03
Au camp de Maulde, comme à Saint-Amand, les nouvelles venues de la capitale causèrent une indicible émotion. On discutait le sac du château ; on blâmait ou l’on approuvait l’emprisonnement de Louis XVI et de la famille royale ; on prévoyait la déchéance prononcée quelques jours plus tard. Divisées, les opinions le sont toujours. Les volontaires de Paris, ardents jacobins, réclamaient la mort du tyran et se répandaient en sarcasmes contre Monsieur et Madame Veto ; imbue des idées libérales apportées de province, la masse des troupes s’étonnait des écarts inattendus de la Révolution semblable à ces rivières en crue qui divaguent ; Dumouriez et son entourage réprouvaient hautement les mesures excessives.
Malgré l’irritation des esprits, la politique et la guerre furent cependant négligées pour une fête sans pareille : un baptême civique suivi d’un banquet fraternel où l’on remercierait Dieu de son attitude démocratique et· du bon vouloir dont il avait fait preuve en timbrant d’un emblème révolutionnaire la dernière enfant des époux Mercier, vivandiers du camp de Maulde. C’était bien un bonnet phrygien que la fillette portait au-dessous du sein gauche. Qui en eût douté ? Des aristocrates aveugles par scélératesse ? Des esprits étroits, infestés de superstition ?… Et encore !… On ne nie pas l’évidence quand elle est attestée par la municipalité de Landrecies, quand elle est certifiée par le général divisionnaire Jacob.
« Considérant que le peuple français n’a brisé les antiques idoles que pour mieux honorer les vertus, que le jour de la liberté en dissipant les ténèbres mensongères du fanatisme rend tout leur éclat aux œuvres de la nature, qui s’est plu, pendant le cours de notre Révolution, à nous prodiguer ses bienfaits ; que si les miracles inventés par l’imposture sacerdotale étaient accueillis par l’ignorance et la sottise, il n’appartient qu’aux esprits éclairés et à la raison d’observer attentivement les prodiges variés du Moteur secret de l’univers ;
« Considérant que le phénomène dont la fille de la citoyenne Mercier offre un bel exemple prouve que, non seulement la nature aime à marquer de son sceau le règne de l’indépendance ; mais encore atteste l’attachement intime que la mère de cette enfant porte aux signes sacrés de la liberté ;
« Arrête : sur le vu du présent arrêté, le receveur du district du Quesnoy payera à la citoyenne Mercier la somme de quatre cents livres à titre de secours provisoire. »
Charmés d’avoir mis en lumière les véritables sentiments du Moteur suprême de l’univers et détruit l’absurde légende qui le représentait uniquement occupé à faire tourner le monde au profil des ci-devant, les magistrats de Landrécies avaient décrété que le Comité de l’instruction publique et l’Assemblée nationale seraient informés de leur décision.
La réponse n’avait pas tardé. Elle était enveloppée dans un décret commissionnant Sulpice et Madeleine Mercier vivandiers des volontaires. Jamais au reste faveurs célestes et gouvernement tales ne furent mieux placées. Madeleine était une vaillante commère, le verbe haut, la voix rude, le geste brusque, s’il s’agissait de morigéner les recrues. Avec cela bonne, le cœur compatissant, la main légère, "quand elle posait un bandage, lourde quand elle versait à un blessé un verre d’eau-de-vie. Et par-dessus tout, cordon bleu sans pareil. Les lapins des bois de Glanson, fiers d’être troussés de ses doigts, réclamaient l’insigne honneur de mijoter dans les casseroles de la cantine.
Se montrait-il toujours d’une parfaite délicatesse le digne Sulpice ? N’additionnait-il pas ensemble le quantième et les livres ? Ce n’est pas en quelques mois qu’on dépouille le vieil homme. Devant la patronne les choses se passaient correctement, et comme elle était fort assidue à son comptoir, les volontaires publiaient par-dessus les tentes les vertus du ménage.
Madeleine aurait été au comble de ses vœux si la présence du général Dumouriez n’eût éveillé chez elle de grandes ambitions. Longtemps elle hésita ; pas timide pourtant la vivandière, mais un ancien ministre, un général en chef ! Bref, elle se sangla dans un corset neuf, revêtit sa plus belle robe et s’en vint toute rougissante présenter sa requête. Le général Dumouriez ne pouvait décliner le parrainage d’une petite patriote dont le ciel et le Comité de l’instruction publique s’étaient déclarés les protecteurs. Le curé assermenté de Maulde, un vrai sans-culotte, officierait au milieu du camp sur les fonts baptismaux de la patrie, la musique des volontaires jouerait le Ça ira et la Marseillaise. Il ne manquait qu’une marraine. L’héroïne de Morlies, Paule Marsig, acclamée sergent par sa compagnie, était toute désignée.
Le baptême eut lieu. La petite citoyenne Mercier reçut les prénoms de Victoire-Liberté, et placée sur l’épaule d’un dragon fit à travers les demi-brigades une promenade triomphale. Quelle fête ! De mémoire de Flamand on ne célébra dans le Hainaut français si bruyante et si nombreuse ducasse.
Dès cette époque, la grosse Madeleine vouait un attachement de chien fidèle à la marraine de Liberté. À tout prix elle voulut l’installer dans une petite chambre de la cantine, border son lit chaque soir, la réveiller chaque matin. Il eût fait beau voir qu’un volontaire malappris ne saluât pas sa protégée avec tout le respect dû aux généraux ! Madeleine n’eût pas attendu la garde pour lui donner une leçon de civilité. D’ailleurs, son dévouement ne fut jamais mis à l’épreuve, car Paule, adorée des soldats, passait au milieu d’eux, vénérée comme une idole protectrice. La jeune fille et son père n’appréciaient pas moins une affection que son exubérance n’épuisait pas et qui se manifestait par des caresses et des chatteries incessantes. Madeleine prétendit même à la gloire de tailler et de coudre le premier uniforme de son petit sergent, d’en affiner la forme, d’en reprendre les imperfections, et ne se déclara satisfaite que le dernier pli n’eût disparu.
— Que tu es faraude, mignonne ! dit-elle après l’avoir examinée sous tous les jours et retournée sous toutes les faces, ainsi qu’un joaillier, une pierre précieuse.
— Est-ce à ton chef-d’œuvre ou à ma personne que s’adressent ces compliments ? — Pas un officier des ci-devant n’importe quoi ne pourrait lutter d’élégance avec cette demoiselle !
— Tu es aveugle ou folle, répondit l’enfant souriante et joyeuse, tandis que son regard glissait jusqu’à ses manches et se fixait ravi sur les beaux galons d’or qui brillaient. Elle était sergent… Sergent de volontaires… C’était vrai !… bien vrai !… Elle-même parfois avait des doutes :
— Penses-tu que Jacqueline me reconnaîtrait ?
— Qui ça, Jacqueline ?
— Mon amie, la fille du greffier de Valenciennes.
— Ça dépend.
— De quoi ?
— De la façon dont tu l’aborderais.
Et la petite Paule debout, cambrée, une main sur la garde de son sabre, l’autre tendue vers une danseuse imaginaire :
— Le sourire aux lèvres, l’œil en coulisse, je lui dirais crânement : « Ma charmante, voulez-vous m’octroyer un rigodon ? » Alors, toute rouge, les paupières baissées : — « Je n’ose, monsieur le sergent. » — « Ah ! ah ! mon cœur est une poudrière qui s’enflamme aux rayons de votre beauté. N’en craignez pas l’explosion, il ne projettera que muguets et roses d’amour. »
— Écoutez-moi donc cet enjôleur ! Où appris-tu ces grandes manières ?
— Je t’assure que les volontaires s’expriment ainsi avec les femmes, répondit-elle naïvement.
Passant de la parole à l’action, elle saisit la taille épaisse de la vivandière. Celle-ci leva la main droite dans un geste de feinte fureur ; la gauche la rejoignit bientôt autour de la jolie tête de Paule.
— Tu es la gloire du bataillon !… Laisse-moi t’embrasser…, je serai bien heureuse !
L’attendrissement éteignait la joie sur la bonne figure de la Flamande ; des larmes roulaient de ses yeux, elle les essuyait au revers de son tablier :
— Que le vrai bon Dieu et les saints anges d’autrefois te protègent. Ce ne sont pas des êtres si parfaits et si purs qu’il faudrait jeter en pâture au démon de la guerre.
— Tu pleures !… j’ai tort…, bien tort de rire quand tout est douleur et crainte autour de nous…
— Madeleine ! Madeleine ! cria la grosse voix de Sulpice, porteras-tu cette bière ? Les citoyens officiers sacrent à renverser la cantine !
Paule était seule.
Par enthousiasme juvénile, par ignorance de la vie, sans crainte de l’heure présente, sans souci de l’avenir, elle avait obéi à sa grande tendresse lorsque, se cachant au milieu des villageois, elle s’était décidée à suivre son père. Son enrôlement, la vie militaire n’amoindrirent pas l’intensité de ses sentiments intimes, mais n’agrandirent pas d’abord son horizon. Elle connut l’orgueil de l’uniforme, l’ivresse des rêves de gloire, seules joies que les fatigues d’un long apprentissage laissaient à son extrême jeunesse. Puis son corps s’endurcit, son âme généreuse s’affermit dans sa nouvelle enveloppe, et Paule goûta la noble satisfaction de s’élever au-dessus des promesses de sa première destinée, ressentit une immense reconnaissance envers cette patrie qui lui donnait une vie nouvelle, envers ce général qui l’avait admise, elle, une fillette inconnue, à l’honneur insigne de revêtir l’habit bleu des volontaires. Et quand la nuit venue, elle se reposait consciente du devoir accompli, fière de se sentir utile, heureuse de l’accroissement quotidien des effectifs, glorieuse des progrès rapides des soldats, devant ses yeux qu’allait clore le tranquille sommeil d’une vierge rayonnait la constante vision de son pays délivré, l’évocation de la France triomphante.
Mais à mesure qu’elle avançait dans la science de la vie, le monde lui apparaissait moins beau qu’elle ne l’eût souhaité. Malgré l’optimisme d’une âme jeune et ardente, elle devait convenir que les meilleures causes ne sont pas toujours dans les meilleures mains, que les plus grands résultats n’ont pas toujours pour origine de nobles desseins. Quant à deviner les mobiles, les soupçonner même, son inexpérience et sa franchise l’en rendaient incapable.
Sous les larmes de Madeleine une mélancolie s’élevait, envahissant son cœur comme une brume d’hiver. Ses pensées riantes s’attristaient, se voilaient de deuil et se reportaient au sombre drame qui révolutionnait la France. Pitoyable aux malheureux, elle ne savait pas maudire un monarque infortuné, victime de sa faiblesse ; elle s’associait aux humiliations qu’avait dévorées la fille de Marie-Thérèse ; elle voyait la reine, pressant le dauphin entre ses bras et suivant, de la loge du logographe, les progrès de la tempête populaire. Ce martyre eût assouvi la vengeance d’une longue servitude. Oh ! les misérables souverains qui acquittaient la dette contractée par des générations de rois, qui expiaient les fautes, les vices, les crimes de l’Europe monarchique ! Ils entraient les premiers dans cette sombre demeure de Jacques Molay dont les murs répétaient encore les malédictions du grand maître. Les Templiers en étaient sortis pour marcher au bûcher ; les portes, s’ouvrant devant la famille royale, démasqueraient-elles un nouvel échafaud ?
Depuis son père, un patriote incorruptible, jusqu’à Dumouriez, tous autour d’elle partageaient ses sentiments ; tous…, hormis Guillaume… Pourquoi le lieutenant Guillaume Briez en venait-il à pactiser avec les plus ardents ? Elle excusait la multitude grossière se riant du sort de M. et de M Veto, mais le fils d’un homme de bien, un officier, un aide de camp de l’ancien ministre approuver les excès, admettre les spoliations, prononcer la même sentence contre les égarés et les coupables ! Cette intolérance grandissante la chagrinait, ce caractère inégal et soupçonneux la blessait.
Certes, elles rayonnaient d’un éclat céleste les conquêtes de la Liberté et de l’Égalité ; elles étaient enviables les victoires sociales que le peuple espérait encore ! Seraient-elles plus solides si on les fondait sur des boucs sanglantes ?
Et Paule songeait d’autant plus à Guillaume qu’elle subissait le contre-coup de ses accès d’inquiétude et souffrait de son esprit ombrageux. Dumouriez, aimé et respecté de tous, Dumouriez si bienveillant, qui, après l’avoir enrôlée, la choisissait pour commère, n’était-il pas l’objet préféré, le but quotidien de ses attaques ? À chaque faveur, à chaque parole gracieuse qu’elle en recevait, Guillaume s’enfonçait plus avant dans ses bouderies. Pourquoi hier affectueux, empressé, multipliait-il ses recommandations et ses conseils ; aujourd’hui raide et glacial, semblait-il à peine la connaître ? Il appartenait à une vieille souche bourgeoise, elle ne comptait que des paysans parmi ses aïeux ; il commandait, elle obéissait ; fallait-il s’enorgueillir pour si peu ? Lui aussi avait porté les galons de maréchal des logis, et il était un homme, et il était son aîné ! Elle aussi, grâce à Dieu, conquerrait l’épaulette ! La discipline ne souffrirait pas de relations plus amicales…, à moins qu’étant elle-même fautive, elle ne faillît et ne s’égarât ? Il se pouvait que l’attitude étrange, la réserve hautaine, l’humeur farouche de Guillaume fussent provoquées par sa tiédeur politique. L’énigme la laissait inquiète, hésitante, prise de scrupules patriotiques, interrogeant sa conscience, se demandant si la modération ne la conduisait pas loin du devoir et de la vertu.
Ce jour-là elle ne réfléchit pas plus longtemps.
— Sergent, le bataillon prend les armes.
— Où est mon père ?
— Devant le front de bandière ; le commandant vous attend.
— À quel propos sortons-nous ?
— Les Impériaux, soutenus par du canon, précédés de uhlans, débouchent du bois de Flines, menacent notre droite et s’avancent avec une hardiesse inaccoutumée.
— Ils veulent étrenner mes galons ? Je leur ferai payer cher cet honneur. Comme de coutume la jeune fille donna l’exemple du courage et du sang-froid. Devant elle les boulets et les balles semblaient se détourner ; elle traçait un sillon de sécurité où chacun s’empressait de la suivre.
Le soir, assise entre son père et Guillaume qui recherchait toute occasion de joindre le commandant Marsig, elle causait de l’engagement, s’inquiétait de la solidité de l’ennemi et s’étonnait de son acharnement à disputer le terrain.
— Ils nous ont pourtant montré leurs sabre-taches, dit Marsig, et ne nous ont guère ébréchés. Tant fendus que cassés, cinquante hommes hors de combat.
— Père, saviez-vous que les émigrés, faisant allusion à nos habits bleus, comparaient les volontaires à des soldats de faïence ?
— Faïence cuite au grand feu.
— Et sur laquelle se brisera l’épée de l’archiduc Albert de Saxe-Teschen.
— Comme le bâton de feld-maréchal que ramassa Brunwick derrière les comptoirs des marchands de fromage d’Amsterdam révoltés contre le prince d’Orange.
— Ne raillez pas : notre situation ne fut jamais plus grave.
— Que prétendez-vous, Guillaume ?
— Je dis, mon commandant, que Brunswick et les Prussiens investissent Longwy, que Lafayette se replie sous Metz et livre aux alliés la route de Verdun. Nos ennemis ont puisé dans ces nouvelles une audace croissante ; vous-même le remarquiez tantôt.
— Bah ! Nous ferons tête et découdrons ces chiens d’Allemands. Il y a dans la justice d’une cause une force invincible ; le droit centuple l’énergie.
— Le général Dumouriez réparera bientôt en Belgique les échecs subis dans l’Est. Ah ! père, que je désirerais prendre part à une vraie bataille !
Son visage s’illuminait, sa voix vibrait, sonore et passionnée.
Guillaume, la tête penchée, semblait poursuivre un rêve inquiet. Il se redressa :
— Dumouriez… ! Dumouriez… ! un général inféodé à la cour !… Qui nous répond de son civisme ?
— Chacune de ses actions !
Elle s’était levée, repoussant le banc avec violence. Quoi ! on soupçonnait ce héros, et c’était Guillaume, toujours Guillaume qui l’accusait.
— Dumouriez n’est pas de la pâte dont on pétrit les traîtres, continua-t-elle sèchement.
— Pourtant s’il marche sur la Belgique, il livre aux alliés la porte du Temple.
— Et les ministres préfèrent se réserver une armée qui les préserve de la hache de Jacques Bonhomme ou les sauve de la corde des émigrés. Beau désintéressement ! Que le général se rie de leur terreur ; ce n’est pas moi qui le blâmerai.
— La citoyenne Paule Marsig blâmer Dumouriez ! Ce serait étrange.
— Et pourquoi ne le défendrais-je pas contre des insinuations perfides ? De quel droit attaquez-vous son honneur ?
— Je n’invoque pas un droit, j’accomplis un devoir : le devoir qui incombe à tout patriote de surveiller ses mandataires.
— Vous vous indignez que votre général impose ses plans de campagne au ministre de la guerre et doute de son chef. Que fait en ce moment son aide de camp préféré ?
Il ne répondit pas, pris au piège tendu de ses mains, surpris de donner une vivante preuve de l’insubordination qu’il était le premier à maudire. Cette fois encore il n’avait su résister à des suggestions mauvaises et réprimer les emportements de sa nature ardente. Il le regrettait, et ne put cependant refouler une allusion malveillante :
— Qu’espérer de l’époux d’une nonne qui trompe sa femme et la patrie dans les bras d’une ci-devant !
— Serait-il vrai, père ?
— Quoi, mon enfant !
— Que le général Dumouriez ait abandonné sa femme ?
— On le dit… Que nous importe à nous, soldats !
— Je suis peinée… Je croyais que la vertu ne pouvait avoir de brèche sous peine de s’effriter. À son tour, elle se taisait, saisie de doute. Et pourtant il lui en coûtait de laisser ternir l’auréole prestigieuse dont elle parait l’homme qui incarnait à ses yeux la défense de la frontière et le salut de la France.
La voyant si émue, Guillaume fixait sur elle un regard interrogateur. Il voulait lire au plus profond de son être, analyser ses impressions, sonder son âme. À quel sentiment obéissait-elle en louant avec enthousiasme Dumouriez ? Si la gloire l’éblouissait et trompait son cœur, la conduite privée de son héros lui serait indifférente ; une infidélité, faute bénigne au regard de la morale courante, ne l’indignerait point.
Le silence qu’ils gardaient tous trois devenait gênant. Paule le rompit par une de ces sautes d’idées qui lui étaient familières.
— Père, trouvez-vous que je commande mieux l’exercice ?
— Interroge Guillaume ; on peut se fier à lui.
— Parlez, mon lieutenant.
Elle fit gentiment le salut militaire.
— Moi ! répondit Guillaume encore maussade, je m’en garderais bien…, j’appartiens à l’artillerie.
— Oh ! un officier de si grand mérite !
— Vous voulez la vérité ?
— Tout entière.
— Pas assez de nerf dans le commandement.
— Hum ! hum !… Je soignerai mes intonations
— Vos piques dansent comme des aiguilles à tricoter.
— J’y veillerai.
— Médiocres les conversions. De vraies débandades.
— Puis encore ?
— C’est assez pour aujourd’hui ; à chaque jour suffit sa peine. J’oubliais : les souliers sont bien mauvais.
— Pas une paire en magasin.
— Rapiécez.
— Dès demain.
— Après tout elles ont de l’ardeur, nos recrues.
— Chaque soldat prétend devenir général.
— À la première campagne ?
— Peut-être à la seconde.
— Qu’ils attendent au moins que vous ayez de la barbe.
— À quoi cela me servirait-il, sinon à perdre comme vous tout mon temps chez les perruquiers ?
Et la conversation se continua sur un ton amical que ne faisait guère prévoir le début.
— C’est donc une vocation irrésistible que la vôtre ?
Elle était confuse d’une pareille question, étonnée que Guillaume la lui adressât. Comment une hésitation se fût-elle glissée dans son âme ? N’avait-elle pas pris trois fois l’engagement tacite de marcher la première au combat quand on l’inscrivit sur les contrôles, quand le général la signala dans un ordre du jour à l’admiration des troupes de Maulde, quand sa compagnie demanda pour elle les galons de sergent ?
— Ma vocation !… mais elle est sainte comme mon amour de la patrie…, sacrée comme mon affection pour mon père.
— Aussi sûre que ton amitié pour Briez, aussi sérieuse que ma confiance en lui, dit le commandant sans détourner de Paule son regard interrogateur, n’est-ce pas, fillette ? répète-le toi-même à Guillaume.
— Ah ! vraiment non, père.
— Pourquoi ?
— Je ne suis qu’un simple sergent, et un sergent trop respectueux de la hiérarchie pour me permettre semblable familiarité.
Sans le blesser, elle fuyait l’occasion de lui adresser une parole amicale.
Guillaume, désarmé par tant de bonne grâce, mais devinant la froideur qu’elle cachait, en arrivait à se condamner lui-même. Était-il le père, le frère, le fiancé de cette chaste créature qu’il pût s’offusquer de ses préférences ? En le sauvant, lui avait-elle donné le droit de régenter son cœur ? Quel lien les unissait ? Que pouvaitelle espérer de lui ? II acquitterait un jour sa dette et s’éloignerait. Ah ! ce n’était pas elle qui chercherait un rapprochement ! Depuis Morlies lui avait-elle témoigné le moindre intérêt ? Peiné de l’indifférence de Paule, il ne songeait pas qu’il voyait dans ses yeux le reflet de sa propre image.
Il luttait ainsi contre ses pensées inquiètes, se représentant que cette enfant courageuse et enthousiaste dont il subissait malgré lui le charme n’admirait en Dumouriez qu’un nouveau Fabius ; se disant qu’aucune affection terrestre, hormis l’amour filial, ne captivait son âme virginale ; et pourtant sa raison succombait devant une jalousie inavouée.
Paraître comprendre les susceptibilités de Paule, c’eût été donner un corps à des reproches secrets, s’aliéner peut-être une fraternelle amitié, s’interdire le droit si enviable de se montrer reconnaissant. Guillaume l’évita et feignit de répondre à d’autres griefs.
— Pardonnez-moi, mes amis, si je suis irritable, si je désespère d’une cause sainte, si la crainte de la trahison m’obsède.
Cherchant une excuse, il leur montrait les alliés appelés par Louis XVI, les Autrichiens aux ordres de la reine, les Prussiens guidés à travers la France par les frères du roi. Et se grisant de ses paroles :
— Des mesures politiques d’une extrême rigueur permettront à l’armée de sauver la patrie ; c’est en exerçant la dictature, c’est en frappant ses tyrans que le peuple conquerra ses droits à la liberté.
— Souhaiteriez-vous la mort du prince qui signa votre brevet !
— La reconnaissance a fait le malheur des peuples, car elle enfanta les rois.
Paule fit un geste de réprobation.
— Ce petit sergent va m’en vouloir encore. On dissimulera désormais.
— Dissimuler ! Le vilain mot dans la bouche d’un officier ! Vous vous corrigerez, voulez-vous dire ? On n’a pas besoin de jouer au tigre pour être un bon patriote. Tenez, prenez modèle sur votre commandant.
Et d’un bond, s’élançant vers son père, elle jetait son bras raidi par la manche de l’uniforme autour du cou du vieux soldat.
— Ne heurte pas Briez, lui dit-il à voix basse, apprends à vivre avec ses convictions…, la guerre ne durera pas toujours…
Il n’acheva pas ; un adjoint aux adjudants généraux, précédé de son porte-fanal et suivi de groupes anxieux, entrait dans la cantine, un ordre à la main.
Au dedans, comme au dehors, le silence se lit. « Le général Dumouriez, nommé commandant en chef de l’armée de Sedan en remplacement de Lafayette passé à l’ennemi… »
— Lafayette ! « … part ce soir et se rend à son poste. Les troupes seront placées sous le commandement du lieutenant général Beurnonville. L’ancien chef du camp de Maulde compte sur le patriotisme des officiers, sous-officiers et soldats pour l’aider dans la tâche qui lui incombe. »
— Vive Dumouriez !
— Vive Beurnonville !
— Mort aux traîtres !
— Guerre aux tyrans !
Une heure plus tard, le successeur de Lafayette, deux adjudants généraux et le lieutenant Guillaume Briez roulaient en poste sur la route de Sedan.