Chapitre 4 Vis-à-vis la côte du Palais
Un cocher : « A calash, Sir ? »
J’accepte.
Dix pas plus loin, je fais la rencontre d’un ami et lui dis : « Venez avec moi. »
Il me répond :
— Moi, en calèche ! mais êtes-vous chanceux en voiture ?
Je lui réplique :
— Je n’ai jamais eu d’accidents.
Alors il monte dans ma calèche, me disant : « Vous aurez un accident. »
Et il me raconte son histoire.
— À l’âge de huit ans, j’allais avec ma mère à l’église en calèche. Sur un pont, à quelques arpents de la maison, ma mère tombe hors de la voiture ; le cheval prend l’épouvante et file avec moi. Il fut arrêté à un quart de lieue plus loin par le bedeau de la paroisse, encore plein de vie, du nom de Lachapelle.
Une autre fois, avec un compagnon, je revenais en calèche couverte d’une expédition à Laval. Dans la rue du Pont, notre calèche vient à la rencontre d’une autre voiture. Notre calèche heurte la sienne et nous culbutons sur le trottoir.
Un autre jour, j’allais à la chute Montmorency avec quelques amis. Dans la côte du Sault, le cheval prend l’épouvante ; nous étions cinq dans la voiture et nous avons failli tomber dans la chute ; le cheval s’est arrêté au milieu du pont.
Plus tard, je prends une calèche au poste des cochers, rue Saint-Jean. Je demande au cocher : – Êtes-vous chanceux en voiture ? Il me répond : – Oui, monsieur ; depuis quinze ans que je mène, il ne m’est jamais arrivé aucun accident, pas même de déboucler ou de boucler un des bracelets de ma calèche.
Je lui dis : – Fort bien, allons, et nous aurons un accident.
Vingt pas plus loin, le ressort de la voiture s’est brisé.
Étant à Ottawa, il y a deux ans, un ami me demande d’aller faire une excursion avec lui à 18 milles d’Ottawa, deux chevaux à sa voiture.
Je lui demande : – Êtes-vous chanceux en voiture ?
Étonné, il répond : – Je n’ai jamais eu d’accidents. Je lui dis : – Vous aurez un accident.
Revenant de l’endroit que nous avions visité, un des chevaux prend l’épouvante. Un de mes deux compagnons va sauter à la bride du cheval pour l’arrêter. Le propriétaire des chevaux crie à mon compagnon : – Do not go near him, he bites. – Le propriétaire était presque évanoui. Enfin nous parvînmes à tranquiliser le cheval.
Un peu plus tard, étant en voyage à Chicoutimi, nous décidâmes, pour tuer le temps, d’aller au Grand Brûlé : (quatre compagnons, sur trois planches). Je demande à mon cocher :
— Êtes-vous chanceux en voiture ?
— Monsieur, il y a vingt ans que je mène et je n’ai pas eu un accident.
Je lui annonçai en présence de mes compagnons de voyage, qui éclatèrent de rire, et des quatre cochers que nous aurions un accident.
Rendus au milieu de la route, un caillou roulé, de la grosseur du poing, vient me frapper en pleine poitrine, sans me faire aucun mal, heureusement. Je prends le caillou et dis au cocher : – Vous êtes témoin. Au terme de notre course, je montre le caillou à mes amis, et leur dis : – Ne vous avais-je pas prophétisé que j’aurais un accident ?
Sur la demande que j’en fis aux quatre cochers, la réponse fut unanime : – « Jamais nous n’avons vu cela. »
Un autre jour, j’avais loué cheval et voiture pour me rendre à trois milles de Québec ; on détela mon cheval et on le réattela, en raccourcissant trop les traits. Vis-à-vis le rond à patiner (c’était au printemps), il y avait un immense cahot ; les pattes du cheval viennent en contact avec le palonnier et le cheval prend l’épouvante.
Dix pas plus loin un autre cahot et le cheval défile.
Alors je tombai hors de la voiture, et j’en fus quitte pour une entorse.
Et mon ami continua ainsi, indéfiniment, à me raconter une foule d’histoires de ses accidents en voiture. Je n’avais qu’une chose à faire, descendre de la calèche et l’en faire descendre.
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