‹ Vers l’autre flammeChapitre 8 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 07

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 07

Quand les vers auront fini de se repaître de ma carcasse — de ces yeux qui ont tant vu, de ce cœur qui a tant aimé, de toute cette chair, frénétiquement dévastée par les passions — que les hommes d’alors sachent qu’il m’a été donné de vivre, par anticipation, leur existence même, dans mon Octobre Rouge.

Petiote vermine humaine ! te doutes-tu des trésors de générosité que tu caches dans les replis de ta mesquine doublure ? S’il fallait te juger d’après ton égoïsme, tu mériterais d’être brûlée vive. Mais moi — qui me suis roulé dans ta boue, purifié à tes cascades, nourri de ta terre et abreuvé à toutes tes sources, aux plus rafraîchissantes comme aux plus amères — moi, je connais bien ta dévorante générosité et je t’absous. Je t’accepte et te fais confiance.

Car je me dis, dans mes heures peuplées de vaillante solitude — lorsque je pense aux amis que j’aime et à ceux dont je me suis séparé ; aux femmes que j’ai caressées et à celles que je ne caresserai jamais ; aux douleurs physiques que j’ai subies et à celles qui m’attendent — je me dis :

« Pauvre racaille… Quel tyran s’est jamais acharné à te rendre meilleure, ne fût-ce qu’une bonne existence durant, et qui peut dire qu’il y eût totalement perdu son temps ? Certes, on t’a fait faire les Pyramides. Pour quelle vanité ? Je n’en sais rien. Mais puisque j’ai longtemps rôdé autour de ces vilains tas de pierre, je me suis demandé s’ils n’avaient pas été érigés afin de réserver aux Pharaons le plaisir de voir un jour de maigres Anglaises y grimper stoïquement, un fellah les tirant par les bras, un autre les poussant par leurs prétendues fesses. Quant au but avoué par le poète, qui écrivait des Pyramides qu’avec leur masse indestructible, elles ont fatigué le temps, eh bien, le temps eût pu se passer de cette fatigue, en l’épargnant du même coup aux vingt mille esclaves qui ont travaillé pour les Anglaises.

« Misérables esclaves… À quatre mille ans de distance, on ne vous fait plus ériger de Pyramides. Mais vous creusez des tunnels et des métros où l’on vous oblige à voyager, comme si votre existence devait être noire et privée d’air et de soleil, chaque fois que vous parcourez le chemin, à l’aller et au retour, entre vos taudis catholiques et vos bagnes fordistes, seule chose que vous faites, d’ailleurs, d’un bout à l’autre de votre sinistre vie. Et si vous faites quelque chose de plus, c’est bien la rigolade de vos dimanches d’esclaves ou la griserie de vos jours de fêtes esclavagistes, lorsqu’on organise, à votre intention, tous ces divertissements : escroqueries officielles qu’on appelle courses et où vous laissez le pain de vos enfants ; sports modernes, qui ne sont que de grasses entreprises nationales, où vous laissez le reste de votre blafarde intelligence ; macabres défilés devant la « flamme éternelle » de vos maîtres, devant leur assassiné « Inconnu », devant la charogne d’un de vos illustres bourreaux, quand vous vous précipitez en masses compactes, pour acclamer le proche et bienheureux instant où l’on vous permettra de tomber glorieusement, le nez dans la terre.

« Tristes parias… On ne vous fait faire que cela. Mais quel tyran s’est jamais penché sur vos berceaux et, plus tard, sur vos visages brûlants, pour vous dire : l’homme n’est pas une brute ; son premier devoir est d’être bon, juste, humain : malheur à qui ne le serait point ! car c’est vivre que vivre pour la Communauté, et mourir que vivre pour soi. Qui a jamais essayé de vous prouver que le travail mène ailleurs qu’à la famine ; l’exploitation de l’homme, ailleurs qu’à la fortune ; le crime organisé, ailleurs qu’à la gloire ? Quel satrape a, au moins, fait construire pour vous des habitations riantes sur le flanc des montagnes, tout en édifiant à leur proximité, l’inévitable bagne moderne où Taylor vous dicte la meilleure façon de travailler comme des idiots, de vivre comme des imbéciles et de procréer comme des onanistes ?

« Quelle dictature a jamais essayé de vous convaincre, en vous en donnant l’exemple, que le Pouvoir n’est qu’un fardeau d’honneur pour celui qui le détient et un titre à la reconnaissance de ceux qui lui obéissent ? Que les dignités publiques ne renferment que de lourdes responsabilités et qu’en les exerçant malhonnêtement on est sûr de se voir lapider ? Que même les Arts et les Lettres, vocations sacrées, ne sont pas ces putains à sleepings ou ces gondoles à chimères, pour l’abêtissement de la Communauté et la masturbation glorieuse de l’artiste, mais bien la plus haute fonction morale de l’homme, dont dépend la santé de l’Humanité.

Donc, avant d’avoir le droit de condamner la lie humaine à être brûlée vive, quelle tyrannie lui a jamais donné tous ces exemples ?

Aucune, sauf Octobre Rouge.

Il a soufflé, en 1917, comme une rafale issue des abîmes sanglants de la générosité populaire unie à l’élite des hommes.

Je demandai un jour à Rakowsky :

— Comment avez-vous pu, vous, poignée de bolcheviks, être partout, vous battre contre tant d’ennemis et vaincre sur cette sixième partie de la terre ?

— Ce n’est pas nous qui avons été partout, mais la révolte. C’est elle qui s’est battue et qui a vaincu. Nous n’avons su que lui donner son expression, sa figure et nous y livrer corps et âme. Va voir dans les musées de la Révolution les canons primitifs que les moujiks construisaient seuls, pendant la guerre civile, qui pétaient par les deux bouts et épouvantaient l’ennemi, comme nulle dicke Bertha ne l’a fait.

Àcette époque, le bolchevik était un héros, un titan, un dieu. Le premier de tous était le dernier à se nourrir et ignorait le repos. Le brasier d’une fécondation qui devait anoblir la vie, dévorait sa poitrine. Rien pour lui. Tout pour la Communauté. Et plus de crimes, plus d’injustices, plus de barrières ignobles entre les hommes. Ceux-ci, eussent-ils dû sombrer aux trois-quarts dans le cataclysme de cet élan généreux, avaient le devoir d’arracher à leurs propres entrailles l’enfant qui ne devait plus jamais devenir un monstre humain.

C’est cela Octobre Rouge.

Je l’ai vu fêter son X anniversaire et j’ai pleuré de joie. Pleuré tout simplement.

Mêlé à la cohue, sans invitation spéciale et sans place réservée, je me suis débattu comme tout le monde pour m’emparer d’une marche dont l’emplacement permettait de saisir l’ensemble de la place Rouge, où tout était rassemblé, où tous les goûts étaient comblés, sans en excepter l’éternelle sottise.

Celle-ci trouvait sa part dans l’exhibition, organisée officiellement, des masques grimaçants de Chamberlain, de Briand et de Mussolini, à la barbe du corps diplomatique. Si je pleurais, cette mascarade cependant ne pouvait me faire pleurer que de dépit, comme le développement des forces militaires rouges, dont la véritable force était justement le contraire de ce qui nous était montré. Car le bolchévisme n’a pas triomphé dans l’U. R. S. S. grâce à de furieux cosaques munis de lances irrésistibles ; et le jour où il n’aura que des lances pour percer les cœurs des hommes, ses minutes seront comptées.

Heureusement, il y avait là l’idée, le sentiment, l’élan de l’avenir. Il y avait l’image de ce que le monde serait le jour de sa libération totale, car un million et demi d’êtres humains défilèrent sur la place Rouge, montrant autant de visages que le feu de la générosité transfigurait comme nulle exaltation religieuse ne l’aurait su faire. Ces êtres-là seraient morts jusqu’au dernier, pour que la flamme dont ils étaient dévorés gagnât toute la terre. Et l’humanité n’aurait su leur résister.

Partis par millions, par dizaines de millions, tels qu’on pouvait les compter ce jour-là dans toute l’Union soviétique, partis, les mains vides et les visages en flammes, aucune armée n’eût été capable de les contenir et tous les égoïsmes auraient fondu, devant le flamboiement de leur généreuse ruée, s’il est vrai que rien ne résiste à celui qui fait le don de sa vie.

Tard dans la nuit, j’allai déambuler par tout Moscou en fête. Plus d’armée et plus d’officiels nulle part, et cependant, les torrents humains continuaient d’affluer vers la place Rouge. Dans un groupe que précédait un char symbolique, représentant le globe terrestre ligoté de véritables chaînes, sur lesquelles un bambin frappait de toutes ses forces avec un marteau, pour les briser, je reconnus un ouvrier roumain, qui avait fait la guerre civile en Ukraine :

— Alors lui dis-je. Vous ne dormirez plus cette nuit ?

Il me sauta au cou et m’embrassa :

— Non, mon frère, ni cette nuit, ni jamais. C’est tellement grand ce que nous avons fait ce jour d’Octobre Rouge 17 !

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