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Chapitre 19 En dehors de la porte Saint-Jean

Me trouvant, dans le cours de l’été dernier, à Saint-M…, je me retirai dans un hôtel voisin du collège. De la fenêtre, j’entendis une leçon donnée par un des professeurs de cette institution.

Sa manière d’enseigner, quoique je fusse à distance, me plut fort.

Je me rendis au collège, où je déclinai mes noms, titres et qualités, et demandai comme faveur d’être admis pendant quelques instants à suivre les leçons de ce maître d’école, faveur qui me fut gracieusement accordée.

L’instituteur me dit qu’il regrettait que la classe qu’il enseignait en ce moment fût celle de la deuxième division.

Je lui répondis que j’aimais mieux suivre la leçon donnée à cette deuxième division, que celle qu’il devait donner à la première.

Je priai l’instituteur de faire comme il avait l’habitude de faire, sans songer à ma présence : ce qu’il fit.

La classe se composait de jeunes garçons de dix à quatorze ans.

Ni lui, ni aucun de ses élèves n’avait un livre en mains.

Il s’agissait de résoudre des problèmes d’arithmétique, la leçon se faisait en anglais pour des enfants canadiens-français : se promenant de long en large, les mains derrière le dos, le maître posait un problème qu’un des enfants était chargé de résoudre au tableau.

En même temps, les autres enfants, l’ardoise en mains, résolvaient le même problème.

Au bout d’un quart d’heure de cette classe intéressante, les enfants prenaient quelques minutes de récréation.

Je serrai la main du maître d’école, et lui dis : Vous êtes un des bienfaiteurs de votre pays ! Vous savez enseigner !

Un instant, me dit-il, nous n’avons pas fini cet entretien ; j’ai des révélations à vous faire.

— Qu’est-ce ?

— Savez-vous ce que c’est qu’une école ?

— Je m’en doute, mais encore ?

Eh ! bien, me répondit l’instituteur, une école est une usine où l’on façonne les intelligences ; argile molle, susceptible de se laisser pétrir pour le plus grand bien de la patrie ou pour le plus grand mal du pays, mais il faut connaître le pétrissage des intelligences.

En premier lieu, il faut de bonnes écoles ; or, les bonnes écoles ne peuvent exister sans un local convenable, sans un maître compétent et suffisamment rémunéré, avec des livres appropriés aux besoins de chaque pays.

Dans la construction de nos maisons d’écoles canadiennes, il doit y avoir du style dans l’architecture, beaucoup de propreté, avec l’application de toutes les saines lois de l’hygiène.

La vue d’une semblable maison est un commencement précieux d’éducation. L’enfant, à cet aspect, apprend ce que veulent dire les mots aisance, propreté, bon goût, confort, enfin, ce que signifient les mots, aurea mediocritas : chose la plus enviable en ce bas monde.

Les maisons d’écoles canadiennes, contrairement à ce qu’on a dit, ne doivent pas être construites sur le même plan, ni de la même manière que les maisons d’écoles des pays étrangers ; il nous faut un système spécial dans lequel on puisse combiner le chauffage et la ventilation d’une manière économique, adaptée aux besoins de notre climat rigoureux. Une fois le local convenable obtenu, ayez de bons instituteurs ; ces bons instituteurs ne peuvent être formés que dans les écoles normales. Le moins de livres possible et de petits livres peu dispendieux, mais un tableau noir, de la craie, une baguette, un globe, des cartes géographiques, et avant tout l’art de l’enseignement. Pour acquérir cet art, il faut des dispositions naturelles, mais avec l’étude de la pédagogie, cette disposition, quoique faible d’abord, se développe intensément.

Quant aux livres d’école, combien ils laissent à désirer ! Trop souvent ils commencent par la fin et finissent par le commencement. On y voit une foule de définitions qui ne définissent rien, des divisions et des subdivisions qui ne divisent et ne subdivisent rien, si ce n’est des riens. Subdivisions tout à fait inutiles, qui embrouillent l’esprit des enfants. Le nombre des différentes grammaires mis en vente en ce pays est innombrable. Il en est de même des arithmétiques, des géographies, des histoires du Canada, et du reste. La fabrication de ces livres d’école est devenue une industrie comme la fabrication de chaussures.

Les inconvénients qui résultent de cette multiplicité de livres, sont les suivants : premièrement, un enfant apprend les éléments de la grammaire française cette année et va jusqu’au pronom.

La deuxième année, il va à une autre école, et recommence à apprendre par cœur les éléments de la grammaire dans une autre grammaire, et se rend encore jusqu’au pronom.

Bienheureux, s’il ne va pas au-delà du pronom, car, depuis quelques années, les pédagogues européens, imités de trop près par nos pédagogues canadiens, ont fait dans le pronom des divisions et des subdivisions à l’infini.

Quand un enfant s’est fourré tout cela dans la mémoire, une chose est évidente, c’est que l’enfant ne sait pas même ce que c’est qu’un pronom. Nos manuels d’histoire ne sont pas autre chose que des tables de matières surchargées de dates, de faits insignifiants ou qui n’ont aucun intérêt pour nous.

Dans nos manuels de science on voit l’explication d’une foule de phénomènes au dessus de la portée de l’intelligence des enfants auxquels on s’adresse.

On omet de leur expliquer les phénomènes ordinaires, qu’ils devraient connaître, pour les lancer dans des voies qui ne sont accessibles qu’aux spécialistes.

Pour la comptabilité qui doit être, avant tout, une comptabilité agricole et de ménage, on bâtit des volumes de centaines de pages quand il n’y aurait besoin que de huit ou dix pages.

Et ainsi de suite.

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