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Chapitre 13 Sous la porte Saint-Jean

C’était un homme politique qui n’avait jamais fait qu’un discours d’élection dans sa paroisse natale. Il avait eu deux voix, et son adversaire sept cent cinquante.
Crevant de dépit, ivre de colère, il me passa le manuscrit suivant qu’il se proposait de publier dans le prochain numéro de son journal favori, et que je reproduis mot pour mot.

Il y a un proverbe qui dit : si tu veux être en paix avec ton voisin, n’aie pas de voisin.

Ce proverbe équivaut à celui-ci : si tu veux vivre en paix avec les autres, reste chez toi.

Or, depuis six mois, je ne suis pas resté chez moi, et je me suis fait des voisins.

L’embarras, aujourd’hui, est de me débarrasser de mes voisins, et de rentrer chez moi : c’est ce que je vais tenter de faire.

On me suppose, quelque part, des desseins pervers, des intentions préjudiciables au repos de quelques bonnes âmes. On s’imagine que je veux percer, devenir quelque chose. On se trompe ; mon unique ambition est de rester rien ; ce dont la confession suivante fait foi suffisamment.

Je ne dois rien aux quatre ou cinq gouvernements actuels de la Puissance du Canada ; et j’espère, Dieu aidant ! ne leur jamais rien devoir. Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la corporation de Québec.

Je ne suis redevable de rien du tout aux gouvernements passés, à l’exception, toutefois, d’une somme de 45 louis, ayant cours, qui m’a été payée fidèlement par le ci-devant gouvernement des provinces-unies du Haut et du Bas-Canada, pour soins professionnels donnés à l’école Normale de Québec pendant l’espace de trois années. On n’a pas été satisfait de mes services, et avec raison. L’huile de ricin que je m’obstinais à prescrire envers et contre tous m’a ruiné dans l’esprit de mes clients. On m’a évincé ; je le méritais bien.

Je n’attends rien des gouvernements futurs. Je ne suis pas riche, mais j’espère grandement de le devenir. Cet espoir me berce ainsi que bien d’autres : ces autres et moi, nous ferions mieux sans doute de méditer l’histoire de l’aiguille et du chameau.

J’aurai 39 ans le 25 mars prochain ; ce jour-là on chante vêpres aussitôt après la messe.

Chose singulière ! il me reste encore dans le cœur ce que des vieillards de vingt ans appellent aujourd’hui des illusions. Ces illusions même, ne font que grandir avec l’âge ; cela est surprenant, mais je m’en félicite.

Je ne veux pas devenir ministre, encore moins chef de l’opposition, encore moins simple pion du gouvernement local ou du gouvernement fédéral. On m’offrirait le plus beau comté de la Puissance tout fait que je ne me baisserais pas pour le ramasser.

Mon parti est pris là-dessus, et j’ai la réputation bien méritée d’avoir la tête dure.

J’oubliais une chose ; je suis auteur.

Auteur d’un « Petit manuel d’agriculture à l’usage des écoles élémentaires. » Il ne m’appartient pas de juger cet ouvrage. On m’a dit et répété sur tous les tons, pudiquement et privément, qu’il est presque parfait ; je n’ai pas assez d’humilité pour contredire mes admirateurs. C’est mon opinion bien formelle, toutefois, que si l’on pouvait rendre obligatoire, dans toutes nos écoles, l’étude de ce petit manuel, il rendrait d’importants services : tout autant, à mon avis, que bien des chemins de fer, et cela pour une foule de raisons trop longues à énumérer.

À propos de chemins de fer, je déclare qu’ils ont toutes mes sympathies. Je suis actionnaire dans celui de Gosford pour la somme de $50 ! J’apprends que mon capital va me rapporter 6% ; cela me réjouit beaucoup.

Je suis tellement satisfait de mon esprit d’entreprise, que je suis prêt à revenir à la charge ; et j’offre à la compagnie qui se forme dans le dessein de prolonger ce chemin jusqu’au lac Saint-Jean, un montant égal à celui que j’ai déjà souscrit.

Si cette témérité me mettait trop à la gêne, j’aurais recours aux bons offices de la banque Nationale et de son habile caissier ; tous deux me font des escomptes jusqu’au montant de $150 avec une libéralité qui les honore… et moi aussi.

Pour en revenir à mon « Petit manuel » j’avouerai qu’en le publiant, je croyais, avec toute la naïveté de mes 40 ans, que les choses se faisaient comme elles doivent se faire, et non comme elles se font. Il me semblait que dix mille, vingt-cinq mille exemplaires s’écouleraient dans l’espace de deux mois ; il s’en est vendu 500.

J’escomptais déjà : 1o le bien que cela ferait à mon pays ; 2o le bien que cela ferait à moi-même. Dix mille, vingt mille exemplaires vendus à raison de dix sous à douze sous, finissent par rapporter un certain nombre de piastres que je serais bien en peine de calculer.

J’aurais perçu ce montant sans remords de conscience : il doit être permis à un honnête homme de faire son affaire, pourvu qu’il ne fasse pas de tort aux autres ; à plus forte raison s’il leur fait du bien.

En vue de tous ces déboires, et peut-être à cause d’eux, je déclare par ces présentes que je cède, transporte, et lègue à la société de colonisation de Québec, pour en faire ce que bon lui semblera, le revenu net qui pourrait provenir de la vente des 5000 premiers exemplaires du dit manuel ; ce dont je notifie, ce jourd’hui-même, mon imprimeur M. Léger Brousseau. Le tout fait en pleine connaissance de cause, étant sain de mémoire, jugement et entendement.

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