Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 05
Moscou en ébullition ne trouvait plus de place pour loger une souris. Et des souris, comme des rats, il y en avait quelque deux mille, venus de tous les coins de la terre. Toutes les races. Tous les appétits.
Le plus grand État du monde et le plus pauvre, ruinait son trésor pour faire face à l’événement. Pouvait-il en être autrement et est-il utile, là-dessus, de caracoler sur des dragons ? Je suis ici uniquement pour dire la vérité, sur ce ton de confession du début, et on me croira d’autant plus facilement que, c’est le cas où jamais de le dire, j’ai été moi-même de la fête.
Certes, nous nous trouvions en présence d’une colossale tentative de bolchévisation sentimentale, fondée, cette fois sur la générosité des « esprits indépendants » qu’on avait invités pour qu’ils vissent le prolétariat à l’œuvre. Je ne souscris point à ces tentatives, je dirai pourquoi, mais on doit les accepter comme un fait, du moment qu’il est admis qu’on ne peut édifier le socialisme dans un seul pays ; qu’il faut donc tâcher de le propager partout et en profitant de toutes les circonstances. Le dixième anniversaire en était une.
Les hôtes qu’on avait appelés un peu trop à la hâte et qui étaient ce que le monde des « esprits indépendants » d’aujourd’hui offrait de plus commode à la portée du gouvernement bolchevik, ne pouvaient, de leur côté, que regarder ce qu’on leur faisait voir, et dire que ce qui était de mise.
Voilà tout le malentendu. D’un côté, comme de l’autre, on avait renversé la morale du dicton roumain qui déclare que celui qui fait ce qu’il peut, dit ce qu’il sait. Les communistes avaient fait le contraire de ce qu’ils pouvaient. Cela ne devait pas leur réussir. Mais les invités disaient ce qu’ils ne savaient pas. Cela devait parfaitement leur réussir : car à voleur, voleur et demi.
Quand un État prolétarien — qui doit être avant tout moral et qui n’est le plus pauvre que parce qu’il le veut — mise toute sa fortune sur la fourberie, il ne peut rencontrer sur son chemin que des fourbes. Et ici, ce ne sont pas seulement les fêtes qui sont en jeu, mais toute la tactique communiste.
Les malins idéalistes de tous les Politbureau et de tous les Comintern ont beau crâner, fiers de leur grand savoir politique et doctrinal, de leur science du soulèvement des masses : il faut savoir encore faire de la brique, lorsqu’on veut bâtir ; et, de la brique, la classe ouvrière ne sait en faire qu’à la briqueterie, sous la direction compétente et responsable des ingénieurs. C’est cela et ce n’est pas autre chose. On peut me renvoyer tant qu’on voudra à Marx et à Lénine : c’est cela cependant, je le sais, par une expérience et une compréhension de la vie dont ne peuvent pas témoigner des hommes qui n’ont fait, leur existence durant, que bouquiner et fausser le sens des bouquins.
La classe ouvrière fait tout et on lui doit tout. C’est entendu. Les brebis aussi se doivent tout à elles-mêmes. Seulement, alors que, pour rendre les brebis heureuses, il suffit d’exterminer tous les carnassiers de la terre, l’homme compris — l’extermination de tous les consommateurs de brebis humaines ne suffirait pas à rendre celles-ci heureuses. Il faut, d’une part, leur enseigner comment on fabrique cette herbe compliquée qui est leur moyen d’existence et, d’autre part, les préserver contre l’imminente métamorphose de la brebis humaine en loup humain, ou plutôt inhumain, ce qui n’est pas le cas des moutons.
Là est tout le problème. Or, on ne le résout pas en excitant les appétits avec le cri alléchant :
— Qui veut être avec nous ? Voici le commencement du bonheur !
— Moi, moi ! répondra un nègre, venu du fin fond de l’Afrique au Congrès Mondial des peuples et races opprimés.
— Toi ? Comme tu es gentil ! Pojalouïsta !
Et vous prenez ce nègre, vous le gavez, vous l’exhibez sur toutes les planches, vous lui faites dire toutes les idioties, puis, pour épater le cannibalisme mondial, vous l’installez sur le trône sanglant des Romanov et vous le photographiez.
On a fait cela à Moscou et je ne l’ai su que trop tard. Sinon je serais immédiatement parti. Je voyais, comme tout le monde, un nègre d’une impertinence digne des gifles. Il se précipitait à toutes les tribunes, sur toutes les ailes de poulet, se gargarisait de tous les gros mots du communisme de parade, lâchait des grognements de bête aux sons de l’Internationale et nous poussait, en toute circonstance, à prendre la parole à son exemple, et hurler victoire à l’U. R. S. S.
C’était un spectacle à faire vomir.
Un mois avant mon départ, comme j’entrais chez un photographe de la Tverskaïa, pour les besoins de mon passeport, je remarquai un grand tableau. C’était le nègre. Ricanant de sa vaste gueule, bras et jambes écartés, tout son corps affalé dans une position indécente, il était assis sur un siège somptueux. Je regardai de plus près et vis, au-dessus de sa tête, se détachant en relief, la couronne et les aigles impériales.
— Ce n’est pas le trône du tsar ? dis-je au photographe.
— C’est lui.
— Veuillez m’en faire trois copies, en 13 × 18.
Je n’en revenais pas. Et ce n’était pas tout. Car allant aux renseignements, j’appris que notre nègre, membre du « Parti de Lénine » et trésorier d’une organisation communiste négrière, avait mangé la grenouille et s’était fait exclure, sans qu’il fût « opposant ».
Après cela, et même avant cela, certaine princesse russe, pas mal installée aux côtés d’un « savant » communiste « dans la ligne », pouvait écrire à une grande conscience amie (pour me moucharder, puis à moi-même, pour me l’avouer et m’en faire des excuses), que toutes sortes de bruits circulaient sur mon compte à Moscou — je n’en resterai pas moins convaincu que le trône du tsar, à dix ans du massacre du tyran, peut au besoin être brûlé sur une place publique, mais non pas transformé en objet de mascarade mondiale. Je reste au surplus convaincu que, souvent, être princesse, voire poétesse, cela ne veut rien dire, même en ajoutant à ces qualités l’adhésion au communisme tel qu’on le parle.
Et pour tout dire, je ne crois pas que la classe ouvrière ait quelque chose à gagner, à souffrir qu’à Moscou on offre, aujourd’hui, le trône du tsar aux fesses d’un nègre escroc, demain la couronne du même tsar, aux mains d’un grand écrivain français, l’un et l’autre également « dans la ligne », et qu’on photographie ce nègre escroc et ce grand écrivain, chacun muni de sa dépouille tsariste, le nègre sous son derrière, l’écrivain dans ses mains et la montrant bien haut, sur la couverture des revues, comme si l’on disait au prolétariat que lorsqu’on ne peut pas faire du blé, on fait au moins cela et que c’est toujours quelque chose, en attendant mieux.
Non. Ce n’est pas ainsi que je comprends qu’on soit révolutionnaire.