CHAPITRE V.
Vêtements et parures ; relations des sexes. — Anecdotes ; ivrognerie ; fiançailles. — Résection ou circoncision des filles.
La forme des vêtements, au Dârfour, est en rapport avec l’extrême chaleur du climat : la température élevée ne permet pas d’en porter d’autres que de légers ; mais ces vêtements diffèrent entre eux et sont très-variés.
Les riches ont des habits blancs ou noirs, d’un tissu très-fin, les pauvres sont vêtus grossièrement. Le sultan, les grands, les rois, portent tous, en forme de chemises, deux vêtements faits d’étoffes fines, importées d’Égypte ou fabriquées au Dârfour. Les vêtements blancs sont d’une blancheur éblouissante ; mais, blancs ou noirs, tous sont d’une propreté parfaite. Sous le rapport du costume, le sultan se distingue, parce qu’il a, de plus que les deux chemises, un cachemire en turban sur la tête ; ce qui n’est permis à qui que ce soit. Outre cela, il s’enveloppe la face avec une mousseline blanche qui fait plusieurs fois le tour de la tête, puis est ramenée sur la bouche et sur le nez, et ensuite sur le front, en telle sorte qu’on n’aperçoit absolument que les yeux[144]. L’orondolo n, le kâmneh, et les enfants mâles de la famille des souverains, se couvrent aussi le visage comme le sultan.
Le sultan se distingue encore de tous par son cimeterre doré, par sa petite giberne sacrée, brodée en or (où sont enfermées ses amulettes), par l’ombrelle et par le rych, ou éventail en plumes, qui l’abrite du soleil quand il est à cheval, par sa selle dorée et ses étriers dorés, enfin par le harnachement de son cheval, harnachement que personne ne doit avoir semblable au sien. Au palais, nul que lui n’a la face enveloppée. Les autres personnages que nous avons indiqués n’ont le droit de s’envelopper la figure en sa présence que lorsqu’ils sont à cheval avec lui. Ils se l’enveloppent encore lorsqu’ils sont dans les provinces qu’ils ont en apanage, ou dans leurs divans particuliers.
Les étoffes ordinaires dont les riches, au Dârfour, se font des vêtements, sont la mousseline et le calicot (anglais) ; les habits de soie sont pour les grandes cérémonies, telles que les jours de fête, le jour du renouvellement des cuirs des timbales.
Le malhaf est une grande pièce d’étoffe que les Fôriens de la classe aisée se jettent à plusieurs tours sur les épaules en manière de baudrier, et qui a la forme et l’apparence des milâyéh d’Egypte[145]. Le malhaf est en mousseline, ou bien en ilâdjéh ou ilâguéh[146], mais toujours avec de longues franges. On s’en drape en sautoir redoublé, c’est-à-dire, sur les deux épaules, comme je viens de l’indiquer, ou bien en cercle tombant de la nuque sur le devant de la poitrine, les bouts rejetés par-derrière le dos. Lorsque quelqu’un, vêtu du malhaf, paraît devant le sultan, il le met aussitôt en ceinture ; c’est une règle de bienséance et de décorum.
Il y a quelques vêtements dont l’étoffe est fabriquée au Dârfour ; tel est le kelkef ; ce sont des pièces d’étoffe de coton, d’un tissu fin, longues de vingt pyk (environ dix aunes) et larges d’un pyk.
Les gens de moyenne condition font usage de certaines étoffes étrangères ; tel est le chauter. Le chauter est à peu près semblable à l’abak bleu[147]. Les pays de l’ouest du Soudan, c’est-à-dire, le Ouadây, le Barnau et le Bâguirmeh, expédient au Dârfour le teiko et le godâny ; ce sont deux étoffes étroites dont le lé n’a pas plus de deux pouces de large, ce qui exige un assez long travail pour les coudre en vêtements. Le teiko et le godâny sont noirs ; mais le godâny a un reflet rouge, semblable au reflet gorge de pigeon noir. J’ai remarqué, chez les personnes qui portent des vêtements de godâny, que, quand elles tirent des crachats de la poitrine, ces crachats sortent noirâtres, ce qui est dû à l’indigo qui, absorbé par les pores cutanés, est conduit jusque dans les poumons et dans les mucosités qui s’y forment.
Les riches, tels que sultan, vizirs, rois, etc., outre leurs deux vêtements, ont encore le caleçon. Pour la tête, ils ont le tarboûch ou calotte rouge. Les autres Fôriens n’ont sur eux qu’un seul habit, un malhaf s’ils sont dans l’aisance, et un caleçon ; ils ont sur la tête une takyéh[148] blanche ou noire, mais le plus grand nombre des Fôriens va nu-tête.
Les femmes portent en ceinture un mizar, sorte de grande serviette qu’elles assujettissent par un nœud, et qu’elles appellent ferdéh. Les jeunes filles se cachent la poitrine avec une petite serviette appelée dourrâah, et qui, pour les filles des riches, est en soie, ou en ilâdjéh, ou en calicot ; parmi les pauvres, elle est en tékaky ou toile de coton. Toutes les filles se ceignent les reins avec un large cordon en fil pour y attacher leur confous. Le confous est une bande d’étoffe, large de quatre pouces et longue d’environ trois pyk. Elles en arrêtent une extrémité par-devant, dans le cordon dont nous venons de parler, et conduisent l’autre extrémité entre les cuisses et la fixent à ce même cordon par-derrière ; ce qui ressemble absolument à la garniture dont usent les femmes des pays plus civilisés à l’époque de leurs menstrues ; seulement les Fôriennes ne mettent pas le confous simplement comme garniture menstruelle : elles le portent en tout temps.
Quand une fille se marie, elle se pare d’un grand izâr, appelé taub dans le pays ; c’est comme un grand drap dont elle s’enveloppe et qui lui tombe de la tête aux pieds. Il varie de nature selon la condition des individus, chez les pauvres et chez les riches. Les femmes de la classe inférieure ont leur taub en tékâky, et ceux de la classe aisée, en chauter, en kelkef, en teiko, en godâny, ou en calicot fin, mais jamais en soie, ni en ilâdjéh.
Les femmes ont pour parure le khozâm, anneau qu’on suspend à l’aile du nez. Chez les riches, il est en or ; chez les gens de moyenne aisance, il est en argent, et chez les pauvres, il est en cuivre. Le khozâm est de deux sortes : c’est un anneau simple ou bien en cercle et finissant par une pointe. Le premier est ouvert pour y adapter un grain de corail rouge (fig. 18, pl. IV). Le second, terminé par une longue pointe, est aussi un anneau, mais, dans plus de la moitié de la longueur, il est fort et épais, et l’autre partie est assez mince pour qu’on puisse y enfiler trois ou quatre grains de corail rouge, séparés entre eux par un grain d’or, ou trois grains dont celui du milieu est en or. Le commencement de cet anneau, du côté épais, porte un renflement quadrilatère. (Voy. fig. 19, pl. IV.)
Les femmes ont aussi de grands pendants d’oreilles en argent, dont chacun pèse parfois un demi-rotl[149] ; pour qu’ils ne fatiguent pas les oreilles, elles les attachent au moyen d’un fil par-dessus la tête. Ces pendants sont de grands anneaux dont une extrémité se termine en pointe, et l’autre en un renflement à quatre faces, comme celui du khozâm (fig. 19, pl. IV). Les femmes qui ne peuvent avoir ni khozâm, ni pendants d’oreilles, bouchent le trou de l’aile du nez avec un petit fragment de corail rouge, ou avec un kharâz oblong, et le trou qu’elles se font aux oreilles, avec de la moelle de roseau de doukhn, ou un petit morceau de bois.
Les colliers sont de diverses espèces. On les compose de kharâz[150], dont voici plusieurs variétés :
Le mansoûs, grains d’ambre jaune, ronds ou aplatis ; différant de nuances et de volume.
Le reych, kharâz allongé, blanc, bariolé circulairement de raies plus blanches que le fond du kharâz, et de raies brunes. Il y en a de plusieurs espèces ; celle qui est la plus recherchée et la plus chère est le soumyt, qu’on apporte de l’Inde et qui est dur comme du marbre. Il est en petits cylindres à raies très-nombreuses.
L’aguyg, grains rouges généralement sphériques, de différentes grosseurs en cornaline ou en agate véritable[151].
Il y a aussi deux espèces de corail : le gass, qui est en cylindres, et le mouderdem, qui est en petites sphères.
Les dem er-raâf[152] sont des kharâz en verre, d’un rouge foncé, de forme cylindrique ou sphérique. On les apporte d’Europe.
Le fâo est un corail artificiel, en grains arrondis, et en cylindres.
Les colliers de kharâz sont la principale parure des Fôriennes. Selon leur richesse ou leur condition, les unes en portent qui sont à un seul rang ; d’autres à double rang, (fig. 20, pl. III), d’autres à trois rangs. Mais ceux des femmes, même les plus riches, n’en ont pas plus de quatre (pl. III, fig. 21). Les kharâz des colliers sont agencés et mêlés avec beaucoup de recherche, de manière à présenter un coup d’œil agréable.
Les Fôriennes portent encore des tamyméh, espèce de petits chapelets- talismans flottants aux côtés de la tête, faits avec de petites graines appelées chouch, d’un rouge de balauste, d’un poli vif et brillant, marquées chacune d’un point noir[153]. Il y a encore le ouadà, petit coquillage allongé, ouvert sur sa longueur, et le foul, c’est-à-dire la fève. Cette fève est de différentes couleurs ; il y en a d’un rouge clair, de jaune-paille, de couleur noire, de couleur de miel. On perce le chouch, le ouadà et le foul pour y passer des fils. On fait avec le chouch seul des tamyméh ou chapelets-amulettes, au bas de chacun desquels on suspend un grelot ou un ouadà. On dispose aussi les ouadà en grappes ; pour cela, on les assemble quatre à quatre (fig. 22, pl. III), et chaque étage est séparé par des kharâz bleus.
Autour des reins et sur la peau, les Fôriennes portent différentes sortes de kharâz. Chez les femmes riches, ces kharâz sont du volume d’une noix, et sont appelés rougâd-el-fâgah (le sommeil du repos) ; chez les femmes de moyenne aisance, c’est le mangour, et chez les femmes pauvres, le harich ou le khaddour. Ces sortes de parures se font en Syrie. Le rougâd-el-fâgah est d’un poli parfait et de couleur verte, ou bleue, ou jaune.
Le michahréh est un kharâz noir piqueté de points blancs ; c’est une variété du mangour, mais il est plus petit, hérissé d’aspérités, et a un aspect assez grossier.
Le harich ressemble au mangour et au michahréh, mais il est en grains du volume de grains de chapelet, raboteux et sillonné de stries.
Le khaddour est allongé, rouge ou blanc.
Les femmes portent au bras un bracelet appelé médraah (brassière), qu’elles placent au-dessus de l’articulation du bras avec l’avant- bras[154]. Ce bracelet, ordinairement, est en kharâz cylindriques, appelés choûr, dont chacun a presque deux pouces de long. Il y en a de blancs et de noirs. On les alterne régulièrement, et après chaque couple on met un grain de corail naturel ou de corail cuit ou artificiel, ou bien un grain de dem-er-raâf, selon la condition de chaque personne.
La parure des Fôriennes compte encore un ornement appelé laddây ; c’est un fil d’argent, épais, demi-circulaire, et dont on a courbé les extrémités en crochet comme un hameçon, pour y fixer un fil fin en cuivre, dans lequel on passe des mansous, du corail et des aguyg. Ce fil de cuivre, ainsi attaché par les deux bouts, représente la corde d’un arc (fig. 23, pl. III). Cette corde se pose transversalement au haut du front, et le fil d’argent est dans les cheveux sur le haut de la tête.
Les bracelets sont en ivoire, ou en corne, ou en cuivre ; ceux en corne sont appelés kym. Les filles des riches portent en même temps des bracelets d’argent et des bracelets d’ivoire. Au bas de la jambe, les Fôriennes ont des khalkhâl ou chevillères, toujours en cuivre. Les femmes pauvres les portent en cuivre rouge, et les riches, en alliage de cuivre et de zinc. Le zinc fait passer la couleur rouge ordinaire du cuivre à une nuance qui se rapproche du jaune d’or.
Les Fôriennes se tissent des espèces de bandeaux avec de petits kharâz de diverses couleurs, dont elles se parent le front : elles se fabriquent de même des bracelets.
Elles emploient comme parfums le sunbul[155] le mahleb[156], le ka’b-et-tyb[157], le bois de sandal, et une autre substance qui ressemble à un petit coquillage oblong, appelé au Dârfour dhoufr[158], et qui est d’un roux brun ; il y a aussi le cheybéh (espèce d’armoise mêlée de souchet) et le myrte. Certains d’entre les grands personnages se parfument avec les peaux qui ont servi d’enveloppe au musc. Il y a encore au Dârfour un arbre très-odorant que les naturels appellent dâyog, dont le fruit est une baie rouge avec une légère nuance jaune. Les femmes pulvérisent les baies desséchées du dâyog et en mêlent la poudre à leurs autres parfums. Cette baie est grosse comme celle de la morelle noire.
Le keuhl dont les Fôriennes se noircissent les yeux est l’athmed[159] pulvérisé ; elles ne le mettent pas dans l’intérieur de l’œil, comme en Egypte ; elles l’étendent seulement à la surface extérieure des paupières supérieure et inférieure, en l’y fixant au moyen d’un corps gras. Elles en colorent aussi les paupières de leurs amants ou fiancés ; c’est pour cela qu’on voit nombre de garçons avec les yeux enduits de keuhl.
Il est d’habitude que l’amant ou le fiancé reçoive de celle qu’il aime quelque objet de sa parure ; il s’en pare à son tour avec une sorte d’orgueil, et ne s’en sépare plus. S’il lui arrive quelque chagrin ou quelque accident, il dit, en forme de consolation : « Je suis le frère (l’amant) d’une telle. » Dans les mêmes circonstances, l’amante ou la fiancée se console par de semblables paroles.
La jalousie est rare chez les Fôriens d’origine. Si un mari, en rentrant chez lui, trouve un homme en tête-à-tête avec sa femme, il n’en prend nul dépit, à moins qu’il ne les surprenne en flagrant délit. S’il trouve quelqu’un avec sa fille ou avec sa sœur, il ne s’en formalise pas non plus, souvent même il s’en réjouit ; il voit en cela l’augure d’un mariage.
Lorsque la gorge d’une jeune Fôrienne commence à s’arrondir, on assigne à cette fille une hutte à part où elle couche seule ; celui qui s’est pris d’amour pour elle vient la voir quand il le veut, et passer la nuit avec elle. Plusieurs filles deviennent ainsi enceintes ; en cela il n’y a ni honte ni déshonneur, même s’il y a eu inceste. Les enfants, garçons ou filles, nés de ces relations sont mis sur le compte d’un oncle maternel. La fille qui en provient est mariée plus tard par cet oncle, qui profite alors du douaire que paye l’époux. Ce douaire, quand la fille est jolie, peut être très-considérable. Il serait impossible d’empêcher ce commerce des hommes et des femmes et de les tenir séparés. Souvent un père de famille ne peut pas, même dans sa propre maison, garder sa fille intacte, fût-il de condition élevée ; et s’il est pauvre, il s’expose à être hué, tourmenté, et parfois même à être tué.
Les riches, les personnages dont la position inspire le plus de respect et de considération, et qui ont à leurs ordres nombre d’esclaves et de serviteurs, ne sont pas plus que les autres exempts des conséquences de cette habitude. Il se trouve toujours quelque amant qui, par stratagème, par exemple, sous un déguisement de femme, pénètre de nuit auprès de leurs filles.
Un des grands du Dârfour avait sept fils et une fille d’une beauté parfaite. Plusieurs prétendants avaient demandé sa main et avaient été refusés. Le temps passait, et la jeune fille avait toujours été respectée. Elle eut recours à la ruse, et elle parvint à introduire chez elle un beau garçon plein de courage et de résolution. Ils demeurèrent ensemble tant qu’il plut à Dieu. Les parents du jeune homme, inquiets de son absence, le cherchèrent partout. Nul ne savait ce qu’il était devenu... Sa maîtresse l’ayant fait boire, l’ivresse lui exalta l’esprit ; il voulut sortir. « Attends jusqu’à la nuit, » lui dit son amie. — « Non, dit-il ; je veux partir à l’instant même ; » et il sort. Le père et ses sept fils étaient alors assis à l’entrée de leur demeure. Dès qu’ils aperçoivent le jeune homme, le père crie au portier : « Ferme la porte. » Et il ordonne en même temps à ses esclaves de s’emparer de l’intrus. On l’assaille, on l’entoure, il se défend avec fureur, nombre de gens sont blessés. Les sept frères accourent en armes et se précipitent sur lui pour le tuer. Il les conjure de se retirer, de se garder de l’approcher, et de le laisser partir. Ils s’élancent sur lui. Il les évite adroitement, les écarte et les frappe..., un d’eux tombe mort à ses pieds. Irrités de ce coup, les autres se ruent sur leur ennemi. Il les tient en échec, frappe à droite et à gauche ; il en tue encore cinq et blesse le septième. Le père, effrayé, s’écrie : « Ouvrez- lui la porte. » Elle s’ouvre, et il s’échappe. Il n’avait pas reçu une seule blessure. — On ne sut jamais qui il était ; car il était déguisé. La jeune fille fut ainsi cause de la mort de ses frères et de la désolation de sa famille.
Ces aventures se renouvellent assez souvent et font couler beaucoup de sang impunément, car celle qui a causé de tels malheurs ne découvre jamais ni le nom du meurtrier, ni sa famille. Quelques questions qu’on lui fasse, jamais elle ne donne d’autre réponse que ces mots : « Je ne le connais pas, je ne sais pas qui il est. » Aucune famille dans laquelle il y a une fille ne peut se croire à l’abri de ces accidents, à moins que la fille ne soit laide ou malade.
Le sultan Abd-el-Rahmân fit tous ses efforts pour détruire ces abus ; il ne put y réussir. Il apostait dans les marchés un certain nombre d’eunuques avec consigne d’empêcher les conversations par lesquelles les femmes et les hommes pouvaient s’entraîner réciproquement à des relations illicites ; mais par mille ruses bizarres on déroutait cette police. Ainsi un individu qui passait près d’une jeune fille qu’il trouvait de son goût, lui disait : « Jeune fille, qu’est-ce que c’est que cela ? ta vilaine tête est comme le vilain sommet de cette souktâyeh (cette hutte). — Quelle souktâyeh ? répliquait la fille avec un ton de colère simulée ; où est cette vilaine souktâyeh qui est comme ma tête ? — Celle-là. » Et la lui montrant du doigt, il la lui faisait connaître. Puis le soir, la jeune fille s’y rendait pour y passer la nuit. Et les espions du sultan étaient mis en défaut.
Abd-el-Rahmân chercha vainement aussi à empêcher l’ivrognerie ; la ruse encore déjoua ses efforts. Un individu entrait-il chez un marchand de vins[160] pour boire, il faisait mine, pour ceux qui l’observaient, de vouloir acheter du pain, et disait au marchand : « tougourou ba in-sa, avez-vous du pain[161] ? » Si le marchand craignait que l’individu ne fût un espion, il l’éconduisait en lui répondant : « aki-ba, il n’y en a pas. » S’il le connaissait pour être étranger à la police, il le faisait entrer chez lui et lui donnait ce qu’il demandait.
Le sultan, sachant que beaucoup de grands personnages étaient adonnés à la boisson, allait jusqu’à faire flairer la bouche de tous ceux qui l’approchaient. Mais ceux-ci, pour faire disparaître l’odeur du vin, mâchaient des feuilles d’un arbuste appelé dans le pays chàlaub[162]. Après qu’ils avaient bu jusqu’à satiété, s’ils mâchaient de ces feuilles, leur bouche perdait entièrement l’odeur de vin.
L’habitude de boire est dans la nature de tous les Fôriens ; elle est comme incarnée dans leur sang. Elle a pris chez eux force de besoin irrésistible, bien qu’elle soit réprouvée par la religion.
Lorsqu’un homme pauvre est près de se marier et que personne de sa famille, parmi ceux qui sont le plus à l’aise, ne lui donne de quoi suffire aux dépenses de ses noces, il va, le jour du mariage, là où paissent les troupeaux de ses parents les plus proches, et il coupe les jarrets à autant de bêtes qu’il lui en faut pour son festin, à un ou deux taureaux ou bien à un chameau, lorsqu’il n’y a que de ces derniers animaux. S’il n’y a pas de gros bétail, il égorge un certain nombre de moutons, selon son besoin. Quand le propriétaire lui cherche querelle et le repousse, le marié l’attaque, l’accable de coups et va parfois jusqu’à le tuer. Le propriétaire qui s’est refusé à laisser prendre les animaux blessés fait comparaître le marié devant le câdy, et le fait condamner à payer le dégât ; celui-ci le rembourse peu à peu, et à mesure qu’il en a le moyen.
Chez les Fôriens, quand on a circoncis un enfant mâle, les plus jeunes garçons de l’endroit, ainsi que les parents, les amis et connaissances, se rassemblent chez lui du troisième au septième jour après la cérémonie ; ils s’arment de safrouk[163], et vont courir et se répandre dans le pays et dans les villages circonvoisins. Toutes les poules qu’ils y rencontrent, ils les tuent, ou les prennent en vie s’ils le peuvent. Ils amassent ainsi une énorme quantité de volailles. Nul ne s’avise alors de s’opposer à eux ; quiconque les veut arrêter est battu. Il profitent du bénéfice de la loi, qui n’applique pas de punitions aux individus très-jeunes.
On circoncit aussi les jeunes filles. Cependant, cette habitude n’est pas générale, et le mode d’exécution diffère. Ainsi, les Fôriens d’origine ne circoncisent jamais leurs filles. Chez d’autres, et cela surtout parmi les grands, on ne pratique qu’une légère résection des nymphes et du clitoris, comme en Egypte. Mais les autres font une résection longue et assez profonde, et enlèvent assez de chairs pour que la vulve se close entièrement par la cicatrisation. Immédiatement après l’opération, pour conserver libre l’issue de l’urine, on assujettit dans le méat urinaire une canule en fer-blanc.
Quand les filles qui ont été ainsi circoncises se marient, l’époux ne peut arriver à l’accomplissement de l’acte matrimonial, qu’on ne lui ait ouvert préliminairement le passage avec le rasoir. Il y a des femmes commises exprès pour cette opération : au moment de l’accouchement, elles appliquent encore le rasoir, si elles le jugent nécessaire.
Le dernier genre de circoncision est surtout en usage parmi les pauvres. Comme leurs filles sont presque continuellement en relation avec les hommes et passent les nuits avec eux, on veut, par l’occlusion de la vulve, empêcher qu’elles puissent être déflorées dans leurs accointances illégitimes. Toutefois, il arrive encore que plusieurs d’entre elles deviennent enceintes, et même sans que la barrière résultant d’une telle opération ait disparu.
Au moment de l’opération, les hommes se tiennent hors du lieu où est la patiente ; les femmes seules sont auprès d’elle. Si la jeune fille profère une seule plainte, un seul cri durant la résection, on l’accable d’injures et on l’abandonne à elle-même ; si elle souffre sans rien dire, tous ses parents, selon leur degré d’aisance et de parenté, lui envoient des cadeaux. L’un donne une ou plusieurs vaches, l’autre une esclave, l’autre une ou plusieurs brebis ; et ainsi elle se trouve posséder une certaine richesse. Ensuite, si son père et sa mère sont dans l’aisance, les présents qu’ils lui font sont encore plus abondants que ceux de tous ses parents ensemble.
Lors de la circoncision des filles, on célèbre des réjouissances toujours accompagnées de repas.
Généralement on fixe à une haute valeur les douaires[164] exigés pour le mariage d’une fille. Si la fille est jolie, ses parents, fussent-ils même des plus pauvres, ne la marient pas à moins d’un douaire qui est parfois de vingt vaches, avec un esclave mâle et une esclave femelle ; mais le père et la mère gardent tout cela pour eux, et ne concluent explicitement et légalement les fiançailles qu’au prix, par exemple, d’une génisse. Aussi les Fôriens aiment beaucoup mieux avoir des filles que des garçons. « Les filles, disent-ils, remplissent l’étable, et les garçons la ruinent. »
La jeune fille, une fois mariée, reste encore un ou deux ans à la maison paternelle, mais avec son mari ; ce n’est qu’avec beaucoup de difficultés qu’il parvient à l’emmener chez lui. Il est vrai que, pendant tout cet intervalle, les dépenses domestiques sont faites par le père de la femme : tout ce que le mari apporte à la maison est considéré comme cadeau.
Lorsqu’un individu est fiancé à une fille, s’il fréquentait précédemment le père et la mère de sa future, et si celle-ci fréquentait aussi le père et la mère du prétendant, les relations des deux familles sont interrompues du jour même de la demande en mariage ; ils se deviennent tous absolument étrangers. Alors, si le fiancé aperçoit de loin le père ou la mère de sa future, il prend un autre chemin que celui où il les voit : le père et la mère en font de même à son égard. La fille évite également la rencontre du père et de la mère de son futur époux. Durant tout le temps qui s’écoule jusqu’à l’époque du mariage, lorsque le fiancé va chez sa future (il la voit dans la chambre qu’elle a pour demeure spéciale), il fait saluer de sa part sa belle-mère, ou par la jeune fille, ou par la sœur de la jeune fille, ou par un esclave de la maison, etc. Sa politesse lui est rendue de la même manière, car il est de règle qu’ils ne se parlent jamais directement et ne se voient jamais face à face. Ils restent sur ce pied de cérémonie jusqu’à l’entière consommation du mariage ; mais sept jours après qu’il est accompli, le mari va embrasser sur la tête son beau-père et sa belle-mère, et alors il est admis en famille avec eux. Il en est de même pour la femme.
Chacun des époux considère ses parents nouveaux comme ses propres parents ; le mari honore son beau-père du nom de « mon père, » sa belle- mère du nom de « ma mère, » sa belle-sœur du nom de « ma sœur, » etc. L’épouse en fait de même. Ces habitudes sont des devoirs absolus pour les époux.
[Décoration]
[Note 144 : Cet usage existe dans le Bornou.]
[Note 145 : Le milâyéh usité en Égypte est une sorte de grand voile en toile, parfois en soie, généralement bleu, à petits carrés, avec bordure fabriquée dans l’étoffe même. Ce vêtement est particulier aux femmes de médiocre condition, qui s’en enveloppent en le laissant descendre de la tête, par-dessus les épaules et les bras, jusqu’aux talons. Il est maintenu, de chaque côté, par les mains, et arrêté sur la tête par une ou deux épingles.]
[Note 146 : Étoffe de Syrie, d’un tissu assez fort, en soie et coton, avec de petits dessins en soie comme brochés.]
[Note 147 : Sorte de grande couverture à large bande rouge au bord.]
[Note 148 : Petit bonnet en toile qu’on met, en Égypte, sous le tarboûch ; au Dârfour, il n’est pas toujours en toile.]
[Note 149 : Environ six onces.]
[Note 150 : Toutes les parures qu’on va décrire sont désignées dans le manuscrit original par le mot arabe kharâz.]
[Note 151 : Au Dârfour, on prononce aguyg au lieu de akyk, qui signifie agate.]
[Note 152 : Dem er-raâf, c’est-à-dire sang, gouttes de sang qui tombent du nez. Les Fôriens qui ne savent pas d’arabe prononcent denguérâf.]
[Note 153 : Elles sont fournies par un arbuste dont la hauteur égale la taille de l’homme, et dont les feuilles sont comme celles du myrte. C’est probablement l’abrus precatorius.]
[Note 154 : Les gens du pays prononcent moudraah.]
[Note 155 : Le sunbul (spica celtica) est une espèce de lavande qu’on vend en fragments mélangés de petits groupes de racines, réunis par une terre noire qui renferme une foule de points légers d’aspect métallique. Les Carthaginois en faisaient jadis un commerce considérable dans l’intérieur de l’Afrique, où déjà, de leur temps, il était très- recherché comme parfum. Il en est de même encore aujourd’hui : c’est une branche lucrative de commerce à exploiter pour tout le Soudan, surtout pour le Soudan oriental.
P.]
[Note 156 : Prunus mahleb.]
[Note 157 : Les Djellâb et les Fôriens l’appellent êrk-oum abyad, racine-mère blanche, parce qu’il est de couleur blanchâtre roux. Au Caire, on l’appelle êrk-bénefsig, racine d’une violette, à cause de son odeur de violette. C’est un iris.
P.]
[Note 158 : Le dhoufr (ongle) est appelé au Caire dhoufr el-afryt, ongle du diable, parce qu’il a la forme d’un ongle arraché et long, un peu obliqué sur lui-même, avec une empreinte comme celle qui resterait à un ongle humain séparé du doigt et desséché.
P.]
[Note 159 : Sulfure d’antimoine natif.]
[Note 160 : Voy. note G.]
[Note 161 : Tougourou, pain ; ba, vous ; in, chez ; sa, est une particule interrogative.]
[Note 162 : Végétal de la famille des convolvulacées, et demi-ligneux.]
[Note 163 : Nous avons déjà parlé des safrouk en racontant les guerres du sultan El-Yatym contre le khalife, à son retour du Kordofâl. C’est une tige de bois en forme de T.]
[Note 164 : On appelle ici douaire ce que le futur époux consent à donner afin d’obtenir la main de celle qu’il demande pour femme.]