‹ Voyage sentimental sur la rue Saint-JeanChapitre 28 sur 33 · Chapitre 17 Encore sous la porte Saint-Jean

Chapitre 17 Encore sous la porte Saint-Jean

Sous la porte Saint-Jean, c’est comme sur le pont d’Avignon :
Tout le monde y passe.
Un musicien m’a dit : ajoutez donc

Les messieurs font comm’ci !

Les dames font comm’ça ;

avec les génuflexions du menuet.

La plus belle rencontre que j’aie faite dans mon voyage a été celle d’un agriculteur canadien-français, vêtu de l’étoffe du pays, fumant du bon tabac canadien.

— Je lui demande : comment va la récolte ?

— Passablement ; mais la saison n’a pas adonné ; trop de pluie, trop de soleil, trop de nord-est, et des sauterelles.

Ça adonne, lui dis-je, quand vous savez faire cela adonner.

Votre terre est une malade dont vous ne connaissez ni la constitution, ni le tempérament ; maigre ou forte, cela vous importe peu, non pas par défaut d’intelligence, mais faute d’instruction.

Savez-vous écrire ?

— Non, je l’ai su autrefois, je l’ai oublié depuis.

Savez-vous lire ?

— Oui, mais en latin seulement.

Comment cela ?

— C’est que je suis le maître-chantre de notre paroisse.

Ami agriculteur, écoutez ce que je vais vous dire : premièrement, le cultivateur est le roi de la création ; vous ne vous en doutiez pas ?

— Non.

Vous auriez dû vous en douter. Le cultivateur canadien-français ne connaît pas son art, ne sait pas l’exercer. Il ignore les éléments de l’agriculture et ne veut pas apprendre, il veut faire comme ses pères, c’est-à-dire ruiner le sol et ne tirer aucun parti de la connaissance des rotations, des assolements, des fumiers, des engrais de toute espèce. Après deux cents ans de cette culture routinière, le cultivateur canadien-français n’a qu’une chose à faire : comprendre l’anatomie, la physiologie, la pathologie de son terrain et y appliquer les remèdes convenables.

Parmi vos autres défauts, cultivateur, j’énumère les suivants :

Trop de luxe pour l’habillement de vos filles et de vos garçons ; trop de piano, trop de recherche sur vos voitures, point d’intelligence dans votre culture, encore moins dans vos écoles.

Il faut avant tout que la tête dirige les bras et non les bras la tête.

Trop souvent, le cultivateur ensemence sa terre sans connaître ni les qualités du sol ni l’importance des rotations ; il commence derrière la grange, et passe de clos en clos, semant toujours des pois, des pommes de terre, du seigle, etc., sur les mêmes pièces auxquelles il donne les noms de pièce à seigle, pièce à pommes de terre, pièce à pois. C’est par cette culture défectueuse qu’on a ruiné le district de Québec, et c’est pour cela qu’il y a aujourd’hui un demi million des nôtres aux États-Unis. Ce demi million menace de grossir toujours.

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