‹ Vers l’autre flammeChapitre 7 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 06

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 06

J’avais appris, en arrivant, qu’on tassait les hôtes les moins considérables et les moins considérés, par deux, trois et quatre, dans une même chambre, mais qu’en revanche on les hospitalisait dans de grands hôtels. Cela me chiffonna. Je n’aime pas la camaraderie qui m’est imposée. J’ai trop subi cela jadis. Aussi fis-je dire à Voks, que je me contenterais d’un taudis, dans le plus petit hôtel, pourvu que je fusse seul. Si possible. Si non, tant pis.

On me donna satisfaction. J’eus, pour commencer, une bonne chambre, à l’hôtel International, sur la Tverskaia. Voisins, à ma droite, Francis Jourdain et Léon Moussinac, dans la même pièce. Moussinac était malade et au lit. Jourdain, la mine comiquement effarée, déambulait, abasourdi par les visites qu’on lui avait déjà fait faire et par les discours en russe, en allemand et autres langues, qu’il avait dû patiemment subir. Nous fûmes en Russie de très bons amis, toujours d’accord ; mais qu’en savions-nous !

Car, il faut être juste : un pays, et surtout un tel pays, ne vous invite pas pour vous montrer sa fosse à ordures. C’est une stupidité d’en vouloir aux communistes russes de leur acharnement à exhiber le bien qu’ils ont réalisé et seulement le bien. Pourquoi étions-nous là-bas, nourris, logés et promenés, comme des pachas, entre Léningrad et Tiflis, aux frais de la princesse en guenilles ? Sûrement pas pour qu’ils étalent sous nos yeux leurs culottes rapiécées, en guise de souvenir à emporter.

C’est une tout autre question quand, vous déclarant prêt à les défendre au prix de votre vie, vous leur demandez des comptes et les priez de nous faire savoir ce que cette édification de parade coûte aux travailleurs soviétiques, y compris l’entretien de la formidable meute d’aboyeurs de l’Internationale. Mais, pour ce qui était de les défendre au prix de sa vie, on n’en aurait pas trouvé vingt, parmi les deux mille invités aux fêtes d’octobre, qui fussent prêts à le faire. Cela crevait les yeux. À part quelques hommes intègres et vraiment dévoués à la Russie, dont le modèle, à mon sens, était l’excellent écrivain allemand Arthur Holitscher, en compagnie duquel je parcourus le Caucase, le reste n’était qu’un médiocre ramassis de profiteurs occasionnels.

C’est pourquoi, dès l’ouverture, leur Congrès Mondial, ne me dit rien qui vaille et je le déclarai aussitôt, en écrivant l’article : Autour d’un Congrès. Remis au représentant de l’Humanité, où justement, on avait fait la gaffe de publier en éditorial quelques enthousiastes impressions de mon arrivée, ce timide article embarrassa terriblement le pauvre rédacteur. Pierre Naville s’en empara et le fit paraître dans Clarté, non sans l’accompagner d’une introduction, où, me prenant par les jambes, il me jetait à la tête de l’organe officiel du Parti français. De là, un froid brusque dans nos mamours de frais fiancés.

Et, cependant, cet article était tout à l’éloge de l’U. R. S. S. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de constater que ses hôtes lui tiraient une carotte. La multitude des races qui s’écrasaient dans le vaste palais des colonnades, sous les feux aveuglants des projecteurs et dans le vacarme des haut-parleurs, formait ce même chaos, que représente une réunion électorale de grand style, avec cette différence, qu’ici, nous pouvions du moins contempler, au milieu du présidium, la douloureuse figure de la trop résignée Kroupskaïa, la compagne de Lénine, seule créature, dans tout ce Congrès mondial, qui ne méritât pas une telle compagnie.

Société des Amis de l’U. R. S. S. ? Mon Dieu, pourquoi pas ? Comme disait l’autre : appuieriez-vous sur un bouton placé dans votre appartement à Paris, pour tuer un mandarin en Chine et vous enrichir pendant la nuit ? Certes, devenir le président d’une section mondiale des « Amis de l’U. R. S. S. », cela n’enrichit pas l’homme, ne le nourrit pas, mais cela vous vaut toujours, à l’occasion, un grand voyage « à l’œil » ou quelques droits d’auteur. Vous représentez une de cette centaine d’épingles-drapeaux rouges au moyen desquelles la présidente Kameneva repérait, sur une carte, placée dans son cabinet, les villes du monde qui possèdent une section de ces « amis-là ». Il est vrai que la plupart des dites sections n’existent plus, comme c’est le cas d’Athènes, où la société se fonda et fondit, sous mes yeux, dans la même semaine. N’empêche, le petit drapeau rouge flotte toujours sur la carte. Et quand c’est vraiment une section que la ville indiquée représente, disons que c’est bien pire, puisqu’elle coûte cher et ne produit que de la paperasse, que les « Amis » échangent entre eux, d’un bout du monde à l’autre, et au débit du camarade ouvrier.

Un périodique parisien a écrit que j’aurais été élu au présidium de ce Congrès mondial. C’eût été un grand « honneur » pour moi, mais je crois que cet organe se trompe. En tout cas, je n’y ai jamais siégé, pas plus qu’au Congrès, où du reste seuls le présidium et les assommants orateurs siégeaient rigoureusement, les congressistes passant tout leur temps au buffet.

⁂

Àl’Hôtel International, je fis savoir au concierge que ma porte était ouverte à qui voudrait de moi. On prenait en effet des précautions afin de me défendre contre les « importuns ». Les importuns ne vous font jamais payer assez cher la découverte d’un homme ou d’un fait, alors qu’un isolement à peu près entier peut vous faire manquer le but de votre vie. Il est vrai que tout dépend de la valeur de celui-ci.

Dans l’U. R. S. S., la pratique de la porte ouverte m’a confirmé, plus que partout ailleurs, la rectitude de ce raisonnement. Et si elle m’a parfois accablé de minutes ennuyeuses, je n’en ai pas moins récolté le grain que j’avais semé. C’est à cette pratique, ainsi qu’à ma façon d’accueillir un homme, que je dois de connaître aujourd’hui les pulsations de la vie par delà les murs de ma chambre, et pour autant que j’aie une chambre.

Celle que j’occupais à l’Hôtel International ne me valut qu’un défilé de gens aimables, journalistes pour la plupart, qui allaient quémander des articles à toutes les notoriétés européennes présentes. Mais ils n’étaient qu’aimables. Pour moi, qui ne doutais pas trop que les choses puissent être différentes, j’espérais toutefois entendre quelques sons de cloche, contraires au tamtam officiel et voir surgir des visages moins souriants.

Il n’en fut rien, dans cette chambre. Et quelques jours après mon arrivée, je la quittai, pour me faire expédier à Léningrad, avec d’autres invités. Une semaine plus tard, rentrant à Moscou, j’ai trouvé mes effets jetés pêle-mêle, dans un débarras. On me déménagea alors à l’Hôtel Passage, qui devint mon hôtel préféré pour toute la durée de mon séjour en Russie, chaque fois que je descendais à Moscou. Mais il y a lieu que je dise comment le monde soviétique se présente devant mes yeux, dès ces premiers jours, à l’Hôtel International.

Ici mon témoignage sera passionnément à l’honneur des Soviets et fera justice de bien des légendes. Dieu, que c’est navrant d’accorder au compte-gouttes, ce que je croyais n’être qu’un hymne à la Vie Nouvelle ! Car, si l’on n’est pas aveuglé par la mesquine partialité politique, on doit reconnaître que les Soviets — tout en poursuivant un but déterminé — ont été dans cette circonstance, nobles, larges et sincères, comme seule peut l’être l’enfance d’une furieuse vie nouvelle. Peu l’ont compris, et de tous ceux avec qui je causais alors, Francis Jourdain en était le plus ému, sans s’en montrer béatement séduit. Au contraire, la nuée des sauterelles démocratiques, venues pour grignoter, ne mit d’empressement qu’à aimer sa fringale, son insensibilité, son faux enthousiasme et son ingratitude.

J’ai connu des cas où les exigences et la perfidie de tels hôtes allaient si loin, qu’un prompt coup de pied dans le derrière eût été la meilleure réponse à leur faire. Mais les Russes — patients, débonnaires, parfois simplement désireux d’éviter le scandale — fermaient les yeux, satisfaisaient la fripouille, accomplissaient leur devoir — n’est-ce pas, brave camarade Guenkine, que je ne reverrai plus ?

Ne les a-t-on pas vus payer des valises, des effets et même des machines à écrire, que des imbéciles s’étaient fait barboter en cours de voyage, en dépit de tous les conseils, de tous les avertissements prodigués au delà de toute mesure ? Et à l’Hôtel Krasnaïa de Kharkov, où les abrutis de toute une délégation anglo-américaine avaient aligné leurs souliers dans le couloir, tard dans la nuit, pour n’en plus retrouver une seule paire le lendemain matin, n’a-t-on pas dû chausser une vingtaine de crétins, que cette aventure amusait au point de les faire charlestonner en chaussettes, en attendant le bottier ?

Il est vrai, qu’un pareil vol, dans le plus luxueux hôtel de la capitale de l’Ukraine, était rocambolesque et d’autant plus incompréhensible qu’on n’a jamais découvert le Rocambole. Mais cela n’a pas moins rendu fou le pauvre guide responsable de cette délégation, lequel dut charrier à l’hôtel tout un magasin de chaussures, afin que chacun puisse choisir ce qui lui convenait, puis se débrouiller pour trouver la respectable somme d’argent exigée par cette dépense imprévue de son budget.

J’ai dit que les Soviets ont été larges. Ils ne l’étaient pas, ainsi qu’on l’a affirmé, jusqu’à vouloir acheter les consciences. Cela est à la fois faux et injuste. Personne, que ce soit pendant les fêtes ou durant mon séjour, n’est venu me proposer le plus acceptable des marchandages, et si je me donne en exemple, c’est qu’on verra jusqu’où on me croyait de la famille, jusqu’où j’avais moi-même déclaré en faire partie et combien mon adhésion totale leur tenait à cœur.

Payait-on des droits d’auteur, à ceux qui avaient des œuvres traduites en russe ? Oui, dans les conditions les plus normales. Et il me semble que c’était là la moindre des délicatesses, pour ne pas dire la moindre réparation d’un tort. On eût procédé de même à l’égard de M. Vladimir Dekobra, s’il avait été là, et, en ce cas, Romain Rolland lui-même ne se fût pas trouvé avec autant de roubles sur les bras, que ceux qu’auraient représentés les droits de cet écrivain qui arrive en tête de la bêtise littéraire soviétique, en matière de traduction. N’en déplaise à Lonatcharski et à l’intéressé.

Quant aux articles qu’on demandait vigoureusement, c’était encore de la façon la plus correcte et en rétribuant leurs auteurs aussi normalement. Ce n’était pas un mot d’ordre exceptionnel, mais bien l’application de la règle qui demeure celle de tous les pays du monde, lorsqu’un événement s’y produit et que des publicistes étrangers y assistent. Je puis même dire qu’il fallait trotter et poiroter passablement autour des caisses, pour voir la couleur de cet argent-là.

Des jeunes gens enthousiastes — hier encore ouvriers d’usines, aujourd’hui journalistes en mal du coup qui fait le grand reporter — venaient réclamer impérieusement l’article qui leur était dû.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Je viens d’arriver. J’ignore tout.

— Dites le bien ce que vous pensez de notre Révolution et le mal que vous avez laissé dans ces sales pays capitalistes d’où vous venez ! — Et puis, vous — vous tovarichtch X — vous êtes des nôtres, nous connaissons votre révolte et vous devez vous sentir ici chez vous.

— Oui. Cela je puis le dire, mais en quelques mots.

— C’est cela : un simple autographe ! Votre salut à nos Soviets.

Et allez-y, avec les autographes : Je ne vous connais pas encore, je n’ai rien vu, mais je vois que vous êtes grands, magnifiques, sinon dans ce que vous avez déjà fait, du moins dans ce que vous pensez faire, si l’on vous aide. Vive l’Union Soviétique ! Vive la Révolution Mondiale !

Des papiers comme celui-là, et parfois même plus catégoriques, j’en ai pondu par dizaines. J’ai donné aussi deux ou trois petits articles et autant de vieux morceaux littéraires neutres, pendant les seize mois de mon séjour parce qu’il était impossible d’agir autrement et que je pensais ce qu’alors j’écrivais.

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