‹ VolontaireChapitre 6 sur 12 · 06

06

— Quel admirable crépuscule ! disait Pierre Briez à sa femme attentive ; considère ces flammes qui s’élancent de l’horizon, et teignent de pourpre les nuages ardoisés ! Regarde, belle chérie.

— Je n’ai plus droit à ce doux nom, répondit-elle en souriant ; ne voyez-vous pas les rides de mon visage et les ondes grises de ma chevelure ?

— Non, tu es toujours belle, toujours aimée ; mais le temps eût-il accompli son œuvre de flétrissure que mes yeux ne sauraient découvrir la trace de son passage.

Elle se leva, redressa les oreillers qui soutenaient la tête du vieillard, prétexte à une douce caresse, et, lentement, reprit sa place de garde-malade.

— Ces derniers jours de mars sont radieux, continua-t-il. Serait-ce la crainte de te quitter avant de le revoir, qui me fait trouver ce printemps si beau ! Ouvre encore la croisée… davantage…, que je salue cette nature à peine renaissante. J’aime ce jardin malgré son air sauvage… Nos pauvres fleurs piétinées, détruites…, il faudra réparer tout cela, planter, peut-être bâtir, agrandir notre demeure…

— Les jardiniers viendront demain.

— Et les maçons ?

— Est-il vraiment si nécessaire de les appeler ? Sous prétexte de nettoyer, ils saliront pour des mois.

Tous deux s’étaient compris, ils se turent.

Depuis qu’il était rentré à Saint-Amand, le vieux notaire ne cessait de décliner ; mais si la mort, d’une main trop sûre, poussait le corps vers la terre, l’esprit avait retrouvé toute sa lucidité et se complaisait dans une exquise délicatesse des sentiments. Ne doit-on pas se faire pardonner la maladie et la souffrance ? Aussi bien ne se permettait il que des allusions discrètes à un projet longuement caressé : le mariage de Guillaume et de Paule.

La lettre que son fils lui avait écrite au lendemain de Jemmapes, un dithyrambe d’amour et de gloire, l’avait charmé. Catherine s’était montrée moins expansive. Ressentait-elle ce dépit instinctif qu’éprouvent les natures très affectueuses quand elles se voient condamnées au partage d’un cœur sur lequel elles espéraient toujours régner ? Des raisons décisives, elle n’en avait ou du moins n’en donnait aucune. Pierre ne s’inquiétait guère ; sa femme céderait d’elle-même. Il était plus soucieux du silence de Guillaume, plus préoccupé des nouvelles qui, du nord et du midi, affluaient à Saint-Amand. Le jugement et l’exécution de Louis XVI portaient malheur à la France. — Ne parlait-on pas d’évacuer la Belgique au lendemain même de la conquête ? Que signifiaient ces volontaires désertant par milliers, et traînant leur misère sur toutes les routes du Hainaut ?

Un soir, comme circulaient des rumeurs sinistres, comme on annonçait la retraite de Dumouriez sur le camp de Maulde, berceau de l’armée du Nord, la porte toujours close des Briez s’ouvrit toute grande.

Guillaume, maigre, hâve, l’uniforme usé, devançait une charrette où gisait Paule, le visage traversé par un coup de sabre. Il avait obtenu l’autorisation de la transporter chez ses parents au lieu de l’évacuer sur l’hôpital militaire de Valenciennes.

Ce fut une grande joie que cette apparition inattendue du fils chéri dont on avait reçu de si rares nouvelles depuis la victoire de Jemmapes, et aussi une touchante compassion pour l’enfant courageuse, qui, jadis, sauvait Guillaume et revenait au pays natal glorieuse et honorée. Catherine, à la vue du bandeau sanglant posé sur une noble blessure, se sentait saisie de respect. Sans doute, elle eût mieux aimé savoir la jeune fille à Mortagne ou chez les parents Descart ; jusque très avant dans la soirée, elle s’ingénia pourtant à perfectionner son installation dans une chambre du second étage, que Guillaume préférait à toute autre, étant isolée et distraite des bruits de la maison. Puis, quand elle eut effleuré doucement, du bout des lèvres, la joue décolorée de Paule, qui, épuisée par une forte porte de sang, souriait et pleurait à la fois, elle installa Brigitte, leur fidèle servante, et descendit dans la salle basse où son fils l’attendait.

— La fièvre a-t-elle empiré ? La blessure ne s’est-elle pas rouverte ? Qu’a-t-elle dit ? Que lui avez-vous répondu ?

— Monte ; tu t’assureras que nous sommes des gardes-malades dignes de rivaliser avec vos barbiers et vos vivandières.

Paule, depuis longtemps sevrée de douces gâteries, bercée dans un lit de duvet si différent de la rude charrette, dormait déjà d’un joli sommeil d’enfant. Désormais tranquillisé, l’amoureux capitaine rejoignit ses parents.

Et tous deux l’interrogeaient ensemble. Pierre se faisait conter les prouesses de la petite blessée ; Catherine s’enquérait de l’armée. Pourrait-on conserver le camp de Maulde ? se replierait-on sur Valenciennes ? Guillaume déguisait son amour sous un juste enthousiasme. Toujours hère, toujours brave, Paule s’était surpassée pendant la retraite, communiquant sa confiance aux chefs et aux soldats, relevant par son exemple les courages abattus, affermissant l’endurance des jeunes troupes !

Il la dépeignait blessée dans un combat d’arrière-garde, couverte de sang ; il vantail son inébranlable fermeté durant la dernière étape où, cahotée dans une charrette, traînée par des chemins affreux, elle n’avait ni proféré une plainte, ni poussé un cri de douleur. On l’eût nommée capitaine, n’était sa récente promotion. Sur la demande du général en chef, la Convention lui avait décerné des armes d’honneur. Elles lui seraient bientôt remises. Quel triomphe !

Il entremêlait ses récits de propos affectueux, et se faisait caressant comme jadis, quand il présentait, tout enfant, une requête difficile :

— Avant de m’éloigner et de rentrer au camp de Maulde, dit-il enfin, j’ai une prière à vous adresser, mes bien-aimés.

Ils l’écoutaient anxieux, devinant à la solennité de ses paroles la gravité de sa demande.

— Les balles sont aveugles… Si je ne revenais pas…

— De grâce, ne prononce pas des mots pareils !

— Pardonnez-moi, mère chérie, et promettez-moi tous deux d’aimer comme une fille, la fiancée que je vous amène aujourd’hui.

— Ta fiancée !

— Ma fiancée, oui. Ne reçûtes-vous pas pies dernières lettres ?

Alors, il leur redit la mort du commandant Marsig, et les circonstances où, sans attendre leurs conseils, il avait révélé le secret de son cœur. Ne savait-il pas, d’ailleurs, qu’il comblait leurs désirs ? Ils connaissaient Paule depuis sa tendre enfance, cent fois ils avaient vanté son courage et loué son caractère franc et enjoué. Catherine se taisait. Pierre remarqua sa contrainte et se tourna vers son fils :

— J’approuve ton choix. Que Paule se guérisse, et nous n’attendrons pas l’avènement du comte de Provence pour célébrer tes noces. Allons…, capitaine, embrasse-la, fit-il en désignant sa femme, elle ne résistera pas à tes caresses.

Guillaume, tout morfondu, ne suivit pas ce conseil ; sa mère eut un redoublement de dépit ; mais, désireuse d’effacer une mauvaise impression sans prendre d’engagement :

— Je monte, et vous rapporterai des nouvelles. La jeune fille était réveillée ; elle s’enquit timidement de son fiancé.

— Guillaume, on te demande…, cria Catherine du haut de l’escalier.

— Non, non, madame ! reprit l’enfant, confuse et rougissante.

Mais il escaladait les marches, et déjà franchissait la porte :

— Bonsoir, Guillaume.

Et elle tendait sa petite main brune, amaigrie, perdue dans les belles malines dont elle était enveloppée.

— Êtes-vous reposée, Paule ? Votre blessure vous fait-elle moins souffrir ?

— Mais je suis guérie ! Votre mère est si affectueuse pour moi ; ce serait à souhaiter un coup de sabre chaque matin. On me choie trop ici !

Dans ces mots, elle faisait passer toute la tendresse qu’elle ne pouvait témoigner à son ami. Guillaume suivit la route ouverte si ingénument et, cette fois, courut embrasser Catherine qui le retint dans ses bras égoïstes.

— Les blessés sont sujets à la fièvre, et la fièvre vient de trop causer. Endormez-vous, chère mignonne, nous allons nous retirer.

La mère entraînait le fils.

— Vous repartez, Guillaume ?

— Oui, Paule ; cette nuit même. Vous le savez, j’ai promis d’être au camp de Maulde avant le jour.

— Quoi, déjà ! fit Catherine, sans trop insister, bien que son cœur saignât d’une nouvelle séparation.

— Vous reviendrez ?

— Très souvent… Je volerai des minutes aux heures que je dois à ma batterie.

— Non, non ; je vous le défends. Quatre grandes lieues !… Quelquefois seulement.

Elle eût voulu lui poser une autre question ; elle n’osa et crut d’ailleurs lire la réponse dans l’attitude de son fiancé.

Pourtant la blessure de Paule se cicatrisait, laissant sur le front, la côte du nez et la pommette une fine balafre rouge ; et aussi se raffermissait la santé compromise par six mois de manœuvres et de combats incessants. La profonde tendresse de Guillaume, la vision du mariage, l’hospitalité bienfaisante des Briez acheminaient mieux que les ordonnances du médecin de Saint-Amand vers une convalescence rapide. On guérit vite quand l’amour et l’espoir sont les auxiliaires des sèves printanières de la jeunesse.

Depuis qu’elle était mieux, Paule descendait chaque jour auprès du vieux notaire, le divertissait par ses saillies et ramenait la gaieté dans cette demeure où depuis quelques mois la tristesse était seule conviée. Elle avait une façon charmante d’expliquer sa présence sur la terre.

— J’ai failli mourir, mais heureusement j’avais perdu mon chapeau. Comme M. de la Palisse je n’ai point voulu saluer le Père éternel avant de l’avoir retrouvé. Quémin faire une révérence sans capiau ? ajoutait-elle, afin d’être comprise de Brigitte.

Puis, c’était un conseil à Maître Briez :

— Tout en humant votre tabac, prenez garde d’avoir bientôt un nez comme Colas Boutenne, qui parvint à y cacher dix louis et à les dérober ainsi aux Autrichiens.

Pierre riait, prisait une fois de plus, se faisait conter les épisodes de la guerre et s’attachait à cette enfant enthousiaste et généreuse qui s’oubliait toujours pour vanter les exploits de Guillaume. Catherine, tout entière aux soins du ménage depuis qu’une aimable garde-malade distrayait le paralytique, subissait elle-même le charme et eût aimé Paule de tout son cœur, si elle eût oublié la bru que, de gré ou de force, tous voulaient lui imposer. Son allure, ses paroles se ressentaient de ses hésitations. À durer, cette attitude ambiguë, dont il n’avait pris d’abord aucun souci, affligea le vieillard.

Tristes ou gais, les jours passent quand même. Deux grandes semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Guillaume.

— Je n’ai pas vu Paule cet après-midi. Où donc est-elle ? demanda Pierre.

Le visage de Catherine se rembrunit.

— Que lui voulez-vous ?

— Brigitte montera bientôt mes lettres ; je l’aurais priée de me les lire.

— Ne pouvez-vous lui laisser un moment de repos ? Elle m’a paru lasse ce matin.

— En effet…, elle était paie… Je ne lui impose pourtant aucune fatigue.

— Le savez-vous ? À dix-huit ans on n’apprécie guère la compagnie des personnes âgées.

— S’est-elle plainte ?

— Non certes !

Elle cherchait à réprimer ses sentiments injustes : il s’efforçait de lire dans ce cœur qui se dérobait :

— J’ai hâte d’unir ces enfants, dit-il enfin, allant au-devant d’une explication, désireux de connaître les raisons bonnes ou mauvaises qu’invoquait sa femme.

— Ne vaudrait-il pas mieux attendre des temps plus calmes, la fin de la guerre ?

— Prévoit-on un terme prochain aux arrogances des alliés ?

— Pourquoi se presser ?… Notre fils est bien jeune.

— Pourquoi remettre à demain le bonheur qu’on peut saisir aujourd’hui ? La vie est bien courte !

— Guillaume aime-t-il Paule d’un amour durable ?

— Il se ferait casser la tête plutôt que d’y renoncer.

— Secondez-moi, et je gage qu’il l’oublie avant trois mois.

— Ta résistance me surprend… Quel reproche adresses-tu à Paule ?… Parle… Mais si tu n’as contre elle aucun grief, prépare le bonheur de Guillaume au lieu de lui montrer grise mine. Hésitai-je à sacrifier mes préférences à ses désirs quand il voulut s’enrôler ?

— Je n’ai aucun sujet de plainte contre cette chère petite, aucun, je vous le jure.

La vivacité de sa réponse témoignait de sa sincérité. Elle craignait de trahir des souffrances trop égoïstes pour être avouées ; elle redoutait surtout que, mal interprétées, elles n’atteignissent la cause innocente de ses peines maternelles.

— S’il en est ainsi, reprit-il, je veux te confier mon projet, Guillaume nous a prévenu que la Convention, sur la demande du général Dumouriez, décernerait à Paule des armes d’honneur…

— Eh bien ?

— La remise solennelle aura lieu à Valenciennes. Je ne pourrai y assister et souhaiterais un dédommagement.

— Lequel ?

— Marions nos amoureux le lendemain de la fête militaire.

— Y pensez-vous !

Alors elle parla d’une union digne du courage, assortie au mérite, favorable à l’avenir de leur fils. Elle rêvait, comme trop de mères, d’un mariage idéal dont le bonheur se mesurait à sa toise. Certes, elle ne méprisait pas une honorable pauvreté, mais avant d’entrer en ménage on devait compter. Puis, quand on appartenait à la bonne bourgeoisie, on se gardait d’une mésalliance. C’était, pour conclure, une affaire boiteuse, disparate, que réprouvaient son économie, ses idées d’ordre et de symétrie. Tant valait placer côte à côte de fines batistes de Flandre et de grossières toiles à sac.

— Je suis surprise de donner une leçon de prudence à un notaire aussi expert ! Mais c’est la loi de ce monde d’apprendre aux sages la sagesse.

— Je ne vois aucun obstacle qu’il ne soit facile d’écarter.

Et le vieux tabellion, désireux de couronner une vie de probité et de travail en léguant un avenir de bonheur à son fils, reprenait un à un les arguments spécieux de son adversaire et en montrait la vanité. Leur fortune intacte suffirait au jeune ménage si les temps étaient cléments. Qu’importait le nombre des chênes si la tourmente les devait déraciner demain ?… L’antiquité de la famille ? Était-ce bien le moment où s’écroulait la forteresse nobiliaire, où s’élevait à sa place un édifice nouveau construit sur la vertu et le mérite personnel, de s’enticher de vieilleries ?

— Et le dénuement de toutes choses où nous sommes depuis les événements de septembre ! reprit la prudente ménagère. Avons-nous seulement du linge, un appartement convenable ! Vous ne songez à rien… Je veille, heureusement.

— Quand je parle d’installation nouvelle, de réparations, d’achats, tu t’entêtes à ne pas entendre. Pourquoi te tourmenter de ces futilités ? dit-il encore. Ce n’est pas la tante Descart qui nous adressera des reproches. Quant à Paule, elle n’apprit pas au régiment les mignardises d’une petite-maîtresse.

— Sans doute !

— Prétendrais-tu empêcher ce mariage quand tout Saint-Amand se réjouit…

— Ou nous blâme.

— Quel rôle joues-tu vis-à-vis de cette enfant qui t’aime et te respecte !

— Suis-je allée la chercher ? Pouvais-je renvoyer un blessé ? Pouvais-je fermer notre porte à votre fils ?

— Oh ! ma femme, c’est mal ! dit Pierre sur un ton de reproche. Guillaume vient ce soir, je désire lui donner en mon nom et au tien un double consentement. Tu ne me refuseras pas cette joie. Satisfaite d’avoir défendu le terrain pied à pied, point mécontente de sa petite homélie, Catherine cherchait un terrain favorable à la retraite, quand la porte s’ouvrit devant la vieille Brigitte.

— Une lettre pour monsieur.

— Donne.

Elle ne se hâtait pas, la retenant, au contraire. De sa main, la lettre passa dans les doigts de Pierre Briez.

Un jeune homme n’examine au premier abord ni la forme ni la suscription. Tout message n’apporte-l-il pas une bonne nouvelle ! Il ne la connaîtra jamais assez tôt. L’âge mûr se défie, interroge, cherche à deviner le nom du signataire. Parfois il se contente de ce renseignement ou retarde l’ennui d’une lecture désagréable.

— Écriture inconnue, fit le notaire.

Il posa la lettre sur un guéridon, sortit ses lunettes d’or, les essuya minutieusement, les replaça devant ses yeux, assura les branches coudées derrière les oreilles, brisa les pains à cacheter et déploya une double page d’une écriture régulière, commerciale, enveloppant une feuille détachée d’un registre officiel. Il lut d’abord les premières lignes, courut à la signature, revint désappointé au début de la lettre, acheva, relut le grimoire et le retourna pour s’assurer que l’adresse y était bien encore. Soudain son visage rougit, s’empourpra, se couvrit d’une teinte violacée, une légère écume vint aux commissures des lèvres bleuies.

— Je devine…, tout s’explique…, murmura-t-il d’une voix rauque.

Il rejeta d’un geste fébrile la couverture étendue sur ses jambes mortes, fit un effort immense, mais incapable de vaincre la paralysie, retomba entre les bras de Catherine.

Dans son affection pour son vieux maître, Brigitte cherchait quel désastre pouvait encore frapper Pierre Briez et le tuer, quand le sac de la maison, le pillage de l’étude, n’avaient pas eu raison de sa vie. Une horrible pensée traversa son esprit :

— L’enfant doit être mort !

L’enfant, c’était Guillaume. Catherine frémit, bouleversée par ce cri plus douloureux à son cœur qu’un glaive traversant les chairs ; et la mère anéantissant l’épouse, elle se saisit du message tombé sur le sol.

— Au nom de saint Martin, s’agit-il de lui ? gémissait Brigitte qui aurait arraché la lettre des mains de sa maîtresse, si elle n’eût eu conscience de son impuissance à la lire.

— Non ! non !… Il vit… mais… que signifie… Ô l’horrible machination !

Puis elle regarda Pierre, immobile, d’une immobilité cadavérique, devenu gris et terne comme une friche longtemps desséchée par le soleil.

— Eh quoi !… il m’a cru coupable, murmura-t-elle.

— Que faire ? Il va mourir…, il est peut-être déjà mort !

— Mon Pierre chéri, mon Pierre adoré, Pierre ! Pierre ! Écoutez-moi !… croyez-moi…, n’emportez pas cette horrible pensée… La faiblesse rend-elle crédule !… Ne me laissez pas ainsi, revenez à vous… Ne brisez pas mon âme… Si la parole vous est ravie, qu’une pression de votre main, que votre tête appuyée sur mon épaule disent que vous m’aimez toujours ! Dieu de justice ! Et Guillaume qui va venir ! Guillaume lirait cet interrogatoire…, et il faudrait se disculper…, réfuter l’infamie… devant son père qui en meurt ! Tout arrive à son heure !… Pierre !… Pierre… ! Nous les marierons demain…, ce soir…, dès son retour ! Elle parlait à un corps inerte, incapable d’entendre. Et elle l’étreignait, elle se cramponnait, elle le secouait, féroce dans son désespoir.

— Qu’il vive, ne fût-ce qu’un instant, le temps de lui crier : « Mensonge ! Mensonge ! » et de lui prouver mon innocence.

Dans un transport de ferveur elle implorait le Très-Haut, elle levait vers lui des bras suppliants. Si Dieu ne lui venait en aide, une douleur plus lourde que la pierre tombale pèserait sur sa vie.

Un léger soupir, un souffle s’exhalèrent de la bouche du mourant ; les yeux s’entr’ouvrirent ; sous les paupières lourdes apparurent des pupilles dilatées ; le regard se détournait de Catherine pour se perdre dans le vide ; le corps avait une attitude lassée, vaincue, anéantie. Parfois il se fait dans les âmes des brèches pareilles à celles qui précipitent la reddition d’une citadelle. Voici que le heurtoir de bronze résonnait. Brigitte courut à la fenêtre, l’ouvrit et la referma aussitôt.

— Dieu soit loué ! Votre fils ! cria-t-elle à l’oreille de Pierre.

— Mon fils…

C’étaient ses premières paroles depuis son évanouissement, et sa voix s’échappait si faible !

Avec toute l’agilité raide que lui laissait sa maigreur, Brigitte s’élançait dans l’escalier ; le bruit de pas rapides la fit hésiter, un appel désespéré l’arrêta.

— Brigitte…, garde-toi de parler de cette lettre…, il y va de notre bonheur !… Promets-moi le secret…

— À quoi bon, madame ? Vous ai-je jamais désobéi ?

— Oh ! merci !

Et dans la crainte folle qui la tenaillait, Catherine l’embrassait comme si le témoignage de sa fidélité eût calmé d’horribles appréhensions.

En descendant les derniers degrés, la fidèle servante se demandait déjà si elle cacherait à Guillaume un fait aussi grave. N’était-il pas le défenseur naturel de la maison, le protecteur des vieilles gens qui l’habitaient ? Pourtant l’étreinte de Catherine lui gonflait le cœur d’émotion, sa voix suppliante vibrait encore à son oreille. Quand elle tira les verrous, elle avait pris la résolution de ne pas divulguer la terrible scène dont elle ignorait d’ailleurs la raison. La seule présence de Guillaume était un bienfait. Catherine ne revint pas d’abord auprès de son mari ; plus prompte que la pensée, elle se précipita vers la cuisine où elle était certaine de trouver du feu. Et sans songer aux conséquences de son acte, croyant détruire avec ces papiers maudits l’avenir de douleur qu’ils recélaient, elle les jeta dans les flammes, s’assura que la dernière parcelle se confondait avec les cendres du brasier et rejoignit Guillaume avant qu’il eût pénétré dans la chambre où son père gisait. Plus calme, elle dépeignit une défaillance subite, une aggravation du mal succédant à une amélioration inespérée.

— A-t-on prévenu le docteur Michel ?

— M. Prudent va le ramener.

— Et l’abbé Desmons ?

— Y songes-tu ?… Un prêtre assermenté ! Sa présence épouvanterait inutilement ton père.

Ils entrèrent enfin, lui effrayé du changement qu’il constatait ; elle tremblante, pareille à l’innocent devant des juges injustement prévenus.

Dans la chambre pleine d’une solennité lugubre, Pierre agonisait. Ses dernières forces de vie semblaient concentrées dans la flamme d’un regard dirigé maintenant sur Guillaume qui avait saisi sa main et tendrement la portait à ses lèvres. Alors, d’une voix distincte, mais qu’il poussait avec peine, entrecoupée de râles : — As-tu confiance en moi ?… Suivras-tu aveuglément mes derniers conseils ?…

Des sanglots répondirent seuls.

— N’épouse jamais Paule.

Guillaume se rejeta en arrière, comme s’il eût posé le pied sur un reptile.

— En pleine possession de ma raison, n’obéissant à aucune rancune, je t’ordonne de renoncer à cette union.

— Je ne puis !… Demain…

— Demain je serai mort… Tu fus l’orgueil de ma vie…, je t’aimai comme… un fils… Promets…, jure…, ne m’oblige pas à parler.

Catherine sentait déjà les conséquences irrémédiables de sa précipitation : « Je délirais…, si j’avais cet interrogatoire entre les mains je convaincrais Guillaume… Jamais un fils n’accuse sa mère… Je ramènerais Pierre… Mais en le brûlant je me suis interdit de protester, je me suis reconnue coupable ! » Et de nouveau, courant au danger immédiat, redoutant un mot qu’elle ne pourrait contredire, se réservant de s’expliquer plus tard, quand la crise serait passée :

— Obéis, mon enfant ! Je t’en conjure.

— Paule…, renoncer à elle…, est-ce possible !

— Paule n’eût pas discuté les ordres de son père !

Àces paroles, Pierre fit un geste d’une violence terrifiante, que suivit une nouvelle syncope. Guillaume chancelait, dominé par l’horreur d’une pareille situation. Devant les tortures d’un père agonisant et les prières de sa mère agenouillée, devant les guides de sa jeunesse, devant ces deux êtres si tendrement chéris, il sacrifia son amour à son respect filial et consentit à une immolation de lui-même, comme s’il eût porté seul le poids d’une outrageante rupture. Ils ont au front des nerfs d’acier ceux qui repoussent les prières d’un père mourant ! Alors le visage du vieillard se détendit, ses traits revêtirent une beauté majestueuse ; maintenant il pouvait s’endormir dans la paix d’une conscience paisible, dans le repos du devoir accompli :

— Merci…, tu ne terniras pas le nom des Briez…

Catherine voulut le serrer dans ses bras. Il eut comme un mouvement de répulsion, une dernière révolte, une suprême protestation ; les yeux s’agrandirent d’horreur, les pupilles s’immobilisèrent…

Paule, retirée dans la chambre du second étage, ignorait qu’au-dessous d’elle se brisait le bonheur de sa vie et s’effondrait son honneur de femme plus précieux que son honneur de soldat. Pourtant le bruit du heurtoir frappant la grande porte avec une autorité particulière avait attiré son attention. Sachant à l’avance, mais devinant, l’eût-elle ignorée, la venue de Guillaume, elle entrebâilla la croisée et regarda sans risquer d’être vue. C’était bien lui ! Elle revêtit à la hâte son plus bel uniforme, jeta un nuage de poudre sur les nattes qui tombaient le long de ses joues, s’embellit à sa manière et prépara son plus doux sourire. Dès qu’il aurait embrassé les siens — elle était trop discrète pour troubler cette première effusion — il accourrait. Moment béni, moment trois fois heureux où elle dépensait toute la tendresse accumulée pendant les jours d’absence !

Il tardait… Une grande demi-heure, une heure peut-être s’était écoulée, car la nuit tombait et son ombre attristante envahissait la chambre ! Il ne venait pas… Que se passait-il ? Elle l’avait bien vu ! La porte s’était ouverte et refermée, ébranlant les murs de la maison. Soudain, elle entendit comme un sanglot de femme ; il lui sembla qu’un violent courant d’air la frappait au visage et faisait tressaillir les lèvres roses de sa blessure ; elle sentit un souffle glacé qui la pénétrait ; elle regarda la porte et la fenêtre, toutes deux étaient closes. Jamais dans le plein air des champs de bataille, dans la froide humidité des campements de nuit, elle n’avait ressenti le frisson de la peur. Et maintenant elle tremblait, effrayée de sa solitude, épouvantée du silence de cette grande maison. Un pressentiment vague, une crainte indéfinie la saisirent ; mais elle n’avait pas un cœur débile et domina bientôt ses impressions. Aucun bruit dans l’escalier…, aucun de ces va-et-vient de ménagère affairée qui signalaient toujours la présence de Guillaume ; pas de lumière dans le vestibule qui précédait la chambre de Pierre. À tâtons elle chercha la porte et l’ouvrit.

Ils étaient là, le fils et la mère ; lui farouche, elle sanglotant, auprès d’un cadavre dont le masque gardait le reflet des dernières pensées. Et tout de suite l’ambulance du Boussu revint au souvenir de Paule. Combien le commandant Marsig, frappé à mort sur le champ de bataille, rayonnant d’une majestueuse sérénité, différait de son vieil ami s’éloignant épuisé par sa lutte avec l’agonie ! Là-bas, le soldat sacrifié à la patrie, l’holocauste du fils défendant sa mère, l’offrande du bien le plus précieux à l’idéal le plus haut ; ici un cire lentement broyé par la force destructive. Là-bas, couché sur la paille, perdu dans l’ombre, abandonné de tous, un héros immortalisé par la mort ; ici sur ce fauteuil, au milieu des siens, éclairé par des lumières vacillantes, un lamentable reste depuis la fuite de l’âme. Là-bas l’éternité que peuvent dispenser les hommes ; ici la fin, la poussière réclamée par la poussière.

L’entrée de Paule, l’effarement peint sur son visage, le cri de détresse échappé de sa bouche, brisaient sans doute une âpre querelle, interrompaient un acte d’accusation du fils contre la mère, car tous deux se lurent. Alors, suivant la pente où le poussaient ses remords, Guillaume s’élança vers la jeune fille, la saisit par le bras et la traîna haletante auprès de celui dont les dernières paroles venaient de l’exclure à jamais de sa famille.

— Sais-tu quel serment mon père exigea de moi ? Devines-tu la promesse solennelle qu’il emporte dans la tombe ?

Il la regardait avec insistance, essayant de provoquer ses aveux, s’efforçant de lui arracher à elle aussi le secret fatal.

— J’ai juré de rompre les liens qui nous unissent…, de t’abandonner, de te fuir…

— Et vous avez promis !

— Suis-je assez lâche…, assez lâche ! criait-il en déchirant ses chairs, en arrachant son épaisse chevelure. Crime envers lui…, crime envers toi ! Pourquoi n’es-tu pas venue ?… J’aurais résisté !

Elle était plus blanche que le cadavre étendu devant elle : Guillaume, victime de sa douleur, perdait-il la raison ?

— Madame, dit-elle en échappant à sa main crispée, expliquez-moi cet arrêt cruel…, mettez un terme à ces violences.

— Que s’est-il passé entre hier et aujourd’hui ?

Catherine s’était jetée dans une bergère et, le corps brisé, reposant sur un bras du fauteuil, elle s’abandonnait à une frénésie de désespoir ; les sanglots fermaient toute issue à sa voix.

— J’attends !

— Guillaume t’a dit la vérité…, reprit-elle près de défaillir.

— Ma mère, vous m’avez imposé un trop lourd sacrifice pour que vous m’en cachiez la raison. Prenez pitié de ma torture ; considérez le supplice de mon cœur et l’outrage irréparable fait à cette enfant !… Parlez, parlez donc !… vous le devez à Paule, vous me le devez, vous le devez à vous-même !

— À moi-même !… s’écria-t-elle frémissante, sait-on jamais quelles fantastiques visions du passé ou de l’avenir traversent le cerveau des mourants ! Il fallait résister.

— Vous m’avez supplié à genoux, et déjà vous me reprochez de vous avoir obéi ! Sur un signe, j’ai consommé mon malheur et vous blâmez ma faiblesse, et vous vous complaisez dans notre martyre !

— Ne m’interroge plus…, je ne sais ce que je dis…, la douleur m’égare…, cette mort me tue.

— Vous m’aimiez, jadis !

— De toute la force de l’âme que je partageai avec toi, de toute la force des entrailles qui te portèrent, de toute la force du sang dont je fis ton sang.

— Ah ! je ne vous reconnais plus !

Il avait raison de ne pas la reconnaître, cette femme si douce, si pure, acculée à d’odieux mensonges, condamnée à une horrible dissimulation. Tout valait mieux cependant, même l’enfer, que révéler la cause de cette mort foudroyante et le motif de l’arrêt cruel si énergiquement prononcé. Catherine sentait peser sur elle la haine de Paule, elle succombait écrasée par la fureur de son unique enfant, elle voyait s’effondrer tout un avenir d’amour et de tendresse dans un abîme sans fond et sans issue. À ces maux il n’y avait pas de remède…, aucun remède.

Guillaume parcourait la salle, cherchant à maîtriser la rage qui montait en flots mauvais vers sa tête, et chacune de ses pensées laissait à son esprit une meurtrissure plus douloureuse. Il se rappelait certains mots, certaines phrases de sa mère surprises en l’absence de Paule. Il n’y avait attaché aucune importance ; aujourd’hui ils lui révélaient de secrètes et patientes menées. Sa mère seule répugnait à son mariage… Seule elle pénétrait auprès du paralytique, seule elle pouvait être soupçonnée. Et entre les saccades de son enquête, il revoyait son père exigeant une rupture et mourant de l’effort qu’il s’était imposé.

De quelle faute, de quel crime accusait-on Paule ? Une jeune fille n’avait qu’une faute, qu’un crime à commettre. Calomnies odieuses, mensonges ridicules ! Quelque plaisanterie de soldat née sous la tente en un jour d’ivresse et méchamment colportée et travestie. Si aveuglé par son excessive tendresse, il se trompait sur les aspirations d’un cœur qu’il avait cru sien, il attestait du moins son innocence. Et pourtant sa mère avait été informée…, son père, convaincu…

De ces questions, de ces réponses précipitées, de ces réflexions sans suite, heurtées, ne naissaient que rancune contre l’auteur certain de son malheur, fureur contre sa propre faiblesse et désespoir de perdre sa fiancée. Mais il ne violerait pas son serment, car il avait abdiqué entre les mains d’un juste instruit dans la science de la vie et que ne pouvaient influencer d’artificieuses manœuvres.

Paule s’était d’abord affaissée, stupide de confusion. La faculté de penser, de réfléchir et de souffrir lui revenait enfin. Elle aussi pressentait l’odieuse calomnie dont elle était victime. Il fallait qu’elle fût bien grave pour que Pierre si loyal et si bon n’eût pas hésité à la séparer de Guillaume ; pour que Catherine, certainement instruite de la vérité, préférât se laisser maudire que de la révéler. Sa douleur poussant le mal au pire, elle se demanda si Guillaume n’était pas l’instigateur et non le complice involontaire de cette scène. Ce serment prêté à un mourant n’était-il pas un prétexte invoqué par un fiancé déjà las de sa tendresse ? Sa blessure l’avait pour jamais défigurée !… On n’épousait pas une femme sans art et sans malice, brune comme la Sulamite, balafrée comme un vieux reitre. On lui préférait une belle dame pins parée, mieux fardée ; on tombait dans les pièges d’une coquette experte à parler d’amour.

Ces pensées traversèrent son esprit ; elle rougit de les avoir écoutées…Guillaume ingrat, crédule à la calomnie, enclin au soupçon, peut-être… Mais fourbe…, traître…, déloyal ?… Oh ! non !

Et c’est ainsi que dans ces trois âmes si bonnes, si généreuses, si dévouées, le trouble, la confusion et la douleur entraient en tortionnaires.

Paule eut la première le sentiment de son devoir. La lutte entre son amour et sa dignité n’avait que trop duré. Rassemblant ses forces dans un élan de suprême énergie, elle surmonta les faiblesses de l’âme, elle domina les défaillances du corps.

— Guillaume, nous nous sommes fiancés en un jour de deuil ; sous la mitraille de Jemmapes j’ai accepté votre foi et vous ai donné la mienne. Devant la dépouille de votre père et pour remplir une volonté inexplicable mais respectée, je vous rends votre parole.

— Ne pars pas ! s’écria Catherine, que deviendrait Guillaume sans toi ?

— Guillaume doit tenir son serment ; je saurai bien effacer jusqu’au souvenir des miens.

Prompte comme l’éclair, elle sortit de la chambre mortuaire, bondit dans l’escalier et franchit la porte.

— Mon bonheur fuit avec elle ! gémit Guillaume. Et il s’élança sur les pas de sa fiancée.

— Ramène-la, ramène-la ! cria Catherine.

La croyant déjà loin, il passa sans la voir, courant à sa recherche dans la nuit noire. Épuisée par l’effort qu’elle avait fait, Paule s’était affaissée contre la muraille.

Derrière elle la porte s’ouvrait et se fermait. C’étaient des voix sourdes, des murmures discrets, des exclamations étouffées : le médecin venu trop tard, quelques amis, des parents attendris ou indifférents. Tout l’appareil de la mort entrait dans la maison funèbre, accroissant le désordre, vulgarisant l’horreur, réduisant à la banalité d’un acte social la séparation éternelle.

Dès que ces bruits se furent perdus, Paule se releva. Et son instinct dominant son intelligence, elle prit sans hésiter le chemin de Mortagne.

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