CHAPITRE VI.
Cérémonies du mariage ; noces, festins, chants, sept espèces de danse. — Présentation du marié à la mariée. — Jours qui suivent les noces ; moyens de fournir aux repas des derniers jours de fête. — Époque à laquelle il est d’usage d’accomplir le mariage. — Lieu où il doit s’accomplir. — La femme ne mange jamais en présence d’un homme, même de son mari. — La femme reste chez ses parents jusqu’à ce qu’elle ait deux ou trois enfants. — Formes de respect de la femme pour son mari. — Repas de nuit pour entretenir la vigueur maritale. — Circoncision. — Les Fôriens appellent les femmes à tout ce qu’ils font. — Espèces de ZIKR.
CELUI qui est unique dans son être, ses attributs et ses œuvres, CELUI qui n’a besoin ni d’union conjugale ni de progéniture, qui ne fut le père de nul, et dont nul ne prit naissance, imposa la nécessité du lien sexuel et de la procréation à l’homme, créature faible, et n’ayant d’autre appui, d’autre secours que le Dieu éternellement vivant, immuable, et dont l’œil ne connaît ni le repos ni le sommeil. Dieu unique, seul, un, arbitre souverain de l’humanité, il n’a jamais eu de compagne ni de fils, jamais de rival dans son empire, jamais de semblable ni d’égal dans son essence.
Il créa de limon Adam le père des hommes, et (qui peut en douter ?) il forma Ève, la première femme, de la plus courte des côtes d’Adam.
Et comme la pensée du Créateur, en produisant l’homme, était de le placer sur la terre comme son représentant, et de lui en faire peupler la vaste étendue par sa postérité, il établit dans le cœur du premier couple les désirs et le besoin de l’union des sexes, pour la multiplication de l’espèce humaine, conformément à sa volonté divine.
En effet, lorsque Adam s’éveilla du sommeil léger[165] pendant lequel Ève fut formée, et qu’il vit cette créature nouvelle si richement parée de grâce et de beauté, son cœur s’émut, et il admira. « Qui es-tu, lui dit-il, créature chérie ? — Je suis Ève. Dieu vient de me créer pour toi ; tel est l’arrêt de sa volonté suprême, porté de toute éternité, — Eh bien ! viens à moi. — Non, c’est à toi de t’approcher de moi. » Adam s’avance vers elle, et de là l’habitude que l’homme aille trouver la femme. Quand Adam fut assis près d’Eve, et qu’il l’eut touchée de sa main, une émotion voluptueuse et naturelle se glissa dans tous ses sens ; il allait jouir de tous les charmes de sa compagne, et satisfaire ses désirs selon la loi qui gouverne les êtres animés, lorsque Ève lui dit : « Arrête, Adam ; Ève ne t’est légitimement donnée comme épouse qu’à la condition d’un douaire et d’un accord consenti entre elle et toi. »
Alors Dieu, dans son vieux langage, prononça la formule du mariage, et dit : « Il n’y a de sublime que ma grandeur, d’imposant que ma majesté, et toutes les créatures me révèrent et m’adorent. Je vous prends à témoin, vous, mes anges, et vous, les habitants de mes cieux, que j’unis par le mariage cette merveille de ma création, Ève, au premier homme mon image sur la terre, mais sous l’obligation d’un douaire, et ce douaire est qu’il prononce ces mots : « Dieu est grand, il n’y a de Dieu que Dieu. » Ainsi furent établies et consacrées la forme et les conditions du mariage pour la postérité d’Adam.
Mais, par la suite des temps, et lorsque les diversités des nations et des langages furent constituées et répandues sur la terre, lorsque les différences des peuples furent marquées dans le monde, et que les variétés des coutumes et des mœurs humaines se furent nuancées dans les nombreuses régions d’ici-bas, chaque pays se fit, pour l’accomplissement du mariage, des habitudes particulières qui devinrent un héritage des pères aux enfants, bien que la loi originelle qui consacre l’union et ordonne le douaire, soit, en principe, la même pour tous.
Les Fôriens, à cet égard, ont aussi leurs habitudes spéciales.
Au Dârfour, les enfants, filles et garçons, sont généralement mêlés ensemble. Dès le jeune âge, ils sont occupés à la garde des troupeaux ; par là ils ont une vie commune et des rapports mutuels constants. Nombre de garçons et de filles commencent dès cette époque leur intimité, et se lient d’une amitié que le temps ne saurait user ni rompre ; bientôt l’amour s’éveille, puis viennent les soucis de l’amour et la jalousie ; alors l’amant, égoïste dans sa passion, ne veut plus que celle qu’il convoite écoute les paroles d’autres hommes que lui. L’amant envoie quelqu’un des siens au père ou à la mère de celle qu’il aime, pour demander le mariage. Une fois que les promesses sont faites, et que les vœux du prétendant sont accueillis, il rassemble plusieurs individus pour fixer le contrat d’union. En présence de témoins, on décide et légitime la conclusion des fiançailles ; on établit alors toutes les conditions du mariage, et on convient du douaire. Le père et la mère de la fille, ou l’oncle soit maternel, soit paternel, qui ensuite s’approprient ce douaire, s’efforcent de le faire porter à la plus haute valeur possible ; car, comme nous l’avons déjà dit, une très-mince partie en est laissée à la mariée.
Lorsque les fiançailles sont ratifiées, on laisse pour un autre temps plus ou moins éloigné la célébration du mariage, et jusque-là tout ce qui a été consenti semble en quelque sorte oublié. Enfin les familles des fiancés se rassemblent, se consultent, et prennent jour pour l’union définitive des époux. Si les deux familles sont dans l’aisance, et jouissent d’un certain degré de considération, elles se disposent, quelques jours à l’avance, aux fêtes nuptiales. On égorge des animaux, on prépare des boissons, et on envoie, par messages expédiés dans les différents pays, les invitations adressées à ceux qu’on veut réunir pour les noces. A l’époque indiquée, les boissons, c’est-à-dire le mizr, le oum-bulbul, sorte de vin rouge[166], les viandes de bœuf, de mouton, de chèvre, tout est disposé ; l’on n’attend plus que les convives.
Plusieurs musiciennes sont chargées d’animer la gaieté de la fête et de présider aux amusements ; chacune d’elles a sous le bras gauche trois tambourins, deux petits et un plus grand, semblables au daraboukkah d’Egypte (fig. 6, pl. III) ; elles les tiennent disposés en triangle, le plus grand appuyé sous l’aisselle, et les deux petits placés horizontalement l’un par rapport à l’autre et au-dessous du premier. Ces femmes battent en cadence les trois tambourins, dont l’ensemble porte le nom de dalloukah. Chaque fois qu’elles voient arriver une nouvelle troupe d’invités, elles vont au-devant d’eux en battant du dalloukah et chantant quelque chanson à leur éloge. Telle est la suivante :
Hei bany hei banân
Oua banyna hhissa l-banân.
Yâ hezzâzyn el-ganâ[167]
A-reyt[168] mâ yédjy-koum fanâ ;
Ayn al-haçoud bi-l-amà.
Yâ hezzazyn el-hhirâb
A-reyt mâ yédjy-koum kharâb ;
Ayn al-haçoud fy l-tourâb.
Après chaque deux vers, parmi les six derniers, elles répètent les deux premiers vers qui composent une ritournelle dont les mots, d’ailleurs, ne représentent aucun sens[169]. Quant aux six derniers vers, formés entièrement de mots arabes, en voici la traduction :
« Vous qui brandissez les hampes de vos lances,
« Puisse la mort ne pas vous atteindre (de longtemps) !
« Que l’œil qui vous porterait envie devienne aveugle.
« Vous qui brandissez le fer de vos lances,
« Puisse le malheur ne pas vous atteindre ;
« Que l’œil de celui qui vous porterait envie soit (traîné) dans la poussière. »
Etant allé une fois à une noce, je vis venir à moi une des femmes à dalloukah, en me chantant les vers suivants :
El-chérif gây min el-mécyd[170]
El-kitâb fy iyd
Oua-s-seyf fy iyd
Oua min gabal[171] yéguyb
El-Birguyd àbyd.
« Le chérif vient de la mosquée,
« Un livre dans une main,
« Un sabre à l’autre main ;
« Depuis longtemps il enlève
« Les Birguid pour s’en faire des esclaves[172]. »
Ceux qui donnent la fête des noces viennent au-devant des invités arrivant pêle-mêle, hommes et femmes ensemble ; puis ils les font asseoir groupe par groupe. A mesure que quelques-uns de ces groupes sont placés, on leur apporte à manger et à boire ; le service varie selon l’importance des invités qui composent chaque groupe. Ainsi, on sert aux uns des espèces de bouillies, du mizr, des viandes cuites à l’eau, des viandes rôties ; aux autres, des gâteaux, le vin rouge appelé oum-bulbul (mère-rossignol). Aux fakih, on donne des bouillies, des viandes, du dinzâyé, sorte de boisson connue au Kaire sous le nom de soubié.
Lorsque les invités ont mangé, ils restent assis à l’ombre jusqu’à ce que la chaleur du jour diminue et que les ombres s’allongent ; alors les filles, dans leur plus grande parure, quittent la compagnie des femmes ; les garçons, dans l’accoutrement le plus recherché qu’il leur est possible, vont à leur rencontre, et on se dispose à la danse.
Les filles se rangent en lignes sur différents points, et en face de chaque ligne se forme une ligne de jeunes garçons. Viennent alors les femmes qui, au bruit cadencé des tambourins, entonnent leurs chansons. Soudain toutes les lignes des filles se mettent en danse ; elles s’avancent d’un pas lent et mesuré, en exécutant des mouvements variés d’épaules, et en se ramassant sur elles-mêmes par de bizarres contorsions et inflexions du corps. Elles arrivent ainsi jusque contre le rang des jeunes garçons, de manière que chacune d’elles se trouve en face d’un jeune homme, nez à nez avec lui ; alors toutes ensemble, balançant et tournoyant la tête, font voltiger, chacune sur la figure de son danseur, les boucles de leurs cheveux, qui, à l’avance, ont été soigneusement parfumés et oints de graisses odorantes.
Les danseurs, animés par ces sortes d’agacements, brandissent alors leurs lances en les élevant plusieurs fois presque horizontalement au- dessus des danseuses. Celles-ci ensuite se retournent pour regagner, toujours en dansant, leur place première ; mais aussitôt chaque jeune homme, s’avançant du même mouvement de danse, suit ainsi sa belle jusqu’à l’endroit d’où la ligne féminine est partie d’abord ; ils s’y arrêtent, et les jeunes filles vont en reculant, et sans interrompre leur danse, reprendre la ligne où étaient primitivement les danseurs. Toutes les places ont ainsi été échangées mutuellement.
S’il y a hors des lignes quelque jeune homme qu’une fille désire voir partager la danse et avoir pour vis-à-vis, cette fille sort de son rang, se dirige en dansant jusque vers l’heureux élu, et, arrivée vers lui, elle lui verse, en tournoyant et balançant la tête, sa chevelure sur le visage. A cette invitation amoureuse, le jeune homme pousse quelques exclamations de joie, brandit sa lance en l’air, et suit sa danseuse. S’il ne se rendait pas à cet appel, il serait regardé comme incivil, et blâmé par tous les autres ; de plus, cette manifestation de la part de la jeune fille impose au jeune homme l’obligation d’un repas de fête.
Une fois que les deux lignes se sont substituées l’une à l’autre, elles s’avancent face à face, toujours en dansant, chaque danseur étant vis-à- vis d’une danseuse. Les deux lignes se rapprochent et se rencontrent au milieu de l’espace qui les séparait ; chaque danseuse, de nouveau, par une sorte de tournoiement de tête, fait jouer sa chevelure sur la poitrine et sur le visage de celui qui se trouve devant elle ; et, à ce mouvement, le danseur, encore une fois, élève et brandit sa lance au- dessus de la tête de sa danseuse, se met à rakraker, c’est-à-dire à pousser de grands cris de joie. Ces cris sont d’autant plus animés, que tous, hommes et femmes, sont échauffés par un commencement d’ivresse. Ces danses se continuent, dans la forme que nous venons de décrire, jusqu’à la nuit ; alors toute la foule se retire, et chaque troupe se rend à l’endroit où elle doit passer la nuit : là, on apporte de nouveau à boire et à manger.
Outre l’espèce de danse dont nous venons de parler, et qu’on appelle la dalloukah, les Fôriens ont encore la gyl, la lenguy, la chekkendéry, la bendalah et la touzy, qui est la danse des esclaves ; mais la danse particulière des Fôriens d’origine, et qui est spéciale, principalement aux habitants des monts Marrah, est la te n di n a.
Quelques-unes de ces danses sont en quelque sorte affectées à certaines classes d’individus, même dans les noces. Les filles des familles distinguées dansent surtout la dalloukah avec les jeunes gens du même rang qu’elles ; celles de condition moyenne dansent la gyl, et celles de la classe inférieure, la lenguy.
Dans la gyl, hommes et femmes dansent sur place, en face les uns des autres, c’est-à-dire exécutent des contorsions et mouvements d’épaules, tout en frappant la terre avec le pied droit, à intervalles cadencés et mesurés. Auprès des spectateurs, et autour des danseurs, sont des chanteuses qui dirigent et animent ceux-ci par leurs chants.
Dans la lenguy, les filles et les garçons, guidés par le chant des femmes, exécutent certains mouvements et certaines contorsions de corps, tout en frappant la terre alternativement avec les deux pieds, tous ensemble du pied droit, et tous ensemble du pied gauche. De plus, les danseurs seuls font entendre, à des intervalles assez rapprochés, des sons de voix gutturaux et sourds, mais uniformes et toujours les mêmes. Ces sons ressemblent au gémissement fort que certains ouvriers poussent, comme pour exprimer l’effort qu’ils font, par exemple, en frappant un grand coup de hache.
Pour la chekkendéry, lorsque les danseuses et les danseurs sont réunis et prêts, chaque jeune homme prend une fille devant soi et la saisit à deux mains par la taille. Chaque danseuse aussi prend un jeune homme devant soi, en lui plaçant les mains sur les hanches. Tous, alors dos à face, tenant et tenus de la même manière, penchés en avant à peu près à tiers de flexion, forment une chaîne non interrompue disposée en couronne. Ils marchent ainsi l’un devant l’autre, mais à très-petits pas, et par là, la couronne pivote sur place. Tous frappent doucement du pied par terre, et alors les chevillères que les danseuses ont aux jambes produisent un cliquetis cadencé. Cette danse tranquille s’exécute avec l’accompagnement des chanteuses placées près du cercle.
La bendalah est une danse ou plutôt un jeu des esclaves. Ils s’y préparent en s’attachant au pied droit, en forme de chevillères, trois ou quatre fruits ou cocos d’un arbre appelé déleib ; ces fruits sont généralement ronds comme des boulets de canon. On les perce d’un trou qui les traverse de part en part, et on y passe une ficelle. Chaque homme doit avoir au pied ses cocos. La troupe se dispose en cercle, un rang de femmes derrière un rang d’hommes ; ainsi placés en double cercle, ils font entendre des cris entrecoupés, demi-sourds et uniformes, ressemblant à une sorte de gémissement. Bientôt deux individus sortent l’un d’un côté du cercle, l’autre du côté opposé, et viennent se rencontrer au milieu. Là, ils se livrent tous deux à une espèce de lutte, dans laquelle ils déploient leur vigueur et leur légèreté, à la manière des faiseurs de tours de force. L’un porte à l’autre des crocs-en-jambe avec le pied où sont attachés les cocos, et cherche à faire tomber son adversaire. Pendant cette lutte, la troupe qui fait face au centre du cercle, tout en répondant par refrains aux chants des chanteuses placées en dehors, fait de légers mouvements qui ne sont que des frémissements du corps.
La touzy se rapproche de la chekkendéry. Un esclave anime la troupe en battant sur un gros tambourin ou daraboukkah, au milieu du cercle. Chaque danseur a les mains posées sur les hanches d’une danseuse, et réciproquement ; mais tous restent le corps droit au lieu de s’incliner comme dans la chekkendéry. Ils marchent ainsi en rond très-doucement et en marquant le pas. Les femmes frappent une jambe contre l’autre, et font cliqueter ainsi leurs chevillères. La marche à petits pas, qui constitue proprement cette danse, se règle et se cadence sur les battements réguliers du tambourin et sur la voix des chanteuses.
La te n di n a est une danse et un amusement des Birguid et des Fôriens d’origine. C’est véritablement une touzy, à la seule différence que, dans la touzy, les danseurs et danseuses ne font que des mouvements très-légers, tandis que, dans la te n di n a, les mouvements, contorsions et balancements du corps sont violents.
Du reste, il est impossible de décrire par la parole tous ces mouvements de corps dans les diverses danses : la vue seule peut en saisir les détails et le vrai caractère ; car il est des choses que l’œil embrasse en entier au premier aperçu, et que les mots sont impuissants à représenter.
Chaque espèce de danse est accompagnée de chants particuliers ; tels ceux-ci, qui appartiennent à la gyl :
You banei hei you banein
El-leyl bôbei yâ l-moutgâl
Ana râs-y indar
El-leyl bôbei yâ l-moutgâl
Ana râs-y indâr.
(La première ligne n’a aucun sens, et n’est qu’une introduction)[173]. Voici le sens des autres :
« La nuit se passe, ô mon Moutgâl ;
« Moi, la tête me tourne.
« La nuit s’en va, ô mon Moutgâl ;
« Oui, la tête me tourne[174]. »
Le chant est coupé en reprises par les chanteuses : ainsi, une d’elles, après avoir entonné et chanté seule la première ligne, continue jusqu’à la fin de la seconde et s’arrête, et les autres chanteuses psalmodient en chœur : « Ana râs-y indar, moi, la tête me tourne. »
Autre chant de la gyl :
El-leyl bôbei
Dârfoûr djéféh
Ana râs-y naouei.
« La nuit se passe (et s’en va) ;
« Le Dârfour est plein de douleurs ;
« (Viens), ma tête a besoin (de dormir)[175]. »
Autre chant :
Forei el-hâniyéh
Sebbebtou el-djâniyéh
Oua yâ foreiâ el-sandal
Fy bouayt-na gâm randal.
« O branche qui te penches sur nous,
« Tu vas être la cause de notre malheur.
« O ! les rameaux du sandal (parfumé)
« Ont grandi et s’inclinent sur nous[176]. »
Maintenant voici un chant de la lenguy :
Yâ ìyâl
Djybou el-mâl
Néhydh Delde n oued Binayyéh
Sabbou déryz el-khayl fy Kériô
Néhyd Delde n oued Binayyéh.
« Jeunes garçons,
« Allez chercher des richesses (pour le douaire des fiancées),
« Avec les guerriers de Delde n, le fils de Binayyéh.
« Ils ont arrêté le premier élan et le fracas de leurs chevaux à Kério ;
« (Courez) à l’expédition de Delde n, fils de Binayyéh[177]. »
Parmi les chants particuliers à la te n di n a, est celui-ci :
Bacy Tâhérin dogolâ
By labâ oua doouein abâ
Kitâb moushaf-la n halfein fyâ
Treymodo Kobey raylâ
Târ n a modo sagal djoâ djéby.
« Enfants de Bâcy-Tâher,
« Vous-mêmes et votre père,
« Vous aviez juré par le Saint-Livre (de ne pas vous trahir les uns les autres) ;
« (Et cependant) vous avez violé (vos serments) ; et (jusqu’à) Kobeih
« Vous avez porté le pied de la trahison ; car vous avez franchi ses murs[178]. »
Reprenons la suite de la fête. Après le repas du soir, on promène la mariée au son du dalloukah, et on lui fait faire le tour du village ou du hameau ; on la mène ensuite à la demeure où doit se consommer le mariage. A trois ou quatre heures après nuit close, ou plus tard encore, les jeunes gens se rassemblent, prennent avec eux le nouvel époux, et, au bruit des chansons et des rakrakah (cris de joie), ils le conduisent près de la maison où est la mariée. Tous restent dehors avec lui ; la jeune fille reste avec ses compagnes. Alors le marié nomme un de ses meilleurs amis, vizir de la noce, dont lui-même est le sultan. La mariée aussi se choisit une vizire, sous le nom de meyrem. Les jeunes gens, assis alors à terre avec le marié, demandent que la meyrem vienne leur parler. Elle refuse pendant au moins une heure ou deux. Quand elle paraît, le vizir s’approche d’elle, lui fait ses politesses, et la prie, d’un ton aimable et d’un air flatteur, de laisser l’épouse se présenter à eux. « Qui êtes-vous ? dit alors la meyrem ; d’où venez-vous ? quelle est cette mariée que vous demandez ? — Nous sommes des étrangers, répond le vizir ; nous arrivons de pays éloignés, et nous serions charmés que la reine nous honorât et nous réjouît de sa vue. — La reine est occupée, dit la meyrem, elle a affaire ; elle ne peut pas venir. C’est moi qu’elle charge de traiter les voyageurs et les étrangers ; que voulez-vous d’elle ? que vous faut- il ? — Nous savons tous, dit le vizir, que tu es remplie de bontés et de grâces, que tu es une femme parfaite ; mais nous avons deux mots à dire à la reine, et nous ne pouvons les dire à d’autre qu’à elle-même. — Très-bien ! répond la meyrem ; mais que donnerez-vous à la reine ?... et que me donnerez-vous, à moi, si elle paraît ici ? car elle a l’habitude de ne se montrer à ceux qui veulent lui parler, qu’à la condition de quelque présent. — Tout ce que nous possédons, notre vie même, tout ce qu’elle désirera, nous le lui donnons. »
Cette conversation se prolonge sur le même ton jusqu’à ce que la meyrem et la reine se rendent à la demande des jeunes convives ; et la mariée, cachée derrière un rideau tout près de là, entend tout sans articuler un mot ; le marié garde également le silence : tout l’entretien est entre le vizir et la meyrem. Lorsque celle-ci a consenti à faire voir la reine, elle lève le rideau, l’épouse paraît, et le vizir dit aussitôt : « La reine est pour le roi, et nous, qu’aurons-nous ? » La meyrem appelle alors les compagnes de la nouvelle mariée : « Mes amies, leur dit-elle, je désire de vous que, cette nuit, vous traitiez comme il faut ces hôtes de notre reine. — Volontiers, répondent-elles, nous sommes prêtes. » Et la meyrem, qui connaît chaque fille et l’amant de chacune d’elles, les fait approcher, et les conduit, l’une après l’autre, à leurs amants : elle ne laisse que celles qui n’ont pas encore fait de choix amoureux.
Les couples, ainsi appareillés, passent la nuit ensemble dans la demeure même des époux, si l’étendue de l’emplacement le permet, le marié et la mariée ensemble, et le vizir avec la meyrem. Les couples se placent sur un ou deux rangs, selon la disposition du local. Si ce local est trop restreint, on n’y laisse, avec les époux, que les couples qu’il peut contenir ; les autres se retirent, et chaque jeune homme s’en va passer la nuit chez celle qu’il aime, ou bien il l’emmène chez quelque ami ou connaissance, mais jamais dans sa demeure à lui-même. La jeune fille n’accepterait cet asile pour aucun motif, car alors elle pourrait être aperçue par les parents de son amant ; cela repose sur les habitudes suivantes.
Il est de règle, ainsi que nous l’avons dit, que lorsqu’un individu est amoureux d’une jeune fille, et que la mère de celle-ci a consenti à l’accepter pour gendre, il ait soin d’éviter la rencontre de sa future belle-mère, qui, à son tour, doit aussi éviter de se trouver face à face avec son futur gendre. Si donc elle le voit venir de son côté, et qu’étant trop près de lui elle ne puisse pas ou ne veuille pas s’éloigner assez vite, elle s’accroupit à terre, ramène un pan de ses vêtements sur sa tête, se voile la figure, et reste ainsi cachée jusqu’à ce que l’amant de sa fille soit passé.
Le jeune homme l’a-t-il, au contraire, aperçue et reconnue le premier, il retourne à la hâte sur ses pas ; s’il est trop près d’elle, il s’arrête subitement, tourne le dos, fait face à un mur ou à un arbre, et demeure ainsi immobile jusqu’à ce que la belle-mère soit passée ; mais ensuite il envoie quelqu’un la saluer de sa part, s’il n’est pas seul ; la belle-mère en fait autant lorsque c’est elle qui a attendu que l’amant de sa fille se fût éloigné, mais cela seulement lorsqu’il est seul, et qu’elle a elle-même quelqu’un avec elle.
Cette sorte de coutume est une loi de bienséance et de pudeur, et aussi de considération mutuelle[179].
Après le mariage, comme nous l’avons déjà dit, les membres des deux familles sont, pour les deux époux, comme des parents directs de l’un et de l’autre. Chacun d’eux regarde son beau-père et sa belle-mère comme son propre père et sa propre mère, et s’efforce même de leur témoigner encore plus d’égards et de prévenances qu’à ses propres parents. Ils en agissent de même envers les frères et sœurs, et ont pour eux la plus grande bienveillance.
Avant le mariage, lorsque la jeune fille aperçoit le père ou la mère de son futur époux, elle s’éloigne en toute hâte et prend une autre route que la leur ; ensuite elle envoie quelqu’un les saluer de sa part. Dans le cas où le père ou la mère du jeune homme ont les premiers aperçu la jeune fille, ils envoient la saluer. Jamais non plus la future épouse ne doit se trouver face à face avec les parents de son futur mari. En un mot, toutes les règles de conduite que nous indiquons sont les mêmes pour les deux partis, avant et après le mariage.
C’est en raison des mêmes usages que jamais une jeune fille ne consent à aller passer la nuit chez son prétendu ; lors même que la demeure des nouveaux mariés ne pourrait, à cause de la foule des conviés, lui donner asile ; n’eût-elle pas d’autre refuge que la demeure de son amant, elle refuse toujours d’y aller avec lui. En pareil cas, ils s’en vont en pleine campagne, en plein air, à moins toutefois que la jeune fille ne soit du lieu même où se fait la noce ; car alors elle a toujours pour demeure, dans la maison de ses parents, sa hutte particulière et isolée, où, comme nous l’avons dit ailleurs, on la laisse dormir seule, et où, par conséquent, ni son père ni sa mère ne pourront apercevoir son amant. C’est là qu’elle passe la nuit ; le jeune homme la quitte dès l’aube du jour, lorsque toute la famille dort encore, et personne ne le voit sortir.
Le lendemain des noces, tous ceux qui ont couché ensemble dans le même endroit se séparent. Chaque fille va chez ses parents, répare sa toilette, se lave la figure, les pieds, les mains et tout le corps ; ensuite elle se parfume, se teint le bord des paupières avec le keuhl, et remet en ordre toute sa parure. La mariée en fait de même, et sa mère l’aide et la conseille dans ses nouveaux apprêts.
Les hommes se retirent aussi chez eux, ou bien, s’ils sont d’un pays éloigné, ils vont chez des personnes de leur connaissance pour la deuxième journée, les femmes également ; celles des pays éloignés vont chez leurs amies : tous se disposent à une seconde fête. Chaque fille ou femme du dehors apporte d’ailleurs avec elle, en venant à une noce, tout ce dont elle peut avoir besoin, du keuhl, des odeurs, et des objets de parure et de toilette.
Ces soins occupent le temps de la matinée ; puis la meyrem se rend à la demeure de la mariée, mais avant que l’époux y soit rentré, c’est-à-dire avant qu’il ait fini de s’apprêter pour reprendre la fête. La meyrem, alors, aidée de quelques compagnes, se hâte de nettoyer partout, d’étaler les nattes, de tout mettre en ordre.
Quand l’époux arrive, il trouve toutes les dispositions terminées ; il s’assied avec son vizir, et dès que la foule des jeunes garçons s’est réunie auprès d’eux, ceux qui donnent la fête décident s’ils prolongeront jusqu’à sept jours la noce et les danses, ou s’ils abrégeront les réjouissances. Si on convient de discontinuer, les invités attendent encore jusqu’après le dîner, et ensuite tous les étrangers se mettent en route, chacun de son côté.
Si on décide de prolonger la noce pendant sept jours, tout le monde reste ; alors, et comme signe de cette prolongation, on recommence à tuer des animaux, à préparer les viandes, les vins, et tous les autres accessoires de la fête. Dans ce cas, une grande partie des viandes est fournie par les invités qui sont venus des pays et villages du dehors, et qui ont amené avec eux, les uns une ou deux vaches, les autres un ou deux taureaux, ou des moutons, etc., dans l’intention de les faire servir au régal des convives. Les parents ou proches des mariés, qui viennent aussi du dehors, conduisent également avec eux des taureaux, des bœufs, des vaches.
Les sept jours se passent en jeux, divertissements et amusements de toute espèce ; on boit, on mange, on cause, on plaisante chaque journée jusqu’à l’asr, c’est-à-dire jusqu’à trois ou quatre heures après midi.
Alors les dalloukah se remettent en train, les danses recommencent et se continuent toute la soirée. On sert ensuite un second repas, on boit, on se réjouit ; toute la troupe est rassemblée encore à la demeure des époux, et les causeries, les rires se succèdent jusqu’au milieu de la nuit. Puis chaque jeune homme se retire avec sa belle, et va dormir avec elle là où ils ont dormi la nuit précédente. Durant la semaine, cette vie se renouvelle chaque jour.
Dans cet intervalle, et surtout les deux ou trois derniers jours, assez souvent les viandes manquent lorsque les convives sont en grand nombre ; alors le père ou un frère de la mariée, ou tout autre de ses parents, se rend aux plus voisins pâturages, et parmi les premiers troupeaux qui lui tombent sous la main, il coupe les jarrets à une vache, à un bœuf, à un ou deux taureaux, ou à des moutons ; il revient, envoie des bouchers égorger les animaux qui ne sont qu’abattus, et ces bouchers rapportent les viandes pour le repas.
Toutefois, le maître du bétail qui a été ainsi décimé ne se laisse pas piller impunément ; ou bien il exige sur le champ le prix des animaux qu’on lui a tués et on les lui paie ; ou bien il s’abstient pour le moment de toute réclamation, et attend qu’il ait, lui ou quelqu’un des siens, une noce à célébrer. Alors, à son tour, il va à la recherche du bétail de celui qui l’a dépouillé, et, pièce pour pièce, il coupe les jarrets à autant de bœufs ou de moutons qu’on lui en a tué.
D’après ces singulières formes d’appropriation, lorsque l’on sait qu’il y a une noce, dans un village, par exemple, tous ceux qui ont quelque bétail aux pâturages voisins le font éloigner à une assez grande distance du lieu pour qu’il ne serve pas à défrayer les repas de mariage ; car, d’habitude, on ne va guère marauder que dans les troupeaux qui paissent dans les environs les plus rapprochés.
Durant les sept jours de fête, la nouvelle mariée est considérée par tous les convives comme reine ; ses compagnes et ses amies lui composent une sorte de cour, et passent avec elle la plus grande partie du temps en amusements et en jeux. Le marié se conduit de même avec les jeunes garçons.
Ce n’est que sept jours après la ratification du mariage que l’époux, ordinairement, accomplit l’acte matrimonial, bien que déjà il ait passé sept nuits auprès de sa femme, et qu’il l’ait eue alors à sa discrétion. Cette abstinence est une sorte d’hommage de respect rendu à la femme et aux parents de la femme. Selon le principe reconnu et avoué, l’abstinence de la première nuit est en l’honneur du père de la mariée ; celle de la seconde, en l’honneur de la mère ; celle de la troisième, en l’honneur du frère ou de la sœur, etc. Le mari qui, trop pressé de jouir de ses droits, fronde cette règle de bienséance avant le septième jour, s’expose aux reproches, aux sarcasmes, à la qualification injurieuse d’homme impatient. Du reste, sous aucun prétexte, un mari ne doit déflorer sa femme qu’après la troisième nuit.
Une bizarrerie singulière dans les relations domestiques, dans les usages d’intérieur de famille, c’est qu’une femme ne doit jamais manger quoi que ce soit en présence de son mari, ni même en présence de tout autre homme. Pendant qu’elle est à manger, si son mari rentre tout à coup chez lui, elle se lève subitement et disparaît. Cette habitude est dans les convenances les plus rigoureuses, et la femme qui une fois seulement y manquerait, s’attirerait les injures et le blâme de tous.
Pendant mon séjour au Dârfour, je demandai à des Fôriens ce que signifiait cette coutume, et l’importance qu’ils y attachaient. « La femme, leur dis-je, a honte de manger en présence de son mari, et elle couche avec lui, et elle le reçoit ! et elle accepte ses embrassements, et elle se laisse voir toute entière à lui ! — Tout cela est très- naturel et très-simple, me dit-on ; mais manger devant son mari ! ouvrir la bouche et y mettre de la nourriture ! ah ! c’est le comble de la honte ! »
Le nouvel époux ne consomme jamais l’acte matrimonial que dans la demeure du père et de la mère de sa femme ; de plus, il ne peut l’emmener et la fixer chez lui avant qu’elle ait eu deux ou trois enfants. S’il exprime l’intention de lui faire auparavant quitter la demeure paternelle, la femme s’y refuse, et elle peut même prendre de la proposition de son mari un motif de divorce.
Dans les premiers temps de son mariage, la femme ne parle jamais de son mari en le nommant par son nom ; elle le désigne seulement par il, et lorsqu’on lui demande quel est cet il, elle répond : « lui. » Elle conserve cette manière de le désigner jusqu’à ce qu’elle ait un enfant ; alors, en parlant de son mari, elle dit : « Le père d’un tel ou d’une telle, » c’est-à-dire qu’elle adjoint au mot général père, le nom particulier de l’enfant.
L’époux n’est chargé des dépenses nécessaires aux besoins de sa femme qu’après une année de mariage. Durant cet espace de temps, tout ce qu’il apporte à la maison est considéré comme don fait à la famille.
A tous les repas, les meilleurs mets lui sont toujours servis ; autant que possible, on s’évertue à lui préparer des aliments choisis, tels que pigeons, poules, viandes diverses, même lorsque, pour toute la famille, on ne prépare que les nourritures les plus communes.
Bien plus, pendant tout le temps qu’il demeure avec les parents de sa femme, on lui sert un, deux, ou même trois bons repas dans la nuit, outre le souper ordinaire qu’il prend en famille. Le premier de ces repas supplémentaires, donnés dans l’intention d’entretenir la vigueur maritale, est appelé en fôrien djoury djéra n ; le second, târ n a djyço ; le troisième, soubouh djello. Voici le sens de ces dénominations : Djéra n, ôte ; djoury, la chemise, c’est-à-dire : le repas ôte-chemise ; — djyço, soulever, lever ; târ n a, le pied : le repas du lève-pied (l’habitude, dans les rapprochements des époux, est que le mari prélude par prendre le pied de sa femme et lui lève la jambe en l’air) ; — djello, l’arrivée ; soubouh (mot arabe), du matin : le repas du lever du jour[180].
C’est l’épouse elle-même qui sert ces repas de surcroît à son mari. Par celui de l’aurore, elle a pour but de réparer ses forces pour les travaux de la journée.
Les Arabes de ces contrées appellent ces repas ouarrâniyéh, c’est-à- dire arriérés, attardés. Souvent ceux qui sont dans l’aisance se réservent pour un ouarrâniyéh, principalement lorsqu’ils ont des hôtes à souper ; car d’ordinaire, pour laisser plus abondante part à ses convives, l’Arabe (par politesse et d’après les règles du savoir-vivre) ne mange que très-légèrement ; ou bien, parfois encore, le souper ayant été modique, il est besoin d’y suppléer par un ouarrâniyéh. Cette dénomination est dérivée du mot arabe ouarâ[181] ; ouarrâniyéh, dans l’idiome des Arabes du Dârfour, signifie donc repas après le souper.
Si, parmi les amis qu’il reçoit à souper, il s’en trouve un que l’hôte affectionne plus que les autres, il le retient près de lui et l’empêche de partir avec la société des convives. Une fois qu’ils sont seuls et tête à tête, le maître appelle un domestique, et lui demande s’il y a quelque chose à manger : alors on sert un ouarrâniyéh ; mais on n’en agit ainsi qu’avec les amis intimes. Enfin, le ouarrâniyéh se sert aussi pour un hôte qui arrive inattendu dans la nuit.
Lors de la circoncision, l’on donne également des fêtes : les dépenses de nourriture, de mizr, d’oum-bulbul, de dinzâyé, sont alors assez considérables ; on s’y livre aussi à la danse au son du dalloukah.
On promène d’abord en cérémonie le jeune garçon qu’on doit circoncire ; ensuite un barbier procède à l’opération en présence du père de l’enfant et de ses parents. Si le circoncis pleure, on le laisse et on l’abandonne à lui seul ; s’il supporte la section courageusement et sans pleurer, alors son père, s’adressant aux assistants, les prend à témoins qu’il donne à son fils une génisse, ou un taureau, ou un esclave, ou une fille esclave, selon son état d’aisance ou de médiocrité. La mère du circoncis lui donne à son tour les mêmes présents ; ensuite tous ses parents, assistants à la cérémonie, lui font quelque don analogue à ceux du père et de la mère, en telle sorte que, lorsque la famille est riche, le circoncis reçoit une valeur assez considérable. Ces cadeaux varient selon l’état de fortune ou de pauvreté des parents.
Trois jours après, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, les jeunes garçons de l’âge du circoncis se rassemblent, s’arment de safrouk, espèces de bâtons courts, et vont se répandre dans les rues, frappant et tuant toutes les poules qu’ils peuvent atteindre. Du quatrième au septième jour, ils vont de même courir les pays environnants ; ils amassent ainsi une énorme quantité de poules, et cela sans que ceux à qui elles appartiennent s’en formalisent.
A la circoncision, ou, pour mieux dire, à l’excision d’une fille, on ne fait pas grande dépense ni grande cérémonie, et l’on n’y procède pas au massacre des poules.
Je me suis livré dans ce chapitre à quelques détails un peu minutieux peut-être ; mais, comme ils m’ont paru n’être pas dépourvus d’intérêt, j’ai pensé qu’ils le seraient aussi pour ceux qui liraient cet ouvrage. Je passe à ce qu’on appelle zikr.
Il est à remarquer que, dans la vie ordinaire des Fôriens, les femmes prennent part à tous les soins domestiques et à tous les actes qui, généralement ailleurs, sont du ressort des hommes ; il n’y a que la guerre dont ceux-ci assument sur eux seuls les fatigues et les dangers. Nulle cérémonie, soit de fête, soit de deuil, soit de religion, etc., ne peut s’accomplir sans que les femmes en soient l’âme et donnent le mouvement. Sans la participation des femmes, les Fôriens ne feraient rien qui leur parût complet et bien fait ; aussi prennent-elles une part directe aux choses les plus sérieuses ; telles sont, par exemple, les zikr[182].
Les zikr, au Dârfour, sont de deux espèces : les uns sont selon le rite accepté par les Arabes du pays, les autres selon le rite usité par les Fôriens d’origine. Dans la première forme, c’est-à-dire celle du zikr des Arabes, une certaine série de mouvements et de psalmodiations constitue le cérémonial : elle a été établie par un cheykh sofi. Toute espèce de zikr doit avoir été instituée et déterminée par un sofi ou par un individu considéré comme un saint pendant sa vie[183].
Dans les cérémonies du zikr des Arabes au Dârfour, une femme se place tout près du cercle des fidèles, et psalmodie un, deux ou trois vers sacrés ; les autres femmes sont debout derrière elle, et pas une ne fait entendre un seul mot ; elles sont simplement spectatrices, et examinent qui, de leurs maris ou de leurs proches, se distingue par l’enthousiasme.
Après que le zikr est en grand mouvement, la femme psalmodiante se tait, et cède la psalmodie à un des zikreurs, qui continue de manière à animer plus encore l’émotion générale. Toutes les femmes écoulent, ainsi que le reste de l’assemblée.
Une fois, pendant une de ces dévotes pratiques, où le zikr s’exécutait selon le rite fondé par le cheykh Déf-Allah, il arriva qu’un des zikreurs s’approcha d’un cercle où le zikr s’accomplissait selon le rite donné par le cheykh Yâcoub. Des deux côtés, chacun regardait le mode de son rite comme meilleur que le mode de l’autre... Au plus fort de la chaleur du zikr, un yâcoubite, voulant déprécier les partisans de Déf-Allah, se mit tout à coup à articuler d’une voix retentissante ces quatre vers :
El-ma èndou chaykhan farâgâbâ
La yedkhol daragah oua nechchâbâ.
El-ma èndou chaykh mahyoubou
La yedkhol halagat Yàgoubou.
« Que celui qui n’a pas (pour saint patron) un cheykh capable (par sa puissante protection) de le secourir (en tout danger),
« N’aille pas se mettre entre le bouclier et le trait !
« Que celui qui (comme vous) n’a pas (pour protecteur) un cheykh craint et révéré (comme le nôtre),
« N’aille pas s’introduire dans le cercle de Yâcoub[184]. »
Un des partisans du rite de Déf-Allah s’aperçut que ces mots s’adressaient à eux et à leur patron, et il répliqua :
Nedkhol ouei-nomrog météâfy
Bi-l-niyéta oua-l-àmel el-sâfy
Déf-Allah faugu-y taououâfy.
« Nous entrerons (dans votre cercle), et nous en sortirons, sans vous craindre.
« Car je suis pur, et de cœur et d’actions ;
« Déf-Allah est ici sur ma tête, et voltige au-dessus de moi[185]. »
Une fois, dans un zikr, une femme se mêla au cercle des zikreurs, et se mit à dire ces vers :
Noussaffy l-koum mérycéh doouâny
Ou-âna àzabâ beyt-y tarfâny.
Yâ fogarâ mâ fy-koum zâny.
« Je vous verserai une jarre de mérycéh ;
« Je suis sans mari, et je demeure au bout du village ;
« Y en a-t-il un parmi vous qui veuille se livrer aux plaisirs de l’amour[186] ? »
Les zikreurs l’entendirent, et un d’eux lui fit voir qu’il comprenait ce qu’elle voulait. On en était alors à ce moment du zikr où l’on répétait les mots : « Allah haiy, Dieu est vivant[187]. » Et soudain, au lieu de Allah-haiy, le galant se met à dire et répéter : Ana zâny, âna zâny[188].
Quant aux Fôriens d’origine, ils se placent sur deux rangs, face à face, ou en cercle. Chaque homme a derrière lui une jeune fille ; et les femmes, entourant le zikr, récitent, en une psalmodie assez monotone, certaines paroles dévotes, telles que celles-ci :
Kourou kirrau-yei âliman nimâ
Sih-la n koyei guennéh ?
Sih-la n koyei.
« L’arbre verdoyant est pour l’ombrage des hommes de la science (de la religion).
« Est-il bien vrai que nous irons en paradis ?
« (Oui), il est bien vrai que nous irons en paradis. »
Et ces autres paroles :
Gabrâyleih ! Mykâyleih !
Koullou sibâ moulkâ el-guenneh.
« O Gabriel ! ô Michaël !
« Toute œuvre de bien donne entrée au paradis. »
Tels sont encore ces mots :
L-illâhé goyâ l-illahé
Chahar Ramadhân Allah-n-daoué
Ke-lfârinbeih.
« Filles de Dieu, ô filles de Dieu !
« Le mois de Ramâdhân est le remède de Dieu ;
« Réjouissez-vous-en[189]. »
Ces sortes de psalmodies sont extrêmement nombreuses et variées ; mais nous n’en citerons pas d’autres, afin d’éviter des longueurs fastidieuses.
[Décoration]
[Note 165 : « Adam, disent les Musulmans, ne dormait pas d’un sommeil assez profond pour ne rien sentir lors de l’extraction de sa côte ; il fallait qu’il sût qu’Ève était la chair de sa chair, afin qu’il l’aimât d’un plus vif amour. »
P.]
[Note 166 : Voyez les notes à la fin du volume : elles seraient trop nombreuses pour se mettre au bas des pages.
P.]
[Note 167 : Pour canâ.]
[Note 168 : Pour yâ leyt.]
[Note 169 : Comme dans les mots larirette, larira, etc., de certaines de nos chansons.
P.]
[Note 170 : Pour mesdjid.]
[Note 171 : Pour cabl.]
[Note 172 : Un livre à une main, un sabre à l’autre main, c’est-à-dire : il est savant et brave à la fois ; et, par sa valeur, il peut enlever des Birguid de leur pays, etc.
P.]
[Note 173 : Comme dans les syllabes tra la la, la rira, etc.
P.]
[Note 174 : Voyez note H.]
[Note 175 : Voyez note I.]
[Note 176 : Voyez note J. — Voyez aussi, planche V, les airs que j’ai fait noter par mon ami, M. Machereau, professeur de dessin à l’école de cavalerie de Gyzeh et ancien élève du Conservatoire de Paris, sur le chant même du cheykh El-Tounsy.
P.]
[Note 177 : Voyez la note K.]
[Note 178 : Voyez note L.]
[Note 179 : Voyez plus haut, pag. 219.]
[Note 180 : Explication du cheykh.]
[Note 181 : En arrière, après.]
[Note 182 : Cérémonie religieuse, Voyez note M.]
[Note 183 : Voyez note N.]
[Note 184 : Voyez note O.]
[Note 185 : Voyez note P.]
[Note 186 : Voyez note Q.]
[Note 187 : Voyez note R.]
[Note 188 : Je suis celui que vous cherchez.]
[Note 189 : Voyez note S.]