Chapitre 5 Encore vis-à-vis de la côte du Palais
Il arriva, un jour de l’année 1826, que Pat Flanagan, de la paroisse de Tewksbury, comté de Québec, district de Québec, Province du Canada, montait la côte du Palais ; et que Jean Bédard, de la paroisse de Charlesbourg, comté de Québec, même district, descendait la même côte…
Vous pourriez me dire qu’il n’y a, en tout cela, rien d’extraordinaire ; et à la rigueur vous auriez raison. Toutefois, supposons qu’au lieu de monter la côte, Flanagan l’eût descendue, et qu’au lieu de la descendre, Bédard l’eût montée ! Supposons encore qu’au lieu d’aller par la côte du Palais, l’un ou l’autre fût allé par la côte d’Abraham ! Et après ? – Eh bien, après, ayez patience, s’il vous plaît, et prenez votre temps.
Flanagan menait une charge de pommes de terre ; Bédard ne menait rien du tout, vu qu’il revenait du marché de la Haute-Ville, où il avait vendu deux douzaines d’oignons, trois choux et quatre navets.
Il est bon d’avouer, une fois pour toutes, que Jean-Baptiste, à cette époque reculée, était à peu près le même qu’aujourd’hui. N’ayant jamais eu la bosse du calcul, il n’a jamais pu comprendre la valeur du dicton américain qui va à dire que le temps c’est de l’argent ; et qu’en conséquence, d’aller au marché avec si peu à vendre, c’est perdre un temps précieux, et, par là même, beaucoup d’argent.
Quoi qu’il en soit, Flanagan, voyant Bédard venir de loin, commença à froncer les sourcils, et se dit à lui-même : « Voici Jean Bédard, de la paroisse de Charlesbourg, qui descend ! »
Et Bédard, voyant Flanagan monter la côte, pensa en lui-même : « Voici Pat Flanagan, de Tewksbury, qui monte ! »
Mais, afin qu’on puisse mieux comprendre la portée des événements qui se déroulèrent en cette mémorable circonstance, il faut prendre les choses de plus haut.
On sait que l’administration des affaires de la cité de Québec est sous le contrôle d’un corps d’hommes choisis parmi nous et élus par nous ; on sait que ce corps, dûment et légalement constitué et incorporé, est désigné sous le nom de : « La Corporation » ou « Le Conseil municipal de la Cité de Québec. »
Or, parmi les nombreux devoirs et les obligations qui incombent à la dite Corporation, il en est un qu’elle prise plus que tous les autres : c’est d’imposer et de percevoir des taxes et cotisations sur vos propriétés… et sur la mienne : comme cheminées, chiens, chevaux, etc.
Un autre privilège qui, dans son estime, ne le cède à aucun autre en importance, est celui qui lui confère le droit de faire les lois et les règlements qui peuvent être de nature à accroître la prospérité de cette ville, ou à assurer le bon comportement de la population. C’est pour rendre plus facile l’exécution de ces lois, que la corporation possède une Cour de Recorder, une prison, des hommes de police.
Pour en revenir à notre sujet, il faut savoir que dès l’année 1826, deux règlements, entre bien d’autres, avaient été passés par notre conseil municipal ; le premier de ces règlements était formulé comme suit :
« Qu’il soit statué, et il est statué que quiconque descendra la côte du Palais, ou autre côte, ou autre chemin, avec une voiture, telle que calèche, cab, cariole, sleigh, traîneau, ou tombereau, devra tenir la droite des dites côtes, côte ou chemin ; et que quiconque montera la dite côte du Palais ou autres côtes ou chemins, prendra le côte gauche des dites côtes ou chemins. »
Le deuxième règlement était formulé comme suit :
« Qu’il soit statué, et il est statué que quand une voiture, telle que calèche, cab, carriole, sleigh, tombereau ou traîneau, montera la côte du Palais, ou autre côte ou chemin, le propriétaire ou conducteur de toute telle voiture cèdera au propriétaire ou conducteur de toute autre voiture qui descendra la dite côte du Palais, ou autre côte, ou chemin, la juste moitié de la largeur des dites côtes, côte ou chemin. »
Une pénalité, n’excédant pas cinq louis dix chelins courant, était imposée sur quiconque contreviendrait à ces règlements.
Il va sans dire que Pat Flanagan, de Tewksbury, et Jean Bédard, de Charlesbourg, n’ignoraient pas l’existence de ces deux règlements ; et tous deux, ne fût-ce que pour ne pas subir les désagréments imposés par la dernière clause, étaient bien résignés à s’y soumettre. Mais, d’un autre côté, tous deux étaient bien déterminés à ne pas outre-passer d’une demi-ligne la stricte limite imposée par la loi du sol.
Conformément à ces vues, Flanagan prit le côté gauche de la côte du Palais, Bédard, le côté droit. Mais, dans la vive ardeur qui les animait tous deux de se tenir dans les justes bornes de leurs droits respectifs, ni Bédard ni Flanagan ne laissa exactement libre la juste moitié du dit chemin ; il s’en manquait un quart de pouce environ de chaque côté ; de sorte que les deux voitures vinrent en contact, et furent mises en pièces ou à peu près ; et aussitôt la chicane commença.
Flanagan dit à Bédard qu’il était un vaurien et un kenock ; Bédard, dans un mouvement de grande colère, répliqua que Flanagan était un paddy. Pat dit qu’il allait rosser Bédard ; Bédard montra à Pat deux poings formidables. En dépit de toutes ces terribles provocations, il paraissait clair aux yeux des spectateurs – plusieurs m’en ont fait l’aveu depuis – que ni l’un ni l’autre n’avaient sérieusement l’envie de se battre ; au contraire… De sorte qu’après s’être bien chanté pouilles, nos deux héros continuèrent chacun leur chemin. Néanmoins, quand il crut que la distance entre lui et Pat était assez grande, Bédard ne put s’empêcher de tourner la tête encore une fois et de crier à Flanagan qu’il était un paddy from Cork, une appellation qui, dans l’idée de Bédard, équivalait à quelque terrible juron ou malédiction, à une espèce d’abomination de la désolation, enfin à la plus sanglante insulte qu’il pût jeter à la face d’un de ses semblables.
Ainsi se termina cette fameuse querelle.
Plus d’un de mes auditeurs pourrait trouver à redire à la conduite tenue en cette circonstance par Flanagan, de Tewksbury, et par Bédard, de Charlesbourg ; plus d’un pourrait prétendre que la cause qui amena cette chicane était futile : la collision de deux voitures dans les rues de Québec est un de ces événements quotidiens qui ne sont considérés que comme des accidents de peu d’importance. Mais, rappelons-nous que de grands effets naissent souvent de petites causes. – Il faut que les hommes se chamaillent ; c’est connu ; et c’est pour cela que le monde est si plein de Bédards et de Flanagans.
Ce qui me frappe, moi, ce n’est pas la futilité du prétexte qui a déterminé la querelle entre Bédard et Flanagan en 1826 ; mais c’est la fréquence de ces querelles depuis ; ce qui me paraît extraordinaire, c’est ce défaut d’union, ce manque d’entente, disons le mot, cette sourde antipathie qui, depuis cette époque reculée, a toujours tenu séparés et divisés les Flanagans et les Bédards du Canada.
Pourtant, si l’on veut se donner la peine d’étudier le caractère des deux peuples, que découvre-t-on ?… On découvre que, aujourd’hui comme autrefois, le même sang celtique circule dans les veines des deux : ce sang celtique si pur, si chaud, et qui a contribué tant au progrès et à l’avancement de la civilisation du genre humain ; on trouve que, à part certains traits distinctifs dans leur apparence physique et dans leur physionomie, les deux peuples offrent dans leurs qualités morales plus d’un point de similitude : même clarté de l’intelligence, même vivacité de l’esprit, et, par-dessus tout, cette même généreuse impulsion de cœur qui les porte à être les plus chauds des amis, les plus généreux des ennemis.
À part ces liens naturels, un autre lien existe : la même divine religion exerce sur les deux la même bénigne influence.
Comment donc se fait-il qu’un souffle empoisonné de discorde ait si souvent fomenté parmi eux la division, la jalousie, des dissensions de toute nature ?
Comme on ne pourrait expliquer, par des causes naturelles une pareille anomalie, il faut admettre que des causes accidentelles ont exercé leur funeste influence pour amener ce triste état de choses.
On sait ce que c’est que la politique ; on sait ce que c’est qu’un politicien.
La politique devrait être un art par lequel un bon, un vertueux citoyen, oublieux de ses intérêts personnels, dévouerait tout son temps, consacrerait tous ses talents, toute son énergie, à servir les intérêts de sa patrie, à accroître le bien-être de ses semblables. Mais, trop souvent, hélas ! la politique est tout l’opposé de ce que je viens de dire ; trop souvent c’est un art par lequel un citoyen indigne, oublieux des intérêts de la patrie, ne pense qu’à améliorer sa position, à augmenter sa fortune personnelle.
Une fois qu’un politicien est entré dans cette voie, il devient peu scrupuleux, souvent même il est à craindre. N’ayant qu’une chose en vue, le succès, c’est-à-dire, emporter son élection, tous les moyens qui peuvent l’aider à gagner son point paraissent bons à ses yeux. En conséquence, il sème la division à pleines mains, fomente la discorde, réchauffe toutes les mauvaises passions des hommes.
De telles choses nous les avons vues malheureusement en plus d’une occasion au milieu de nous : dans cette vieille cité de Québec si justement renommée par le caractère paisible de ses habitants et pour leur politesse.
Nous avons vu les deux populations, française et irlandaise, lancées l’une contre l’autre, sans autre objet que de gagner une élection.
Mais, grâce à Dieu, grâce aussi à ses nouvelles divisions électorales qu’on a établies en cette ville, dernièrement, nous ne serons plus témoins, je l’espère, de scènes aussi désagréables.
Jean-Baptiste peut se battre aujourd’hui contre Jean-Baptiste, à Saint-Roch, si le cœur lui en dit ; Pat contre Pat, dans la rue Champlain ; mais ni l’un ni l’autre ne se paie cette fantaisie. Tous deux sont pleinement satisfaits quand ils ont joué quelque bon tour aux capitaines Voyer et Heigham (faveur que les dignes capitaines n’accordent pas tous les jours) ; tous deux sont au comble de leurs vœux quand ils ont réussi à embrouiller les officiers-rapporteurs des divisions est et ouest.
Que ces dissensions politiques aient été, depuis le commencement, la principale, sinon l’unique cause de cette antipathie qui a existé si longtemps entre les Canadiens-français et les Irlandais, cela devient encore plus évident lorsqu’il m’arrive de visiter quelqu’une de ces paroisses où les deux éléments sont intimement mêlés. Comme ces gens sont unis ! comme ils vivent heureux ensemble !
Ici, il n’y a plus de Bédards, plus de Flanagans. Pat parle le français ; Jean-Baptiste parle l’anglais. Pat dit : Bon soir ; Jean-Baptiste répond : Good night. Ni l’un ni l’autre ne pourrait dire quel saint occupe la première place dans le paradis : si c’est saint Patrick ou saint Jean Baptiste.
Jean-Baptiste est le parrain des innombrables fils et filles de Pat ; et tôt ou tard il arrive souvent que Jean-Baptiste devient le beau-père de quelque ravissante fille de la vieille Irlande, ou vice-versa. Et quand arrivent les glorieuses fêtes de la Saint-Patrice ou de la Saint-Jean-Baptiste, alors vous voyez Pat et Jean marcher côte à côte dans les deux processions : tous deux portant à leur boutonnière et le trèfle et la feuille d’érable.
Parmi les nombreuses qualités que les Canadiens-français reconnaissent aux Irlandais, on remarque les suivantes :
Générosité du cœur, désintéressement, esprit naturel, et cet inaltérable attachement à la foi, à leurs croyances et à leur nationalité, qui fait l’admiration de chacun, commande le respect de tous.
Il n’y a pas de meilleur ami qu’un Irlandais ; il n’y en a pas qui mettent autant d’empressement à courir à votre aide au temps du besoin, il n’y en a pas qui mette au jeu aussi volontiers sa fortune et même sa vie pour venir à votre assistance. – C’est pour cela, sans doute, qu’il est passé en proverbe parmi nous que celui qui offense un Irlandais les offense tous.
L’amitié de l’Irlandais n’est pas un vain simulacre de démonstrations extérieures : cette amitié est pure et sincère ; elle s’étend au-delà de la vie, et se manifeste après la mort encore plus peut-être qu’avant. Sur ce continent d’Amérique, et à Québec comme partout ailleurs, on peut dire, à un simple coup d’œil, si le convoi funèbre qui passe par nos rues accompagne à sa dernière demeure un Irlandais ou quelqu’un appartement à une autre origine : pour cela il suffit de compter le nombre des suivants.
Quant à leur croyance religieuse, les Irlandais l’ont scellée de leur sang, non seulement en Irlande, mais partout où ils ont mis le pied…
L’esprit irlandais, the irish wit, a toujours été proverbial ; et les bons mots qu’on voit rapportés de temps à autre sur les journaux anglais sont tous mis au crédit de Pat. Rarement un Anglais ou un Écossais se permet un pareil luxe. Pourquoi ? Je ne le sais pas.
Cet esprit présente, parfois, quelque chose de remarquable dans son allure ; il a un cachet particulier qui le fait ressembler beaucoup à l’esprit français.
Chez les peuples qui se distinguent par leur puissance de raisonnement et leur esprit de calcul, ce qui est très comique, ce qui est très spirituel, est bien souvent ce qui paraît être l’opposé de la raison, c’est-à-dire, l’absurde. Par exemple, démontrez à un Anglais, au moyen de quelques calculs mathématiques ou autres, que deux et deux font cinq, et il trouvera cela très drôle, et il rira.
Mais chez les peuples qui se distinguent par la vivacité de l’intelligence, par l’acuité de la perception, ce qui souvent est le plus comique, est justement ce qui est l’opposé de leur caractère, c’est-à-dire la bêtise.
Être bête volontairement, et à propos, ne se fait pas sans un grand effort de l’esprit ; et c’est, je suppose, la raison pour laquelle dans les comédies françaises, un rôle qui réussit toujours bien est ce que les Parisiens appellent le genre bête.
Tous les ans, depuis plusieurs années, nous avons vu un mot, une chanson, éclore soudainement dans Paris. Qui a inventé ce mot ? qui a fait cette chanson ? Nul ne le sait : ce qui n’empêche pas que cette chanson, ce mot, se trouvent, en un rien de temps, dans la bouche de tout le monde. Ainsi, on a vu apparaître successivement le « Sire de Framboisie », « As-tu vu Lambert », « Le pied qui r’mue », et d’autres. Et ici-même, n’avons-nous pas vu de pareilles scies éclore tout-à-coup ? Plusieurs se rappellent, qu’il y a quelques années, deux Québecquois ne pouvait se rencontrer dans nos rues sans se dire : « Chez vous sont ben ? » – Nul autre qu’un Français ne pourrait inventer de pareilles bêtises, si ce n’est peut-être un Irlandais ; car, encore une fois, pour trouver des niaiseries pareilles, il faut une dose d’esprit plus qu’ordinaire.
Sur ce point, il me semble que le wit irlandais se rapproche de l’esprit français ; voici quelques exemples à l’appui de ma thèse.
Pat raconte les péripéties d’une bataille dont il s’est payé la jouissance avec un autre : « Il était là, dit-il, moi devant lui ; et tout-à-coup, bang, il me poche un œil. Je ne perd pas de temps, et bang… il me poche l’autre. »
Autre exemple.
Pat subit son procès devant les jurés. Le juge lui pose la question ordinaire. « Êtes-vous coupable ou non coupable ? » – « Assurément, Votre Honneur, réplique Pat, j’aime mieux entendre les témoignages avant que de donner une réponse. »
Un Écossais n’aurait jamais découvert cela.
Voilà quelques-unes des qualités que nous, d’origine française, reconnaissons volontiers être le partage des Irlandais.
De leur côté, les Irlandais doivent admettre que les Canadiens-français peuvent réclamer quelque chose pour eux-mêmes. Par exemple, la politesse, la jovialité de Jean-Baptiste sont connues de tous ; à ce point qu’un étranger – je ne me rappelle plus qui – a cru devoir dire, une fois, que les habitants canadiens-français sont un peuple de gentilshommes.
Jean-Baptiste est franc, honnête, et le plus hospitalier des hommes. Allez chez lui ; et les meilleurs plats de son dîner, la meilleure chambre de sa maison, le lit le plus moelleux de son logis seront pour vous.
Jean-Baptiste est généreux et charitable ; les Irlandais le savent.
En 1847, quand les Irlandais mouraient par milliers à la Grosse-Île, à l’Hôpital de la Marine, et partout, les prêtres, les médecins canadiens-français volèrent à leur secours. Dix-sept prêtres canadiens-français contractèrent alors le typhus, dans l’exercice de leur ministère ; de ce nombre trois moururent.
Pas moins de 453 orphelins irlandais furent adoptés à cette époque par des familles canadiennes-françaises ; la plupart de ces familles étaient de la campagne. Ces enfants ont grandi : aujourd’hui, ils sont hommes. Ils ont été élevés de manière à rester fidèles à leur nationalité, de manière à conserver la fierté de leurs noms irlandais.
Et aussi, en quelque situation qu’il a plu à la providence d’appeler ces orphelins irlandais, ils sont toujours heureux lorsqu’ils parlent de leur home ; et ce homen’est ordinairement que la maison d’un habitant canadien-français !
Quelques-uns trouvent que Jean-Baptiste est un peu lent, manque d’initiative et n’entre qu’avec difficulté dans la voie du progrès. Cela est vrai ; mais il faut se rappeler une chose. Jean-Baptiste est laissé à ses propres ressources, il lui faut tout faire par lui-même. Nos voisins, les Américains, les Ontariens reçoivent annuellement de l’Europe, un nombre considérable d’immigrants appartenant à leurs nationalités respectives.
Ces éléments nouveaux apportent avec eux des idées nouvelles, des inventions nouvelles, qu’ils propagent promptement autour d’eux. Jean-Baptiste ne reçoit aucune aide semblable : abandonné à lui-même, il lui faut faire son chemin tout seul…
Enfin, un dernier trait de caractère qui me paraît être commun à Pat et à Jean-Baptiste est cette indépendance de caractère, cette insouciance du qu’en dira-t-on qui est le contraire de la dissimulation. Ils n’ont pas ce sentiment intime, incarné dans John Bull, et que je ne saurais mieux exprimer que par les mots : « Conserver sa dignité. » Ceci sera mieux compris par un exemple.
Il arrive de temps à autre que John Bull se trouve disposé à faire un spree. D’un autre côté, Pat ne refuse pas un verre ou deux de whiskey offerts par l’amitié, et Jean-Baptiste, comme on dit en français, ne crache pas dedans.
Mais, quand John Bull a décidé de faire une fête – chose qu’il calcule comme toute autre – il fait cela sagement. Il se renferme chez lui, seul ou avec quelques amis ; et là, il boit, boit, Dieu sait ce qu’il peut boire ! Mais aussitôt qu’il s’aperçoit qu’il est ivre, il prend soin de sa dignité : cette dignité qu’il craint, avant tout, de compromettre : et il va se coucher comme un Monsieur. Le lendemain matin, il prend son bain, puis son déjeûner ; et à dix heures précises, vous le trouvez à son comptoir, lisant le Mercury ou le Morning Chronicle, sobre comme un juge…
Patrick et Jean-Baptiste ne font pas les choses tout-à-fait comme cela.
Aussitôt que l’un ou l’autre ressent les effets du stimulus,vite ils chantent, dansent, font le diable à quatre, s’exhibent dans les rues, se battent. Ils ne jouiraient pas pleinement de leur bonheur s’ils ne le partageaient pas avec tout le monde ; et voilà pourquoi vous trouvez tant de noms irlandais et canadiens-français sur la liste des délinquants qui comparaissent chaque jour devant le Recorder, et si peu de noms anglais ou écossais.
On pourrait remplir de nombreuses pages avec l’énumération de tous le défauts que l’on attribue aux Irlandais. Mais ces défauts que sont-ils le plus souvent ? si ce n’est l’exagération de leurs bonnes qualités. Je me demande si, sur terre, on pourrait trouver une autre race qui, après avoir tant enduré, et pendant si longtemps, aurait pu conserver un caractère aussi bon, un degré d’intelligence aussi élevé, de civilisation aussi avancée.
Je ne flatte pas ; je ne flatte jamais ; mais je dirai que j’ai connu des Irlandais depuis ma première enfance. Deux de mes maîtres d’écoles, lorsque je n’avais que si ou sept ans, étaient irlandais ; depuis, j’ai toujours été en rapport intime, comme nous le sommes tous, avec quelques-uns d’eux : au séminaire de Québec, et à l’ancienne école de médecine de cette ville ; depuis quinze ans, à l’Université Laval où l’on compte toujours un certain nombre d’élèves d’origine irlandaise. Eh bien ! je l’avouerai, tous ceux que j’ai connus, sans une exception, étaient doués de beaucoup de talent et d’intelligence. Quelques-uns étaient un peu légers, comme le sont souvent les jeunes gens ; mais imbéciles ? jamais.
Voilà autant de réflexions qui, si elles étaient une fois bien comprises, devraient, ce me semble, faire taire à jamais ces mesquines susceptibilités de races qui ne peuvent qu’engendrer ce fatal esprit de discorde et de désunion qui a déjà fait bien du mal à ce pays. Les deux races doivent s’entendre et se comprendre ; et si elles le veulent, elles s’entendront et se comprendront, à la grande satisfaction de ceux qui, comme moi, désirent de ne plus voir se renouveler la folle querelle de Jean Bédard et de Pat Flanagan en 1826.
Encore un mot, et je termine. Une conférence devrait toujours finir comme un festin, comme un banquet : par un toast au beau sexe ; c’est ce que je ferai.
Parmi les diverses cités que j’ai eu l’occasion de visiter durant mon séjour en Europe, plusieurs étaient en grand renom pour la beauté et les grâces naturelles de leurs femmes : telles étaient, entr’autres, Gand, en Belgique, Arles, en France, Albano, en Italie.
Depuis de nombreuses années, Québec, s’est acquis une réputation méritée sous ce rapport.
Quand j’étais un jeune homme – il y a longtemps de cela ! – il m’arrivait de temps à autre, d’offrir l’hospitalité à quelques jeunes gens de Montréal ou d’ailleurs. Après un bout d’entretien sur la politique ou autres futilités, la conversation finissait par tomber, naturellement, sur ce sujet toujours palpitant d’intérêt ; et afin de permettre à ces jeunesses de mieux juger si Québec avait, ou non, usurpé injustement cette enviable réputation, j’avais coutume de leur dire : « Demain est dimanche ; vous allez à l’église comme de raison. Après la grande messe, tenez-vous pendant dix minutes aux portes des églises cathédrales française et anglaise, ou à celles des églises du faubourg Saint-Jean ou de Saint-Rock ; mais prenez garde, n’oubliez pas Saint-Patrice ! »
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