‹ Voyage au DarfourChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

Dignités et emplois. — Noms de dignités pris des diverses parties du corps. — Perception des contributions ou dîmes. — Rétributions des emplois. — Corvées. — Mauguéh ou bouffons du sultan. — L’yâkoury. — Mère et grand’mère du sultan Mohammed-Fadhl.

Sachez ceci : l’Être suprême, Dieu, dont l’essence est par elle-même sainte et pure, Dieu, le souverain arbitre de l’infinie puissance, et dont la volonté est irrésistible et absolue, a établi pour les rois de ce monde le besoin indispensable de vizirs, de ministres et de conseillers, afin de prouver à ces rois, que par eux seuls ils sont impuissants à gouverner leurs empires et à conduire leurs sujets. Ce besoin de secours et de coopération tempère la passion des rois pour la tyrannie et l’injustice. Sans ce frein salutaire, peut-être s’arrogeraient-ils même le titre de Dieu, ce nom sacré, réservé à Celui seul dont la nature est l’infini.

Mais, pour chaque région du globe, Dieu a constitué une forme et une organisation des pouvoirs. C’est par suite de cela que les noms anciens de vizirs des khalifes, se trouvent actuellement changés en vizirs des rois. Mais, de plus, il y a différentes gradations établies entre ces vizirs. Ainsi, dans l’empire des descendants d’Othmân, il y a pour dignitaires : le grand vizir, le ketkhodâ ou chef du conseil, le khazandâr ou ministre du trésor et des finances, le grand sélêhdâr ou ministre des arsenaux et de la guerre, le muhurdâr ou garde des sceaux, le dévitdâr ou secrétaire (porte-encrier), le djokhadâr ou ministre des affaires étrangères, le serr-beouâbyn ou garde général des clefs, le kâpidjy-bâchy ou chef des portes, chargé aussi d’une partie des affaires étrangères, etc. ; puis, le tutundjy ou conservateur du tabac du sultan, le cheurbetdjy-bâchy ou maître des sorbets, le caouédjy ou inspecteur du café du prince, le cafetân-agâcy ou garde-cafetan, le bechkyr-agâcy ou porte-serviette aux ablutions du sultan, les pachas, les généraux de division, les colonels, etc., etc.

Au Dârfour, par honneur pour la majesté du sultan, on applique les dénominations de plusieurs parties de son corps à la désignation des différentes dignités. L’orondolo n, c’est-à-dire, la tête du sultan, est un haut et puissant dignitaire, qui possède, comme prérogatives, plusieurs grands domaines. On ne salue jamais l’orondolo n que par : Do n arây do n a, salut ! salut ! On porte devant lui un tapis, comme devant le sultan. Quand celui-ci va à la chasse ou en voyage, la fonction de l’orondolo n est de marcher avec ses soldats, en tête des troupes ; c’est lui qui ouvre la marche.

Le kâmneh est plus élevé en considération et en puissance que l’orondolo n ; son nom signifie : le col du sultan. Le sultan est-il tué à la guerre, le kâmneh, s’il lui survit et s’il revient, est mis à mort ; on l’étrangle en secret. Son successeur est élu par le sultan nouveau. — Si le sultan meurt dans son lit, on laisse survivre le kâmneh. Les pays du Dârfour où on ne parle pas arabe appellent encore le kâmneh, aba-fory, le père du Dârfour. A la dignité de kâmneh sont affectés les revenus de plusieurs districts. Il a sous ses ordres de nombreux soldats et a presque la même liberté de conduite et d’action que le sultan. Il marche après les troupes de l’orondolo n.

L’aba-oma n est presque l’égal du kâmneh, et son titre signifie les vertèbres du dos du sultan. Il marche à la queue de l’armée, dont il forme l’arrière-garde. Cette arrière-garde, toujours commandée par l’aba-oma n, est assez forte pour pouvoir en toute occasion soutenir une attaque, une surprise des ennemis, jusqu’à ce que des forces suffisantes viennent le rejoindre et le secourir.

L’abadyma est, en autorité et en considération, au-dessus des dignitaires dont nous venons de parler. Il est accompagné de plus d’appareil et de soldats. Il a sous ses ordres douze rois et reçoit le revenu de la vaste province du Témourkeh. Il a les insignes et l’entourage du sultan ; seulement il n’a pas les cuivres ; il n’a que le dingâr. Son titre signifie bras droit du sultan ; l’abadyma marche avec ses troupes à la droite du prince.

Le tékényâouy ou bras gauche du sultan est l’égal en tout de l’abadyma. Il a sous ses ordres douze rois fôriens des provinces du nord, et reçoit les revenus d’une étendue de pays considérable.

L’ab-cheykh ou le père cheykh est au-dessus de tous les degrés précédents. Il est comme l’égal du sultan, et tous les autres dignitaires subissent l’empire de sa parole. Il possède en différents endroits un grand nombre de terres, et de plus, une province étendue. Il peut condamner à mort, sans contrôle de personne. Tout Fôrien dépend de ses volontés. L’ab-cheykh est encore appelé l’adjyzeh, ou le derrière du sultan. Nous avons déjà parlé de cette dignité, en faisant l’histoire de l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ.

Il y a aussi la dignité d’émyn ; ceux qui la possèdent sont au nombre de quatre. Chaque émyn a à sa disposition plusieurs terres et des soldats, mais aucun n’a les insignes de roi. Les quatre émyn sont membres du conseil du sultan.

Les korâyât, bien que représentant une dignité inférieure à celle des émyn, ont cependant encore des pouvoirs assez étendus. Ils sont aussi au nombre de quatre :

Le soum-in-dogolah a un pouvoir assez étendu, un entourage d’un certain relief, des terres et de riches revenus.

Après le soum-in-dogolah viennent les chefs kôrkoa.

Mais au-dessus de ces deux derniers degrés est le mélik-ouarrébaya, personnage d’une grande considération. Les princes fôriens ne défèrent cette dignité qu’à un eunuque ; car c’est le mélik-ouarrébaya qui, après la mort de l’ab-cheykh, doit lui succéder dans la fonction de père, toujours dévolue à un eunuque. Le ouarrébaya a sous sa direction tous les eunuques préposés à la garde et au service du harem du sultan ; il est l’instrument des vengeances du prince, et a les prisons sous son administration. Toutes les fois que quelqu’un a encouru l’animadversion du sultan, celui-ci le livre au mélik-ouarrébaya, qui, provisoirement, le fait incarcérer. Le mélik-ouarrébaya a un assez grand nombre de soldats sous son commandement. En langue fôrienne, le nom de cette dignité signifie : Roi de la porte du harem, de la porte des femmes. Le roi dit ouarrébaya est subordonné à l’ab-cheykh.

Après lui vient le mélik-ouarrédayé, ou roi de la porte des hommes ; car chaque demeure, soit des sultans, soit des rois, ou des vizirs, a deux portes spéciales, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes ; la première est appelée ouarrédayé, la seconde, ouarrébaya.

Au-dessous du ouarrédayé est le roi des abydyeh, ou esclaves. Ses fonctions lui confèrent une assez grande autorité ; il a sous sa direction tous les esclaves du sultan, qui sont hors du service immédiat du palais ou fâcher, et qui sont répandus dans diverses localités avec leurs femmes et leurs enfants. Il a aussi l’administration des troupeaux du prince, et celle de tous les objets et ustensiles de voyage, tels que tentes, outres pour l’eau, etc.

Après cette charge, vient celle du roi des cauouâr, ou douaniers des octrois. Cette fonction donne une grande considération à celui qui en est revêtu, et lui confère l’autorité sur tous les douaniers et tous les marchands voyageurs. Ce roi reçoit les revenus de plusieurs terres, et a de nombreux soldats sous sa main.

Au-dessus de lui est le roi des djebbâyeh, ou percepteurs des contributions. Il est entouré d’un certain appareil de représentation, et ses pouvoirs s’exerçent sur tous les points du Dârfour. C’est de lui que relèvent ceux qui lèvent les contributions de grains dans les différents pays. On entend proprement par djebbâyeh ceux qui lèvent les dîmes des grains et les mettent en dépôt dans de grands réservoirs ou fossés creusés en terre, pour la consommation de la maison du sultan.

Enfin, après tous ces fonctionnaires, qui tous portent le titre de rois, il y a encore beaucoup d’autres espèces de rois.

Les simples gouverneurs secondaires de districts ou de communes sont appelés chartây (au pluriel chérâty). Les inspecteurs des tribus portent le nom de damâlidj (singulier de doumloudj, qu’ils prononcent doumledj[135]) ; chaque chartây a un certain nombre de soldats à sa disposition, et chaque doumloudj a ses adjoints ou suppôts.

De tous ces employés ou dignitaires, aucun ne reçoit du souverain ni traitement ni solde ; chacun a des terres ou apanages assignés à son titre, et dont il recueille les revenus, et, à l’aide de ces revenus, il se fournit de chevaux, d’armes, de cuirasses de mailles, de vêtements pour lui et pour ses soldats.

La dîme des grains et la dîme des bestiaux appartiennent exclusivement au sultan ; les rois n’en reçoivent absolument rien ; mais chacun d’eux a, en propre, un certain nombre de feddans de terres où il sème du doukhn, du dourah, du sésame, des fèves, du coton, etc. ; les rayas, à titre de corvées, font ces semailles et en moissonnent et récoltent les produits pour les rois. Un roi, dans la circonscription qui le regarde, a encore le hâmel, c’est-à-dire tout ce qui s’échappe de chez les différents individus, tels que, esclaves, bœufs, menu bétail, ânes, et qu’on rencontre errants et sans maîtres. On les prend et on les vend au profit du roi, qui en touche le prix. De plus, tout roi qui arrive dans un pays et s’installe dans ses fonctions, reçoit des cadeaux de bienvenue. Il a aussi le khatiyéh (droit des fautes, ou droit de justice), c’est-à-dire ce que doit payer un coupable au juge : c’est ce qu’on appelle au Dârfour le hokm, ou jugement. Par exemple, lorsqu’un homme en a blessé un autre, et qu’il y a eu du sang versé, le premier paie un droit au profit du juge. Si un homme, par voie d’adultère, a rendu une femme enceinte, on condamne l’homme et la femme à payer une amende proportionnée à leurs moyens. Il y a encore le sang, ou droit du sang ; c’est-à-dire que si un homme est tué par un autre, le meurtrier paie une amende, ou droit du sang, dont le roi partage le prix avec les parents du mort, soit que le meurtre ait été volontaire, soit qu’il ait été involontaire.

Une autre source de profits consiste dans toutes les espèces de vexations et d’avanies commises par caprice, les travaux de peine dont on charge gratis les administrés, tels que les constructions des huttes, et vingt autres corvées, le tout à l’arbitraire des chefs, qui jamais ne donnent à l’ouvrier le moindre salaire.

Enfin, parmi les emplois du Dârfour, il faut citer la royauté des mauguéh, ou bouffons du sultan. Je vais en parler avec quelques détails, à cause de la bizarrerie et de la singularité de ces fonctions, et de l’étrangeté des actes de ceux qui en sont revêtus.

La royauté des mauguéh est le dernier et le plus infime des emplois de la cour ; toutefois, je crois intéressant de retracer ici le portrait et les devoirs de ce genre de fous attachés aux sultans fôriens.

CELUI qui a l’éternelle sagesse, celui qui donne l’intelligence et dispense les mérites, a gratifié l’homme de la raison, pour distinguer le bien qu’il doit faire et le mal qu’il doit fuir ; et il a mis en même temps en chaque individu ce penchant qui l’entraîne à suivre de préférence ses propres vues et ses propres idées, cet amour-propre qui le pénètre d’une foi plus implicite dans sa perspicacité et sa pénétration que dans celle des autres, à moins toutefois que, par illumination divine, il n’aperçoive ses défauts et ses faiblesses, et ne reconnaisse son impuissance dans la conduite parfaite de ses intérêts et de son bien-être, et dans l’application des moyens convenables pour détourner ce qui peut lui être nuisible.

Puis nous dirons : Les Fôriens ont un penchant naturel très-vif pour le plaisir, la gaieté, les jeux et les fêtes ; le moindre amusement les ravit et les enthousiasme. Ils ne passent presque pas de jour sans quelque divertissement ; rois, peuple, tous en cela ont le même goût et la même passion ; aussi ils ont inventé tout ce qu’il leur était possible d’inventer en instruments et moyens de réjouissance.

Chaque roi a des jeunes garçons choisis pour la beauté de leur voix, et qu’on appelle kôrkoa ; ils ont des espèces de chalumeaux en roseaux, dont ils jouent en prononçant et chantant des paroles dans le chalumeau même, qui accompagne ainsi d’une singulière façon le chant de ces joueurs, et en même temps celui d’autres jeunes chanteurs : de là une sorte de concert tout à fait original. En voici la disposition : Si un roi a, par exemple, dix jeunes garçons, il y en a deux ou trois qui jouent de la flûte ; un autre porte en main une longue citrouille sèche et vide, renflée en forme de tête, et prolongée par une extrémité mince par laquelle on la tient. (Voy. pl. IV, fig. 7.) On introduit dans cette citrouille plusieurs petits cailloux, et on en ferme l’ouverture avec une matière goudronnée. Celui qui porte cette citrouille l’agite, et les cailloux font alors entendre un cliquetis particulier, cadencé sur les sons et les repos des flûtes. Les six autres jeunes garçons chantent.

Souvent le sultan, dans les cérémonies, fait suivre cet appareil musical par plusieurs jeunes filles de son harem, en grande parure, et portant sur la tête différents mets pour le prince. Elles marchent derrière lui avec les jeunes garçons, en chantant avec eux et avec les joueurs de flûte ; à tout cela s’ajoute encore le jeu d’un long tambourin de bois, semblable au daraboukkah d’Égypte, et que les Fôriens appellent tikdjel (pl. IV, fig. 6). Celui qui le porte passe le bras dans la corde qui y est attachée ; il maintient l’instrument sous son aisselle, et il marche la tête en avant. On bat avec les deux mains, mais à coups mesurés, et en harmonie avec les chants des joueurs de flûte. Les paroles chantées sont toujours en fôrien.

Il y a, au Dârfour, des maîtres qui enseignent la flûte, le chant et le jeu du tikdjel.

Tout ce qui marche devant le sultan, tout près de lui et même à quelque distance, chante en chœur. On est divisé par petites troupes ; un individu de chacune d’elles chante d’abord seul, et toute sa troupe lui répond par une ritournelle à toute voix.

Lorsque le sultan sort à cheval, on bat des tambourins, et toute la foule qui le suit à pied ou à cheval chante, ce qui produit un vacarme et un brouhaha étourdissant de voix, de flûtes ou chalumeaux ; c’est un fracas à faire trembler, et qui écorche les oreilles.

Les flûtes sont appelées tayr-al-Sayd, oiseaux de Sayd, parce qu’il y a dans le Sayd, ou Haut-Dârfour, des oiseaux d’un chant agréable, et sur lequel les Fôriens prétendent modeler le jeu de leurs chalumeaux.

Enfin, on marie encore à toute cette musique les chants des mauguéh.

Les mauguéh[136] forment une corporation assez nombreuse qui a son roi particulier. Ils ont encore d’autres attributions que celles de bouffons ; entre autres fonctions, ils ont celle d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort. Ordinairement les mauguéh ont la tête ceinte d’une sorte de bandeau portant une plaque de fer ronde qui se place sur le front et a un renflement creux ; dans celui-ci joue un fragment de fer allongé en forme de clou, et attaché par un fil qui le suspend libre au milieu de la cavité, en sorte que quand le mauguéh secoue la tête, le fragment de fer s’agite comme un battant et produit un tintement de clochette. En haut de la plaque est fixé un plumet composé d’une ou de deux plumes d’autruche. (Voyez pl. IV, fig. 10.) Sur le tartour, long bonnet conique, sont cousus des coquillages et des verroteries.

Les mauguéh ont plusieurs anneaux de fer ou chevillères au bas de la jambe droite, et un seul à la jambe gauche. Ils portent chacun au bras un djourâb ou petit sac long en cuir, pour y renfermer le bandeau et le tartour quand ils ont fini leurs séances. A la main, ils ont un bâton courbé par le haut, auquel sont suspendus des grelots.

Deux ou trois mauguéh se tiennent debout devant le sultan lorsqu’il est en divan ; quand il part en voyage ou pour la chasse, quatre ou cinq marchent devant lui, en chantant, dansant, imitant l’aboiement du chien, le miaulement du chat, et débitant maintes fadaises pour provoquer l’hilarité du public. Leurs chansons sont en langage fôrien, jamais en arabe. Leur danse ne se compose pas de contorsions de reins (comme en Egypte) ; mais ils secouent la tête, en la balançant à droite et à gauche ; ils battent aussi des jambes l’une contre l’autre ; ils font ainsi sonner le fer qui est dans le bandeau, et cliqueter les chevillères de leurs jambes. Quand le sultan est éloigné du fâcher, en voyage ou en chasse, ils ne chantent plus, mais tous ensemble, et de toute la force de leurs voix, ils crient ; yâ, yâ ! Et cela, tant que le prince est à cheval.

Les mauguéh ne sont pas seulement d’usage à la cour ; chaque roi, de degré élevé, a son mauguéh qui se tient debout devant lui dans son divan, ou qui le précède s’il est en marche.

Généralement les mauguéh ne craignent guère les accès de mécontentement et de colère du souverain. Ils ont en quelque sorte droit d’audace auprès de lui. Ils ne font secret de rien, même contre ceux qui approchent le plus près du sultan. S’ils apprennent quelque chose de répréhensible, ils le dévoilent en pleine assemblée, et dénoncent tout haut qui que ce soit, grand ou petit. Ils ne s’inquiètent du ressentiment de personne.

Quand le sultan veut publier quelque annonce, ou promulguer un ordre, il se sert pour cela d’un mauguéh, qui alors en fait la criée à la foule entre le maghreb et l’éché (c’est-à-dire, entre le coucher du soleil et la prière qui se fait à une heure et demie après).

Voici un fait relatif à ce que nous venons de dire tout à l’heure des mauguéh.

Le sultan Abd-el-Rahmân aimait les ulémas et était fréquemment avec eux le jour et la nuit. Rarement il était en conseil sans en avoir au moins un ou deux avec lui. Cette déférence suscita la jalousie des vizirs : « Comment ! disaient-ils, le sultan nous préfère ces gens-là ! il les a sans cesse à ses côtés. Certes ! après lui, nous nous garderons bien d’asseoir sur le trône un sultan qui sache lire et écrire ! » Un mauguéh entendit ces paroles. Il dissimula et attendit un jour d’assemblée générale. Les vizirs y vinrent. Le mauguéh, qui y était aussi, se mit tout à coup à dire en fôrien : « Certainement, nous nous garderons bien désormais de donner le trône à un sultan qui sache lire et écrire. » Le sultan se tourne : « Pourquoi cela ? — Parce que tu préfères la société des ulémas à celle des vizirs. » Le sultan, irrité, lance au mauguéh un regard de fureur. Le mauguéh, alors, pensant qu’il pourrait bien, s’il s’en tenait à ces mots, recevoir quelque correction un peu dure : « Moi, je ne suis coupable de rien, ajouta-t-il ; j’ai entendu ces personnages (et il montra les vizirs) dire ces paroles-là, et je les répète. » Le sultan s’adresse alors aux vizirs, et les accable de reproches. Il voulait les faire saisir immédiatement ; ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts et de peine qu’ils se tirèrent d’affaire.

Je me dis alors, à propos de ces vizirs : « Les ignorants sont toujours ennemis des hommes instruits. » L’anecdote suivante, qui me fut racontée au Dârfour par des gens dignes de foi, en offre une preuve.

Le sultan Tyrâb fit un jour un grand festin, pour une circonstance que je ne me rappelle plus. Quand les mets furent apportés, le sultan les examina l’un après l’autre, afin de voir quels étaient les meilleurs. Il en était plusieurs que l’yâkoury Kinâneh avait préparés elle-même. Tyrâb les goûta, et les trouva excellents. Il recommanda alors de les réserver pour les ulémas. Kinâneh s’y refusa : « Suis-je donc yâkoury pour faire à manger à des cheykhs et pour voir servir aux vizirs et aux moulouk (rois) des mets préparés par d’autres que moi ? — Je fais donner ces mets aux cheykhs parce que ce sont les meilleurs ; tu recueilleras, pour récompense, la bénédiction de ces hommes de bien. — Laissez manger mes plats aux vizirs et aux rois ; je n’ai nul besoin de la bénédiction de vos cheykhs. — Point du tout ; les ulémas les mangeront. — Ils n’en goûteront pas, je vous le jure par votre tête. » Elle eut le dernier mot, le sultan fit servir ces mets aux rois, et en choisit d’autres pour les ulémas.

Les mauguéh sont toujours des gens pauvres, pris dans la populace. Ne pensant qu’à mendier des uns et des autres, ils rôdent sans cesse aux portes des hauts personnages et tendent la main à tout le monde. Les grands les craignent, et les traitent avec égards, comme des espions qui ne cachent rien de ce qu’ils voient et entendent. Celui qui leur fait du bien, ils le vantent à tout venant, et se répandent en éloges sur sa générosité. Celui qui les écarte et semble les rebuter, ils le dénigrent, et vont manifestant partout leur mépris pour lui. En cela, ils sont comme les poëtes : qui leur donne a leur encens ; qui les dédaigne a leurs sarcasmes.

Il y a aussi au Dârfour la dignité d’yâkoury, et celle de reine des habbôbah ; nous en avons déjà parlé. Si le sultan régnant a encore sa mère et sa grand’mère, elles ont chacune un rang ; bien entendu, ce rang n’est pas une dignité toujours présente dans l’État ; il meurt avec celles qui en sont revêtues.

J’ai vu la mère du sultan Mohammed-Fadhl : c’était une vilaine esclave qu’on n’eût pas vendue au Dârfour pour dix talaris (50 francs). J’ai vu aussi sa grand’mère, femme vieille et laide, presque stupide et des plus hideuses qu’on eût pu trouver dans tout le Soudan. Elle avait la sotte manie, en voyage, de se faire porter à épaules d’hommes, assise sur une sorte de tabouret, et accompagnée d’une escorte nombreuse de soldats. On alla un jour lui raconter que les Fôriens disaient, en parlant d’elle : « Cette khâdem (esclave) tyrannise et tourmente les gens. » Elle se montra alors au divan, dans sa hutte ordinaire, appela toute sa suite et s’écria : « El-hâdem !... el-hâdem est accouchée d’argent, et l’argent est accouché d’or ! » C’est-à-dire : Moi, l’esclave, j’ai eu une fille, et ma fille a eu le sultan actuel. (Elle disait hâdem, au lieu de khâdem, ne sachant pas prononcer l’arabe autrement.)

Il y a encore d’autres emplois au Dârfour ; mais comme ils sont d’une importance minime, je les passe sous silence.

[Décoration]

[Note 135 : Ce mot arabe est le nom d’une sorte de bracelet qu’on porte au-dessus du coude.]

[Note 136 : Le mot de mauguéh, c’est-à-dire bouffons, fous de la cour, est un terme collectif ; il est le même au pluriel qu’au singulier. Ce nom fôrien signifie en arabe vulgaire d’Égypte, khalbous, maskharah, et en turk soutary.]

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