09
Les éperons aux flancs de sa monture, emportée dans un galop furieux, Paule fuyait sur la chaussée boueuse, jalonnée d’ormeaux dont les bourgeons se gonflaient ; une chaussée grise, plate, qui se perdait dans l’horizon de cendre où elle semblait conduire. Ses cheveux se tenaient presque droits derrière elle ; les pans de sa tunique s’allongeaient en plis horizontaux comme taillés dans le marbre, tant le train était rapide.
Victime de la brutalité d’un maître inconscient, soufflant d’épouvante, le cheval gagnait à la main, la bride rendue. Alors, sur son cou mouillé, aux veines palpitantes, la cravache s’abattit et accéléra son allure.
Parfois, les nomades des grands steppes luttent de vitesse avec l’ouragan qui les poursuit, la foudre mugit-elle sur leur tête, la colonne de sable les frôlât-elle déjà : un vent inespéré s’élèvera peut-être et détournera le fléau ! Mais toi qui portes la tempête en ton âme, c’est en vain qu’obéissant à ton instinct, tu veux échapper à ton angoisse. Cours des déserts polaires aux terres de feu, escalade les montagnes, dévore l’espace, sillonne la mer immense, et jamais tu n’accrocheras ta peine aux pics aigus, tu ne noieras ta douleur dans les poussières ou les eaux, tu n’enseveliras la souffrance dans les crevasses insondables des glaciers. On ne la dépouille que sur le bûcher, en perdant sa chair, la tunique de Nessus.
Paule fuyait ; les arbres se précipitaient pareils à des ombres menaçantes multipliées à l’infini, noires, avec d’imperceptibles intervalles clairs entre leurs troncs serrés à se joindre. Et dans les sifflements de l’air, au milieu des bruits confus qui emplissaient sa tête brûlante, elle distinguait les paroles prononcées rue des Anges : « Je te défie d’épouser Guillaume ! » Au loin, le bourdon de l’abbaye chantait avec sa sonorité de bronze : « Je te défie d’épouser Guillaume… Guillaume… Guillaume… » Et railleuse, d’une voix aigrelette… qui rappelait celle de Fulgence, les petites cloches du carillon répétaient à leur tour : « Je le défie, d’épouser Guillaume… Guillaume… Guillaume… » Là, tout près, sur le chemin, il y avait des corbeaux, des corbeaux noirs, des corbeaux énormes, des corbeaux géants, des corbeaux plus gros que les fantastiques oiseaux de pierre qui surplombent les murs des cathédrales gothiques. Eux aussi rappelaient Fulgence, eux aussi tout en sautillant disaient dans leurs croassements ironiques : « Je te défie d’épouser Guillaume… Guillaume… Guillaume… »
L’obsession engendrait le délire. Paule eut soudain conscience d’un immense péril : l’approche, la hantise de la folie. Ce fut comme un exorcisme. La réflexion attaqua les fantômes ; une extrême lassitude consécutive à la détente morale déraidit le corps, les éperons s’éloignèrent des flancs qu’ils ensanglantaient, la cravache qui fouaillait l’encolure tomba sur le sol. Les voix des cloches s’éloignaient, s’éteignaient, se mouraient ; revenus à leur taille naturelle, les oiseaux de sinistre augure fuyaient à tire-d’aile ; les arbres espacés maintenant reprenaient leur altitude rigide. Après un long travail accompli dans son cerveau de bête, le cheval haletant, blanc d’écume, tremblant sur ses jambes, ralentissait l’allure, prenait le trot, se mettait au pas. Le cavalier cessant de commander, l’animal ordonnait aussitôt.
Dans cette accalmie lucide succédant à un accès d’hallucination, le tableau de la vie réelle se déroula devant Paule avec la tonalité brutale et les contours arrêtés des choses vraies et très proches.
Non, elle n’épouserait pas Guillaume ! N’avait-il pas trahi ses promesses, n’avait-il pas répudié sa fiancée ? Mais pourquoi cette honte sur sa naissance quand leur volonté à tous deux les séparait à jamais ! Et c’était elle qui avait provoqué la confidence de Fulgence… Inspiration maudite, curiosité fatale !… La quiétude d’une conscience pure ne lui suffisait donc plus qu’elle s’émût de la calomnie !… Elle la connaissait la réalité…, elle le savait le secret de mort !… Maudit l’arbre de la science : elle venait de goûter ses fruits acides, et déjà elle grinçait les dents. Ses pires ennemis la défiaient d’épouser Guillaume, et elle ne relèverait pas leurs insultes comme elle s’en était vantée par bravade, elle courberait la tête devant eux, elle bénirait leur intervention. Succombant à son amour, Guillaume reviendrait-il, offrirait-il de se parjurer, demanderait-il grâce, qu’il faudrait le repousser, l’éloigner, le laisser à sa souffrance, de crainte de le faire souffrir davantage.
Guillaume était son frère et elle devait le lui cacher. Même lorsque le temps qui dessèche chaque jour une goutte de sang et stérilise un lambeau de chair les aurait flétris tous deux, elle ne pourrait lui révéler le secret de leur malheur. Arrêt funeste qui lui volait un fiancé et, s’il lui donnait un frère, le lui ravissait en même temps.
Sous l’étreinte d’un irrévocable destin, des frissons parcouraient ses veines et charriaient leur glace au plus profond de l’être. Jusqu’alors elle s’était complue dans les songes d’une vierge que berce un vague émoi. Les devant rompre, elle éprouvait mieux la force des liens où Guillaume l’avait enlacée ; le devant renverser, elle connaissait mieux la puissance de son empire ; le devant proscrire de son souvenir, elle ne cessait de l’évoquer… Cette suprême protestation, elle ne l’écouterait pas ; cette révolte, elle l’étoufferait. Elle n’existerait plus que pour pleurer sur l’effondrement de son bonheur et assister au naufrage de son amour… Ce fiancé si chastement chéri, Guillaume qu’elle aimait le croyant coupable, elle le chasserait de sa mémoire bien qu’elle le sût innocent… Pour jamais il était perdu !
Aussi cruelle que la mort de ses espérances la chute des illusions où s’attachait sa croyance au bien : M Catherine…, son père…, ce père si profondément vénéré !… Ah ! si Fulgence lui eût voilé cette honte… S’il eût respecté sa foi filiale… Si par grande pitié il eût inventé autre chose…, n’importe, pourvu que son père fût épargné !… Pourquoi s’acharnait-il au lieu de plaindre ? Pourquoi insulter une chère mémoire, la souiller, l’amoindrir ? Cet homme se complaisait donc à provoquer la ruine et se repaissait du malheur d’autrui ! Et pas un espoir, pas un soulagement tant de peine ! Tendresse… Amour… Les paroles de son oncle, lugubres comme un glas dont l’écho revenait à son oreille, en sonnaient l’agonie : « Je le défie d’épouser Guillaume ! » Oh, comme le cœur lui saignait ! Les larmes montaient, montaient à flots, débordaient de ses yeux, roulaient en cascades brûlantes sur ses doigts accrochés à l’arçon, où elle se cramponnait pour ne point tomber inerte sur le sol.
La violence même de la crise en abrégea le paroxysme. L’arme restait dans la plaie, mais un sang généreux circulait autour de la blessure ; la vie, dont les sources n’étaient pas taries, entrait en lutte avec le désespoir ; Paule subissait à son insu les impressions réparatrices de la jeunesse. Sous les caresses de l’air, ses pleurs séchaient ; le soleil de midi, vainqueur des brumes matinales, trônait sur les nuages amoncelés entre la terre et ses rayons ; à travers les arbres de la route flamboyaient des éclaircies lumineuses ; à droite et à gauche de la chaussée, les blés verts s’agitaient avec des miroitements de soie et mêlaient les froissements de leur moire au bruit des bourgeons qui éclataient.
Un sourd grondement couvrit les chants mystérieux de la nature ; une lourde berline, attelée de six chevaux, suivie d’une escorte nombreuse, s’avançait à grande allure. Depuis l’émigration, d’aussi beaux équipages ne fréquentaient plus les routes de Flandre ; Paule se rangea pour le laisser passer, et distraitement l’examina. « Beurnonville ! s’écria-t-elle en faisant le salut militaire. Sous l’immense chapeau galonné et l’énorme panache qui l’ombrageait, elle avait deviné plutôt que reconnu l’ancien général du camp de Maulde, celui-là même que Dumouriez nommait son Ajax, et que, sur ses instances, la Convention venait d’appeler au Ministère de la guerre.
Beurnonville, qui affectionnait la fille du com¬ mandant Marsig, donna l’ordre d’arrêter, et se penchant à la portière :
— Salut et fraternité, lieutenant… Je connais vos derniers exploits… Vous aurez bientôt des nouvelles du Ministre de la guerre… Quelle ardeur au combat !… La belle balafre !…
Puis, lisant la surprise que provoquait son attitude vis-à-vis d’un si jeune officier, il se tourna vers ses compagnons de route :
— La citoyenne Paule Marsig, adjoint aux adjudants généraux, l’égide de nos bataillons, le palladium de l’armée, une incarnation civique et républicaine d’Artémise, cette ci-devant qui s’illustra, bien que reine d’Halicarnasse. À Morlies, à Valiny, au Boussu, à Jemmapes, à Tirlemont, pendant la désastreuse retraite de Belgique, dans la victoire et dans la défaite, toujours à la tête de nos soldats ; blessée dans un combat d’arrière-garde, citée plusieurs fois à l’ordre du jour de l’armée et signalée à la reconnaissance de la Convention.
— Bravo, lieutenant, dit l’un des voyageurs d’apparence grêle et sournoise, mais frisé, poudré, à l’air fat et avantageux d’un marquis en rupture d’exil ; si la république possédait des légions de soldats tels que vous, ce serait jusqu’au fond de l’Allemagne et de la Hongrie qu’elle pourchasserait les vils sicaires aux gages des tyrans.
Paule rougissante interrogeait Beurnonville du regard.
— Le citoyen Camus, représentant du peuple, et ses collègues Lamarque, Bancal et Quinette, délégués par la Convention auprès, du général Dumouriez.
La jeune fille s’inclina.
Quels motifs amenaient ces quatre hommes aux armées ? Les émissaires des Jacobins ne suffisaient-ils pas à démoraliser les troupes ?
— Montez auprès de nous, puisque nous suivons la même route, dit Bancal.
— Un homme d’escorte prendra votre cheval, ajouta Beurnonville.
— Mille remerciements, citoyens représentants, on m’attend à Mortagne. Ignorez-vous que vous tournez le dos au quartier général ? Le commandant en chef s’est transporté depuis hier aux Thermes de Saint-Amand.
— C’est bien, c’est bien, reprit Beurnonville avec embarras ; merci du renseignement. Nous avons affaire à Lille, mais dès ce soir nous rejoindrons le quartier général. Au revoir, citoyenne.
L’équipage disparut derrière les gerbes de boue soulevées par l’escorte, le bruit de sa marche se perdit dans le lointain.
Camus… Ce nom ravivait un souvenir dans la mémoire de Paule… Camus faisait bien partie de la Commission qui censura la conduite du général en chef au début de la dernière campagne ? Ne lui reprochait-il pas ses ménagements envers les Belges ? Ne lui imputait-il pas à crime l’interdiction de piller les églises ?
Dumouriez avait conté l’entrevue à ses aides de camp : « Général, on vous accuse d’être César ! Si je vous croyais capable de rêver la pourpre, je deviendrais Brutus !
— Mon cher Camus, je ne suis pas César, vous n’êtes pas Brutus, et la menace de mourir de votre main est pour moi un brevet d’immortalité. »
Comment, Beurnonville, le brave Beurnonville, le Ministre de la guerre, se commettait avec de pareils fanfarons ! Pourquoi quittait-il la capitale et courait-il en policier les routes du Hainaut sans prévenir son ancien protecteur, celui qu’il appelait son père ? Elle était d’autant plus inquiète que, sur le siège de la berline, dans une attitude penaude et contrite, elle avait reconnu Longuet, le courrier secret de Dumouriez.
Averti, le général agirait à sa guise. Et distraite un instant de ses tristes pensées par cette apparition menaçante, Paule prit à toute bride le chemin des Thermes de Saint-Amand.
Bien qu’éloignée des camps par sa blessure et sa convalescence, elle savait le commandant de l’armée du Nord exposé à un double péril : victorieux, il encourrait la jalousie des Jacobins sans gagner la confiance des modérés ; vaincu plutôt par les bureaux que par l’ennemi, il serait accusé de trahison et succomberait, car la multitude, comme les soldats indisciplinés, prodigue les flétrissures aux chefs de guerre malheureux. Mais elle ignorait ou se refusait à croire que les clameurs de la troupe et les accusations portées dans les clubs contre le général n’étaient que trop fondées. Nul ne lui eût fait entendre que Dumouriez, oubliant le sort de ses anciens rivaux, s’était engagé dans la voie fatale où avait succombé l’honneur de Lafayette ; que Dumouriez revenu de son enthousiasme pour la Révolution, las des lourdes entraves que le pouvoir mettait à la réorganisation de l’armée, songeait à rétablir la monarchie et à ressusciter la Constitution de 91 ; que le sauveur de la République, récompensé des victoires de Valmy et de Jemmapes par une accusation capitale, formait l’audacieux projet de marcher sur Paris et de purger la France des Danton et des Marat.
Telle était pourtant la vérité. Dès le 25 mars, le général, prétextant un échange de prisonniers, rencontrait le colonel Marx et obtenait des Autrichiens la promesse de respecter la frontière pendant qu’il balayerait la Convention. Vaines et criminelles espérances ! Bientôt convaincu de l’inanité de sa tentative, il se résignait à porter son quartier général aux Boues de Saint-Amand, voisines du camp de Bruille, très près de la Belgique, loin des agitateurs de Valenciennes, plus loin encore des septembriseurs.
L’arrivée inattendue de Paule, l’étrange nouvelle qu’elle apportait dissipèrent, s’il en conservait encore, ses dernières illusions. Il retint auprès de lui son état-major, se répandit en furieuses récriminations et se promit de payer de leur monnaie ses audacieux adversaires. Les délégués de la Convention osaient le traquer au milieu de ses troupes ! Pardieu, avant comme après, il ferait à sa tête ! N’était-ce point en désobéissant et en entravant le chassé-croisé de Lukner et de Lafayette qu’il avait conquis le droit de gagner la bataille de Valmy et de triompher à Jemmapes ?
Des estafettes accourues à franc étrier semaient déjà l’alarme sur leur passage : « Le général est perdu sans ressource ! Le Ministre de la guerre et quatre représentants viennent l’arrêter et prétendent le conduire à la barre de la Convention ! »
Elles assuraient aussi que, munis de pleins pouvoirs, les délégués s’étaient rendus à Lille, au lieu de venir directement à Saint-Amand, dans le dessein de s’adjoindre Lazare Carnot et de grandir de sa personnalité le prestige de leur ambassade. Celui-ci, ignorant leur arrivée, avait quitté Lille le matin même.
On battait aux champs.
— Mon général, n’ai-je aucun ordre à transmettre ? dit Paule, à Dumouriez qui se rendait au-devant des conventionnels.
Il hésita quelques secondes :
— Le colonel Normand se tiendra dans la cour avec trente hommes d’un dévouement éprouvé.
— Je cours le prévenir.
Comme elle sortait de la salle, les émissaires du pouvoir s’approchaient, masquant sous une bonhomie trompeuse l’audace de leur démarche. Dumouriez ne se méprit pas à cette simplicité de commande :
— Que n’ont-ils revêtu la toge, nos modernes Fabius ! Ils ne joueraient que mieux le défi à Carthage.
Puis, il descendit les degrés d’un large perron, embrassa son Ajax, salua gracieusement les représentants et les introduisit tous dans le petit château. Ils s’assirent. Au second plan se groupaient des officiers de toute arme. Compagnons de sa gloire, ils entendaient assister Dumouriez en disgrâce.
— Les citoyens représentants vont vous notifier un décret de la Convention, dit Beurnonville avec un léger tremblement dans la voix.
— Le voici, ajouta Camus. La Convention vous mande à sa barre et vous invite à présenter votre défense.
Dumouriez prit la pièce, la déplia et la lut attentivement.
— Ce décret, dit-il, me semble inopportun. L’armée est désorganisée, mécontente. Puis-je la quitter en un pareil moment ? Ce serait l’abandonner à une dissolution totale. Je lis encore que vous avez pouvoir de me suspendre de mes fonctions. La Convention, qui vous choisit pour remplir une mission aussi délicate, compte sur votre prudence autant que sur votre fermeté.
— Général, répondit Camus, nous ne pouvons composer avec notre devoir.
— Songez à la responsabilité dont vous assumez le faix. Acceptez plutôt la démission que je vous ai si souvent offerte depuis trois mois.
— Nous n’avons pas qualité… Et d’ailleurs que feriez-vous ensuite ?
— Ce qui me conviendra. Mais, je le déclare sans détour, je ne me rendrai pas à Paris, je ne courrai pas au-devant d’une condamnation certaine.
— Vous ne reconnaissez donc pas le tribunal révolutionnaire ?
— Je le reconnais pour un tribunal de sang et de meurtre : tant que j’aurai un pouce de fer entre les mains, je ne m’y soumettrai pas. Ayez un gouvernement et des lois, et je demanderai moi-même des juges.
— Je vous accompagnerai, s’écria Quinette ; je vous couvrirai de mon corps, je vous ramènerai sain et sauf.
— Sur ma tête, je réponds de la sûreté de votre personne, ajouta Lamarque.
Bancal essaya de le séduire en l’égalant aux héros de l’antiquité. Il citait avec emphase les exemples de résignation donnés par les Grecs et les Romains.
— Monsieur Bancal, vous défigurez à plaisir l’histoire ancienne. Les Humains chassèrent Tarquin, mais ils ne le tuèrent pas ; ils vécurent dans une république bien réglée et sous la protection de bonnes lois ; ils n’eurent ni clubs, ni Jacobins, ni tribunaux révolutionnaires. Des tigres veulent ma tête, je refuse de la leur donner.
Les conventionnels indécis se retirèrent dans une pièce voisine : Beurnonville demeura. Il cherchait à se disculper du reproche d’ingratitude que lui adressait son ancien chef :
— Vous allez prendre un parti désespéré ; je vous demande en grâce de me faire subir le sort des représentants, conclut-il.
— N’en doutez pas ; et, ce faisant, je crois vous rendre un nouveau service. Voici vos amis.
Alors Camus, devançant ses collègues, se dirigea vers Dumouriez debout, adossé à la cheminée, le front haut, le sourire aux lèvres :
— Citoyen général, vous connaissez le décret de la Convention ? Il vous ordonne de comparaître à la barre : voulez-vous l’exécuter ?
— Non.
— Vous outragez la loi. — Je ne puis quitter l’armée.
— Par ce refus vous vous rendez coupable d’insubordination.
— Ensuite !
— Je vous suspends de votre commandement. Qu’on cesse de vous obéir, qu’on s’empare de vous ; je vais mettre les scellés sur vos papiers.
Un murmure d’indignation courut parmi les assistants.
— Les noms de ces gens-là ? dit brutalement Camus.
— Interrogez-les.
— Ce serait trop long… Vos portefeuilles…
Il s’avançait, lui chétif, avec la tranquille assurance d’un geôlier s’apprêtant à fouiller des prévenus. Le rayonnement de terreur qui émanait des clubs révolutionnaires, la récente organisation du tribunal criminel extraordinaire, la vue des têtes coupées, l’odeur du sang donnaient aux détenteurs du pouvoir une arrogance qu’eussent enviée les pires tyrans.
L’attitude de Camus fit perdre patience à Dumouriez :
— Les hussards !
La porte s’ouvrit devant une escouade commandée par le colonel Normand.
— Arrêtez ces quatre hommes. Emparez-vous du Ministre de la guerre, mais laissez-lui ses armes… ; c’est bien… Messieurs, vous me servirez d’otages.
— Général, s’écria Camus, qui se débattait, vous perdez la République !
— Vieillard insensé ! je la sauve de ses pires ennemis.
Deux heures plus tard, Beurnonville, les représentants du peuple et leurs secrétaires, placés sous la garde des hussards de Berchiny, franchissaient la frontière belge et atteignaient Tournay, où ils étaient remis entre les mains des Autrichiens.