‹ Voyage sentimental sur la rue Saint-JeanChapitre 15 sur 33 · Chapitre 6 Histoire de la vache de la Rivière-du-Loup (en bas)

Chapitre 6 Histoire de la vache de la Rivière-du-Loup (en bas)

Bonjour, monsieur Fuchs.
(Monsieur Fuchs, tailleur émérite, alsacien pur sang, armé d’une longue paire de ciseaux, était en train de tailler des pantalons, des gilets, des redingotes, des habits de cérémonie, pour une foule d’employés récalcitrants du gouvernement qui demeuraient autrefois à Québec, et qui, depuis, ont établi domicile irrévocable à Ottawa. Ces fonctionnaires, à leur départ, ont oublié de solder la note de monsieur Fuchs.)

Monsieur Fuchs me répondit : – Pon chour.

— Le pont est pris monsieur Fuchs.

— Oui, et on tid que le bon est pont. – Gonnaissez-vous Monsieur, en m’indiquant un citoyen de la Rivière-du-Loup qui était là ? Ce monsieur va vous ragonder la ternière hisdoire t’en pas.

Et le monsieur me raconta ce qu’on va lire.

Parmi les paroisses nouvellement ouvertes à la colonisation dans ces parages, il y en avait une où demeurait un homme, et pis une femme, et pis sept enfants.

L’homme partait le matin, et amenait avec lui sa vache. Il y avait un bois à traverser ; au delà du bois, un pré, au delà du pré, un autre bois où le colon défrichait.

Dans le pré, entre les deux bois, le défricheur, un jour, laissa sa vache portant un licou fixé à une corde ; cette corde était attachée à une clôture.

Le colon s’enfonça dans le bois.

Passent par là deux voleurs.

— Volons la vache, disent-ils.

— Volons : mais le moyen ?

— Facile, dit l’un d’eux, je vais me passer le licou sur la tête, et toi, file avec la vache.

Qui fut dit fut fait ; et voilà la vache qui file avec un des voleurs, et l’autre voleur, avec le licou sur la tête, reste fixé à un piquet de clôture.

La journée faite, le colon revient du bois, et, à sa grande surprise, là où était sa vache, il aperçoit un homme immobile comme un dilemme. Le colon se tient à distance, examine, observe, et, finalement, se hasarde à dire :

— Monsieur, oùs qu’est ma vache ?

— Motte !

— Le colon s’enhardit, et répète la question : « Monsieur, oùs qu’est ma vache ? »

— Motte !

Finalement, le colon s’approche encore plus…

Lors, l’homme-vache pousse un grand soupir. « Ah, monsieur ! s’écrie-t-il, quel service vous m’avez rendu !

— Comment cela, monsieur ? mais oùs qu’est ma vache ?

— Imaginez que votre vache c’était moi.

— Vous ?

— En personne, monsieur !

— Figurez-vous qu’il y avait sept ans que je courais le loup-garou, et que j’étais devenu vache à mon grand détriment pour la punition de mes péchés. Et lorsque vous m’avez amarré à la clôture, à l’heure de sept heures et demie, avec votre ongle vous m’avez fait sortir une goutte de sang de l’oreille, et vous m’avez délivré !

— Pas possible !

— Vrai comme je vous l’dis.

— Ah ben ! vous ne partirez toujours pas sans voir ma femme.

— Comme vous voudrez.

L’homme-vache est conduit chez la femme du colon.

— Tu vois, dit le colon, cet homme gras et rougeaud ?

— Oui.

— Eh bien ! c’est notre vache !… et le colon raconte à sa femme toute l’histoire du loup-garou.

— Ah ben, dit madame, vous ne partirez pas d’ici sans voir tout ce que vous avez fait. D’abord, on ira à la laiterie.

— Pas de difficulté.

— Vous avez, monsieur, dit la dame, ces huit belles terrinées de lait sur la première tablette.

— Oui.

— C’est votre traite du matin.

— Et les trois tinettes de beurre ?

— Oui.

— C’est votre beurre de trois semaines.

— À c’t’heure, on va aller à l’étable.

On va à l’étable.

— Voyez-vous, dit madame, ce beau veau ?

— Oui.

— C’est votre veau du printemps.

Pendant ce temps-là, l’autre voleur filait avec la vache.

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