07
La petite Paule Marsig, l’héroïne de Morlies, la vaillante du Boussu, atteignit à demi morte les ruines de sa maison, suprême asile où se réfugiait sa douleur, tristes vestiges de la chère demeure où s’était écoulée son enfance. On ne la chercherait pas au milieu de ces décombres ; elle aurait tout le loisir de maîtriser son désespoir, de retrouver des forces et de s’orienter à travers le chaos de la tempête. Quel désastre !…
Que pouvait-on contre la calomnie sourde, inavouée, insaisissable ?… Qui lutterait contre la haine ou la jalousie d’un inconnu ? Protester de son innocence ? Encore fallait-il connaître l’accusation. Les camps ne ressemblaient pas à des béguinages, mais on les pouvait traverser sans souillure ; Guillaume en eût dû témoigner au lieu de plier sous la rafale ; Guillaume devait se porter garant de sa fiancée lui qui, depuis six mois, épiait ses actes et scrutait ses pensées. Une tourmente dont le souvenir tenait du cauchemar avait flétri ses illusions ; un vent maudit avait détruit pour jamais sa foi.
Honneur, loyauté, amour du devoir : grands mots, égoïstes vertus !… De la paix de deux cœurs, de la céleste harmonie de deux âmes, ils n’avaient rien respecté. Anéantis les serments d’amour, évanouis les rêves d’avenir, disparues les évocations de gloire devant les hallucinations d’un mourant ! Qu’elle était traversée de douleurs l’existence si courte !… Qu’il était embarrassé de ronces le chemin si abrupt de la vie !
Longtemps elle se lamenta, longtemps elle réfléchit. Dès qu’elle aurait vaincu son extrême lassitude, elle rejoindrait Dumouriez et lui demanderait du service dans l’armée du Centre, loin, bien loin de Guillaume, de Saint-Arnaud et de la maison des Briez. Il y aurait encore de chaudes batailles où verser son sang pour la patrie, où chercher un suicide glorieux !
Les incendiaires autrichiens avaient oublié un étroit réduit au fond du jardin. À tâtons elle s’y réfugia, y traîna quelques planches et, vaincue par la faiblesse, rendue de fatigue mais soutenue par une conscience exempte de reproche, elle s’étendit sur ce lit de camp.
Et toute la nuit elles chantèrent sans l’éveiller, les chouettes prudentes et sages qui préfèrent le séjour des ruines moussues à l’abri des palais somptueux.
Dès l’aube, la faim, cette irréconciliable ennemie des hommes, vint errer autour de la pauvre enfant. Elle devait sortir…, trouver un morceau de pain… Sa détresse lui rappela les loups du bois de Flines qui venaient, par les hivers très froids, chercher leur pâture jusqu’aux premières maisons. Ces animaux traqués, courant péril de mort, avaient moins de répugnance qu’elle à quitter leur retraite.
Que penseraient les paysans, après l’avoir connue si joyeuse et si brave, en la voyant revenir si triste au colombier détruit ? Les beaux parleurs de Mortagne comme les méchantes langues de Saint-Amand avaient-ils escompté ses fiançailles ? Quel motif de rupture alléguerait-elle ? Comment expliquerait-elle son dénuement ? Craintive, ainsi que les malheureux, elle jugeait mal ses braves voisins. À peine se montra-t-elle dans la Grand’Rue avec cet air fier des jours où elle courait au-devant de la mitraille, qu’elle fut reconnue, entourée, fêtée. On l’admirait, on l’aimait !… N’avait-elle pas défendu Mortagne ! N’avait-elle pas payé de la mort de son père et de l’incendie de sa maison les humiliations infligées aux Impériaux ! Jusqu’à cette cicatrice rouge en plein travers du visage qui lui méritait le respect ! C’était une touchante émulation parmi ces bonnes gens ; toutes les maisons s’ouvraient devant elle, toutes les familles s’enorgueillissaient de lui offrir l’hospitalité.
Très émue, elle refusa, prétextant que l’humble abri respecté par les Impériaux lui paraissait somptueux auprès de ses campements habituels. D’ailleurs, elle traversait le village. Avant de rejoindre l’armée, elle avait voulu faire un pèlerinage à son cher Mortagne, retrouver encore vivant le souvenir de son père, revoir ses amis.
De tout le jour elle n’eut le courage de s’arracher aux démonstrations d’une chaude sympathie, et quand le soir venu ses voisins la reconduisirent à son humble logis, elle promit de rester encore le lendemain. Ce fut la douce rançon de sa liberté.
Le cœur de la pauvre enfant étreint jusque-là dans une enveloppe de glace, se dilatait à la chaleur de cet accueil. L’empressement de braves paysans ne pouvait compenser l’abandon de Guillaume, mais, dans sa détresse, elle lui était une douce consolation. Celui qui la trahissait ne lui ferait pas dédaigner ceux qui l’aimaient.
Sa main ne tremblait plus quand elle écrivait à Catherine Briez pour la remercier de ses soins et la prier d’adresser à Mortagne son mince bagage de lieutenant. Un ancien soldat du camp de Maulde se chargea de la lettre.
Quelques heures plus tard, elle recevait la réponse. Catherine assurait la jeune fille de son inaltérable affection, déplorait son départ ci, sous une forme ambiguë, témoignait le ferme espoir de retrouver un jour l’enfant chérie qu’elle eût été hère d’introduire dans sa famille. Paule lut avec colère ce message de paix : « Comédienne ! » Persisterait-elle dans son double rôle, tantôt encourageant Guillaume à exaucer la dernière prière de son père, tantôt lui montrant l’inanité d’une promesse arrachée par un malade moribond ? Oser encore lui parler d’espoir ! Et pourtant… Catherine lui était toujours apparue dévouée, franche, charitable !… Un voile impénétrable entourait les événements qui se déroulaient depuis l’avant-veille.
— Mon lieutenant, dit le soldat qu’elle avait envoyé à Saint-Amand, j’ai rapporté vos effets, mais je n’ai pu me débarrasser d’une vieille qui désire absolument vous parler.
Elle aperçut alors une femme perdue dans les décombres.
— Brigitte ici !… Que me veut-on encore ?
Maussade, impatientée, mais pourtant désireuse d’interroger la servante des Briez, elle l’attendit sur son lit de camp.
Brigitte aimait et respectait ses maîtres au point de s’associer à leurs joies et de partager leur deuil. Le notaire surpris par la mort dans un retour vers la vie, Guillaume se sauvant dès les funérailles, Paule fuyant une demeure où l’affliction de ses amis aurait dû la retenir, M Catherine lui ordonnant de cacher à son fils la cause de tant de maux, toutes ces scènes à contre-raison stimulaient sa fidélité et surexcitaient sa finesse paysanne.
Dans l’enchaînement de ces faits, elle retrouvait la main directrice d’un dangereux ennemi. Dès le mois de septembre Fulgence Descart signalait M Briez aux royalistes, le désignait à leur vengeance, dirigeait en secret le pillage de l’étude et le sac de la maison ! Le dénonciateur ne se confondait-il pas avec l’auteur de la lettre ? Brigitte n’en avait d’autre indice que le mépris du notaire pour Fulgence et l’aversion jalouse de celui-ci ; elle n’avait d’autre preuve que leur animosité entretenue par la lutte des patriotes et des royalistes dont ils étaient restés les champions et les chefs, mais elle voyait par intuition le gros tanneur acharné à son œuvre malfaisante. Le mariage de Paule eût réveillé sa méchanceté naturelle si elle se fût endormie !… Sa nièce unie à Guillaume Briez !… Au fils de son rival !…
Avertir Guillaume ? Elle n’y songeait même pas, il était parti si irrité ! Alors elle forma le projet de s’adresser à Paule. Une jeune fille intelligente, puissante sur l’esprit de Dumouriez, aimée des patriotes, intéressée plus que personne à écarter les obstacles jetés sur sa route, conjurerait de nouvelles catastrophes et préserverait la famille d’une crise imminente. Brigitte saisit l’occasion qui s’offrait et courut à Mortagne sous prétexte de remettre en main propre la petite bourse laissée dans la chambre du second étage.
— Tu désires me voir ?
— Oui, mademoiselle.
Elle s’approchait pour prendre la main qu’elle avait coutume de porter à ses lèvres. Paule se retourna. Interloquée par cet accueil, la paysanne perdit contenance.
— Mademoiselle…, voici votre bourse…
— Tu aurais pu la confier à Bertrand et ménager tes vieilles jambes.
— Je…
— Ah ! j’entends ; j’ai oublié de reconnaître tes bons soins. Excuse-moi, mon départ fut si précipité…
— Vous jugez bien mal votre garde-malade, mademoiselle Paule…
— Alors, que veux-tu ?
— Vous entretenir…, si vous le permettiez…, si je l’osais.
— Je t’écoute.
Dans un français naïf que son émotion entremêlait de mots flamands, elle dépeignit l’altitude farouche de Guillaume, elle s’apitoya sur le désespoir muet de M Catherine, elle montra une veuve, une mère abandonnée sans secours aux suggestions d’un cerveau malade. Ce long exorde irrita Paule. Que venait-on lui parler de M Catherine ? Elle avait bien le loisir de gémir sur les souffrances des autres !
— Je ne tiens pas remède contre l’infortune.
— Qui donc s’occupera de nous, désormais ! Madame n’est bonne qu’à pleurer.
— Laisse couler ses larmes : elles seront plus tôt taries.
— Mademoiselle, je vous connus compatissante.
— Le bonheur rend l’âme meilleure… et je n’ai pas sujet de me déclarer heureuse. Crois-tu que tes maîtres contribuent à réjouir mon cœur !… Que pourrais-je, d’ailleurs ?
— M’est avis, Mademoiselle, que leur sort et peut-être le vôtre sont entre vos mains… ; ces papiers d’enfer…
— Quels papiers ? fit-elle, incapable de maîtriser sa surprise.
— La lettre que je reçus et remis à M. Pierre une heure avant sa mort.
— Que ne m’en as-tu parlé ?
— Je ne pouvais.
— Qui l’avait écrite ?
— Je ne sais.
— Allons-nous encore jouer au mystère ? Laisse-moi !
C’était un congé formel et définitif.
— Je vous jure que j’ignore tout… pourtant…
— Sois brève : mon service m’appelle à Maulde, dit Paule avec une brusquerie voulue, car elle désirait profiter de l’occasion tandis qu’elle la sentait propice.
Subjuguée, la paysanne se livra sans réserve. Au lieu de borner son récit aux misères présentes, elle décrivit Pierre Briez terrassé par l’émotion, elle dit l’épouvante de Catherine après la lecture des pages maudites échappées aux doigts de son mari ; et se rapprochant de Paule, tournant et retournant la tête, craignant d’être épiée, elle acheva sa confidence à voix basse et révéla l’ordre impératif de cacher à Guillaume toute la vérité.
— Oui, c’est bien cela, murmurait Paule, d’odieuses accusations… Ni M Briez, ni M Catherine n’ont osé les redire à leur fils… Ils ont préféré croire un calomniateur ! Ils ont mieux aimé me condamner sans m’entendre !… Le mensonge n’a donc pas un parfum spécial ?
— Il faut le penser.
— À part Latour et ses Tyroliens, je n’ai pourtant aucun ennemi !
— Le savez-vous ? reprit sentencieusement la vieille femme ; on peut vexer le prochain en valant mieux que lui.
— Brigitte…
— Voyons…, votre oncle Descart, par exemple, que reprochait-il à mon malheureux maître ? Que lui avions-nous fait, bonté du ciel ! quand, en secret, il nous dénonça et désigna notre maison aux pillards ?
— Tu le crois donc bien lâche ! Es-tu certaine de son intervention ?
— Il fallait entendre M. Pierre !… Il n’accusait personne sans preuve.
— Jamais il ne se plaignit devant moi…
— Oh ! devant vous, il eût eu garde de prononcer le nom de ce méchant… Votre oncle, après tout.
— Si peu !
— Trop encore… Voulez-vous mon avis ?
— Certes…
— Fulgence Descart est l’auteur de la lettre. — Après le pillage, l’assassinat !
— Il a fait pis…, mais… chacun ses affaires…Mademoiselle Paule, suis-je une bavarde ? Hormis ce matin, ai-je jamais démenti mon surnom de silencieuse ?… Eh bien ! viendrais-je ici, à l’insu de madame, vous confesserais-je des secrets que j’ai juré de taire, si je ne voyais en vous notre sauveur ? Employez-vous de toutes vos forces, de tout votre cœur à ramener le calme chez nous, où pour longtemps le chagrin y fréquentera seul.
— Tu ne sais donc rien de ma souffrance ! Interroger M Catherine, retourner chez elle !… C’est trop…
— Gardez-vous bien de l’interroger !… Elle me maudirait sans profit ! Sur cette affaire elle est femme à nier l’évidence… Le bon Dieu la questionnerait…, elle essayerait encore de le tromper.
— Je verrai…, je songerai…
— Merci, mademoiselle ; je pars contente. Et la vieille servante s’emparait de la belle main qu’on ne lui disputait plus.
— Au fait, murmura Paule, la certitude a la morsure moins venimeuse que le doute.
— Mademoiselle, quoi qu’il arrive, gardez-moi le secret…, n’imitez pas mon exemple.
— Fulgence Descart demeure toujours rue des Anges ?
— Toujours.
— Bertrand !
— Mon lieutenant ?
— Procure-moi un cheval et selle-le demain, à l’aube.