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CHAPITRE IV.

Des assemblées publiques et particulières. — Disposition des lieux d’assemblée. — Le Fâcher ; Tendelty. — Demeure ou palais du sultan. — Demeures des Fôriens. — Division des habitants de Tendelty ; deux quartiers seulement ; cette division se conserve partout où va le sultan.

La demeure du sultan est dans l’intérieur du fâcher, c’est-à-dire, du lieu, ville ou bourg, qu’il s’est choisi pour sa résidence ordinaire, et les maisons ou huttes des habitants l’entourent jusqu’à plus ou moins de distance.

Cette demeure a deux portes extérieures : la plus grande est appelée ouarrédayé, porte des hommes ; l’autre est appelée ouarrébaya, porte du harem, porte des femmes (ouarré, porte). Chacune d’elles conduit à une cour où est le divan destiné aux medjlis (assemblées). Le divan du ouarrédayé est le plus spacieux ; c’est le grand divan. Le sultan n’y siége que dans les jours de représentation solennelle et pour les affaires de quelque importance. La construction de ce divan diffère de celle des habitations : celles-ci, comme nous le verrons, sont faites de tiges de doukhn, ou de roseaux de marhabeib. Chacun des deux divans ou lieux des assemblées est un grand ligdâbeh ou rakoubeh[137]. Voici de quelle manière on les construit.

On se procure d’abord de longues pièces de bois brut, mais de surface aussi unie que possible, et terminées par une enfourchure (pl. IV, fig. 11). On creuse en terre des trous profonds et on plante ces bois de manière à ce que tous les sommets soient à égale distance du sol. Ces bois, disposés en lignes multiples et parallèles, forment un carré long régulier (pl. IV, fig. 12) ; ils sont fichés en terre et assujettis debout, toutes les enfourchures étant dirigées dans le même sens ; ce sont les points d’appui des baldaya ou longues solives par-dessus lesquelles on place des matârig. Les matârig sont des faisceaux composés de quatre ou cinq branches d’arbre d’inégale longueur, maintenues solidement ensemble par des liens d’écorce, et liées à d’autres branches d’une manière continue jusqu’à ce que chaque faisceau ait la même longueur que celle qu’on doit donner au ligdâbeh. Quand on a préparé une quantité suffisante de ces fascines, on les réunit en forme de claie, à vides carrés, et on la pose sur les solives. Ensuite on recouvre le tout avec des faisceaux de bouss ou tiges de doukhn, qu’on fixe sur les fascines au moyen de liens d’écorce d’arbre. Par là, le ligdâbeh se trouve garni d’une sorte de toiture plus solide que celle des demeures ordinaires des Fôriens.

Le ligdâbeh du ouarrédayé est le plus spacieux (il a environ 50 pieds de long), et sa hauteur est telle qu’un homme assis sur un chameau peut passer dessous sans que sa tête heurte à la toiture. Autrefois ce ligdâbeh était moins élevé ; il n’avait qu’une hauteur suffisante pour permettre à un homme à cheval de passer par-dessous.

Or, un jour, deux Arabes vinrent se présenter au sultan lors d’une grande assemblée. Tous les deux étaient des plus habiles à monter à chameau. Toutefois chacun prétendait être supérieur à l’autre. Une vive contestation s’engagea entre eux à ce sujet, et ils convinrent, pour décider la question, de faire une course à chameau[138] sous le ligdâbeh même. Un dédit fut proposé et accepté de suite. Le sultan et la foule des assistants sortirent donc du rakoubeh pour voir quelle allait être l’issue de cette joûte singulière.

Les deux champions montent sur leurs chameaux et parlent au grand galop... Ils arrivent tout près du ligdâbeh. L’un d’eux s’élance d’un bond sur la toiture, laisse ainsi son chameau franchir d’un pas rapide la longueur du ligdâbeh, en atteint l’extrémité par-dessus, au moment même où son chameau sort de dessous, se jette à cheval sur lui et continue sa course tranquillement. L’autre, en approchant du ligdâbeh, se penche, se suspend à deux mains aux flancs de son chameau et se tient ainsi jusqu’à ce qu’il soit hors du hangar.

Le résultat était merveilleux de la part des deux rivaux. Le sultan rendit justice à leur adresse, la foule vanta leur habileté et les porta aux nues. Toutefois, nombre d’assistants furent d’avis partagés ; les uns donnaient gain de cause à celui qui, s’élançant de son chameau, avait couru sur le ligdâbeh ; les autres, à celui qui s’était tenu suspendu au ventre de son chameau. Le sultan jugea en faveur du second ; mais cette aventure fit élever, depuis, la couverture du rakoubeh au degré où elle est aujourd’hui.

Quand il y a séance au ouarrédayé, le sultan est assis, au milieu même de ce divan, sur une élévation (pl. III, fig. 13)[139], au centre d’une sorte d’estrade large et carrée. A droite, est la place des ulémas, à gauche, celle de quelques chérifs et fakyh et des grands de l’Etat. En face du sultan est un grand espace libre.

Lorsqu’il y a divan général et solennel, soit pour la réception d’ambassades, soit dans les jours de fête et de cérémonies publiques, on décore l’estrade en la tapissant de pièces de soie d’un tissu épais, chamarrées d’or, et d’autres étoffes également marquetées d’or ; et on met sur l’assise supérieure une sorte de tabouret en ébène, recouvert d’un coussin de soie, sur lequel s’assied le sultan, qui alors prend un air imposant et majestueux. A ses côtés se placent les ulémas, les fakyh, les chérifs, et devant lui se tiennent debout deux émyn ou vizirs. Tout en face, et assez près de son siége, est le chef des interprètes, suivi de six autres interprètes placés en ligne, à une certaine distance l’un de l’autre, mais de manière que chacun puisse entendre facilement et distinctement les paroles que lui transmet celui qui est le plus voisin de lui. Les kôrkoa, avec leurs chalumeaux ou flûtes, sont debout derrière le sultan, ainsi que celui qui est chargé du dingâr.

Les esclaves du prince, les geôliers, les exécuteurs des sentences et condamnations, sont derrière le public. Chacun a une place fixée selon son grade et son rang ; ainsi le chef des mauguéh est près du premier interprète ; les autres mauguéh sont à droite et à gauche des assistants, ou derrière eux, si les côtés sont occupés par la foule.

Telle est la disposition générale des assemblées au grand divan, dont nous avons parlé précédemment ; mais celles qui se tiennent au ouarrébaya ont moins d’appareil et ressemblent presque à des conseils privés et secrets ; d’ailleurs, le ligdâbeh est ici moins spacieux. Il n’y a alors qu’un interprète devant le sultan, et un, deux, ou au plus trois mauguéh. Souvent ces assemblées ont lieu pendant la nuit, et alors le sultan est assis ; quand elles ont lieu de jour, le sultan y reste à cheval parfois durant toute la séance, c’est-à-dire pendant une et même deux heures. Il a, pour cela, des chevaux dressés et habitués à garder une immobilité parfaite.

Au divan du ouarrébaya, le siége du sultan est assez élevé pour dominer les gens de sa suite ; mais il n’y a, pour tout décor, qu’un simple tapis sur lequel sa majesté s’accroupit, et un coussin sur lequel elle s’appuie.

Du reste, dans toute espèce d’assemblée, comme nous l’avons déjà remarqué ailleurs, la formule du salut adressé au sultan consiste à prononcer ces mots : « Do n ra do n a. » Si sa majesté crache, on essuie aussitôt le sol à l’endroit où il a craché ; s’il tousse, comme pour prendre la parole, tout le monde fait entendre un claquement de langue semblable à celui par lequel un cavalier excite sa monture.

Au Ouadây, le cérémonial et la forme des assemblées diffèrent de tout ce que nous venons de dire. Là, on dérobe autant que possible le sultan aux regards du public ; en cela, on est d’une extrême attention, aussi aperçoit-on difficilement la face du prince. Les rois eux-mêmes, ou gouverneurs, ne sont pas admis en sa présence, comme au Dârfour. Selon les Ouadâyens, cette absence de communications directes de la part du sultan inspire pour la majesté souveraine plus de respect et de crainte, donne à sa parole plus de puissance et de force. Toutefois, pour prévenir et réprimer sévèrement les actes d’injustice et de vexation, le sultan du Ouadây a des jours d’assises particuliers et périodiques ; ce sont le lundi et le jeudi : le but en cela est de maintenir l’autorité de l’État par une continuelle application des lois.

Là, on rappelle à ses devoirs le prévaricateur ; on frappe l’homme inique ; on satisfait aux droits de toutes les victimes de l’injustice ou de la méchanceté ; mais tout est disposé de manière que, dans les débats, nul ne voit le sultan ; comme nous le dirons dans la suite de ce voyage[140], la construction de la demeure du sultan ouadâyen diffère essentiellement de celle du sultan fôrien. Au Dârfour, on bâtit en briques crues, ou en terre, bien plus rarement qu’au Ouadây.

Le lieu des séances du sultan ouadâyen est une maisonnette peu élevée où il siége le lundi et le jeudi, avec quelques affidés seulement ; personne du dehors ne l’aperçoit. Le public est instruit de son arrivée au divan par le moyen d’un drapeau que l’on fait paraître au devant et en haut de la maisonnette, et par le moyen d’un baradyéh, sorte de daraboukkah ou tambourin, dont le son se fait entendre de très-loin. Au moment où les kabartou (officiers de justice et exécuteurs des coupables) ont ouï le premier coup de baradyéh, ils se mettent à sonner de leurs longues trompes et à battre du tikdjel, pour avertir la foule et surtout ceux qui ont quelque affaire, ou en litige, ou en conseil, et qui attendent le jour des assises. Alors tout le public présent sur la grande place du Fâcher s’assied par terre.

Les kamkolak, ou conseillers, assistent à ces assemblées, comme juges auditeurs dans les procès et les contestations. Les principaux personnages et les hauts fonctionnaires y assistent aussi quand le sultan juge à propos de les appeler. Il en est de même des khachm-el- kélâm (bouche du langage), c’est-à-dire des interprètes des aguyd ou gouverneurs généraux des provinces (ceux qui sont dans leurs départements respectifs ont toujours au Fâcher leurs représentants) ; des rois, ou chefs des diverses administrations, quel que soit leur rang ou leur importance ; le câdy. Les chérifs et les ulémas y sont assis à part, à l’ombre d’un séyâl[141].

Lorsque le drapeau a paru, et que le baradyeh a donné son signal, un khachm-el-kélâm entre dans le divan de la justice par un escalier intérieur et caché, et paraît à une sorte de balcon d’où il peut entendre les paroles du sultan pour les transmettre au public. En même temps les soldats se rangent en lignes ; le câdy, les ulémas, les chérifs, les marchands prennent aussitôt leurs places respectives ; ensuite s’avancent ceux qui ont quelque affaire à soumettre au sultan ; mais ils n’ont la parole que lorsque le khachm-el-kélâm a dit : « Le sultan vous salue, gens du Fâcher ; le sultan te salue, câdy ; le sultan vous salue, ulémas et chérifs, » et ainsi de suite ; sortes de politesses qu’aux assemblées du vendredi le prince ne manque jamais de faire.

Mais revenons au Dârfour, et disons quelques mots de Tendelty, le Fâcher actuel, de la demeure du sultan, et des habitations des Fôriens.

Tendelty est aujourd’hui la capitale du Dârfour. Le prince qui choisit le premier cet endroit pour la résidence impériale, et qui en fixa les limites, fut le sultan Abd-el-Rahmân el-Yatym ; c’était en 1206 de l’hégire (1791, ère des chrétiens)[142].

Tendelty est sur un emplacement sablonneux, ou, comme disent les Fôriens, sur un gauz, ou plaine de sable. La ville est traversée dans sa largeur par un torrent qui est un bras du grand torrent de la longue vallée de Kou. Les pluies de l’automne (correspondant à notre été) comblent et remplissent de leurs eaux le lit de ce torrent, qui alors devient tellement profond et large, qu’on ne peut le passer qu’à une distance assez grande de la ville, du côté de l’est. A l’approche de la fin de l’hiver, ou au commencement de l’été (et cette dernière saison correspond à notre printemps), lorsque l’eau du bras du torrent est desséchée, et a laissé le sable à découvert, on creuse dans le lit de ce torrent un grand nombre de puits dont l’eau fournit ensuite aux besoins des habitants du Fâcher ou de Tendelty. Le sultan, aussi, fait usage de cette eau ; mais comme il craint que quelque malintentionné ne jette parfois dans les puits quelque sortilége, il prend son eau, par intervalles irréguliers, tantôt à ces puits, tantôt à Djédyd-el-Sayl, qui n’est éloigné de la ville, vers l’est, que d’environ une parasange.

Les habitations des Fôriens sont généralement des huttes construites avec des tiges de doukhn ; elles ont ordinairement une enceinte extérieure en forme de haie, faite de branches d’arbres épineux : cette enceinte, plus ou moins distante des huttes, est appelée zarybeh. Une seconde enceinte, assez rapprochée des huttes, est appelée saryf, et est en tiges de doukhn, comme les huttes elles-mêmes. Les personnes aisées ont plusieurs huttes ; mais le plus souvent un seul saryf les entoure. La hutte particulière du maître a en outre un saryf spécial. Du reste, à la couleur blanche et propre des huttes et des saryf, on reconnaît l’état d’aisance des propriétaires ; c’est ordinairement là la mesure apparente de leur fortune ou de leur position. Les zarybeh ont souvent d’autres zarybeh secondaires dans leur intérieur, pour y mettre les troupeaux pendant la nuit : l’entrée de ces zarybeh de second ordre se ferme simplement avec des branches d’arbres qu’on y jette.

Les huttes sont rondes et présentent à peu près la figure de tentes, à sommet plus ou moins rond et allongé. Le saryf correspond au tuzluk, ou toile extérieure accessoire, qu’on fixe autour d’une tente pour arrêter le vent et la poussière.

Les huttes fôriennes varient de forme et de construction, bien que toutes soient arrondies ; celles des pauvres gens sont en tiges de doukhn, et n’ont parfois qu’un saryf grossier sans zarybeh, et vice versâ. Le but de ces enceintes, surtout dans les campagnes, est de se garantir des bêtes sauvages durant la nuit. Les huttes des grands, des émyn, des rois, sont construites avec le marhabeib[143].

Les huttes ont différents noms, savoir : les souktâyeh, les toukoulty et les kournouk.

La souktâyeh (voyez pl. III, fig. 14) a la forme d’une tente arrondie, mais à sommet très-élevé et très-pointu, surmonté d’un bâton traversant trois ou quatre œufs d’autruche ; ces œufs sont séparés par une sorte de jolie boule en terre cuite, rouge, très-bien vernissée, et qui est, ou le ventre d’une espèce de cruche appelée doulla n, ou le ventre d’une sorte d’aiguière (ibriq). Ces boules sont généralement fabriquées à Kyry, village près de Guerly, situé au bas des monts Marrah.

La toukoulty est une hutte à voûte hémisphérique, soutenue par deux dourzoyéh, ou piliers en bois. (Voyez pl. III, fig. 15.)

La kournouk est de même forme que la toukoulty, mais elle est soutenue par quatre dourzoyéh.

Les souktâyeh, les toukoulty et les kournouk de la demeure du sultan ont à leur sommet, comme celles des autres Fôriens, le bâton orné d’œufs d’autruche ; mais, de plus, elles ont, pour signe distinctif, leur toiture conique revêtue extérieurement de bandes d’étoffes rouges et blanches, placées horizontalement.

La partie inférieure des souktâyeh ou autres huttes du sultan, de l’yâkoury, des concubines, et en général de tous les grands personnages, est bâtie en terre, et tout le haut, c’est-à-dire le cône ou toit, est en roseaux de marhabeib. Ces roseaux sont le signe de la richesse ou de l’aisance des individus ; car le marhabeib est rare, il faut aller le chercher très-loin dans l’intérieur du Dârfour. Le mur inférieur circulaire des huttes est appelé dourdour ; son diamètre, même chez les grands, ne dépasse guère celui d’une tente ordinaire.

Tous les habitants du Fâcher, c’est-à-dire de la ville, forment deux divisions ou quartiers, le quartier du côté du ouarrédayé, et le quartier du ouarrébaya, conformément à leur position par rapport au palais du sultan ; car cette demeure a elle-même ces deux divisions, entre lesquelles est le saryf spécial du prince. Les habitants du ouarrédayé, ou porte des hommes, sont ceux qui habitent le côté de la ville correspondant à cette partie de la demeure du sultan. Par les habitants du ouarrébaya, on entend ceux qui habitent le côté correspondant à cette partie du zarybeh impérial. (Voyez pl. III, fig. 16.)

Du reste, ce zarybeh est établi sur une légère hauteur, et arrive jusqu’à quelques pas (une quarantaine de pas seulement) de la branche du torrent de Kou, qui est au sud de l’enceinte. Cette enceinte s’étend de là, dans une longueur considérable, à plus de trois cents pas du côté du nord. Sa largeur est à peu près le tiers de sa longueur. La porte des hommes est celle qui s’ouvre sur la grande place située devant le zarybeh, et appelée proprement Fâcher. La place a, à peu près, la forme d’un demi-cercle allongé, dont le diamètre est la largeur du zarybeh.

Le zarybeh du sultan est une haie très-épaisse faite en branches épineuses de kitir et de hachâb ; il se compose de trois rangs de ces branchages, et les deux espaces qui séparent ces trois rangs sont occupés par des troncs d’arbres auxquels on a laissé quelques gros rameaux écourtés. Ces troncs sont fichés profondément en terre, et embrassés derrière et devant par les branchages épineux. Cet assemblage forme une palissade régulière d’une hauteur qui dépasse d’assez haut la taille d’un homme ; ces troncs d’arbres s’élèvent encore au delà de la muraille d’épines. Chaque année on répare les parties du zarybeh qui paraissent endommagées. Du zarybeh aux souktâyeh du sultan, et aux autres les plus voisines, il y a un espace libre d’environ une quarantaine de pas. La demeure du sultan n’est pas située exactement au centre de Tendelty ; elle est vers le nord-ouest. La ville, dans sa plus grande longueur, c’est-à-dire du nord au sud, a une étendue d’environ une heure de marche ; elle est plus large du côté du ouarrébaya, et plus longue du côté du ouarrédayé.

La partie ouarrédayé de l’enceinte ou palais du sultan, à partir du dehors, a quatre portes dont chacune est gardée par des portiers qui se relayent pour la garde à tour de rôle.

Ces portes ne sont point construites en planches réunies et assemblées ; ce sont simplement de longs rondins de bois liés entre eux avec de l’écorce fraîche, maintenus ainsi en manière de claires-voies ou grillages en bois grossier (voy. pl. III, fig. 17). Chaque porte est munie d’une chaîne de fer qui la fixe au montant de l’embrasure où elle est posée. Ce montant consiste en un faisceau de plusieurs branches solides et brutes, entre deux desquelles on passe la chaîne qui tient la porte. Pour arrêter la chaîne, on pose un cadenas dans deux de ses anneaux.

En entrant par la porte extérieure ou première porte du ouarrédayé, on débouche dans une sorte de grande cour au fond de laquelle se trouve, à gauche, le grand ligdâbeh de ouarrédayé (ou ouarrédai) ; c’est le grand divan du sultan (voy. pl. III, fig. 16), dont nous avons décrit précédemment la construction. A droite de cette même cour, est l’écurie des chevaux du sultan ; c’est un ligdâbeh au devant duquel sont les huttes des korayât ou palefreniers. Le ligdâbeh des chevaux est très- long et étroit.

A droite et à gauche de la porte de la cour, sont les huttes des portiers, des esclaves, des falganâouy ou huissiers-commissaires du sultan.

Au delà du long ligdâbeh, à l’extrémité la plus éloignée, sont les huttes des cuivres ou timbales, et tout auprès et sur le devant, sont quelques huttes occupées par les gens affectés au soin et à la garde de ces cuivres.

Après la deuxième porte à droite, est le soûm-in-dogolah ou la demeure des jeunes enfants élevés pour être appliqués, par la suite, au service des affaires importantes de l’État. Avant la troisième porte se trouvent les demeures des kôrkoa, officiers servant pour les affaires ordinaires du prince, pour son cortége, etc. Au delà, et avant la quatrième porte, sont les huttes des eunuques. Chacune de ces trois dernières portes est pratiquée dans un saryf, et chaque saryf est séparé de l’autre par un espace assez étendu.

Après la seconde porte, à gauche en entrant, est un ligdâbeh où le sultan reçoit ses officiers et les grands de l’État. Au delà de la troisième porte, se trouve encore un autre ligdâbeh, mais plus petit, où le sultan ne reçoit que ses officiers les plus intimes, ceux qui forment son conseil particulier. Enfin, la quatrième porte conduit dans un vaste espace dont la partie éloignée est occupée par les femmes et les concubines du sultan. C’est là aussi qu’est la demeure particulière du souverain, composée de deux souktâyeh dans un seul saryf circulaire.

Du côté du sud, la première porte est dite ouarrébaya ou porte du côté des femmes. Elle communique à un espace plus long que large, borné à gauche par un ligdâbeh qui est à peu près le tiers du grand ligdâbeh- ouarrédai. A droite de la porte, on aperçoit, par-dessus un saryf qui s’étend jusqu’à la seconde porte, des huttes nombreuses de falganâouy et d’esclaves portiers. Après la deuxième porte à gauche, est le petit ligdâbeh el-sarh (ligdâbeh des soirées ou veillées), où le sultan passe ses soirées avec ses amis intimes et ceux qu’il invite à venir auprès de lui.

A gauche de ce ligdâbeh, est la troisième porte ou porte du harem, placée presque à l’angle du saryf. Là, comme à toutes les autres portes, sont des esclaves gardiens. Cette dernière porte conduit directement au harem ; celui-ci consiste en une quantité considérable de huttes où logent les concubines ; chacune a sa hutte particulière pour elle et pour les esclaves destinées à son service. Au delà est la demeure de l’yâkoury, et à droite est celle du sultan. Celle de l’yâkoury renferme dans son saryf sept ou huit souktâyeh, habitées par l’yâkoury elle-même et par les femmes qui lui sont attachées. Celle du sultan, comme je l’ai dit, se compose de deux souktâyeh très-hautes, encloses dans un saryf séparé et qui a deux portes. Devant le saryf du sultan, sont deux bâtisses en terre, appelées dengâyeh et qui sont les garde-meubles, ou mieux, les magasins du sultan. Ces deux bâtisses sont en terre, pour éviter que, si par hasard le feu prenait dans les souktâyeh, l’incendie gagnât les parures, habits, argent et objets précieux enfermés dans les dengâyeh. Enfin, à gauche, est un très-long ligdâbeh, sous lequel des femmes esclaves sont occupées, tous les jours, à moudre le doukhn et le blé entre deux pierres. Ces femmes, dont les huttes sont devant leur ligdâbeh, sont appelées marâhyk (marhâkah au singulier), c’est-à- dire, meunières.

Tous les habitants de Tendelty restent et doivent rester invariablement dans la partie de la ville où ils se sont établis, c’est-à-dire, ceux du quartier ouarrédai, dans le ouarrédai, et ceux du quartier ouarrébaya, dans le ouarrébaya, et cela de père en fils. De plus, celui qui a été élevé à un emploi établit sa hutte à l’endroit, ou tout près de l’endroit assigné pour demeure à quiconque gère cet emploi. Jamais celui dont la place est au quartier ouarrédayé ne va se fixer au ouarrébaya, et vice versâ.

La règle qui détermine le lieu de la demeure de chaque fonctionnaire n’est pas seulement obligatoire et observée pendant le séjour à la ville ; elle l’est aussi en voyage, en expédition de guerre. Ainsi, lorsque le sultan se met en route avec ses troupes, une fois que sa tente est dressée, toute l’armée dispose les siennes par rapport à celle du sultan, et conformément à la place relative qu’occupe chaque chef de corps au Fâcher ; de telle sorte qu’il n’y a réellement de différence, entre la disposition du camp et celle de la ville, que par l’ampleur et la distance des demeures de chacun, et par la surface qu’elles couvrent. De cette manière, chaque individu sait toujours où est la place des personnes qu’il cherche ou qu’il connaît ; car, encore une fois, le camp représente parfaitement la ville. Aussi, quand le sultan arrive de nuit, par exemple, au lieu qu’il a désigné à l’avance pour la halte, il sait, sans qu’on le lui dise, où est plantée sa tente, et il s’y rend directement. Il en est de même pour tous les émyn, les vizirs, etc. ; tous connaissent où doit être leur place, puisque partout elle est invariable.

Il résulte de cet arrangement que si le sultan fait appeler quelqu’un pendant la nuit, l’envoyé n’a pas à chercher ; il va droit à la demeure ou à la tente de celui qu’il doit amener. De même, lorsque, par exemple, un vizir ou un roi a besoin d’un individu, l’envoyé qui va le querir n’a pas à se fatiguer ; car tous connaissent la demeure et la place de tous, vu que celles-ci sont toujours et partout dans la même position relative.

Cette singulière habitude d’ordre est remarquable comme moyen d’administration.

[Décoration]

[Note 137 : Les noms de ligdâbeh et rakoubeh signifient hangar, ou mieux, une halle ouverte de tous côtés, comme nos grandes halles : tel est, en effet, tout ligdâbeh. Si cette halle a une enceinte, par exemple, en tiges de doukhn, elle ne porte plus le nom de ligdâbeh ou de rakoubeh, mais celui de karabâbeh.

(Note du cheykh El-Tounsy.)]

[Note 138 : Il s’agit probablement de l’espèce appelée heguin ou hedjin, dromadaire.]

[Note 139 : C’est simplement une assise isolée, bâtie en terre, d’environ un pied et demi de hauteur, et couronnée d’une crête ou bord saillant, d’une palme de haut. L’élévation centrale est également de forme carrée, de même hauteur que l’assise inférieure, et bordée comme elle d’une saillie. Toutefois, la partie de cette saillie qui fait face au public est échancrée au milieu, pour laisser plus facilement passer le sultan quand il va s’y asseoir. Cette espèce de siége impérial est donc formée de deux assises. Le dessus est couvert d’une couche assez épaisse de sable fin et très-blanc, qu’on va chercher dans certaines localités du Dârfour ; ailleurs, le sable est d’une nuance gris-fauve.]

[Note 140 : Le voyage au Ouadây.]

[Note 141 : Le séyâl est une espèce d’acacia, de moyenne hauteur, à écorce verte assez foncée. Lorsque le cheykh était au Ouadây, il y avait sur la place du Fâcher de ces arbres plantés depuis quelques années pour ombrager ceux qui avaient des affaires à suivre au tribunal, et d’autres pour abriter les kamkolak. Il vit là trois ou quatre séyâl, extrêmement vieux, à l’ombre desquels vient s’asseoir le sultan, surtout le vendredi (le dimanche des musulmans), et les jours de revue des troupes. Le prince reste la figure presque entièrement couverte, et est entouré d’assez de serviteurs, d’esclaves et de courtisans, pour ne pas être facilement aperçu.

(Note écrite d’après les renseignements du cheykh.)]

[Note 142 : Cependant, Browne, en 1793, plaçait la capitale à Cobbé (Kôbeih). Voyez Travels in Africa, etc., by W. G. Browne. Lond. 1799, pag. 194 et suivantes, ainsi que la carte.

J.—D.]

[Note 143 : Voy. le chapitre des plantes du Dârfour.]

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