CHAPITRE XIII
CHASSE AUX... CHAMEAUX!
Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé de voir bientôt les chameaux suisses, Philéas ne prêtait aucune attention aux taquineries de Polyphème et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphème qui tenait à le mystifier aussi longtemps que possible et qui était charmé en voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. Aussi s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir tout entretien pouvant amener une explication. C'est grâce à ces préoccupations qu'il put, quelques jours après leur installation dans un des sites les plus sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied en cap. Ce dernier, en vrai frileux, se munit, avant départir, d'un énorme manteau. Polyphème se récria, Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir son maître; le manteau fut donc gardé et emporté triomphalement par Saindoux.
Polyphème posta Saindoux dans une position qui aurait donné des vertiges à un chamois, mais le gros chasseur était surexcité par l'espoir de voir bondir des chameaux, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa courageusement pour se rendre à son poste, c'est-à-dire au sommet d'un pic énorme, plein de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux chameaux. (Il ne daignait pas faire attention à quelques animaux sveltes, rapides et charmants, que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont il abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout à coup de grands yeux, fit des signes à son ami, puis disparut dans une crevasse en poussant des cris de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre du poste qu'il s'était choisi, pour grimper ensuite près de Saindoux, et il balançait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux l'alarmèrent sérieusement et lui firent comprendre la terrible imprudence que venait de faire son ami.
Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient à tire d'ailes, prêts à fondre sur Philéas, qui réapparaissait tenant dans ses bras un jeune aiglon; l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient attiré les parents.
--Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria Polyphème, justement effrayé.
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Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphème eût pu deviner ses projets de défense, Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur de l'aire. L'aigle femelle, qui s'était jetée sur Saindoux, ne put échapper à l'action dévorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, où elle expira après quelques courtes convulsions. A peine Philéas put-il constater ce premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé par la flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux, arrachant son manteau accroché dans une crevasse, l'en enveloppa brusquement. Malgré les serres puissantes et le bec formidable de l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu par Philéas qui trépignait frénétiquement sur son dernier ennemi.
Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux de Sagababa; à demi grimpé sur le rocher où se passait cette scène, il s'égosillait à hurler: «Ils dévorent maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»
Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de son poste et s'était lancé à la suite de Sagababa. Mais, arrêté par ce dernier qui restait immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire livrer passage et courir au secours de Philéas.
Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du rocher.
PHILÉAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une dépouille apime[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...
[Note 14: Opime.]
Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.
--Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton insinuant.
PHILÉAS, avec sensibilité.--En voilà une idée! puisqu'il est orphelin, il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne, sa maman nourrice.
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SAGABABA, scandalisé.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa...
POLYPHÈME, riant.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire... fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis d'une façon aussi originale.
PHILÉAS, se rengorgeant.--Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce Sagababa...
En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier. Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice».
Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût ignorer encore le trépas de son «fils adoptif».
Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût pas mieux prise.
--Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une tortue.
--Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement pour pas réveiller lui.
Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote. Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce dindon pour ses maîtres. La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui semblait-il.
Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort.
... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait pris le dindon et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine. Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable Sagababa défaillit...
Polyphème, gravement.--Et vous dites que cette bête est un simple dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus.
PHILÉAS.--Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que j'ai avalé de la gomme élastique!
L'HÔTE, exaspéré.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes volailles. Ma réputation est faite. Rien n'est comparable à ce qu'on mange ici...
POLYPHÈME, railleusement.--Ça, c'est vrai!...
L'HÔTE, avec énergie.--...Comme délicatesse, parfum, saveur...
POLYPHÈME, riant.--Ça, ce n'est plus vrai!
L'HÔTE, éclatant.--Et qu'y a-t-il donc d'étrange dans cet animal, Monsieur?
PHILÉAS, indigné.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le bras et le fait asseoir à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette devant lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!
Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata de rire. L'hôte fut subjugué. Sagababa s'épouvanta.
--Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix suppliante, pas faire ça!
PHILÉAS.--Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien que notre hôte va être convaincu par lui-même. Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, à présent...
En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une bouchée de l'aile de volaille placée devant lui, avait paru stupéfait et faisait de vains efforts pour déguster le dindon.
Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa n'y tint plus. Se jetant à genoux près de Philéas, il commença, d'une voix basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant les yeux pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux.
Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux écarquillés; Philéas levait les bras au ciel.
--Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! tu tournes à l'assassin, à présent? Tu nous faisais manger un orphelin... détestable, pour un simple dindon! tu mériterais...
POLYPHÈME, s'interposant.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte de son bon mouvement, de son repentir...
PHILÉAS, grognant.--Il est joli, son bon mouvement! M'étrangler mon adoptif au moment où je m'y attachais.
POLYPHÈME.--Il était bien mauvais, pourtant! Et notre hôte n'est pas fâché de cette explication qui pend l'honneur à ses volailles.
L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il n'en voulait à personne. Philéas pardonna au petit nègre, qui faillit le faire tomber, dans les effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour réparer les fatigues de la journée et rêver aux voyages encore à faire.