on appelle là-bas « soigner les rhumes en favorisant les courants d’air ». Il est interdit d’indiquer les causes profondes du mal, recélées dans les vices du régime, et les observations superficielles et partielles entretiennent ce mal en endormant les victimes. La franchise apparente de cette « autocritique » fait partie, en réalité, du système de l’autocratie soviétique : elle peut frapper de menus secrétaires provinciaux qui auront des successeurs de même acabit, ou pires, mais laisse intact le pouvoir monstrueux du Secrétariat du Parti et ne réduira jamais les tares qu’il engendre.
Sosnovsky cite un cas très caractéristique de l’atmosphère du Parti et des usines, des rapports entre communistes et prolétaires, dans une lettre à Trotsky (Bulletin de l’opposition, n 3-4, p. 24) : à la fabrique de tabac Clara Zetkin, de Léninegrad, une ouvrière ayant pris la parole au sujet de la rationalisation est traitée d’ennemie du prolétariat et le directeur fait à son sujet des sous-entendus qui la terrifient ; dans la nuit du 1 mai, elle meurt de peur ; les ouvriers déclarent qu’ils n’iront plus jamais aux réunions, qu’ils n’ouvriront plus la bouche (Troud, 3 juillet 1928). À Léninegrad encore, « berceau de la révolution » comme on aime à dire en Russie, on arrête les dirigeants du Sevzaptorg (département commercial du nord-ouest) pour concussion, débauche, actes arbitraires, etc. ; de tels « incidents » sont quotidiens et l’on n’y prête plus attention, mais voici qui a une portée générale : « Les honnêtes camarades du Parti qui essayèrent d’élever la voix contre les abominations étaient persécutés ; trois n’ont pu y tenir : l’un s’est jeté par la fenêtre, le second s’est tranché une veine, le troisième s’est tué d’une balle » ; ni le Parti, ni les syndicats n’ont rien vu (Troud, 4 septembre 1929). Nous avons déjà dit qu’il n’existe, en réalité, ni parti, ni syndicats, mais des bureaux et des fonctionnaires étrangers à la classe travailleuse. Tous les faits cités le prouvent.
Au Commissariat des Finances, à Moscou, c’est-à-dire dans l’une des institutions les plus en vue, au cœur de la vie soviétique, pas dans un village du Kamtchatka, la cellule communiste était tout récemment « décomposée » par les péchés suivants : « détournements de fonds, dilapidations, ivrognerie, abus de services commandés, apachisme, exigences d’ordre spécial envers les collaboratrices, non-paiement de pensions alimentaires, obséquiosité, bureaucratisme, obstacles mis à l’avancement des nouveaux, carriérisme, querelles, déviation de droite (sic) dans le travail, etc. » ; « l’obséquiosité (podkhalimstvo : platitude servile, complaisance ignoble) s’était épanouie à tel point que, par exemple, le membre du Parti I… se taisait peureusement et servilement quand le communiste B… ivre violait sa femme » (Pravda, 7 août 1929). Cet individu, complice par lâcheté et arrivisme du goujat qui violente sa femme est un véritable symbole : il incarne l’actuelle « discipline » du Parti qui fait de tous les membres des complices de la violation des principes communistes et des intérêts de la Révolution, accomplie chaque jour sous leurs yeux. De tels faits, d’ailleurs, ou d’autres équivalents, sont devenus banals dans leur multiplicité, mais on ne les rend que rarement publics : il faut pour cela un conflit politique délivrant les dirigeants de tout scrupule de discrétion et les incitant à frapper leurs adversaires par tous les moyens. Tous ces « communistes », leurs frères et leurs cousins de même espèce, votent à tour de bras des thèses sur « le socialisme dans un seul pays » et approuvent l’emprisonnement ou la déportation des derniers communistes sincères en lutte pour leurs idées.
Mais la tournure la plus frappante du phénomène de « dégénérescence » et de « décomposition » (expressions mêmes de la presse du bolchévisme) du Parti communiste et de l’appareil soviétique se traduit dans les « affaires » scandaleuses qui ont jeté, au cours des dernières années, de vives lueurs sur la réalité russe et révélé la corruption profonde du personnel révolutionnaire. L’ampleur de ces scandales, leur répétition en divers points du pays et dans des centres ouvriers importants, le nombre et le rang des fonctionnaires communistes ou « sympathisants » impliqués, le pullulement de cas moins graves mais tout aussi symptomatiques ne permettaient plus de parler de défaillances individuelles, même par trop répétées. Les dirigeants du Parti ont dévoilé le mal, tout en affirmant l’excellente santé de l’organisme dont ils ont la responsabilité. Le lecteur jugera s’il est permis de supposer que de telles plaies puissent exister sur un corps sain.
Nous avons signalé dans un précédent chapitre la gangrène des autorités communistes et soviétiques du Nakhitchevan, de Kherson et d’autres lieux. De telles histoires paraissent maintenant des broutilles de la chronique. En juillet 1925, il fallut arrêter tous les cadres supérieurs de la milice de Kiev convaincus de forfaits variés : concussions, vols, abus de pouvoir ; parmi eux se trouvaient un « vieux bandit récidiviste », ancien « chef de milice du rayon central », d’ex-policiers, espions et gendarmes de la contre-révolution (Pravda, fin juillet et 1 août 1925). Les « épurations » dans les appareils bureaucratiques font découvrir constamment, sous le masque soviétique, de cette engeance vivace, assez souple pour s’adapter aux aspects extérieurs du nouveau régime, quitte à y perpétuer les pratiques de l’ancien. Dans la province de Poltava, la cellule d’un village organise l’assassinat d’une famille paysanne ; on arrête les trois principaux coupables, le secrétaire de la cellule, le président du soviet, le président du comité des pauvres ; de sa prison, le secrétaire menace de faire couper la gorge à 20 familles, par la cellule communiste, si l’on ne change pas de cellule (cette fois, cellule de prison) un de ses complices (Pravda, 26 mai 1925). Dans la province d’Odessa, on arrête les têtes des organisations communistes et institutions soviétiques à Zakharievka : le secrétaire du Parti, le président du comité exécutif, le directeur de la coopérative, le juge, le contrôleur principal, etc., qui volaient l’argent des caisses publiques, se livraient à des orgies, contraignaient les institutrices à coucher avec eux, etc. (Pravda, 20 octobre 1926). Dans la République des Kirghises, on arrête deux secrétaires du Parti de districts, un membre du Comité exécutif central des Soviets et d’autres fonctionnaires communistes : cette bande écrasait les paysans, en faisaient fusiller sans jugement, les rançonnaient sous forme d’impôts énormes qu’ils se partageaient, confisquaient des chevaux, etc. (Pravda, 20 octobre 1926). À Léninegrad, le 22 août 1926, quarante ouvriers se saisissent d’une jeune fille, la violent à tour de rôle : plusieurs sont communistes (Pravda, 11 septembre 1926). Cette affaire donna l’occasion d’en révéler toute une série d’autres, de moindre envergure, où les communistes et les comsomols tenaient leur place, à Léninegrad et en divers autres lieux. À Artemovsk, dans le Donetz, capitale prolétarienne du grand bassin houiller (Bakhmout, de son nom antérieur), le haut personnel de la justice, et les cadres de la milice, forts de la complicité des fonctionnaires soviétiques et de l’indifférence des comités du Parti, sont arrêtés, jugés et condamnés pour viols, ivrognerie, arbitraire administratif, etc. ; le journal local Kotchegarka, informé, se taisait ; les communistes du rang, terrorisés, n’osaient rien dire ; plusieurs suicides (Pravda et autres journaux, février 1928). Trois membres de l’association des « écrivains prolétariens » sont arrêtés pour avoir entraîné chez eux une jeune communiste, l’avoir enivrée et violée ; la victime s’est suicidée (Rabotchaïa Gazeta, 31 mars 1928). À ce propos, la presse se décide à reconnaître que de telles infamies sont passées dans les mœurs. À Sotchi, au Caucase, tous les chefs communistes locaux sont arrêtés pour dilapidations, ivrognerie, viols multiples de femmes, orgies, arbitraire (Pravda, 8 avril 1928). En Crimée, le Président du Comité central exécutif des Soviets en personne, Ibraïmov, et tout son entourage sont de vulgaires bandits de droit commun : on les convainc de crimes innombrables et abominables, d’assassinats, de tortures, d’exactions, de vols, de concussions, de toutes les ignominies imaginables, dont l’exposé tient cinq volumes de 3.800 pages au total (Krasnaïa Gazeta du soir, 30 avril 1928 et tous les journaux). Dans l’Oural, on découvre la corruption des dirigeants communistes d’un « rayon », leurs débauches, leurs accointances avec des éléments pourris (Pravda, 22 mai 1928). Au Turkestan, on arrête des fonctionnaires soviétiques dont un vieux militant du Parti, coupables d’avoir dilapidé d’énormes sommes ; à Riajsk, on constate que presque toute l’administration est liée à des bandits (Pravda, 6 mai 1928). À Stavropol, le secrétaire du Comité régional du Parti et les autres fonctionnaires communistes sont tous arrêtés : viol des institutrices, orgies, abus variés (Pravda, 12 mai 1928). Mais le plus « bel abcès », comme disent les médecins, est sans contredit celui de Smolensk.
À Smolensk, ville et campagne, dans les usines et les syndicats, dans les cantons et les districts, ce n’était que pourriture du haut en bas de l’appareil bolchévico-soviétique ; comités du Parti, des soviets et des syndicats rivalisaient d’arbitraire envers les travailleurs, de violences sur les femmes, de pillage des deniers publics, de crapulerie et de débauche ; dans une fabrique (ne comptant pas moins de 50 % de communistes et comsomols), les contremaîtres communistes, le président d’une section syndicale, l’ancien secrétaire de la cellule, etc., exigeaient des « pots-de-vin », en argent des ouvriers, « en nature » des ouvrières, et ce, pendant des années ; dans une manufacture, 7 ouvriers se sont suicidés en un court laps de temps, excédés par le régime ; une « commune » composée de fonctionnaires en vue du Parti, de la milice, etc., était en liaison étroite avec des bandits ; plusieurs secrétaires de cantons et de districts sont convaincus d’exactions et de forfaiture ; une paysanne essaie de se pendre, après confiscation de sa dernière brebis ; un groupe de comsomols, pour protester contre les crimes des autorités locales, imprime une feuille volante clandestine ; les organes du Parti couvrent tout de leur silence complice ; on arrête, pour commencer, 60 fonctionnaires, la plupart communistes (Pravda, 12 mai 1928, article de Zaïtsev ; tous les journaux du moment ; Pravda, 18 mai, résolution de la Commission de contrôle). L’enquêteur officiel Iakovlev souligne la portée générale de l’affaire (Pravda, 16 mai ; Isvestia, 22 mai). Toute la presse alarme l’opinion et la secoue pour l’inciter à réagir contre la déchéance morale d’une partie notable des employés de l’État et des fonctionnaires des organisations étatiques (Parti, syndicats, coopératives). Pendant plusieurs mois, on épure, on assainit les appareils de la région de Smolensk et, parallèlement, on nettoie aussi ailleurs. Dans un seul canton de la province de Smolensk, 33 fonctionnaires sont traduits devant les tribunaux ; parmi eux, les chefs de la milice, qui volaient des chevaux aux paysans, le juge, qui condamnait un assassin à 100 roubles d’amende et en absolvait d’autres, etc. ; trente « réviseurs » avaient inspecté le canton au cours de la dernière année sans rien remarquer d’insolite (Isvestia, 9 juin). À Vladimir, les dirigeants du syndicat du textile commettent des abus d’autorité ; une employée a été violée (Pravda, 19 juin 1928). À Touapsé, les chefs du Parti s’enivrent, l’un protège une maison close, les dirigeants de la coopérative sont déférés en justice, les magistrats sont convaincus d’actes arbitraires (Pravda, 19 juin). À Odessa, les directeurs du service des tramways imposent aux chômeuses de coucher avec eux, pour avoir du travail ; les employés municipaux, parmi lesquels le secrétaire de la cellule, sont des ivrognes invétérés (Troud, 19 juin). À Irkoutsk, l’organisation communiste et soviétique est gangrenée d’éléments du régime tsariste (Pravda, 4 août). Un inspecteur envoyé dans la région de Mariisk constate la démoralisation des fonctionnaires principaux et des militants communistes, secrétaires de comités, etc. : ivrognerie, détournements de fonds, abus au préjudice des femmes (Pravda, 8 août). L’organisation communiste yakoute est responsable de troubles, de banditisme, de multiples méfaits (Pravda, 9 août). Celle de Crimée, déjà fâcheusement notoire, abrite des « blancs », des nationalistes, des saboteurs conscients (Pravda, 11 août). Dans la province de Riazan, sur 5.100 fonctionnaires des Finances, on en chasse 1.139 : dilapidations, pots-de-vin, ivrognerie, faux en écritures (Pravda, 11 novembre).
En 1929, on ne cesse de découvrir de nouveaux « abcès » sur le « corps sain » de la bureaucratie soviétique. La Pravda (3 janvier) avoue que les cellules communistes sont infestées d’anciens gendarmes, de pogromistes, de monarchistes, de koulaks, etc., selon les régions. Au début de janvier, à Moscou, c’est la remarquable affaire des « kabouki » : tout l’état-major du syndicat du bâtiment, coupable de dilapidations, débauches, abus de pouvoir, etc., est dénoncé à la suite d’un incident de débordement érotique en pleine rue (Pravda et autres journaux, 6 janvier et jours suivants). Puis, ce sont les dirigeants du syndicat des employés qui confondent la caisse syndicale avec la leur. Et c’est un des principaux comités des Jeunesses communistes, à Léninegrad, que l’on balaie pour corruption. Les organisations communistes de Sir-Daria pullulent tout simplement de voleurs, de bandits, de gredins variés (Pravda, 9 janvier). À Tver, le tribunal était depuis plusieurs années complice de tous les fonctionnaires coupables de prévarications, d’abus, de turpitudes diverses (Pravda, 19 janvier). À Briansk, le comité provincial du Parti couvre les dirigeants communistes du district de N., convaincus un mois plus tôt de débauche publique, d’abus de pouvoir, etc., et qu’il avait d’abord décidé d’exclure du Parti (Pravda, 20 février). À Astrakhan, on arrête 200 fonctionnaires des soviets qui volaient l’État de diverses manières, avec la complicité des communistes ; on exclut 57 membres du Parti, puis d’autres ; on organise un procès monstre qui dure des semaines (Pravda, Isvestia, juillet, août, septembre). En Usbekistan, le syndicat des travailleurs municipaux, c’est-à-dire ses dirigeants, est taxé de crimes variés qui l’apparentent aux « kabouki » de Moscou (Troud, 3, 4 août). À Rybinsk, on découvre un foyer d’infection genre Astrakhan (Troud, 21 août). À Syzrane, également (Troud, 22 août). À Grozny aussi (Troud, ibid.). De même à Kharkov, à Stalinegrad (Troud, ibid.). À Bakou, le Commissaire du Peuple aux Finances et une série de hauts fonctionnaires de son département sont déférés aux tribunaux (Troud, 3 septembre). À Léninegrad, pourriture de l’administration communale, complicité de la commission de contrôle régionale du Parti ; depuis quatre ans, 100 dénonciations en règle avaient été envoyées en vain aux journaux ; la rédaction de la Pravda de Léninegrad est coupable (Troud, 3 septembre). À Nijni-Novgorod, décomposition de l’organisation communiste, affaires louches (Pravda, 6 septembre et jours suivants). À Toula, aux Finances, à la section commerciale, dans la coopération, au tribunal, dilapidations et débauche (Pravda, 7 septembre). Dans les services du vniechtorg (commerce extérieur), les épurations ont déjà éliminé des « pourris » par milliers et il en renaît sans cesse. En juillet, août et septembre 1929, il ne se passe pour ainsi dire pas de jour où le Troud ne dénonce quelque « dégénérescence », « déviation » ou « maladie » dans les « sommets » de l’appareil syndical ou dans les comités de base : c’est l’organisation du textile de Tver (10 juillet) ; ce sont les syndicats de Crimée (16 août) : c’est l’usine n 1 de Moscou (21 août) ; c’est un comité de canton de la province de Tver, où les secrétaires sévissent dans un esprit moyenâgeux, où l’institutrice persécutée se suicide (23 août) ; c’est la grande usine Profintern rouge, de Briansk (24 août) ; c’est le comité central des mariniers qui « fait banqueroute » (25 août), pour ne citer que les gros titres, épargnant la fastidieuse lecture de textes filandreux, confus, inutilement kilométriques. Mais là, il est impossible de faire la part des persécutions politiques et celle de l’épuration morale : le zèle de nettoyage des « sommets » syndicaux est visiblement inspiré par la lutte du Secrétariat du Parti contre Tomsky et ses partisans, hier maîtres de l’organisation professionnelle.
Dans ce désordre général, on ne peut établir de démarcation entre le Parti, les soviets, les syndicats : tous les appareils sont liés, soudés, fondus, comme nous l’avons expliqué. Les mêmes hommes thésaurisent les fonctions, les responsabilités, et la plupart sont intimement associés de diverses façons. C’est pourquoi l’on arrête des fonctionnaires par paquets de dix, cinquante, cent et plus. Le sous-titre concernant l’usine n 1 de Moscou, par exemple, affirme en caractères gras qu’il s’est passé « des faits révoltants de décomposition de l’actif du Parti par groupes » ; ces militants « décomposés », on les retrouve au syndicat, à la coopérative, au soviet du rayon, au comité de maison, partout. Et partout, la « décomposition ». En règle générale, toute information sur le Parti est valable pour les syndicats et vice versa, sur les soviets pour les coopératives, etc. Les mêmes phénomènes apparaissent dans les diverses organisations et institutions, tenues par les mêmes cadres communistes.
Depuis plusieurs années, la presse soviétique est obligée d’enregistrer une « vague » de dilapidations, une « épidémie » de prévarications dans les syndicats, expressions mêmes de la Pravda (15 avril 1925). « Tomsky déclare que si cette vague ne décroît pas, il va falloir appliquer la peine capitale aux dilapidateurs » (Pravda, 28 mai 1925). Une circulaire de Koursky, Commissaire à la Justice, alerte tous les procureurs et tribunaux et les invite à réprimer sévèrement les dilapidations (21 juin 1925). Tous les jours, la presse signale des prévarications. En neuf mois, dans la seule province de Moscou, 285 cas ; dans les Postes, même plaie ; à Kharkov également ; 83 % des voleurs sont des communistes (Troud, 2 mars 1926). En Sibérie, 1.500 cas en trois mois, au préjudice des caisses de l’État, des coopératives, des syndicats (Krasnaïa Gazeta, 19 mars). À Léninegrad, 2.274.000 roubles de dilapidations en sept mois, 2.702 cas dont le quart dans les syndicats (Troud, 8 septembre 1926). Dans la province de Moscou, 342 affaires de ce genre en 1925,281 en 1926 et 245 en 1927, pour les syndicats seulement (Troud, 23 mars 1928). Tout le monde vole, dit en substance Tomsky au VIII Congrès syndical, les communistes, les comsomols, les sans-parti, et on vole partout (Troud, compte rendu, 15 décembre 1928 et jours suivants). En 1928, les dilapidations ont augmenté de 50 % comparativement à l’année précédente, dans les syndicats de Moscou ; la moitié des coupables sont communistes (Troud, 29 mars 1929). Nulle part au monde, on n’observe quelque chose de semblable, ou d’approchant. Il peut se produire partout un ou plusieurs cas de corruption, se trouver çà et là des fonctionnaires indignes : mais rien de comparable à ce qui se passe dans les syndicats russes. Et l’explication est simple : ces syndicats ne sont pas des syndicats. Les prolétaires et les salariés de l’U. R. S. S. n’ont pas de syndicats. Il n’y a que des bureaux et des bureaucrates, étrangers à la masse qui peine. Les « adhérents » n’ont pas adhéré. On ne les connaît pas pour les consulter mais pour leur soutirer une partie de leurs maigres salaires et pour les inviter à travailler toujours davantage. Dans un discours à Léninegrad, contenant de nombreuses critiques, Tomsky a prononcé un jour les paroles suivantes : « Si j’avais fait ce discours dans certaines réunions de base comme simple syndiqué, on m’aurait traité de propre à rien discréditant l’organisation, en d’autres termes : hors du syndicat » (Troud, 30 mai 1925). C’est net. Et hors du syndicat, cela signifie : hors de l’entreprise, donc crever de faim. C’est ce que nous avons expliqué déjà. Et c’est ainsi dans le Parti également, dans toutes les organisations soviétiques. Et Tomsky en a fait cette année personnellement l’expérience : il a été mis du même coup hors du syndicat et hors de la présidence des syndicats, pour s’être trouvé en contradiction avec le Secrétariat du Parti. Et le Secrétariat pourrait le mettre hors de la circulation, s’il le voulait, par un simple ordre au Guépéou, sans jugement. Il n’y a pas de syndicats.
Un autre leader syndical, Dogadov, a rapporté au Conseil central des pseudo-syndicats les chiffres significatifs que voici : en 1925, le budget de la C. G. T. russe fut de 70 millions de roubles environ, sur lesquels près de la moitié (47 %) ont été dévorés par les fonctionnaires (Pravda, 9 décembre 1926). On peut tenir pour assuré, de plus, qu’une partie de l’autre moitié va aussi à des fonctionnaires, indirectement. Au syndicat des métallurgistes de Moscou, il y a 700 fonctionnaires, pour 130.000 cartes syndicales (Troud, 12 juin 1928). Ce parasitisme bureaucratique soi-disant syndical se passe de commentaires. Et quelle est cette vie prétendue syndicale qui coûte si cher aux travailleurs ? Le Vestnik Trouda (n 10, 1926) reconnaît le peu de fréquentation des réunions, le manque d’intérêt de ces réunions pour les ouvriers, le mauvais effet des procédés de contrainte et de commandement : fermeture des portes de l’entreprise, par exemple. Le Troud (29 mars 1927) avoue que les décisions sont prises par les organes dits exécutifs en dehors des syndiqués. Il constate (14 novembre 1928) que les ordres du jour n’intéressent pas les ouvriers et que les résolutions restent sans lendemain : temps passé aux réunions, temps perdu. La Pravda (22 novembre 1928) confirme en publiant des lettres de rabcors : personne ne va plus à des réunions où l’on ne tient aucun compte de l’opinion ouvrière. Dans son discours au VIII Congrès, signalé plus haut, Tomsky ne put éviter de parler des grèves qui ont lieu à l’insu des syndicats : les ouvriers acculés à la grève par l’État soviétique ont garde de s’adresser aux unions professionnelles ; il dut constater aussi le trafic des cartes syndicales, cotées clandestinement comme des actions en bourse, parce qu’elles représentent des privilèges. À Kiev, une inspection prouve que les syndicats n’ont rien de commun avec les syndiqués (Troud, 20 mars 1929). La bureaucratie syndicale fait de la « haute politique » et néglige la protection du travail (Troud, 26 août 1929). Ce journal appelle « haute politique » la basse cuisine du Parti ayant pour objet de substituer des fonctionnaires à d’autres selon les besoins de la coterie dirigeante. Depuis la disgrâce de Tomsky, il est non seulement permis, mais prescrit de constater que tout va mal dans les syndicats depuis des années, alors qu’on était tenu, la veille de cette disgrâce, de proclamer que tout y allait bien. Maintenant : les syndicats ont des tendances corporatistes, bourgeoises, ne comprennent pas l’époque historique actuelle, sont coupés des masses, travaillent mal, etc. (Pravda, 6 septembre 1929). La réalité est beaucoup plus simple : il n’y a pas de syndicats.
Les coopératives les valent. « Nous continuons à commercer à l’asiate, à la tsigane, comme le disait Lénine » ; on oblige le client à acheter ce dont il n’a que faire et on ne lui vend pas ce dont il a besoin (Pravda, 20 mars 1925). Coopérative de l’usine Amo, Moscou : marchandises de mauvaise qualité, parfois pourries, et plus chères qu’ailleurs (Pravda, 7 juillet 1925). Une autre, province de Moscou : « Peu de denrées, mauvais choix, qualité encore pire » (Pravda, 21 juillet 1925). Une autre, au Donetz : « Ou bien il n’y a pas de produits de première nécessité, ou bien ils sont mauvais : le pain n’est pas du pain, la viande n’est pas de la viande » (Pravda, 11 septembre 1925). « Pourquoi les ouvriers ne s’intéressent pas aux coopératives », dit un gros titre ; et l’article explique la désaffection par l’intrusion des communistes, qui imposent leurs hommes, lesquels souvent ne valent rien (Pravda, 30 septembre 1925). À une conférence coopérative, on constate que les prix pratiqués sont si élevés qu’ils abaissent le salaire réel, parfois de 8 % (Troud, 3 avril 1926). À maintes reprises, on a constaté que les coopérateurs spéculent avec les capitalistes ; un exemple en est donné dans l’Economitcheskaïa Jizn du 27 mars 1926. En un an, les dilapidations se sont élevées, dans les coopératives, à 5.323.000 roubles (Torgovo-Promychlenaïa Gazeta, 23 mai 1926). Le personnel vole et pille dans les coopératives, dans la région de Léninegrad, dans celle d’Iaroslav (Rabotchaïa Gazeta, 13 juin 1926). On pille et on vole partout ailleurs. Profitant du monopole de la vente au détail, que l’État lui assure par des moyens de force, la coopération se livre à un mercantilisme effréné, exploite le consommateur c’est-à-dire les classes pauvres, réalise des bénéfices nets de plus de 200 % par les pires procédés capitalistes (Pravda, 1 février 1927). Les clients ouvriers sont reçus dans les coopératives comme des chiens, les employés sont arrogants et grossiers, la marchandise est mauvaise et chère, il faut perdre un long temps à de fatigantes queues {Troud, 18 août 1927, lettres d’ouvriers). Les fonds de plus de la moitié des coopératives sont dilapidés par le personnel et les dilapidations ne cessent de s’accroître (Krasnaïa Gazeta du soir, 13 novembre 1928). « On ne voit pas de différence, même au télescope, entre une boutique ordinaire et une coopérative » dit Boukharine (Pravda, 2 décembre 1928). Il y en a une, pourtant, mais pas à l’avantage de celle-ci. Les coopératives vendent trop cher, et leurs frais généraux sont considérables, note l’Economitcheskaïa Jizn (4 janvier 1929). Vols et pillages à Saratov, à Stalinegrad, à Rostov et de tous côtés (Pravda, 13 janvier 1929). La coopération ne semble avoir fait aucun progrès en qualité depuis le jour où Dzerjinsky en dénonçait sévèrement la prospérité fallacieuse (Pravda, 20 avril 1926) et le monstrueux parasitisme, avec ses 400.000 fonctionnaires touchant 90 millions de roubles de traitements en 1925, chiffres qui ont enflé fortement depuis. Toute la presse communiste russe d’août, septembre et octobre 1929 taxe les coopératives d’incurie, de sabotage, de gabegie massive dont la population ouvrière supporte les effets désastreux.
Quant à la bureaucratie soviétique en général, il faudrait un volume spécial pour en donner un tableau suffisant. Nous nous bornerons ici à une sèche énumération de quelques faits pour caractériser cette hypertrophie tératologique de l’administration paperassière, inutile, nuisible, coûteuse, stérile et stérilisatrice, corrompue et corruptrice, insolente envers les humbles, plate devant les puissants et toujours contre-révolutionnaire. Qu’elle soit l’instrument du Parti, des soviets, des syndicats, des services économiques, elle est égale à elle-même. Les « affaires » scandaleuses évoquées plus haut l’ont montrée au moral. Nous allons la voir à l’ouvrage.
« Chaque membre de notre cellule est tenu de répondre par écrit chaque mois à 84 questions d’enquêtes » (Pravda, 23 avril 1925). Cela fait un millier dans l’année, par individu, et personne ne les lit, et des millions de tonnes d’enquêtes ineptes s’entassent dans la poussière des bureaux, et il y a une crise aiguë de papier, et l’on manque de cahiers pour les enfants, et l’on ne trouve pas de fonds pour l’instruction publique ou l’industrie. « Le nombre de circulaires donnant des directives reçues par les cellules oscille, en certains endroits, de 30 à 100 par mois » (Pravda, 7 juin 1925). Encore du papier vainement empilé, aux dépens du prolétariat. « La direction de l’appareil soviétique de base a au plus haut degré un caractère paperassier. Le comité provincial envoie habituellement une ou deux circulaires par jour sur toutes les questions imaginables et estime avoir ainsi épuisé ses obligations » (Pravda, 7 juin 1925). Encore des millions de feuilles gaspillées, sans parler de l’encre. « On nous inonde de circulaires, d’instructions, se plaignent beaucoup de secrétaires de cellules, et pour peu de profit » ; dans la cellule d’un trou rural, à l’issue d’une réunion, le secrétaire exhibe un « petit papier » de 2 m. 50 de long sur 0 m. 50 de large, exactement mesurés : une enquête à remplir… ; « Si l’on superpose tous les membres de la cellule les uns sur les autres, et que l’on entasse à côté les circulaires, enquêtes, etc., le tas de papier dépassera la cellule » (Pravda, 12 juin 1925). Tel est l’exemple donné par le Parti : il est contagieux, comme on le verra. « La décision sur les réserves locales de semences a été publiée par le Comité central exécutif en 1922 et elle n’est toujours pas appliquée » (Pravda, 25 septembre 1925). Cela ne fait jamais que trois ans ; en 1929, d’ailleurs, elle est certainement tout à fait oubliée, et des millions d’autres avec. « On exige des entreprises les renseignements les plus variés, rapports, données statistiques, formant en définitive un torrent de papier qui oblige d’entretenir un personnel excessif et noie le travail vivant » ; « Il se crée une mer de papiers dans lesquels s’embrouillent des centaines de gens… » ; « La situation de la comptabilité et de la statistique est simplement catastrophique ; les entreprises supportent avec accablement le fardeau de fournir des renseignements sous des dizaines et des centaines de formes différentes ; on mesure maintenant la comptabilité par pouds »… ; ainsi écrivait Dzerjinsky (Pravda, 23 juin 1926). Un bureau des forêts réclame par circulaire un compte des perdrix, des cailles, des gelinottes, des lièvres, des ours, des loups, etc., vivant dans les secteurs des fonctionnaires questionnés ; et ce, dans un délai d’une semaine (Krasnaïa Gazeta, 14 mai 1926). Le rapport annuel du Yougostal pèserait 12 pouds (190 kilos) s’il était rédigé selon la règle (Economitcheskaïa Jizn, 17 juin 1926). Le Commissariat des transports a déjà envoyé 10.000 ordres environ, qu’on ne lit pas, qu’on publie avec des retards de un à trois ans (Krasnaïa Gazeta, 6 juin 1926). « Une inondation de comptes rendus » : en deux mois, il est sorti à Moscou 643 livres de comptes rendus d’entreprises, d’environ 1.200 pages chaque et que « presque personne ne lit » ; les quatre mois précédents en avaient vu paraître 1.866 ; des fonds considérables sont ainsi gaspillés (Pravda, 29 juillet 1926). À Tcherepovetz, l’administration communale établit un plan de gestion pour 200 ans (Kras. Gaz., 23 août 1926). Pour obtenir un renseignement au Commissariat du commerce, il faut passer par 37 services (Kras. Gaz., du soir, 28 août 1926). Il n’est pas rare que certaines marchandises passent par 10 à 15 services commerciaux avant d’atteindre le consommateur et les frais généraux dépassent la valeur initiale du produit (Isvestia, 19 septembre 1926). Dans un dispensaire d’enfants, la feuille d’enquête porte 127 questions ; un trust de l’Oural imprime un rapport de 9.459 pages ; les chemins de fer dépensent 9 millions de roubles pour 18.000 pages de comptes rendus (où un renseignement est introuvable) ; le Commissariat des finances de l’Adjaristan coûte plus cher à entretenir qu’il ne perçoit d’impôts (Kras. Gaz. du soir, 22 décembre 1926).
La direction des chemins de fer reçoit des rapports représentant 30 millions de pages, avec portraits des chefs locaux du Parti (sic) mais où manquent les renseignements sur les machines ; le Mostorg a répondu en un an à 477.085 questions, le conseil des coopératives de Moscou à 622.393 questions, une seule fabrique textile à 629.000 questions (Pravda, 3 février 1927). Un bureau de l’instruction publique envoie aux parents des élèves d’une école un questionnaire avec cent questions idiotes (Pravda, 19 février 1927). Le Commissariat des transports gâche à lui seul 420.000 pouds de papier par an, près du quart de la production, environ dix trains de 40 wagons (Isvestia, 4 février 1927). Les enfants d’une école dans l’Oural se voient poser par écrit 180 questions imbéciles, dont celle-ci adressée aux parents : « N’étiez-vous pas ivres lors de la conception de l’enfant ? » (Troud, 29 avril 1927). L’Inspection ouvrière et paysanne calcule que la comptabilité seule de l’industrie d’État emploie 500.000 comptables et coûte 1 milliard de roubles par an (Troud, 30 mai 1927). La section d’hygiène de Kharkov envoie aux villages une circulaire de 47 pages avec 127 questions, dont celle-ci : « indiquer les usagers du puits par nationalité, ukrainienne, juive, russe, polonaise » (Pravda des J., 24 septembre 1927). Au XV Congrès du Parti, Staline cite des faits : un mutilé a dû attendre sept années un appareil de prothèse ; le rapport sur les cuirs, au Commissariat du commerce contient 27.000 questions ; un rapport d’agronome, en Ukraine, 20.000 questions ; etc. (Isvestia, 11 décembre 1927).
Un ouvrier qui a une réclamation à faire contre l’administration d’une entreprise doit passer par 24 instances bureaucratiques (Troud, 14 janvier 1928). La direction provinciale de l’agriculture de Viatka prescrit par circulaire aux comités exécutifs de cantons de compter les vers de terre trouvés dans les champs (Pravda, 1 mars 1928). Nous avons l’impression que le record constitué par cette tentative de recensement des asticots ne sera jamais battu. Un Comité exécutif local envoie aux soviets de village un questionnaire avec 348 questions, en plein coup de feu des semailles (Pravda, 18 avril 1928). Une usine procède à 210 écritures pour chaque ouvrier embauché, et l’on sait que le personnel est très instable (Troud, 5 août 1928). Une montre importée en U. R. S. S. passe à la douane par 142 instances, déclare Ordjonikidzé (Isvestia, 9 décembre 1928). Plus de la moitié des décisions des autorités supérieures ne sont pas mises à exécution, dit le même (Pravda, 21 décembre 1928). L’Institut d’agronomie expérimentale établit une feuille d’enquête de 5 à 6 mètres, couverte de questions, sur les tracteurs (Biednota, 14 avril 1929). Un inventeur, arrivé à Moscou pour expérimenter sa découverte, fait des démarches en vue d’obtenir une chambre ; en un an et demi, il n’a pas encore abouti, mais il a une collection de papiers, actes, résolutions, déclarations, protocoles, conclusions, etc., de plus de 400 pièces (Vetchernaïa Moscva, juin 1929). Une usine neuve est mise en marche… trois mois avant l’approbation du devis de construction ; le journal qui note le fait appelle cela un « petit détail curieux » ; en 15 mois, le Conseil économique supérieur a reçu 866 tâches gouvernementales à remplir, sur lesquelles 446 ne sont pas accomplies ; beaucoup d’autres institutions sont dans la même difficulté (Isvestia, 31 juillet 1929). Les cas où des projets, plans et devis cheminent et stationnent encore dans les bureaux tandis que les constructions sont déjà achevées se multiplient : une étude sur l’économie soviétique aurait à en tenir compte comme d’un élément d’appréciation important.
Le régime bureaucratique de l’U. R. S. S. pèse d’autant plus sur le prolétariat et les paysans travailleurs, que la légalité ne ménage aucun contre-poids à l’arbitraire politique, économique, administratif de la dictature du Secrétariat du Parti. Et d’abord, il n’y a pas de légalité dans la seule République qui prenne ouvertement le titre de « socialiste ». Il y a des lois et des décrets en quantité innombrable, où les juristes soviétiques les mieux spécialisés et entraînés se perdent, et dont le Secrétariat du Parti, fort de son Guépéou, a les moyens de ne tenir aucun compte. On ne se gêne pas, au surplus, pour le déclarer sans ambages : « La dictature du prolétariat, comme toute dictature, est un pouvoir qui n’est lié par aucune loi » écrit un collaborateur des Isvestia (7 septembre 1926), en réfutant Krylenko, procureur général, dont l’avis était de faire entrer cette dictature « dans les cadres de la légalité en vigueur ». Ainsi, pas de légalité. Pourtant, la presse soviétique a maintes fois dénoncé les abus de pouvoir, les actes d’arbitraire, les passe-droits, les violations des lois, décrets, ordonnances, règlements, statuts, instructions, circulaires officielles, etc., qui dictent à l’individu soviétique les moindres détails de sa conduite, et prôné le respect de la « légalité révolutionnaire ». Bogouslavsky, Soltz, Krylenko et d’autres ont noirci bien des colonnes de journaux, accumulé bien des rapports et des dossiers à ce sujet. Mais une fois de plus, c’est la méthode consistant « à soigner les rhumes en entretenant les courants d’air ». Puisque la dictature n’est liée par aucune loi, à quoi bon perdre son temps à discourir sur la légalité ? Il suffit qu’un secrétaire local, provincial, régional ou général du Parti ordonne et que le vulgaire se soumette. Quant aux « tribunaux populaires », ils font partie de la machine bureaucratique et entretiennent un nombre respectable de bureaucrates : n’est-ce pas conforme à l’ensemble du système ?
L’Inspection « ouvrière et paysanne », lire : bureaucratique, a fait une enquête sur la justice en U. R. S. S. Elle a constaté qu’en 1926, plus d’un million d’individus ont été arrachés à leur travail comme accusés, en R. S. F. S. R. seulement (république grand-russienne), sans parler des témoins, experts, etc. ; en U. S. F. S. R. (république ukrainienne), 15 % de la population ont été cités en justice, la même année ; un arriéré formidable d’affaires en cours s’est constitué, qu’une amnistie seule peut liquider (Isvestia, 11 octobre 1927). Staline, au XV Congrès du Parti, s’est servi de ces chiffres pour dénoncer le désordre bureaucratique dont il est le grand maître (Isvestia, 11 décembre 1927). La Pravda du 2 février 1929 condamne les agissements illégaux des autorités locales, qui suscitent des plaintes dont le nombre va croissant, et préconise une fois de plus le respect de la légalité révolutionnaire, — laquelle n’existe pas pour le Parti, donc pour l’État. Les Isvestia du 11 juin 1929 constatent que toutes les lois sont foulées aux pieds en permanence à la campagne, c’est-à-dire dans toute l’Union soviétique : impôts illégaux, perquisitions et arrestations illégales, élections truquées, amendes arbitraires, etc. ; les budgets locaux sont alimentés par les amendes et il est facile de dresser contravention aux paysans à tout propos, en vertu de textes ignorés de tous. Et, bien entendu, on rappelle à l’ordre de la légalité révolutionnaire les arrière-sous-ordres du Secrétariat du Parti.
La « lutte contre la bureaucratie » est un des « mots d’ordre » du pouvoir soviétique, parmi d’autres de même esprit. C’est un des leitmotiv de la chanson dont la bureaucratie supérieure berce le peuple exploité et opprimé par la bureaucratie de tous étages, les bureaucrates de tout rang et de tout grade. Il entre dans la collection des formules rituelles de la doctrine officielle, dans les commandements de la religion léniniste que les jeunes « pionniers » et les comsomols récitent avec docilité et incompréhension, — et que les hommes méprisent en atteignant un certain degré de conscience politique et sociale. Le mot d’ordre anti-bureaucratique ne prendra son vrai sens que le jour où il sortira de la masse elle-même.