Chapitre 7 Dernière croisière de la Preneuse. - Je passe sur son bord. - Combat de nuit. - Retraite. - Ouragan.
Ce fut le 15 août 1799 que la Preneuse appareilla pour le sud de Madagascar ; je dois dire que la Preneuse était armée de 40 canons et de 4 obusiers. Ah ! combien j’étais loin de penser alors, en sentant ce puissant navire sous mes pieds et en songeant que nous avions l’Hermite pour capitaine, aux catastrophes terribles dont je devais être acteur et témoin ! Je rêvais riches parts de prise, avancement, plaisirs au retour, tandis que la plus épouvantable croisière qui ait probablement jamais eu lieu m’attendait. Ce fut donc le 15 août 1799 que la Preneuse appareilla pour le sud de Madagascar. Quinze jours d’une brise fixe et légère la transportèrent sur ce point, où elle rangea la terre de près pour reconnaître les lieux.
Arrivés devant la baie de Saint-Augustin, nous mîmes en panne ; et le capitaine se retira dans la dunette pour prendre connaissance de la route que lui prescrivaient ses expéditions : le moment de les décacheter était venu.
L’équipage, assemblé sur le pont, se demandait avec anxiété si l’on relâcherait dans le port devant lequel le navire se balançait gracieusement sous ses trois huniers, et où il serait enfin permis de dépenser cet or que l’on avait touché à l’île de France, et que l’on brûlait du désir d’échanger contre des plaisirs. Chacun contait donc à son voisin, qui, absorbé lui-même par de semblables préoccupations, ne l’écoutait pas, la façon dont il souhaitait dépenser, ou, pour être plus exact, gaspiller cet or qui lui pesait. Parmi ces souhaits, il y en avait dont la brutale grandeur, si je puis me servir de cette expression, rappelaient l’époque du Bas-Empire ; tandis que d’autres, naïfs, pour ne pas dire enfantins, sentaient encore le parfum du village. Bref, c’était une débauche complète d’esprit ou de désir.
Bientôt de légères pirogues accostèrent la frégate et vinrent surexciter encore l’imagination de l’équipage en déposant sur le pont une gracieuse cargaison de jeunes et jolies femmes au teint cuivré, aux cheveux crépus, et dont les yeux lançaient des rayons de passion et de flamme.
Ces charmantes visiteuses, dont les intentions bienveillantes à notre égard n’avaient point besoin d’interprète pour s’exprimer, quoique nous ne comprissions pas grand’chose à leur langage, nous apportaient en outre des provisions de toute espèce en fleurs, en fruits, gibier, etc.
Dès lors, toutes les irrésolutions de l’équipage cessèrent ; tous les rêves se confondirent en une seule et même espérance.
Toutefois, au milieu de cette joie générale, une préoccupation grave et profonde pesait sur l’équipage : on attendait avec une inquiétude véritable le retour du capitaine sur le pont. Enfin l’Hermite apparut sortant de la dunette, et un grand silence se fit de toutes parts. Le sort de l’équipage allait se décider. L’Hermite, dont cent regards épiaient avec anxiété les moindres mouvements, avait l’air pensif et réfléchi. Pendant quelques instants il se promena de long en large sur le gaillard ; puis, contemplant ensuite d’un regard peiné et presque attendri le magnifique spectacle que présentait la vue de la terre, il se retourna vers l’officier de quart, et, comme s’il eût craint de s’être oublié, il lui commanda vivement de faire servir afin de gouverner au sud-ouest, route prescrite par les expéditions dont il venait de prendre connaissance.
Cet ordre fut un coup de foudre pour l’équipage. Adieu, rêves enchanteurs et charmants qui presque déjà étiez une réalité ! Adieu encore une fois ! Le capitaine a parlé ; et comme chacun sait que personne n’est plus que lui esclave du devoir, chacun se résigne sans se plaindre.
C’est à peine si les matelots, en se portant à la manœuvre, jettent un dernier regard sur ces séduisantes insulaires, qui, nouvelles Arianes, se retirent le désespoir dans le cœur, pour attendre un autre navire. Chez le marin les sentiments sont mobiles, la philosophie profonde, et les événements fâcheux ont à peine eu le temps de s’accomplir qu’il est déjà tout consolé.
En quelques minutes, la frégate se couvrit de voiles ; et, poussée par le même vent qui l’avait conduite à Madagascar, elle s’achemina vers la pointe sud du continent d’Afrique. Le 21 septembre, les vigies signalèrent, pour la seconde fois depuis notre départ de l’île de France, la terre. Cette terre, située à l’ouest, était extrêmement élevée et s’étendait à perte de vue du N.-N.-E. au S.-S.-O.
Le capitaine l’Hermite, après l’avoir longtemps observée et s’être bien assuré de la latitude, fit mettre en panne. Il faisait encore à peine jour.
Dès que les premiers rayons du soleil éclairèrent l’horizon, nous aperçûmes un des plus admirables paysages qu’il soit possible d’imaginer : une baie immense entourée de montagnes gigantesques et de formes pittoresques et bizarres, échelonnées en amphithéâtre. On reconnut cette baie pour être celle de Lagoa, où il existe un mouillage fréquenté alors par les baleiniers des nations neutres, ou par les bâtiments ennemis de la France. Ce mouillage était protégé, ce que nous ignorions alors, et ce que nous n’apprîmes, hélas ! que plus et trop tard, par un fortin anglais.
Laissez arriver, faites orienter sous toutes les voiles et gouvernez sur la crête surplombée du morne, au pied duquel j’aperçois cinq navires à l’ancre, dit le capitaine l’Hermite en s’adressant au lieutenant Rivière, alors de quart. Voilà peut-être, groupées ensemble, continua-t-il après un moment de réflexion et de silence, assez de captures pour terminer aujourd’hui notre croisière. Cela vaut la peine que nous nous assurions du fait.
Vers les deux heures de l’après-midi, le capitaine, qui n’avait pas quitté un seul moment le pont, s’approche de moi qui me tenais sur la dunette, à mon poste :
— Garneray, me dit-il en me souriant avec cette ineffable bonté qui chez lui s’alliait toujours à la plus inébranlable fermeté de caractère, n’oubliez point, mon ami, que je vous ai nommé premier peintre de marines du bord. Prenez vos crayons et venez près de moi : je ne serais pas fâché de conserver un souvenir exact de ce qui va se passer et de posséder, si je ne m’en empare pas, le dessin de ces cinq navires. Je ferai en sorte de jeter de temps en temps un coup d’œil sur votre travail, pour le rectifier au besoin. Ainsi, donc, tenez-vous prêt, et ne quittez pas mes côtés.
Le commandant, après m’avoir adressé ces paroles, fit quelques tours au gaillard d’avant, afin d’observer sans doute s’il s’opérait quelque mouvement sur la rade, puis se dirigea ensuite, avec un air de satisfaction évident, vers ses officiers réunis autour du cabestan : je le suivis pour me conformer à l’ordre qu’il m’avait donné de rester à ses côtés, et je me disposai à commencer de suite mon dessin.
— Messieurs, dit l’Hermite en s’adressant à ses officiers d’un ton qui semblait plutôt solliciter un conseil qu’exprimer une volonté, je crois que nous agirions sagement en allant attaquer de suite ces vaisseaux. Que pensez-vous de cette opinion ?
— Certainement, capitaine, répondirent les officiers tout d’une voix.
— Car si ces bâtiments sont neutres, reprit l’Hermite, il est inutile que nous perdions notre temps en conjectures ; s’ils sont ennemis, nous ne saurions les combattre trop tôt. Etes-vous de cet avis ?
— Oui, capitaine.
— Alors, veuillez vous rendre, messieurs, à vos postes respectifs, et prendre les dispositions nécessaires pour tenir la frégate prête à tout événement.
Pendant ces préparatifs, le vent tomba peu à peu et ralentit graduellement la marche de la frégate.
— Eh bien, Garneray, me dit l’Hermite en braquant sa longue-vue vers la baie de Lagoa, avez-vous commencé votre dessin ?
— J’ai marqué les principales positions, capitaine ; mais, quoique les navires ancrés dans la rade nous présentent l’avant, je ne puis cependant reproduire ces navires exactement, car j’ignore qui ils sont…
— Vous avez raison. Le soleil, près d’atteindre le vaste rideau de montagnes sur lesquelles nous faisons route, projette une ombre si épaisse sur cette seule partie visible, qu’il est impossible en effet de distinguer si ce sont des bâtiments de guerre ou des navires marchands. Cela me contrarie sous beaucoup de rapports. Enfin, un peu de patience !
Le capitaine, après avoir prononcé ces dernières paroles à demi-voix et comme se parlant à lui-même, l’air réfléchi et préoccupé, se mit à arpenter d’un pas saccadé et nerveux la longueur du navire, tantôt s’arrêtant pour diriger sa longue-vue vers la baie, tantôt pour interroger les vigies.
Le vent, déjà bien affaibli, au lieu de fraîchir, comme nous l’espérions tous, tombait au contraire de plus en plus ; il devenait presque impossible d’arriver à l’ancrage, et la journée s’écoulait.
Le fond manquant pour mouiller au large, il ne nous restait plus que la ressource de passer la nuit sous voiles. Seulement, la frégate courait alors le risque d’être drossée hors de la baie par le courant, pendant le calme qui règne quotidiennement entre la brise de terre et celle du large.
Je connaissais alors assez un navire et j’étais également assez avancé dans mes études pour me rendre parfaitement compte de notre position ; aussi ne fus-je nullement étonné en voyant le capitaine l’Hermite, pour mettre sa responsabilité à couvert, assembler son conseil, afin de décider, séance tenante, si l’on continuerait la route vers le fond de la rade, après avoir déguisé toutefois autant que possible la frégate en navire de commerce, ou si l’on prendrait le large pendant la nuit.
Dans ce dernier cas, il était bien entendu que l’on reviendrait le lendemain de très bonne heure, afin de pouvoir mouiller au plus tard dans l’après-midi.
Ces deux avis soulevèrent uue discussion assez vive, car le temps pressait ; mais, en définitive, les partisans du premier parti, celui de tâcher de pénétrer de suite au fond de la baie, l’emportèrent. Restait à savoir si la brise devenue de plus en plus faible, qui enflait à peine nos voiles, permettrait de le mettre à exécution.
Cependant, à la joie de tout l’équipage, qui, alléché par la perspective d’un riche butin, brûlait d’en venir aux mains, ce reste de brise d’où dépendait en grande partie la réussite de notre attaque précipitée se soutint plus longtemps qu’il n’était donné de l’espérer.
Restait à assurer notre déguisement en navire de commerce : la métamorphose ne fut pas longue, et s’opéra comme par enchantement.
On s’empresse de haler dedans les canons et de fermer les sabords de la batterie : le pavillon suédois monte bientôt après à la corne et flotte perfidement dans les airs, tandis qu’un petit nombre de gabiers serrent et dégréent lentement les perroquets et autres menues voiles, afin de donner à penser que l’équipage n’est composé que de peu d’hommes.
Enfin, presque à la tombée de la nuit, notre frégate, grâce aux derniers soupirs de la brise mourante, mouilla, en s’embossant aussi près que possible, quoique malheureusement à une demi-portée de fusil trop loin de lui, du plus gros des cinq navires, dans la baie de Lagoa. Afin de donner tout à fait le change à l’ennemi et de continuer notre ruse, nos huniers et nos basses voiles furent paquetés tant bien que mal, plutôt mal que bien, par un nombre très restreint de nos matelots.
Au moment où l’installation du navire allait être terminée, c’est-à-dire vers les sept heures, une petite goélette vint à passer à une vingtaine de toises de notre arrière. Les quelques matelots que nous aperçûmes sur son pont parurent nous observer avec une indifférence qui nous rassura, et le navire continua sa route sans manifester le désir de communiquer avec nous.
Nous éprouvâmes une grande joie en le voyant disparaître, car s’il se fût avisé de nous héler, nous ne possédions personne à bord qui connût assez la langue anglaise pour pouvoir lui répondre sans trahir son origine française, et cela nous eût incontestablement fait reconnaître pour ce que nous étions.
Notre position, malgré ce danger évité, ne laissait pas toutefois que d’être toujours très délicate, critique même. Ignorant complètement la force et la nature des navires qui nous entouraient, sauf un, toutefois, le plus rapproché de nous, qui nous paraissait d’un très fort tonnage, nous ne savions pas au juste si nous jouions le rôle d’un vautour guettant sa proie, ou celui d’un vautour pris au trébuchet.
Quant au capitaine, ne pouvant commencer le combat sans connaître au moins à qui il avait affaire, et, en tout cas, se trouvant trop éloigné des navires ancrés, il nous avait annoncé qu’il patienterait toute la nuit ; ce délai lui permettait, en outre, d’attendre la brise du large, qui s’élève ordinairement vers les neuf heures, ce qui améliorerait beaucoup notre situation en nous permettant, le cas échéant, d’attaquer avec avantage.
Depuis une heure environ, l’équipage, réparti à son poste de combat, dormait avec cette heureuse insouciance, privilège précieux du marin, en attendant le moment de l’action.
Quelques hommes seulement, parmi lesquels j’étais placé en surveillance sur la dunette, s’entretenaient entre eux, à voix basse, sur les événements probables du lendemain.
— Sacré nom, me dit l’un d’eux nommé Valentin, vrai enfant de Paris, et par conséquent mon pays, je crois, cette fois-ci, qu’à notre retour de l’île de France, nous pourrons, grâce à nos parts de prise, lutter contre les souvenirs de la munificence des corsaires…
— Silence, Valentin, lui répondis-je en l’interrompant d’une voix étouffée, n’entends-tu pas du bruit ?
— Tiens ! c’est vrai, on dirait les rames d’un canot nageant en cadence.
En effet, nous ne nous trompions pas ; peu à peu le bruit acquit assez de consistance pour ne nous laisser aucun doute sur sa nature, et bientôt une embarcation venant de l’avant rangea la frégate. A la précision de la manœuvre que mirent les matelots qui montaient ce canot, en relevant verticalement leurs rames, nous devinâmes tous, sans avoir besoin de nous communiquer nos observations, qu’il appartenait à un navire de guerre.
— Jette-leur une amarre, s’écrie le contre-maître du gaillard d’avant, nous les tenons. Cette pêche-là fera plaisir au capitaine…
Les hommes du bossoir s’empressèrent d’exécuter cet ordre ; aussitôt un homme que l’obscurité nous empêchait de voir, mais que nous jugeâmes être le brigadier du canot, s’en empare, et la tire à lui ; mais au même moment, hélas ! la malheureuse idée vient à l’officier commandant d’adresser en anglais quelques questions aux matelots placés en dehors de la frégate.
— Sacré mille tonnerres ! me dit Valentin en élevant imprudemment la voix, nous voilà pincés, et la mèche va se découvrir… personne ne pourra lui répondre.
Soit que quelques mots français fussent parvenus jusqu’aux oreilles des canotiers, soit que le silence trop prolongé qui suivit leurs questions lui eût inspiré des soupçons, toujours est-il que l’officier rejeta vivement la tire-veille qu’il tenait déjà à la main pour monter à bord et ordonna à ses gens de pousser au large.
Hélas ! cet ordre ne fut que trop bien suivi : les avirons retombèrent aussitôt spontanément, et en un clin d’œil l’embarcation que nous étions au moment de surprendre s’éloigna de nous. Quelques minutes plus tard, nous ne distinguions plus, dans le silence de la nuit, le bruit de ses rames, amorti par les humides vapeurs qui nous entouraient de toutes parts.
A peine ce fatal événement, car la fuite de ce canot était un des plus funestes contre-temps qui pût nous arriver, d’abord, en ce qu’elle nous privait de l’avantage de connaître les forces des radiers d’une façon positive, ensuite en ce qu’elle leur apprenait qui nous étions ; à peine ce fatal événement, dis-je, fut-il accompli, que le capitaine, qui se promenait sur le pont, accourut près du passavant. Il avait entendu l’embarcation accoster, la vérité lui était connue.
— C’est bien, dit-il froidement à l’officier, laissez reposer les hommes qui dorment. Nous n’attaquerons toujours que demain.
Le capitaine s’éloigna, et je retombai dans la profonde rêverie dont le parisien Valentin m’avait tiré un moment. Au reste, rien n’était plus propre à parler à l’imagination que la position dans laquelle nous nous trouvions.
L’incertitude pleine d’anxiété du lendemain ; le silence solennel de la nuit à peine troublé par le clapotement monotone de la mer contre la frégate, l’obscurité profonde qui nous enveloppait, l’idée qu’à quelques brasses de nous veillaient, prévenus et par conséquent redoutables, des ennemis se préparant dans le mystère à nous attaquer ; enfin le souvenir de cette magnifique baie de Lagoa à peine entrevue le matin même de ce jour, à travers l’ombre projetée par ses grandes montagnes, ainsi qu’un songe grandiose et confus dont on conserve une impression profonde, sans pouvoir toutefois en garder un souvenir précis ; tous ces éléments réunis d’excitation et de poésie éloignaient le sommeil de mes paupières et stimulaient au dernier point mon imagination.
De temps en temps rentrant, pour un moment, dans la vie réelle, à laquelle me ramenait forcément mon devoir, j’essayais de percer d’un regard vigilant et hélas ! inutile, l’obscurité de la baie. Bientôt il nous sembla qu’il s’opérait dans la rade, sinon quelque chose d’extraordinaire, du moins d’assez suspect et digne de fixer toute notre attention. Le passage fréquent de fanaux que j’entrevoyais glissant à travers les sabords des navires ennemis, me donnait de graves présomptions de penser que l’on s’occupait de nous ; toutefois je réfléchis qu’il était encore de trop bonne heure pour que ces préparatifs pussent annoncer l’intention d’hostilités immédiates, et je ne fis part de mes observations à personne.
J’étais assis, vers les neuf heures, à mon poste de combat, c’est-à-dire sur la dunette, lorsque le capitaine, qui se promenait sur le gaillard d’arrière avec un officier du bord, l’enseigne Graffin, qu’il affectionnait, avec raison, particulièrement, s’arrêta près de moi, et lui adressant la parole :
— Définitivement, Graffin, lui dit-il, l’illusion ne nous est plus permise : nous sommes découverts ; cela ne fait pas un doute pour moi.
— Qui sait, capitaine ? peut-être bien que, tourmenté par la responsabilité qui pèse sur vous, voyez-vous les choses plus en noir, surtout par cette nuit profonde, qu’elles ne le sont réellement… Quant à moi, rien ne me prouve, jusqu’à l’évidence, que notre présence dans la rade de Lagoa soit connue des Anglais.
— Jusqu’à l’évidence, non, c’est vrai ; mais des présomptions nombreuses équivalent presque parfois à une certitude. Or, ces présomptions ne nous manquent malheureusement pas… N’avez-vous pas remarqué que les cloches des navires n’ont pas, à huit heures, sonné avec autant de régularité que de coutume, que le all is well (tout va bien) des hommes de quart n’a pas été répété aussi exactement que cela a lieu d’habitude ? Or, je conclus de ces deux faits et de beaucoup d’autres petites irrégularités de service, dont je ne vous parlerai même pas, que l’ennemi est occupé de travaux importants.
Le capitaine l’Hermite n’avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, que le lieutenant en pied s’approchant vivement de lui :
— Capitaine, lui dit-il, l’on vient d’apercevoir sur les différentes parties des agrès du gros trois-mâts placé le plus près de nous quelques lueurs subites qui se sont renouvelées à plusieurs reprises, et que j’ai reconnues pour être les explosions de boute-feux qu’on y allume ; peu après la même chose a eu lieu à bord des autres navires.
— Très bien ; je ne me trompais pas dans mes conjectures… Monsieur Dalbarade, faites réveiller sans bruit l’équipage, et que chacun se rende silencieusement à son poste de combat… Les hostilités vont commencer, j’en suis certain, avant qu’un quart d’heure soit écoulé.
— Eh bien ! Graffin, continua le capitaine après le départ de M. Dalbarade, croyez-vous toujours que je voie, surtout par cette nuit profonde, les choses plus en noir qu’elles ne sont réellement ? Et puis, n’est-il pas logique que l’ennemi, connaissant nos forces et redoutant notre attaque du lendemain, nous prévienne, en profitant de la nuit, pour nous prendre au dépourvu, et songe à profiter de l’avantage d’une surprise ? Heureusement que nous sommes prêts, et que nous l’attendons.
Gomme si les événements eussent voulu sanctionner par une nouvelle preuve l’opinion émise par M. l’Hermite, à peine venait-il d’achever sa phrase que tout-à-coup un globe de feu illumine la gauche de la baie, puis presque au même instant une détonation retentit au loin, portée d’écho eu écho, et un boulet passe en sifflant au-dessus de la frégate.
— Hisse le pavillon français ! ouvre les sabords ! range à bord ! s’écrie aussitôt l’Hermite d’une voix éclatante en se précipitant sur son banc de quart.
Pendant que l’on exécutait ces ordres, cinq épouvantables décharges opérées, à la fois, par les cinq navires vinrent se croiser sur la Preneuse, et éclairèrent les couleurs anglaises qui flottaient à leurs mâts.
L’air tremblait encore du choc de ces terribles détonations, quand la voix forte et vibrante de l’Hermite retentit en sons métalliques à travers son porte-voix de combat et fit entendre ces mots si ardemment désirés par l’équipage : « Feu partout, feu ! » Un volcan éclata. Une fois l’action régulièrement engagée, c’est-à-dire lorsque nous fûmes parvenus à répartir convenablement notre feu sur nos adversaires, nous pûmes enfin reconnaître, à la lueur du canon, les forces qui se trouvaient en face de nous : elles étaient désespérantes.
A tribord, nous avions à combattre trois grands baleiniers ; à bâbord, un vaisseau de la compagnie des Indes, une corvette à trois mâts et le fortin anglais juché sur la crête d’une montagne et dont les boulets, dirigés naturellement avec plus de certitude que ceux des navires, venaient à chaque instant ébranler la coque de la frégate.
Ce spectacle était certes de nature à décourager les plus intrépides ; mais la vue de l’Hermite, sublime effet de la puissance morale, debout sur son banc de quart, chassait du cœur de chacun la crainte et la faiblesse pour n’y laisser que l’enthousiasme et l’espérance.
— Notre position est mauvaise, cela est incontestable, monsieur Dalbarade, dit tranquillement l’Hermite en s’adressant à son lieutenant en pied. Dieu sait que s’il eût dépendu de moi de l’éviter, aucun sacrifice et aucun effort ne m’eussent coûté pour y parvenir… mais j’ai été et je suis forcé de la subir ! Toutefois un espoir, fondé sur de légers changements de brise que j’ai remarqués, me reste encore, celui de réussir à placer la frégate au vent de ses plus formidables adversaires, puis alors de couper les câbles, afin de laisser dériver sur eux et de nous emparer à l’abordage de celui qui nous cause le plus de mal… mais, hélas ! jusqu’à présent ces risées ont été de bien courte durée, et la fraîcheur reprenant aussitôt sa direction habituelle, a toujours déjoué mes calculs. Enfin, nous verrons !
Cette conversation, que je pus saisir malgré le bruit du canon, car mon poste de timonier me retenait sur la dunette, me donna singulièrement à réfléchir sur notre position.
Il était près de minuit, et le feu continuait toujours avec une ardeur qui, loin de se calmer, semblait au contraire s’accroître, quand un petit épisode, auquel nous n’osions pas nous attendre, vint renforcer encore notre ardeur et stimuler notre enthousiasme. Le vaisseau de la Compagnie amena avec ses couleurs les fanaux qui les éclairaient ! Nous venions de remporter une première victoire, et la possession d’un riche et puissant navire allait donc nous récompenser de notre sang versé !
— Embarque les yoliers, dit vivement le capitaine ; monsieur Graffin, faites armer vos hommes et allez prendre possession du navire qui s’est rendu.
Un hourra simultané et triomphant, poussé par nous tous, s’éleva vers les cieux en se mêlant joyeusement au bruit du canon, lorsque le maître d’équipage répéta ce commandement.
Comme si cet événement les eût frappés de stupeur, les navires ennemis cessèrent aussitôt leur feu, et un silence morne et lugubre remplaça tout à coup le tumulte de la bataille. Seulement cette suspension des hostilités ne nous donnait pas à supposer que les Anglais acceptaient notre triomphe, car leurs couleurs nationales flottaient toujours dans les airs.
Bientôt, au contraire, des signaux partis de la corvette et répétés par les baleiniers, vinrent éveiller en nous de graves inquiétudes sur le sort de l’équipage du canot expédié pour aller amariner la prise : nous pressentîmes une trahison.
— Pourvu qu’aucun malheur n’arrive à ce bon et brave Graffin ! dit le capitaine l’Hermite en s’adressant à son lieutenant en pied et en se faisant l’écho du sentiment qui oppressait l’équipage.
Hélas ! cette crainte était à peine formulée, que la corvette anglaise envoie une bordée entière au vaisseau de la Compagnie, qui, pressé par cet argument sans réplique, hisse de nouveau son pavillon et recommence son feu avec un redoublement d’énergie.
Jamais je n’oublierai l’expression de profonde indignation et de douleur tout à la fois que cet événement amena sur le noble visage de l’Hermite.
-Malheureux Graffin ! murmura-t-il d’une voix tellement pénétrante que j’oubliai un moment les dangers qui me menaçaient pour m’associer tacitement à sa douleur ; malheureux Graffin ! Puis revenant de suite au sentiment de la justice et à celui du devoir :
— Il faut, reprit-il, que ce vaisseau ait bien souffert, puisqu’il se rendait ainsi à discrétion. Après tout, ce n’est pas sur lui que doit retomber la honte de la trahison ; c’est sur la corvette qui l’a forcé de manquer à sa parole ! Allons, enfants, continua l’Hermite en élevant la voix et en s’adressant à l’équipage, vous voyez que le vaisseau de la Compagnie a amené son pavillon… encore un peu de patience et nous en aurons bon marché ! Courage, enfants ! pointez en plein bois, toujours en plein bois !
Tandis que l’Hermite, afin d’en finir avec ce navire, dont la capture définitive pouvait et devait même nous assurer la victoire, ordonnait à notre artillerie de bâbord de diriger exclusivement tout son feu sur lui, une sautée de vent, événement aussi imprévu que fatal pour nous, permettait à la corvette de se placer presque en proue de la Preneuse, et de l’accabler d’un pointage d’enfilade auquel nous ne pouvions répondre qu’avec nos quatre canons de chasse.
L’Hermite, sans se laisser distraire de ses projets par ce feu meurtrier, continuait, question pour nous de vie ou de mort, à diriger le feu sur le vaisseau de la Compagnie. Dix fois, en voyant ses batteries se taire graduellement et faiblir, nous crûmes à notre victoire ; mais dix fois de nombreuses embarcations lui apportèrent de nouveaux combattants, et son feu recommença toujours.
Jusqu’alors une profonde obscurité, imparfaitement illuminée par les éclairs des canons, avait régné sur la bataille, lorsque la lune parut enfin à l’horizon, et nous montra, à la clarté de ses pâles et tristes rayons, le spectacle de nos tristes désastres ! Jamais je n’oublierai l’impression pénible que me causa la vue de ce lugubre tableau ! Manœuvres, poulies, espares, bastingages, voiles, gréements, mâtures, dromes et embarcations fracassés par les boulets, jonchaient de leurs éclats le pont, ensanglanté comme s’il eût reçu une averse de sang. Au milieu de ces débris, et confondus avec eux, gisaient plus de quarante matelots, les uns morts, les autres blessés.
On profita de la clarté de la lune pour ramasser ces derniers, dont les cris déchirants retentissaient tristement à nos oreilles pendant les intervalles des bordées ; quant aux cadavres qui gênaient la circulalion et entravaient la manœuvre, on les jeta précipitamment et sans cérémonie par-dessus le bord, sans qu’un regret, une prévenance, un adieu les suivissent au fond de la mer. Qui sait si parmi eux il n’y avait pas des cœurs qui battaient encore ! Près de moi, sur la dunette, un tout jeune aspirant venait d’avoir le bras enlevé par un boulet de canon. Lorsque le fer meurtrier le frappa, je vis l’aspirant sourire ; il n’avait probablement pas senti qu’il était blessé. Je pensai, en voyant ce noble jeune homme, au désespoir de sa famille ! Et moi, me dis-je, mon père me reverra-t-il jamais ? A quelles angoisses ne serait-il pas en proie, s’il lui était donné, par une mystérieuse et inexplicable intuition du cœur, de connaître les dangers que je cours en ce moment, d’assister au lugubre spectacle que j’ai devant les yeux !
— Messieurs, dit froidement l’Hermite, qui cache avec soin les tourments affreux que son noble cœur endure, messieurs, dit-il à ses officiers réunis autour de lui, si le vent reste encore quelque temps au même point, ce qui n’est que trop probable, il nous faudra forcément abandonner provisoirement le mouillage. Sans le secours de la brise, nous ne pouvons prétendre à aucun succès. Notre devoir est de partir coûte que coûte…
L’Hermite fit une légère pause, puis reprit vivement :
Partir n’est pas fuir, messieurs, n’est-ce pas ? Demain, une fois maîtres du vent, nous reviendrons à la charge suivre mon plan d’attaque, et, je vous le dis, sans crainte que les événements me donnent un démenti, nous réussirons… Au reste, nous n’avons pas à craindre que les navires ennemis s’échouent à la côte plutôt que de se rendre ; car cette côte est habitée par des tribus féroces qui attendent et espèrent déjà avoir des victimes à égorger… Oui, je vous le répète, ces navires ne nous échapperont pas… Le vent ne change pas… Allons, il faut en finir… mieux vaut de suite que plus tard… partons… Monsieur Dalbarade, annoncez ma résolution à l’équipage, et envoyez les gabiers préparer le gréement pour l’appareillage.
L’Hermite achevait de donner cet ordre, lorsqu’une embarcation, celle qu’il avait envoyée pour amariner le vaisseau de la Compagnie, accosta la frégate : en deux bonds, M. Graffin fut sur le pont.
— Ah ! Graffin, vous voilà ! s’écria l’Hermite avec une émotion d’autant plus vraie, que personne mieux que lui ne savait se maîtriser. Eh bien, j’en suis bien aise, je vous croyais… ajouta-t-il froidement.
— On ne se laisse pas… comme cela par les Anglais, capitaine, lui répondit en souriant M. Graffin, qui, joignant une force d’âme peu commune à un courage brillant et chevaleresque s’il en fut, conservait toujours, au milieu des plus grands dangers, l’aimable gaieté de son caractère égal et enjoué.
La superstition est une chose commune à tous les grands hommes, qui, comprenant la faillibilité de l’esprit humain, se jettent parfois, dans des heures de découragement ou de doute, dans les bras du hasard ; personne plus que le marin n’est sujet à cette mystérieuse influence : je remarquai donc que le retour de l’enseigne Graffin rendit à l’Hermite la confiance qu’il affectait par une noble ruse devant les autres, mais qui probablement n’était pas dans son cœur.
L’Hermite, l’air presque radieux, passait en se promenant sur la dunette près de moi, lorsque je le vis tout à coup pâlir affreusement, porter la main sur son cœur et s’appuyer sur le bastingage ; un frisson glissa le long de mon corps et je pressentis qu’un affreux malheur nous menaçait, car je connaissais assez l’Hermine pour savoir qu’un danger personnel, quelque terrible qu’il pût être, était incapable de lui causer la moindre émotion. Hélas ! je n’avais que trop juste ; je ne me trompais pas.
L’émotion éprouvée par l’Hermite ne fut pas de longue durée ; il possédait une âme trop fortement trempée pour ne savoir pas se vaincre lui-même :
— Dalbarade, dit-il d’une voix ferme et tranquille.
Cet officier s’empressa de se rendre à cet appel, et l’Hermite, se penchant à son oreille, allait lui parler, quand un boulet de canon coupa notre embossure, qui tomba dans la mer avec bruit.
— Voici qui complète notre position, murmura l’Hermite d’un ton dégagé et comme si cet événement lui était tout à fait indifférent.
Cependant la frégate, privée par ce malheur de la dernière ressource qui la maintenait dans une position tenable, céda aussitôt à l’impulsion de la marée et dérivant, entraînée par le courant, elle vint présenter, à petite portée, son flanc déjà si déchiré à l’artillerie dn fort anglais.
Ce funeste contre-temps n’amena pas un pli sur le front de l’Hermite, mais je compris qu’il devait lui déchirer le cœur.
— Il est hors de doute, dit-il en s’adressant à ses officiers d’une voix calme et qui ne décelait aucune émotion, que la chance se déclare en faveur des Anglais. La marée commence à perdre, et il ne nous reste plus qu’à partir au plus vite. Stimulez les gabiers, messieurs, les moments son précieux.
Pendant que les officiers s’éloignent pour faire exécuter cet ordre, le capitaine retient près de lui le lieutenant en pied et l’enseigne Graffin.
— Messieurs, leur dit-il vivement et en leur présentant la main, montez sur ce coffre d’armes et regardez si vous n’apercevez rien d’extraordinaire dans la ligne du vent…
— Capitaine, reprend bientôt le lieutenant Dalbarade en retirant sa longue-vue de devant ses yeux, je crois voir, à travers les éclaircies de fumée, un gros point noir qui s’avance vers nous Un navire sans doute…
— Et vous, Graffin ? reprit l’Hermite.
— Moi, capitaine, dit l’enseigne en sautant légèrement sur le capot de l’escalier, j’ai tout bonnement aperçu un brûlot que des chaloupes anglaises remorquent vers nous… Rien de plus…
— Un brûlot ! répéta Dalbarade en pâlissant à son tour.
— Oui, monsieur, un brûlot ; dit l’Hermite à voix basse… Graffin ne s’est pas trompé… A présent, que personne ne se doute du terrible danger qui nous menace… Car, vous le savez, messieurs, la vue d’un brûlot suffit pour démoraliser et abattre l’équipage le plus brave… Cette épouvantable et lâche invention est la terreur du matelot. Comprenez-vous combien il est temps pour nous de partir ?
L’Hermite se retournant alors m’aperçut près de lui :
— Monsieur Garneray, me dit-il en appuyant avec une certaine affectation sur le mot de monsieur, je compte également sur votre discrétion…
Je m’inclinai profondément, mais, hélas ! cette recommandation de l’Hermite était superflue ; presque au même moment la voix émue d’un gabier annonçait l’apparition du vaisseau incendiaire, et jetait à bord de la frégate l’épouvante et le découragement.
— Ce n’est rien, enfants, s’écrie l’Hermite d’un ton d’indifférence admirablement joué et en s’élançant parmi l’équipage, c’est tout bonnement un de nos ennemis qui a pris feu et qu’on remorque au large.
Cet indispensable mensonge du capitaine ramena un peu de confiance sur la frégate, et permit pendant un moment de pousser avec vigueur les travaux nécessaires à notre fuite ; mais bientôt, hélas ! le doute ne fut plus possible. Le brûlot avançait à vue d’œil, et on distinguait, à travers la fumée produite par nos canons, qui tiraient toujours avec la même énergie, la flamme qui déjà s’élançait rouge et ardente à travers les écoutilles du navire incendiaire.
Un quart d’heure lui suffisait pour nous accrocher. L’Hermite renonçant alors à tromper plus longtemps l’équipage, prit cette voix de commandement qui retentissait claire, calme et vibrante à travers le bruit du canon, et à laquelle il était difficile de ne pas obéir :
— Range aux drisses des huniers et aux écoutes ! dit-il. Allons donc gabiers, dormez-vous, ou avez-vous peur ?
Hélas ! ces pauvres gabiers, suffoqués à leurs postes, avaient mille peines à communiquer entre eux. Pourtant le chef de la hune de misaine annonça bientôt que tout était prêt de ce côté.
— Eh bien ! gabiers de la grande hune, reprend l’Hermite en les hélant avec une impatience qu’il n’est pas maître de cacher, on n’attend plus que vous…
— De suite, capitaine ! répondent les malheureux à moitié asphyxiés.
— Au fait, rien ne presse ! dit l’Hermite, qui, sachant que tous les yeux de l’équipage sont tournés vers lui, se met à se promener tranquillement, les mains derrière le dos, de long en large sur le pont. La direction donnée à ce brûlot est mauvaise. Il passera, cela est évident, assez loin de notre bord pour ne pas nous accrocher…
Notre capitaine pouvait certes commander l’appareillage quel que fût l’état du gréement ; mais cette fuite honteuse qui dévoilait notre détresse à l’ennemi froissait péniblement le noble amour-propre de l’Hermite.
Enfin le brûlot est presque bord à bord avec la frégate ; l’hésitation n’est plus possible, elle deviendrait un crime.
— Hors le petit foc ! s’écrie enfin l’Hermite d’une voix que la colère fait trembler, coupe le câble, borde et hisse les huniers !
Aussitôt la frégate, dégagée de ses liens et obéissant à l’impulsion du vent, à l’action de la marée et à ses voiles en lambeaux, précipitées subitement du haut des vergues, glisse et s’échappe sur la pleine mer.
A peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées depuis l’appareillage, qu’une détonation épouvantable, sans nom, fit trembler la Preneuse et éclaira d’une immense et éblouissante gerbe de flammes la scène de carnage que nous venions de quitter si à temps.
Peu après, d’épaisses ténèbres remplacèrent cette éclatante calastrophe, et nous enveloppèrent de leurs ombres. Nous nous hâtâmes de forcer de voiles, afin que l’ennemi, au jour naissant qui allait bientôt paraître, ne pût jouir de la vue des graves avaries que nous avions éprouvées. Quoique l’équipage fût accablé de fatigue, il n’en resta pas moins debout jusqu’au lendemain matin, occupé à enverguer de nouvelles voiles, jumeller les bas mâts et les vergues, étancher les nombreuses voies d’eau de la carène et à raccommoder les embarcations ; ce travail, rendu extrêmement dangereux par les poulies et les débris de la mâture, par les cordages rompus qui cédaient à chaque instant sous les efforts des haleurs et blessaient beaucoup de monde, n’en fut pas moins terminé tout d’un trait.
Nous espérions qu’au moins une belle journée et un vent favorable nous récompenseraient de nos pertes et de nos fatigues, en nous permettant de prendre notre revanche ; mais il était dit que rien ne nous réussirait dans cette fatale croisière. La brise, ce qui était contre toutes les probabilités, au lieu de s’éteindre par degré dans le calme, passa tout à coup et violemment de l’O. au S.
A peine le jour paraissait-il à l’horizon, qu’une énorme masse de nuages d’une couleur ardoisée, frangée de pourpre et paraissant solide comme une chaîne de montagnes rocheuses, s’interposant entre le soleil et nous, nous rendit presque les ténèbres de la nuit. Bientôt la mer, devenue furieuse, éleva en bouillonnant ses montagnes mobiles couvertes d’écume, et la tempête commença.
J’ai bien souvent assisté aux catastrophes et aux révolutions de la nature, mais jamais je n’ai vu un ouragan plus violent que celui-là. Un moment la frégate fut engagée 1 ; nous nous crûmes tous perdus.
Heureusement qu’au milieu de cette épouvantable position, la voix calme et grave de l’Hermite s’éleva, dominant le bruit des flots, et nous rappela tous au sentiment du devoir.
— Du courage et du silence, mes enfants, nous dit-il, la barre du gouvernail ayant été mise de bonne heure au vent rien n’est encore désespéré !
En effet, la frégate, après avoir été plusieurs fois alternativement lancée du haut du sommet des vagues jusque dans les dernières profondeurs de leurs abîmes, reprit enfin son équilibre et recouvra son sillage. Nous avions tous été aussi près que possible de notre dernière heure. Toutefois rien ne nous assurait que cette catastrophe affreuse à laquelle nous venions d’échapper comme par miracle ne se renouvellerait pas, et toutes les poitrines étaient oppressées., Dans l’impossibilité où se trouvait la frégate, enveloppée dans une pareille tempête, de continuer à prêter le côté au vent, l’Hermite dut se résigner, notre salut commun exigeait impérieusement ce sacrifice, à orienter vent en arrière, et à abandonner à tout jamais, en fuyant devant le vent, ces funestes parages, et l’espoir de la revanche que nous espérions reprendre dans la baie de Lagoa.
Toutefois, ce changement d’allure laisse le danger exister en entier pour nous, d’un instant à l’autre la Preneuse peut se trouver encore engagée, et il n’est, certes, pas probable qu’un second miracle nous sauverait.
L’Hermite, réfléchi et pensif, étudie, avec cette expérience profonde qu’il possède au dernier point, les allures et les mystères de la tempête ; enfin, il semble s’arrêter à un parti. Tous les regards sont tournés vers lui ; et si dans ces regards se lit l’anxiété que nous cause notre position à peu près désespérée, on y voit aussi briller la confiance inébranlable qu’il nous inspire. Les plus minutieuses précautions sont prises ; déjà les charpentiers, les haches à la main, n’attendent plus qu’un seul mot pour couper le mât d’artimon et même le grand mât ; un silence solennel et profond, troublé seulement par les fureurs de la nature, règne sur toute la frégate.
L’Hermite enjambe quelques enfléchures des haubans d’artimon, et, les yeux fixés, comme ceux d’un aigle, vers le foyer de l’ouragan qu’il interroge, il s’isole par la force de sa pensée de toute préoccupation qui pourrait troubler sa méditation.
Tout à coup ses traits resplendissent d’inspiration, et pendant un de ces intervalles où la tempête s’arrête, comme pour mieux reprendre ensuite son élan, la voix de notre intrépide capitaine retentit claire et vibrante d’un bout à l’autre de la frégate.
— Hale bas le foc d’artimon, la pouillouse, amure misaine et laisse arriver !
Un silence de mort accueillit l’ordre de cette périlleuse manœuvre. Cette fois est la première, depuis qu’il commande, que l’Hermite voit hésiter son équipage ; un nuage passe sur son front. Mais bientôt les hommes, comme s’ils étaient honteux d’avoir pu mettre un seul moment en doute la supériorité de leur capitaine, rachètent cette seconde de faiblesse par une obéissance pleine d’enthousiasme : la manœuvre est exécutée en un clin d’œil.
Aussitôt la frégate cesse d’hésiter : vaincue d’abord par la puissance de ses voiles et de son gouvernail, bouleversée ensuite circulairement à travers l’abîme, elle parvient enfin à se redresser, à reprendre le vent en poupe, et prévient ainsi, par la rapidité de sa marche, la fureur des éléments déchaînés contre elle.
Après cette évolution, le vaisseau n’ayant plus qu’à fuir vent arrière au gré de l’ouragan, chacun put s’orienter sur le tillac, à sa guise, pour prendre un moment de repos.
— Comment gouverne le navire ? demanda, après quelques minutes, le capitaine l’Hermite au lieutenant Fabre.
— Bien mal, commandant ! Nous ne pouvons parvenir, malgré nos efforts, à conserver la frégate vent arrière ; il est à craindre qu’elle ne passe par-dessus la barre 2.
— C’est là justement ce que je craignais… Que voulez-vous ? la faute en est à la Preneuse qui ne marche pas. Cependant on ne peut établir plus de voiles sur l’avant sans compromette la sûreté du mât de misaine. Voyons, essayons de parer à cet inconvénient en filant un câble à l’eau sur l’arrière.
On se mit aussitôt à l’œuvre, et l’expédient réussit, en effet, au mieux.
Une fois cette installation exécutée et le navire hors de danger, l’Hermite, n’étant plus excité par l’émotion de la lutte, fut s’asseoir solitaire près de la poupe, afin de pouvoir, probablement, s’abandonner sans contrainte à l’amertume de ses pensées.
A chaque coup de mer qui ensevelissait la frégate sous une masse d’écume, je le voyais tressaillir de douleur. A plusieurs reprises, je l’entendis même répéter à haute voix : « Il n’y a pourtant pas de ma faille ; j’ai fait ce que j’ai pu… Mais cinquante hommes hors de combat ! le navire abîmé ! N’importe, j’ai rempli mon devoir… »
De leur côté les officiers, réunis à une certaine distance de lui, n’osaient interrompre ses sombres réflexions, et détournaient leurs regards du sien quand il se dirigeait vers eux. Il y avait, pourquoi ne pas l’avouer, presque un reproche tacite dans leur contenance. Après tout, ils avaient tant souffert qu’un peu d’injustice leur était presque permis.
Cette muette et pénible scène de pantomime durait depuis près d’une demi-heure, lorsque l’enseigne Graffin s’en fut droit au capitaine, et, le saluant profondément, s’arrêta immobile devant lui.
— Que voulez-vous, monsieur Graffin ? lui dit l’Hermite.
— Rien, capitaine ; je croyais que vous m’aviez fait l’honneur de m’appeler par un signe de tête, voilà tout… Il paraît que je me suis trompé… eh bien, tant pis !
— Pourquoi cela, tant pis ! Graffin ?
— Parce que, capitaine, si vous m’aviez appelé j’aurais probablement pu trouver le moyen de vous exprimer, imparfaitement sans doute, mais au moins avec l’accent du cœur, l’admiration que nous ressentons tous, nous autres officiers, pour votre admirable conduite… et le juste orgueil que nous éprouvons de servir sous un chef tel que vous…
— Mais, Graffin, répondit l’Hermite en accompagnant ses paroles d’un signe de tête plein de doute et de mélancolie tout à la fois, vous n’aviez pas besoin de mon appel pour venir me dire ces bonnes paroles…
— Pardon, capitaine, vous oubliez que le devoir ne me permettant pas de vous adresser le premier la parole… Oh ! sans cela… tenez, capitaine, voilà une demi-heure que je combats contre mon cœur en faveur de la discipline… Eh bien ! puisque vous êtes si bon pour moi, je me risque, et je vous avouerai tout… La discipline a été complètement vaincue, et je sais bien que vous ne m’avez pas appelé… Si j’ai saisi ce prétexte… c’est que je n’en pouvais plus…
L’Hermite, attendri par l’émotion qui faisait trembler la voix du noble jeune homme, lui prit la main et la lui serra longtemps sans prononcer une parole. Son grade l’empêchait d’exprimer les sentiments qui l’agitaient, et il devait se contenter de les laisser deviner.
— Venez avec moi, Graffin, lui dit-il après quelques secondes de réflexions ; pour l’honneur de l’uniforme français, je veux et je dois croire aux sentiments que vous prêtez à ces messieurs.
L’Hermite, se dirigeant résolument vers l’endroit où se tenaient les officiers, les aborda franchement en leur tendant la main, que ces derniers saisirent avec autant d’empressement que de respect.
— Mes amis, leur dit-il, je conçois et je partage votre tristesse… croyez que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous la faire oublier. D’abord, je dois vous remercier tous de l’énergique et vaillante coopération que vous m’avez prêtée pendant le combat et pendant la tempête. Vous avez été ce que vous deviez être… dignes de l’uniforme que vous avez l’honneur de porter. Quant à vos rêves perdus, évanouis, ne désespérez pas encore… les richesses, qu’une fatalité persévérante et inexorable nous a contraints d’abandonner dans la baie de Lagoa, peuvent se retrouver ailleurs. Mon intention est d’aller maintenant croiser sur le banc des Aiguilles, cette route obligée des navigateurs de l’Inde… Une bonne rencontre vous suffira peut-être pour vous dédommager complètement du revers que nous avons subi… Cela est plus que probable… Vous rattraperez ces parts de prise dont la perte vous afflige, et vous serez consolés… Mais moi, messieurs, qui me consolera jamais d’avoir fait mettre, sans utilité, cinquante hommes hors de combat ?
Pendant trois jours et trois nuits, la tempête continua avec la même violence ; enfin, ce temps écoulé, elle diminua d’intensité, et nous permit de goûter un peu de ce repos dont nous étions privés depuis si longtemps et dont nous avions tant besoin.
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Nous nous trouvions, vers les cinq heures du soir (au moment où l’on allait servir la soupe à l’équipage), à la cape, et sous la menace d’un redoublement de mauvais temps, car nous avions alors atteint les dangereux parages du banc des Aiguilles, lorsque l’aspirant chargé du coup d’œil du soir envoya un gabier de misaine, ne pouvant faire entendre lui-même sa voix à cause du rugissement de la tempête, prévenir l’officier de quart qu’il voyait un navire, au vent à nous, par le bossoir de tribord. Aussitôt des matelots sont échelonnés sur la mâture pour transmettre, télégraphe vivant, les paroles qui vont s’échanger.
— Comment court-il ? demande l’Hermite, que l’on a été prévenir.
— Il gouverne bâbord amure pour nous accoster au vent en dépendant ! répond l’enseigne Graffin, qui s’était empressé, à la nouvelle de l’approche d’un navire, de monter sur les barres du petit perroquet.
— Gouvernons-nous bien a sa rencontre ?
— Un peu sous le vent, commandant.
— Est-il loin ?
— Non, commandant, on voit son bois lorsqu’il s’élève sur la lame.
— Quelle est sa voilure ?
— Il est sous ses huniers, les ris pris, et sa misaine.
— Paraît-il gros ?
— Tellement gros, que ce doit être un vaisseau de guerre ! répond l’enseigne d’une voix joyeuse et accentuée, qui domine le bruit de la tempête.
Cette annonce, on le devine, produisit une vive impression sur l’équipage.
— Monsieur Fabre, poursuivit le capitaine l’Hermite en s’adressant à l’officier de manœuvre, faites gouverner à la rencontre de ce navire… Très-bien ! Tiens bon 1 le souper de l’équipage ! Branlebas général de combat ! Passe les manœuvres de combat, et bosse 2 partout ! En haut, larguer le petit hunier et le perroquet de fougue ! N’arrivons pas, timonier !
La violence de la tempête et le manque de monde, car nous avions perdu près de cinquante hommes, y compris les blessés, à l’affaire de la baie de Lagoa, rendait très difficile l’exécution de ces ordres, qui se succédaient avec tant de rapidité ; toutefois, l’enthousiasme qui régnait à bord suppléait à la diminution de nos forces, et en un instant les canons furent préparés, les boute-feux allumés, l’enseigne de poupe et les pavillons apprêtés.
Quant à la Preneuse, grâce au surcroît de voilures tombées du haut de ses vergues, elle s’élança en ouvrant avec sa proue un large croissant d’écume au milieu des flots.
Bientôt nous pûmes apercevoir le vaisseau ennemi du haut de nos bastingages ; un grand silence se fit.
Dans leur course rapide, et voguant à contre-bord, les deux navires se rapprochaient l’un de l’autre à vue d’œil ; bientôt ils se croisent : mais le vaisseau ennemi, courant alors grand largue, et se trouvant à demi-portée de canon de nous, laisse arriver, dès qu’il a atteint notre arrière, et vire de bord, lof pour lof, afin de prendre nos amures en nous accostant au vent.
— Vraiment, messieurs, dit l’Hermite en voyant cette évolution, nous ne pouvons refuser de reconnaître à ce navire, quelque amour que nous portions à la Preneuse, une marche bien supérieure à celle de la frégate !
Au reste, le doute n’était plus possible : c’était un vaisseau de guerre que nous avions par notre travers ; restait à reconnaître sa nationalité.
La tempête, en ce moment, comme si elle eût voulu s’associer par ses fureurs à la scène de carnage qui probablement allait avoir lieu, redoubla de violence. C’eût été un spectacle bien saisissant pour un habitant des villes, que ces deux navires secoués par une mer déchaînée, et qui oublient les dangers dont elle les menace pour ne songer qu’à s’attaquer et à se détruire.
Vingt fois des vagues énormes et irrésistibles nous rapprochèrent à une si petite distance de l’ennemi, que nous crûmes à un abordage : si nos prévisions se fussent réalisées, notre perte et la sienne eussent été simultanées et communes ; pas un seul homme n’eût probablement survécu pour raconter cette catastrophe.
Enfin, l’Hermite profita d’une semi-éclaircie du temps pour opérer la reconnaissance.
— Hissez notre numéro, dit-il. Et le numéro monta à la corne.
— A présent, attention.
En effet, à peine le capitaine achevait-il de prononcer ce dernier mot qu’un éclair brilla et qu’une détonation retentit : c’était un coup de canon à boulet que nous adressait ce vaisseau pour assurer ses couleurs anglaises.
Le silence qui régnait déjà à bord redoubla alors, si je puis me servir de cette expression, d’intensité ; on n’entendit plus que le bruit sourd des canons retombant lourdement sur le tillac à chaque coup d’anspect nécessité pour le pointage.
— Amène le numéro, hisse le pavillon, et feu partout, s’écria l’Hermite.
Nous nous trouvions si rapprochés de l’anglais, que son commandement arriva également à nos oreilles ; par un singulier hasard, les deux capitaines prononcèrent le mot Feu ! en même temps.
Les deux bordées éclatèrent comme un seul coup de tonnerre.
Il paraît que la fatalité qui depuis cinq jours semblait s’acharner après nous n’était pas encore satisfaite de nos désastres ; car, bien que nous eussions tiré du côté du vent, la mer embarqua en pleins sabords.
Ce malheur nous démontra jusqu’à l’évidence qu’il y avait impossibilité matérielle à continuer l’action de la batterie.
— Qu’on hale les pièces dedans et qu’on les recharge, dit l’Hermite de cette voix calme et tranquille qui était sa voix de combat. Vous, monsieur Fabre, poursuivit-il, faites larguer les trois ris de chacun des huniers, et orientez, à deux quarts de largue, sous les voiles majeures, la brigantine, la grande voile d’étai et le grand foc ! Quel malheur ! mon cher Graffin, continua-t-il en s’adressant à cet enseigne, son favori, d’avoir sous les pieds un navire mauvais marcheur ! Enfin, j’espère que sous cette nouvelle allure, qui lui est la plus favorable, la Preneuse pourra se soustraire… n’ayez pas cet air désespéré, monsieur Graffin… se soustraire, hélas ! momentanément, entendez-vous, à la poursuite de l’anglais… Car ce serait folie, vraiment, d’engager le combat avec seulement nos canons de gaillard contre ceux de la batterie haute et des gaillards de notre ennemi.
La chasse commencée, le même silence continua de régner parmi notre équipage ; on ne prononçait pas un mot qui ne fût strictement nécessaire à l’exécution des ordres donnés par le capitaine. Dès que nous eûmes établi six voiles de plus que notre adversaire, nous le dépassâmes promptement malgré la supériorité de sa marche.
— Il faut espérer, capitaine, dit M. Dalbarade, que si la Preneuse continue à se comporter aussi bien, elle finira par échapper à l’anglais.
L’Hermite ne répondit à cette observation, faite en guise de question, que par un mouvement de tête exprimant, sinon une négation du moins un doute complet.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur Dalbarade, s’écria vivement l’enseigne Graffin, si l’anglais ne nous rejoint pas c’est qu’il ne trouve probablement pas le moment propice pour engager le combat avec des chances certaines de succès… Mais soyez bien persuadé qu’il nous regarde comme sa proie… Après tout, on a vu des Anglais se tromper ! ajouta M. Graffin en souriant d’un air joyeux.
Une des qualités, ou, pour être plus exact, la qualité essentielle de la Preneuse était celle de bien porter la voile ; aussi le capitaine profita-t-il, autant qu’il put, de cet avantage pour l’en surcharger. Bientôt le navire, couché sur le flanc de bâbord, laboura la mer, de bout en bout de sa longueur, avec ses canons de gaillard. Nos mâts courbés outre mesure menaçaient de se rompre à chaque tangage. Le froissement des agrès, le sifflement aigu du vent à travers les cordages, le grincement d’un grand nombre de pièces de la carène, mises en jeu par l’agitation du navire, enfin le craquement des affûts des canons que l’on s’efforçait de fixer au milieu du tillac, formaient un discordant et sinistre concert rendu plus triste encore par un crépuscule presque aussi sombre que la nuit.
Pour surcroît d’ennui, les blessures mal bouchées de la carène, malheureux souvenirs de la baie de Lagoa, laissaient pénétrer la mer dans la cale et nécessitaient constamment l’emploi des quatre pompes. Ce travail, aussi pénible qu’indispensable, achevait de briser l’équipage déjà accablé de fatigue ; mais personne ne songeait à se plaindre, il s’agissait du salut commun.
Ce fut à ce moment que le médecin du bord vint trouver l’Hermite, qui se promenait sur la dunette.
— Capitaine, lui dit-il d’une voix émue, si vous ne changez pas l’allure du navire, je ne puis plus répondre d’un seul de mes blessés… leur position est atroce ; jetés à chaque instant hors de leurs couchettes par les secousses de la frégate, ils roulent d’un bord à l’autre de l’entre-pont, dans d’épouvantables souffrances ; plusieurs sont déjà morts.
— Assez, docteur, assez, s’écria l’Hermite en l’interrompant d’un ton de douleur profonde. Ne me déchirez pas ainsi inutilement le cœur, et n’affaiblissez pas mon courage ! Dieu qui m’entend et voit clair dans mon âme, sait que je n’hésiterais pas à sacrifier ma vie, s’il le fallait, pour sauver ces malheureux… mais à bord de la Preneuse, en ce moment, je ne puis être un homme… je dois rester capitaine…
Le docteur, habitué au service et connaissant l’Hermite, s’inclina devant lui et s’éloigna sans répondre ; il s’attendait, sans nul doute, au refus qui accueillit sa prière, mais il avait dû, lui aussi, obéir à ce que lui ordonnait de faire son devoir.
Soit que le vaisseau anglais comptât sur sa marche supérieure, soit que, pour ne pas s’exposer à des avaries, il fût déterminé à ne pas augmenter sa voilure tant qu’il nous tiendrait en vue, toujours est-il qu’il se laissait tellement gagner de vitesse par la Preneuse, que l’équipage commençait déjà à concevoir l’espoir de lui échapper. La bourrasque s’était un peu calmée.
Le capitaine, entouré de ses officiers, s’entretenait avec eux de notre position. Si par instant il s’associait à leur espérance, c’était avec un tel accent de doute, que son approbation équivalait presque à une négation formelle.
— Au surplus, messieurs, leur dit-il enfin, mes instructions s’opposent formellement à ce que j’attaque à forces inférieures ! me le permettraient-elles, que j’hésiterais peut-être en ce moment… Oui, j’hésiterais… car ce vaisseau se trouve près de son port, tandis que plusieurs centaines de lieues nous séparent de l’île de France… Oui, mais fuir encore, fuir une seconde fois, fuir toujours dans cette croisière… C’est affreux ! Ah ! s’écria-t-il après un léger silence et en écartant par un geste de tête saccadé et nerveux les boucles de sa chevelure blonde que le vent ramenait sans cesse devant ses yeux, je sens que si j’avais ma liberté d’action, mon amour-propre blessé de Français et de marin me ferait oublier toute prudence… Oh ! pour deux heures de combat je donnerais dix ans de ma vie…
L’Hermite, après avoir prononcé ces paroles avec une ardeur concentrée, tira de sa poche un papier plié qu’il avait paru chercher avec impatience et inquiétude ; il le lut à la lumière de l’habitacle, et le resserra ensuite soigneusement :
— Capitaine, dit le lieutenant Rivière en abaissant sa longue-vue, je n’aperçois plus l’anglais.
Aussitôt tous les yeux, toutes les longues-vues de nuit se dirigèrent vers le point de la boussole qui excitait nos alarmes : le vaisseau anglais avait disparu !
Une fois que ce fait fut bien constaté, à l’unanimité, par tous les officiers, le capitaine ordonna de laisser arriver vent arrière, pour faire fausse route, et de paqueter, tant bien que mal, les voiles au plus vite. L’obscurité qui nous enveloppait alors était si profonde que nous ne pouvions presque plus distinguer le faîte de notre mâture ; or, il était bien permis de croire que si nous n’apercevions plus l’ennemi, quoiqu’il eût ses huniers établis et qu’il nous présentât le travers, à plus forte raison la frégate, mise alors à sec de voiles et placée debout, était devenue pour lui invisible. L’espoir commença à rentrer dans le cœur de l’équipage.
Néanmoins, et en dépit de toutes les chances favorables, à un mouvement de tête que fit l’Hermite en descendant de la dunette et à un singulier regard qu’il jeta du côté où devait se trouver l’ennemi, je restai convaincu, tant j’avais confiance dans l’infaillibilité de notre commandant, que nous n’étions nullement hors d’affaire.
Deux heures étaient sonnées depuis près de vingt minutes, lorsque la lune, dissipant les vapeurs lointaines de l’Est, se montra radieuse. Tous les regards se tournèrent spontanément vers l’ennemi, et toutes les bouches laissèrent échapper une expression de joie en ne le voyant plus à l’horizon. Presque au même instant, l’Hermite, placé en observation avec son lieutenant en pied, près du couronnement, appela l’officier de manœuvre.
— Comme je m’y attendais, monsieur Fabre, dit-il tranquillement, la lune nous a trahis. Voyez, le vaisseau nous chasse encore dans notre fausse route !
— Hélas ! c’est vrai, commandant ! Il a le cap sur nous et il conserve toujours la même voilure qu’au commencement de la chasse ! Je parierais qu’il n’a pas perdu un seul détail de notre manœuvre.
— Allons, dit l’Hermite en s’avançant à grands pas vers le bord intérieur de la dunette, orientez sous la même allure que précédemment.
Il fallait être, comme l’était l’Hermite, un sublime esclave du devoir, pour oser reprendre cette allure ; car l’énorme poids de la voilure forçait si puissamment la frégate à chaque tangage, sa proue était submergée à une hauteur si effrayante, son gouvernail perdait tellement de son action, que nous nous trouvions exposés à un danger imminent.
Tout le monde à bord faisait à part soi ces tristes réflexions, quand un effroyable craquement dans la mâture vint suspendre les travaux de l’équipage. Les gabiers s’empressèrent d’abandonner leurs postes.
— C’est le bout-dehors de misaine qui est cassé ! héla de suite le lieutenant en pied.
— Y a-t-il des hommes d’atteints ? demanda vivement l’Hermite.
— Non, capitaine, personne.
— Alors ce n’est rien, rentrez la bonnette.
En ce moment, l’espare brisé, obéissant au battement répété de la bonnette, blessa plusieurs travailleurs et s’en fut déchirer la misaine. Un mouvement de confusion, presque d’épouvante, suivit ce malheur ; mais à la voix si puissante sur lui de l’Hermite, l’équipage retrouve bientôt son zèle et son sang-froid : en moins d’une heure et demie, la voile arrachée de sa vergue est remplacée et active de nouveau la marche de la frégate.
Pendant le cours des travaux nécessités par ces avaries, il était alors trois heures et demie, la tourmente s’était apaisée ; le navire, remis un peu en équilibre, fatiguait moins et gouvernait mieux.
L’équipage, libre de son temps, examinait avec une anxieuse attention notre chasseur, dont la voilure, éclairée à pic à son sommet, par la lune approchant du zénith, prenait de loin l’aspect d’un immense glaçon couvert de neiges.
L’Hermite, voyant la Preneuse en bonne position, et n’ayant plus a s’inquiéter de la manœuvre, invite les officiers et l’équipage à profiter de l’intervalle qui les sépare encore de l’heure du combat pour prendre un peu de repos. Des surveillants sont placés aux drisses et aux écoutes, et il reste seul sur le pont avec son lieutenant en pied Dalbarade.
Assez longtemps, absorbés tous les deux par leurs pensées, ils se promènent sans prononcer une parole : enfin M. Dalbarade, dont le caractère violent, tyrannique même, avait parfois besoin d’une victime, rompit le silence en s’adressant à un quartier-maître :
— Eveillez-moi cette carogne à grands coups de corde, s’écria-t-il en lui désignant un malheureux matelot qui, chargé de surveiller la drisse du grand perroquet, avait cédé au sommeil irrésistible produit par la fatigue, et s’était assoupi.
— Arrêtez, dit l’Hermite, je vais réveiller moi-même cet homme. Le capitaine, se penchant alors vers le coupable, appuya doucement sa main sur son épaule : celui-ci ouvrit de suite les yeux.
— Mon, ami, lui dit l’Hermite, je ne pourrai donc plus avoir désormais confiance en toi ! Comment, tu dors ! et l’ennemi est là… Laisse là ton poste, puisque tu n’as pas assez de courage pour faire céder ta fatigue au devoir, et va-t’en.
— Capitaine, dit le matelot ému de la bonté de son commandant et en joignant ses mains par un mouvement naturel et irréfléchi, plein de désespoir et de prières, je suis dans mon tort… mais, voyez-vous, je ne sais pas comment ça s’est fait, enfin, laissez-moi à mon poste, je vous en prie… et si je me rendors, eh bien, qu’on me fusille !
— Je veux bien te pardonner cette fois ; mais souviens-t’en.
— Ah ! capitaine, si jamais je…
Le matelot, embarrassé probablement pour achever sa phrase, se donna un énorme coup de poing sur la tête et se tut : ce coup de poing valait plus qu’un long discours.
— Lieutenant Dalbarade, reprit l’Hermite sans songer probablement que je me trouvais derrière lui à la barre et que je l’écoutais, vous êtes trop dur envers l’équipage… Je ne veux pas attribuer votre conduite à un caractère cruel, et j’aime mieux la rejeter sur l’excès de zèle que vous déployez dans l’accomplissement de vos devoirs ! Mais, croyez-moi, le premier devoir d’un chef est d’abord de se faire aimer de ses subordonnés, car c’est seulement au moyen de cet attachement qu’il peut obtenir d’eux ce dévouement qui rend l’impossible possible et permet d’accomplir de grandes choses…
M. Dalbarade ne répondit pas ; mais, à la façon dont il se pinça les lèvres, je compris que la remontrance du capitaine était inutile et perdue 3.
La lune disparut bientôt pour faire place à l’aube du jour ; il était alors près de cinq heures.
L’Hermite, exténué de fatigue, s’était assis sur l’affût d’un obusier ; tantôt, il examinait avec inquiétude la mâture de la frégate, pliant comme un roseau sous l’effort des voiles, actuellement toutes établies ; parfois, il jetait un regard sur le vaisseau anglais, qu’il apercevait à chaque tangage par les fenêtres de la dunette, puis il retombait ensuite dans ses réflexions ; enfin, vaincu par la nature, il appuya sa tête sur sa main et finit par s’endormir.
Midi sonnait, et l’ennemi ne se trouvait plus qu’à une portée de canon sur notre arrière. L’équipage, respectant le sommeil de son capitaine, avait observé, en opérant les préparatifs du combat, un profond silence, lorsque l’Hermite, comme si un pressentiment l’eût averti que l’heure solennelle du combat allait sonner, ouvrit tout à coup les yeux et d’un bond se mit sur pied.
Son premier regard fut pour le vaisseau ennemi : en le voyant si près de la frégate, un sourire joyeux s’épanouit sur son visage : peut-être voulait-il inspirer de la confiance à l’équipage, peut-être aussi, et cette supposition est tout à fait en rapport avec son caractère, éprouvait-il une joie sincère en pensant qu’il lui allait être enfin permis, tout en obéissant à ses instructions, de couvrir notre fuite prolongée d’un peu de gloire. Il fit appeler ses officiers sur la dunette et leur communiqua son intention de passer avec eux une revue de l’équipage. Ce projet fut aussitôt mis à exécution.
Les vides qu’il remarqua dans plusieurs postes importants l’attristèrent d’abord en lui rappelant nos désastres de la baie de Lagoa. L’Hermite était peut-être le capitaine qui exposait le plus impitoyablement ses hommes pendant le combat, mais l’action terminée, son devoir accompli, il ressentait l’affliction profonde d’un bon père de famille frappé dans ses enfants.
Pendant l’inspection, il expliqua minutieusement aux canonniers la manière dont il voulait que l’artillerie fût servie ; puis trouvant dans son cœur et dans la connaissance qu’il possédait de son équipage de ces à-propos qui, dans la bouche d’un chef, enflamment ou soutiennent les esprits, il ne remonta sur le pont qu’après avoir fait passer dans l’âme de tous l’enthousiasme dont il était lui-même animé.
Cette revue, imposante et paternelle tout à la fois, terminée, trois hourras simultanés et éclatants retentirent sur le pont en l’honneur de l’Hermite.
— A présent, messieurs, reprit-il en s’adressant à ses officiers, veuillez écouter, je vous prie, avec la plus grande attention, le plan de combat que je veux mettre à exécution. Jusqu’à présent, la manière de combattre, toujours uniforme, toujours la même, consiste à commencer par une volée et à finir par un coup de canon : je ne prétends pas en discuter le mérite. Seulement, dans la position difficile, mon Dieu ! presque désespérée dans laquelle nous nous trouvons, nous devons sortir des règles ordinaires de la guerre : une tactique nouvelle peut seule nous sauver ! Je vais mettre en pratique une théorie que je médite depuis longtemps. Ecoutez-moi bien. D’abord, je compte faire tout mon possible pour enlever ce vaisseau à l’abordage… Nous serons à peine un homme contre deux, j’en conviens… Mais n’oubliez pas, messieurs, que nous sommes des Français ! Dans tous les cas, afin de donner le change à l’anglais et d’effrayer son monde, on dirigera la première volée, chargée à trois boulets ronds, entre les deux batteries, au pied de son grand mât ; les autres volées, à deux boulets, seront pointées dans la même direction, mais à fleur d’eau, de manière à pouvoir couler et démâter à la fois, mais surtout couler… A cet effet, j’approcherai du vaisseau autant que possible… je ne veux pas perdre un coup, et il faut, ceci est pour nous une question de vie ou de mort, que nous parvenions à établir à sa flottaison une brèche inétanchable… Or, en supposant, au pis aller, que nous logions un quart de nos boulets seulement dans son flanc… ce sera déjà vingt boulets par bordée… Eh bien ! je vous garantis, moi, que nous n’en tirerons pas quatre sans savoir à quoi nous en tenir sur notre destinée… A présent, mes amis, à vos postes ; transmettez ponctuellement mes instructions à l’équipage, et que les armes d’abordage soient sous les mains des combattants. Quant à vous, messieurs, attendez mes ordres avec patience, recevez-les avec confiance, et faites-les exécuter avec énergie.
Pendant que l’Hermite passait sa revue et donnait ses instructions, le vaisseau anglais s’était approché à trois quarts de portée. Notre commandant fit aussitôt jouer les quatre canons de retraite : peu après, plusieurs trous angulaires apparurent dans les voiles du 64 4 et prouvèrent que nos artilleurs avaient pointé avec leur justesse habituelle.
Quoique le feu durât depuis près de vingt minutes, et que le vaisseau anglais ne fût guère plus éloigné alors de nous que d’une petite demi-portée de canon, il ne daigna pas répondre à notre attaque.
— Il paraît, capitaine, dit le lieutenant Rivière en reparaissant tout à coup par l’écoutille de la batterie, que l’anglais nous ménage. Il craint d’abîmer sa prise… future. Peut-être bien attend-il qu’il soit par notre travers pour nous sommer de nous rendre.
— Nous rendre ! répéta vivement l’Hermite en se redressant de toute sa hauteur sur son banc de quart, allons donc ! il est impossible que l’anglais ait une telle opinion de nous ! Il craint tout bonnement de retarder sa marche en nous tirant en chasse… Quant à nous rendre, reprit-il après une seconde de silence, ce malheur, il est vrai, peut arriver… les hasards des combats sont si imprévus que l’homme, dans son orgueil, a tort de croire pouvoir les dominer par son génie… mais enfin si cette humiliation nous est réservée… je n’y assisterai pas, je puis vous en donner ma parole.
En ce moment, l’officier de manœuvre vint avertir le capitaine que le vaisseau laissait arriver,
— Très-bien ! dit l’Hermite, il veut nous envoyer sa bordée en poupe, et il a raison… Seulement, il n’y réussira pas. Laissez arriver aussi, et ripostons à sa bordée par la nôtre.
Quand les deux navires furent presque vent arrière et que les boulets purent se croiser, un épais, nuage de fumée, précédé d’une trombe de flamme et d’une effroyable détonation, les ensevelit tans les deux dans ses chaudes vapeurs.
Les boulets de l’ennemi dirigés sur la mâture de la frégate ne lui occasionnèrent que de légères avaries : quant aux nôtres, nous ne pûmes voir l’effet qu’ils produisirent.
Une fois la bordée partie, le vaisseau revint au vent et recommença à poursuivre la frégate. Nous imitâmes sa manœuvre, et la chasse continua comme auparavant, c’est-à-dire la Preneuse tirant en retraite et le vaisseau se rapprochant toujours d’elle, en silence, sans paraître se soucier ou même s’apercevoir des petits accidents que de temps à autre notre feu lui causait.
Deux fois, seulement, le capitaine anglais, espérant probablement forcer la frégate à l’attendre, au moyen de la chute de quelques-uns de ses mâts, nous envoya deux nouvelles bordées, qui furent rendues par nous, comme les premières, sans résultat majeur. Enfin, les navires en vinrent à ne plus se trouver qu’à une demi-portée de fusil tout au plus : les servants de nos pièces apercevaient les servants ennemis à travers les sabords.
— Mon Dieu ! s’écria tout à coup l’Hermite lorsque la faible distance qui nous séparait des Anglais eut encore diminué de moitié, auriez-vous entendu mes vœux ? l’événement que j’ai tout fait pour amener se réaliserait-il ? Oh ! non, ce serait trop de bonheur, je n’ose y croire ! Messieurs, continua-t-il en appelant les officiers les plus proches de lui, venez, je vous prie.
Cinq ou six officiers, le lieutenant en pied Dalbarade et l’enseigne Graffin en tête, accoururent aussitôt.
— Messieurs, leur dit l’Hermite, ce n’est pas un conseil que je veux vous demander, car ma résolution est prise ; ce que je désire, c’est que, le cas de ma mort échéant, vous puissiez expliquer ma conduite et ne laissiez, pas planer sur ma mémoire un soupçon de désobéissance ou de légèreté. Mes ordres, des ordres précis et formels, m’ordonnent de fuir continuellement devant toute force supérieure, de n’accepter le combat qu’à la dernière extrémité, vous entendez, qu’à la dernière extrémité… c’est-à-dire lorsque j’y serai contraint. Or, en ce moment, nous sommes seulement chassés, et je dois, pour me conformer à mes instructions, fuir encore… Mais fuir en ripostant timidement, sous toutes voiles, au feu de l’ennemi, c’est exposer, que dis-je, dévouer la frégate à un incendie certain, inévitable… Je ne puis me courber devant cette idée… Ce serait lâcheté, ce serait folie ! Etes-vous, de mon avis ?
— Oui, capitaine, s’écria, arvec enthousiasme, l’enseigne Graffin, ce serait lâcheté et folie !
Les autres officiers, s’empressèrent d’appuyer de leur approbation l’opinion émise par l’enseigne.
— Merci, messieurs, leur dit l’Hermite, dont la noble figure resplendit de joie, merci, à présent je ne crains plus rien… arrive qui arrive, ma mémoire aura des défenseurs… Oui, plus j’y réfléchis et plus je suis convaincu qu’au point où en sont les choses, je ne puis ni ne dois agir autrement ! Il faut savoir prendre conseil des circonstances. Les grands succès dépendent souvent des coups d’audace… Osons donc !
L’Hermite fit une légère pause ; puis, probablement après un dernier moment de réflexion suprême :
— Bas le feu ! reprit-il de sa voix vibrante. Les canons de retraite en batterie ! Tout le monde à son poste ! amène et cargue les perroquets, cargue les basses voiles et hale bas le grand foc et les voiles d’étai !
Dès que le 64 s’aperçut que la Preneuse lui présentait le combat sous les huniers seulement, il s’empressa d’imiter sa manœuvre et, offrant à nos coups, à vingt-cinq toises au plus de distance, son flanc de tribord, il nous héla d’amener nos couleurs.
— Feu partout ! fut la réponse de l’Hermite, et une ceinture de flamme s’échappa de nos sabords.
Comme l’espérait notre intrépide et habile capitaine, et il avait certes fait tout son possible pour provoquer cet événement, le vaisseau, fier de ses avantages et surpris au dépourvu par la brusque témérité de notre manœuvre, ne put, malgré toute la promptitude possible, diminuer de voiles assez à temps pour nous maintenir bord à bord ; entraîné justement par la supériorité de sa marche, il dut nous laisser de l’arrière.
A travers les masses de fumée qui roulaient entre lui et nous, nous apercevions la sommité de sa mâture, qui nous indiquait par la vitesse de son déplacement, et la faute qu’il avait commise, et l’immense parti que nous devions en tirer.
Quant à l’Hermite, une telle métamorphose s’est opérée en lui qu’il n’est plus reconnaissable. Une auréole de gloire rayonne, pour ainsi dire, sur son front radieux et inspiré. De temps en temps, il lève au ciel ses yeux brillants d’enthousiasme et humides de reconnaissance.
— Messieurs, s’écrie-t-il avec transport, c’en est fait ! L’ennemi n’était pas préparé comme nous à diminuer de voiles ! Maintenant, il a beau masquer les siennes, il est trop tard… Voyez, il nous dépasse ! Il est tomhé dans le piège que je lui tendais… Aucune puissance humaine ne pourrait m’empêcher maintenant de lui passer en poupe ou de l’aborder… La barre dessous, timonier ! s’écria-t-il alors d’une voix tremblante de joie, en haut tout le monde ! à l’abordage ! Hissez les grappins !
Et la frégate, venant du lof, met le cap sur le travers de sou ennemi ; le feu de la mousqueterie commence.
— Commandant, s’écrie Dalbarade, il va encore trop de l’avant. Nous ne pourrons pas l’aborder.
— Peut-être, dit l’Hermite. Après tout, j’aime autant lui passer en poupe.
Enfin les deux navires se croisent et sont prêts à se heurter : la mer resserrée entre leurs flancs rejaillit sur les combattants placés sur le pont ; mais ses humides et fraîches caresses ne tempèrent en rien la fureur de ces hommes que le feu du carnage anime. La poulaine de la frégate semble s’abaisser humblement devant la poupe orgueilleuse du vaisseau qui la domine. Du haut de ce retranchement, les Anglais, stimulés par le danger, car ils commencent à comprendre à qui ils ont affaire, excités surtout par la haine nationale, encouragés par la voix de leurs chefs, tuent, en poussant des cris de défi et de joie nos gens placés à découvert sur les gaillards.
Des deux côtés, les matelots armés jusqu’aux dents, répartis dans le gréement, accrochés à toutes les saillies des navires, attendent, l’œil flamboyant, l’injure à la bouche, les joues pourpres de rage, le moment de l’abordage. Nos hommes maudissent, en accompagnant leurs regrets, pour les adoucir un peu, de coups de fusil et d’espingole, la distance qui les sépare encore de l’anglais.
Hélas ! la Preneuse, trahie de nouveau par sa marche, au lieu d’atteindre avec sa poulaine l’embelle de son ennemi pour l’aborder favorablement, touche seulement son couronnement du bout de son beaupré. Dès lors plus d’espoir d’en venir à l’arme blanche. Nos gréements retentissent des imprécations poussées par nos matelots, dont cette vaine tentative a comblé la fureur.
Le Jupiter (c’est alors seulement que l’on découvre le nom du vaisseau anglais, écrit sur son arrière), le Jupiter nous dépasse de l’avant !
— Envoyez-lui la volée en poupe maintenant, pointez sur son gouvernail, et ne tirez qu’à coup sûr, entendez-vous, qu’à coup sûr, enfants ! hèle l’Hermite aux canonniers, à travers les cris des deux équipages.
L’abordage n’a pas lieu, et cependant au bruit des tambours et des fanfares, aux rugissements de nos matelots cloués vifs sur le pont par les grandes piques des Anglais, on croirait les deux navires aux prises. La rage atteint chez nous son apogée.
Non seulement la fusillade continue, ardente et serrée, à bout portant ; mais il y a des matelots qui ne trouvant pas de quoi satisfaire leur haine en appuyant le doigt sur la gâchette de leur arme, jettent leurs mousquets sur le pont, et, se saisissant de tous les objets les plus meurtriers qui leur tombent sous la main, les lancent sur l’ennemi, en les accompagnant d’imprécations inconnues jusqu’à ce jour.
Tout à coup un horrible craquement vient dominer le tumulte de la bataille et calmer un peu les esprits : c’est notre boute-hors de clin foc qui se rompt contre la dunette du Jupiter et qui tombe à la mer avec sa voile !
Malgré cette avarie, la Preneuse, continuant sa course avec précision, lâche d’enfilade et à bout portant sa volée dans l’arrière du vaisseau. L’effet de cette volée est immense ; elle massacre les équipages des deux batteries du Jupiter, le désempare de son gouvernail et de ses voiles, mutile et disperse les magnifiques sculptures de sa superbe poupe, et fait voler en éclats ses yoles élégantes. Son acastillage tombe en morceaux, et bientôt la poupe du vaisseau offre à l’œil l’entrée d’un gouffre obstruée par des débris.
— Chargez maintenant à deux boulets ronds, reprend aussitôt l’Hermite d’une voix impassible.
La Preneuse ayant envoyé vent devant, nous l’avons déjà dit, pour aborder le Jupiter, et par conséquent ayant aussi masqué en passant sur son arrière, abat alors sur bâbord, laisse arriver ensuite, et, profitant de l’état d’immobilité dans lequel notre terrible canonnade a réduit le Jupiter en le désemparant de ses huniers, lui lâche une seconde volée en poupe qui réussit presque aussi bien que la première.
Les avaries du vaisseau anglais, quoique considérables, sont bientôt réparées. La Preneuse, maîtrisée par l’infériorité de son sillage, qui l’empêche de bien manœuvrer, doit renoncer à l’espoir d’envoyer à l’ennemi d’autres volées d’enfilade. Elle vient donc lui présenter bravement son flanc de bâbord.
Les Anglais, exaspérés par leurs désastres, et nos matelots enflammés d’enthousiasme, ne sont plus des hommes. Le feu recommence avec une violence effrénée. Les bordées éclatent avec la vivacité d’une fusillade… On ne voit plus rien… on n’entend plus ! Partout de la fumée et de la flamme. L’ivresse est revenue ! Bientôt les batteries sont inondées de sang ! Les cadavres des gabiers, frappés de mort à leur poste de combat, tombent avec un son mat et sourd sur le tillac : personne n’y fait attention. Quelques matelots blessés, épuisés de fatigue, sont cramponnés aux cordages et implorent des secours. Vaines prières ! Est-ce qu’on a le temps de s’occuper d’eux ? On se bat, et les pauvres diables, ouvrant enfin leurs mains crispées par un dernier effort, tombent et disparaissent au fond de la mer ! Nos voiles se déchirent ; nos vergues, nos mâts volent en éclats : qu’importe ! on se bat !
L’Hermite, le seul homme probablement à bord de la frégate qui n’ait rien perdu de son sang-froid, est toujours droit et immobile sur son banc de quart. Il me semble, en passant près de lui, que je vois le dieu des batailles. De temps en temps sa voix nette et vibrante se mêle au bruit du canon et redouble encore l’ardeur de l’équipage.
— Hardi, courage, mes enfants, s’écrie-t-il, la victoire est à nous ! Canonniers, deux boulets ronds à chaque coup, mais rien que deux boulets !
Cette voix, je le répète, soutient les forces de nos hommes ; notre feu, loin de se ralentir, augmente plutôt, si cela est possible, de vivacité : celui de l’anglais, surtout dans sa batterie basse, faiblit. Après tout, il faut être juste ! nos volées en poupe lui ont fait tant de mal ! notre pointage actuel, concentré sur un seul point, est si terrible !
Par la dérive du 64, qui nous masquait le vent, les deux navires se trouvaient alors très rapprochés. Le Jupiter, parvenu à réparer quelques-unes de ses avaries majeures, commençait à mieux gouverner, tandis que la Preneuse, placée sous le vent à lui, et désemparée de ses voiles, ne pouvait, malgré le désir et la volonté de l’Hermite, tenter d’en finir à l’arme blanche.
Toutefois, nos marins se consolent de ce malheur en se répétant qu’ils creusent le tombeau de leurs ennemis.
Le capitaine, impatient, malgré son sang-froid, cherche sans cesse à distinguer, à travers les bouillonnements des lames et les tourbillons de fumée, ce qu’il nomme notre brèche de sauvetage.
Le mot répété par cent bouches fait fureur et obtient un succès prodigieux dans la batterie : il fait redoubler lès pointeurs de soins et d’adresse, et maintient leur justesse de tir.
— Commandant, s’écrie M. Fabre empoignant un cordage et sautant du bastingage sur le banc de quart, nous tenons l’anglais. Sa flottaison est entamée. Regardez, je vous en prie, au pied de son grand mât, en arrière de son échelle !
— C’est vrai, monsieur, vous avez raison, répond l’Hermite en serrant la main de son lieutenant avec transport. Puis, d’une voix émue cette fois par la joie : Courage, enfants ! Bravo ! visez toujours au même endroit !
Pendant une heure le feu continue avec la même précision, le même acharnement. L’Hermite, l’œil ardent et inspiré, ne quitte plus du regard la brèche du Jupiter. Il lui faut, je le devine, une grande force de volonté pour ne pas laisser éclater la joie qui l’anime. Ce moment doit être le plus beau de sa vie. Ses officiers l’entourent en observant un profond silence : ils respectent son bonheur. Enfin, l’Hermite se retourne vers eux :
— Messieurs, leur dit-il d’une voix calme et tranquille, nos boulets ont enfin rempli leur mission : une autre brèche se forme à côté de la première ; il y a maintenant plus de cinquante coups visibles dans un rayon de dix pieds. Je crois donc pouvoir assurer, sans braver la fatalité, que nous sommes vainqueurs. Annoncez, je vous prie, cette nouvelle dans la batterie.
Les officiers s’empressent d’obéir à cet ordre ; une minute ne s’est pas encore écoulée quand des cris de joie, plus furieux peux-être encore que ceux qui ont retenti pendant le combat, s’élèvent jusqu’aux cieux et prouvent que l’équipage partage les transports de son chef. Alors se passe une scène dont le souvenir est aussi vivant pour moi aujourd’hui que s’il ne datait que d’hier.
Les Anglais se sont enfin aperçus qu’une submersion presque immédiate les menace. Quelques minutes d’inertie ou de faiblesse de leur part, et c’en est fait ; tous ils devront périr. Bientôt nous apercevons, à travers les lueurs et la fumée du canon, des matelots du Jupiter qui, escaladant ses bastingages, se précipitent sur son flanc mutilé, mais toujours tonnant, afin d’essayer de réparer la mortelle avarie que nous y avions faite. Ces malheureux, s’affalant en dehors par des cordages, essayent de clouer des planches, d’enfoncer à coups de masse des tampons, des matelas, des monceaux d’étoupe ! Mais, hélas ! chacun de ces hardis travailleurs doit subir une mort affreuse. Les uns broyés, littéralement parlant, par nos boulets, couvrent de hideux et sanglants débris la muraille du Jupiter. Les autres, blessés mortellement, tombent et disparaissent subitement dans le nuage d’écume que soulèvent nos boulets. D’autres, plus malheureux, enfin, atteints aussi par notre fer, sont parvenus à saisir un cordage, et traînés pendants et mutilés le long du sillage du Jupiter, qu’ils empourprent de leur sang, poussent des cris déchirants de détresse et appellent à leur secours ! Leurs cris aigus tranchent sur le bruit sonore du canon et parviennent jusqu’à nous, mais nous y restons insensibles ! Bien plus encore, nous dirigeons spécialement notre feu sur eux et sur ceux qui essaient de les sauver. A chaque coup de mousquet une bouche se tait, un cadavre tombe. Il faut que ces hommes meurent ; car leur dévouement pourrait sauver le Jupiter, et le Jupiter, l’Hermite le veut, doit périr !
Notre commandant, spectateur attentif et impassible de cette scène de carnage, s’adresse de nouveau à ses officiers :
— Jamais, messieurs, leur dit-il, les Anglais ne parviendront à étancher cette brèche sans changer d’amures… Cela est humainement impossible… S’ils n’avisent à un autre moyen de salut, avant un quart d’heure d’ici le Jupiter coulera en ne laissant sur les flots, comme seuls souvenirs de sa grandeur et de sa force passées, que quelques débris humains et sanglants… Qu’on prépare nos canots pour les sauver.
Pendant dix minutes, les Anglais s’obstinent à leur œuvre impossible : encore quelques secondes, et la prophétie de notre capitaine va être accomplie !
Tout à coup l’Hermite pâlit et poussant une espèce de rugissement, lui d’ordinaire si calme et si impassible, frappe avec fureur de son pied son banc de quart, et s’écrie, les yeux fixés sur le Jupiter :
— Mais, il laisse arriver ! Il évente son grand hunier et oriente sous toutes les voiles possibles au plus près ! Orientez aussi les nôtres, enfants… Et voyons si, désireux de venger ses désastres, il nous permettra d’achever notre victoire en acceptant l’abordage…
L’équipage, qui en ce moment abandonnerait volontiers toutes ses parts futures de prise pour en venir aux mains, car il a soif de carnage, exécute cette manœuvre avec une rapidité et une précision qui tiennent du prodige.
Le Jupiter, après avoir pris un peu d’air sous cette allure et nous avoir dépassés sur l’avant de quelques centaines de toises, loin de se prêter à une rencontre qui dépend de lui seul, envoie vent devant amure sur tribord, pour mettre sa brèche hors des atteintes de la vague et de notre artillerie, et… prend la fuite devant nous.
De son côté la frégate victorieuse prend les mêmes amures, bouline au plus vite les lambeaux de ses voiles et poursuit, sous une risée, hélas ! de plus en plus mollissante, l’ennemi, qui se sauve en tirant sur nous, en retraite.
— Efforts inutiles ! s’écrie l’Hermite d’un ton désespéré ; car cet homme, que l’attente d’une catastrophe terrible et presque inévitable a trouvé impassible et froid, ne peut contenir son dépit devant une victoire qui lui échappe : efforts inutiles ! Le Jupiter nous a déjà gagnés de l’avant d’une demi-portée de dix-huit ! Monsieur Fabre, faites arriver vent arrière et lâchez-lui notre bordée d’adieu ! Qui sait si le ciel, qui nous a si fort protégés jusqu’à présent, ne permettra pas que nous le démâtions avec notre dernier boulet ?
L’exécution de cet ordre ne se fait pas attendre, mais la précipitation avec laquelle il est exécuté en empêche tout l’effet ; le Jupiter continue de fuir.
— Ah ! le lâche ! s’écrie l’Hermite, qui, les narines gonflées par la colère et les yeux flamboyants, suit d’un regard désespéré le vaisseau qui nous gagne de plus en plus de vitesse ; ah ! le lâche ! Ce capitaine mériterait d’être dégradé honteusement ! Quoi ! il commande à un vaisseau, à un équipage nombreux, tout frais, qui n’a été décimé, comme nous à Lagoa, par aucune rencontre antérieure à celle-ci, et il fuit… et il fuit devant une frégate délabrée, devant une poignée d’hommes… le lâche !
Mais quelques secondes suffisent pour rendre l’Hermite au sentiment de la raison et à celui des convenances.
— J’ai eu tort de m’exprimer ainsi que je viens de le faire sur le compte d’un officier supérieur de marine. Messieurs, reprend-il en s’adressant à ses officiers, oubliez, je vous prie, mes paroles, ou ne les attribuez qu’à mon dépit… Le Jupiter s’est bravement conduit ! Qui pourrait prétendre le contraire ? Si, contre toutes les probabilités, il a été vaincu, la cause en est au hasard des combats…
— Hum, commandant, je vous demande pardon, s’il a été vaincu c’est qu’il avait affaire à vous, s’écrie Graffin, qui, les cheveux encore en désordre, les yeux encore animés par le feu du combat, et le sourire sur les lèvres, était magnifique à voir ; et la preuve de cela c’est que si, au lieu de commander la Preneuse, vous eussiez été à bord du Jupiter, le Jupiter au lieu d’être en fuite serait occupé à présent à amariner la Preneuse… Capitaine, je regrette, pour cet instant, que vous soyez mon supérieur, mais, ma foi, tant pis, tout le monde sait que l’enseigne Graffin n’est ni un courtisan ni un flatteur : eh bien ! vous vous êtes conduit comme un héros ! N’est-ce pas, messieurs ?
Les officiers que M. Graffin interrogeait appuyèrent l’opinion de l’enseigne avec une chaleur pleine d’enthousiasme. L’Hermite, dont la modestie égalait le génie et l’intrépidité, embarrassé de cette espèce d’apothéose, ne savait quelle contenance tenir, et regardait d’un air de reproche l’enseigne Graffin en admiration devant lui. Cette petite scène intime me parut, après les horreurs d’un combat, d’un effet saisissant.
— Je vous remercie, leur répondit enfin l’Hermite, de la confiance que vous avez en moi, car cette confiance m’est précieuse sous tous les rapports. Quant à ma conduite d’aujourd’hui, vous en exagérez infiniment trop le mérite. Ce que j’ai fait, tout autre capitaine, surtout en pouvant s’appuyer sur un corps d’officiers semblable au mien, l’eût fait comme moi. Nous avons été heureux, voilà tout. Mais, hélas ! ajouta-t-il en jetant un triste coup d’œil sur le pont inondé de sang, que des matelots étaient alors occupés à laver, combien nous payons cher notre gloire stérile ! Ah ! si du moins la capture du Jupiter dédommageait la France de ce sang versé !
L’Hermite se tut alors, et baissant la tête il resta pendant quelques instants plongé dans de tristes et douloureuses pensées qui se reflétaient, comme dans un miroir, sur son noble et franc visage.
— Ah ! messieurs, dit-il enfin en s’adressant de nouveau à ses officiers, quelle terrible responsabilité que celle qui pèse sur un commandant de navire ! Si j’eusse obéi à mes instructions en combattant sous voiles, la Preneuse n’appartiendrait plus à la France et nous serions en ce moment au pouvoir de l’Anglais ! Oui, mais vous me direz que notre audace nous a sauvés… C’est vrai… Seulement, je vous avoue qu’en songeant au blâme qui m’eût accueilli si nous eussions échoué, et cela n’était que trop possible, je suis encore tout effrayé de mon bonheur ! Enfin, grâce à votre intelligent et intrépide concours, grâce à celui de l’équipage, nous sommes vainqueurs…
La chasse continuait toujours, et malheureusement la distance qui séparait les deux navires s’agrandissait de plus en plus, lorsqu’un des boulets lancés en retraite par le Jupiter vint froisser un de nos mâts.
L’Hermite, qui depuis quelques instants était resté plongé dans de sombres réflexions, appela aussitôt son lieutenant en pied.
— Monsieur Dalbarade, lui dit-il d’une voix légèrement émue, faites cesser le feu, nous allons retourner continuer notre croisière.
Cet ordre, auquel personne ne s’attendait, produisit une immense impression sur l’équipage ; un grand silence se fit, qui dura jusqu’à ce que M. Fabre, visiblement affecté lui-même, fit servir pour regagner le point d’où le Jupiter nous avait forcés de nous éloigner : alors une rumeur désapprobatrice, ainsi qu’une traînée de poudre qui s’enflamme, courut d’un bout à l’autre de la frégate.
— Capitaine, est-il donc possible que nous renoncions à poursuivre l’ennemi ? s’écria M. Graffin en se faisant involontairement, emporté par sa fougue naturelle, l’écho du désappointement général causé par cet ordre.
— Oui, monsieur, lui répondit froidement l’Hermite, cela est possible !
— Mais, capitaine !
— Silence ! monsieur ; je n’aime pas certaines questions, lui dit l’Hermite d’un air sévère.
La rougeur de la colère, peut-être bien encore de la douleur, empourpra les joues du jeune enseigne, qui s’inclina sans ajouter une parole. Une larme, séchée aussitôt, amortit l’éclair de son regard en passant rapide et presque invisible sur ses yeux ; M. Graffin éprouvait un vrai culte pour son capitaine.
L’Hermite, sans avoir l’air de s’apercevoir de cette scène muette, se mit alors à se promener sur la dunette. L’irrégularité de son pas saccadé montrait, quoique son visage ne décelât qu’une complète expression d’indifférence, l’émotion intérieure qui l’agitait. Enfin, s’adressant à ses officiers, qui, silencieux et immobiles, semblaient désespérés et se tenaient à l’écart :
— Hélas ! messieurs, leur dit-il, je conçois votre désappointement, et je ne puis vous en vouloir. Monsieur Graffin, je reconnais que votre question, déplacée au point de vue de la discipline, était un cri du cœur, et je vous excuse. Vous êtes, Graffin, plein de sève et d’avenir. Jamais officier n’a été plus brillant et plus intrépide que vous ; mais permettez-moi, en considération de mon expérience et de mon âge, de vous donner un conseil. L’homme de guerre, quel qu’il soit, qui ne sait pas se vaincre lui-même, ne saura jamais vaincre l’ennemi, retenez bien ceci. Cette vérité, qui peut vous sembler banale, est tout bonnement le secret des grands hommes : c’est à elle qu’ils doivent d’être devenus ce qu’ils sont ! Quant à moi, messieurs, eh ! mon Dieu, je sais bien que mon devoir, mon devoir apparent, du moins, serait de poursuivre l’ennemi. Croyez que j’ai été obligé de me raisonner moi-même plus énergiquement que vous ne pourriez le faire, avant de me résoudre à renoncer à ce projet. Réfléchissez cependant un peu sur les suites probables de cette poursuite. Pour la gloire, qui rejaillirait sur moi seul, d’avoir donné pendant quelques heures la chasse à un vaisseau de 64, j’expose la frégate à être démâtée. Un malheureux boulet, rien qu’un seul, qui nous abattrait un mât, messieurs, suffirait pour nous ravir la victoire que nous venons de payer si cher ! Cette idée me fait peur.
Ces explications bienveillantes que l’Hermite, connaissant l’attachement qu’ils lui portaient, voulait bien donner à ses officiers, firent revenir de suite ceux-ci de leur mauvaise humeur, et, se répandant dans l’équipage, ne tardèrent pas, l’excitation du combat s’étant un peu calmée, à être également appréciées des matelots.
L’Hermite, après avoir pourvu aux plus urgents besoins du navire, désirant connaître le nombre des victimes que lui coûtait le combat avec le Jupiter, ordonna l’appel général.
Je ne puis exprimer l’émotion poignante qui se peignait sur son visage lorsque les hommes qu’il affectionnait ou qu’il estimait particulièrement ne répondaient pas à leur nom. Du reste, domptant sa douleur le plus longtemps possible, il subit cette rude épreuve à plus de moitié ; enfin n’en pouvant plus et ne voulant pas laisser deviner sa noble faiblesse, dont tout le monde s’était aperçu sans qu’il s’en doutât, il se retira dans sa cabine en affectant une indifférence bien loin de son cœur… Je parierais, sans crainte de perdre, qu’une fois seul, cet homme qui levait le front si haut devant les hasards des combats et qui, mettant la gloire de la France avant tout, savait sacrifier impitoyablement, le moment opportun venu, le sang de son équipage, je parierais, dis-je, qu’une fois seul il pleura.
Les quelques jours qui suivirent notre victoire s’écoulèrent tristes et sombres pour tout le monde. Le grand nombre de blessés que nous avions à bord rendait le service plus pénible. Le manque de provisions, du moins relativement parlant, qui nous imposait déjà de dures privations ; le mauvais temps ordinaire qui continuait de durer et ne cessait un instant que pour faire place à ces terribles tempêtes, l’effroi des anciens navigateurs, qu’apportaient les vents du S.-E. dans ces redoutables parages, augmentaient nos fatigues et commençaient à amener la maladie à bord de la frégate.
La fatalité qui jusqu’alors semblait s’être acharnée après nous était loin de se ralentir. En vain nos vigies examinaient-elles avec soin l’horizon, pas une voile ne se montrait ! Et cependant nous nous trouvions, au point de vue de l’intérêt, dans les meilleurs parages possibles, dans une latitude forcément fréquentée par tous les vaisseaux dont la course s’étend au delà de l’équateur ! L’équipage, rendu plus superstitieux encore par cette longue série de malheurs, commençait à prétendre que le navire était maudit. Chacun se rappelait une circonstance néfaste qui avait précédé notre départ de l’île de France pour cette croisière. L’état moral des hommes s’empirait de plus en plus chaque jour.
Une seule idée nous soutenait : celle que bientôt nous voguerions vers l’île de France ! Alors, que de projets de bonheur réalisés ! Cette fois, ce ne sont plus des orgies que rêvent les matelots ; plus de barriques d’eau-de-vie entières servies en guise de bowls de punch, plus de séduisantes mulâtresses ou quarteronnes, non ; mais de l’eau glacée, et des fruits à discrétion, des légumes savoureux, de la verdure ! Chaque jour cependant la réalisation de ces rêves reculait : le capitaine semblait ne plus songer à l’île de France : nous croisions toujours.
Si les jours étaient tristes, et sombres, combien la nuit l’était plus encore ! Une tempête continuelle, enveloppée d’épaisses ténèbres : pas un moment de repos. Bientôt deux fléaux vinrent mettre le comble à la mesure de nos maux et jeter la terreur parmi l’équipage : le scorbut et la gangrène se déclarèrent tout à coup à bord avec une violence extrême.
Le scorbut, que tout le monde connaît de nom sans savoir au juste quels affreux ravages il exerce, est, sans en excepter aucune, pas même la peste, la plus affreuse de toutes les maladies.
Le quatre-vingt-neuvième jour depuis notre départ de l’île de France, car nous comptions tous, dans notre anxieuse impatience, les jours à mesure qu’ils s’écoulaient, je me trouvais sur la dunette, à mon poste habituel, lorsque le lieutenant Rivière, se détachant d’un groupe d’officiers, s’en vint droit à l’Hermite, qu’il salua profondément :
— Parlez, monsieur, lui dit celui-ci ; que désirez-vous ?
— Capitaine, reprit M. Rivière, je suis chargé par mes camarades ne vous demander, au nom de la bienveillance que vous avez toujours daigné nous témoigner, si notre croisière doit se prolonger encore bien longtemps. Ne croyez pas au moins, capitaine, se hâta de poursuivre M. Rivière, que ce soit une vaine curiosité ou un sentiment de faiblesse qui nous pousse à solliciter de vous une réponse à ce sujet, non ; mais chaque jour nous assistons au désespoir et à l’accablement dé l’équipage ; chaque jour, en visitant les blessés et les malades, nous sommes assaillis de questions désespérées, et auxquelles nous ne savons que répondre… pourtant, quelques bonnes paroles d’espoir, si nous étions autorisés à les prononcer, pourraient probablement sauver bien des hommes dont le moral affecté double la violence de la maladie qui les accable… Faut-il donc que nous les laissions succomber ainsi ? Trente hommes sont déjà morts depuis notre combat avec le Jupiter…
Le capitaine écouta le lieutenant Rivière, sans l’interrompre, avec la plus grande attention :
— Monsieur, lui dit-il après qu’il eut cessé de parler, je ne puis vous faire personnellement la réponse que vous sollicitez de moi : je dois l’adresser à ceux qui vous ont envoyé me trouver. Venez.
L’Hermite, se dirigeant alors vers le groupe d’officiers qui attendaient en silence l’issue de cette négociation :
— Messieurs, continua-t-il, vous désirez savoir si, oui ou non, je compte continuer notre croisière, ou bien faire route pour l’île de France, n’est-ce pas ?
Les officiers s’inclinèrent en signe d’assentiment.
— Eh bien, messieurs, reprit l’Hermite, comme je ne veux passer ni pour un homme inflexible et cruel, ni pour un capitaine despote et entêté, j’agirai selon votre bon plaisir. Seulement, veuillez, je vous prie, avant de vous prononcer sur ce sujet délicat, vous rappeler une chose : c’est que je remets mon honneur, vous connaissant tous pour des gens de cœur et d’intelligence, entre vos mains ; c’est que sur moi seul retombera la responsabilité de la décision que vous allez prendre. A présent, voici ma position : jugez avec réflexion, et prononcez-vous ensuite avec franchise. Mes instructions, reprit l’Hermite après une légère pause, sont d’autant plus précises, rigoureuses, que la Preneuse étant en ce moment le seul navire que possède la France dans les mers des Indes pour défendre les intérêts de son commerce et tenir en respect l’ennemi, on est en droit d’attendre et de compter beaucoup sur nous. Mes instructions portent que, tant que des avaries ne compromettront pas d’une façon évidente le salut de la frégate, tant que nous aurons encore assez de munitions pour soutenir un combat, un nombre de canonniers suffisant pour le service des pièces, nous devrons tenir la mer. A présent, messieurs, prononcez-vous hardiment ! Pensez-vous, en votre âme et conscience, que si demain nous rencontrions l’ennemi, nous en serions réduits à amener nos couleurs sans les défendre ; que si le combat s’engageait nous n’aurions pas une chance, au moins minime, d’en sortir victorieux ? Quant à moi, je réponds : Non, nous n’en sommes pas réduits à craindre pour l’honneur de notre pavillon ; non, nous ne fuirions pas l’Anglais ; non, il ne serait pas sûr de nous vaincre !
— L’Anglais nous battre, et nous battre lorsque vous nous commandez ! capitaine, s’écria Graffin avec feu et d’un air indigné, c’est là une supposition qu’en croyant même aux choses fabuleuses et impossibles, on ne peut admettre…
— A présent, messieurs, continua l’Hermite sans paraître remarquer l’interruption du jeune enseigne, prononcez-vous ; je vous répète que j’accepterai votre décision.
— Capitaine, répondit le lieutenant en pied, nous vous remercions de tout notre cœur des explications bienveillantes et volontaires que vous avez bien voulu nous donner et de la confiance que vous êtes assez bon pour nous témoigner. Quant à moi personnellement, et je suppose que ces messieurs partagent à présent mon opinion, je trouve que l’honneur et le devoir vous commandent impérieusement de continuer cette croisière…
— Oui, capitaine, répétèrent les officiers en chœur et à l’unanimité, il faut continuer notre croisière.
— Dame, après tout, nous en serons quittes pour nous amuser un peu plus une fois à terre, dit M. Rivière, le seul qui eût conservé toute sa bonne humeur, car, enfin, les instructions du capitaine doivent porter une date… et il faudra bien, tôt ou tard, que cette date arrive. Et vive la gaieté ! Ça n’avance à rien de s’affecter le moral…
Néanmoins, à partir de ce moment, l’équipage n’ayant plus aucun aliment à donner à son imagination, et ne s’attendant plus à chaque instant à faire route pour l’île de France, se laissa aller à une sombre tristesse ; le scorbut augmentait chaque jour de violence.
Je me rappelle encore, avec un serrement de cœur, le lugubre et navrant spectacle que présentait chaque malin le pont de la frégate. Un peu après le lever du soleil, quand le soleil se montrait, on y transportait les malades pour leur faire respirer l’air : c’était hideux à voir.
La plupart des gens attaqués du scorbut avaient le bas de la figure horriblement gonflé ! Leurs lèvres béantes, flétries par une salivation continuelle, laissaient apercevoir des gencives noires, tuméfiées, des dents longues et tremblantes ! Leurs corps, gonflés à partir des extrémités, étaient ordinairement marbrés, surtout dans la dernière période de la maladie, de taches livides et bleuâtres. Les malheureux atteints de ce terrible mal, pâles comme des cadavres, maigres comme des squelettes, et brisés par la douleur, attendaient avec impatience, mais sans avoir souvent la force de se plaindre, l’heure solennelle de la délivrance et de l’éternité ! Ceux à qui une constitution robuste ou un moral énergique laissait la vigueur de la pensée, s’occupaient à calculer froidement le temps qui leur restait encore à vivre. La façon dont ils opéraient ce calcul était certes plus infaillible que n’eût pu l’être le diagnostic du plus habile médecin ; ils marquaient chaque soir, au moyen d’une ficelle, les progrès de l’envahissement du fléau ; et édifiés ainsi sur sa rapidité, ils pouvaient prédire, à quelques heures près, le moment où le gonflement du corps, atteignant le cœur, devait les étouffer.
Un matin, le capitaine, en allant prodiguer ses consolations aux malades, trouva étendu sur le gaillard d’arrière un contre-maître, jeune homme de tête et de cœur, qu’il affectiionnait particulièrement, et qu’il destinait dans sa pensée, disait-on, à devenir plus tard officier. L’infortuné, atteint depuis plus d’une semaine du scorbut, était alors dans un horrible état. L’Hermite lui adressa d’une voix émue quelques paroles de consolation.
— Merci, capitaine, pour vos bontés, lui répondit l’infortuné. Mais l’espoir ne m’est plus permis, l’enflure est arrivée jusqu’aux hanches. Je n’ai plus heureusement pour longtemps à souffrir.
— Bah ! mon ami, il ne faut pas se laisser abattre ainsi ! Voyons, réfléchissez, que puis-je pour vous ?
— Rien, capitaine… rien… Et comme l’Hermite insistait :
— Eh bien ! capitaine, lui répondit le jeune contre-maître, puisque vous tenez absolument à m’être agréable, éloignez-vous de moi et ne me parlez plus jamais C’est tout ce que je vous demande.
Ces paroles, qui eussent été grossières sans le ton d’accablement et de désolation avec lequel elles furent prononcées, firent une vive impression sur l’Hermite.
— Et pourquoi désirez-vous que je ne vous parle plus jamais, mon ami ? demanda-t-il au mourant.
— Parce que… j’ai peut-être tort de vous avouer cela, capitaine… mais je souffre tant, oh ! je souffre tant, que vous m’excuserez parce que, en songeant que de votre volonté seule dépend notre retour à l’île de France, un mot de vous nous rendrait le bonheur et la santé. Eh bien, votre vue me fait mal… Oh ! pardon, je ne voudrais ni vous offenser ni vous causer la moindre peine, mais, c’est vrai, votre vue me fait mal…
A cette réponse du contre-maître, l’Hermite leva les yeux au ciel, et, abandonnant le gaillard d’arrière, s’en fut, sans prononcer une parole, s’enfermer dans sa chambre.
Le lendemain vers midi, l’Hermite retourna voir le malheureux contre-maître.
— Mon ami, lui dit-il, vous êtes trop faible en ce moment pour que je puisse imputer à mal votre langage d’hier. Ayez du courage ! Dans quelques minutes d’ici, votre sort va se décider. Si mes lettres d’expédition, dont je ne puis prendre connaissance qu’aujourd’hui, 30 octobre, à midi, me permettent de retourner à l’île de France, j’en serai plus heureux que vous-même… Car, si vous souffrez chacun pour votre seul compte, moi je souffre pour vous tous… Si mes instructions veulent que nous continuions à croiser ! eh bien ! nous croiserons… Le devoir avant tout !
Ces paroles de notre capitaine, qui se répandirent aussitôt à bord avec la rapidité de l’éclair, produisirent une vive impression sur l’équipage. Un silence plus profond encore, certes, que celui qui eût précédé un combat, régna sur le pont ; tous les yeux, fixés avec anxiété sur la porte de la dunette, attendaient la sortie du capitaine. Enfin l’Hermite se montra. Il tenait à la main un large pli ministériel déchiré à l’entour du cachet. On eût entendu en ce moment à bord de la frégate le bruit produit par la chute d’une feuille desséchée ; les cœurs ne battaient plus.
Cependant, heureux présage, ses yeux ne se détournent plus des regards inquiets qui l’interrogent ; son front resplendit, si je puis m’exprimer ainsi, d’une expression de suprême bonté ; on commence à espérer ! mais si l’on allait se tromper ! ce coup serait trop cruel ! il faut attendre ; les secondes semblent longues comme des heures ! Enfin l’Hermite se dirige vers l’officier de quart, M. Raoul : il ouvre la bouche, il va parler ; les respirations sont suspendues.
— Monsieur, lui dit-il, veuillez envoyer un aspirant sur les barres du grand perroquet, pour examiner attentivement s’il n’aperçoit aucun navire en vue.
M. Raoul s’empressa de faire exécuter cet ordre, et l’Hermite se mit à se promener sur la dunette ; seulement au sourire joyeux qui entr’ouvre ses lèvres, à l’air de contentement intérieur qu’il semble éprouver, l’espoir commence à gagner l’équipage. L’aspirant revient bientôt en annonçant qu’aucun navire n’est visible à l’horizon.
— Alors, monsieur, dit l’Hermite en s’adressant à l’officier de quart, nous pouvons nous diriger vers l’île de France ; notre croisière est finie !
Une fois cette annonce officielle, des transports de joie éclatent de toutes parts ; les mourants se croient convalescents ; les malades, guéris ; ceux qui ne sont pas atteints du scorbut ou de la gangrène ne songent plus qu’une longue traversée nous reste à faire, qu’ils peuvent encore devenir les victimes de ces deux affreux fléaux ; non, ils rêvent déjà les joies de l’arrivée et pensent à toutes jouissances que va leur procurer l’île de France. Cependant il en est bien plus d’un parmi eux dont les pieds ne doivent plus jamais fouler la terre ! Nos désastres passés sont loin d’avoir désarmé la fatalité qui nous poursuit ; ce qui nous est réservé est bien pis, hélas ! que ce que nous avons déjà souffert !
Notre retour à l’île de France fut long et pénible : une chaleur étouffante et des calmes plats et presque continuels, le seul ennui que nous n’eussions pas encore éprouvé pendant cette malheureuse croisière, allongèrent beaucoup la traversée. Pour surcroît le malheur, les rats de la cale ayant percé un assez grand nombre de pièces d’eau, il fallut se résigner à subir l’affreux supplice de la soif, supplice rendu plus intolérable encore par les rayons de lave que le soleil versait sur nous.
J’étais un jour, accablé par cette température de fournaise, sur le point de m’endormir dans un coin du pont, lorsque l’enseigne Graffin vint me trouver.
— Garneray, me dit-il en souriant (M Graffin souriait toujours), descendez dans ma cabine, j’ai à vous parler en particulier.
Je me hâtai d’obéir, assez intrigué de savoir quelle communication cet officier pouvait avoir à me faire.
— Garneray, me dit-il lorsque nous fûmes seuls, les officiers ont décidé que vous exécuterez, en secret, pour être offerts au capitaine, nos combats de la baie de Lagoa et au Jupiter : vous sentez-vous de force à nous dessiner quelque chose de présentable ? Quant aux positions des navires et aux explications dont vous pourriez avoir besoin, nous nous chargeons de vous les fournir. Dans la baie de Lagoa, vous choisirez pour sujet le moment où près d’être atteints par le brûlot nous quittons le mouillage. Pour le Jupiter, nous désirons quatre positions : c’est-à-dire quatre tableaux. Cela vous convient-il ?
— Je suis à vos ordres, monsieur, et je ferai de mon mieux, vous pouvez en être persuadé : j’espère réussir.
— Voilà une modestie de bon augure ; et comment exécuterez-vous ces tableaux ?
— Au lavis en couleur (c’était ainsi que l’on appelait alors l’aquarelle), lui répondis-je inspiré par une arrière-pensée qui fit bondir mon cœur de joie.
— Très-bien. Vous travaillerez chez nous pour que personne ne vous dérange ni ne vous surprenne ; avez-vous tout ce qu’il vous faut ?
— Oui, monsieur… en fait de papier, pinceaux et couleurs… Seulement, l’eau me manque.
— Ah ! parbleu ! s’écria M. Graffin en souriant, vous ne manquez pas au moins de rouerie pour votre âge ! Le lavis exige-t-il beaucoup d’eau ?
— C’est selon la manière de l’artiste, monsieur… moi, malheureusement, je lave beaucoup… je lave sans cesse… Je suis capable d’user deux carafes en un jour.
— Je vais tâcher de me les procurer… Mais songez que cette munificence vous oblige à beaucoup de talent… Si, après avoir tant bu, je veux dire tant lavé, vous ne réussissez pas, prenez garde, vous pourriez avoir à vous repentir de votre bonne aubaine d’aujourd’hui…
Cinq minutes plus tard, j’étais en possession, trésor inestimable et inespéré, des deux carafes pleines ; je laisse au lecteur la liberté de décider si mon papier les but à lui seul.
Eu huit jours, pendant lesquels je n’eus plus soif, mes dessins furent terminés, je demanderai la permission de ne pas parler des éloges qu’ils me valurent. L’Hermite, touché de cette attention délicate, en remercia vivement ses officiers et m’invita à sa table.
Plus de vingt ans après, le capitaine l’Hermite devenu baron et vice-amiral rappelait, en riant, ce dîner au peintre Garneray son ancien matelot et alors son ami.
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Le 10 décembre fut un bien beau jour pour nous : un peu avant la tombée de la nuit, nous vîmes éclore à l’horizon, entre nous et le soleil couchant, la silhouette bleuâtre de notre terre promise ! Je ne puis dire les transports joyeux que cette vue excita parmi l’équipage : ils tenaient, de la folie ! Un matelot en perdit, littéralement parlant, la raison.
Une fois la situation de la frégate bien reconnue, on orienta la voilure de manière à pouvoir entrer au Grand-Port 1 le lendemain matin, si par hasard la colonie se trouvait bloquée.
La navigation de cette nuit fut douce et paisible ; les regards des hommes de garde se portaient avec autant d’anxiété que de vigilance vers la terre, afin de bien s’assurer qu’aucun signal, nous annonçant un danger, ne nous était fait. Au sommet des mornes, l’on ne voyait briller que des feux isolés et tremblants, ceux des habitations des colons et des planteurs.
Le 11, au point du jour, et je crois que peu de matelots avaient dormi pendant la nuit qui venait de s’écouler, la Preneuse hissa son numéro pour se faire reconnaître. Quelques instants après, les vigies, des montagnes apprenaient au gouverneur notre arrivée et notre position, c’est-à-dire que nous nous trouvions à trois lieues du Grand-Port, faisant route pour le Port N.-O. ou Maurice. A dix heures le vent du large avait remplacé la brise de terre, et nous voguions bon frais vers la capitale des Iles, quand soudain deux voiles, masquées jusqu’alors par la côte, apparurent à nos yeux.
Toutes les longues-vues du bord se dirigèrent avec empressement, on me croira sans peine, vers ces deux navires, et restèrent longtemps braquées sur eux ; l’équipage attendait en silence le résultat des observations de ses officiers. M. Graffin fut le premier qui prit la parole.
— Ma foi, capitaine, dit-il, je ne sais si je me trompe, mais il me semble de toute évidence, au contour des formes de ces deux bâtiments, à l’élévation de leur mâture, à la symétrie de leur gréement, à la sévérité de leur installation, et par-dessus tout à la promptitude qu’ils viennent de déployer en se couvrant de voiles, que ce sont deux vaisseaux de ligne… ce qui ne laisse pas d’être assez contrariant… car nous avons tous envie de nous distraire un peu à terre… Bah ! après tout, on se distrait aussi pas mal avec les Anglais…
— En effet, messieurs, s’écrie bientôt après l’Hermite en s’adressant à ses officiers, M. Graffin ne se trompe pas… ces navires sont véritablement deux vaisseaux anglais ! N’êtes-vous pas de cet avis ?
— Oui, capitaine, répondent tous les officiers, ce sont des vaisseaux anglais : le doute n’est pas possible.
Cette apparition a frappé l’équipage comme un coup de foudre, lorsqu’il a vu les vaisseaux pincer le vent dans l’intention de nous couper le chemin.
— Quoi ! s’écrie l’Hermite, auriez-vous donc peur, enfants, des Anglais ! Ils sont plus forts que nous, pensez-vous ; eh ! mon Dieu, tant mieux ! Nous aurons moins de regret de fuir devant eux si nous parvenons à leur échapper, et plus de gloire à acquérir si le combat devient inévitable.
— Changeons-nous de route, capitaine ? demanda M. Dalbarade.
— Non, monsieur ; car à la faveur du vent de S.-E., en ce moment bien établi, nous pouvons espérer d’échapper à ces vaisseaux en nous réfugiant sous le canon des forts du Port. Mais quoi ! continue l’Hermite avec amertume en s’adressant aux officiers, il existe, probablement depuis quelque temps déjà, une croisière anglaise établie en vue de la colonie, et l’on ne nous a pas avisés de sa présence par des signaux de nuit ! Cela est un fait aussi honteux qu’incroyable ! un fait qui, je l’avoue, jette des doutes dans mon esprit et justifie cette rumeur publique, à laquelle j’aurais rougi d’ajouter foi jusqu’à ce jour, que l’espionnage anglais enveloppe en entier d’un vaste réseau l’île de France.
L’Hermite, humilié en songeant à une trahison française, abaisse tristement son regard et garde le silence. Je ne sais si je me trompais, mais il me sembla que, pour la première fois depuis que je le connaissais, je le voyais abattu et découragé devant le danger. Qui sait s’il n’éprouvait pas un de ces navrants et prophétiques pressentiments auxquels sont surtout sujets, les hommes d’élite !
Vers midi, on acquit la triste certitude que les deux vaisseaux qui nous chassaient avaient sur nous l’avantage d’une marche supérieure. La Preneuse approchait le Coin de Mire, situé à égale distance entre le Grand-Port et le port Maurice.
— Monsieur Dalbarade, dit le capitaine à son lieutenant en pied, faites gouverner entre le Coin de Mire et la côte, afin que nous puissions entrer dans le chenal ; cela raccourcira pour nous le chemin du port, tout en nous éloignant de l’ennemi. Je sais que le chenal est peu fréquenté par les vaisseaux de haut bord ; toutefois, l’on n’y connaît pas d’écueil… Notre position nous commande impérieusement d’en tenter le passage.
Cette manœuvre était en effet hardie ; mais comme avec l’Hermite, moins qu’avec tout autre capitaine encore, on obéissait et on ne discutait pas, on l’exécuta à l’instant.
Chaque homme gagne sa place de service et deux officiers se mettent en vigie sur les bouts des basses vergues. Un grand silence règne à bord : on jette les plombs de sonde des deux côtés du navire, et le chant monotone des sondeurs est le seul bruit qui retentisse sur la Preneuse.
Bientôt l’équipage se dédommage de son silence en poussant un cri de joie. La frégate vient de franchir la passe sans le moindre accident : nous avons gagné une lieue sur l’ennemi ! Que Dieu nous accorde encore deux heures de vent de S.-E., et nulle puissance humaine ne pourra plus nous empêcher de jeter l’ancre au mouillage à bout de bordée.
Le désespoir, et pour être plus exact le sombre abattement qui s’était emparé de l’équipage à l’apparition des deux vaisseaux, commence à se dissiper ; déjà nous laissons en poupe la majeure partie des eaux qui sépare le Coin de Mire du Port Maurice ; naviguant par huit brasses sur une mer d’émeraude, et serrant le vent autant que possible sous les risées odorantes qui découlent des agrestes collines que nous côtoyons, et dont la physionomie pittoresque et mobile change à chaque instant d’aspect, nous sentons, en respirant ces pénétrants parfums, l’espoir nous revenir au cœur ; nous nous croyons presque déjà à terre. Cela ne nous empêche pas toutefois de rivaliser avec nos chasseurs à qui portera, d’eux ou de nous, le plus de toile.
Bientôt nous voyons à découvert les redoutables forts de l’île aux Tonneliers, qui protègent la rade, et nous sommes au milieu de la baie du Tombeau, chantée par Bernardin de Saint-Pierre, quand, tout à coup, la brise, jusque-là vive et régulière, s’éteint complètement.
Ce contre-temps répand de nouveau la consternation parmi nos hommes. Chacun se désespère en voyant la frégate si près de terre, livrée aux chances périlleuses d’un calme plat. Pendant la durée du flot, qu’allons-nous devenir ? telle est la question que chacun se pose avec anxiété, sans pouvoir la résoudre. Cependant on espère que le vent reprendra vigueur, mais on l’espère faiblement ; nous avons été déjà si rudement traités par la fatalité, que nous n’osons plus compter sur aucune bonne chance. Et dire que si nous avions eu une heure de plus de vent, nous étions sauvés !
Hormis les huniers, toutes les voiles sont suspendues à leur cargue ; les hommes placés à la manœuvre attendent, dans un morne silence, que la brise s’élève d’un côté ou de l’autre. L’attention de l’Hermite est partagée entre les soins du navire et les mouvements de l’ennemi, qui, favorisé par le souffle mourant du S.-E., s’approche de nous. Cependant la distance qui le sépare de nous est trop considérable, pour que nous ayons à redouter ses attaques avant quelques heures ; oui, mais la marée monte, mais le flot nous drosse vers le rivage : qu’allons-nous devenir ? Un dernier sujet de crainte préoccupe surtout l’équipage : l’Hermite, les yeux brillants et abattus tout à la fois, le teint décoloré, les traits altérés, est évidemment sous le coup d’une grave maladie ou du moins d’un violent malaise ; comment sortirons-nous de notre position critique sans le secours de son génie ? Tous les yeux suivent et épient avec anxiété ses moindres mouvements. On devine le combat intérieur que livre en lui la nature au sentiment de la gloire ! Plusieurs fois il est obligé de s’appuyer contre les bastingages, mais chaque fois il se redresse de toute la force de sa sublime énergie. Quant à moi, j’ai confiance ; je me dis que tant que l’ennemi sera en face de nous, l’Hermite l’emportera sur la fièvre qui le consume ! Ah ! si nous n’avions pas besoin de lui, si nous ne nous trouvions pas en danger, je suis certain que la maladie le tiendrait déjà terrassé sur son lit de souffrance.
Depuis dix minutes la Preneuse était dans une inaction complète, lorsque, par un effet prévu, au reste, mais sur lequel nous n’osions pas compter, tant nous désespérions de notre chance, le calme gagnant le large vint suspendre aussi la marche de nos ennemis. Cet événement est célébré par nous comme un triomphe ; car désormais, de quelque côté que souffle la brise, les Anglais ne pourront plus nous empêcher de nous mettre sous la protection des batteries de la côte. Seulement si le calme continue, un autre danger nous menace : nous serons forcés de mouiller sur un fond de madrépores tranchants (ou corail) qui, en quelques heures, couperont nos câbles ; dans ce cas, nous échouerons à une demi-lieue de terre et nous tomberons infailliblement entre les mains des Anglais.
L’Hermite, je ne dirai pas troublé, mais au moins agité, fixait un regard inquiet sur le ciel et interrogeait les nuages, quand une subite rafale venant tout à coup du large, masque nos voiles et nous menace, tant nous étions près de terre, de nous jeter à la côte.
La sonde donnait alors dix brasses, le fond diminuait de plus en plus, et comme nous étions sans pilote côtier, notre position s’aggravait à chaque nouvelle minute.
— Une seule manœuvre peut nous sauver, dit l’Hermite en s’adressant à M. Dalbarade ; faites mouiller de suite l’ancre de jet au large ; on embraquera son grelin à l’embelle, pour nous contretenir dans l’abatée que nous allons faire vers la terre ; et prenant alors bâbord amure, nous courrons au large pour revirer ensuite vers le port si la risée continue à souffler du même point. Aussitôt les voiles mises en ralingue derrière poussent rapidement le navire vers la terre, l’ancre de jet fait bonne tête ; mais, nouveau sujet d’alarme, la sonde ne donne plus alors que sept brasses ! Il ne nous reste donc que quinze pieds d’eau environ sous la quille, pour parcourir un fond que nous ne connaissons pas et qui diminue progressivement d’une façon effrayante.
Bientôt, cependant, la frégate, après avoir décrit une longue courbe vers le rivage, commence à cingler au large. Bon espoir et patience ! Encore quelques minutes de cette route, puis on revirera pour entrer ensuite vent arrière dans le Port Louis ; mais, hélas ! malgré tant de précautions, la Preneuse a été entraînée trop près de la côte. A peine les voiles sont-elles boulinées, qu’un froissement subit de la quille fait battre tous les cœurs et renverse nos espérances !
Un seul cri, poussé spontanément par tout le monde, retentit sur le pont : Nous touchons !
— Silence ! commande l’Hermite.
Les coups de talon que donne la frégate se succèdent avec rapidité et font vibrer la mâture ; l’avant du navire tourne vers la terre et sa marche est arrêtée : le vent fraîchit du large.
En quelques minutes la population de l’île accourt de toutes parts et couvre partout le pourtour de la baie.
— Messieurs, dit l’Hermite, qui dans ce moment critique oublie le mal qui l’accable pour ne plus s’occuper que du salut de la frégate, nous ne devons maintenant songer qu’à une seule chose : tirer le meilleur parti possible de notre position. Il faut tenter par tous les moyens de forcer la frégate à présenter le travers au large, de manière qu’elle puisse se défendre.
En conséquence, les voiles sont aussitôt serrées et les embarcations mises à la mer. On aperçoit alors l’énorme pâté de corail qui enchaîne la carène du vaisseau. La chaloupe va mouiller au large une ancre de bossoir.
— Tout ce que je demande, messieurs, dit l’Hermite en s’adressant à ses officiers, c’est de pouvoir combattre ! Combattre est ici toute la question ! Que notre malheur, qui retombe sur la France, ne soit pas au moins tout à fait gratuit ; profitons-en pour maltraiter de telle façon l’ennemi, qu’il soit forcé de lever sa croisière. Vous me direz que nous avons affaire à des forces supérieures écrasantes ! Qu’importe ? N’est-ce pas à quelques lieues à peine de cette même place où nous nous trouvons, que la Cybèle et la Prudente, il y a de cela quatre ans, firent abandonner le champ de bataille et lever la croisière aux vaisseaux anglais le Diomède et le Centurion ! Je vois dans ce rapprochement un présage de bon augure ! Je ne vous recommanderai pas le courage, messieurs, je vous connais et je vous estime tous trop pour cela, mais je vous prêcherai la confiance. La confiance est la moitié du succès !
L’Hermite parlait encore quand une embarcation, accostant la frégate, y déposait un des aides de camp du marquis de Sercey, M. Olivier.
— Capitaine, dit ce dernier en s’adressant à l’Hermite, l’amiral, en ce moment sur le débarcadère, m’envoie vous demander quels sont les secours dont vous avez le plus pressant besoin.
— Je manque de tout, un simple coup d’œil suffira pour vous convaincre de cette vérité, lui répond l’Hermite, mais je ne demande qu’une chose : des combattants ! J’aurais désiré communiquer avec l’amiral Sercey pour prendre ses ordres ; je regrette de ne pouvoir quitter mon poste pour aller le trouver sur la plage. Veuillez lui présenter mes excuses.
— Capitaine, dit en rougissant un peu M. Olivier, l’amiral vous donne carte blanche.
— L’amiral me donne carte blanche ! Veuillez, en ce cas, monsieur, ajouter aux excuses que je vous ai prié de lui transmettre, l’expression de ma profonde reconnaissance. Carte blanche ! c’est-à-dire que l’on me permet de vaincre avec ma frégate désemparée, deux vaisseaux anglais… Je n’ai certes pas à me plaindre !
L’Hermite s’arrêta alors devant la contenance embarrassée de l’aide de camp ; puis, après un court silence, il reprit en changeant complètement de ton :
— Monsieur Olivier, je vous charge de faire enlever du bord tous les blessés, tous les malades, et de m’envoyer de suite des canonniers, des vivres frais et de l’eau. Allez.
L’aide de camp s’inclina et s’empressait d’obéir ; mais l’Hermite, le cœur ulcéré, se retourne vers lui, et d’une voix que j’entends encore :
— J’espère, monsieur, lui dit-il, que M. l’amiral nous fera l’honneur d’assister, du débarcadère, au combat qui va avoir lieu : sa présence ne peut manquer de doubler la force de l’équipage !
L’Hermite, affranchi de toute entrave à ses volontés, ordonne alors que l’on se prépare à jeter à la mer tous les objets du bord qui pourraient gêner ou seraient inutiles pendant le combat à outrance qui va se livrer.
A ce commandement, chacun se met à le besogne ; mais, hélas ! les hommes nous manquent, et les renforts que l’on nous envoie expédiés à pied, du port N.-O., sont obligés de faire un long circuit pour nous rejoindre et ne nous arrivent que lentement. Notre équipage supplée au manque de bras par son zèle et son ardeur : seulement ses efforts affligent notre capitaine, car il craint qu’au moment de la lutte nos hommes, trop fatigués, n’y puissent plus prendre une part aussi active ; et c’est surtout sur son équipage que l’Hermite compte pour sortir à l’honneur de la France de notre position critique, presque désespérée.
Bientôt la mer montante touche à sa plus haute élévation, le vent du sud-est, qui nous a manqué au moment suprême où il pouvait nous sauver, succède à la brise du large ; et les vaisseaux anglais, lancés d’abord vers nous avec vitesse, louvoient maintenant pour rallier la côte.
Une crainte terrible tourmente en ce moment tous les esprits : on redoute que la frégate, jusqu’alors en équilibre, quoique vacillante et asséchée par le reflux, tombe vers le large et rende, par ce malheur, la défense complètement impossible.
Enfin tout est prêt, l’ordre est donné pour opérer un allégement général : on jette à la fois hors du bord tous les canons du gaillard, tous les objets inutiles au service de l’artillerie ; on défonce les pièces d’eau ; leur contenu se répand dans la cale, que nos quatre pompes vident au fur et à mesure ; on vire en même temps sur l’ancre de bossoir, et les charpentiers attaquent à grands coups de hache le pied des mâts chancelants au tangage. Bientôt ces géants des forêts, sapés à la base, privés d’appui et poussés à la mer par les rafales, s’inclinent avec de longs craquements et tombent en soulevant des montagnes d’écume.
Par malheur le grand mât et celui de misaine, déracinés les premiers, arrachent avec une telle violence le mât d’artimon, encore debout, qu’il parcourt, semblable à une irrésistible avalanche, le gaillard d’arrière, tuant et blessant, sur son passage, plusieurs hommes virant au cabestan, pour aller ensuite se rompre sur les passavants de tribord. L’Hermite est violemment précipité du haut de son banc de quart sur le tillac.
— Virez à force, virez toujours, mes amis, s’écrie-t-il en se relevant avec peine et en cherchant son porte-voix échappé de ses mains meurtries et ensanglantées ; virez encore, enfants ! Je ne suis pas blessé… courage ! La frégate évite, et les Anglais ne l’auront pas.
En effet, les moyens mis en jeu avaient été calculés avec une telle précision, une si grande exactitude, que, cédant à la fois aux efforts du cabestan et du délestage, la Preneuse présente alors au large sa double ceinture de canons.
Un hourra salue cette heureuse réussite, car à présent que le combat est un fait décidé, inévitable, nos hommes ne songent plus à leurs rêves, à leurs projets ; ils ne pensent qu’à se montrer dignes de l’Hermite et à se venger sur les Anglais des malheurs de notre croisière.
Bientôt les canons de la batterie de bâbord remplacent ceux des gaillards de tribord : en ce moment le chef de timonerie Huguet annonce que la mer commence à baisser.
— C’est bien, répond tranquillement l’Hermite, nous sommes prêts. Puis s’adressant à messieurs Dalbarade et Rivière :
— Faites hisser le reste des pièces de la batterie, leur dit-il, moi je vais travailler avec messieurs Fabre, Raoul, Graffin, Viellard et Breton à accorer la frégate du bord du large.
L’équipage continue à rivaliser de zèle en exécutant, de concert et avec un entrain merveilleux, les travaux d’urgence. La mer, unie comme un étang, laisse la frégate immobile. L’Hermite, oubliant et la fièvre qui le dévore, et les graves contusions que la chute du mât d’artimon lui a occasionnées, se multiplie dans les embarcations où sont réunis les charpentiers et les hommes d’élite, pour faire établir sous ses yeux les béquilles destinées à maintenir la Preneuse dans une position verticale.
Malgré le zèle des travailleurs, malgré la puissante excitation que leur causent les conseils et les exhortations de leur capitaine, et qui les fait doubler de promptitude dans l’exécution de ces préparatifs, à peine notre nouvelle batterie est-elle installée sur les gaillards et les passavants de tribord, qu’un épais nuage de fumée déchiré par la flamme nous annonce que les Anglais sont à portée de canon et que le combat commence.
— Ma foi, Garneray, me dit en souriant M. Graffin en passant près de moi, j’espère que vous devez être content. Voici une nouvelle commande de tableaux que vous apportent les Anglais. Cette fois-ci, ce ne sera plus avec de l’eau, mais bien avec du vin généreux, que nous arroserons vos productions. Examinez donc, avec attention, comment les choses vont se passer. Quant à moi, ajouta M. Graffin en se frottant les mains d’un air joyeux, je crois que ça sera vraiment joli !
Un sujet de tableau, qui eût été, certes, préférable, pour un peintre de talent, à la reproduction des volcans enflammés qui allaient vomir leur flammes et leur lave, c’était M. Graffin lui-même.
Ce jeune homme à l’œil hardi et brillant, au front resplendissant d’une noble et chevaleresque audace, au sourire doux et joyeux pendant le combat, présentait certes un motif d’étude d’un effet saisissant. M. Graffin, selon son habitude, avait, dans la prévision d’un amarinage ou d’une lutte à l’arme blanche, apporté le plus grand soin à sa toilette. Sa maxime était que pour soutenir dignement l’honneur de la France on devait se montrer avec tous ses avantages à l’ennemi.
Il était environ trois heures lorsque le feu commença.
L’effectif des forces de la Preneuse, y compris les renforts que nous avons reçus, se compose d’environ deux cents hommes.
A bâbord, du côté du rivage, et par conséquent à l’abri du feu de l’ennemi, stationnent la chaloupe consacrée aux blessés et à la réserve des marins et quelques légères embarcations destinées à entretenir les communications avec la terre.
Bientôt nous voyons briller les uniformes des artilleurs français sur les pointes de la baie ; on y installe précipitamment des batteries pour nous venir en aide. A cette vue, l’Hermite ne peut s’empêcher de lever les épaules d’un air de pitié.
— Ces canons de petit calibre nous seront inutiles… ils sont hors de portée.
En effet, ces pièces ne tardèrent pas à ouvrir leur feu et je pus me convaincre, pendant une éclaircie de fumée, que leurs boulets n’arrivaient pas jusqu’aux vaisseaux ; n’importe : nos hommes de la batterie ignorent ce fait, et cet appui qu’ils croient posséder à terre stimule leurs efforts et augmente leur confiance. Au reste, jamais combat ne s’est engagé avec plus de vivacité que celui que nous livrons en ce moment. Les renforts que nous avons reçus veulent se montrer dignes de notre équipage ; nos hommes ont une revanche à prendre sur les Anglais pour nos désastres de la baie de Lagoa : tous savent que le pourtour de la baie est recouvert par la population entière de l’île de France, que des milliers d’yeux épient leur contenance, comptent leurs coups, contemplent leurs prouesses. La rage, la vengeance et l’amour-propre sont en jeu. On se fera tuer jusqu’au dernier ; on ne se rendra jamais.
Au reste, notre position est loin d’être désespérée. Maintenant que la Preneuse est immobile sur sa quille et sur ses appuis, à portée de recevoir des secours de toute espèce, elle peut soutenir dignement le feu des quatre-vingt canons de gros calibre qui vomissent sans relâche sur elle la flamme et le fer. Et puis, l’Hermite, avant de commencer le combat, nous a prévenus que tant qu’une des vingt-trois pièces de 18 qui arment notre frégate-citadelle pourra faire feu nous n’abaisserons pas nos couleurs nationales : il faut donc, pour nous vaincre, que l’ennemi nous démolisse sur place.
Depuis deux heures que dure la canonnade, nos hommes sont admirables de zèle et d’ardeur : aveuglés par la fumée, accablés par une chaleur brûlante, ils ont jeté bas leurs vêtements, et ressemblent à des démons dansant dans une fournaise. La plupart, en glissant sur les cadavres de leurs camarades gisant dans la batterie, se sont relevés couverts de sang : c’est affreusement beau à voir.
Que cette fois la fatalité reste neutre, et nous sommes définitivement vainqueurs, car notre tir, dirigé avec une rare adresse, a déjà, depuis deux heures, causé les plus grands ravages à l’ennemi. Par moments même, le feu des Anglais s’arrête pendant quelques secondes ; les vaisseaux doivent se consulter entre eux pour savoir s’ils continueront un combat dont les conséquences peuvent être si désastreuses pour eux en cas d’insuccès, et leur donner un si mince avantage en cas de réussite.
L’Hermite se tient presque constamment dans les porte-haubans de tribord, pour surveiller l’état des appuis qui soutiennent la frégate : plusieurs, que l’on ne peut remplacer, sont, hélas ! brisés par les boulets anglais ; mais notre capitaine cache, sous l’air de la plus profonde indifférence, cette découverte qui le désole, et que nous n’apprendrons que plus tard.
Une seule fois j’ai un soupçon de ce qui se passe en surprenant un regard qu’échangent entre eux l’Hermite et Dalbarade ; ce regard, quelque rapide qu’il soit, est si plein d’anxiété et d’angoisse, qu’il vaut à lui seul une longue explication. Au reste, nos marins, ignorants de ce qui se passe en dehors du bord, continuent leur feu avec un redoublement d’énergie qui ne se comprend pas et qui soulève les applaudissements frénétiques de la population couvrant le pourtour de la baie et assistant, remplie d’admiration et d’émotion, au sublime spectacle de ce combat.
La voix de l’Hermite, qui, je l’ai déjà dit lors de l’affaire avec le Jupiter, tranche par sa netteté sur le bruit du canon, ne cesse de retentir ; elle encourage l’équipage et lui promet la victoire ! Hélas ! n’est-ce pas encore là peut-être un généreux mensonge ?
Quant à moi, quoique cette voix m’électrise, ce n’est pas elle qui préoccupe le plus mon attention : ce sont les yeux de l’Hermite ! Depuis que j’ai surpris entre M. Dalbarade et lui ce muet échange de désespoir, une crainte vague, quoique poignante, s’est emparée de moi ; je m’attends à chaque instant à une affreuse catastrophe. Hélas ! l’événement ne tarda pas à donner raison à mes prévisions. Un immense cri de désespoir et de douleur retentit sur la frégate : plus d’espoir ; nous sommes perdus ! la Preneuse, privée de ses appuis, tombe tout d’un coup sur son flanc de tribord en refoulant à grands sillons la mer au loin !
Un moment de confusion et de stupeur inexprimables s’ensuit ; nos hommes échappent avec beaucoup de peine à l’eau qui envahit leurs postes, et se réfugient sur le côté de bâbord ou sur la carène ; nos batteries sont submergées ; nos ponts sont mis à découvert. L’Anglais n’en continue pas moins son feu.
Après ce malheur sans remède, que ni l’intrépidité ni le génie ne peuvent surmonter, toute résistance nous est devenue impossible : il ne nous reste plus, comme aux gladiateurs romains, qu’à mourir avec dignité.
— Eh bien ! Garneray, me dit en ce moment d’une voix navrante l’enseigne Graffin, qui comme moi s’est mis à l’abri de la mer sur le flanc de bâbord, voilà donc notre pauvre Preneuse à tout jamais perdue ! Ah ! c’est comme si j’assistais à la mort de ma mère ! Bonne frégate ! Depuis sa mise à l’eau, je ne l’ai pas quittée d’un jour… Elle va donc tomber entre les mains des Anglais ? Oh ! non, c’est impossible… L’Hermite est vivant, l’Hermite nous commande, nous ne nous rendrons pas !
Cependant, comme si notre intrépide et malheureux capitaine ne voulait pas laisser plus longtemps une lueur d’espérance à M. Graffin, celui-ci n’avait pas achevé de manifester son espoir, que l’Hermite envoyait à terre les débris mutilés ou sanglants de son vaillant équipage.
— Abandonner la frégate ! s’écrie alors M. Graffin en s’élançant sur le pont, jamais ! capitaine… jamais !
— Monsieur Graffin, lui répond l’Hermite d’une voix sévère, quand je dis : Je veux, il n’y a plus qu’à se taire et à obéir.
— Oui, c’est vrai… c’est juste, capitaine… Mais enfin que va devenir notre pauvre Preneuse ?
— La Preneuse, monsieur, ne craignez rien, ne tombera pas au pouvoir de l’Anglais.
— Que me dites-vous là, capitaine ! s’écrie l’enseigne avec une émotion profonde.
— La vérité. Tout est disposé pour incendier la frégate !
— Incendier la frégate, capitaine ! Ah ! voilà qui est bien… merci…
Puis, après quelques secondes :
— Mais qui mettra le feu, capitaine ?
— Moi, monsieur, qui veux, vous entendez, qui veux rester seul et le dernier à bord. Partez… Une embarcation restera pour me recueillir… Encore une fois, partez ! vous dis-je…
— Partir, capitaine ! partir lorsque les boulets et la mitraille de l’ennemi pleuvent sur nous ! Partir en vous abandonnant… nous, vos officiers… jamais ! s’écrie l’enseigne avec une énergie pleine de sensibilité.
— Non, jamais ! répètent les autres officiers, M. Dalbarade en tête, jamais !
L’Hermite, en présence de ce dévouement, est attendri : une larme tremble dans ses cils.
— Eh bien, restez, messieurs, répond-il brusquement en se retournant vers son état-major. Au fait, vous êtes dignes de cet honneur.
Les six officiers qui sont près de lui en ce moment le remercient avec effusion de cette permission. Graffin est radieux.
Soit que la réaction produite par les efforts surhumains qu’avait faits l’Hermite pour dompter sa fièvre commençât à se déclarer, soit que la douleur de voir le navire confié à sa responsabilité succomber dans la lutte lui eût causé une douleur trop vive, soit enfin que la surexcitation produite par le combat ne le soutînt plus l’heure de la défaite sonnée, toujours est-il que l’Hermite, malgré ses efforts, malgré sa volonté de fer, pâlit en cet instant et fut obligé de s’appuyer sur l’enseigne Graffin. Pendant quelques instants il lutte contre la nature, mais enfin ses forces l’abandonnent, il penche la tête, ferme les yeux et s’évanouit.
Toutefois, avant de perdre connaissance, il trouve encore la force, soutenu par l’idée fixe qui le domine, d’ordonner à M. Dalbarade d’incendier la Preneuse.
— Monsieur Dalbarade, monsieur Viellard, s’écrie Graffin, aidez-moi à transporter le capitaine dans le canot qui stationne du côté de la terre ; pendant ce temps-là, ces messieurs incendieront la frégate.
Hélas ! malgré les efforts réunis, non pas seulement de l’enseigne et du lieutenant, mais bien de tous les officiers, auxquels je me suis joint, il nous est impossible, à cause de la trop grande inclinaison de la carène du navire, et de l’immobilité complète de l’Hermite, de le porter jusqu’à l’embarcation qui l’attend. Bientôt cette immobilité de notre pauvre capitaine est remplacée par des spasmes nerveux ; ses officiers désolés le couchent sur le pont, et le contemplent douloureusement en silence…
Les moments sont précieux, les secondes valent des heures. M. Dalbarade, après avoir rapidement consulté ses collègues, se décide, avec leur approbation, à faire accoster la yole par la hanche de tribord, qui, comme on le sait, se présente au large du côté de l’ennemi. Malheur ! à peine cette frêle embarcation a-t-elle doublé le couronnement de la frégate, que mitraillée par le feu des vaisseaux, elle coule à pic, entraînant au fond de la mer, dans ses débris ensanglantés, les quelques hommes qui la montent.
Une stupéfaction morne et profonde s’empare des officiers : c’est un bien triste spectacle que celui que j’ai devant les yeux ; tellement triste même, que je ne songe plus à la pluie de mitraille qui tombe à l’entour de nous !
L’Hermite gît étendu du côté de terre entre le banc de quart et le tillac. L’enseigne Graffin, agenouillé près de lui, soutient sa tête. De temps en temps, le noble jeune homme secoue par un brusque mouvement du col les larmes qui obscurcissent sa vue, et qu’il ne songe pas, tant son désespoir est grand, à cacher ; puis il fixe alors d’un œil ardent les vaisseaux ennemis, dont on n’aperçoit, à travers un épais rideau de fumée, que les sommets des mâts, et une expression de rage indicible dilate ses narines, relève sa lèvre supérieure et plisse son front.
Oh ! s’il lui était donné de monter à l’abordage, personne ne lui résisterait ; ce serait un lion déchaîné au milieu d’un troupeau. Mais, non, il lui faut, dans son impuissance, ajouter à son désespoir la cruelle souffrance que lui cause la pensée de son impuissance ! Enfin, n’y tenant plus, il appuie doucement contre le banc de quart la tête de l’Hermite, jette vivement son uniforme sur le pont, et se dirige vers le côté de bâbord.
— Où allez-vous, Graffin ? lui demande M. Dalbarade.
— Je m’en vais chercher à la nage une autre embarcation pour remplacer la yole coulée, répond-il.
— C’est une idée. Allez !
A peine M. Graffin a-t-il fait deux pas, qu’il s’arrête subitement en portant vivement la main sur son cœur.
— Vous êtes blessé, lui crie M. Raoul.
— Oh ! ce n’est rien, répond-il en voulant continuer sa route ; mais ses forces trahissent sa volonté, il recule et tombe à côté de l’Hermite. Un flot de sang coule à gros bouillon de sa poitrine, qui a été frappée en plein par un biscaïen.
Alors se passa une scène navrante, et que je n’oublierai jamais.
L’Hermite, phénomène inexplicable de ce mystérieux et inexplicable fluide sympathique que l’on ne connaîtra jamais, au moment même où l’infortuné Graffin s’affaisse près de lui, ouvre les yeux en l’appelant par son nom : il était privé de connaissance lorsque le fatal biscaïen a frappé l’enseigne, et il sait que l’enseigne est blessé !
— Me voici, capitaine, près de vous, répond l’héroïque jeune homme en essayant d’affermir sa voix. Ce n’est rien… ne faites pas attention… une politesse des Anglais, qui, sachant l’horreur qu’ils m’inspirent, me dispensent d’une visite chez eux…
M. Graffin, qui a prononcé ces mots avec effort, tout en essayant de sourire, s’arrête épuisé.
— Pauvre ami ! dit l’Hermite, qui attire par un mouvement paternel la tête du malheureux contre sa poitrine. Dès ce moment le capitaine est vaincu ; l’homme bon et excellent jusqu’à l’abnégation a triomphé de lui : l’Hermite pleure comme un enfant.
— Ce n’est rien, commandant, répète Graffin, qui s’oublie pour consoler l’Hermite : une égratignure… j’en guérirai… et je prendrai ma revanche… sous vos ordres… La voix du pauvre blessé devient de plus en plus faible : cependant il parvient à dominer sa faiblesse et reprend bientôt, en s’arrêtant péniblement à chaque parole qu’il prononce :
— Au fait, capitaine, à quoi bon vouloir vous tromper ? ma blessure est trop indiscrète pour pouvoir être dissimulée. Oui, je vais mourir… c’est vrai… J’ai une grâce à solliciter de vous… ne me refusez pas… Laissez-moi poursuivre sans m’interrompre… Je voudrais… être enseveli dans les couleurs nationales… là, à cette même place où je suis… au banc de quart. Je voudrais… je voudrais que l’on me laisse sur la frégate… Me le promettez-vous ?
— Oui, Graffin ! vos derniers souhaits seront fidèlement et religieusement exécutés, répond le capitaine, je vous le jure…
— Merci… capitaine… Oh ! si jamais… si jamais… vous voyez ma bonne mère… dites-lui… que… que… je suis tombé… comme doit tomber un officier français… la face tournée vers l’ennemi… que j’ai pensé à elle, que je n’ai pas souffert !
L’enseigne s’arrêta un moment, puis reprit en se retournant vers les cinq officiers ses collègues :
— Merci, messieurs, de l’amitié que vous m’avez toujours témoignée… Au fait, j’étais réellement un bon… un bon garçon… J’ai bien l’honneur… de vous saluer…
L’infortuné jeune homme en prononçant ces derniers mots essaya de sourire, mais ses traits, contractés par la souffrance, trahirent sa volonté. Quelques soubresauts nerveux agitèrent son corps, et sa tête s’affaissa sur le pont tandis qu’il murmurait encore :
— Les couleurs nationales… ma mère… capitaine… la Preneuse ! Il était mort !
— Monsieur Dalbarade, dit l’Hermite, je ne me sens pas bien ; peut-être vais-je rejoindre notre camarade… Promettez-moi que vous exécuterez à la lettre ses dernières volontés.
Le capitaine ferma alors les yeux pendant quelques secondes, puis relevant tout d’un coup brusquement la tête :
— Dalbarade ! s’écria-t-il en essayant de se dresser sur ses pieds je vous le répète pour la dernière fois : accordez-moi donc la grâce d’incendier la frégate, d’amener le pavillon et de m’abandonner aux soins des Anglais, qui ne peuvent tarder à nous amariner. Vous ne pouvez plus rien pour moi, messieurs… sauvez-vous, je vous en conjure !
Nous croyons inutile d’ajouter que cette dernière recommandation de l’Hermite ne pouvait influer et n’influa en rien sur la généreuse détermination prise par ses officiers ; pas un d’eux ne songea à le quitter, seulemeut on amena le pavillon.
Depuis la mort de Graffin, le feu des Anglais avait cessé ; peut-être fut-il frappé par leur dernier coup de canon.
A peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées, que j’aperçus un groupe d’embarcations anglaises qui se dirigeaient à force de rames vers nous ; je m’empressai de me jeter au milieu de quelques matelots qui étaient tombés frappés à mort à la même place.
Le spectacle que présentait la frégate était alors aussi triste que terrible. Les bastingages étaient presque rasés ; le pont, labouré par les boulets, était jonché de cadavres affreusement défigurés, de débris humains ensanglantés ; enfin, au pied du banc de quart, M. Rivière, à genoux, aidé de l’enseigne Fabre, du lieutenant Dalbarade et de l’aspirant Viellard, soutenait le capitaine dans ses bras, tandis que le médecin de la frégate lui prodiguait ses soins ; à côté de l’Hermite, et la tête inclinée, comme s’il dormait d’un paisible sommeil, reposait le cadavre de Graffin !
Tel était le sublime et lugubre tableau qui apparut aux Anglais quand leur lève-rame m’annonça qu’ils venaient amariner la Preneuse
Au moment même où les ennemis mirent le pied sur la frégate, l’Hermite ouvrit les yeux, et, puissance irrésistible d’une âme fortement trempée, parvint, malgré sa faiblesse, à se dresser debout.
Le chef de l’expédition s’avança vers lui, puis, s’arrêtant à deux pas, il remit vivement son poignard dans le fourreau ; et, retirant son chapeau, il s’inclina profondément, et d’un air où le respect et l’admiration se lisaient clairement, devant l’Hermite :
— Capitaine ! lui dit en assez bon français l’officier anglais, qui, le voyant couvert du sang de Graffin, le crut grièvement blessé, croyez à toute la douleur que j’éprouve de vous trouver dans un tel état… Veuillez, je vous en supplie, me faire l’honneur de disposer de moi selon vos désirs… je viens me mettre à vos ordres.
— Je vous remercie, monsieur, lui répondit l’Hermite touché de cette délicatesse et de ce bon procédé, puis d’un signe de main il l’avertit qu’il était prêt à le suivre.
Alors l’Hermite, soutenu par ses officiers et par ceux des vaisseaux anglais, qui s’empressent autour de lui, parvient jusqu’au cutter du général.
Avant de pousser au large, l’officier commandant, dont la voix arrive jusqu’à moi, lui demande ses ordres relativement à l’officier qu’il a vu mort à ses côtés.
— Il a désiré, répond l’Hermite, que ses restes subissent le sort de la Preneuse, qu’il n’a pas quittée un seul jour depuis sa mise à l’eau.
— Mais j’ai l’ordre de la brûler, s’écrie l’Anglais.
— En ce cas, messieurs, dit l’Hermite en s’adressant à son état-major, remontez à bord et ensevelissez le corps de notre bien-aimé camarade dans nos couleurs nationales… Dépêchez-vous… je vous en prie… je souffre beaucoup.
En effet, pendant le temps que dura cette triste opération, la tête de l’Hermite resta constamment cachée dans ses mains. Quand le cutter se mit en marche, il jeta un dernier et suprême regard d’adieu à sa pauvre frégate ; mais cette fois aucune émotion ne perçait sur son visage : des yeux ennemis l’observaient.
Je crois devoir rapporter ici, pour ne pas entraver la marche de ce récit, les particularités suivantes, dont je n’eus naturellement connaissance que plus tard :
Lorsque l’Hermite arriva devant les vaisseaux anglais, l’on y savait déjà, par les signaux, qu’il se trouvait dans le cutter et qu’il était blessé ou malade.
A cette nouvelle, l’amiral Pelew (depuis lord Exmouth) fait hisser, en signe d’honneur, le pavillon français à la tête du mât de misaine des deux 74 ; puis, dès que le cutter se trouve le long de son bord, un cartahu descend de la grande vergue et amène aux pieds de l’Hermite un fauteuil artistement gréé. Enlevé doucement par cet appareil, le noble prisonnier se trouve bientôt sur le passavant du vaisseau commandant où l’attendait l’amiral.
L’Hermite s’avance alors péniblement au milieu des officiers du bord, qui tous, le chapeau à la main, sont rangés en haie sur le gaillard d’arrière.
— Capitaine, lui dit sir Edouard Pelew en le saluant, permettez-moi de serrer votre main… la main du plus vaillant homme de guerre, je le déclare hautement, qui soit, à ma connaissance, au monde.
L’Hermite s’incline et lui présente son épée.
— Je l’accepte, s’écrie noblement l’amiral, comme celle d’un héros, elle ne me quittera jamais… Puis retirant alors la sienne et l’offrant à l’Hermite :
— Je ne puis, continua-t-il, vous offrir en échange que celle d’un bon et loyal marin… Veuillez, je vous en prie, la conserver en souvenir de l’estime profonde que vous m’inspirez. Puis l’amiral Pelew, après avoir prononcé ces paroles avec âme, prie l’Hermite de s’appuyer sur son bras, et le conduit dans un magnifique appartement qu’il lui a fait préparer et qui est contigu au sien.
Je demanderai à présent au lecteur la permission de revenir à mon humble personne, restée à bord de la Preneuse.
Ne désirant pas plus être fait prisonnier par les Anglais que brûlé vif, j’attendis que le cutter qui emportait l’Hermite fut éloigné de quelques brasses de la frégate ; puis je m’affalai à la mer par le côté de bâbord. Comme j’étais excellent nageur, que l’eau était tiède et tranquille, la terre pas trop éloignée de moi, je ne me serais nullement préoccupé de ma position sans une fort désagréable pensée qui me vint à l’esprit : celle que je pourrais bien rencontrer des requins. Or, je l’avoue, cette perspective m’épouvantait beaucoup : aussi ne fut-ce pas sans un vif plaisir que je me hâtai de grimper dans une embarcation qui cherchait les blessés et qui me recueillit.
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