‹ VolontaireChapitre 10 sur 12 · 10

10

— Dumouriez a trahi !

— L’infâme, suivi de son état-major, a passé la frontière…

— Le monstre a débauché l’armée…

— Les troupes se débandent…

— Les Autrichiens de Clerfayx marchent sur Paris !

— Les nobles, les prêtres, les frères du roi sont aux portes de la capitale !

— Une vengeance que les siècles n’assouviront pas, une tyrannie telle que l’antiquité n’inventa jamais la pareille vont s’appesantir sur la France !

De tous les clubs, de tous les régiments, de toutes les chaumières s’élevaient des imprécations ; de toutes les poitrines blanches ou fauves s’exhalait un concert de malédictions contre l’assassin des patriotes, le traître, le perfide, le maudit, le bourreau gagé de la contre-révolution, l’instigateur de la défection des armées.

Elle était née robuste la Révolution, altérée de lait rouge, mais sujette à des maladies violentes comme tous les enfants vigoureux. Par crainte de crise mortelle, on l’avait vouée dès le berceau aux saints les plus réputés du paradis révolutionnaire. Mirabeau, Lafayette, tour à tour requis, s’étaient effrayés des appétits sanguinaires de leur protégée ; plus que tout autre, Dumouriez avait reçu encens et bouquets ; comme les autres, il avait trahi la confiance des patriotes. C’était une nouvelle idole à brûler, et l’on voulait que le bûcher fût en proportion de l’encens prodigué, que l’opprobre et l’ignominie jetés à la face du misérable fussent à la mesure du péril couru, de l’émotion éprouvée, de l’effarement général.

Bientôt, des dépêches plus précises montrèrent l’exagération de la première épouvante. Clerfayx dormait toujours, les appels de Condé ne parvenaient pas à l’émouvoir, à peine quelques escadrons avaient-ils suivi Dumouriez. La République n’était pas morte, l’avenir apparaissait moins sombre, mais les demi-brigades, privées de leur chef, vaincues, découragées, quittaient leurs cantonnements ; la défection sévissait, pareille à une épidémie ; l’insubordination, sous couleur de liberté, désagrégeait les meilleures troupes. Des indisciplinés et des audacieux jetaient leurs armes, et rentraient dans leurs foyers ; les patriotes, grossis des timides, se dirigeaient vers les places de guerre à l’abri, croyaient-ils, des surprises et de la trahison.

Àconsidérer ces malheureux traînant dans la débâcle leurs guenilles et leur misère, jonchant les chemins des lambeaux de leurs uniformes, on comprenait le désespoir farouche de la France qui perdait un général capable de susciter l’enthousiasme au seul nom de la patrie, on appréciait mieux le courage et la vertu des soldats qui, dans un pareil dénuement, avaient violenté la victoire. Sans manteau les artilleurs, sans selle les chevaux, sans souliers les fantassins ; autour de leurs pieds meurtris par les longues marches de la retraite, du foin serré par des chiffons.

Et cette horde hâve, sordide, affamée, s’avançait vers Valenciennes, s’engouffrait sous la porte de Lille, campait à la place d’Armes, à la place de Neubourg, à la place Verte, au Marché-auxHerbes, encombrait les tortueuses artères du Grand-Fossard et de Paris. On avait essayé d’interdire l’entrée de la ville aux arrivants. Vaines menaces, inutiles précautions : hors des murs, ils continueraient à pâtir ; à l’intérieur, ils trouveraient toujours à vivre. Si les rations manquaient, ils pilleraient au nom de la Liberté, devenue la formule de l’oppression.

Tout au souvenir des excès commis naguère par l’armée de Lukner, les habitants tremblèrent d’abord ; puis, leurs nouveaux hôtes n’ayant pas commis les méfaits qu’on était en droit de redouter, ils se familiarisèrent avec eux. Le parvis de l’Hôtel de Ville où se déroulent les drames et se jouent les comédies de la vie communale des Flandres restait, malgré le campement des troupes, le rendez-vous préféré des curieux et des oisifs. Ils s’y réunissaient, y causaient, y critiquaient les mesures prises par le général Ferrand, commandant la place, se mêlaient aux artilleurs et aux volontaires, et les interrogeaient sur les derniers incidents de la campagne. La nuit venue, civils et militaires, groupés autour des pots à bière, continuaient à invectiver les chefs et à donner des conseils au gouvernement.

Chacun affichait ses opinions dans le choix de sa brasserie. Les partisans des Jacobins se portaient de préférence vers une maison située en face de la rue du Quesnoy, au pignon délicatement sculpté, aux antes ornées de gracieuses colonnettes de pierre, au revêtement d’ardoises chatoyantes comme une gorge de pigeon. Sur la porte, une enseigne alléchante :

AU VRAI SANS-CULOTTE

Puis, au-dessous, en plus petits caractères :

TENU PAR LES ÉPOUX MERCIER
EX-VIVANDIERS DU CAMP DE MAULDE

Àdroite et à gauche, deux bonnets phrygiens rappelaient l’action d’éclat de ce ménage modèle.

Depuis les derniers événements, la brasserie Mercier avait été promue au rang de club. À l’instar de Paris, on y préparait les actes et les décisions de l’autorité, laissant au maire, le citoyen Pourtalès, et au Comité de Sécurité révolutionnaire, pourvoyeur attitré du tribunal criminel de Douai, le droit de les contresigner et le privilège d’en assurer l’exécution.

Le soir du 9 avril, on s’écrasait au club.

— Quelques patriotes de plus, et nous renverserons les murailles ! criait la grosse Madeleine toute glorieuse de la vogue de son établissement.

Pourtant, on entrait toujours, et les murailles semblaient se distendre sans accuser aucune trace de fatigue. À la lueur incertaine des lampes, devenues fumeuses faute d’air, on voyait émerger par-dessus la houle humaine le président, ses acolytes et les orateurs ; on distinguait des têtes rouges, plus rouges que leurs rouges bonnets, et des mains énormes, s’agitant comme de larges battoirs, afin d’imposer silence. Mais à part les épithètes de traître, d’aristocrate, de canaille, d’assassin, de perfide, accolées au nom de Dumouriez et de ses partisans, pas une phrase ne perçait, distincte, le vacarme du club.

Il y eut un artilleur qui réduisit à merci les orateurs civils, et raconta, d’une voix de stentor, les efforts de Dumouriez pour acheter son régiment :

— Le traître nous offrait de devenir les instruments d’une restauration monarchique ! Nous avons remis à nos fusils le soin de parapher le traité… Pif ! pan ! pan ! pan !

Des applaudissements éclatèrent et furent le signal de sa chute. Un assesseur le lirait par les pieds, tandis que le président donnait la parole à un orateur devenu en trois soirées l’orgueil et la coqueluche des Jacobins.

— Le citoyen Onésime ! Écoutons-le !

— Vous l’avez dit, citoyens : Dumouriez est un fier chenapan. Il serait oiseux de discuter son crime. La situation ne fut jamais pire, même l’année dernière, quand on déclara la patrie en danger ! L’ennemi ?… le voici à quelques lieues de Valenciennes. Qui l’arrêtera ! Les volontaires ? ils désertent. Les officiers ? ils demandent un congé et ne reviennent plus.

Des soldats voulurent protester, on les hua.

— Et vous assistez impassibles à ce déchaînement de trahisons ! Ne comprenez-vous pas que votre indifférence et votre tiédeur vous rendent complices des traîtres ? Vivre libre ou mourir, criez-vous niaisement ! Vous vous trompez. Il ne s’agit pas de mourir, mais de tuer les aristocrates, de pulvériser les factions ; il ne s’agit pas de s’offrir en pâture, mais de manger pour vivre la fressure de tous les séides de ce serpent des cours dont le nom souillerait mes lèvres et blesserait vos oreilles. C’est par la terreur que les amis de la liberté en imposeront aux ennemis de la nature, épouvanteront les rois, élèveront une invincible barrière entre la révolution et la tyrannie.

— Auras-tu bientôt fini de me travailler les côtes, satané blanc-bec ? grogna un vieux patriote, sans souci d’interrompre l’orateur.

— Silence !

— À la porte !

— Enlevez-le !

C’était à Paule Marsig, se frayant à grand’peine un chemin vers le fond de la salle, que s’adressaient ces apostrophes.

Quelques heures plus tôt, souillée de boue, le visage inondé de sueur, montée sur un cheval à demi fourbu, elle franchissait la porte de Lille, s’engageait dans le dédale voisin de la place de Neubourg et s’arrêtait devant une auberge de modeste apparence, à l’angle des rues Glatignies et des Chaudrons : AU COQ-FAISAN. ON LOGE A PIED ET A CHEVAL.

L’hôte débrida le cheval, le bouchonna soigneusement sous les yeux de son maître, jeta une botte de foin dans la crèche, puis :

— Que faut-il vous servir, mon lieutenant ?

— Rien encore. Préparez-moi une chambre ; on y portera mes fontes, mon paquetage, de l’eau et une chandelle.

Le propriétaire du Coq-Faisan fit un geste dépité. La marmite était digne de la crèche : l’une suffisait aux chevaux ; l’autre, à leurs maîtres.

— Va-nu-pieds ! grommela-t-il ; si le commerce compte sur les officiers républicains, il peut faire provision de patience et d’eau claire. Un sergent au régiment de Flandre sentait plus son gentil-homme qu’un colonel de sans-culottes. Paule n’entendit pas cette injure ; elle gagna l’escalier, prit à peine le temps de changer d’uniforme, sortit de l’auberge et s’orienta vers la place d’Armes.

— L’enseigne du Vrai Sans-Culotte, les bonnets phrygiens… C’est bien là.

Vainement elle voulut entrer. Repoussée par la cohue, elle s’éloigna, battit le pavé pendant une grosse heure, s’avança derechef et se trouva bientôt à portée d’entendre sans le voir un orateur dont la voix ne lui était pas inconnue.

— Concluons ! braillait Onésime. Que la punition des traîtres enfermés aux Ursulines ne se fasse pas attendre. Qu’on les juge ! qu’on les exécute ! Le glaive de la loi se rouille.

— C’est cela !… C’est cela !

— Rédigeons une adresse.

— Qu’elle soit transmise sur l’heure au citoyen maire ! qu’elle parvienne aux membres du Comité de Sécurité révolutionnaire !

— Et qu’ils soient eux-mêmes raccourcis…

— Tous !

— S’ils hésitent à nous obéir. — Préparons un jour de fête à la République, reprit l’énergumène. Sans distinction d’âge, de sexe, de position, frappons à grands coups les suppôts de la trahison. J’ai dit jour de fête, et je maintiens le mot : quand le crime descend au sépulcre, l’humanité respire, et c’est le règne de la vertu.

Les applaudissements qui avaient accueilli l’entrée d’Onésime éclatèrent plus nombreux et plus nourris devant cette sublime péroraison. Il y allait de la tête de se montrer indifférent. Paule cul un geste de mépris. Continuant à jouer des coudes, elle se faufila jusqu’à l’arrière boutique, en atteignit la porte, l’ouvrit et se glissa dans l’entre-bâillement. Entourés d’une demi-douzaine d’enfants, le citoyen Sulpice Mercier et sa digne épouse attendaient dans ce réduit la fin de la séance. Tous deux, l’injure aux lèvres, se tournèrent vers l’importun ; tous deux laissèrent échapper un cri de joie :

— La citoyenne Paule !

— Vous ici ?

— Oui, mes bons amis, j’arrive.

— Que je suis contente, mignonne ! Le temps me durait loin de toi. Il y a plus de trois mois que nous ne nous sommes vues.

— C’était le lendemain de Jemmapes, au cimetière de Thulin, près de sa tombe, dit Paule en maîtrisant avec peine son émotion. Que tu fus bonne et dévouée !… Moi aussi, je t’aime bien, pour ce que tu fis pour lui, pour ce que tu fis pour moi…

— Ah ! le brave soldat que le commandant Marsig !

— Les meilleurs tombent les premiers, reprit sentencieusement Mercier ; aussi bien, après le triomphe de Jemmapes, je pris un parti décisif. « Sulpice, mon ami, me dis-je, tu es un patriote, d’accord ; n’oublie pas non plus que tu es un tendre père et un heureux époux. Puisque la République victorieuse ne réclame plus tes services, Occupe-toi de ta famille. » Cette brasserie allait se vendre ; nous l’avons achetée. Autour des pots de bière la marmaille trouvera toujours à boire et à manger.

— Oui, oui, j’appris cette grande nouvelle à Saint-Amand.

— Au fait, on a prétendu qu’on t’avait portée chez les Briez ; on disait que tu étais blessée.

— Tu vois, il n’y paraît guère.

— Eh ! vous autres, cria Mercier en rassemblant sa nichée autour de Paule, regardez bien…, admirez cette glorieuse balafre. Ah ! si votre digne mère avait seulement la pareille !

— Faut pas te plaindre : peu de femmes impriment un bonnet de la liberté sur le sein de leur progéniture.

Puis, avisant ses enfants curieux et importuns :

— Ça suffit ! qu’on se terre maintenant ! Malgré leurs protestations, elle les poussait vers la chambre familiale où chacun avait son compartiment : les garçons à droite, les filles à gauche, les deux camps séparés par un lit aux amples courtines du haut duquel l’ex-vivandier et sa femme promettaient journellement le fouet aux querelleurs ou aux retardataires.

— Nous parlions bien souvent de vous, continua Sulpice ; nous nous inquiétions : « Je tremble, disait Madeleine, que la citoyenne Paule ne suive ce brigand, ce traître, ce… »

— Elle ne se trompait pas, mon brave ami : hier encore j’étais auprès de Dumouriez.

Le mari et la femme eurent un soubresaut ; ensemble ils jetèrent un regard craintif vers la porte du club.

— Tu arrives du camp autrichien ?… murmura Madeleine en baissant la voix.

— Vous avez accompagné le transfuge ?

— J’ai suivi mon bienfaiteur.

— Et vous revenez à Valenciennes !

— Pourquoi m’en priverais-je ?

— À l’instant même, ne l’avez-vous pas entendu, on réclamait la peine de mort contre ses complices.

— Ces gens-là sont gris ou délirent. Vous devriez baptiser la bière.

— En pleine démocratie on ne berne pas le peuple ! Puis, ils s’en douteraient.

— Ah ! ce Dumouriez, il m’a bien trompée !

— Je le respectais comme le Moteur suprême !

— S’emparer des commissaires de la Convention !

— Livrer à l’ennemi notre Beurnonville !

— C’est Beurnonville qui signa mon brevet de vivandière.

— Le digne ministre, le brave soldat, l’excellent homme ! C’est encore lui qui, le mois dernier, me fit nommer gardien des Archives.

— Un poste de confiance.

— Bien payé ? fit Paule.

— Oui certes.

— Et rien à faire ?

— Je monte la garde devant les vieilles paperasses ramassées dans les couvents.

— Cette faveur était bien duc à notre civisme incontesté, reprit Madeleine avec emphase.

— Comme vous j’aime Beurnonville, je reconnais ses sentiments élevés ; mais si vous aviez assisté à son arrestation, vous conviendriez qu’à moins de sacrifier un ami et de le désigner à la méfiance de la Convention, Dumouriez ne pouvait prendre d’autre parti.

— Quoi !… Vous fûtes témoin de l’arrestation ? Vous êtes compromise dans ce crime ? Le mal est sans remède ; on a la liste de tous les officiers présents…

— On le reconnaîtra…

— Je n’ai pas l’intention de me cacher.

— Pourquoi tenter les dénonciateurs ?

— Dès demain je mettrai mon épée à la disposition du général Ferrand.

— Si je m’appelais Paule Marsig, c’est de la distance que je mettrais cette nuit même entre le Comité de Sécurité révolutionnaire et ma personne.

— Jamais !

— Chut…

— Plus bas…

— On pourrait entendre.

— Si je suis accusée, je me disculperai, mais je ne fuirai pas.

— Toujours crâne !… Toujours sans peur et sans reproche !

— On ne change pas à mon âge.

— Oh, un vieillard de dix-huit ans !

— Les jours valent parfois des années.

— Tout bien pesé, tu as raison de ne pas imiter l’autre. Et de la main, la vivandière montrait la direction de la Belgique. D’ailleurs, continua-t-elle, le colonel Guillaume Briez ne laissera pas arrêter sa fiancée.

— Le colonel !

— Certainement. Ignores-tu la nouvelle ? Son prédécesseur étant passé à l’ennemi, les artilleurs l’ont acclamé avant-hier. De capitaine à colonel il n’a fait qu’un saut. En voilà un qui est né coiffé : ses chefs l’adorent, ses soldats l’idolâtrent et la plus jolie fille du pays en raffole.

— Que dis-tu !

— Bah, bah ! on sait ce qu’on sait. Sous la capote il n’est pas interdit d’avoir un cœur de femme… Le mariage…

— Fait-on des projets d’avenir quand l’ennemi nous guette ? Avant huit jours les Autrichiens assiégeront Valenciennes.

— Tout a une fin, même la guerre.

— Guillaume… le colonel a-t-il ramené ses canons ? dit Paule pour détourner le cours de cet entretien.

— Pas tous : la moitié des pièces furent abandonnées faute de chevaux. En revanche ses hommes poussaient un troupeau d’ennemis de la liberté cueillis au delà de Saint-Amand, en flagrant délit d’émigration. Coffrés les aristocrates !

Paule restait pensive :

— Tu dois te tromper…, un soldat ne fait des prisonniers que sur les champs de bataille.

— Les artilleurs eussent fusillé sur place les fuyards, si le colonel Priez ne leur eût fait honte de leur action.

— Ils ne perdront rien pour attendre, ajouta Mercier, et ce ne sera pas sans preuve qu’on les condamnera ! Ont-ils écrivassé sur Pierre, sur Paul et sur Jacques les ci-devant moines ? J’ai reçu plus de vingt charretées de liasses provenant de l’abbaye de Saint-Amand.

Paule releva brusquement la tête.

— Les archives du monastère existent donc encore ? Je les croyais détruites…, brûlées…

— Non, citoyenne ; elles furent transportées ici même.

— En êtes-vous certain ? — Si certain, que, hier encore, le greffier du Comité y cherchait des documents contre les détenus : « Les crimes de Sodome et de Gomorrhe sont dépassés ! » me dit-il en rapportant la clé. Le despotisme, la tyrannie…

— Si tu fermais la devanture ! interrompit Madeleine, qui savait par cœur la tirade favorite de son cher époux.

Il jeta un coup d’œil à travers la porte vitrée :

— Deux ou trois retardataires… Je vais les prier de déguerpir.

Paule se levait.

— Où vas-tu, citoyenne ?

— Je gîte au Coq-Faisan.

— Partir ?… Vagabonder par la ville à une heure pareille ! Pas de ça, mon lieutenant. Du reste, il ne me semble pas inutile que Sulpice et moi répondions de ton civisme le cas échéant. Tu es ici en bonne maison ; l’atmosphère jacobine qu’on y respire te purifiera.

Sans vouloir rien entendre, Madeleine dédoublait les matelas d’un lit d’enfant et préparait une couchette sur la grande table du club.

Les dénonciateurs, la prison de Douai, n’inquiétaient guère le courage de Paule. Malgré les déboires de sa vie elle croyait à la force de l’innocence, malgré les démentis infligés à sa foi elle conservait l’illusion de Injustice. Tout autres les préoccupations que provoquaient les paroles de Sulpice. Les archives de Saint-Amand n’avaient pas été détruites, comme le croyait ou le prétendait Fulgence ; on pouvait les voir, les compulser, y trouver peut-être les interrogatoires relatifs à l’assassinat du dîmeur !

Redevenue maîtresse de ses pensées, elle avait réfléchi de sang-froid sur l’odieuse accusation formulée par son oncle, et un doute suscité, malgré l’évidence, par la vénération dont elle entourait la mémoire de son père, un doute entretenu par le respect qu’elle professait pour Catherine Briez, s’étaient élevés dans son esprit. Son père, ce loyal soldat, l’honneur et le devoir incarnés, l’aurait-il conduite chez une femme souillée, perdue ? Après l’assaut de Morlies, aurait-il permis, aurait-il encouragé l’intimité affectueuse de Guillaume, sans songer que cette intimité engendrerait des sentiments plus tendres, et que l’amour aboutirait à une catastrophe où sombrerait le bonheur de son enfant ?

Sa mémoire, fouettée par le désir, la ramenait à un passé déjà lointain. Un soir, avant de quitter Maulde, comme elle se querellait avec Guillaume : « Ne heurte pas Briez…, apprends à vivre avec ses convictions », lui dit son père. Il ne l’eût pas engagée à se modeler sur un homme dont une faute originelle la séparait à jamais. « La guerre ne durera pas toujours », ajouta-t-il. Ce vœu de paix dans la bouche d’un militaire n’était-il point une allusion directe à une union souhaitable ? Tantôt, la brave Madeleine parlant d’un mariage avec Guillaume n’avait pas trouvé mieux.

Mais alors le spectre de Pierre Briez se dressait devant elle. La crédulité d’un vieillard affaibli, la pusillanimité d’une femme préférant la honte du silence à la douleur d’être interrogée et jugée par son fils suffisaient-elles à expliquer l’énigme ?

Et le défi de Fulgence ? La réponse dormait dans le greffe de l’abbaye jadis inviolable, aujourd’hui mal défendu par les murailles grises qu’elle coudoyait ; il lui suffisait de tendre la main. À si faible distance, l’attraction s’exerçait trop forte pour qu’elle y résistât. Pénétrer dans l’Hôtel de Ville, interroger les pièces authentiques devenait une idée fixe, obsédante.

Oui…, elle saurait… Et si l’épreuve tournait à sa confusion, elle prendrait un parti décisif ; elle ne condamnerait pas son cœur à l’existence tourmentée de ces misérables plantes dont on fauche chaque année les tiges ; elle ne végéterait pas entre le devoir et le sacrifice ; elle oublierait, pour toujours, à jamais… si elle trouvait la force d’oublier. Mais si les pressentiments dont elle aimait encore à se bercer n’étaient point déçus, elle ferait bon marché de ses rancunes. Sans crainte ni fausse honte elle irait à Guillaume, elle assemblerait preuve sur preuve pour lui démontrer l’erreur de Pierre Briez et l’inanité de sa promesse ; elle n’hésiterait pas à invoquer le suprême témoignage de M Catherine, elle lutterait avant de renoncer au bonheur entrevu, elle vaincrait.

Madeleine achevait ses préparatifs.

— Je voudrais te parler seule à seule, dit Paule d’une voix qui tremblait.

— Attends le départ de Mercier : il est curieux comme une femme et ne me laisserait de repos s’il me savait embarrassée d’un secret.

S’adressant à son mari :

— Tu rangeras les bancs demain : la citoyenne est fatiguée.

— Bien, bien. Bonsoir, lieutenant ; ne vous manque-t-il rien ?

— Merci, mon ami.

Il sortait. Alors, sans l’ombre d’un calcul, avec cette tendresse d’enfant restée tout en réserve depuis la mort de son père, Paule s’assit auprès de la vivandière, s’empara doucement de ses robustes mains et demeura ainsi sans parler.

— Qu’y a-t-il, mignonne ?

— Ma chère Madeleine !… quel bonheur pour toi d’être la femme de Sulpice !

— Sans doute, Sulpice est un brave homme, un excellent patriote ; mais pareille confidence ne méritait pas tant de précautions.

— Crois-tu qu’il ait de l’affection pour moi ?

— En douterais-tu ? La marraine de notre petite Liberté… Dans quelle inquiétude le plonge ta présence à Valenciennes !

— Craindrait-il de se compromettre ?

— Notre civisme est de trop vieille date pour qu’on ose le mettre en doute. Qu’ils viennent les dénonciateurs ! On a de la gueule…, on leur répondra !

— Ainsi… vous n’avez rien à redouter ?

— Tu plaisantes ! Les organisateurs du club du Vrai Sans-Culotte ! La citoyenne Mercier dont les entrailles témoignèrent de leur amour pour la liberté !

— En ce cas, il faut que tu m’aides.

— Là…, nous y voici… Je me doutais bien…

— Sulpice garde les archives de Saint-Amand ?

— Il te l’a dit lui-même. Péniblement, car Paule n’excellait pas dans l’art de conduire un mensonge, elle expliqua qu’une lettre écrite sous la dictée de Dumouriez, mais signée par elle et portée de sa main au prieur, se trouvait dans la correspondance de l’abbaye. Mal interprétée, cette pièce lui serait imputée à crime et constituerait la preuve d’une trahison dès longtemps préméditée.

— C’est Douai ! C’est la guillotine ! s’écria Madeleine sans s’arrêter à l’incohérence du récit.

— Je le sais.

— Que faire ? Vrai Dieu de vrai bon Dieu !

Les grandes émotions de la vivandière se traduisaient toujours par l’emploi criminel de formules proscrites.

— Sulpice me permettrait-il de reprendre ma lettre ?

— Jamais.

— Si tu le lui demandais…, une toute petite lettre…

— Il ne trahira pas la confiance des patriotes.

— Une petite lettre… Que dis-je ?… Ln simple billet…

— Qu’on le soupçonne

— Alors, c’est bien fini…

— Ne pouvais-tu lui laisser écrire et signer ses lettres ?

— Qui doutait de son civisme ? Toi-même ne l’appelais-tu pas le sauveur de la France ? Ne lui confiais-tu pas le parrainage de ton enfant ?

— Il se disait lui-même le général des sans culottes.

Madeleine s’était levée. Prise entre sa tendresse et la crainte de compromettre Sulpice, elle rangeait les tables et les bancs et cherchait dans l’activité physique une diversion à ses anxiétés.

Cette petite patriote si vaillante, si pure, si généreuse, la marraine de Liberté subirait le sort des traîtres pour une misérable lettre, pour un billet écrit sans préméditation, sans y penser !… Il ne tenait qu’à elle d’empêcher ce crime judiciaire et elle hésiterait ?… La belle affaire ! Un chiffon de papier sali par-ci, noirci par-là ! S’apercevrait-on seulement de sa perte ?… Des archives !… Ça se mangeait-il cuit ou cru ?… Jamais avant d’être au pouvoir, elle n’avait entendu parler de ces diableries ! Ne dirait-on pas des trésors ?… Un tas de balivernes inventées par les nobles et les prêtres pour ennuyer les bons patriotes !

Paule suivait sur le large visage de la vivandière la lutte entre les scrupules et la bonté ; elle sentait qu’un cœur aimant parlait en sa faveur, mais elle comprenait qu’un nouvel avocat devait plaider sa cause :

— Liberté est-elle rentrée de nourrice ?

— Oui bien ! depuis notre retour.

— Oh ! montre-la-moi, que je l’embrasse. Où serai-je demain !

Elles pénétrèrent dans le dortoir de famille et se dirigèrent vers un berceau que l’on devinait sous les courtines, du grand lit. La mère écarta l’étoffe. Λ la vue de sa fillette, la tête noyée dans une auréole d’or, les bras potelés, les mains roses hors des langes repoussés, rêvant aux anges du paradis, ses traits revêtirent une expression extatique et reflétèrent une admiration pieuse qui en idéalisait la vulgarité.

Paule se pencha et, d’un baiser, caressa les lèvres de l’enfant.

— Gloires et deuils m’ont fait cortège depuis le jour où je te tins sur les fonts baptismaux improvisés au camp de Maulde !… Un dragon te portait sur son épaule aux acclamations des soldats… Parrain et marraine suivaient ton triomphe !… L’année n’est pas encore révolue, et le général Dumouriez cherche un refuge parmi les Autrichiens, et je suis seule au monde, désemparée, attendant un arrêt de mort !…

Une larme baptisa de nouveau le front moite de Liberté et l’éveilla. Tournant ses yeux de bleuets vers le bel officier penché sur son berceau, la fillette tendit ses petits bras :

— Ma…aine ! balbutia-t-elle.

Cette grâce d’enfant alla droit au cœur de Paule. On avait si souvent parlé d’elle à la petite Liberté, on lui avait dépeint sa marraine sous des couleurs si fidèles, qu’elle la devinait dans l’ombre incertaine d’une chambre, qu’elle la reconnaissait à travers les rêves d’un demi-réveil.

— Ah ! Madeleine, Madeleine, que ne puis-je aussi rêver d’un pareil bonheur ! Refermant les yeux, Liberté tourna sa tête d’ange et se rendormit dans la nuit douce des rideaux.

Les deux femmes également émues revenaient sur leurs pas ; mais avant de franchir la porte, Madeleine se haussa sur la pointe des pieds, saisit trois ou quatre clés accrochées au mur, en choisit une et la tendit à Paule.

— Je ne veux pas qu’on te fourre aux Ursulines, ma petite citoyenne ; l’air y est malsain. La marraine de Liberté confondue avec des brigands, souillée au contact des aristocrates ! C’est assez du parrain !

Afin de passer inaperçue des volontaires, Paule revêtirait dès la pointe du jour une carmagnole, traverserait la place d’Armes, gagnerait la porte latérale de l’Hôtel de Ville, suivrait une galerie, tournerait à droite, pénétrerait dans une salle basse où les archives de Saint-Amand avaient été déchargées, prendrait sa lettre et se hâterait de revenir à la brasserie. Mercier, peu matineux, ne s’apercevrait pas de la disparition de la clé. Ce plan offrait deux avantages : Paule ne s’ouvrirait pas à un nouveau confident et si, par malheur, on accusait le gardien des archives, il se défendrait avec d’autant plus de conviction qu’il serait innocent.

Les heures sonnaient lentes et monotones à l’horloge du beffroi qui, sans se lasser, mesure les vies. En vain Paule cherchait le repos. S’assoupissait-elle ? des cauchemars chassaient le sommeil. Restait-elle éveillée ? elle frémissait de crainte. Cette grosse clé, avec ses replis de serpent, la fascinait, lui faisait horreur. Elle avait tremblé qu’on la lui refusât ; près d’atteindre au but, elle se détournait frissonnante. Des doutes !… Une première fois déjà elle avait voulu se guérir de leur morsure ; elle s’était repentie, et elle allait retomber dans la même faute… Il lui serait interdit de conserver aucune illusion… Auprès de la réalité son incertitude actuelle n’était-elle pas un bienfait ?

Son trouble cessa devant les premières clartés de l’aube. Les soucis, les chagrins avaient introduit l’hésitation dans son âme ; mais le moment de l’action la trouvait toujours ferme. D’un pas léger elle sortit, traversa la place d’Armes où les volontaires s’éveillaient, bâillaient, s’étiraient, allumaient des feux ; elle dépassa le campement, atteignit l’Hôtel de Ville, ouvrit la porte et s’orienta sans peine.

De larges croisées, garnies de vitraux poussiéreux, jetaient une lueur blafarde dans une pièce glaciale, lépreuse. Sur le sol, suant l’humidité, s’empilaient pêle-mêle, au hasard des fourgons déchargés, des monceaux d’in-folio. des manuscrits de tout âge, des registres, des dossiers aux armes de l’abbaye de Saint-Arnaud ; jusqu’à l’extrémité de la salle s’étendait un indescriptible chaos de documents épars, de liasses défaites, de parchemins maculés, broyés sous les clous des chaussures.

Paule eut un cri d’angoisse. Vingt bénédictins emploieraient des années à reclasser leur bibliothèque, et elle disposait de quelques instants ! Elle pliait sous un découragement indicible ; chaque heure amenait une déception nouvelle ; ses efforts pour reconquérir le droit d’aimer se brisaient contre les trahisons du destin. Autour d’elle le vide, un vide incommensurable ! Son père n’était plus… Guillaume la reniait… Madeleine ?… Elle ne pouvait pourtant pas confiner son existence dans la brasserie du Vrai Sans-Culotte… Dumouriez ?… Sa loyauté le condamnait, son patriotisme lui défendait de le rejoindre… Le vide…, toujours et pour toujours le vide !

Àbout de forces, elle se laissa choir sur un banc placé devant une longue table. Machinalement ses yeux se portèrent sur quelques dossiers rangés avec ordre. C’étaient sans doute les procédures destinées à la prochaine séance du Comité de Sécurité révolutionnaire. Elle se prenait à jalouser le sort des prévenus ; trop heureux ceux qui voyaient le terme de la vie ! Les boulets de Jemmapes ! que ne l’avaient-ils renversée comme tant d’autres mieux aimés et plus utiles !

Entre ses doigts la couverture blanche d’une liasse se souleva.

En tête la dénonciation :

« Letord, natif de Saint-Amand, est accusé d’avoir porté la cocarde noire pendant l’occupation autrichienne, et d’avoir dit que les républicains ne reviendraient plus au Cateau. Dénoncé par le citoyen Gerbault et détenu à la maison d’arrêt de Saint-Jean. »

Était-ce possible ? Sur un grief aussi chétif on attentait à la liberté d’un homme, ou allait peut-être le guillotiner !

Un autre dossier se présentait à portée de la main. Bien mince, celui-là ; une seule feuille. Le même intitulé, puis quatre mots, nets, concis : « Lesguillère, curé non assermenté ». Au-dessous : « Dit pour cinq sous des messes liberticides et prive de leur gagne-pain les prêtres constitutionnels.

« Dénoncé par le citoyen Duplessy, vicaire. » Tous les sexes, toutes les conditions se coudoyaient en une étrange promiscuité sur cette table suspecte.

« La fille Perpétue Lesage, accusée d’infanticide. »

Dans le même dossier un certificat de civisme :

« Je, soussigné, certifie que la citoyenne Lesage a été pendant deux ans fille de service chez moi ; j’atteste ses mœurs, sa fidélité, et je déclare qu’elle a toujours montré les sentiments civiques d’une vraye sans-culotte. »

Signature illisible.

En marge une note d’une grosse écriture : « Le Comité de Sécurité révolutionnaire est invité à rendre une ordonnance de non-lieu. »

Paule repoussait avec dégoût ces témoignages vils, ces manifestations attristantes de la dégradation humaine, quand un monceau de papiers jaunis attira ses regards. Émue de pitié pour le malheureux qu’accablaient de si nombreuses charges, elle s’approcha. Une note, tracée de la même main que la première, invitait le Comité à se montrer inexorable.

Elle tourna la page :

« Fulgence Descart, tanneur de la ci-devant abbaye de Saint-Amand, est accusé d’avoir tenu une conduite scélérate en fait d’aristocratie, aussi bien en ses actes qu’en ses paroles, particulièrement lors du retour momentané des ci-devant moines. »

Sous ce chef de dénonciation se massait, — volumineux cortège, — une série de griefs avec témoignages et preuves à l’appui.

C’était Fulgence montant au beffroi pour signaler le retour triomphal des bénédictins, Fulgence sonnant les cloches à cette mémorable occasion, Fulgence dénonçant les patriotes à la vengeance des royalistes, Fulgence convaincu d’émigration, et de complicité avec Dumouriez.

— Mon oncle ! murmura Paule. Et elle ne trouvait pas dans sa rancune le courage de se réjouir du malheur de son ennemi, tant sa conscience flétrissait les excès populaires.

Soit qu’une main vengeresse se fût complue à parfaire la procédure, soit que le hasard eût permis de la compléter, deux liasses poussiéreuses, l’une intitulée : « Interrogatoire », et l’autre : « Jugement de l’assassin de maître Jean Descart, quand vivait, dîmeur de l’abbaye de Saint-Amand », grossissaient les charges élevées contre le traître, fils de malfaiteur. Si les propres crimes de l’émigré ne suffisaient pas à lui valoir la mort, ceux de son père, tourmenteur du pauvre peuple, y suppléeraient.

Paule, la vue éteinte dans un éblouissement subit, serrait entre ses mains frémissantes ces fragiles gardiennes d’un terrible secret. À l’heure même où la vérité semblait la fuir, elle s’offrait à elle dans sa franchise brutale.

L’œil fixe, le cou tendu, la respiration haletante, elle tournait les pages, les parcourait, les suivait, les rejetait une à une, prise de l’horrible crainte d’y lire un nom chéri, ce nom qu’elle y cherchait pourtant avec ardeur. L’y trouverait-elle, associé à un procès criminel ? Un oubli, une faute passagère retomberaient-ils sur elle comme la faute d’Adam sur le monde corporel ?

Soudain des caractères immenses, énormes, aussi éclatants que les éclairs d’un glaive, jaillirent du texte. Catherine… Catherine Briez ?… Un alibi… C’était bien cela… Mais… le complice ?

Son nom était là… Elle le devinait… Elle le voyait sans pouvoir le lire, tant les lettres dansaient et s’effaçaient devant ses yeux.

Elle se pencha sur les feuillets tremblants entre ses doigts, comme s’ils eussent vibré à l’unisson de son âme, et finit par épeler le nom de Moreur !… Bernard Moreur !… Moreur !… Cet homme invoquait pour se disculper sa présence, chez Catherine Briez la nuit du crime !… Le nom de Bernard Marsig ? elle le cherchait,… elle ne le voyait pas,… elle ne le trouvait pas… même sur la liste des témoins !…

Elle lisait, relisait le texte et, à mesure que sa conviction se formait, il lui semblait qu’elle déchargeait ses frêles épaules du poids de toute l’abbaye. Son père n’avait point failli… Son père était innocent !… À ses yeux, subitement dessillés, l’artifice apparaissait hideux et nu. Fulgence, possesseur d’une grosse en forme exécutoire, avait profité d’une ressemblance fortuite, changé quelques lettres, transformé le nom de Bernard Moreur en celui de Bernard Marsig, et, par une suprême manifestation de sa haine, trompé les regards affaiblis de son ennemi mourant. Et dans l’évocation instantanée de la vie sainte de son père, Paule voyait reluire l’auréole dont l’enveloppaient ses rêves d’enfant. Mais à mesure que l’or rayonnait plus éclatant, le repentir la saisissait, une grande confusion l’accablait. Certes son cœur, plus clairvoyant que sa raison, attestait depuis longtemps l’innocence d’une pure victime ! Pourquoi, témoin de tant de vertus, ne s’était-elle rendue qu’à l’évidence ?… Fulgence lui avait dit : « Bernard Marsig fut coupable », et elle avait cru Fulgence, et elle n’avait protesté que des lèvres ! Ne portait-elle point une arme le jour où il insultait une chère mémoire ? Elle ne s’en était point servie, elle n’avait point frappé le calomniateur !

« Oh ! pardon, père…, pardon… », gémit-elle, comme s’il eût été là pour écouter et absoudre.

Tout entière à son émotion, harcelée par le remords, inconsciente jusqu’à l’oubli de l’heure et du lieu, elle n’entendait pas des coups légers frappés à la porte. Les appels se précipitant l’arrachèrent à l’anéantissement de ses sens devant ses pensées. Elle se leva, pâle d’épouvante. Qui donc s’agitait dans cette salle déserte ?

Sur la porte fermée à l’intérieur les coups redoublaient.

L’éclat du grand jour lui rappela sa promesse. C’était Madeleine sans doute. Mais cet interrogatoire…, il le lui fallait… ; elle voulait cette réhabilitation de son père, elle ne laisserait pas échapper cette preuve irrécusable de la substitution accomplie par Fulgence, elle ne se dessaisirait pas de cette défense souveraine contre un reflux de calomnie. Puis, un devoir sacré s’imposait à elle : personne ne devait invoquer ce témoignage contre la mère de Guillaume, ni dénier à Guillaume le nom de Briez.

Les vantaux s’ébranlaient, heurtés par une main impatiente.

Déchirer le feuillet accusateur, c’était laisser la preuve d’une suppression violente ; sans s’arrêter à l’épaisseur de la liasse, elle la déploya, ouvrit sa tunique, la cacha sur sa poitrine et courut ouvrir.

— Viens ! viens ! dit Madeleine, anxieuse et troublée ; il est sept heures… Mercier cherche partout cette clé maudite : le greffier la réclame.

— Déjà !

— As-tu la lettre ?

— Regarde ces amoncellements de papiers épars !

La vivandière eut un geste désolé.

— Hâtons-nous… Courons.

Poussant sa compagne, elle referma la porte, et toutes deux parvinrent à rentrer dans la brasserie sans être vues de Mercier. Madeleine suspendit la clé à la place même où elle l’avait prise, s’indigna de la maladresse de son époux, vint à son aide ; chercha… et trouva. S’il n’eût été secoué d’importance, le seigneur et maître eût peut-être conçu des soupçons ; il subit l’orage en homme habitué aux tempêtes domestiques, et se déclara satisfait.

— Mes amis, dit Paule, comme l’incident se dénouait, vous serez cause que mon hôte du Coq-Faisan prendra les adjoints aux adjudants généraux en trop haute estime.

— Je cours chez le confrère et l’avertirai que vous restez chez nous.

— Merci… Voulez-vous lui recommander mon cheval ?… Pauvre Brunswick, a-t-il dû trouver la litière douce après l’étape d’hier !

— Je vous rapporterai de ses nouvelles. Rentrez, de grâce, rentrez, citoyenne, ajouta Mercier, comme la jeune fille l’accompagnait sur le seuil. Ne vous montrez pas dans la ville avant d’avoir vu le général Ferrand.

Paule fit un geste d’insouciance et revint dans l’arrière-boutique où l’appelait Madeleine.

— Assieds-toi, je vais débarbouiller les marmots, dit la vivandière en approchant du foyer une bergère boiteuse.

De frais éclats de rire, des cris, un vacarme assourdissant arrivaient à travers la porte entr’ouverte et témoignaient d’un amour variable pour les ablutions matinales. Paule s’isolait de ces gazouillements d’oiseau mêlés à des pleurs d’enfant et restait en tête à tête avec la béatitude de son âme. Guillaume !… Maintenant elle pouvait l’aimer sans épouvante, être à lui sans remords. Dès qu’elle aurait pris les ordres du général Ferrand, elle se mettrait à sa recherche… Comme elle avait hâte de le voir ! Que lui dirait-elle ?… Quels termes choisirait-elle pour lui dévoiler le piège tendu à la conscience de Pierre Briez et lui montrer la trame ourdie contre leur bonheur ?

Et voici qu’elle accrochait sa chair à de nouvelles ronces, que du ciel elle retombait lourdement sur la terre. Dans sa joie elle avait d’abord songé à son père, puis elle avait couru égoïste, après l’amour fugitif ; mais on ne pouvait convaincre Guillaume sans présenter l’interrogatoire de Bernard Moreur, sans l’humilier dans sa mère, sans lui révéler le secret de son origine ? Où trouver la force de le condamner à une pareille souffrance ? Elle connaissait le poids du soupçon : imposerait-elle la torture de la certitude ? Oh ! l’odieuse lâcheté, l’indigne action ! Grâce à Dieu, son amour n’était pas si vil que sa première manifestation fût un supplice imposé au bien aimé ; elle épuiserait l’adversité jusqu’à la lie plutôt que de céder à la tentation ; elle élèverait son âme par la grandeur d’un sacrifice ignoré ; elle se tairait. À défaut de la générosité, l’égoïsme lui conseillait encore le silence : Guillaume lui pardonnerait-il d’avoir mis à jour la plaie de son honneur ? Objet de sa rancune, elle périrait chassée de son âme, elle s’éteindrait sous sa malédiction.

Cette liasse jaunie, toute raide contre sa poitrine, aussi lourde qu’une cuirasse de plomb, jamais personne ne la verrait. La crainte d’être surprise par Madeleine l’empêchait seule de la détruire. Puis, son esprit s’élevant à des pensées plus nobles, elle se reprocha son ingratitude envers le ciel. Au lieu de se lamenter, ne devait-elle pas louer Dieu et accepter son destin ? S’il lui était interdit de songer à un bonheur terrestre, elle garderait dans toute sa pureté le souvenir d’un père chéri. Quel meilleur dédommagement au plus dur sacrifice ?

Calmée depuis que sa vertu triomphait de ses espérances, Paule s’affaissait dans la vaste bergère, surprise par le sommeil, un sommeil invincible, ce sommeil bienfaiteur qui efface les traces des grandes souffrances et chasse le souvenir des amères douleurs à l’instant où s’épuise la force de les supporter.

Madeleine et ses enfants rentrant dans l’arrière-boutique ne la réveillèrent pas.

— Silence, petits jacobins ! dit la vivandière en poussant sa postérité vers la brasserie.

— Maman, nous serons très sages ; laisse-nous auprès du lieutenant, repartirent les aînés, une fillette de onze ans et un garçon de quelque douze mois plus jeune.

Mariette, tout bas, parla la première.

— Comme elle est jolie ! Elle ressemble à ces petits citoyens ailés assis sur des nuages, dont on nous donnait les portraits avant la guerre.

— Elle est bien mieux habillée que maman, repartit Jean-Baptiste.

— C’est que maman n’a pas des bottes et des éperons.

— Ces galons…

— Cette épaulette brillante…

— Quand je serai grande, j’aurai un grand sabre comme elle.

— Le sabre sera pour moi.

— Pourquoi ?

— Les petites filles ne jouent pas avec des armes.

— La marraine de Liberté en porte bien !

— Oh !… elle… c’est un lieutenant !

— Ah !

— Je serai général et te nommerai vivandière.

— Tu ne veux jamais partager !… Je le dirai à maman.

— Rapporteuse !

— Elle te fouettera… Tiens, l’entends-tu ? Elle se fâche contre un citoyen qui veut être général à lui tout seul, déclara la fillette toute fière de sa terrifiante trouvaille.

Jean-Baptiste, fort penaud, ouvrit la porte et courut satisfaire sa curiosité. Des hommes de mauvaise mine remplissaient la brasserie et débordaient déjà dans l’arrière-boutique.

— La citoyenne Paule Marsig ? dit le porte-parole de la troupe.

— Présent ! répondit d’instinct la jeune fille subitement réveillée.

— Que fais-tu ici ?

— Je dors.

— Après une nuit de fatigue tu as besoin de repos, ajouta-t-il en jetant un regard d’intelligence à ses acolytes. Tu finiras ton somme en prison ; je t’arrête.

— De quel droit ? Quel crime ai-je commis ?

— On t’accuse d’avoir empoisonné les volontaires avec les pernicieux conseils du traître Dumouriez.

— Je le nie.

— On t’a prise en flagrant délit : ce matin encore tu te cachais sous une carmagnole d’emprunt.

— Je me défendrai, je prouverai mon innocence.

— La citoyenne Marsig a passé la nuit chez moi. Mon civisme est bien connu ; je réponds d’elle et vous défends de l’arrêter.

— Ta, ta, ta…, la grosse mère…, nous allons bien voir !

— De quoi s’agit-il, camarades ? dit Mercier qui rentrait chargé des fontes et du paquetage de Paule.

— Nous venons appréhender cette citoyenne.

— Qui ? Paule Marsig ?

— Elle-même.

— Avez-vous un mandat d’amener ?

— À quoi bon ? Le dénonciateur est un homme sûr, l’idole de ton club.

— Son nom ?

— Onésime…, le modèle des patriotes.

— Le modèle…, le modèle… Qu’en savez-vous ? À peine est-il à Valenciennes depuis trois jours ! « Onésime, pensa Paule, l’homme de confiance de mon oncle Fulgence, serait-ce lui qui pérorait ici hier soir ?… Impossible… Pourtant c’était sa voix… » Je me trompe : la prison seule réclame ce zélateur de la monarchie.

— Votre Onésime ne vient-il pas de Saint-Amand ? demanda-t-elle néanmoins.

— Les femmes sont bavardes !… On ne finirait jamais de répondre à leurs questions !

— Nous causerons en route, repartit la jeune fille déjà remise de l’étonnement du réveil et de l’imprévu de son arrestation ; où allons-nous ?

— À la maison d’arrêt dite des Ursulines.

— Marchons.

La fière attitude de Paule, les protestations de Madeleine intimidaient les agents. Craignant de commettre une maladresse, ils s’interrogeaient du regard.

— Trêve de plaisanterie, camarades, reprit Sulpice, tandis que Madeleine s’accrochait au bras de Paule. Innocente du crime dont on l’accuse, la citoyenne Marsig restera sous la sauvegarde de ma femme jusqu’à ce que vous présentiez un ordre du Comité de Sécurité révolutionnaire. On ne traite pas comme une comtesse un officier de l’armée française.

Des artilleurs, chassés par la pluie qui tombait à torrent, s’étaient groupés autour d’une table.

— Ces propre-à-rien prétendent arrêter le lieutenant Marsig ! dit l’un d’eux.

— Qui l’a dénoncé ?

— Onésime.

— Connais-tu ce moineau ?

— Sans doute : c’est lui qui nous apprit la fuite du tanneur Fulgence Descart.

— Quelque braillard qui craint les balles.

— Il aime mieux toucher trente francs par tête de suspect que d’affronter les boulets des Autrichiens.

— Si vous l’aviez entendu, hier au soir, ici même ! Il réclamait la mort sans phrase contre tous les déserteurs.

— Un drôle à pendre ! clamèrent-ils comme un seul homme, dans l’incertitude de la conduite qu’ils tiendraient le lendemain.

— Tout cela est bel et bon, reprit un brigadier, mais puisqu’il ose s’en prendre au lieutenant Marsig, je cours avertir mon colonel. Auparavant, dégageons la place.

— Eh ! les civils, demi-tour à droite !

— Ne vous fâchez pas, citoyens-soldats ; on reviendra s’il y a lieu. Ce n’est pas poli, tout de même, de nous renvoyer bredouille par ce chien de temps !

Page 1