CHAPITRE VIII.
Influence des unions matrimoniales entre les différentes peuplades. — Nombre des enfants dans les familles. — Maladies principales. — Siphilis ; état comparatif de cette maladie, au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây. — Dragonneau. — Chirurgie. — Médecins. — Accouchements. — Repas de naissance. — Age auquel on marie les filles. — Instruction ; écoles. — Degrés de salubrité des diverses parties du Dârfour. — Longévité. — Hostilités permanentes des tribus et des provinces entre elles. — Nourriture. — Oueykeh ; sa préparation. — Aliments des pauvres. — Gibiers ; chasses. — Différence du teytel et du bœuf sauvage. — Chasseurs de profession. — Cadyd ou viandes sèches. — Oiseleurs. — Chasse à la girafe, à l’autruche. — Aisance et richesse des Arabes bédouins.
Sachez que le Créateur a donné à chaque région du monde ses caractères climatériques spéciaux, et à chaque nation ses dispositions particulières de tempérament. Aussi l’homme qui va parcourir des contrées étrangères, dont le climat diffère de celui de son pays natal, s’expose à des influences qui menacent sa santé et même sa vie. Et s’il échappe à la mort, il a parfois longtemps à souffrir pour s’acclimater dans les pays où il établit son séjour.
C’est par une conséquence plus ou moins rapprochée de cette loi naturelle, que la durée de la vie diffère d’une manière remarquable dans les enfants nés au Dârfour. Ceux qui naissent de père et de mère d’origine fôrienne sont vivaces et bien constitués ; aussi trouve-t-on nombre de familles composées de dix, douze enfants et plus, tous pleins de vigueur et de santé. Il en est de même dans les tribus arabes de sang pur ; là, encore, le père de famille ne meurt le plus souvent que lorsqu’il a eu le temps de voir ses enfants s’accroître et se multiplier. Mais lorsqu’un Fôrien prend une Arabe pour femme, ou lorsqu’un Arabe se marie avec une Fôrienne, il arrive, dans l’un et l’autre cas, que les enfants métis produits par ces unions sont faibles et débiles, et n’ont, pour la plupart, qu’une existence de courte durée. Il y a là une preuve que chaque pays, que chaque peuple a son tempérament particulier, et que les rejetons sortis de parents d’un même sang et d’un même sol sont plus robustes, d’une santé plus ferme et plus solide. Dans les circonstances contraires, les progénitures sont frêles, chétives, et leur teint est de mauvais aloi.
Au Dârfour et au Ouadây, j’ai été à même de voir à quels moyens on est obligé de recourir pour conserver les enfants. Ainsi il est d’habitude, dans ces pays, de retirer du sang aux petits enfants lorsqu’ils sont arrivés au quarantième jour après leur naissance : on leur fait sur le ventre, à droite et à gauche, un bon nombre de scarifications, ce qui détermine une perte de sang assez considérable. A l’âge de trois mois, on renouvelle cette opération. Les parents qui négligent ce traitement de précaution voient, pour la plupart, leurs enfants être frappés de fièvres, de coups de sang, puis mourir en bas âge.
Une maladie très-fréquente parmi les enfants au Dârfour, est l’abou- liçân (la languette) ; elle a son siége dans le fond de la bouche, vers le détroit du gosier. Il se développe là, surtout vers la racine et sur les côtés de la langue, une excroissance charnue comme une languette d’oiseau, et qu’il faut absolument exciser. Pour cette opération, les Fôriens ont un petit instrument (voy. pl. III, fig. 24) monté sur un manche en bois ; l’extrémité libre, et saillante horizontalement, est tranchante. Au moment de l’opération, l’on introduit dans la bouche, jusque tout auprès de l’excroissance, une tige de bois isolée et polie, qui sert de point d’appui et de moyen d’écarter les mâchoires. Voici comment on procède : on tient d’abord fermement le malade ; le médecin pose dans la bouche la tige en bois ; après cela, il introduit l’instrument jusqu’à ce que la saillie terminale se trouve d’un côté de l’excroissance charnue, à l’opposé de la tige de bois, et de manière que l’excroissance soit entre cette tige et la partie tranchante de l’instrument. Alors on rapproche la tige de bois et l’instrument, on les appuie assez fermement l’un contre l’autre, et l’excroissance est aussitôt coupée. On retire l’instrument, puis la tige de bois sur laquelle se trouve déposé le petit fragment de chair qui a été excisé. On prend alors un peu de natron pulvérisé très-fin ; le médecin mouille son doigt, le passe dans la poudre de natron, le porte dans la bouche du malade et en frotte la plaie. Pour bien procéder à cette friction et la prolonger assez longtemps, il faut avoir soin de tenir au malade la bouche ouverte, en lui mettant un petit morceau de bois entre les mâchoires, surtout si l’enfant a des dents. Ce morceau de bois ne dépasse alors que le bord des mâchoires, et ne pénètre que très-peu dans l’intérieur de la bouche.
Si l’on pratique cette opération, la maladie se guérit aisément ; mais si celle-ci est abandonnée à elle-même, l’enfant s’affaiblit, perd sa vivacité, et bientôt survient une diarrhée abondante qui l’épuise et le tue.
Le oum-sogò est aussi une maladie particulière aux enfants, et analogue à l’abou-liçân. Le oum-sogò se caractérise par un relâchement des chairs de l’arrière-bouche, accompagné d’une ou de plusieurs pustules. L’enfant atteint de cette maladie ne peut ni teter, ni boire, ni manger ; en peu de temps sa couleur change et prend une nuance jaunâtre. Le traitement qu’on applique à cette maladie est celui-ci : le médecin place d’abord un morceau de bois entre les mâchoires de l’enfant ; ensuite il porte un doigt au fond du gosier du malade, lui soulève la luette, et ouvre les pustules pour en évacuer le pus et en faire couler du sang ; il retire le doigt, le mouille, le passe dans du natron pulvérisé, et en frotte les pustules et le voile du palais. On répète ces frictions trois jours de suite, et ordinairement le malade guérit.
La diarrhée et la dyssenterie attaquent un grand nombre d’enfants. Lorsqu’elles acquièrent quelque intensité, on s’adresse au médecin ; si l’enfant est âgé de quelques années, et que l’anus présente une saillie, le médecin prend un fragment de poterie cuite, le réduit en poudre, et en frotte l’anus jusqu’à ouvrir les boutons ou aspérités qu’on y aperçoit ; alors le sang coule en abondance ; puis, à l’aide d’une diète assez sévère, le malade guérit. Si l’enfant n’a, par exemple, que sept à huit mois ou à peu près, on le cautérise autour du nombril, en appliquant quatre points de feu, placés en haut, en bas, à droite et à gauche de l’ombilic, de manière que le nombril se trouve au centre des quatre points, comme on voit ici, [Symbole]
Le ghouzayïl est une maladie commune chez les enfants. Il se caractérise par des symptômes cérébraux, par des mouvements insolites, qui agitent les bras et les jambes. En Egypte et à Tunis, cette maladie est attribuée à l’influence des mauvais génies qui frappent subitement de convulsions l’enfant qu’on laisse seul, ne fût-ce qu’un moment assez court. Ces convulsions emportent un grand nombre d’enfants en Egypte, dans les régences du Maghreb et chez tous les Arabes. Les Egyptiens, d’après leur croyance aux influences des mauvais génies, ont recours aux exorcismes comme moyen thérapeutique. Pour cela, on demande à quelque exorciseur, connu par sa puissance surnaturelle, d’écrire quelques passages du Coran sur un bout de papier[201], et de faire ensuite ses invocations et ses évocations sur le malade. Parfois le malade est soulagé, et parfois il reste dans l’état où il était auparavant.
Mais au Soudan, on emploie contre le ghouzayïl la cautérisation au front. On prend la moelle de la canne de doukhn, on l’allume par une extrémité en l’approchant de charbons ardents, puis on cautérise avec le bout ainsi allumé, et rouge comme le lumignon d’une chandelle. Par ce traitement, beaucoup de malades guérissent.
L’abou-seffeir attaque aussi très-souvent les enfants. Cette maladie a pour symptôme la coloration de la peau en jaune : c’est l’yaracân asfar ou ictère. Beaucoup d’autres maladies frappent les enfants et les adultes : je vais indiquer les principales.
Chaque année les habitants du Dârfoûr sont presque tous attaqués par le ouirdeh ou ouird ; sous ce nom l’on comprend les différentes sortes de fièvres. Le ouirdeh se développe pendant l’automne du pays et prolonge ses invasions et ses effets jusqu’au printemps ou déret (qui correspond à notre automne). Le ouirdeh revêt tous les types des fièvres intermittentes ; mais il y a aussi le ouirdeh continu.
Le ouirdeh journalier, ou à type quotidien, est celui dont l’accès se répète tous les jours à heure fixe ; le ouirdeh alterné ou tierce est celui dont l’accès ne revient que le surlendemain de son apparition. Pour les autres types, les accès ne se renouvellent qu’après deux jours, ou trois jours d’intervalle plein ; cette dernière espèce est la plus violente et la plus grave ; l’espèce précédente est plus bénigne. Le ouirdeh continu, ou fièvre continue, se termine quelquefois par la mort. Cette maladie est appelée en Egypte naucheh ; c’est la gastroentérite. Au Soudan, toutes ces formes de fièvres prennent le nom d’ouirdeh.
Il est une maladie contagieuse épidémique qui inspire le plus grand effroi aux habitants du Soudan ; c’est la variole ou petite-vérole. Elle est pour eux ce qu’est la peste pour l’Egypte, c’est-à-dire un fléau des plus meurtriers. Dès qu’un individu est frappé de cette maladie, on le transporte tout de suite hors de l’endroit, village ou autre localité, et on le met dans un lieu particulier, au milieu de la campagne. On lui construit là une grande hutte isolée, qu’on appelle karbâbeh, et on place auprès de lui, pour le garder et lui donner les soins nécessaires, des personnes qui ont déjà eu la variole. Tous ceux qui sont frappés de cette maladie sont aussitôt conduits à ce lieu isolé. Ils sont ainsi dans une véritable lazareth.
Les Arabes bédouins ont surtout une frayeur extrême de la petite-vérole. Un individu, très-considéré parmi les Birguid, appelé Othmân-Ouad-Allô, m’a raconté à cet égard un fait singulier. Cet Othmân avait été atteint de la variole et avait été très-dangereusement malade. Lorsqu’il fut hors de danger, et comme l’éruption était à la fin de la période de desquamation, c’est-à-dire à l’époque à laquelle la peau n’a pas encore repris sa couleur naturelle aux endroits de développement des boutons, il se mettait la face à l’abri des mouches en se cachant avec son turban, dont il s’entourait toute la figure à l’exception des yeux. « Un jour, me dit-il, j’avais la face enveloppée, et j’étais debout à la porte de ma demeure, lorsque je vois venir à moi un Arabe qui me paraissait marcher en hésitant et comme un homme inquiet. Il m’approche, me salue, et m’adresse ces quelques mots : « Dis-moi, je t’en prie, s’il y a dans ce village-ci des variolés. — Dieu me préserve de vouloir te rassurer par une réponse qui te mettrait dans une dangereuse sécurité. » Et je me découvre la figure. Il jette un cri d’effroi, et tombe. Ses compagnons accourent, l’enlèvent et l’emportent. Moi, je m’enfuis à leur approche ; car ils m’auraient tué. Je sus plus tard que le malheureux mourut trois jours après.
Relativement à la variole, les habitants du Soudan ont un préjugé assez bizarre. Ils prétendent que cette maladie reconnaît pour cause la maligne influence d’un petit animal, imperceptible, inconnu, mais qui laisse des signes sensibles de son passage sur le sol. Cet animal, une fois qu’il s’est attaché à la peau d’un individu, y engendre la variole, et souvent cause la mort. J’ai mainte fois entendu raconter, et c’est une croyance généralement acceptée, un véritable article de foi, que cet animal, que nul n’a pu voir encore, imprime à terre la trace de sa marche, en forme d’une série de points arrondis et disposés sur une seule ligne, de cette manière......... On m’a certifié que, le matin, lorsqu’on aperçoit cette trace dirigée vers une habitation, la variole s’y déclare infailliblement.
Dans une de ces dernières années, en 1254 (ère chrétienne, 1838), le haydhah ou choléra-morbus apparut au Ouadây. J’ai su cette particularité du grand câdy du Ouadây, lors de son passage au Kaire en 1257 (1841). Cette maladie, appelée en Egypte, el-haoua el-asfar, l’air jaune, fut apportée au Kaire en 1247, par les pèlerins qui revenaient du Hedjâz. Au Ouadây, le choléra causa d’horribles ravages et fit un nombre incroyable de victimes. J’ignorais que cette maladie eût paru dans le pays... Mais révérons les œuvres du Tout-Puissant, de Celui dont la volonté est invincible et dont les décrets sont hors de tout contrôle.
La maladie vénérienne ou mal franc (siphilis) est une véritable calamité au Dârfour. Les Fôriens l’appellent djiggueil ; elle se multiplie de plus par la débauche et le libertinage. Dès que le djiggueil produit quelque plaie ou pustule à la peau, on cautérise ; c’est le seul mode de traitement employé, et on l’applique d’une manière assez brutale. On a pour cela un instrument nommé hachchâchah, sarcloir : c’est une plaque de fer, en forme de truelle, allongée, large de deux doigts environ, longue de cinq ou six doigts, et ayant en travers, sur une de ses faces, une sorte d’anneau à parois allongées, en manière de tube. On fait chauffer cet instrument ; lorsqu’il est bien rouge, on le retire du feu, et on verse quelques gouttes d’eau sur l’anneau, afin de pouvoir y introduire, sans crainte de le brûler, un manche en bois. On enlève l’instrument par le moyen du manche, et on l’applique aussitôt sur le point malade. Cette cautérisation est impitoyablement appliquée sur tous les points semblables, en quelque partie du corps que ce soit. Dans chaque famille, dès qu’on aperçoit le mal sur un individu, cet individu est aussitôt, de gré ou de force, soumis par ses parents au traitement par le feu. Grâce à ce procédé énergique, la maladie se guérit dans un délai très-court.
Au Kordofâl, la siphilis est plus commune qu’au Dârfour, et plus au Dârfour qu’au Ouadây ; elle est même assez rare dans cette dernière contrée ; à peine y entend-on parler d’individus qui en soient atteints. La différence dans ces trois Etats s’explique facilement. Au Kordofâl, on a la persuasion intime que, plus le malade communique son mal à d’autres, plus elle diminue chez lui. D’après cette croyance, un individu, homme ou femme, qui est infecté de la siphilis, n’a d’autre pensée que celle de la donner à d’autres personnes : il ne sait pas que, quand même il la donnerait à mille individus, son mal conserve toujours la même intensité. Aussi la siphilis empoisonne presque tout le Kordofâl. Elle est également très-répandue au Dârfour, mais avec une différence notable. Certains Fôriens, il est vrai, reconnus comme atteints de la siphilis, n’ont pas honte de la communiquer autant qu’ils le peuvent ; mais le plus grand nombre n’osent pas se montrer, ils demeurent enfermés et séquestrés dans leur demeures jusqu’à ce qu’ils soient guéris. Par une conséquence toute simple, l’infection vénérienne est moins commune au Dârfour. Dans le Ouadây, tout individu qui se voit frappé de cette maladie reste caché chez lui jusqu’au terme de sa guérison, et ne communique plus avec personne.
Au Dârfour, la blennorrhagie est extrêmement fréquente. Il en est à peu près de même du haboûb, sorte de vent, qui a son siége au bas- ventre. Cette dernière maladie se manifeste chez les hommes et chez les femmes, mais beaucoup plus souvent chez les femmes. On prétend que le haboûb est contagieux[202].
Le djouzâm ou lèpre, dite aussi éléphantiasis, léontiasis, etc., est commune au Dârfour. Cette maladie dévore et fait tomber l’extrémité du nez et les doigts des pieds et des mains. Il y a encore le baras ; mais il n’attaque qu’un petit nombre d’individus. Le baras des Arabes est simplement une décoloration de la peau, c’est le véritable vitiligo blanc, maladie dermatique extrêmement fréquente en Egypte, surtout chez les personnes d’un certain âge. Je ne l’ai guère vue, au Kaire, que sur des individus qui avaient atteint au moins l’âge viril, et le plus souvent sur des individus de trente à quarante ans et au delà.
L’abou-s-soufouf, (le père aux lignes), ou point de côté (la pleurésie), est assez commun au Dârfour. On l’y traite par des scarifications sur la poitrine. On pratique ces scarifications en groupes, disposés sur quatre ou cinq rangs, de cette manière [Symbole]. Ensuite, on les frictionne légèrement avec du natron en poudre, ce qui provoque un écoulement considérable de sang. Par ce traitement, on guérit le plus grand nombre des malades.
Le frendyt ou dragonneau, appelé en Egypte fertyt, est très-fréquent chez les Nègres. Il se développe le plus souvent aux jambes et aux bras. Du reste, sa présence, en quelque partie du corps que ce soit, s’annonce par un gonflement circonscrit, produit par l’accumulation sous-cutanée d’une certaine quantité de matière purulente. Lorsqu’on ouvre cette sorte d’abcès à son centre d’apparition, on découvre sous la peau un filet blanc, allongé, ayant l’aspect et la solidité d’un filet nerveux. Il paraît positif que ce prétendu filet nerveux est un ver ; car il peut sortir, en partie, hors du canal artificiel où il s’est développé et logé, et y rentrer ensuite. Le traitement de cette maladie consiste à ouvrir d’abord l’abcès qui indique la présence du ver ; puis à appliquer, sur la place qu’occupait le gonflement, des feuilles d’ochar enduites de beurre fondu et chauffées au feu[203].
Le soutiyeh est une maladie analogue, en apparence, au frendyt. On donne le nom de soutiyeh à un gonflement qui se développe toujours sur la tête du genou ; mais il ne renferme pas de ver. Ce gonflement résulte aussi de l’accumulation d’une assez grande quantité de pus. On le guérit en pratiquant, sur la tumeur même, trois rangées d’incisions profondes ; chaque rangée est composée de trois ou quatre incisions. Par là, on donne issue aux matières purulentes. On panse ensuite, en faisant, sur la tumeur, des onctions de beurre fondu et en y appliquant des feuilles d’ochar beurrées et chauffées devant le feu, comme nous l’avons dit pour le traitement du frendyt, et la maladie se guérit[204].
Le dougry a son siége spécial à la jambe ; il est analogue au soutiyeh ; mais il se développe toujours sur la longueur du tibia, qu’il envahit souvent dans une grande partie de son étendue, tandis que le soutiyeh ne paraît qu’au genou. Du reste, le traitement est identique pour ces deux maladies. La seule différence est que, pour le dougry, on ne pratique que deux rangées d’incisions sur le côté externe de la jambe, et deux sur le côté interne.
Le hasbâ ou la rougeole, et le bourdjouk ou la scarlatine, sont deux maladies en quelque sorte particulières aux enfans.
La splénite ou gonflement de la rate, et les différentes espèces d’hydropisie, sont assez fréquentes au Dârfour, conséquences des fièvres intermittentes qui tous les ans assaillent cette contrée.
En résumé, on observe parmi les Fôriens un grand nombre de maladies, mais ils ne connaissent pas la peste, et la phthisie est pour eux une rareté presque inconnue. Les maladies du scrotum et des testicules sont assez rares parmi les habitants.
D’après ce que je viens d’exposer relativement aux maladies du Dârfour, on a pu remarquer que les moyens thérapeutiques employés sont presque uniquement chirurgicaux. Les querelles, les désordres, les guerres, fournissent sans cesse à ces peuples des occasions de se faire une sorte de pratique dans cette partie de l’art de traiter les maladies. Ils appliquent des sutures aux grandes plaies, par exemple, aux éventrations, et il n’est pas très-rare de voir des individus, dont les intestins faisaient saillie hors d’une blessure de l’abdomen, guérir après la réduction des intestins et la suture de la blessure. On traite de même par la suture les grandes plaies de la tête.
Au Dârfour, il y a des espèces d’oculistes appelés, en langue du pays, challa n, qui pratiquent uniquement l’opération de la cataracte. Ils ont, en cela, dit-on, une adresse remarquable. Mais j’ignore leur procédé opératoire, et la nature des instruments dont ils se servent. J’ai connu un de ces challa n, appelé El-Hagg-Nour, qui jouissait d’une très-grande réputation.
Jamais les Fôriens ne pratiquent ni l’amputation, ni la désarticulation, ni l’extirpation.
Là se borne ce que je puis dire des maladies de ces contrées. Quant aux médecins, ce sont presque toujours des hommes d’un âge avancé ; ceux qui se sont acquis quelque réputation dans leur art sont recherchés avec empressement. On court à eux, même à des distances de plusieurs jours de route ; ceux qui les appellent les traitent avec les plus grands égards. Les principaux moyens thérapeutiques employés par les médecins sont les scarifications, et les cautérisations par le feu. En fait de médicaments, il ne prescrivent guère, en général, que le tamarin, le miel et le beurre de vache.
Le fakyh Mèdèny, de Fouta, m’a raconté qu’il fut guéri du nickris (douleurs goutteuses articulaires), par un moyen que lui indiqua un Arabe bédouin. « Cet Arabe, me dit Mèdèny, me conseilla de me tenir debout, les pieds dans du beurre de vache fondu. Voici comment j’opérai : Je fis chauffer une assez grande quantité de beurre. Quand il fut bouillant, et bien fondu, je le retirai du feu ; je laissai se calmer l’ébullition, et j’attendis que le beurre se refroidît à un degré supportable à la main. On avait attaché une corde à la toiture de ma demeure, afin que je pusse me soutenir debout, en tenant à la main l’extrémité de cette corde. Je fis verser le beurre dans une grande sébile, je me lavai promptement les pieds avec de l’eau ; je les plongeai ensuite dans le beurre et je me levai, me soutenant par la corde suspendue, afin de pouvoir rester debout quelque temps. Mais presque tout à coup je sentis le beurre chaud me pénétrer les jambes, s’insinuer dans les chairs, et monter comme l’aurait fait un poison. Cette sensation me parcourut les jambes, m’arriva aux genoux, puis aux cuisses, et de là, peu à peu, dans le reste du corps, jusqu’au cou et jusqu’au cerveau. Alors la tête me tourna, mes yeux se troublèrent, et je serais tombé si mes domestiques ne m’avaient reçu dans leurs bras. Ils m’enveloppèrent avec soins dans mes vêtements, et me couchèrent. J’étais complétement évanoui et sans connaissance. Je restai dans un état singulier de stupéfaction et d’insensibilité, tout le jour et toute la nuit. Mais le lendemain matin, je me réveillai frais et dispos. J’avais abondamment transpiré, et la sueur qui m’avait inondé avait une puanteur insupportable.... Je fus guéri. » J’ai su que ce mode de traitement était en usage chez les Arabes bédouins, et qu’il y était en grande faveur.
Je dois ajouter qu’un des moyens de médication est l’emploi des influences merveilleuses ou puissances secrètes : on traite souvent les malades par les écritures, c’est-à-dire de papiers sur lesquels on trace des paroles sacrées[205]. Il y a au Dârfour, comme ailleurs, des individus qui font métier de ces sortes d’obsécrations. Les plus renommés dans cet art sont les Fellâta.
Disons maintenant quelques mots sur l’accouchement, les femmes en couches, et l’éducation des enfants. Lorsqu’une femme ressent les premières douleurs de l’enfantement, plusieurs vieilles se rassemblent chez elle pour la secourir ; elles attachent ensuite une corde à un endroit élevé de la hutte. La femme se tient debout, saisit entre les mains l’extrémité pendante de la corde, et s’en fait un point d’appui à chaque crise des douleurs. La patiente reste ainsi, debout, les jambes écartées, jusqu’à ce qu’elle soit accouchée. Une des vieilles reçoit le nouveau-né, coupe le cordon ombilical, puis on couche la mère. Huit jours après la naissance de l’enfant, on fait le repas de réjouissance, les femmes avec l’accouchée, les hommes avec le mari. Généralement on tue un mouton pour ce repas, puis l’on donne le nom à l’enfant.
Pendant la première semaine qui suit l’accouchement, on prépare à la mère, chaque matin, une médydéh ou crème pour son déjeuner. Cette crème est une sorte de bouillie appelée en Égypte haryréh, et, en Barbarie, haçou : elle se fait avec de la farine de doukhn et de la fécule de graines de baobab, ou de la pulpe de heglyg. Lorsqu’elle est au heglyg, elle a un léger goût d’amertume ; à la fécule de baobab, elle a une saveur aigrelette. Dans les familles aisées, on donne à l’accouchée une poule pour le dîner ; dans les familles pauvres, l’accouchée dîne avec une seconde médydéh.
Quand l’enfant a deux ou trois mois, la mère le porte sur son dos ; pour cela, elle l’enveloppe et le retient avec son taub ou mantelet : c’est ce qu’on appelle porter à la gôgo. La mère fixe son taub sur ses reins, par le moyen d’une corde, et elle en ramène la moitié supérieure par derrière le dos, de manière à faire une espèce de havresac, dans lequel est retenu l’enfant. Les deux bouts supérieurs du taub (qui n’est qu’une grande pièce d’étoffe, en carré long, comme le milâyéh d’Égypte) sont ramenés par devant la poitrine, noués ensemble, et passés encore dans la corde qui fait l’office de ceinture. Le mot de gôgo est transmuté en verbe par les femmes fôriennes, comme si nous disions en français gôgoter, pour signifier porter en gôgo. Elles disent, par exemple : mâ tegôgoy ouélédek, « que ne prends-tu ton enfant en gôgo ? » La mère, ayant ainsi son enfant sur le dos, vaque à ses travaux et à ses affaires, travaille aux champs, va chercher de l’eau, du bois ; elle continue à le porter de cette manière jusqu’à ce qu’il puisse marcher comme il faut, et qu’il soit déjà assez grand. Du reste, les mères allaitent leurs enfants pendant environ deux ans, selon l’habitude générale de tous les pays musulmans.
Les Fôriens ne marient leurs filles que lorsqu’elles sont pubères, menstruées, et qu’elles savent ce que sont les rapports de l’homme avec la femme. Pendant sept ans que je restai au Dârfour, je n’ai jamais vu marier une jeune fille avant l’apparition des signes de la puberté. De quelque époque que datent les fiançailles, ce n’est qu’après la menstruation qu’elles communiquent conjugalement avec le mari. (Il n’en est pas toujours de même chez les autres musulmans. En Egypte, par exemple, beaucoup de jeunes filles sont mariées avant la puberté.)
Au Dârfour, lorsque le prétendant est fiancé, il attend, pour la célébration et la consommation du mariage, deux et même trois années, s’il le faut, si la fiancée est trop jeune. Parfois, cependant, le fiancé consomme le mariage après un an écoulé. L’habitude est de ne décider définitivement les fiançailles que lorsque la fille est reconnue pubère. Bien entendu, cette habitude n’est relative qu’aux jeunes filles qui sont encore intactes et vierges ; pour les femmes qui ont déjà été mariées, et qui sont veuves ou divorcées, le nouveau mari consomme le mariage dès le jour ou le lendemain des fiançailles.
L’instruction au Dârfour est fort peu avancée ; la lecture du Coran (qui est aujourd’hui la seule éducation primaire, même en Egypte) y est très- imparfaitement enseignée. Une des principales raisons en est que, dans les écoles, on n’apprend à lire le Coran que le soir, après la nuit close. Durant le jour, les enfants (les enfants mâles s’entend, car les filles n’apprennent jamais à lire) sont occupés à la garde des troupeaux ; ce n’est que le soir, à leur retour des champs, qu’ils prennent leurs planchettes[206] et vont à l’école. Chacun d’eux, à tour de rôle, doit y apporter du bois pour faire du feu ; quand le feu est bien allumé, les enfants s’accroupissent alentour, et, à la lumière de la flamme, ils se mettent à lire, à écrire, à apprendre par cœur. Mais ces études ont de médiocres résultats, et ce que les Fôriens savent du Coran se réduit à bien peu de chose. Leurs autres connaissances sont au même degré de faiblesse. Il en résulte que les ulémas manquent pour ainsi dire complétement ; et que le peu qu’il y en a ne donnent que d’insuffisantes leçons sur le fickh ou droit civil et religieux, sur les preuves de l’existence et de l’unité de Dieu.
Les études rationnelles, c’est-à-dire celles qui ont pour but les sciences d’invention humaine (les arts libéraux, les humanités, etc.), sont à peu près nulles ; lors même que quelques individus s’y livrent, ils se bornent à de très-simples notions de grammaire arabe. L’étude des règles de la phraséologie arabe, celle des finesses et des variétés du discours, celle des tropes, de la rhétorique, de la logique, de la versification, sont entièrement délaissées[207] ; ils n’en savent guère que le nom. Ceux qui en ont quelque teinture sont ceux qui se sont expatriés pendant quelque temps, qui, par exemple, sont venus étudier au Kaire. Ceux-là, de retour dans leur pays, y sont considérés comme ulémas.
Au Dârfour, on attache une grande importance et une grande attention à la science des esprits et de la magie. La médecine est pour les Fôriens une branche de la magie : ceux qui ont acquis une certaine renommée par leur habileté magique appliquée à l’art médical, reçoivent le nom de tabbâby, mot dérivé de l’arabe : tabyb, médecin. La magie est cultivée plus particulièrement par les Foullân ou Fellâta ; nous verrons bientôt quels sortiléges on attribuait à Mâlik-el-Foutâouy, lequel tourna si bien la tête aux jeunes sultans révoltés qui s’étaient enfuis du Fâcher, et les y fit revenir sans qu’ils s’en aperçussent. Nous parlerons aussi du fameux fakyh Tamourrou, qui se fit un parasol de son vêtement, et écarta de lui la pluie avec une poignée de sable.
Sous le rapport des influences du climat, le Dârfour n’est pas également salubre dans toute son étendue et dans toutes ses provinces. La partie la plus saine est le Gauz (pays de sables) ; les Arabes qui l’habitent sont pleins de force et d’audace ; au milieu de leurs sables, ils respirent un air pur. Mais sur toute la surface du Gauz, l’eau est rare, et beaucoup de tribus sont obligées d’aller en chercher jusqu’à deux jours de distance et plus encore.
Après le Gauz, la province la plus salubre est le Zaghâouah ou Dâr-el- Ryhh, au nord du Dârfour : les habitants du Zaghâouah, et les Bédaiyât (ou mieux Bideiyât), qui leur sont voisins et qui même sont campés sur une partie de leur territoire, sont vigoureux et robustes.
La portion du pays la plus malsaine est le Sayd, surtout à partir des montagnes jusque vers la partie ouest et centrale du pays ; là, les eaux sont en surabondance, elles sont la cause d’exhalaisons méphitiques et d’influences nuisibles. Ces conditions locales agissent d’une manière marquée sur les étrangers nouvellement arrivés, et les exposent aux maladies ; mais les habitants nés dans la contrée même jouissent d’une santé parfaite et sont pleins de vigueur, malgré les fièvres qui règnent presque constamment. Le séjour des villes et des bourgs populeux est encore plus malsain ; sous ce rapport, il faut mettre en première ligne le Fâcher ou Tendelty, puis Kôbeih[208] et Kebkâbyéh.
Le Dâr-Sila, le Fangarau, le By n a, le Châla, sont des contrées bien plus insalubres encore que tout le reste du Dârfour ; elles sont incessamment humides ; les pluies n’y cessent que pendant trois mois de l’année.
Malgré les maladies et beaucoup d’autres inconvénients, les habitants du Dârfour aiment le séjour de leur patrie, et chérissent leurs cabanes. Le Fôrien, enlevé de son pays, pleure et ne demande qu’à revoir sa chétive hutte. Ce sentiment, naturel à tous les peuples, est profondément empreint dans nos cœurs par la main de Dieu. Notre saint Prophète pensait toujours à fixer sa demeure à la Mecque ; et, si Dieu ne lui eût ordonné de rester à Médine, on sait qu’il eût préféré le séjour de la Mecque, après que cette ville fut devenue la conquête des Musulmans.
Comme les maladies dominantes au Soudan ne prennent pas, en général, la forme épidémique, et par conséquent ne deviennent pas très-meurtrières, la population se conserve mieux que celle de la plupart des autres régions ; on trouve au Dârfour un grand nombre de vieillards ; il n’est pas rare de rencontrer des individus plus que centenaires, arrivés même jusqu’à cent vingt ans. Les nonagénaires, les octogénaires et les septuagénaires s’y voient presque à chaque pas, tant ils sont nombreux ; et cela, malgré les désordres, les querelles intestines, et les guerres étrangères[209]. Les diverses tribus ou peuplades ont presque toutes des vengeances à tirer l’une de l’autre, des meurtres à faire expier, ou le talion à exiger ; jamais elles ne se remettent entre elles les dettes de sang. C’est ainsi que les Berty sont sans cesse en état d’hostilité avec les Zeyâdiyeh, les Bénou-Amrân avec les Mymeh, les Fellâta avec les Maçâlyt, les Macyriyeh rouges avec les Rezeigât, les Medjânyn avec les Bénou-Djerrâr, les Zaghâouah avec les Mahâmyd ; et de même vingt autres petites peuplades, dont je ne puis citer ici les noms.
Toutes ces vengeances et ces inimitiés particulières déciment peu à peu la population, outre ce qu’emportent les querelles que suscitent les prétentions des souverains des Etats voisins. Ajoutez à cela les meurtres qui se commettent, par suite de l’ivresse, dans les nombreux cabarets du Dârfour, et les assassinats qu’amènent les jalousies amoureuses. Sans ces causes multiples de destruction, la population du Dârfour égalerait en nombre les Yâgog et Mâgog[210], et, si je puis ainsi parler, les plus vastes campagnes, les plus vastes plaines, ne la contiendraient pas.
On m’objectera peut-être que les femmes ne sont point exposées aux chances de mort que nous venons d’énumérer (puisqu’elles ne sont point appelées à partager les dangers des combats et des guerres), et que cependant on ne voit pas beaucoup plus de vieilles femmes que d’hommes âgés ; que, s’il était vrai que le nombre des hommes fût si souvent et si fortement réduit par les causes que nous indiquons, le nombre des femmes âgées devrait être bien supérieur à celui des vieillards. Je répondrai à cela, que les chagrins qu’apportent aux femmes le meurtre de leurs maris, de leurs enfants, de leurs parents, les peines, les douleurs, les privations qui sont, pour elles, les suites de ces malheurs, les exposent, faibles qu’elles sont par la nature de leur sexe, aux conséquences fâcheuses des émotions morales profondes et pénibles, aux maladies les plus graves, et les conduisent prématurément au tombeau. Toutefois, il y a encore plus de femmes que d’hommes qui arrivent en effet à une vieillesse avancée. J’ai demeuré assez longtemps dans un canton qui n’était pas des plus garnis d’habitants, le canton d’Aboul-Djoudoul, et les vieillards de l’un et de l’autre sexe y étaient en assez grand nombre comparativement à la population. Dans une foule de bourgs et villages que j’ai vus, j’ai toujours rencontré aussi beaucoup de vieillards, même parmi les gens les plus accablés de misère. Cependant, au Dârfour, le dénûment de la classe pauvre est à un degré tel, que les indigents de nos pays ne pourraient la supporter sans perdre promptement leur force et leur santé.
Des aliments amers et repoussants jusqu’au dégoût paraissent aux Fôriens des mets exquis. A mon arrivée au Dârfour, je ne m’accoutumai qu’avec peine au régime de vie ordinaire. J’étais depuis peu de temps chez mon père, lorsqu’un jour on prépara du oueykeh pour le repas. On me pressa fortement de manger de ce mets, cela me fut impossible. Mon père en fut informé, et me dit : « Qui ne veut pas manger du oueykeh, n’a pas besoin de venir dans ce pays-ci. » Néanmoins, il eut l’attention de me faire préparer, pendant assez longtemps, quelques mets qui fussent de mon goût, tel que du riz cuit au lait.
Quand nous allâmes au Fâcher, pour faire visite au sultan, nous fûmes hébergés par le fakyh Mâlik-el-Foutâouy. Au premier souper que nous fîmes chez lui, on nous servit un mets amer. Je demandai ce que c’était, on me répondit : « C’est du oueykeh à l’heglyg. » Il me fut impossible d’en manger. On servit un autre plat, et je sentis une odeur infecte. « Qu’est-ce que cette pourriture-là ? » m’écriai-je. — « C’est du oueykeh daudary. » Ce oueykeh est pour les Fôriens un mets de régal, un mets excellent. Je ne pus en avaler une seule bouchée. On en informa le fakyh Mâlik, qui me fit donner alors du lait frais édulcoré avec du miel.
A la nuit, quand il vint à son divan, il me parla de son ragoût. « Pourquoi, me dit-il, n’as-tu pas mangé du oueykeh à l’heglyg, ni du oueykeh daudary ? — Le premier, lui répondis-je, est trop amer, et le second sent mauvais. — Mon ami, ces sortes de mets de haut goût sont ceux qui conviennent pour notre pays. Ils sont nécessaires à la conservation de la santé ; qui n’en mange pas s’expose à toutes sortes de maladies. »
Voici comment se préparent les oueykeh. Le daudary se fait avec un résidu d’os de mouton, de bœuf et autres animaux de bercail. On prend les os qui forment le devant de la poitrine, et les extrémités des os qui forment le genou, c’est-à-dire l’articulation de la jambe avec la cuisse ; on en enlève la chair, et on les met digérer à l’eau dans un grand vase, pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’ils commencent à sentir mauvais. Ces os se ramollissent, on les retire, et on les broie dans un mortier. Lorsqu’ils sont réduits à une sorte de pâte charnue, on en fait des boulettes grosses comme des oranges. Pour préparer le oueykeh, on prend un morceau d’une de ces boulettes, on le fait fondre dans de l’eau, et on passe ensuite à la passoire[211] pour séparer ce qui pourrait y être resté de fragments d’os. On verse ensuite le liquide dans un pot de terre, et on le fait bouillir jusqu’à ce qu’il acquière un certain degré de concentration. Alors, dans un autre pot de terre plus petit, on coupe menu quelques oignons qu’on fait frire avec une médiocre quantité de beurre ; puis on verse le liquide pardessus. On sale, on poivre, on ajoute, si l’on veut, un peu de koumbâ, et l’on y trempe le pain. Le oueykeh daudary est un mets qu’on ne trouve que chez les grands et les riches.
Le oueykeh à l’heglyg se prépare avec les feuilles ou avec la pulpe des fruits de l’heglyg. Dans le premier cas, on pile de jeunes feuilles fraîches d’heglyg, puis on les met, avec un peu d’eau et de graisse ou de beurre, dans un pot de terre ; on fait chauffer sur le feu, mais en remuant continuellement avec une étroite palette de bois à long manche.
Pour préparer le oueykeh à la pulpe d’heglyg, on fait d’abord macérer le fruit dans l’eau ; quand il est assez ramolli, on sépare la pulpe du noyau : l’eau chargée de cette pulpe est mise dans un pot de terre. Les pauvres gens y ajoutent un peu de graisse, et laissent cuire ; chez les riches, on fait d’abord réduire l’eau sur le feu, et quand le liquide est un peu épaissi, on fait comme pour le daudary ; de plus, on y mêle du cadyd[212] écrasé ou concassé ; on ajoute de l’eau, on met sur le feu ; on laisse le tout cuire à point. C’est là le oueykeh par excellence ; il n’est servi que chez les riches.
La nourriture générale des pauvres, c’est-à-dire de la masse de la population, consiste, comme nous l’avons déjà dit, en doukhn non mondé. Leur cuisine est des plus détestables ; ils l’assaisonnent avec le kaoual, avec le nielmo, sorte de préparation faite au moyen de jeunes feuilles fraîches d’heglyg, avec le marc de sésame, avec l’angallo, ou fruit vert de l’heglyg, ou enfin avec le fruit mûr de ce même heglyg. A ces assaisonnements ils ajoutent du kambo, sel extrait des cendres ; les autres sels sont d’un prix trop élevé pour qu’ils puissent en faire usage.
Les gens de médiocre aisance vivent du lait de leurs brebis ou de leurs vaches ; ils en retirent aussi du beurre : le petit lait de beurre qui reste ensuite leur sert encore de nourriture. Ils ne mangent de viande que lorsqu’on tue dans le village une vache, ou un bœuf, ou un taureau. On partage l’animal en un certain nombre de parts ; chacun, selon ses moyens, prend un lot plus ou moins considérable, et le paie en donnant en retour quelques moudd[213] de doukhn. Le doukhn seul est reçu pour ces sortes d’achats.
Vu le peu d’abondance du bétail dans certains endroits, la plupart des jeunes gens vont assez souvent à la chasse. Nous avons déjà raconté ailleurs que tous les samedis le ouarna n de chaque village rassemble, au bruit du tambourin, tous les jeunes villageois ; il les conduit à la chasse, et chacun revient chez soi avec le gibier qu’il a pu attraper, ce qui est d’autant plus facile qu’au Dârfour les forêts sont remplies d’animaux sauvages bons à manger, tels le lapin, le lièvre, la gazelle, le bœuf sauvage, le renard, le teytel, etc. Si la troupe des chasseurs rencontre un teytel qui se sauve avec quelque peine, ou si elle le prend par surprise, l’animal est tué à l’instant et partagé en commun.
Le teytel est un animal sauvage ayant la forme et l’aspect du bœuf domestique, mais il est moins fort et moins gros ; il ne dépasse jamais la hauteur d’un veau de moyenne taille. Le teytel a le front armé de deux cornes longues d’un à deux empans au plus, presque droites, penchées légèrement tantôt en avant, tantôt en arrière. Malgré ses mœurs sauvages, cet animal est remarquable par un caractère de stupidité. Il ne fuit que quand il se voit devant nombre de personnes ; s’il se trouve en face de deux ou trois seulement, il les regarde d’un œil tranquille, et reste habituellement en place à quelques pas de distance. Dans les campagnes ou les plaines, lorsque les Fôriens rencontrent un teytel arrêté, ils lui crient presque toujours : « Hé ! teytel ! vilain mécréant ! (Yâ teytel ! yâ kâfer !) » Le teytel les regarde d’un air indifférent et reste immobile ; il ne s’éloigne que lorsqu’il les voit assez près de lui, et même alors il ne se retire qu’à petits pas ; mais si on fait mine de vouloir se jeter sur lui, il prend sa course et s’enfuit.
Le teytel diffère très-peu du bœuf sauvage ordinaire, dont il paraît être une espèce. Il est plus petit que ce bœuf, il a les cornes plus droites, plus verticales, à peu près comme celles de la gazelle, et divergeant un peu en dehors par la partie supérieure. Le pélage du teytel est entièrement fauve ; celui du bœuf sauvage est tantôt noir, tantôt fauve, tantôt noir glacé de blanchâtre, ou mêlé de grandes taches blanches. Ce bœuf sauvage est de la taille du bœuf domestique du pays (qui, du reste, est moins robuste que le bœuf d’Europe), et ses cornes ont la même force et la même courbure.
Au Dârfour, il y a, dans nombre de villages, certains individus qui n’ont d’autre industrie et d’autre occupation que la chasse ; ils sont pourvus d’instruments nécessaires pour cela. Il y a aussi des jeunes gens qui ne chassent qu’avec le chien et le safrouk.
Les chasseurs de profession dont nous venons de parler sont ordinairement des ouvriers en fer ; ils chassent au piége. Ils sont de deux sortes ; les uns chassent les quadrupèdes, les autres les oiseaux.
Les premiers chassent la gazelle, le bœuf sauvage, l’éléphant, le buffle, l’hyène, le lion, le rhinocéros, etc. Les chasseurs se réunissent par troupes de cinq ou six individus ; ils vont à la découverte des traces des animaux, et cherchent à reconnaître la voie par où ils passent pour aller boire. Les chasseurs creusent alors sur cette trace une fosse dont la profondeur dépasse plus ou moins la taille d’un homme ; ensuite ils fichent au centre de cette fosse un pieu solide, à sommet aminci et pointu comme une lance. Cela fait, ils garnissent l’ouverture du trou avec des rameaux longs et légers, qu’ils placent en croix les uns sur les autres, et qu’ensuite ils recouvrent d’herbe : le tout est recouvert d’une couche de terre. Lorsque des éléphants, ou des lions, des bœufs sauvages, des buffles, des rhinocéros passent sur la fosse, le poids de leur corps fait fléchir et briser sous leurs pieds le terrain artificiel, qui tombe dans le piége avec un ou deux de ces animaux. L’animal arrive comme une masse sur la pointe du pieu, et s’embroche de lui-même ; il n’a plus alors la force de se mouvoir et de chercher à se tirer de la fosse. Ceux qui ont creusé la trappe accourent et achèvent de tuer leur proie. On retire l’animal, on l’écorche, et ensuite on fait de sa chair du cadyd, c’est-à-dire de la viande séchée au soleil. Les Fôriens appellent le cadyd châramyt ou bandes, mot dérivé de l’arabe vulgaire charmat (découper), parce que, pour le faire, ils coupent la viande en lanières. Les chasseurs se régalent aussi d’une partie de leur chasse à l’état frais.
Lorsqu’ils prennent un éléphant, ils en retirent l’ivoire et la peau ; s’ils prennent un rhinocéros, il enlèvent la corne et la peau. Dans tous les cas, ils préparent du cadyd avec la chair de ces animaux : le cadyd, comme nous l’avons vu, sert à composer certains mets, et se vend comme objet de commerce.
Chaque troupe de chasseurs a, dans les villages, ses gens affidés qui, toutes les semaines, leur portent ce dont ils peuvent avoir besoin en aliments et autres provisions ; ce transport se fait à l’aide de chameaux, qui ensuite rapportent au village le cadyd, les peaux, les cornes de rhinocéros, les dents d’éléphant, etc. Les peaux sont employées à faire des boucliers et des courbaches. L’ivoire, les cornes de rhinocéros et les courbaches se vendent aux marchands, les boucliers aux soldats.
Ces chasseurs permanents paraissent très-rarement dans leurs villages. Ils forment une caste isolée, sous le nom de Darmoudy. Les Darmoudy (ou mieux les Darâmidah) sont des gens sans foi et sans loi ; il est dangereux de les rencontrer dans des lieux éloignés. Jamais aucun des autres Fôriens ne cherche à s’allier avec eux par le mariage. En général, les Darmoudy, sous presque tous les rapports, vivent confinés dans leur caste.
Les Darmoudy ont plusieurs moyens de surprendre le gros gibier ; il en est qui emploient le nœud coulant ; ils ont des cordes bien tordues et solides, faites d’écorces résistantes ; ils les arrangent en anneaux assez larges, disposés en lacs. Quand l’animal vient à passer dessus, et qu’un de ses pieds se pose dans l’ouverture d’un lac, l’anneau embrasse et suit le pied, le nœud coulant se rapproche et se resserre, l’autre extrémité de la corde étant fermement fixée à de forts pieux qui sont solidement fichés dans le sol, de façon que l’animal, malgré ses efforts et ses mouvements, ne peut ni les rompre, ni les arracher. Le gibier reste ainsi empêtré dans cette espèce d’entrave, et les chasseurs le tuent aisément sur place.
D’autres Darâmidah, armés d’une ou de deux lances à large fer, se mettent à l’affût, perchés sur un arbre à feuillage épais, et sous lequel ils auront vu les animaux sauvages venir s’abriter lors de la grande chaleur du jour. Une fois ceux-ci couchés à l’ombre, le chasseur, visant le ventre de l’animal qui est étendu le plus près de lui, le perce de sa lance. Alors les autres animaux effrayés s’enfuient : le chasseur descend et achève sa proie.
La seconde classe des Darmoudy sont les oiseleurs. La chasse qu’ils préfèrent et qui leur est le plus avantageuse est celle du hobârá[214]. Le hobârá est un oiseau de forte taille, plus gros que le dindon, à plumage blanc nuancé très-légèrement de jaune, avec des reflets verdâtres. A l’époque du déret ou printemps, le hobârá devient extrêmement gras, et sa chair est tendre et délicate. Cet oiseau est friand d’une certaine sorte de ver et de petits insectes ; les oiseleurs emploient ce ver et ces insectes comme appât. Voici comment ils procèdent.
L’oiseleur, ayant avec lui des cordes faites avec des tendons d’animaux, assez fines pour que l’oiseau ne les distingue et ne les reconnaisse que difficilement, se rend aux lieux fréquentés par le hobârá. Lorsqu’il aperçoit un hobârá, il attache un ver ou un insecte à l’extrémité de sa corde et fixe l’autre extrémité à un tronc d’arbre. Ensuite il va obliquement du côté du hobârá, le tourne et le fait aller peu à peu vers l’endroit où est le piége. Le hobârá se laisse sottement approcher d’assez près ; il ne s’envole que lorsqu’on a la main presque sur lui. Le chasseur, profitant de cette niaise confiance, le conduit pour ainsi dire vers l’appât attaché à la corde ; à peine l’oiseau aperçoit-il le ver ou l’insecte, qu’il se précipite dessus et l’avale avec l’extrémité de la corde. Ainsi pris par le jabot, il essaye vainement de s’envoler ; la corde l’arrête, et le chasseur s’empresse d’aller le prendre. Puis il recommence le même manège s’il y a encore une capture à faire.
Un autre gibier très-recherché des Darmoudy est l’abou-tantarah[215]. Cet oiseau est blanc, un peu plus gros et plus fort que le hobârá. Il a devant le cou une poche pendante, de forme presque conique, élargie par le bas, plus étroite à la partie supérieure. L’abou-tantarah, de même que le hobârá, se nourrit d’insectes.
Certains Darmoudy chassent les petits oiseaux au filet ; mais ils retirent de leur chasse un bien moindre profit que les autres, attendu qu’ils se servent, pour appât, de la graine du doukhn, et qu’ils sont obligés de la renouveler souvent ; ce qui est dispendieux. En effet, le menu gibier qu’ils recherchent, tels que moineaux, veuves du cap ou abou-mousa, etc., ne se laisse attirer que par la graine de doukhn. Ce genre de chasse ne se fait guère que près des courants d’eau, près des étangs ; c’est là surtout qu’afflue ce gibier, et que les chasseurs vont habituellement planter leurs filets.
Le filet dont se servent les Darmoudy est un grand réseau carré long, maintenu dans sa forme par quatre bâtons de bois (voy. pl. III, fig. 25). Quatre pieux fichés en terre le fixent et servent à en diriger les mouvements. Deux de ces pieux, A, B, sont plantés dans le sol tout contre les deux angles internes du filet ; les deux au tres, C, D, sont le double point d’attache de deux cordes suffisamment longues, qui partent des deux angles externes. Du côté d’un des coins externes, est une autre corde longue et solide, EE, que tient en main le chasseur F. La graine de doukhn est répandue vers l’espace AB.
Lorsque le filet est placé, le chasseur, assis à quelque distance, attend que les oiseaux viennent ; dès qu’il les voit rassemblés en grand nombre et piquant les graines, il tire fortement à lui la corde qu’il a en main et rabat son filet sur les oiseaux ; comme le réseau est à mailles serrées, tout ce qui se trouve dessous est emprisonné, et nul ne peut fuir ; l’oiseleur arrive et s’en empare. Si dans le nombre il y a quelque oiseau qu’il puisse vendre plus cher que les autres, tels que perruches vertes, perroquets, etc., il leur arrache les pennes des ailes pour les empêcher de s’envoler, et ensuite il les met dans son miktel[216]. S’il n’y a que des oiseaux ordinaires, l’oiseleur les tue. Puis, il répand de nouvelles graines et recommence sa manœuvre.
Lors de mon séjour au Dârfour, j’eus pendant longtemps un filet avec lequel je prenais des oiseaux sur les terrains dépendants de ma demeure, et je me régalais souvent de ce petit gibier.
Il y a des Darmoudy qui vont, dans les montagnes, à la chasse des singes à callosités et des singes ordinaires. J’ignore comment on s’empare de ces animaux. On ne fait point usage au Dârfour de la chasse au fusil, qui serait, sans contredit, la plus profitable et la plus facile.
Parmi les Fôriens riches, il en est qui achètent un esclave élevé par des Darmoudy, et ils ne l’occupent absolument qu’à la chasse. Quand l’esclave chasseur est laborieux et fidèle, il apporte à ses maîtres autant de gibier qu’ils en veulent manger. J’ai vu, chez le cheykh Mèdèny, un de ces esclaves : il s’appelait Sayd, et était déjà d’un âge assez avancé. Le cheykh me dit que cet esclave avait pour devoir de lui fournir de la gazelle deux ou trois fois par semaine. Cela fit naître en moi le désir de me procurer un de ces esclaves ; mais il me fut impossible d’en trouver à acheter un.
La chasse de la girafe et de l’autruche ne se fait guère que par les Arabes bédouins ; tels sont surtout les Mahâmyd, les Zébédeh, les Areygât, au Ouadây ; les Médjânyn, les Zeyâdyéh, les Bénou-Djerrâr, les Areygât, au Dârfour. Ils chassent à cheval ces animaux coureurs, et le plus ou moins de succès dépend du plus ou moins de rapidité des chevaux.
Lorsqu’un des cavaliers aperçoit une girafe, il s’élance à sa poursuite ; une fois qu’il s’en est approché, il ne suit plus la trace pied à pied, mais il la suit par le flanc ; lorsqu’il se trouve de front avec l’animal, presque côte à côte, et qu’il a ainsi l’animal à la portée de son bras, il lui décharge un coup de sabre sur les jarrets, et l’arrête sur la place.
L’autruche est moins difficile à atteindre ; car elle n’a pas la course aussi précipitée que la girafe. Peu de chevaux sont capables de gagner de vitesse la girafe, qui, en quelque sorte, a la rapidité du vent.
Les Arabes bédouins du Dârfour et du Ouadây sont abondamment fournis de tout ce qu’ils peuvent désirer dans leur genre de vie. Ils ne tirent du Dârfour ou du Ouadây que du doukhn, du dourah, et des vêtements. A cet effet, et selon la proximité locale, ils transportent et vendent dans ces deux États ce qu’ils ont de surabondant en beurre, en miel, en bestiaux, en peaux d’animaux tués à la chasse, en peaux de bœufs et de chameaux, en sacs de cuirs, en outres, en battah, ou vases en cuir servant à mettre du beurre ou du miel, en courbaches et cordes faites de lanières de cuir, etc. Ces sortes de cordes en cuir sont appelées par ces Arabes, ouégueg.
Généralement les tribus arabes et surtout celles que nous venons de citer sont riches en beurre et en miel. Ils recueillent le miel sur certains arbres où ils remarquent que les abeilles font habituellement leur demeure et construisent leurs rayons. D’autre part, la chasse fournit sans peine aux Arabes une foule d’autres avantages : chez eux, les plumes d’autruche, les cornes de rhinocéros sont en si grande abondance, qu’elles n’ont, pour ainsi dire, nulle valeur. Lorsque j’étais au Ouadây, un marchand fezzanais y vint pour acheter des plumes d’autruche. Il alla trouver le chérif Ahmed-el-Fâcy, qui, après le départ de mon père, lui avait succédé dans sa fonction de vizir auprès du sultan. Le Fezzanais demanda au chérif une lettre de recommandation pour le cheykh Chaou-Chaou, chef de la tribu des Mahâmyd, afin que celui-ci décidât ses Arabes à se mettre à la chasse de l’autruche, à des conditions et à un prix modérés. Le marchand avait apporté en argent cinquante ryâl frank (ou cinquante talaris[217]). Le chérif écrivit la lettre selon que le désirait le Fezzanais ; celui-ci partit aussitôt avec un guide arabe et se rendit à la tribu des Mahâmyd, où il séjourna quelque temps. A son retour, il me raconta son expédition commerciale. « Quand j’arrivai à la tribu, me dit-il, on me conduisit à la tente du cheykh. Chaou-Chaou me reçut avec empressement et avec politesse. Après que je lui eus remis la lettre du chérif, il m’accabla de prévenances, de bontés et de soins. Il me fit donner, pour moi seul, une tente en tissu de poil de chameau, toute tapissée et pourvue de tout ce que je pouvais désirer. Il assigna à mon service un domestique et une servante qui veillaient constamment à ce que rien ne me manquât. J’avais apporté un présent pour Chaou-Chaou ; je le lui donnai ; il l’accepta avec joie, et il m’en fit accepter un de sa part, et je remis ensuite au cheykh les cinquante talaris que j’avais avec moi. Il appela un certain nombre de ses Arabes et leur dit : « Cet homme est mon hôte ; il est venu se confier à moi ; il désire avoir des plumes d’autruche. Que ceux de vous qui ont envie de gagner quelques-uns de ces talaris partent demain à la chasse, dès l’aube du jour. Chaque peau de zhalym[218] sera payée un demi-talari, et chaque peau de rabdah, un quart de talari. » Le lendemain, les Arabes se mettent en mouvement et partent à la chasse. Le premier jour, ils m’apportèrent une vingtaine de peaux de zhalym, garnies de leurs plumes. Je restai dans la tribu une vingtaine de jours, et je complétai une centaine de peaux de zhalym ou peaux d’autruches à plumes blanches.
« Chaou-Chaou les fit charger sur quelques-uns de ses chameaux, et ordonna de les transporter pour moi à Ouârah (capitale du Ouadây). Le cheykh, qui m’avait si bien accueilli, me donna encore, à mon départ, des provisions de voyage, une grande quantité de graisse d’autruche fondue, du miel, du kényêknié, du serneh[219], du karnaou[220], etc., et tout cela en surabondance. Arrivé à Ouârah, j’y vendis près de quatre- vingt-dix peaux de zhalym, sur le pied de trois talaris chacune ; ainsi, sans fatigue, je gagnai une assez jolie somme. »
La girafe ne rapporte guère d’autre profit aux chasseurs que le prix qu’ils retirent de la peau ; toutefois, ils en mangent la chair à l’état frais, ou en cadyd.
Les Arabes de ces contrées sont largement pourvus de riz, de défreh, de koreyb, d’heglyg, de tamarin, de miel, de karnaou, de serneh[221]. Le lait, parmi eux, est chose commune et sans valeur ; ils ne peuvent employer tout ce qu’ils en recueillent, malgré la quantité considérable de beurre qu’ils préparent. Le lait de beurre qui leur reste est pour eux sans usage, et ils le jettent. Bien plus, ce qu’ils jettent de lait ordinaire est tellement abondant, que, dans la plupart des tribus et surtout chez les Rézeygât, les Macyryeh-Rouges et les Habbânyeh, les flaques d’eau et les étangs en sont blanchis et paraissent remplis de lait pur.
[Décoration]
[Note 201 : Voyez note Z.]
[Note 202 : D’après les renseignements que j’ai demandés au cheykh, je suppose qu’il s’agit ici de l’hystérie. Le sens primitif du mot haboûb (souffle) est en faveur de cette opinion. L’hystérie, comme on le sait, se déclare quelquefois chez l’homme, mais elle est fréquente chez la femme. Je ne serais pas éloigné de croire que les habitudes lubriques des habitants du Dârfour, et des autres régions du Soudan, la fréquence des relations des sexes, l’ardeur des tempéraments, la chaleur du climat, ne fussent des causes capables de faire naître l’hystérie chez ces hommes beaucoup plus souvent que chez les hommes de nos contrées ; cela expliquerait la croyance que cette maladie est contagieuse.
P.]
[Note 203 : J’ai rencontré ici, sur un soldat qui mourut du typhus, sept dragonneaux. Je les ai envoyés, il y a trois ans, à l’Académie des sciences de Paris, avec une assez courte notice.
P.]
[Note 204 : Le soutiyeh paraît être une sorte d’hydropisie qui se déclare aux gaînes des tendons inférieurs et antérieurs des muscles de la cuisse ; car, selon que me l’a expliqué le cheykh, les foyers purulents sont très-probablement multiples.
P.]
[Note 205 : Voyez note Z.]
[Note 206 : Nous parlerons de ces planchettes dans le voyage au Ouadây ; elles servent à faire écrire et lire les enfants.]
[Note 207 : Voyez note AA.]
[Note 208 : Voyez note BB.]
[Note 209 : Voyez note CC.]
[Note 210 : Voyez note DD.]
[Note 211 : Voyez note EE.]
[Note 212 : Voyez note FF.]
[Note 213 : Mesure de capacité.]
[Note 214 : D’après Golius, et d’après les dictionnaires d’histoire naturelle, cet oiseau paraît être l’otis tarda, outarde houbara, otis houbara.
P.]
[Note 215 : Serait-ce le marabou ou cigogne argala, ardea argala ?
P.]
[Note 216 : Panier à tissu croisé fait avec des folioles de doum.]
[Note 217 : Le talari vaut environ 5 fr. 40 cent.]
[Note 218 : Voyez note GG.]
[Note 219 : Voyez note HH.]
[Note 220 : Voy. ibidem.]
[Note 221 : Voyez chapitre des plantes du Dârfour, et la note II.]