‹ VolontaireChapitre 8 sur 12 · 08

08

Dès le milieu de l’été, pendant le séjour éphémère des bénédictins, un singulier événement avait modifié la vie intime du ménage Descart, uni par l’habitude, divisé par d’invincibles antipathies. Le prieur Dom Henry Donné, convaincu de la fin de la crise, mais prévoyant de nombreux procès et de multiples affaires à régler, avait ramené à Tournay quelques clercs de procureurs. L’un d’eux, ancien étudiant de l’Université de Louvain, rusé, souple, insinuant, prêt à prendre tout masque qui lui assurât bon couvert, bon gîte et le reste, fut placé sous la direction de Fulgence. Il eut tôt démêlé les ridicules du tanneur, il eut tôt flairé la bonne odeur de la rue des Anges et compris le parti qu’un homme de sa trempe pourrait tirer des uns et de l’autre. Si bien que les religieux ayant repassé la frontière devant la république victorieuse, il prétexta le délabrement d’une santé que ruinaient les travaux ardus, qu’épuisaient les longues veilles, et devint le commensal d’une maison où portes et fenêtres avaient été pendant des années barricadées par la défiance et gardées par la jalousie aidées d’un sergent fieffé.

Il savait insinuer qu’un rebondissant abdomen rappelait les formes majestueuses du prince-archevêque d’York, abbé titulaire de Saint-Amand ; il parlait de la gourmandise de Fulgence avec la componction que méritent les vertus théologales ; il se parait devant Berthe d’une auréole d’idéalisme transcendant ; il s’attirait ses bonnes grâces par ses prévenances exagérées et de petites pâmoisons discrètes auxquelles son grossier époux ne l’avait guère habituée ; doux miel, nectar inconnu qu’elle s’imaginait ne jamais payer à son prix.

Bref, flattant le mari, dupant la femme, M. Onésime était devenu le confident, le médiateur du ménage. Non, certes, ils ne scandaliseraient pas cet abrégé des perfections humaines, ils ne lui donneraient pas le spectacle de leurs querelles domestiques, ils respecteraient ses oreilles pures et sa douce piété, ils rechercheraient ses conseils, ils boiraient ses paroles conciliantes. Et dans leur aveuglement, ils ne discernaient pas avec quelle adresse ce précieux ami semait les germes des divisions qu’il leur rendait ensuite le très grand service d’apaiser. D’ami précieux, M. Onésime s’était bientôt élevé au rang plus lucratif d’agent indispensable.

— Depuis que le clergé et la noblesse vous reconnaissent pour le véritable chef du parti royaliste, ne cessait-il de répéter à Fulgence, vous êtes devenu le point de mire de vos adversaires politiques. Restez ici puisque votre situation vous y enchaîne, mais gardez une prudente retraite ; rapportez-vous-en à moi du soin de vos affaires. Un général ne compromet pas sa vie dans les hasards d’une bataille ; il abandonne les détails du service à d’infimes lieutenants et n’en est que plus dispos, plus maître de son génie, plus grand dans ses conceptions, plus ferme dans leur exécution.

Et Fulgence, enorgueilli de tant d’honneurs, mais épouvanté de tant de gloire, obéissait, jugeant sage de faire oublier les écarts de son zèle et d’endormir l’attention des patriotes.

L’évacuation de la Belgique, le transfert du quartier général aux Boues Saint-Amand, l’envahissement de la ville par de nombreux bataillons de volontaires indisciplinés, arrogants, furieux contre les amis de l’ancien régime, l’engageaient depuis quelques jours à redoubler de circonspection. Il avait même acquis une telle conscience de ses devoirs, il comprenait si bien les responsabilités de ses fonctions, qu’afin de conserver à son parti un chef toujours libre, alerte et bien portant, il se tenait sans cesse aux aguets, prêt à gagner la porte extérieure de son jardin ouverte sur la campagne.

Bien que l’heure fût encore matinale, le tanneur était à son poste d’observation, blotti derrière une fenêtre basse quand le galop d’un cheval attira son attention. Le bruit cessa brusquement ; on s’arrêtait devant sa porte, on frappait à coups redoublés. Il ouvrit le judas ménagé dans la boiserie.

— Un officier républicain !… Un adjoint aux adjudants généraux…

Venait-on l’interroger, l’arrêter ? Il s’apprêtait à fuir, quand le visage du visiteur s’encadra dans l’ouverture.

— Paule Marsig !

Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres :

— Que me veut cette péronnelle ? murmura-t-il. L’huisserie gémissait ; le heurtoir résonnait de plus belle.

— Frappe, frappe…, la porte est à l’épreuve de mains plus rudes que la tienne.

Cependant il hésitait : la laisserait-il se morfondre devant la porte, lui ouvrirait-il par crainte de l’irriter et de signaler sa maison à une foule hostile ? La peur l’emportant sur la haine, il rentra dans la salle basse et pria l’excellent Onésime de recevoir l’enragé visiteur, quitte à l’éconduire. Puis, Fulgence prit à tout hasard une contenance digne qui voilât son émoi et cachât ses appréhensions.

Onésime obéit, enleva les cadenas, abattit les chaînes, sortit les verrous et entre-bâilla la porte avec l’altitude défiante et peureuse d’une tourière.

— Enfin ! s’écria Paule en reconnaissant dans son introducteur le parasite dont commençait à s’égayer Saint-Amand. Mon oncle et ma tante Descart… Je désire leur parler.

Et, d’un geste brusque, elle rabattit le vantail.

Onésime avait l’horreur instinctive des supériorités. En cela, il s’accordait avec Fulgence et ne se faisait pas faute d’enchérir sur une juste indignation quand un exploit de Paule venait troubler la maison de la rue des Anges. D’ailleurs, en homme sage, à peu près satisfait du présent, ménager de l’avenir, il redoutait chez les Descart des yeux clairvoyants et jeunes.

— M. Descart m’a chargé de vous recevoir, fit-il dans l’espoir de décourager la jeune fille ; ses grandes occupations…

— Je souhaite entretenir mon oncle et ma tante sur l’heure ; il s’agit d’un événement grave.

— Mais…, reprit-il d’un air impertinent, je ne connais pas de neveu à M. et à M Descart.

— Ah, vous ne leur connaissez pas de neveu ! Depuis combien de temps êtes-vous à leurs gages, l’ami ?… En ce cas, annoncez la citoyenne Paule Marsig, adjoint aux adjudants généraux, aide de camp du général Dumouriez.

Inquiète sur l’issue de sa démarche, aigrie par la conduite inconcevable de Guillaume, impatientée d’une longue attente, elle saccadait ses phrases, elle trahissait dans ses gestes et ses paroles l’amertume de son âme.

— Tu n’obéis pas…, drôle…, mauvais chien… Faut-il te réchauffer les oreilles ?

Elle le menaçait de la crosse de son pistolet. Pris de peur, devant ce bois dont il voyait déjà sortir une flamme homicide, Onésime poussa un cri strident et battit en retraite vers la pièce où Fulgence cherchait sa dignité. Paule l’y suivit.

La salle était vaste, lambrissée sur toute la hauteur. Au-dessus des portes, traitées avec recherche, s’encadraient des tableaux champêtres ; une haute glace coupée seulement en deux morceaux s’appuyait sur la tablette de la cheminée capricieusement arrondie et reflétait les rocailles d’un vase d’argent et de lourds candélabres. Le long des murs, un canapé et des bergères ; devant les ouvertures, des paravents protecteurs ; sur le sol, un grand tapis de Turquie rapporté d’Amsterdam. Tout cela démodé, datant du règne de la Pompadour, mais d’une richesse discrète et de bon aloi. Quelques gros livres de prières, ostensiblement étalés, rappelaient l’apparente ferveur du maître de céans, tandis que le luxe de cette installation bourgeoise prouvait que le dévouement au monastère n’était pas toujours gratuit.

Enveloppé dans une ample douillette de satin puce, coiffé d’un bonnet et d’une fontange de couleur claire, les pieds énormes encore grossis par d’épais chaussons, Fulgence se carrait dans un immense fauteuil garni de coussins, muni d’oreilles, petite maison où, portes et fenêtres ouvertes, l’on était encore à l’abri des courants d’air. Ce siège monumental trônait à contre-jour, à la meilleure place au coin de Pâtre. Vis-à-vis, sur un tabouret garni de paille rougie par l’usage, Berthe se tenait, vêtue de laine brune, le visage encadré dans une coiffe sévère. Combien elle était changée la jolie dentelière, depuis que le tanneur déteignait sur elle !… Alourdie, épaisse, luttant de grâce et d’élégance avec sa pelote, elle n’avait gardé de ses traits angéliques qu’une figure de cire empreinte d’un charme résigné. L’histoire des deux époux se lisait dans leur attitude.

Paule reprenait son sang-froid et, du seuil, considérait les deux visages effarés qu’on lui avait dépeints, mais qu’elle aurait eu peine à se représenter, l’un aussi vulgaire, l’autre aussi insignifiant dans sa placidité. Son examen achevé, le pistolet replacé dans sa ceinture, elle entra, posa son chapeau et son sabre avec une parfaite aisance et s’assit sans en être priée ; sa tante oubliait sans doute de lui offrir un siège.

Les Descart demeuraient pétrifiés, aussi muets que la femme de Loth après sa désobéissance. Quant à Paule, elle songeait aux conséquences de la nouvelle et décisive bataille qu’elle allait livrer et combinait son plan d’attaque. Devant la mine penaude de ses parents, l’audace et la force lui semblaient déplacées, inutiles.

— Bravo, ma tante, vous êtes bien gardée ! Quel singulier valet ! On dirait d’un geôlier plutôt. Il a l’accueil peu débonnaire et reçoit bien mal les officiers de l’armée française qui viennent vous rendre leurs devoirs.

Berthe se mordit les lèvres : Onésime un valet !

— Mais, continua Paule sans attendre une réponse trop lente, je n’ai pas forcé votre porte dans l’unique but de louer ou de blâmer votre service.

— C’est heureux. La jeune fille, qui jouait avec les glands d’or de sa ceinture tricolore, s’inclina poliment.

— Monsieur est du pays ? souffla Fulgence.

Il commençait à reprendre haleine et en profitait pour rééditer les paroles pleines de goût de son cher Onésime caché sans doute derrière la porte.

— Il n’y a plus de monsieur, il n’y a que des citoyens et des citoyennes, oncle Fulgence. Cela dit, je ne perdrai pas les précieuses minutes que vous voulez bien me consacrer à décliner mes noms, titres et qualités comme j’ai eu la sottise de le faire devant ce maraud. Elle se retournait, cherchant Onésime.

— Vraiment l’armée est une fière école ; on n’y voit pas de pareilles figures. Voilà un drôle, dont je retiens l’adresse et le nom ; à la prochaine levée, je me souviendrai de lui. Il a toute l’étoffe d’un buveur de sang. N’est-ce pas, ma tante ?

« Leur ravir Onésime, pensa Berthe, le faire ployer sous le sac, le contraindre de manier un sabre et de porter le fusil !… Douloureuses perspectives… En ces temps calamiteux toutes les catastrophes n’étaient-elles pas à redouter ! »

L’ardent désir de détourner ce calice d’amertume lui donna du courage, et s’élevant de la consternation sombre à une indignation mal contenue, elle s’efforça de diriger un entretien dont elle appréhendait l’aigreur.

— Ne soyez pas surprise de notre silence, ma nièce ; certes, nous vous suivons avec intérêt dans votre existence si mouvementée, mais nous souhaiterions pour vous une vie plus conforme à la réserve de votre sexe.

— Je n’ai jamais eu de goût pour la dentelle ; j’embrouillais les bobines…, je cassais les fils…

— Avec de la patience et quelques bonnes leçons…

— Données par vous, elles m’eussent été précieuses.

— Elles vous eussent garantie de la malveillance qui s’exerce à vos dépens depuis la mort de votre père.

— Ici je vous arrête, chère tante ; un plastron de malines…, même une cuirasse de Valenciennes ne passèrent jamais pour un spécifique contre la calomnie et ne préservèrent de ses atteintes.

— Vous n’en restez pas moins seule, exposée à toutes les insultes, sans protecteur, dans une situation difficile.

— Dans une situation difficile ?… Sur ce point encore vous vous trompez ; j’ai une grande, une liés nombreuse famille : l’armée ; un ami, mon sabre ; un protecteur, mon pistolet. Vous en êtes témoin, il m’ouvre les portes les mieux closes.

— Une femme, une citoyenne, puisque vous revendiquez ce titre avec tant de fierté, se doit à d’autres occupations. Le soin de son ménage, de ses enfants…

— Je n’y répugne pas, bien au contraire. La communication que je viens vous adresser en est la meilleure preuve.

— Une communication…, de quel genre ?

— Mais… du genre matrimonial. J’ai le plaisir de vous annoncer mon prochain mariage avec le capitaine d’artillerie Guillaume Briez, de la 1 du 7.

— Quoi ! fit la tante.

— De la première batterie du septième régiment.

La masse graisseuse de Fulgence, que n’opprimait plus la peur, eut un soubresaut. Il n’échappa pas au regard attentif de Paule.

— Oui, reprit-elle, nous sommes fiancés depuis plusieurs mois ; mais nous aurions remis à la fin de la guerre la célébration de notre mariage, si le père de Guillaume, prenant nos mains et nous bénissant, ne nous eût demandé avant sa mort de resserrer sans délai les liens qui nous unissent.

Le gros tanneur s’agitait rageusement, et, sur son visage, passaient transcrites en lignes tourmentées, les pensées que provoquaient les paroles de Paule. Pierre Briez mourant aurait ordonné de précipiter le mariage de Guillaume ?… En quelles mains sa lettre était-elle tombée ?… Serait-elle arrivée trop tard ? non…, mais Catherine l’avait lue et s’était empressée de la détruire… Alors il laisserait sans résultat une machination si bien ourdie !… tant vaudrait s’encanailler dans la République !

Soudain Fulgence eut l’idée que s’il n’avait pas tiré de Pierre Briez une vengeance complète, il se dédommagerait sur son fils et choisirait Paule comme intermédiaire. Désormais tranquille, il s’enorgueillissait de son ingéniosité toujours alerte, il savourait par avance ce raffinement de torture et remerciait le ciel miséricordieux de faire tourner à son profit une apparente disgrâce.

Àmesure que Paule observait son oncle, elle s’affermissait dans ses soupçons ; Brigitte avait eu la claire vision de la vérité.

— À quand la noce, citoyenne ? reprit Fulgence, ironique et vaillant depuis qu’il dominait son adversaire.

— Très prochainement…, ne vous l’ai-je pas dit ?

— Je serais curieux d’y assister. — J’ai pris la peine de venir à Saint-Amand pour vous ménager ce plaisir. Soyez-m’en reconnaissant, car j’ai dû faire grand effort, je vous le jure, le service est si chargé !

— Gracieuse union qui appelle les bénédictions du ciel ! continua-t-il sur le même ton de persiflage.

— Vous me comblez… Toute une famille du même avis ! C’est un spectacle rare, digne des temps bibliques… Vraiment, je ne m’attendais pas à cette bonne fortune quand j’entrai chez vous.

— Oui, oui, entente parfaite ! Seulement, ce mariage ne se fera pas.

— Vous m’intriguez.

— Il ne se fera pas ! reprit-il impérieusement.

— Mon ami, intervint Berthe, domptez votre impétuosité naturelle…, ne cédez pas à une juste colère…, considérez plutôt que nous avons charge d’âme… Ce n’est pas le cas de nous insurger et de détourner notre nièce de ses bonnes intentions.

— J’invoque les droits sacrés d’un parent quand je m’élève contre cette alliance.

— Vous vous querellerez après mon départ. Je vous ai adressé une communication nécessaire et ne vous ai point demandé votre avis. De quel droit revendiqueriez-vous les privilèges d’une parenté de hasard et à laquelle l’affection resta toujours étrangère ! Il en sera de mon mariage comme de toute décision mûrement pesée dans ma conscience, comme de tout projet arrêté dans mon esprit.

Elle parlait d’une voix haute, vibrante, dont les accents altiers dissimulaient l’émotion qui la ressaisissait, car elle avait conscience de côtoyer le précipice, elle devinait qu’elle en mesurerait bientôt la profondeur.

— Après tout, j’ai peut-être tort ! s’écria Fulgence. Quand une fille est assez éhontée pour courir les camps, pourquoi n’épouserait-elle pas son propre frère !

— Mon frère… De qui parlez-vous ? — De Guillaume Briez, j’imagine.

— Quoi… ! lui !…

— Je ne sais quelle sotte pudeur me retient ! À vivre au milieu des soldats vous avez dû vous blaser. Il n’est pas de mots capables de blesser vos chastes oreilles ! Voulez-vous des détails ? Oui ? À votre gré, je ne vous les ménagerai pas.

— Que dites-vous, Fulgence ! s’écria Berthe stupéfaite.

— Je dis que dans la nuit du 27 août 1765, nuit funeste où mon malheureux père fut poignardé, un certain nombre de rôdeurs furent vus entre Saint-Amand et Mortagne. Le crime découvert, on les arrêta. Parmi eux se trouvait le père de cette citoyenne ! Ses fonctions de greffier de la seigneurie de Mortagne lui méritant quelques égards, certes bien injustement témoignés, le prieur l’interrogea lui-même. Contraint d’expliquer sa présence sur des chemins où il n’avait que faire à pareille heure, il avoua des relations coupables avec la belle Catherine, favorisées par les fréquentes absences du mari. Le prieur allait citer la donzelle à comparaître, lorsque le véritable coupable fut dénoncé, saisi, convaincu et puni comme le méritait son crime. On se borna donc à mentionner l’interrogatoire de Marsig et à le joindre au procès.

« Un adultère !… Péché véniel pour de pareils coquins. Mais le plaisant de l’affaire, c’est que le 27 mai 1766 le vieux notaire proclamait dans sa candeur qu’il lui était né un fils et qu’on l’appellerait Guillaume Briez. Neuf mois jour pour jour après le crime… ; comptez… »

Fulgence se repaissait de la douleur de Paule, comme le chat jouit de l’effroi de la souris qu’il vient de saisir et laisse fuir afin de se ménager le plaisir de la reprendre.

— Ah ! ah ! fit-il triomphant, on les reconnaît à l’œuvre ces républicains austères, avec leurs grands mots de vertu et de devoir toujours sur les lèvres, mais inhabiles à cacher leurs vices sous leur manteau de parade ! Admirez ce modèle des tabellions, cet homme de bien ! Il sait qu’un crime se prépare dans sa famille : « Mariez-vous, mariez-vous, mes enfants, tout de suite… Sonnez, tambours ; résonnez, musettes ; vous n’y serez pas à temps. » La mère ? elle ne peut douter, celle-là, une…

— Taisez-vous ! Je ne souffrirai pas plus longtemps vos calomnies.

— Parfait ! Vous êtes bien la digne bru promise à ces espèces ! La vérité gêne…, on la nie.

— Croire à des paroles sorties de votre bouche ! Quelqu’un se paya-t-il jamais de cette fausse monnaie ?

Il rugit sous l’insulte :

— Voyez M Briez ; elle vous communiquera l’interrogatoire de Bernard Marsig que reçut mardi dernier son estimable époux.

Paule était plus terrifiante que le spectre de l’Angoisse ; la bouche crispée dans une contraction nerveuse, les yeux hagards, le visage marbré de taches livides, les bras raidis le long du corps, comme enveloppés dans le linceul. Épouser son frère !… Elle s’expliquait l’arrêt suprême de Pierre, et sa mort subite. C’était cette révélation qui l’avait foudroyé ! Quel indicible martyre que les derniers instants de ce vieillard ! Avec quelle autorité il avait dû broyer le cœur de Guillaume !… Avec quelle ardeur il avait dû dépenser son dernier souffle de vie pour empêcher un crime préparé de ses mains !… Elle ne s’étonnait plus maintenant de l’obéissance de Catherine et de son fils, elle s’expliquait qu’ils eussent cédé devant une injonctions ! terrible… Le cœur déchiré, elle excusait, elle pardonnait. Mais cet amour, il fallait y renoncer, y renoncer pour jamais ! L’espoir ! cette plante vivace que ne détruit aucune catastrophe, il fallait donc l’arracher de son cœur ! C’était possible…, c’était vrai… La barrière la plus haute qui se pût dresser entre un homme et une femme la séparait de Guillaume ! À moins que Fulgence ne mentît ! Elle n’ignorait pas les vils instincts de cet homme depuis son entretien avec Brigitte.

Et ses efforts pour se dégager de cette fange l’enlisaient davantage. Pierre Briez se fût-il montré crédule si on ne lui eût donné des preuves formelles ? Il n’avait pas douté, il n’avait pas soupçonné une perfidie, il n’avait pas repoussé l’accusation qui se dressait devant ses yeux, l’époux outragé !

— Alors, si j’entends bien, c’est un résumé, une copie de cet interrogatoire…

— Non…, pas un résumé, pas une copie, mais une expédition à sa date, certifiée conforme, revêtue du sceau de l’abbaye.

— Soit, une expédition que vous avez lâchement adressée à un mourant ?

— Il l’a donc reçue ?

— Je l’ignore ; mais son âme était trop haute pour vous accorder créance. On ne souille pas avec du venin l’honneur d’une famille ; il faut appuyer de preuves authentiques des accusations aussi graves. Votre témoignage et vos expéditions n’en constituent pas.

— Des preuves, des preuves ! En est-il de plus authentiques qu’un acte revêtu du sceau de notre vénéré prieur ! Une expédition remontant à plus de vingt ans !… Si les patriotes, que Dieu les confonde, n’avaient saisi et brûlé les archives de l’abbaye, on aurait les procédures originales ! Ah ! ils aimaient bien à piller les trésors, mais ils n’oubliaient pas de détruire les traces de leurs crimes et de leurs vilenies, ces doubles traîtres !

Paule le laissait parler sans lui répondre, sans l’écouter. Elle maîtrisait les frissons qui la secouaient, elle cachait sous un masque stoïque la douleur que lui causait l’horrible blessure de son âme. Montrer une plaie vive à cette hyène à face humaine et à cette brebis méprisable tant elle était lâche ! Elle leur refuserait cette joie, mais il était temps de fuir, sous peine de succomber. — Le lendemain de ses noces, le capitaine Guillaume Briez viendra vous remercier de vos attentions pour son père. J’y joindrai le témoignage de ma reconnaissance… Jusque-là, vivez en paix…, mais hâtez-vous de jouir de ce répit.

— Ta, ta, ta !… Vos noces avec Guillaume Briez… Les cloches ne les ont pas encore sonnées !… Je vous mets au défi de les célébrer ! Au défi ! entendez-vous ?

— J’en ai relevé de plus dangereux.

Elle boucla soigneusement son ceinturon, se couvrit et sortit sans ajouter un mot, les laissant abasourdis de son assurance.

— La voilà bien comme je la supposais, la fille de ta sœur ! s’écria Fulgence dès qu’il eut entendu battre la porte, Messaline !

— Que lui avez-vous dit ! Vous ne m’aviez jamais parlé de cet interrogatoire.

— Et puis ?

— C’est donc vrai ?

— Vas-tu m’injurier comme la nièce ?

— Dieu m’en préserve… Mais le jour où je vous appris qu’on parlait du mariage de Paule avec le fils de Pierre Briez, vous deviez m’avertir, me mettre en garde…

— Pouvais-je croire à une pareille nouvelle ? Il a fallu l’imminence du péché mortel pour me faire sortir de ma réserve. Il m’est si pénible de songer aux tragiques événements qui accompagnèrent la mort de mon père ! Quand ces paysans ont hurlé en me montrant du doigt : « Voilà le fils du dîmeur », ils croient m’avoir insulté. Ah ! qu’ils reviennent pour ne plus repartir nos seigneurs moines ! Et je sacrifierai ma tannerie, et je demanderai au prieur de me nommer dîmeur à mon tour, et j’écraserai dans la poussière et j’enfoncerai plus bas que terre cette vermine audacieuse. En attendant, je me suis vengé !

Ce disant, sa voix aigrelette devenait presque sonore ; sa figure rayonnait de joie : il entrevoyait son paradis.

— Cette Catherine Briez…, murmura Berthe, avec ses dehors de notairesse rigide… Qui l’eût cru !… À qui se fier !… Elle porte des robes de taffetas et je m’habille de laine… On la surnomme la belle et nul ne me remarque… Les triomphes passés appellent l’infortune présente.

Et elle aimait mieux se hausser dans son esprit mesquin et comparer sa vertu morose à l’irréparable faute de sa voisine que d’analyser l’attitude équivoque de Fulgence. Quant au doute terrible, quant à la blessure emportée par la fille de sa sœur, elle ne s’en inquiétait pas davantage, elle n’y pensa bientôt plus. À supporter sans révolte le poids du tanneur, son être moral s’était à ce point discipliné qu’il restait aussi insensible aux douleurs de ses proches qu’indifférent aux humiliations dont on l’abreuvait. Puis, le cher monsieur Onésime la préoccupait. Vraiment cette nièce tombée du ciel comme un météore, sans dire gare, ne respectait rien des choses sacrées de la terre… Fulgence avait bien fait de la remettre à sa place… Prendre pour un vulgaire serviteur cet homme idéal, au cœur si compatissant, cet ascète dont le visage reflétait de cruelles souffrances ! Parler d’exercice et de bataille à cet ange d’onction et de paix… Quel tact de vivandière !

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