‹ VolontaireChapitre 5 sur 12 · 05

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Elle jetait un défi solennel, et criait une menace entendue, la glorieuse canonnade de Valmy ! À sa voix, l’armée prussienne opérait une retraite désastreuse, les frères de Louis XVI reprenaient le chemin de l’exil, les émigrés déçus s’abandonnaient au découragement. Et Dumouriez, proclamé le sauveur de la France, revenait en toute hâte à l’armée du Nord afin d’exécuter son projet favori : la conquête de la Belgique autrichienne.

On avait franchi la frontière, on marchait sur Mons. L’armée française, forte de quarante mille combattants, divisée en quatre corps, s’avançait dans la large plaine de l’Escaut ; quarante mille soldats, curieux de comparer les séides des Habsbourg aux automates des Hohenzollern, quarante mille hommes ambitieux de se convaincre une seconde fois de leur force, quarante mille héros fiers de se mesurer avec les plus vieilles troupes de l’Europe et d’affronter ces Impériaux gonflés d’un aristocratique orgueil. Depuis quatre jours, des combats d’avant-garde, d’intermittentes canonnades disaient les intentions des envahisseurs, témoignaient de l’attente inquiète des envahis, prouvaient l’égal désir où l’on était d’en venir aux mains. Dumouriez eût déjà prononcé son mouvement si de secrètes hésitations n’avaient paralysé son offensive toujours hardie. Une armée nombreuse ne pouvait marcher sans vivres ni munitions, et les approvisionnements annoncés chaque jour n’arrivaient pas. En butte aux attaques d’implacables ennemis, redoutant leurs complots, le général en chef consumait sans profit les derniers jours de l’automne, usait son énergie à défendre sa situation militaire, à déjouer les embûches, à réparer les fautes remédiables. Et pourtant, le succès dépendait de la rapidité des manœuvres.

Roland, dans son patriotisme correct, oublia leurs démêlés antérieurs :

« La France entière vous regarde comme son héros ; vous avez la confiance et l’estime du Conseil  », lui écrivit-il. C’était l’assurance de garder le commandement pendant la campagne, c’était la promesse d’avoir du pain et des balles ; Dumouriez n’hésita plus et commanda d’enlever quand même Thulin, où le général Beurnonville avait échoué la veille.

Les Autrichiens déployés en tirailleurs occupaient les approches du village ; une forte batterie placée devant un moulin fortifié, le moulin du Boussu, appuyait les feux de leur infanterie.

Trois bataillons de chasseurs, les hussards de Berchiny et de Chamborant gravissent la position et refoulent le bataillon franc O’Donnel, tandis que les volontaires, soutenus par une batterie de douze, s’élancent à l’assaut du moulin. Sur toute la ligne la défense est héroïque, mais l’attaque s’exécute violente, irrésistible. La cavalerie française atteint le village, semblable à une trombe, s’engouffre dans la Grand’Rue, et balaye les Autrichiens. Des feux de salve jettent l’épouvante parmi les fuyards : on emporte à la baïonnette les maisons où les derniers défenseurs tentent de se maintenir ; le moulin du Boussu s’effondre sous le choc des boulets.

Trois heures ne s’étaient pas écoulées depuis le signal de l’attaque, et Dumouriez déployait ses cartes dans la maison communale de Thulin encore chaude de l’haleine des Impériaux. Vigoureux, énergique, aussi dispos après un combat qu’avant de livrer la bataille, le vainqueur de Valmy, — le petit tigre, — comme le désignaient haineusement les émigrés, dictait déjà l’ordre de marche sur Jemmapes. Un officier d’ordonnance entra, salua, et vint se placer devant son chef. Dumouriez fit un geste d’impatience.

— Mon général, on amène un prisonnier appartenant à l’état-major du duc de Brunswick.

— Un dilettante ou un attaché militaire, peut-être…

— Qu’on l’introduise ; je veux l’interroger.

L’officier sortit et revint aussitôt, précédant un colonel allemand, grand et fort, à l’allure pesante, au visage naïf, l’œil déformé par une large ecchymose. À ses côtés, Paule Marsig portant l’épaulette des adjoints aux adjudants généraux. On eût dit Mars très jeune, conduisant Hercule engraissé et vaincu.

Àces paroles qu’il avait comprises, bien qu’il s’obstinât dans un mutisme dédaigneux, le colosse blond tourna ses yeux bleus vers son jeune vainqueur, et, de pâle, son visage s’empourpra. Lui, un officier noble, un aide de camp de Son Altesse Sérénissime Ferdinand, duc de Brunswick, cité pour la force de ses poings et la vigueur de ses jarrets, il avait bêtement rendu son épée à une femme… à une jeune fille… à une enfant ! Ces Français sentaient l’enfer. Leurs femelles allaient chercher leur puissance au sabbat ! Il demeurait confondu de l’aventure, il restait sourd aux interrogations de Dumouriez.

— Vos ordres, mon général ?

— Si le colonel s’engage à ne plus porter les armes contre la République, rendez-lui la liberté. Qu’on l’emmène. Mademoiselle, vous recevrez son serment.

Paule s’éloignait, suivie du prisonnier :

— Jurez-vous de ne plus porter les armes contre la France ? demanda-t-elle avec une force et une autorité qui transformaient son visage et modifiaient jusqu’au son de sa voix. — Jamais !… Je préfère la prison à la liberté reçue des mains d’une sorcière !

Les soldats, massés devant la maison de ville, entendirent cette insolente réponse.

— Chien d’aristocrate ! s’écria l’un d’eux.

— Manquer de respect à notre lieutenant !

— N’ayez crainte, mon lieutenant ; nous travaillerons du sabre et de la baïonnette. Nous ne sommes plus des enfants comme à Morlies ; les canines… et les molaires ont poussé.

— Alors, on aura des égards…

— On t’invitera, monsieur le baron, à souper à la gamelle avec les bons patriotes !

— Et lu sais, faudra pas manger plus que ta part.

— Tu vas coûter cher à la nation.

— J’espère bien qu’on ne rassasiera pas avec du pain ta grande carcasse.

— La farine ! c’est un mets trop délicat.

— T’es plus aussi bavard ? — La fête est finie, mon camarade ; la musique est remisée.

— Dans les malles de l’abbesse de Remiremont.

— Au fond de la boîte capitonnée qui alimente de soldats de fer-blanc les terribles troupes de Condé.

Paule accompagnait du regard le colonel, quand elle se heurta contre Guillaume Briez. Le capitaine marchait à une allure précipitée, le visage morne, aux prises, semblait-il, avec une préoccupation poignante. Elle s’étonna : lui, l’officier si calme sous la mitraille ! Ils avaient donc été terribles et meurtriers cet assaut du Boussu, cette attaque de Thulin qu’on exécutait tandis qu’emportée par son ardeur, mêlée à Chamborant, elle poursuivait la cavalerie autrichienne ?

En reconnaissant la jeune fille, le capitaine eut une exclamation rauque :

— Enfin, je vous retrouve, citoyenne !

— Mais oui, c’est moi, fit-elle joyeuse ; je vous cherchais ainsi que mon père afin de vous montrer mon prisonnier…, ce grand blond que les volontaires entraînent un peu plus vite que le pas.

— Votre prisonnier ? — Sans doute. Ah ! si vous l’aviez vu lorsque je lui assénai sur la tête un maître coup de sabre ! Étourdi, il roula du haut en bas de sa monture. N’eût été son volumineux panache, je renouvelais l’exploit de Charlemagne et les pourfendait lui et son cheval… Serait-il votre frère ou votre ami que vous preniez cette piteuse mine au récit de sa glorieuse aventure ?… Il est tombé comme ça, sur son gros nez… Et il se démenait, et il blasphémait, et il disait de gros mots ! Je n’oserai jamais les répéter, même en allemand. Nous n’étions pas trop de quatre pour le réduire à merci !

Guillaume ne répondait pas.

— Mais qu’avez-vous donc ? reprit-elle en surprenant ses regards attendris.

— Ma petite Paule…, ma pauvre amie…

Sa petite Paule…, sa pauvre amie…, c’était la première fois depuis la prise de Morlies qu’il ne l’appelait pas citoyenne…, sergent…, lieutenant… Que signifiait cette émotion ? Quel désastre présageaient ses paroles protectrices et compatissantes ?

— Mon père est blessé !

Son père ! En qui pouvait-elle être frappée hormis en cette unique affection ? — Menez-moi vers lui…, où est-il ?

Folle d’angoisse, elle s’élançait vers une maison que Guillaume, s’empressant auprès d’elle, désignait de la main. Elle hésitait entre plusieurs portes derrière lesquelles on devinait des ambulances provisoires.

— Paule… Souvenez-vous que le courage militaire n’est pas toujours le plus héroïque.

— Il est donc grièvement atteint ?

— Grièvement… De grâce, un instant encore…

— Peut-être son salut est-il encore entre mes mains, et vous me retenez !

Elle se violentait pour croire aux paroles de Guillaume, son cerveau enfiévré ne pouvait concevoir que ce père plein de vie à la fin du combat eût été mortellement frappé ; elle se précipiterait dans ses bras, elle le soignerait, elle le guérirait. Au delà de ces pensées, déjà troublantes comme un cauchemar, cessait sa faculté de comprendre. Pourtant elle la connaissait la grande faucheuse toujours alerte, elle l’avait vue dans maints combats ; elle avait entendu le grincement du fer passant dans la moisson humaine !

Àtravers une longue salle qu’éclairaient les lueurs blafardes tombées d’un ciel de novembre, Paule s’avançait. Devant elle, sous ses pieds, près des murailles, partout des blessés, puis des blessés ; des mourants, encore des mourants ! Les uns se tordaient sur des matelas ensanglantés, d’autres crispaient leurs doigts dans la paille, les derniers venus frissonnaient au contact glacé du sol qui les allait bientôt anéantir. Cavaliers et fantassins, jeunes et vieux s’empilaient pêle-mêle selon les hasards du champ de bataille. Les cris stridents se mêlaient aux blasphèmes ; l’on appelait à la fois la mort qui délivre et le chirurgien qui soulage ; le délire avant-coureur de la fin succédait au délire des combats. — Il ne doit pas se plaindre…, murmurait Paule en cherchant son père parmi les blessés qui se taisaient.

Hélas, non ! il ne se plaignait pas.

Il était couché sans mouvement, pulsation, ni haleine ; les joues de cire, les membres déjà raides et blancs ; les yeux vitreux ne reflétant plus les yeux de sa fille. Autour de lui, une odeur d’argile humide souillant son cadavre, une lueur pâle vacillant dans l’air, un silence rempli d’émotion et de douleur. Il était là, auprès d’autres héros rigides comme lui ; et d’instant en instant devenaient plus nombreux les hôtes de cet asile où l’on évacuait les cadavres. Comment douter encore ! Paule serrait convulsivement son père dans ses bras ; elle contemplait cette ouverture toute ronde faite en pleine poitrine par une balle. Mort glorieuse, mort sans angoisse, mort enviable que Dieu réserve à ses élus ! Et de ses doigts frémissants, comme si elle eût voulu en garder les formes dans ses mains mêmes, elle couvrait de pieuses caresses les traits chéris que sa tendresse ne pouvait ranimer. La notion troublante de l’éternité pénétrait à travers les plaies de son âme et il lui semblait qu’elle ne pût trouver la mesure de l’infini qu’en le comparant à sa douleur. Ne perdait-elle pas un père, un guide, un ami, son seul ami, l’unique objet de ses affections ? Désespoir muet, farouche, sans larmes ! Désespoir mêlé de regrets, accompagné de remords ! — O père chéri !… Pourquoi quittâmes-nous notre village et la maison blanche au toit rouge !… Serais-tu là…, mort…, si au lieu de m’enrôler parmi les volontaires j’avais vécu la paisible existence des filles de Mortagne !… Mon ardeur, folie… Mon patriotisme, égoïsme féroce… Ma soif de gloire, ivresse coupable.

Elle se souvenait de sa vie heureuse et paisible, elle se rappelait les soins qu’il lui avait donnés ; elle songeait à la tendresse qui les unissait et leur inspirait les mêmes goûts ; elle évoquait l’affection qui faisait partager à l’homme mûr les plaisirs de l’enfant, et à l’enfant les graves pensées de l’homme mûr. Longue lamentation où se déroulaient lentement deux existences pures, touchants tableaux dont la résurrection la ramenait à la vérité cruelle. — Tu vivrais si je n’avais voulu partager ta vie…, je te l’ai prise… tout entière…, tout entière. Cuisants remords… Doute déchirant… Le ciel défendrait-il de dépasser la mesure des communes vertus, qu’il m’envoie la plus dure des afflictions !…C’est donc pécher que de tendre trop haut le regard ?… Parle !… parle !…

Elle disait, dans une douloureuse confession, ces tristes choses à ce cadavre, ne pouvant croire que sa bouche demeurât muette quand elle l’interrogeait, quand elle lui demandait de la conseiller. Il devait la chérir encore, veiller sur elle, lui inspirer des résolutions sages, lui dicter sa conduite. Jusque-là, soutenue par une foi inébranlable, elle n’avait eu d’autres soucis que son devoir. Pourrait-elle seulement persister dans cette vie de soldat ? Pour la première fois elle s’avouait qu’elle était femme, elle s’indignait d’être jeune. Que de périls environnaient une pauvre fille isolée, sans protecteur, à la merci des premiers Autrichiens qui la feraient prisonnière ! Mais alors elle quitterait ses compagnons d’armes le jour même où la lutte devenait plus ardente, quand un combat de géants allait décider du sort de la campagne ?… Quoi !… la fille du commandant Marsig abandonnerait le drapeau à l’heure de la bataille ! Et ce furent dans son âme de cruelles alternatives de défaillances et de résolutions viriles ; une révolte de son honneur de soldat contre sa nature de femme.

— Oh !… Pourquoi si durement frappée !… Patrie, patrie, tu m’as volé mon père !

Maintenant des pleurs montaient à ses yeux, pleurs qu’elle s’efforçait de retenir sous la paupière, mais dont l’amertume n’était que plus vive. Des hoquets de douleur sifflaient dans sa poitrine, des spasmes contractaient ses membres frêles.

Retiré à quelque distance, Guillaume laissait la pauvre fille épancher son cœur. Il ne lui apporterait pas de consolation, les plus douces sont à charge dans de pareils moments ; il l’écouterait, il connaîtrait mieux la profondeur de sa blessure et quand on pourrait l’adoucir il devinerait mieux le remède. Et ce grand enfant aux proportions d’Hercule, au courage de lion, à l’esprit inquiet, regardait timidement en lui.

Depuis des mois aucune joie n’avait illuminé le visage de Paule qu’il ne l’eût partagée, pas Une de ses actions glorieuses qui n’eût rempli son cœur de fierté. À ce contact journalier de leurs âmes ses craintes vagues s’étaient dissipées ; biais à mesure qu’il s’abandonnait, sa méfiance sans objet se retournait contre lui-même et il plaçait les vertus, la noblesse, la beauté de son amante sur un piédestal si élevé qu’il lui semblait inaccessible.

Tandis que le triomphe et le deuil se noyaient dans l’ombre du jour à son déclin, l’orpheline se penchait, écoutait, attendait la parole vénérée qui tomberait bientôt de cette bouche pâlie, dont elle prenait le rictus commençant pour un doux et mobile sourire.

Soudain elle tressaillit… C’était une douce harmonie…, une lointaine musique…, un chant séraphique…, des accords vibrants…, des accents sonores…, une fanfare guerrière…, une impérative sonnerie !

L’âme du vieil officier commandait enfin ; son énergique volonté se manifestait au-dessus de la voix stridente des cuivres ; son souffle s’épuisait à crier : — Va te battre !… Va te battre !

Secouée par une force irrésistible, mue par une impulsion fébrile, le visage contracté, les épaules encore affaissées sous le choc brutal de la douleur, Paule se dressa. N’était-elle pas le jouet d’une hallucination décevante ? Ses regards effarés se reportèrent sur Guillaume.

— Paule…, entendez-vous le rappel de l’artillerie ?

— Il me commande de rejoindre mon poste. C’est toi qui l’ordonne, père !

Et s’agenouillant :

— Secourez son âme, ô saints de Dieu, accourez à sa rencontre, anges du Seigneur ; portez-la sous les yeux du Très-Haut. Que le chœur des séraphins la reçoive et la dépose dans le sein d’Abraham.

Elle mit un dernier baiser sur les paupières chéries que sa main avait pieusement closes, embrassa dans un regard ce visage dont les ombres de la nuit accroissaient la solennelle majesté, ramena les plis du grand manteau, glorieux linceul des combattants, autour de ce corps qu’aucune main ne profanerait et, chancelante, de grosses larmes roulant en cascade sur sa capote, elle suivit les pas de Guillaume, qui, se retournant, l’encourageait. Aux trompettes de l’artillerie se joignaient les fifres et les tambours ; de chaque maison s’élançaient des soldats à demi équipés, surpris dans le premier repos. Les troupes se massaient, la rue s’emplissait d’une foule bruyante, un impétueux va-et-vient s’établissait entre l’ambulance et l’extérieur. Les volontaires légèrement blessés se hâtaient de gagner le rang, les chirurgiens donnaient leurs dernières instructions, rangeaient leurs trousses et se disposaient à suivre les troupes. Ce n’était pas le lendemain que leurs couteaux chômeraient ! Il fallait que Dumouriez, si économe de ses soldats, projetât une sérieuse attaque puisque, le Boussu emporté, les blessés à peine relevés, il commandait une marche de nuit.

Madeleine, fort affairée, écoutait les chirurgiens et, par brassées, portait à l’ambulance le linge de pansement.

Elle aperçut Paule.

Et du regard elle désignait la salle mortuaire où gisait le commandant Marsig.

Oui, Madeleine disait vrai ; le commandant Marsig ne demandait pas à sa fille de suivre son convoi et d’arroser sa tombe de larmes stériles, ses mânes souhaitaient d’autres funérailles. Ils réclamaient des jeux sanglants où deux peuples lutteraient, d’où renaîtrait glorieuse la France blessée, meurtrie, à demi-morte, se dégageant en un suprême effort de la tombe qui l’attirait.

Puis, l’espoir lui venait de rejoindre son père ! Ah ! si demain la grande capricieuse, l’éternelle inflexible l’étreignait dans ses bras sans chair ! Si elle pouvait l’espérer, elle chanterait un cantique d’action de grâces. Mourir comme lui, pour la Patrie, pour la Liberté !

Jusqu’à cette heure de douleur, elle avait été courageuse ; désormais téméraire, elle rechercherait le danger comme la plus noble occasion de fuir un monde si vide. Cette pensée la forti fiait ; son cœur retrouvait son intrépidité ; son esprit courait avec les troupes derrière les nuages lourds, abandonnés par le vent fatigué, qui, à l’ouest, du côté de Mons, pesaient sur l’horizon. Vainement elle chercha Dumouriez : le général, impatient, avait suivi l’avant-garde.

— Restez avec ma batterie, dit Guillaume ; vous vous égareriez ; à l’aurore, vous rejoindrez sans peine l’état-major.

Elle obéit silencieusement, réconfortée par cette sollicitude. Guillaume était bon de s’arroger des droits sur sa faiblesse ; il était généreux de la garder à ses côtés durant ces premières heures d’isolement et de détresse. Combien d’ailleurs il différait de lui-même depuis le départ de Maulde ! Prévenant envers son pauvre père, doux avec elle, attentif à leur plaire, il avait dépouillé sa rudesse, il semblait oublier l’inégalité de leur position et leur modeste origine. Sur Guillaume elle reporterait la meilleure part de cette pieuse affection que nul, hélas ! ne réclamait plus. Et dans sa candeur de vierge, dans sa naïveté d’enfant, elle ne comprenait pas qu’elle pût donner davantage et recevoir mieux que les preuves d’une douce et pure tendresse.

C’était une nuit sans lune, une nuit de novembre où les bruits de la nature se taisent dès la disparition du jour ; une de ces nuits humides et froides qui paralysent le corps et plongent Pâme dans une invincible torpeur ; une de ces nuits où plantes et animaux semblent succomber à la fatigue d’une période révolue, une de ces nuits où tous les êtres comprennent la loi de la décrépitude et de la mort dont les entretient l’année qui trépasse et s’ensevelit dans un suaire de feuilles sèches. La pluie fine, pénétrante, tombait, assourdissait les pas sur les chaussées, éteignait le son des voix, transformait en fondrières les chemins tracés à travers les alluvions de l’Escaut, entre les villages de Frameries et de Pâturages jusqu’à la ville de Mons. Un bruit vague, sourd, emplissait la plaine de ses ondes immenses : longs hurlements de chiens perdus, balayés par le passage des troupes ; hennissements des chevaux d’escadron s’appelant, se répondant, se battant ; grondements inconnus se dégageant de la terre et jaillissant de son sein en terrible chaos. Les volontaires dominaient ces pénibles impressions, hâtaient le pas, se serraient les coudes, franchissaient des fossés larges comme des canaux, accablaient de quolibets les maladroits qui échouaient dans la fange et chantaient sous l’averse la chanson de Valmy. Parmi ces jeunes gens, pas un qui doutât d’une victoire prochaine. Qui a vaincu, vaincra. Et dans leur jeune fierté ils se vantaient d’apparaître plutôt en libérateurs qu’en conquérants ; ils se glorifiaient de faire la guerre aux monarques et d’apporter la paix aux nations. La campagne de Belgique dégagerait la frontière, émanciperait des patriotes de la main des patriotes, affranchirait une nation opprimée, que des affinités de race et une fraternité de sentiments rendaient chère à la France. L’étape succédant au combat durait néanmoins éternelle. L’entrain s’éteignait, la chanson de Valmy mourait sur les lèvres. Parfois, aux encouragements des chefs, aux lazzis des soldats vigoureux se mêlaient les soupirs des hommes qui tombaient et ne se pouvaient relever, les prières des traînards suppliant qu’on les attendît, des plaintes contre les ministres dont l’incurie, plus nuisible que la mitraille, laissait le soldat demi-nu, sans chaussures pendant une campagne d’hiver.

Pourtant la tête de la colonne relevait le pas, devinant enfin le but très proche. Des officiers d’ordonnance l’attendaient et l’arrêtèrent au-devant de Quaregnon, gros bourg occupé par l’ennemi. La batterie de Guillaume, formant la réserve, fut dirigée vers l’extrême gauche, loin du champ de bataille présumé. On ne planterait point les tentes, afin d’être prêt à combattre aux premières lueurs du jour. Alors on forma les faisceaux, on détela les pièces, on distribua le pain et l’eau-de-vie ; puis, à ces hommes mouillés, exténués, sans abri, on dit : « Dormez ». Leur lassitude était si grande que, sans souci de la terre regorgeant d’eau, ils s’étendirent, le sac soutenant la tête alourdie, serrés les uns contre les autres, les plus gros abritant les plus minces contre la rafale, les mieux vêtus jetant un pan de leur capote sur les membres grelottants des moins fortunés.

Paule avait surveillé la distribution des vivres, et quand les volontaires la voyaient impassible au milieu des épreuves, ils ne murmuraient plus, ils cessaient de se plaindre, ils s’apprêtaient à lutter même contre la nature. Maintenant, elle se tenait debout, le corps figé dans une immobilité de statue les yeux errants dans le vague de l’ombre, l’oreille tendue aux soupirs de la brise dont les gémissements s’accordaient avec son affliction. Guillaume la cherchait. À deux pas d’elle il rappelait ; perdu dans ses douloureuses rêveries, elle ne répondait pas.

— Paule… Paule…

Il l’aperçut enfin :

— Venez, dit-il.

Sur le bras de la jeune fille il posait un doigt impérieux. Elle tressaillit, agitée par la fièvre, secouant dans ce frisson le sombre manteau d’ordonnance.

— Venez, répéta-t-il.

La guidant à travers les obstacles d’un campement improvisé, il la conduisit vers les forges, lui fit signe de s’asseoir sur un caisson et, dépliant une tente de soldat, étendit au-dessus d’elle la toile grise.

— À quoi bon tous ces soins ?

— Le soleil est paresseux en ces tristes mois d’hiver et la nuit semble arrêter la course des heures.

— Heures de douleur plus longues qu’une existence !

— Songez à demain. Ne vous laissez pas abattre par la fatigue.

— La force de combattre je la trouverai toujours dans ma volonté, mais l’accoutumance à la douleur il me faudra l’acquérir. J’y suis si mal préparée ! De nouveau, elle baissait la tête et retournait à ses pensées.

La pluie continuait. Elle tombait avec le même bruit monotone, lugubre. Parfois les ténèbres se mouvaient, flottaient, montraient à travers leurs déchirures un ciel étoilé, rampaient sur le sol, s’envolaient vers les hauteurs jetant l’ombre d’un voile d’autant plus épais qu’il se trouait par instants.

Lui aussi subissait la tristesse de Paule et se laissait gagner par la mélancolie. Il s’affaissait sous l’étreinte glacée de la rafale ; il ne trouvait pas les expressions qui eussent ressuscité un entretien mort dès les premières paroles.

Son insurmontable timidité s’augmentait encore de ses scrupules. Protecteur de l’orpheline, il craignait d’abuser d’un rapprochement fortuit ; il redoutait de troubler par un mot imprudent la veillée funèbre ; il respectait la veillée des armes. Et pourtant son amour, né au camp de Maulde, chaque jour grandi, chaque jour plus envahissant, le dominait dans toute la plénitude de sa force.

C’était alors qu’il tremblait, qu’il se désolait, qu’il doutait de son ascendant sur une âme si énergique, que l’orpheline s’abandonnait dans le secret de son cœur, prête à lui confier cette autorité, à lui remettre ce soin de la guider jusque-là réservés au meilleur des pères. Mais si Paule, entraînée par une sympathie toujours croissante, subissait à son insu de mystérieuses attractions et s’orientait vers l’amour, une résistance intuitive, une crainte pudique la maintenaient dans une froide réserve. Assez de plaintes avaient montré le désastre de son âme. Qu’eût-elle dit ? Sinon qu’elle végéterait sans autre famille qu’un régiment, sans autre abri qu’une tente de soldat, sans autre moyen d’existence que sa solde de lieutenant ! Mille fois mieux valait se taire. La pauvreté la laissait indifférente, dès que son père n’était plus là ! Que lui importait l’incendie de sa petite maison, seule vengeance que le général Latour eût tirée de la prise de Morlies ! La guerre, la bataille, la victoire rempliraient sa vie ; les blessures et les triomphes du drapeau captiveraient ses pensées. Ainsi parlait son jeune courage engagé dans une lutte téméraire contre l’intimité de ses sentiments ; car il fallait qu’elle luttât pour concentrer toutes ses tendresses sur ces rudes choses ; il fallait qu’elle luttât parce que la raison ne peut contraindre le cœur à se tromper sur sa destinée. Ce fut lui qui renversa le mur de glaciale douleur debout entre leurs communes pensées. Il dépeignait ce pays perdu dans les ténèbres, semé de bouquets d’arbres et sillonné de canaux étroits ; il désignait de la main les monticules de Cuesme et de Jemmapes devant lesquels on campait ; il décrivait ces bulles noires des borinages flamands s’élevant tandis que le sol de la plaine s’affaissait.

Elle s’obstinait dans son mutisme.

Puis, il parla des dispositions prises par le général Dumouriez ; il lui communiqua les ordres donnés aux réserves.

— Vous rencontrerez demain voire ennemi personnel, le général Latour, l’ancien commandant du camp de Maubray, dit-il sans en rien savoir, mais afin de vaincre sa torpeur.

— Lui ou un autre !… Tous les soldats de l’armée autrichienne ne portent-ils pas le poids de la mort de mon père, ne sont-ils pas à un litre égal mes ennemis ? Loin de moi une haine égoïste quand le désir de la vengeance gonfle mon cœur.

— Ah ! Paule, reprit-il d’une voix sourde, que vainement il s’efforçait d’assurer, ne me l’ouvrirez-vous jamais ce cœur si fidèle, ce cœur qu’un seul attachement suffit à remplir ? Ne me permettrez-vous pas d’y chercher un peu d’affection…, un peu d’estime ? ajouta-t-il regrettant déjà son audace, désireux d’atténuer l’expression de sa pensée. — De l’estime pour vous, Guillaume ! fit-elle en choisissant celui des deux termes qui s’harmonisait le mieux avec leur commune situation ; pourquoi me poser une pareille question ? Avez-vous jamais enfreint les lois de" l’honneur ? Mon père proclamait votre bravoure éclatante et votre loyauté sans tache ; je suivrai son exemple.

— Je me montrerais injuste si je mais qu’à mon estime se joint une confiance sans borne.

— C’est encore bien peu !

Il s’était levé et s’écartait de la jeune fille. Redoutait-il qu’assis l’un près de l’autre, ses paroles prissent un sens blessant, sentait-il monter à ses lèvres tout un flot de tendresses longtemps contenu et croyait-il s’en rendre maître ! Illusion ! Dominé par son amour, il glorifiait dans toute la sincérité de son âme la vaillance de Paule devant Morlies ; il disait son trouble quand, la ferme emportée, elle lui était apparue sous un diadème de cheveux bruns ; il dépeignait avec une fièvre croissante son front candide, ses yeux brillants d’enthousiasme, ses joues roses et les perles de sa bouche se détachant dans un divin sourire entre les lèvres noires de poudre.

Àchacun des tableaux évoqués, les vibrations de sa voix, les frémissements de ses mains ajoutaient un dominateur refrain d’amour. Victorieux de sa timidité, tout entier à sa passion, il lui jurait un attachement éternel, il la conjurait de croire en lui, il la suppliait d’accepter le culte qu’il lui vouait.

Elle avait essayé d’interrompre ses premières confidences, elle s’était levée pour fuir n’importe où, fût-ce vers les redoutes autrichiennes ; une défaillance l’avait rejetée sur les caissons. Tel un aveugle devant l’univers se révélant à lui, tel un barbare vis-à-vis d’un amoncellement de trésors demeure ébloui, fasciné.

Elle entendait à peine, elle ne comprenait pas cette langue nouvelle, mais ses yeux le voyaient, craintif et suppliant, ce héros redouté, ce jacobin sans miséricorde, ce sectaire sans faiblesse. Et voici qu’une harmonie d’amour caressait ses oreilles et qu’un breuvage d’une douceur inconnue affleurait ses lèvres innocentes. Elle buvait ces paroles dont le charme déguisait la puissance ; elle les buvait jusqu’à l’ivresse facile et subite, venue sans transition, sans signe précurseur. Anéantie, subjuguée par l’émotion, elle pleurait à chaudes larmes. Alors, à ses pieds, il s’agenouilla.

L’aveu d’un amour trop bien caché blessait-il sa douleur, outrageait-il son âme ? Il s’était promis de taire sa tendresse ; s’il parlait aujourd’hui, s’il se relevait de son serment, c’est qu’elle était orpheline et que sa loyauté lui commandait de dire sans détour :

— Paule, voulez-vous être une amie, ma compagne, ma femme ?

Ainsi les arguments de la timidité en faveur du silence devenaient les auxiliaires de la passion.

Au choc imprévu d’une requête d’amour tombant sur sa pensée engourdie, le souvenir de celui qui dormait là-bas, raide et glacé dans son manteau de guerre se réveilla. L’ivresse dissipée, le charme était rompu. — Non, non, merci, Guillaume. C’est impossible.

— Pourquoi !

— Je suis un soldat, un soldat enchaîné par un serment exclusif. J’ai juré de venger mon père ; le deuil et le devoir m’interdisent de vous entendre.

— Ne rêvons pas du ciel ; nous vivons sur la terre, car nous pleurons.

— J’aurais tant de fierté et d’allégresse à sécher vos larmes, et à ramener sur ce cher visage le calme, sinon le sourire.

— Paule…, n’invoquez pas de semblables prétextes : ils me peineraient sans me convaincre.

— Je ne vous permettrai jamais de vous dévouer à une pauvre fille anéantie par la douleur. Quoi ! ce secret d’amour, qu’il gardait avec un effort plus pénible à chaque heure, il l’avait révélé et elle refusait d’y croire parce qu’il s’était fait un point d’honneur de le lui cacher ! Il fut repris de crainte :

— Je comprends votre refus et ne saurais vous blâmer ; l’héroïne de l’armée du Nord, l’amie des généraux, la protégée de la Convention a le droit de mépriser les vœux d’un humble capitaine.

— Moi, dédaigner Guillaume Briez !… Moi, fille et petite-fille de paysans !… Non, Guillaume, je n’ai pour vous ni mépris ni dédain ; mais je ne puis…, il m’est interdit de vous écouter. Adieu… Ah ! puissions-nous éviter, moi de vous affliger, et vous de souffrir.

— Aimeriez-vous, que vous me torturez ainsi ! s’écria-t-il, dans un retour de sa folie.

— Oh ! dit-elle. Aux premières lueurs de l’aube, il la voyait prête à défaillir.

— Pardon, pardon !… Je suis un criminel…, un lâche ! Mais je vous chéris, je vous adore, je vous aime si ardemment que les obstacles irritent ma passion, font bouillonner mon sang et m’affolent. Dites que vous me pardonnez, que vous ne me fuirez point, que vous m’excuserez !… Croyez à mon amour plus impérieux que ma volonté, plus saint que le devoir, plus exclusif que mon patriotisme.

Non, elle ne doutait pas de lui, mais soumise à des épreuves soudaines, violentes, extrêmes, ballottée entre les plus âpres douleurs et les plus vives émotions, elle n’osait goûter l’idéale douceur d’un pareil aveu. Et voilà qu’aux gémissements de Guillaume, aux plaintes qu’il s’efforçait d’étouffer, se mêlaient des bruits étranges descendus des redoutes autrichiennes ou venus des longues chaussées de marbre criant sous les roues des canons français.

L’aube pâle qui se levait au midi jetait par contraste des ombres plus noires sur les rangs de volontaires encore endormis ; le jour apparaissait terne, devenait plus transparent, distribuait d’errantes clartés sur les noires hauteurs du borinage que Guillaume avait décrites dans la nuit, balayait la brume amoncelée comme une couronne sur les redoutes autrichiennes.

Rapides comme des flèches, pareils à des esprits de vie, des passereaux traversèrent les airs. Ils planaient, ils s’appelaient, ils chantaient un hymne attardé, dominant du haut du ciel les œuvres des génies infernaux. Éternel contraste des volontés de la nature insouciante des conceptions humaines ! L’étoile s’inquiéta-t-elle jamais de l’extase du voyageur ? Les vents devinent-ils les rancunes et les imprécations du nomade ? Guillaume s’était relevé, viril, énergique, rendu à lui-même par la solennité de cette heure fugitive qui l’unirait à Paule ou les séparerait pour jamais.

— Paule, les gazouillements des oiseaux, les lointaines rumeurs de la terre deviennent vos complices : le jour va me chasser. Deux officiers peuvent invoquer la fraternité des armes ; désormais je ne saurais vous aborder sans crainte ni vous revoir sans remords.

Une fugitive lueur aussitôt évanouie traversa le regard de l’orpheline.

— J’invoque une chère mémoire ; votre père m’approuve, votre père m’encourage. Ce cœur que votre refus fait saigner, mais qui palpite encore, le voulez-vous ?… Que ne puis-je, écartant les chairs de ma poitrine, le prendre des deux mains, vous l’offrir à genoux, vous dire : Broyez-le, piétinez-le…, mais acceptez-le… Dites, Paule… Le voulez-vous ?

Elle s’unissait si bien en la douleur où elle le plongeait, que la compassion trahit ses sentiments. Oh ! non, elle ne le meurtrirait pas ce cœur généreux, elle ne dénierait pas à Guillaume le droit de le lui donner, elle n’imposerait pas à ce franc et loyal ami la douleur d’espérer et de désespérer tour à tour, elle ne lui infligerait pas le tourment d’épier son secret, de chercher une réponse derrière une attitude froide et une retenue de commande. Mais elle était coupable de céder ainsi à ses prières, d’écouter des paroles d’amour au lieu de se draper de crêpe, d’invoquer le Tout-Puissant dans la détresse de son âme.

— Paule… ! Paule ! gémit-il avec une indicible émotion.

Deux mains brusquement offertes répondirent mieux qu’une longue phrase. Elle n’avait pas eu la force de lutter plus longtemps : si près de l’éternité, un battement du cœur valait des siècles.

— Ma Paule, ma bien-aimée, ma femme !

Et ses pleurs et ses baisers mouillaient ensemble les doigts qu’on lui abandonnait.

— Que vous offrirai-je en échange de votre amour ? quelques heures de ma vie, quelques minutes peut-être…

— Par pitié, ne trouble pas mon ravissement !

— Voyez cette arène où s’avance la mort ! À l’instant la bataille ; demain…, les jours suivants, la guerre.

— Et puis enfin la paix, la paix bénie de Dieu, la paix heureuse, car elle est au seuil de mon paradis, de ce paradis de bonheur que Paule vient de m’ouvrir, dont elle cueillera les fleurs embaumées, dont elle embellira les séraphiques splendeurs.

— Dieu… Les Anges… que ces mots tombant de vos lèvres sont doux à entendre, reprit-elle radieuse.

— Oui, je crois en un être suprême, bon et miséricordieux puisqu’il nous unit. Je crois aux séraphins : si je les niais, à qui pourrais-je te comparer ?

Tous deux avaient trop souffert, l’heure était trop solennelle pour que leurs pensées ne fussent pas empreintes de cet idéalisme qui, de deux cœurs, de deux âmes, de deux volontés, ne fait qu’un cœur, une âme, une volonté indissolubles. Ils accomplissaient pieusement un rite de la religion de l’amour donnée par le créateur comme une preuve de l’immortalité de l’âme, et comme un gage de la perpétuité du monde.

— Paule, je t’appartiens par delà les siècles.

— Guillaume, je suis à vous pour l’éternité.

Chastes fiançailles, union sainte et sacrée de cet homme ravi au-dessus des sphères où règne le désir, de cette jeune fille ignorante de l’amour, grandie dans un isolement austère, demeurée plus pure au milieu d’un camp que les edelweiss poussés sur les hautes montagnes, aux confins des neiges immaculées.

Ah ! comme il était heureux maintenant ! Le monde serait-il assez vaste pour contenir sa joie ? À qui la confierait-il, après la victoire ? On marchait à la victoire quand on avait tant d’allégresse au cœur ! À son père, à sa mère, dès demain ! Quel baume sur la plaie toujours ouverte depuis leur triste exode ! Avec quelle tendresse ils presseraient dans leurs bras cette fille d’élection aimée depuis l’enfance ! Avec quelle fierté ils se pareraient de son courage, de ses vertus, de son héroïsme ! Des présages de bonheur encadraient comme un arc-en-ciel la douce vie qu’il entrevoyait. Il n’était pas jusqu’au mystère gardé, jusqu’à la contrainte qu’il s’était imposée qui n’eussent le meilleur dédommagement et la plus exquise récompense.

Pendant que leur bouche muette cédait à leurs regards l’expression d’ineffables aveux, le jour dénouait et jetait au loin sa dernière écharpe grise. Grelottants, pâles comme des cadavres repoussés de l’ambulance, les volontaires s’éveillaient aux accents de la diane, secouaient leurs membres engourdis, dominaient avec peine la fatigue d’une pareille nuit de repos. Tout au loin, visible de l’extrême gauche où campait la batterie de Guillaume, se dressait, plus grise sur le gris du ciel, la silhouette de Mons dominée en son centre par la masse de Sainte-Vaudru, signalée par le beffroi du château. Au couchant, la plaine immense atteignait des forêts dénudées ; au levant, s’élevaient, redoutables, les hauteurs de Cuesme, de Jemmapes et de Berthaimont, se profilait le bois de Flénu occupé par l’ennemi, défendu par d’imposantes redoutes. Les troupes, dont le scintillement des armes trahissait les mouvements, prenaient leur formation de combat. Soudain, des fumées étagées en strates floconneuses voilent les ouvrages ennemis ; un grondement formidable s’élève, grandit et s’apaise, faisant vibrer la terre inerte comme il contracte les poitrines des hommes.

Arrachée à son extase, surprise par ce premier glas, Paule frémit :

— Hélas ! combien des nôtres sont déjà tombés ! Et elle se pressait instinctivement contre Guillaume. Mais voilà que les roulements sourds cessent de se faire entendre sur le marbre des chaussées, des commandements impérieux arrêtent les pièces. Au défi lancé par les redoutes autrichiennes, répondent vaillamment les batteries françaises.

— Oh ! Guillaume, dit-elle, le geste extatique, les yeux illuminés, le canon remplace les cloches pour fêter notre union !… Les obusiers de la Fère sonnent la bénédiction nuptiale !… Je reconnais leurs mâles accents ! Comme ils répliquent !

— Les coups sont courts !

— Non…, non ! Ils atteignent le but… Déjà vole la poussière des épaulements ennemis !

Elle s’élança vers un bouquet d’arbres où les chevaux des officiers étaient au piquet.

— Où courez-vous ?

— Ma place est au feu de la mêlée, je n’ai que trop attendu.

— Non, demeurez !… Je n’ai pas reçu d’ordre, la réserve n’est pas encore engagée.

— Permettez que je reste un loyal soldat, jusqu’à ce que je devienne une épouse digne de vous.

Plus légère que les sylphes des légendes enchantées, elle s’était mise en selle et rassemblait les rênes. — Ah ! que ne puis-je combattre à tes côtés !

— Mon âme reste avec vous.

— Je t’aime !

Aussi radieuse qu’un ange de victoire, elle se retourna une dernière fois, agita son sabre, afin que les flammes de l’acier fixassent plus longtemps les regards de son ami, et disparut dans le tumulte des troupes qui s’ébranlaient.

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