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CHAPITRE VII.

Des eunuques ou taouâchy[190] ; leur nombre chez les grands ; leur puissance. — Anecdote. — Lieu d’où on les amène au Dârfour. — Anecdote. — Dignité de Père. — L’eunuque Our-Dikka. — Ruses des femmes ; déguisements ; matrones pourvoyeuses ; causes de l’inconduite des femmes. — Éteindre un incendie par la présence d’une femme sans reproche envers son mari. — Conduite des femmes arabes. — Débauches de la mère du sultan Mohammed-Fadhl ; anecdote à ce sujet. — Jouissances sexuelles des eunuques. — Procédé de la castration. — Rivalités dans les harem. — Degrés de beauté des femmes du Soudan, du Dârfour, etc. — Préférences de certains hommes pour les femmes bronzées, noires.

Le Dieu sévère qui a posé devant ses serviteurs les limites du bien et du mal, et réservé sa juste vengeance pour ceux dont les œuvres coupables outragent ses saintes lois, le Dieu dont un des attributs est d’être jaloux de la soumission de l’homme à ses volontés suprêmes, et qui, pour cela, a interdit l’injustice et le mal à lui-même et aux mortels, a, dès l’origine des temps, placé de sa propre main la jalousie dans le cœur humain. Câbyl (Caïn) fut le premier que cette passion tourmenta, et ce fut pour sa sœur Aclymâ, lorsqu’Adam la maria à Hâbyl (Abel), et qu’il donna Zamymâ à Câbyl. De là, le mal apparut dans le monde ; car, selon la parole du divin Coran, Caïn tua son frère Abel.

La jalousie ne vit pas seulement dans le cœur de l’homme ; elle est encore le partage des animaux. L’animal aussi est jaloux de sa femelle ; de là les guerres et les vengeances.

Mais la femme a reçu des passions plus ardentes que celles de l’homme, des désirs plus impatients, auxquels ni le respect de soi-même, ni le sentiment de l’honneur ne peuvent imposer un frein. De là, les soucis de la jalousie dans l’homme, les craintes portées au dernier degré de l’exagération, et ce principe évident que la femme doit être considérée comme une esclave. Et quoi ! ne voit-on pas des jaloux prendre ombrage de leurs frères, de leurs fils ? N’est-on pas allé jusqu’à dire qu’il y eut des hommes jaloux de la nuit, du jour, même de l’œil du narcisse, dont ils craignaient le regard ? témoin ces vers :

« Narcisses, détournez de moi l’œil de vos fleurs ; ne me regardez pas ; je n’ose pas, devant vous, embrasser à mon aise celle qui fait les délices de ma vie.

« Quoi ! l’amant peut dormir jusqu’à ce que ses joues en pâlissent ; et vous, vos paupières toujours ouvertes ne dorment pas un seul moment ! »

On a exprimé encore un degré de jalousie plus extraordinaire. On a imaginé un homme jaloux de sa propre personne, jaloux de son amante, des heures du jour et de la nuit, même du lieu où est celle qu’il aime. On a dit :

« Mes yeux, moi, toi, le lieu où tu es, et jusqu’aux heures qui passent, tout inquiète ma jalousie.

« Et telle est ma passion, que, fusses-tu placée et gardée dans mes paupières jusqu’au dernier jour du monde, cela ne suffirait pas pour me conserver le calme de l’âme.

« Mon amante eût-elle résolu de m’être cruelle à tout jamais, je lui dirais encore : Toi qui fais mon tourment, je t’en conjure, accrois encore ce que je souffre ;

« N’accorde rien à mes désirs, car je suis jaloux de toi contre toi ; comment ne serais-je pas jaloux de moi ? »

Enfin, le comble de l’exagération est dans les deux hémistiches que voici :

« Je suis jaloux de tout, même jaloux de ma pensée ; bizarre amour, qui me met en défiance contre moi, et même contre chacune des parties de mon corps ! »

Les hommes inspirés et animés par la jalousie ont invoqué tous les moyens possibles d’exercer la surveillance sur leurs femmes. Le plus sûr, à leurs yeux, a été d’appliquer à cette fonction des hommes auxquels on aurait retranché les organes sexuels. C’est là que leur parut être la garantie la plus rassurante pour le présent et pour l’avenir.

Mais ceux qui ont réellement le plus besoin du secours des eunuques, ce sont les rois et les grands, parce qu’ils rassemblent pour leurs plaisirs le plus de femmes qu’il leur est possible. Les princes et les grands, du Soudan surtout, dominés par des passions ardentes et par un désir incessant de varier leurs jouissances, ont dû s’entourer de légions d’eunuques. Le sultan du Dârfour en a plus d’un millier, tous soumis à la direction et à l’intendance d’un mélik ou roi, qui lui- même est eunuque, et qui les commande, à la manière dont les autres rois commandent leurs soldats. C’est à ce mélik, comme chef, qu’appartient le soin de la garde du harem du souverain. Il distribue une partie des eunuques selon qu’il le juge nécessaire, et le surplus reste auprès de lui, à ses ordres, pour les besoins imprévus.

Au Dârfour, plus encore peut-être que partout ailleurs, les eunuques sont en pleine possession de l’amitié de leurs maîtres. Chez les grands, surtout, ils ont une puissance et une liberté absolues de parole et d’action. Tous les considèrent et tremblent de leur déplaire.

Bien plus, il y a au Dârfour deux hautes dignités qui ne peuvent être confiées qu’à des eunuques : celle de PÈRE et celle de la PORTE. Cette dernière dignité existe aussi dans d’autres pays musulmans, à Tunis, à Constantinople et ailleurs. C’est l’analogue de la fonction de gardes du palais.

Presque tous les eunuques qui se trouvent au Dârfour viennent du Dâr- Ro n a. C’est dans ce dernier Dâr qu’ils sont faits eunuques, et c’est de là qu’ils sont envoyés à titre de présent. Bien qu’ils soient ici en nombre extraordinaire, rarement les Fôriens soumettent des individus à la castration. Cependant j’ai vu un jeune homme, d’environ dix-huit ans, d’une figure intéressante et d’une beauté remarquable, appelé Soleymân- Tyr, qui fut châtré par ordre du sultan Mohammed-Fadhl. Soleymân-Tyr était au service particulier du prince, qui l’avait élevé dans son palais et qui l’aimait d’une amitié toute spéciale. Tyr était bien-venu auprès des femmes et en était recherché ; elles avaient toujours recours à lui pour leurs demandes ; mais il les avait toujours respectées. Les courtisans, jaloux de lui, réussirent à le perdre dans l’esprit du sultan, qui, sur une fausse accusation, ordonna de le mettre à mort. Un vizir le sauva en conseillant au prince de le faire châtrer. « Prince, dit le visir au sultan, punissez-le par où il vous a offensé, et ne le tuez pas. » L’avis fut agréé ; Tyr survécut heureusement à l’opération.

Le crime imputé à Tyr, à ce qu’on m’a raconté, était d’avoir eu des rapports avec une des femmes du sultan, et de l’avoir rendue enceinte. Quand on s’aperçut de la grossesse, on demanda à cette femme avec qui elle avait eu des relations ; elle répondit : « Avec Soleymân-Tyr. » Sur cette simple déposition, le sultan condamna son favori. Tyr guérit, comme on vient de le voir, et le sultan lui donna la femme et l’enfant.

J’ai connu particulièrement Soleymân-Tyr, après son malheur. Il était alors en dignité, et avait un entourage assez imposant. Néanmoins Fadhl se rappelait toujours ce dont Tyr avait été accusé autrefois ; de plus, il voyait de mauvais œil la piété et la dévotion du jeune eunuque ; jamais il ne lui rendit son amitié.

Nous avons vu, dans l’histoire du sultan Mohammed-Tyrâb, qu’une semblable accusation fut portée contre Kourrâ, et que celui-ci, pour prévenir toute possibilité de soupçon, se châtra lui-même et s’acquit ainsi toute la confiance et toute la faveur de Tyrâb.

Les eunuques ont mille manières brutales et cruelles d’exercer leur autorité : j’en citerai un exemple.

L’eunuque Mohammed Our-Dikka[191], qui eut la dignité de père-cheykh sous le règne de Tyrâb, allait, tous les ans, selon la coutume établie, passer la saison du printemps dans les domaines affectés à sa fonction. Là, il rassemblait, à un jour fixé, tous les hommes de la contrée, les passait en revue, et examinait combien d’entre eux étaient en état de porter les armes.

Une fois, il les réunit d’assez bon matin sur une grande place, près de sa demeure. La chaleur devint bientôt extrême ; notre personnage ne sortit de chez lui que lorsque le soleil commençait à être un peu moins ardent.

Our-Dikka parut à cheval, suivi de son cortége et de tout l’appareil de sa dignité. Il était escorté d’esclaves qui, munis les uns de parasols, les autres d’éventails, le tenaient à l’abri des rayons du soleil et lui procuraient un air frais. Les soldats particuliers qui l’accompagnaient firent ranger les hommes en cercle ; lui, arrêté au milieu, les regardait avec insolence. La chaleur était violente. Il ordonna à tous ces hommes de s’accroupir, les genoux en terre, et de rester ainsi les armes et les boucliers à la main. On pouvait à peine se tenir sur le sable, tant il était brûlant ; la sueur ruisselait sur tous les visages ; la fatigue était intolérable.

Our-Dikka fut assez longtemps sans donner d’ordre, sans articuler un seul mot. La soif tourmentait cette foule de malheureux, accablés par l’ardeur du soleil, qu’ils supportaient déjà depuis plusieurs heures. Tous faisaient les plus pénibles efforts pour résister à la souffrance et à l’épuisement. Plusieurs, dit-on, moururent de soif sur la place. L’abattement, l’inquiétude étaient au comble. Our-Dikka, d’un air cruellement ironique, souriait, jouissait de ce spectacle horrible. Enfin il s’écrie : « Na-tô... na-tô... na-tô... yaouman abousan gamtaryran[192]. C’est le jour !... c’est le jour !... c’est le jour !... le jour de malheur et de désolation ! » Et il répète deux ou trois fois ces paroles.

Le nombre des hommes qui composaient ce guieldi n a, c’est-à-dire cette presse[193], allait à plus de vingt mille individus. Parmi eux se trouvait un pieux cheykh, appelé Haçan-el-Kau[194]. Les paroles d’Our-Dikka soulèvent son indignation, tout à coup il s’écrie d’une voix terrible et par trois fois : « Tais-toi, impie ! » Soudain la frayeur s’empare d’Our-Dikka, qui s’enfuit et disparaît. Alors le pieux Haçan, levant les mains au ciel : « Mon Dieu, dit-il, aie pitié de tes serviteurs. » Bientôt des montagnes de nuages s’entassèrent dans le ciel et versèrent des torrents de pluie... La foule ensuite se dispersa. — On conserve le souvenir de ce jour comme d’un jour mémorable.

Ce qui provoqua la sainte colère et la malédiction du cheykh Haçan fut qu’Our-Dikka voulait en quelque sorte s’assimiler à Dieu, en considérant tous les hommes rassemblés sous ses yeux comme ses créatures, et leur annonçant insolemment que le jour du jugement dernier était arrivé ; en jugeant la foule qui l’entourait comme Dieu jugera la foule des humains au jour de la grande revue dernière ; en comparant la chaleur brûlante dû soleil à la chaleur brûlante du jour de la résurrection générale ; en appliquant enfin à ses trois na-tô la majesté des paroles sacrées du Coran, par lesquelles il avait terminé son exclamation.

Cet Our-Dikka était d’une intelligence des plus bornées et des plus obtuses ; lorsqu’il fut revêtu de la dignité de père, il reçut ordre du sultan Tyrâb d’apprendre à lire et à écrire. En conséquence, il prit pour maître un fakyh ou cheykh : ce cheykh écrivit pour lui les lettres de l’alphabet, et l’exerça régulièrement tous les jours à la lecture. Quelque temps après, il prit fantaisie à l’eunuque de demander un Coran ; le cheykh lui en apporta un, et Our-Dikka, en feuilletant le livre, aperçut dans une ligne la lettre ouâou comme isolée entre deux mots ; il la reconnut, et dit aussitôt au fakyh : « In-man ouâou ? N’est-ce pas là un ouâou ? — Certainement, répondit le fakyh. — Maintenant je sais le Coran, » répondit l’imbécile eunuque. Et en réjouissance il fit égorger des bœufs, des moutons, fit battre les tambourins, et donna un grand repas. Mais rentrons dans notre sujet.

Malgré le grand nombre des eunuques affectés à la garde du harem du sultan fôrien, ce prince n’est pas toujours à l’abri des infidélités de ses femmes. La malice diabolique du sexe est-elle jamais en défaut ? Et d’ailleurs, dans des harem aussi nombreux, les femmes ne sont-elles pas en quelque sorte excusables de leurs fautes ? Animées par l’ardeur de la jeunesse, vivant dans le repos et l’oisiveté, dans l’abondance et la coquetterie, comment pourraient-elles résister à leurs désirs ? Il n’est donc pas de ruses que n’invente leur imagination pour déjouer la vigilance de leurs geôliers, et faire introduire de jeunes garçons dans le harem.

Quelques-unes de ces femmes prennent pour amants les serviteurs mêmes chargés de garder la porte qui conduit à leurs demeures ; d’autres ont de vieilles matrones qui, à l’aide de certaines manœuvres, les pourvoient de galants. Ces vieilles vont parcourir la ville, et lorsque l’une d’elles aperçoit dans la foule quelque beau garçon, encore jeune et sans barbe, elle le circonvient, le flatte, le cajole, et elle finit par le conduire au harem. La chose, d’ailleurs, est assez facile, comme nous allons le faire voir.

L’habitude qu’ont les nègres encore adolescents de ne point couper leurs cheveux, de les laisser foisonner en touffes abondantes, leur donne une chevelure qui se rapproche de celle des femmes. Pour achever l’illusion, il leur suffit de les tresser ou de les rassembler à la manière des jeunes filles ; et puis la matrone elle-même dispose la toilette de celui qu’elle a séduit ; elle l’affuble de colliers, de tamyméh, de moudraâh, de mangour, et le couvre d’un dourraah[195], d’un ferdéh ou ceinture de femme, d’un taub, ou grande pièce de toile en forme de milâyéh. Par là, le déguisement est complet et donne le change au plus attentif. Sous cette livrée, le galant est amené au harem, et une fois qu’il a eu franchi la porte, toute chance de danger est à peu près passée. L’entremetteuse le livre alors à celle pour qui elle l’a choisi ; lui, de son côté, reste en possession de sa facile conquête tant qu’il plaît à Dieu. Si Dieu le protége, il sort du harem comme il y est entré ; s’il est découvert par les gens du sultan, il est tué sans miséricorde.

Plusieurs circonstances peuvent le faire surprendre. Ainsi, dès qu’une des autres femmes vient à reconnaître la présence de l’intrus dans le harem, elle demande ordinairement à sa compagne de la laisser participer à sa bonne fortune ; et lorsque celle qui demande voit ses instances rejetées, soit par l’égoïsme de sa sœur de harem, soit par le caprice du galant lui-même, elle n’écoute plus que son dépit jaloux, et n’a plus de repos qu’elle n’ait ébruité et dérouté l’intrigue. La conséquence est la perte du galant.

D’autres fois le sultan ordonne inopinément une perquisition générale chez ses femmes, et lui-même, accompagné et aidé de ses eunuques, parcourt toutes les cabanes de son harem. Malheur alors à l’étranger qu’on y trouve ! c’en est fait de lui.

Parfois encore celui qui a été introduit par fraude se lasse et s’ennuie de ces dangereuses voluptés, et il tente de sortir seul dès les premières ombres de la nuit. Si, grâce à Dieu, il parvient à franchir heureusement les portes, l’affaire reste ignorée et impunie. Si les gardiens des portes le reconnaissent au passage, ils le tuent ; mais les accidents sont assez rares. Généralement ceux qui réussissent à pénétrer dans le harem, de quelque manière que ce soit, sont reconduits dehors vers la nuit ou même en plein jour ; dans ce dernier cas, surtout, ils sortent à la faveur de leur déguisement, accompagnés d’un certain nombre de femmes étrangères.

D’autres matrones s’emploient à faire sortir les femmes du harem. Pour cela, elles les déguisent sous des vêtements sales et misérables, et ainsi, en présence de tout le monde, en plein jour, elles réussissent à les conduire au dehors ; et si parfois les portiers s’informent de ce que sont ces femmes, les vieilles ont toujours une réponse prête. « Ce sont, disent-elles par exemple, des malheureuses qui sont entrées avec nous au harem pour demander quelque secours, quelque aumône. »

Assez souvent aussi les eunuques eux-mêmes feignent de ne pas reconnaître les femmes quand elles sortent. Par crainte de se voir jeter dans les plus grands embarras par la malice féminine, et même de s’exposer à perdre la vie, ils sont forcés de trahir leur maître. Il arrive assez fréquemment qu’une femme aimée du sultan se plaigne à lui, dans les moments de tête-à-tête, du peu d’égards et de complaisance d’un eunuque, et que le sultan ordonne à l’instant même de vendre, ou fustiger, ou chasser, ou même tuer l’eunuque. Or, toute la faute de celui-ci est de s’être opposé, une seule fois peut-être, à ce que cette femme sortît du harem. Aussi, dès que les eunuques présument qu’ils courent la moindre chance de danger, ils gardent le silence et laissent faire ; alors la femme dont ils redoutent la vengeance est libre de sortir et de rentrer quand cela lui plaît. Nous verrons un fait de cette nature, et les conséquences qui s’ensuivirent, en racontant l’histoire de Sâbôun, sultan du Ouadày.

La cause de cette conduite chez les femmes du Soudan est dans leur tempérament et dans la violence de leurs désirs. Leur ardeur amoureuse est encore animée et attisée par la chaleur excessive du climat, par l’habitude de la fréquentation presque libre des sexes, et par l’insouciance des femmes pour les affaires de leur famille ; aussi, rarement une femme se contente de son mari, ou se contente même d’un seul amant. Il semble que ce soit contre les femmes de ces contrées que ces vers ont été composés :

« Femmes ! quoi ! un seul amant, c’est trop peu ! mille, deux mille par an, c’est encore trop peu !

« En vérité, vous êtes bien les restes de ces juifs de Moïse, pour lesquels la manne sacrée devint si vite un mets de dégoût ! »

Ajoutez encore, comme cause de cette vie désordonnée, que la loi permet à chaque homme, s’il a les ressources nécessaires, d’épouser quatre femmes légitimes, et, de plus, d’avoir autant de concubines qu’il peut en entretenir. De là les privations sexuelles auxquelles la femme est certainement condamnée, bien qu’elle soit, sous ce rapport, l’égale de l’homme, qu’elle ait au moins les mêmes besoins que lui, les mêmes entraînements au plaisir, et aussi la même force de jalousie. Il n’y a donc rien d’étonnant dans les ruses et les intrigues qu’elle imagine pour satisfaire ses appétits de volupté.

D’un autre côté, l’homme qui n’a pas la fortune suffisante pour se procurer des concubines, porte sa convoitise sur les femmes des autres ; et lorsque la femme s’est aperçue des infidélités de son mari, elle s’abandonne aux suggestions de la jalousie, et le désir de la vengeance la mène à l’adultère.

La vie ordinaire des Fôriennes, dans leur enfance et durant leur adolescence, est une sorte de préparation à leurs déréglements dans l’âge suivant. Dès leurs premières années, elles vivent constamment mêlées aux jeunes garçons ; elles grandissent avec eux : par là, elles contractent des habitudes qui deviennent par la suite une seconde nature. Une fois qu’elles sont mariées, il leur est difficile de se contenter de relations avec un seul homme ; il faut, pour qu’elles se tiennent dans le devoir, une grâce toute spéciale de Dieu. Aussi la régularité de conduite est une qualité rare chez les Fôriennes ; très- peu restent fidèles à leurs maris. Avec le temps, cette dépravation générale s’accroît, et aujourd’hui la débauche souille et empoisonne toutes les familles.

A ce propos, je citerai une opinion qui domine dans le pays, et qui vient à l’appui de ce que j’avance. Lorsque le feu prend quelque part, et que l’incendie se propage de manière à dévorer un grand nombre d’habitations, les Fôriens croient que le seul moyen d’arrêter le ravage des flammes est de chercher une femme d’un certain âge, qui ne se soit jamais rendue coupable d’adultère, et de la faire venir au lieu de l’incendie. Celle qui se présente, si elle est réellement pure et sans reproche, peut, en détachant son pagne et l’agitant devant les flammes, forcer l’incendie de s’arrêter et de s’éteindre immédiatement. Ce miracle a, dit-on, pour les Fôriens, la sanction de l’expérience. Lorsque j’étais au Dârfour, un incendie violent se déclara dans la demeure de l’aïeule du sultan. Le sultan accourut, suivi de plusieurs grands personnages ; on se mit en devoir d’éteindre le feu, mais ce fut inutilement. Alors un crieur du prince parcourut la ville en criant : « Une femme fidèle ! Y a-t-il ici une femme fidèle ? » Il ne s’en présenta pas ; il paraît qu’il ne s’en trouvait pas une seule.

A ce qu’on m’a souvent certifié, la vertu et la pureté conjugales sont loin d’être aussi rares parmi les femmes des Arabes errants du Dârfour et de ses environs. Les femmes arabes, étant plus intelligentes, sont plus attachées à leurs devoirs d’épouses, et ont des sentiments de religion plus profonds. Ces dispositions morales entretiennent l’amour du devoir ; mais sans elles une femme s’abandonne à ses caprices, elle s’enorgueillit même du nombre de ses intrigues et de ses conquêtes. « Si j’étais sans attraits, dit-elle alors, je ne verrais pas les amants se presser autour de moi ; ce sont mes charmes qui attirent les adorateurs, et qui les poussent à courir même les plus grands dangers pour moi. A qui la faute ?... »

Dans les familles de sang arabe, il y a plus de décence et de retenue. Une femme arabe, arrivée déjà à un certain âge, et qui aura, par exemple, un fils revêtu de quelque considération ou placé dans une position honorable, s’abstiendra de toute intrigue d’amour, de toute tentative illicite, et cela par respect pour le nom et la réputation de son fils, ou simplement par respect pour elle-même ; elle comprend que, comme mère, elle ne doit plus chercher à inspirer de passion. Mais il n’en est pas ainsi des femmes fôriennes ; quel que soit leur âge, elles n’ont aucune pudeur. En voici un exemple frappant.

Un de mes intimes amis, dont je tairai le nom par devoir d’amitié, m’a raconté, au Dârfour, l’aventure que voici[196]. « La mère du sultan Mohammed-Fadhl, me dit mon ami, s’appelait, comme tu le sais, Ambous. Elle avait un frère nommé Mohammed-Teytel. Elle le maria avec une de ses suivantes. Le mariage se célébra en grande cérémonie, une foule immense de curieux y assista, j’y allai aussi. J’étais debout à regarder, lorsque tout à coup parut la mère du sultan, avec une troupe de jeunes filles charmantes, sveltes comme des gazelles, et qui lui faisaient cortége. Ambous avait alors trente-cinq ans environ. C’était la plus hideuse face qu’il fût possible d’imaginer. Tout décelait en elle sa basse origine ; et tu sais qu’en effet elle était d’une des tribus les plus laides du Dârfour, de la tribu des Bygo. On se demandait toujours avec étonnement, lorsqu’on apercevait cette ignoble figure, par quelle mystérieuse volonté Dieu avait prédestiné au rang de reine une telle créature, une femme de si basse extraction, et pourquoi il n’avait pas choisi, pour être la mère d’un prince, une femme plus belle, mieux pourvue de grâces et d’attraits ou bien d’origine plus relevée.

« Ambous entre chez Teytel. C’était le moment de la consommation du mariage[197]. Animée probablement par cette circonstance, elle ne reste qu’un moment chez son frère ; bientôt on entend un cliquetis de chevillères et de kharâz ; on respire une odeur de parfums ; Ambous sortit. On se range, on fait place. Et voilà qu’en passant près de moi, Ambous me saisit par la main et m’attire sur ses pas. Je fais un mouvement de surprise ; je veux résister ; mais ses suivantes m’entraînent doucement. Je cède, de peur que, même malgré l’obscurité du crépuscule du soir, la foule ne m’aperçoive. Je marche à côté d’Ambous ; elle me tenait la main. Après quelques instants, elle se met à me dire : « Je suis fatiguée ! » Cependant sa demeure n’était pas à cent pas de celle de Teytel. Et cette femme, avant de se trouver l’épouse d’un sultan[198], n’était qu’une esclave du dernier degré, condamnée aux fonctions des derniers domestiques, c’est-à-dire à aller chercher de l’eau et à rapporter sur sa tête des charges de bois. Maintenant elle se plaignait de fatigue avant d’avoir seulement cheminé cent pas. Je lui réponds : « Tu as eu aujourd’hui tant d’embarras et d’occupations ! »

« Nous arrivons à sa demeure. Nous traversons la foule des eunuques, dont pas un ne nous adresse une seule parole, bien qu’ils me voient avec leur maîtresse. Ambous se dirige vers sa souktâyéh particulière. J’y entre avec elle, et alors seulement elle laisse glisser ma main de la sienne. Je m’assieds sur une natte à part ; Ambous va s’étendre sur celle où elle couchait ordinairement. Là, elle s’agite, se tourne à droite et à gauche, secoue ses mangour avec la main. Puis : « J’ai bien mal à la tête ! » me dit-elle. « Viens me lire quelques versets du Coran sur le front ; cela me guérira peut-être. » Alors, je m’approche d’elle. Je comprenais bien ce qu’elle voulait dire par ce détour. Cependant toutes ses femmes s’étaient retirées et nous avaient laissés tête-à- tête. Une seule de ses suivantes était assise en dehors de la porte, pour attendre ses ordres et répondre de suite à ce qui pourrait lui être demandé.

« Ambous me fait placer tout près d’elle et me prie encore de lui lire quelques passages du Coran, en lui posant ma main sur la tempe. Je dus obéir ; aussitôt qu’elle sentit ma main sur sa tête, et qu’elle m’entendit réciter quelques paroles, elle frémit, trembla de tout son corps. L’odeur des parfums qui s’exhalait de ses vêtements m’enivra ; je me sentis ému, troublé. Mais soudain je fus saisi par la crainte d’être surpris par le sultan ; il me revint à l’esprit qu’il avait fait périr sans pitié nombre d’individus qu’il avait trouvés chez sa mère, et que souvent il arrivait chez elle à l’improviste et sans se faire annoncer.

« Ambous se tenait sur ses gardes ; elle avait, au dehors, ses sentinelles qui l’avertissaient de l’approche de son fils, pour qu’elle pût faire évader les galants qu’elle avait chez elle.

« L’aspect du danger que je courais m’arrêta et me refroidit subitement. Ambous s’en aperçut. Elle s’imagina que peut-être j’avais besoin de manger, et elle appela Dérâ-el-Gâder : c’était le nom d’une de ses femmes. Elle lui ordonna d’apporter de suite quelque bonne nourriture. Dérâ-el-Gâder obéit et me servit deux plats succulents. « Mange, me dit Ambous, mange un peu. » Je refusai encore, prétextant le défaut d’appétit. Elle me pressa ; je dus céder. Je goûtai de ces mets et je les trouvai excellents ; il était déjà tard, et, malgré ce que j’avais dit, j’avais réellement faim. J’étais donc à souper, lorsque tout à coup on entend un bruit et un tumulte extraordinaires ; des servantes accourent en s’écriant : « Le sultan ! le sultan ! » — « Vite ! vite ! dit Ambous, faites sortir cet homme par l’autre porte du zarybéh. » On m’emmène, et on me pousse dehors en toute hâte.

« Par bonheur pour moi, cette fois-là le sultan ne vint pas d’abord à la porte par laquelle il entrait ordinairement chez sa mère ; sans cela, j’aurais été probablement aperçu avant ma sortie du zarybéh. Mais il laissa des gardes à cette porte ; et pendant qu’il fit le tour du zarybéh pour arriver à celle par laquelle on m’avait éconduit, j’eus le temps de m’esquiver. J’étais à peine à quelques pas que je vis déborder la tête des chevaux du cortége. Je me gardai bien de fuir ; je m’arrêtai et j’observai. Et j’entendis le sultan demander aux eunuques gardiens de sa mère : « Qui vient de sortir d’ici ? — Personne. — Mais, » reprit un des cavaliers du prince, « je viens de voir sortir quelqu’un d’ici, par cette porte. — Nous n’avons vu personne. » — J’entendis ces paroles, et je remerciai Dieu de m’avoir sauvé d’un si grand danger. Car, si le prince ou sa suite m’eût surpris au moment où je sortais, c’en était fait de moi. »

Tel fut le récit de mon ami. Je conclus encore une fois que les eunuques sont un bien faible rempart pour la vertu des femmes, quand elles n’ont pas dans le cœur la ferme volonté de rester vertueuses, et que, lorsqu’elles se décident au mal, il n’y a pas de gardiens qui les maintiennent dans les limites du devoir. Et puis, n’est-il pas scandaleux de voir la mère d’un prince s’abandonner à de pareilles débauches ? Et si une telle conduite déshonore une femme d’une condition ordinaire, combien n’est-elle pas plus avilissante pour une femme d’un rang élevé ! Avouons-le, il n’y a de vertu que dans la femme que la grâce de Dieu éloigne du mal. Bénédiction du ciel sur l’auteur de ces vers :

« Il est des femmes qu’un douaire de quatre-vingts chameaux ne paie pas à leur valeur ; et il en est qui ne valent pas la peau molle d’un chameau qui vient au monde ;

« Il en est qui, grâce à leur étoile, prennent un mari sans ressource, et qui, un beau matin, se trouvent avec lui au milieu de la richesse et de l’abondance.

« Il en est d’autres qui prennent pour époux un homme chargé de biens ; et, un matin, il se trouve n’avoir plus même la pitance de son âne.

« Il en est dont Dieu laisse sans cesse la vertu naufrager, et qui, en l’absence de leur mari, vont chercher les caresses de leur voisin.

« Ah ! que Dieu maudisse et maudisse les femmes traîtresses ! qu’il les brûle à jamais aux feux de l’enfer, les femmes traîtresses ! »

Oui, les peines et les douleurs de l’homme sont l’œuvre des femmes. Que de rois dont elles ont causé la mort ! que d’empires dont elles ont amené la ruine ! que de sang elles ont fait verser !

« Oui, les femmes sont les démons de cette terre, créées pour nos tourments. Bon Dieu, protége nous contre ces malins esprits. »

L’emploi des eunuques pour la garde des femmes n’a d’autre but que de tranquilliser la jalousie des hommes ; mais ce but n’est pas toujours atteint. J’ai vu des eunuques qui possédaient plusieurs femmes, et savaient trouver quelques jouissances avec elles. Nous avons déjà dit que l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ, après avoir été eunuque, se maria à une femme d’une grande beauté ; et des personnes dignes de foi m’ont assuré que, lors de sa révolte contre le sultan, lorsqu’il vit ses affaires désespérées, et qu’il eut résolu de mourir en combattant, il se rendit de nuit chez lui, et égorgea sa femme, afin de la soustraire aux jouissances d’un autre mari : action qui, selon moi, est le terme extrême de la jalousie.

Je m’informai, étant au Ouadây, de quelle manière on procédait à la castration. Je sus que, pour cela, on lie fortement celui qu’on veut opérer, qu’on saisit en masse tous les organes de la virilité, et qu’on en fait la section d’un seul coup de rasoir ; qu’aussitôt après, on introduit une petite canule en fer-blanc dans la portion qui reste du méat urinaire, afin d’en prévenir l’occlusion ; et qu’ensuite on cautérise toute la plaie avec de l’huile bouillante. Par là, la plaie qui était une plaie par instrument tranchant est transformée en une plaie par action du feu. Enfin, on panse l’opéré avec des bandes de linge et de la charpie ; tous les jours on renouvelle ce pansement. Mais le plus grand nombre de ces malheureux meurent des suites de l’opération.

Ici se présente une réflexion. Sur quelles raisons valables peut-on s’appuyer, pour justifier le droit de soumettre des hommes au supplice de la castration, et de les condamner à perdre des organes donnés par Dieu pour la procréation et la multiplication de l’espèce humaine ?

Plusieurs doctes musulmans ont examiné cette question, et l’ont tranchée par une sentence de réprobation. Le savant Djélâl-el-Dyn-el-Soyoûty s’est explicitement prononcé, et a donné sa sanction à ce jugement, dans son livre intitulé : Fy tahrymi khidamati l-khisyân li-dharyh sciydi oualad Adnân. (Criminalité de l’emploi des eunuques au service sacré (de la Kaaba et) du tombeau du prophète descendant d’Adnân.)

En un seul mot, tout le crime est à ceux qui spéculent sur cette opération, c’est-à-dire aux idolâtres du Soudan qui la pratiquent, et qui répandent dans l’Islamie les individus châtrés, soit en les vendant, soit en les envoyant comme dons aux personnages de distinction ; car il est très-peu de peuplades musulmanes qui fassent elles-mêmes des eunuques.

Quant à l’usage qu’on fait de ces malheureux mutilés, il peut être considéré comme un acte d’humanité et comme une œuvre de bien. Les abandonner à eux-mêmes après le supplice auquel ils ont été soumis, serait une double cruauté, en ce sens que, privés des organes virils, ils sont mis en dehors des jouissances les plus douces de la vie, et qu’abandonnés des autres hommes, ils seraient exposés à tous les maux d’une existence pénible et misérable.

Les grands, les princes, et ceux qui suivent leurs traces, ont généralement des harem où ils aiment voir réunies un certain nombre de jeunes femmes. Ces femmes, sans nul doute, sont douées, aussi bien que ceux à qui elles appartiennent, d’une dose de jalousie. Comment donc est-il possible qu’elles vivent en paix et en harmonie, surtout lorsque quelqu’une d’elles obtient les préférences fréquentes du maître ? Une rivalité hostile règle nécessairement leur conduite envers lui ; chacune travaille, autant que les circonstances le lui permettent, à conquérir la bienveillance et la faveur spéciale du mari commun, et à captiver exclusivement son cœur. Placées sous l’autorité absolue et sous le caprice d’un maître unique, elles savent, principalement lorsqu’il est prince, dissimuler et concentrer leurs mutuelles antipathies, et se montrer de l’amitié et une condescendance fraternelle. Qu’y a-t-il d’aussi difficile à pénétrer que la pensée d’une femme ! Quelle n’est pas sa puissance de dissimulation ! Dans les harem, il n’y a que la crainte qui puisse extraire les secrets de leur âme, les forcer à la sincérité, et soulever le voile qui leur enveloppe le cœur.

Les caractères physionomiques des femmes diffèrent chez les diverses peuplades du Soudan. Bien que chaque population ait ses nuances de beauté et de laideur, il est cependant des localités qui se distinguent plus par l’une que par l’autre.

Au Dârfour, la laideur des femmes est remarquable chez les Témourkéh et chez les Karâkryt, peuplades sauvages répandues sur les montagnes, et vivant d’une vie assez misérable et chétive. Les femmes des Berty et des Mydaub, au contraire, sont belles et les plus belles de toutes les Fôriennes. Il faut placer au-dessous d’elles les femmes des Bygo, celles des Bargau, des Mymeh et des Toundjour ; et parmi les plus laides il faut mettre celles des Fôriens d’origine pure, et qui n’ont rien du sang arabe. Celles des Dâdjo, celles des Buirguid, et même celles des Maçâlyt, malgré ce qu’elles ont de charmes, ne viennent qu’après celles des Berty et des Mydaub.

Au Ouadây, les plus belles femmes sont celles des contrées d’Ab-Sénoun et de Malanga ou Mananga. Viennent ensuite celles des Koukah, puis celles des Mymeh et celles des Kachmireh. Parmi les plus laides sont celles du Dârtâmah ; il y a encore au-dessous d’elles celles des trois tribus ouadâyennes, les Birguid, les Maçâlyt et les Dâdjo.

En général, on ne peut guère, à cause de la différence de couleur, mettre en parallèle et apprécier par comparaison la beauté des femmes du Soudan et la beauté des femmes de nos pays. Chaque région du monde a son genre de beauté, sa physionomie particulière.

Si on embrasse le Soudan tout entier, depuis l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les plus belles femmes sont sans contredit celles de l’Afnô (ou Afnau) ; après elles, toujours dans la série la plus élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les Barnâouyennes et les Sennâriennes. A la série du second degré seront les Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes sont les femmes des Toubou et celles des Katakau.

Chaque peuple et chaque tribu du Soudan a ses beautés féminines ; seulement le nombre y varie, en plus ou en moins, comparativement à la population : merveilleuse sagesse de Dieu, qui distribue à tous ce qui lui plaît et ce qu’il veut donner ! Oui, Dieu est le seul Dieu, le seul Seigneur digne des adorations des hommes. C’est lui seul qui diversifie à son gré les créatures, et pour cela il n’a besoin que des plus légères nuances. En effet, tout ce qui est brun n’est pas musc ; tout ce qui est rouge n’est pas rubis ; tout ce qui est noir n’est pas civette, tout ce qui brille n’est pas diamant. Disons mieux encore pour le sujet qui nous occupe : tout ce qui est noir n’est pas de charbon ; tout ce qui est rouge n’est pas de chair ; tout ce qui est blanc n’est pas de chaux.

Et puis, les peuples de couleur, ou bronzés noirs, ont des genres de beauté que n’ont pas les peuples les plus blancs. Peut-être on dira qu’il n’y a pas de rapprochement possible entre la lumière et l’obscurité, entre l’ombre et le soleil. Il est vrai, la différence est immense ; mais beaucoup aiment la couleur bronzée, la couleur noire ; et ce vers en rend témoignage :

« Le teint bronzé est plein de charmes et de grâces ; regarde-le bien, et tu n’aimeras plus ni le teint blanc, ni le teint rose. »

Beaucoup d’hommes encore raffolent du teint noir, et de là l’exagération de ce vers :

« Oui, à cause de ma belle amie, j’aime tout ce qui est noir ; j’aime tout le Soudan ; à cause de mon amie, j’aime même les chiens noirs. »

Et moi aussi, j’ai été quelque temps amateur passionné des négresses, et j’ai dit alors ces quatre vers[199] :

« On me reproche d’aimer une sauda (noire) ; mais ignore-t-on ce que l’homme a de valeur par le saouâd (par la gloire) ?

« Laissez donc, laissez vos reproches. Le riche ne doit-il pas sa considération au saouâd (à la richesse) ?

« Si presque tous les visages blancs n’avaient les deux sourcils et les mouches qui parent leurs joues, d’une nuance foncée en saouâd (noir),

« Nul ne les aimerait, nul n’en voudrait. Le mérite et la supériorité sont donc au noir dans le saouâd (le monde), puisque c’est ce qu’il y a de noir ou de marques brunes dans les visages blancs qui en fait la beauté. »

On a dit encore :

« Quoi ! tu as pu te prendre d’amour pour une femme à teint bronzé ?

« — Oui, répondis-je, c’est la couleur du parfum de la zibeline ; c’est la couleur du musc, la couleur du sandal odorant. »

« L’amour des femmes blanches n’a pas d’empire sur moi ; je n’en voudrais pas, n’y eût-il même plus, dans le monde, de femmes au teint bronzé. »

Le cheykh Abd-el-Rahmân-el-Safty, poëte de l’époque actuelle, a dit aussi :

« Je donnerais ma vie pour un objet au teint bronzé, car un seul point de sa couleur, se montrant sur une face blanche, y imprime, aux yeux de tous, un caractère de beauté.

« Mais un point blanc qui se montre sur une belle face noire en détruit la beauté et y empreint un signe de réprobation.

« Une beauté à la couleur bronzée m’enivre d’amour, bien avant que je puisse savourer la salive de ses baisers ; la seule vue des tresses de ses cheveux me fait tourner la tête..... »

Je m’élevai contre le cheykh El-Safty, dans une cassydeh[200] dont voici un vers :

« Eh quoi ! la vérité n’est-elle donc pas d’une blanche candeur ? Laisse toutes tes raisons ; ce sont pures erreurs d’hommes aveuglés par de folles idées.

Je citerai encore deux vers du cheykh El-Safty :

« Comment, me dit-on, comment peux-tu aimer une femme de cette couleur foncée ?

« Ce n’est pas sans motif que j’ai renoncé aux blanches. Le blanc, mon cher ami ! mais c’est la couleur des vieux barbons, la couleur du linceul, deux choses qui me font peur ! »

D’autres ont vanté la couleur des blancs, et déprécié celle des noirs ; ils ont poussé l’éloge et le blâme jusqu’à l’extrême de l’hyperbole ; selon eux, celui qui ne partage pas leur avis est frappé d’aveuglement. Ils sont allés jusqu’à s’appuyer sur ces paroles sacrées données par Dieu dans le Coran : « Nous avons caractérisé la nuit par un signe négatif, par les noires ténèbres, et le jour par un signe positif, par la lumière. »

En résumé, chacun a, dans ses goûts, un motif de prédilection, ou bien une raison systématique.

[Décoration]

[Note 190 : Les eunuques sont appelés taouâchy (au pluriel, taouâchiyéh), et aghouât el-harym, aghas des femmes ou des harem, gardiens des femmes.]

[Note 191 : Our-dikka, sobriquet composé de deux mots fôriens ; our, jeune homme ; dikka, noir.]

[Note 192 : Voyez la note T.]

[Note 193 : Voyez la note U.]

[Note 194 : Voyez la note V.]

[Note 195 : Le dourraah est une pièce d’étoffe blanche que les négresses se mettent sur la poitrine en la passant sous les aisselles, en la serrant presque comme une ceinture et la ramenant sur l’épaule gauche. Cette pièce d’étoffe leur couvre aussi le corps, au moins jusqu’aux genoux.]

[Note 196 : L’affaire était de notoriété publique ; j’ai connu nombre de Fôriens qui, plus malheureux que mon ami, ont eu à se repentir d’avoir satisfait aux désirs de celles qui les entraînaient.

(Note du cheykh El-Tounsy.)]

[Note 197 : Voyez la note X.]

[Note 198 : Voyez l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân.]

[Note 199 : Voyez la note Y.]

[Note 200 : Petite pièce de poésie.]

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