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Àpeine Dumouriez s’était-il éloigné qu’il appelait à son aide les meilleures troupes de Maulde. Beurnonville obéit. Moreton, son successeur, essaya vainement de conserver ses positions et dut se replier. L’armée laissait Mortagne en flammes, le camp aux mains de l’ennemi, les canons des redoutes encloués, une partie de l’artillerie sur les chemins, le trésor à qui voulait le prendre.
Jusqu’à ce jour malheureux, les Autrichiens avaient franchi la frontière à la façon de pillards en maraude ; l’éloignement des volontaires leur ouvrait toutes grandes les portes du Hainaut. Ils refoulèrent sans peine quelques gardes nationaux opiniâtres, firent dans Saint-Amand une entrée victorieuse et hissèrent le pavillon des Habsbourg sur le beffroi dont ils apercevaient depuis longtemps la haute cime.
Àces maisons pavoisées, à ce carillon sonnant comme aux grands jours de fête, à ce Te Deum chanté par les bénédictins rentrés sur les pas des envahisseurs, aux préparatifs du bal donné par le maire, répondaient, à Paris, les massacres de l’Abbaye et de la prison des Carmes. L’orgie blanche sur la frontière, la terreur rouge dans la capitale.
Les patriotes de Saint-Armand frémissaient, pleuraient de rage ; les royalistes triomphants relevaient la tête. Sans délai ni mesure, ce fut une rétractation de toutes les consciences timides, un désaveu de toutes les concessions acceptées. On déclara la guerre à des revendications reconnues justes, on rapporta les décrets, on viola les lois, on rétablit le Magistrat, on réinstalla le régent de Saint-Martin. L’ordre régna de nouveau selon le cœur de Fulgence Descart.
Imposé par l’étranger, l’ordre s’appelle servitude. Pourtant les Autrichiens, craignant de réveiller parmi les paysans les souvenirs de la Jacquerie, refusèrent de statuer sur les réclamations agraires des émigrés avant d’en référer à l’Empereur. Les détenteurs de biens nationaux continueraient à les gérer moyennant une redevance ; c’était une défaite voilée sous les apparences d’un répit. Les royalistes n’usèrent pas des mêmes ménagements envers les bourgeois patriotes restés sans force et sans appui après le départ des troupes républicaines. On ne redoutait de leur part ni insurrection ni violence ; il n’était pas besoin d’eux pour cultiver une terre qu’il importait de retrouver fertile le jour où les maîtres la reprendraient. Avec quel plaisir on châtierait ces manants, on humilierait ces audacieux, on rejetterait cette tourbe montée du fond des marais !
Et ce n’étaient pas les sujets loyaux et les amis fidèles de l’ancien régime qui montraient le plus de zèle ; les indifférents et les tièdes chantaient haut la palinodie et protestaient avec d’autant plus de force de leur inébranlable dévouement. Ce brasseur, jadis fort bien avec les patriotes, arborait une enseigne où l’aigle autrichienne attaquait de son bec l’arbre de la Liberté, déchirait de ses serres le drapeau tricolore, et abritait sous son aile l’écu des Bourbons. Un autre — un concurrent sans doute — enchérissait sur le voisin et décorait sa devanture de trois pendus en uniforme de volontaire.
Catherine Briez supplia son mari de fuir Saint-Amand à l’exemple de l’abbé Desmons, curé assermenté de Saint-Martin, et des bourgeois composant la municipalité. Son passé, son civisme ouvertement affirmé, jusqu’au jacobinisme bien connu de leur fils Guillaume, l’exposaient à de terribles représailles.
Ce fut en vain. Devant les larmes de sa femme et l’angoisse qu’il lisait sur son mobile visage, le notaire promettait de partir, se dirigeait vers l’étude, prétextant une délégation de pouvoir à collationner, une minute à relire, s’asseyait dans un fauteuil poli par l’usage, et s’installait devant un bureau d’acajou surmonté des casiers où reposaient, vis-à-vis du maître, les affaires courantes. Alors il s’absorbait des heures entières dans la contemplation muette de la pièce sévère qui renfermait l’œuvre de sa vie, il écoutait pensif les sonneries de la pendule de Boule dont l’exactitude faisait honte à l’horloge de l’Abbaye et s’attardait à considérer cette muraille grise faite de parchemins poudreux, ces dossiers étiquetés, ficelés, catalogués et si bien présents à sa mémoire qu’il eût pu dire leur contenu sans les ouvrir.
Catherine s’efforçait-elle de secouer une léthargie dangereuse ? Il alléguait son devoir, la garde du dépôt confié à sa probité, la conservation de ces archives d’où dépendaient la paix et le repos de tant de familles. Le notaire n’abandonnait pas son étude : le prêtre quittait-il le chevet d’un mourant ; le soldat désertait-il le champ de bataille ?
Elle se tut, attendrie par sa résignation, convaincue par tant de courage. Pierre avait peut-être raison de rester à Saint-Amand. Quelle faute avait-il commise ? Il était digne de son passé sans tache de revendiquer ses actes et d’en braver les conséquences. D’ailleurs, elle ne renonçait pas à tout espoir. Guillaume, son Guillaume, le bras droit de Dumouriez, n’avait-il pas prédit le retour prochain d’une armée victorieuse quand, à son départ pour Sedan, il la serrait sur son cœur ? Quelques mauvais jours à passer, et l’on reconquerrait la paix et l’on retrouverait la sécurité.
Lentement, dans son silence de femme solitaire, elle parcourait la chère demeure pour en reprendre possession. Elle pénétrait dans le salon toujours clos où elle osait à peine se mouvoir tant elle craignait de soulever quelque poussière et de ternir le lustre du parquet. Avec mille soins elle entre-bâillait un volet, admirait de confiance, sous leurs housses blanches, les délicates boiseries et les velours d’Utrecht du canapé et des fauteuils. Du même pas sourd elle s’avançait vers la chambre de parade, s’agenouillait devant un christ janséniste et contemplait avec respect cette pièce habitée quelques jours, lors de ses relevailles, et depuis ouverte à des amies dont la visite annuelle était dès longtemps prévue. Sanctuaire solennel où il semblait que tout fût en place pour l’éternité. Enfin les pièces intimes ; sur le seuil cessait la contrainte. D’innombrables placards, des armoires s’ouvraient le long des murs. Là, de volumineuses pièces de toile de tout âge et de toute qualité, depuis le gros treillis de ménage jusqu’à la transparente batiste, mises de côté pour le jour où Guillaume se marierait. Plus loin, l’argenterie, les porcelaines de Saxe, les tapisseries de Flandre, cadeaux offerts au fidèle ami des familles et que l’on pouvait également réserver à un jeune ménage. Touchante prévoyance d’une mère qui se voyait si bien revivre dans son enfant chéri qu’elle oubliait de vivre elle-même. À chaque pièce, à chaque meuble, à chaque objet Catherine adressait une parole, un encouragement. Elle veillerait sur eux et les protégerait contre tout péril.
Et tandis qu’elle se berçait d’une confiance trompeuse, Fulgence Descart, le gros tanneur aux jambes torses et aux yeux bridés, le fils de l’ancien dîmeur, inscrivait Pierre Briez en tête d’une longue liste de patriotes. Il était juste qu’il portât le poids des crimes d’Israël, ce tabellion assez orgueilleux pour lever la tête devant la réaction, assez imprudent pour léser les protégés des moines et des nobles.
C’est ainsi que la maison de maître Briez fut désignée la première à la haine des royalistes, la première envahie, la première mise à sac. Tout disparut. L’un prétendait reprendre des meubles volés dans son château ou sa maison ; l’autre reconnaissait des objets soustraits à l’Abbaye ; la populace, complice de tous les désordres, emportait à sa convenance sans donner de mauvais prétextes. Enfin, désastre plus cruel, la haute muraille de parchemins fut démolie ; les liasses, lancées dans des tombereaux, prirent, sous une pluie battante, le chemin de l’Abbaye : on ferait plus tard le triage ; chacun retrouverait dans ces grimoires les pièces qu’il avait intérêt à détruire.
Debout, dans la salle basse qui précédait l’étude, Pierre et la belle Catherine demeuraient immobiles, écrasés, conscients de leur impuissance à refréner pareille rage. Ils semblaient, dans leur morne souffrance, avoir perdu la faculté d’entendre les insultes dont on les abreuvait, ils ne gardaient de force que pour suivre machinalement, de leurs yeux effarés, la disparition de tous les témoins amis de leur existence et les manœuvres des fantoches cruels qui s’agitaient autour d’eux.
Quand les pillards se décidèrent à quitter la place, il ne restait que des fragments d’objets et des lambeaux d’étoffes pleurant des larmes de choses le long des lambris dénudés.
Àla nuit, le calme de la tempête apaisée se fit sur ce naufrage ; pas une épave ne surnageait. Demander l’hospitalité à leurs amis de Saint-Amand, c’était courir au-devant d’humiliations certaines. — Mieux valait fuir cette ville maudite : aujourd’hui le pillage, demain l’assassinat.
Dès que l’ombre eut envahi l’étroite ruelle qui se tordait derrière la maison, ils sortirent et suivirent, inconscients, les pas de leur vieille servante, préservée par son dévouement, de la torpeur douloureuse où s’endormaient ses maîtres. Ils passèrent, sans attirer l’attention, près des groupes joyeux qui se rendaient au bal offert par la Municipalité aux officiers autrichiens, franchirent les portes, gagnèrent les bois, et atteignirent, après des stations douloureuses, une couse isolée appartenant au frère de leur fidèle Brigitte. Les échos de la canonnade de Valmy retentissants comme les éclats du tonnerre réveillèrent Pierre et Catherine. Avec les acclamations du triomphe parvenaient d’heureuses nouvelles : la promotion de Guillaume au grade de capitaine, son retour au régiment de la Fère, la belle conduite de Paule nommée lieutenant le soir de la bataille, la débâcle de Brunswick, enfin la fuite précipitée des aristocrates, non plus jusqu’à Tournay, menacé d’une prochaine invasion, mais au fond de la Belgique.
Brusque transition, étrange contraste entre les désolations des heures passées et les lumineuses clartés de celles qui allaient luire.
Catherine oubliait ses blessures ; Pierre, sur qui s’appesantissait la vieillesse, ne montrait pas le même ressort. La gloire de Guillaume fit tressaillir ses traits flétris, mais il semblait que les sources de la vie se fussent taries le jour néfaste où volaient dans les airs, où roulaient dans la fange des ruisseaux, où s’empilaient dans d’immondes charrettes les reliques de l’étude.
Il eut un nouvel éclair de joie devant les brasseries naguère parées de la potence aux volontaires et ornées de l’aigle autrichienne déchirant de ses serres les emblèmes de la liberté. Les ignobles enseignes mises en pièces, les portes enfoncées, les fenêtres béantes, montraient que les patriotes n’avaient pas attendu l’appui des troupes françaises pour prendre leur revanche. Mais l’infortune d’autrui ne pouvait ranimer les forces d’un homme aussi généreux que Briez. De retour au logis, où des amis, redevenus compatissants, réunissaient les épaves arrachées aux pillards, il s’affaissa dans l’attitude lassée, dans l’atonie passive de l’être frôlé par l’aile du malheur. Catherine voulut le conduire jusqu’à sa chambre et dut, aidée de Brigitte, soutenir ses pas chancelants. Seul l’esprit conservait au corps défaillant une apparence de vie.