Chapitre 10 A terre.- Rencontre surprenante. - L’Hermite est rendu à la liberté. - Il est porté en triomphe.
Lorsque nous abordâmes sur la plage, je fus l’objet, quoique mon grade de simple matelot à bord de la Preneuse n’eût rien qui pût motiver une semblable réception, l’objet d’une véritable ovation. On m’entourait, on m’accablait d’offres de services ; l’un me proposait sa maison, celui-ci de l’argent, celui-là des habits ; c’était à qui obtiendrait de moi une marque d’attention, une parole, un sourire. Le fait est que cette brillante conduite de la Preneuse avait excité au plus haut point l’intérêt des habitants en notre faveur, et que chacun d’eux, nous considérant tous comme des héros, mettait son amour-propre à tâcher d’accaparer le plus humble d’entre nous pour lui faire raconter les épisodes du combat.
Troublé par toutes ces amabilités bruyantes, je ne savais à qui répondre, lorsqu’à la vue de M. Montalant, le constructeur de navires dont j’ai déjà parlé, qui accourait à moi les bras ouverts, toutes mes incertitudes cessèrent. Je le suivis à sa maison.
Une fois qu’il m’eut habillé, de pied en cap, avec ses effets, qu’il m’eut fait prendre un bon repas et dormir une heure ou deux, il me demanda le récit détaillé des événements qui s’étaient passés à bord de la Preneuse. La nuit était venue, et plusieurs visiteurs et surtout beaucoup de visiteuses, que ma présence avait attirés, encombraient le salon de M. Montalant ; ce fut devant un brillant et nombreux auditoire que je commençai ma narration, qui, je dois l’avouer malgré ma modestie, obtint un immense succès. J’en étais arrive au récit de la mort de M. Graffin, et je voyais des larmes briller dans tous les yeux, je crois bien que j’étais aussi un peu attendri moi-même, lorsque la porte du salon s’ouvrit et qu’un nouveau visiteur entra.
A l’aspect d’un jeune homme de vingt-deux à vingt-cinq ans, qui se présenta avec d’excellentes manières, et s’en fut saluer le maître et la maîtresse de la maison, un vif mouvement de dépit ou de contrariété se manifesta parmi l’assemblée.
Le nouveau venu, comprit de suite la gêne que causait sa présence, et jeta, en rougissant, un regard rapide autour du salon : il m’aperçut aussitôt.
— Monsieur, dit-il en s’adressant à mon ami Montalant avec un accent qui trahissait son origine anglaise, j’aperçois ici, si je ne me trompe, un des combattants de la Preneuse que j’ai vu débarquer tantôt sur la plage. Seriez-vous assez bon pour vouloir bien me faire l’honneur de me présenter à lui ?
M. Montalant s’empressa d’obéir à ce désir, et s’avançant, suivi du jeune homme, vers moi :
— Monsieur Green, dit-il, je vous présente M. Garneray, l’un des marins de la Preneuse… Monsieur Garneray, M. Green, lieutenant de vaisseau au service de Sa Majesté Britannique.
Nous nous saluâmes, l’officier et moi ; et celui-ci m’adressant aussitôt la parole à haute voix et de façon à pouvoir être entendu de tout le monde :
— Je crains bien, monsieur, me dit-il, d’être arrivé ici en importun, au moment où vous racontiez le combat d’aujourd’hui… Que ma présence, je vous en conjure, ne vous fasse pas suspendre votre récit. La France et l’Angleterre, quoique rivales, possèdent toutes deux d’assez riches souvenirs de gloire pour n’avoir rien à s’envier. Quant à la conduite du capitaine l’Hermite et à l’héroïsme montré par votre équipage, ce sont là des faits évidemment si glorieux, que vous ne pouvez me blesser en rien dans ma fierté nationale en les retraçant devant moi. Je ne suis pas Anglais seulement, monsieur, je suis aussi homme de guerre, et les belles actions trouvent toutes et toujours un écho dans mon cœur.
Le lieutenant Green, après avoir prononcé ces paroles, qui furent parfaitement accueillies par l’assemblée, s’assit près de moi et me donna à comprendre, par son air grave et recueilli, qu’il était prêt à m’écouter : je repris mon récit interrompu.
Lorsque j’eus terminé au milieu de l’attendrissement général, M. Green se retournant vers moi :
— Vous ne vous doutez probablement pas, monsieur, me dit-il, que nous sommes déjà des connaissances. Oh ! n’interrogez pas vos souvenirs. Vous ne m’avez jamais vu, c’est vrai ; mais nous nous sommes déjà trouvés l’un et l’autre en présence dans la baie de Lagoa.
— Quoi ! vous étiez sur l’un des navires que nous avons attaqués dans la baie de Lagoa ? m’écriai-je avec une certaine émotion, car le souvenir de ce désastre m’impressionnait encore.
— Que vous avez attaqués, non pas ; seulement, vous souvenez-vous qu’avant le commencement de l’action une goélette vous passa en poupe ?
— Parfaitement, monsieur ; cette goélette nous parut même posséder un très-petit nombre de matelots.
— Cela se conçoit : j’avais fait, car c’était justement moi qui commandais cette goélette, cacher l’équipage. J’étais envoyé par le capitaine de la corvette pour avertir les autorités anglaises du cap de Bonne-Espérance de votre présence dans ces parages et de votre audacieuse agression… C’est à cette mission, que je remplis avec bonheur, que vous devez, ne m’en voulez pas pour cela, d’avoir eu le Jupiter à combattre. Je dois à présent vous avouer loyalement qu’au Cap on ne craignait qu’une chose en envoyant ce vaisseau contre vous, c’est qu’il ne pût vous rejoindre… Quant à votre capture, elle n’était pas même le sujet d’un doute. Jugez donc du sentiment de dépit et d’admiration tout à la fois que nous ressentîmes en voyant revenir, quelques jours plus tard, le Jupiter battu et coulant bas. Depuis lors, le nom de l’Hermite avait grandi parmi nous de toute la hauteur de cet exploit… Le combat d’aujourd’hui le met à tout jamais au premier rang.
— Pardon de ma question, monsieur, dis-je au lieutenant Green, me serait-il permis de vous demander, sans indiscrétion, si notre feu vous a occasionné quelque dommage dans la baie de Lagoa ?
— Je vous répondrai avec ma franchise habituelle : Oui, votre attaque nous a été funeste. A peine aviez-vous mis à la voile, que le vaisseau de la Compagnie a coulé bas. Quant à la corvette et au baleinier, ils n’étaient guère en meilleur état : c’était à peine s’il leur restait assez de monde pour manœuvrer, tant vous aviez décimé leurs équipages. Ils ont eu toutes les peines imaginables à regagner le Cap. Ah ! sans l’heureuse tempête du lendemain, qui vous a probablement, du moins nous l’avons pensé ainsi, empêchés de revenir, nous étions obligés de nous rendre à discrétion. C’est là, pour vous, un bien beau fait d’armes !
— Mais comment se fait-il donc, monsieur, lui demandai-je en ne voulant pas insister devant tant de loyauté et de franchise sur des événements qui devaient lui être pénibles, comment se fait-il donc, monsieur, que j’aie l’honneur de vous voir en ce moment à l’île de France ?
— J’ai été surpris, dans une embarcation, en venant reconnaître la côte, je suis prisonnier de guerre sur parole…
Une semaine s’était écoulée depuis que l’Hermite était à bord du vaisseau amiral anglais. Chaque jour des embarcations envoyées avec le drapeau parlementaire allaient s’enquérir de l’état de sa santé. Il me serait impossible d’exprimer l’intérêt qu’inspirait à tous les habitants de l’île de France le sort du noble prisonnier. On avait offert, par souscription, de payer une somme énorme pour sa rançon. Inutile d’ajouter que l’amiral Pelew n’avait pas même daigné consentir à discuter cette proposition.
Quant à moi, grâce à la généreuse hospitalité de M. Montalant, qui m’avait attaché, en qualité de dessinateur, à son atelier de construction, je menais une vie qui sans le désir dont j’étais tourmenté de reprendre la mer eût été tout à fait heureuse.
Un matin que je me promenais, selon mon habitude quotidienne, sur la plage, je vis les deux vaisseaux anglais, après s’être ralliés ce jour-là de meilleure heure qu’à l’ordinaire, se présenter devant la rade, hors de la portée des forts, puis, munis tous les deux d’insignes parlementaires, mettre en panne.
Bientôt une embarcation se détache du vaisseau amiral, tandis que des coups de canon, tirés successivement par chaque croiseur, à intervalles égaux, amènent toute la population de la ville sur le rivage. Les uns prétendent que ces coups de canon nous sont adressés en signe d’adieu ; d’autres, qu’ils constituent une bravade ; enfin, chacun se livre à ses suppositions.
Pendant ce temps-là l’embarcation que j’ai vue se détacher du vaisseau amiral continue d’avancer vers le rivage ; bientôt elle attire tous les regards. On distingue derrière les rameurs des uniformes d’officiers qui ne sont point ceux de la marine anglaise, des uniformes qui ressemblent aux nôtres. Tous les cœurs battent ; la même pensée, rapide comme l’électricité, a parcouru toute la foule, et chacun spontanément, sans se faire part de son espoir, se précipite vers l’embarcadère.
L’embarcation n’est plus qu’à une vingtaine de brasses de terre, lorsque, du groupe des officiers réunis sur son arrière, se lève un homme qui se découvre et salue la foule. Plus de doutes, c’est lui ! à sa chevelure blonde, à ses yeux bleus et doux qui respirent l’audace et la bonté, à sa contenance noble et martiale, on ne peut le méconnaître : c’est l’Hermite ! Alors une acclamation répétée par les échos de la baie s’élève, immense et délirante, vers les cieux ; les forts, aux aguets, mêlent aussitôt la grande voix du canon aux joyeuses clameurs de la foule : c’est un hymne bruyant, un triomphe improvisé et véritable, à rendre jaloux un roi !
Enfin le canot accoste, abritant les premiers rangs des spectateurs sous ses couleurs parlementaires. Le quai disparaît sous le flot des assistants ; on se pousse, on se jette à l’eau pour voir de plus près le héros que la générosité de sir Pelew rend à la France.
L’Hermite veut s’élancer sur la plage, mais son pied ne la touche pas ; saisi au milieu de son élan par cent bras enthousiastes, il est enlevé sur un pavois improvisé avec des avirons, et malgré les efforts que lui fait tenter sa modestie, malgré ses prières, malgré sa résistance, il est porté en triomphe au milieu des cris de joie de son nombreux cortège vers le palais du gouvernement.
Quant à moi, l’un des premiers je l’ai reconnu, le premier je l’ai salué d’un cri parti du cœur lorsqu’il est descendu à terre ; il m’a remarqué et il m’a souri ; peut-être m’eût-il appelé par mon nom s’il n’eût été occupé à se dérober aux empressements de la foule ; je me suis trouvé heureux de cette reconnaissance et de ce sourire, mais, hélas, ma joie est tempérée, en remarquant que des six officiers restés si noblement avec leur capitaine, trois manquent en ce moment à l’appel. Deux ont été retenus prisonniers par sir Pelew pour servir à constater la destruction de la Preneuse, le troisième est l’enseigne Graffin !
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Depuis quelques jours que l’Hermite était à terre, j’avais déjà été à deux reprises lui présenter mes respects, et chaque fois il m’avait reçu avec une bienveillance toute particulière ; cela était au reste fort naturel, car en dehors de notre connaissance commencée à Rochefort, à la table de mon cousin Beaulieu-Leloup, j’étais le seul homme de l’équipage qui eût assisté, en ne voulant pas abandonner la frégate, à la mort de l’infortuné Graffin ; l’Hermite, j’en suis persuadé, me tenait compte de ce souvenir !
— Mon cher Louis, me dit un matin mon excellent ami M. Montalant, je pars dans la journée pour mon habitation de la Poudre-d’Or, qui est située, comme vous le savez, à cinq ou six lieues de la ville ; je compte que vous voudrez bien m’y accompagner. J’espère pouvoir y rester une semaine. Acceptez-vous ?
— Avec le plus grand plaisir.
— Ma foi, reprit M. Montalant après une légère pause, je voulais vous ménager une surprise, mais à quoi bon ? pourquoi vous priver encore pendant cinq à six heures d’un bonheur que vous pourriez goûter dès à présent ? Sachez donc, mon cher Louis, que le capitaine l’Hermite a bien voulu accepter l’invitation que je lui ai faite, afin de l’aider à rétablir sa santé délabrée, de venir passer quelques jours dans mon habitation de la Poudre-d’Or. Vous pourrez le voir et causer avec lui tout à votre aise.
Je remerciai le bon M. Montalant avec effusion, puis, deux heures plus tard, enfourchant un petit cheval du Cap qu’il avait fait seller pour moi, je me dirigeais vers son habitation ; quant à lui, il était déjà parti depuis une heure, en voiture, avec le capitaine l’Hermite.
Si, depuis que j’avais quitté mon père, il y avait plus de deux ans au bout de l’allée des Veuves, à Paris, j’étais devenu, d’un enfant plus expérimenté, un quasi-marin, cela ne m’avait pas rendu meilleur écuyer que n’eût pu l’être un collégien, car, je l’avoue, je n’avais jamais encore de ma vie monté à cheval.
Je ne sais s’il faut attribuer à mon inexpérience, ou bien à la vivacité de ma monture, peut-être, plutôt encore à ces deux causes réunies, les mésaventures qui m’arrivèrent pendant mon petit voyage, toujours est-il que deux fois je fus désarçonné.
Ma bête, fière probablement de ces premiers avantages, augmentait de plus en plus de vivacité, tandis que moi, humilié de ces défaites et voulant prendre ma revanche, je redoublais d’opiniâtreté. De ce manque complet d’entente cordiale entre le cavalier et la monture résulta naturellement un assez long retard pour moi. Il était près de quatre heures lorsque je parvins en vue de l’habitation ; seulement, soit que mon cheval, furieux de voir qu’en dépit de lui je fusse venu à mes fins, soit que la joie de mon triomphe eût donné trop d’énergie à ma cravache, toujours est-il qu’en passant auprès d’un champ de cannes à sucre, il se cabra si subitement et avec une telle violence, qu’il m’envoya voltiger par-dessus sa tête.
Je me relevais, humilié, meurtri et contusionné, lorsqu’un coup rude et inattendu que je reçus sur l’épaule manqua me faire retomber par terre. Je crus, au premier moment, à une attaque, et me rejetant vivement en arrière de quelques pas, je me mis en défense.
En effet, un homme portant un costume de planteur se tenait droit et immobile devant moi.
— Pourquoi m’avez-vous frappé ? demandai-je avec fureur à l’inconnu en m’apprêtant à m’élancer sur lui ; mais celui-ci me tendant les bras :
— C’est du propre, de dire comme ça des mots à son matelot ! me répondit-il. Eh ! embrasse-moi donc, petit… Nom de noms, t’es poussé comme tout… Ça me fait plaisir… là, vrai !
— Kernau ! m’écriai-je en reconnaissant le Breton.
— Lui-même, vieux, et allons donc ! Fais pas attention si la musique manque : le cœur y est, ça suffit !
Nous nous embrassâmes avec effusion.
— Comment donc se fait-il, matelot, lui demandai-je lorsque je fus un peu revenu de ma surprise, que je te retrouve ici ?
— Dame ! tu m’y trouves probablement parce que j’y suis… C’est bête comme tout, ta question, vieux ! Est-ce que la terre n’est pas ronde ? Oui, n’est-ce pas ? Eh bien, alors, qu’est-ce qu’il y a de drôle à ce que deux matelots qui roulent leurs bosses de tous les côtés finissent par se rencontrer sur cette boule ? T’as grandi beaucoup, c’est positif, mais tu n’as pas gagné du côté de l’esprit… Faut croire que ma société t’a manqué…
— Le fait est que je t’ai bien souvent regretté…
— Et moi donc ! d’autant plus que j’ai appris que vous vous êtes fichu de gentilles peignées à bord de la Preneuse. Vous avez eu de la chance !
— Et toi, qu’es-tu donc devenu depuis notre séparation à Cavit ?
— Moi, vieux, j’ai vécu bien des bonheurs embêtants ! Tu te rappelles de la petite Gloria, hein ? quelque chose d’un peu joli et d’un peu grandement canaille, va ! Et le moine Perez ! un fainéant qui s’obstinait à me larder de coups de couteau en cachette ; oh ! cette fois, je l’ai tapé pour de bon… tant pis ! Dieu, en ai-je eu de l’agrément et des charges depuis que je t’ai quitté ! Je te raconterai cela un jour que nous serons de quart ensemble ! Qu’il te suffise pour le moment de savoir que j’ai été condamné à Cavit à être pendu… vieille canaille de Perez, va ! Ça me flatte, quand j’y pense, de l’avoir tapé… Oui, vieux, j’ai été condamné à la potence… et sans un brave et excellent général s’il en fut jamais, qu’a bien voulu me trouver drôle et s’intéresser à mes farces, il ne serait plus du tout question du pauvre Kernau aujourd’hui. Mais assez causé sur ce sujet… revenons à toi : est-ce que tu es devenu un dompteur de chevaux ? Quel motif t’amène ici ?
— Moi ! je suis invité à passer quelques jours à cette habitation que tu aperçois là, devant nous, et où se trouve en ce moment mon capitaine l’Hermite !
— L’Hermite habite dans cette baraque ? répéta vivement Kernau avec émotion ; tu es sûr de cela ?
— Parfaitement ! Mais qu’as-tu donc ? Tu me sembles tout inquiet, tout agité… Est-ce que quelque danger menacerait mon brave capitaine ?
Mon matelot, au lieu de me répondre, grimpa avec l’agilité d’un écureuil le long d’un tamarinier qui s’élevait solitaire près de nous ; puis, une fois parvenu au sommet, je le vis examiner avec la plus grande attention le champ de cannes à sucre qui s’étendait à ses pieds.
Enfin, après un brusque mouvement de tête et de bras, qui décelait la plus violente mauvaise humeur, Kernau s’empara d’une branche flexible et se laissa déposer par terre.
— Je n’ai pas vu la jaquette 1 blanche ! me dit-il avec accablement.
— Qu’est-ce que c’est que la jaquette blanche, Kernau ? Voyons, parle donc !
— Ah ! c’est que tout ça est si embrouillé que c’est long et fatigant à dégoiser… enfin n’importe… je vais essayer… et puis, deux ça vaut mieux qu’un… car quand on est deux on est deux…
— Oui, je sais, si on est matelot on l’est, si on ne l’est pas on ne l’est pas… tu vois que j’ai bonne mémoire… Voyons, parle… je t’écoute.
Kernau, avant de me répondre, se haussa sur la pointe des pieds, et regarda de nouveau le champ de cannes à sucre ; puis, après cette inspection, probablement sans résultat, il s’essuya le front et s’assit au pied de l’arbre ; je me plaçai à ses côtés.
— Avant tout, vieux, me dit-il, je dois t’apprendre comment il se fait que je me trouve en ce moment dans la plantation de M. Montalant ; comme je n’aime pas à courir des bordées, je te dégoiserai la chose en deux mots, et tout net : je suis amoureux fou d’une mulâtresse de cette habitation… une fameuse femme tout de même… tu verras… C’est à peine si à nous deux nous pourrions entourer sa taille avec nos bras… elle doit bien peser trois cents livres, la reine de mon cœur… un vrai morceau de roi… quoi !
— Je te crois, mais tout cela ne m’explique pas ton émotion de tout à l’heure, lorsque tu as appris que le capitaine l’Hermite demeurait chez M. Montalant ! Et cette jaquette blanche que tu cherchais avec tant d’inquiétude ?
— Minute ! on y va. Or, donc, j’arrive ce matin, et je vas chercher ma belle dans sa case… Je la trouve entourée d’une dizaine de marmotons… ses enfants… un détail, passons. Or donc, voilà que je l’emmène avec moi… histoire de s’entendre ! Nous nous promenons un bout de temps, et comme ça m’embête de marcher, je lui porte un regard à fond de cœur et lui demande si elle ne voudrait pas me faire un peu l’amitié de s’asseoir à côté de moi… bon… nous nous asseyons… Or, donc, à peine étions-nous casés sur la lisière de ce champ de cannes à sucre que j’en vois sortir un particulier revêtu d’un pantalon de toile grise un peu goudronné, et d’une jaquette blanche… Très bien… L’individu regarde de tous les côtés d’un air inquiet… plus que ça, même, d’un air canaille ; puis voyant qu’il ne voit rien, il se met à siffler un petit air de rigodon en douceur… Bon, que je me dis, voilà un musicien qui possède tout de même un organe bien agréable… lorsque tout à coup j’aperçois un affreux nègre qui sort, celui-là, de je ne sais où, et s’en vient en roulant ses yeux comme un diable et regardant autour de lui d’un air ébouriffé trouver en zigzag le musicien.
— Eh bien, Scipion, que lui dit ce dernier avec un accent english tout-à-fait english, je t’apporte la rack et l’argent. Puis-je toujours compter sur toi ?
La peau d’ébène s’empare de la bouteille, en lape d’un seul trait la moitié, et s’essuie la bouche avec le revers de la main.
— Ah ! ah ! que je dis en voyant ce geste, v’là un garçon qui a des manières et qui connaît la civilité. Faut croire qu’il est attaché en qualité de domestique à l’habitation.
— Après, matelot, va donc plus vite, dis-je à Kernau en l’interrompant avec impatience, je ne vois rien encore dans ton récit qui se rapporte au capitaine.
— Nom de noms, laisse-moi donc tranquille, vieux, tu m’embrouilles… J’y étais, à l’Hermite.
— Eh bien ! voyons, continue, alors, je t’écoute.
— Or donc, v’là que la peau d’ébène, après avoir suifé sa poulie avec la rack, dit comme ça à l’English, car la jaquette blanche, c’était, je te le répète, un English… ça fait pas pour moi un doute… il dit donc comme ça à l’English, dans son patois : « Moi prêt… l’Hermite li veni… li pi s’en aller d’ici… moi gagner les vingt autres gourdes… »
— Ah ! satanées canailles, que je m’écrie alors, vous allez m’expliquer un peu cette histoire, ou je vous cogne à mort !
Le noir Scipion et la jaquette blanche, en entendant ma voix, font une drôle de boule… Le premier roule de gros yeux qu’on n’y voit plus que du blanc ; le second pâlit, porte vivement sa main sous sa jaquette et en retire un pistolet… Quant à moi, je vas pour me jeter sur eux, quand ma mulâtresse, que le tonnerre écrase, m’empoigne dans ses bras, me serre avec fureur… Une Hercule, que cette femme, vieux… Moi, plein d’égards pour elle, je me contente de lui envoyer un simple coup de poing au milieu de la face… Ah ben ! oui c’est tout comme si je chantais ! Elle n’y fait pas même attention ! Moi, toujours galant, ne voulant pas abîmer cette pauvre petite poule, je lui flanque seulement deux nouvelles giffles, histoire de lui casser quelques dents. Tu crois que ça la calme ? Tout le contraire… ça la rend furieuse. Elle se cramponne à moi, me mord et m’égratigne, tout en répétant : « Moi aimer beau Scipion, moi pas voulé toi batte li. » Dame ! que te dirai-je, on est Breton et galant, c’est incontestable, mais, ça fatigue, à la longue, d’être égratigné et mordu… Bon ! que j’pense, faut pourtant en finir ! Je regarde alors ma belle avec tendresse, et je l’assomme d’un coup de poing sur la tête. Elle ferme l’œil, fait la morte et me lâche ! Bon, j’profite de l’occasion, je me mets d’un bond sur mes pieds et j’vas pour poursuivre ma peau d’ébène, et mon English ! Enfoncé ! ils ont disparu… Je cherche, je furette… rien, rien ! Et voilà mon histoire !
— Eh bien, matelot, que vois-tu donc de menaçant dans tout cela pour l’Hermite ?
— Ce que je vois de menaçant, mille tonnerres ! Tu m’as l’air drôle avec ta question, ne sais-tu donc pas, vieux, que l’île de France entière est parsemée d’espions anglais ? Il y en a partout… derrière les haies, sous les pierres, dans les champs de cannes à sucre, quoi… je te le répète, partout.
— Je sais, en effet, que l’Angleterre possède des agents nombreux et entretient des intelligences dans l’île ; c’est là un fait malheureusement, trop certain et que l’on ne peut mettre en doute. Mais j’en reviens, à ma première idée ; à quel danger crois-tu donc que soit exposé l’Hermite ?
— Est-ce que je le sais, donc ? Si je le savais, il n’y aurait plus de danger, pardi ! Je gifflerais toutes ces canailles-là que le diable en prendrait les armes ! Seulement, quoique je ne sois pas éduqué comme toi, vieux, je n’en ai pas moins pour cela mon petit grain de bon sens, tout de même ; or, voilà le raisonnement que je me suis fait ! L’Hermite vient de fich’ des peignées aux English… L’Hermite s’annonce comme un gaillard qui deviendra tout au moins un Suffren. Or, la vie d’un homme comme ça, vieux, ça coûte des millions de millions à l’Angleterre… Ça ruine ses établissements, ça bouscule son commerçe, ça empoigne ses navires ! Bref, ça l’embête considérablement… Tu es d’accord avec moi là-dessus, n’est-ce-pas ?
— Oui, il est en effet incontestable que l’Hermite est en ce moment le plus dangereux ennemi que possède la puissance anglaise dans les mers de l’Inde.
— Bon ! Or donc, l’English, qui calcule un peu bien, se dit : Tiens, voilà un gaillard qui va me flibuster un tas de millions : ne vaudrait-il pas mieux sacrifier dix, vingt, cinquante, cent mille francs, même, et garder mes millions ? positivement oui, ça vaudrait mieux ; comprends-tu ?
— Ma foi, pas trop ! Explique-toi plus clairement,
— Définitivement, t’as beaucoup grandi, mais c’est tout. Quoi, tu ne comprends pas qu’avec cent mille francs on n’a que l’embarras du choix pour trouver un gredin qui vous descende un homme ?
— Que dis-tu là ? m’écriai-je en frémissant ?
— Dame, ce que je pense. Pourquoi donc cet English, déguisé en espèce de planteur, avait ici un rendez-vous avec le nègre Scipion pour lui causer de l’Hermite ? Pourquoi qu’il lui promettait vingt gourdes, mille noms de noms ? Pourquoi qu’il portait un pistolet caché sous sa veste ? Pourquoi qu’en m’apercevant il a pâli et pris de la poudre d’escampette ? Tout ça, c’est pas des frimes, quand le diable y serait ; ça doit signifier quelque chose !
— Oui. Le fait est qu’en réfléchissant froidement à toutes ces circonstances, il y a là un mystère qui mérite la peine d’être approfondi. Je m’en vais de ce pas trouver M. Montalent et lui faire part de mes soupçons… Veux-tu m’accompagner ?
— Tiens, pourquoi pas ? Je t’aiderai toujours un peu, dans tes explications !
Nous arrivâmes, en quelques minutes à l’habitation, et le bonheur voulut que M. Montalant se trouvât devant la porte.
— Puis-je vous parler de suite, en particulier, mon cher monsieur, lui dis-je ; j’ai à vous entretenir d’une affaire on ne peut plus importante, et qui ne souffre pas de retard.
— Volontiers, mon cher ami, me répondit-il, Mais qu’avez-vous donc ? Vous m’inquiétez ! Montons dans ma chambre.
Une fois que nous fûmes tous les trois seuls, je m’empressai de prendre la parole, afin de ne pas laisser le temps à Kernau d’embrouiller mon explication, et je racontai de point en point à M. Montalant ce qui venait de se passer. Mon hôte écouta mon récit avec la plus grande attention.
— Mon cher Louis, me dit-il dès que je cessai de parler, les faits que vous venez de me rapporter présentent, je l’avoue, une grande gravité ; peut-être, et je l’espère, ne sont-ils que le produit d’un quiproquo ; n’importe, il faut que nous remontions à la source de ce complot et que nous l’éclaircissions à tout prix. D’abord commençons par faire comparaître devant nous mon nègre Scipion… Je dois avant tout vous déclarer que ce nègre est le meilleur et le plus intelligent domestique que je possède ; celui sur la fidélité duquel je crois avoir le plus de raison de compter. Après tout, il est malheureusement incontestable que le nègre le plus fidèle n’est qu’un traître, et le plus probe qu’un voleur. Voyons Scipion.
Cinq minutes plus tard, Scipion faisait son entrée dans la chambre.
— Est-ce bien là le même homme dont vous parlez ? demanda M. Montalant en s’adressant à Kernau. Le reconnaissez-vous ?
— Si je le reconnais ! je le crois bien ! s’écria le Breton. Il est assez laid pour que l’on puisse s’en souvenir avantageusement !
— Très bien. Voyons, Scipion, continua M. Montalant, parle nous franchement… N’aie pas peur. Si tu m’avoues quelque chose en ta défaveur, je te jure que je ne te punirai point… Tu sais que je ne manque jamais à ma parole… Si au contraire tu essaies de me tromper, que tu mentes, je te promets qu’à présent que je suis averti, je te ferai fouetter jusqu’à ce que mort s’ensuive.
— Oh ! moussé, moi pas voulé être fouetté… moi parler vrai !
— Quel est cet Anglais avec lequel tu t’es entretenu devant le champ de cannes à sucre ?
— Li, pas Anglais, moussé… li, Français…
— Tu ne mens pas ? prends garde !
— Oh ! moussé, pourquoi Scipion li mentir : li rien gagnié à ca…
— Que te disait cet homme ?
— Li été dire moi li avé un beau pantalon blanc à vendre à moussé l’Hermite, si li voulé acheté li vingt gourdes…
— Que me chantes-tu là ?
— Moi pas chanter, moussé… moi dire vérité… cet homme li tailleur…
— Quoi ! cet homme avec lequel tu causais est, dis-tu, un tailleur ?
— Oui, moussé… li tailleur… Li dire si moi pouvai faire li acheté un pantalon vingt gourdes… parce que moussé l’Hermite été perdi tous son zabits, et en manqué… Li tailleur voulé donnerai moi in gourde…
— Et toi, que lui as-tu répondu ?
— Moi, moussé, été dire li : Moussé l’Hermite malade, li pas sorti d’ici de longtemps… toi gagné les vingt gourdes…
— Et puis ensuite, qu’est-il arrivé ?
— Ensuite moussé, li moussé, et, en parlant ainsi, Scipion désigna Kernau, ensuite, moussé, li moussé été caché dans cannes avec mulâtresse Eloa, li sorti furié et voulé batte moi… et moi été sauvé… et li tailleur été sauvé aussi… Et puis c’est tout, moussé !
— Est-ce que la mulâtresse Eloa n’est pas ta bonne amie, Scipion ?
— Oui, moussé, aussi à moi…
L’air de vérité, profonde et l’assurance dénuée de toute hésitation avec lesquels Scipion avait répondu à cet interrogatoire dissipèrent, je dois l’avouer, complètement mes soupçons. M. Montalant paraissait, également tout à fait rassuré,
C’est bien, Scipion, dit-il enfin au nègre après avoir réfléchi pendant quelques secondes, tu peux t’en aller. Toutefois, si ce tailleur revient tu me l’amèneras… Crois-tu qu’il revienne ?
— Oui, moussé, li veni encore avec le pantalon pour vende à moussé l’Hermite… Li voulé vingt gourdes et li certain vini encore, ça sir…
— Eh bien ! messieurs, nous demanda notre hôte après le départ du nègre, que pensez-vous de mon esclave ? Quant à moi, je vous déclare que je ne vois rien dans sa conduite qui soit de nature à éveiller nos soupçons… Il n’y a eu dans tout cela, comme je l’espérais, qu’un malentendu, qu’un quiproquo !
— Nom de noms, ce moricaud m’a l’air, au contraire, malin comme tout, à moi ! s’écria Kernau. Que diable, j’ai des oreilles ! Et puis en supposant que je me sois trompé à son baragouin, j’ai encore des yeux ! Or donc, pourquoi qu’ils se sont sauvés à mon approche, ces gueux-là ? Pourquoi qu’il a tiré un pistolet de dessous sa veste, l’English ? Tonnerre, tout ça, c’est pas clair du tout ! Non, c’est pas clair du tout…
— Dame, il n’y a rien d’étonnant, mon ami, que Scipion et le tailleur, en vous voyant apparaître d’une façon si inattendue et si menaçante, aient été effrayés, répondit M. Montalant.
— Bah ! si ça avait été des honnêtes gens, ils auraient commencé par se cogner avec moi, et nous nous serions expliqués proprement ensuite, c’est-à-dire non, ils se seraient d’abord expliqués, peu importe. Je suis pas éduqué, moi, ajouta Kernau en me lançant un regard plein de repoche sur ce que je ne le soutenais pas, n’importe, j’ai un peu roulé ma bosse et je me connais en malice ; on ne me fiche pas dedans avec des blagues… Dieu veuille qu’il n’arrive pas un malheur !
— Je vois, mon ami, que votre rivalité amoureuse avec Scipion vous conduit trop loin dans votre supposition, dit en souriant M. Montalant.
— Ah ! vous croyez à des bêtises comme ça, vous ! s’écria Kernau en rougissant ; eh bien, vous vous fichez encore pas mal dedans ! Est-ce que vous vous figurez bonnement qu’un frère la Côte comme moi n’est pas habitué aux frivolités des mulâtresses et qu’il y fait attention ? Merci, je m’en moque pas mal, des mulâtresses, moi, en fait de vrai sentiment ! Enfin, puisque c’est votre idée, n’en parlons plus… Je me lave les mains de l’avenir… Bonsoir la compagnie.
Mon matelot, après avoir prononcé ces paroles avec une colère concentrée, se dirigeait vers la porte, lorsque M. Montalant l’arrêtant :
— Est-ce que vous nous abandonnerez ainsi, lui dit-il avec bonté, parce que nous ne nous trouvons pas être du même avis ? Restez avec votre matelot tant que vous voudrez à mon habitation : vous devez avoir bien des choses à vous raconter. Quant à moi, plus vous demeurerez sous mon toit et plus j’en serai content.
— Au fait, c’est vrai, pourquoi que, je ne resterais pas ? s’écria Kernau. Oui, positivement, il vaut bien mieux que je ne m’éloigne pas ! Pourquoi ? dame, ça ne regarde personne… j’ai mon idée… seulement, comme je ne tiens pas à ce que l’on me gouaille encore… je la garde pour moi… Merci, monsieur, de votre permission, je l’accepte et ne m’en vais plus !
Le lendemain de ce jour je dînai avec l’Hermite. C’était lui qui m’avait fait inviter par M. Montalant. La conversation tomba naturellement sur notre dernier combat et sur la mort de l’infortuné Graffin ; à ce souvenir je vis une expression de tristesse profonde se peindre sur le visage de l’Hermite, qui, à partir de ce moment, garda un sombre silence.
L’on venait de servir le dessert et les liqueurs, lorsque l’Hermite, qui ne s’était plus mêlé aux propos des invités que par quelques rares monosyllabes, pâlit tout à coup et fut obligé de se cramponner à la table pour ne pas tomber.…
— Qu’avez-vous donc, capitaine, s’écria M. Montalant avec effroi, vous sentiriez-vous indisposé ?
— Oui, mon cher hôte, très indisposé, répond l’Hermite avec effort ; mais ne vous dérangez pas pour moi… Ce n’est rien… Un peu d’air dissipera sans doute ce malaise.
L’Hermite voulut alors se lever, mais sa faiblesse trahit son courage : il chancela sur ses jambes et retomba lourdement dans son fauteuil. Une pâleur cadavérique couvrait son visage. Tous les convives s’empressèrent autour de lui.
Bientôt une crise nerveuse s’empara de lui et le secoua avec une telle violence, que ses dents claquèrent à faire croire qu’elles allaient se briser. M. Montalant, effrayé, s’était empressé d’envoyer chercher le médecin d’une habitation voisine.
Un quart d’heure, qui nous parut long comme une journée, tant l’état de l’Hermite empirait de seconde en seconde, s’écoula au milieu d’un silence général que troublaient seuls ses cris étouffés.
Enfin, le docteur arriva ; il était temps : l’infortuné capitaine, tordu par une souffrance qui devait être atroce, se roulait par terre, en proie à d’affreuses convulsions.
Le docteur s’avança vers lui, lui prit le pouls, considéra attentivement les traits de son visage ; puis tirant une fiole d’une petite valise portative passée à son bras, il en fit respirer quelques gouttes au pauvre malade, qui reprit presque aussitôt connaissance.
— A quelle cause attribuez-vous cette subite indisposition, capitaine ? lui demanda-t-il.
— Je ne sais, docteur, répondit l’Hermite, mais on dirait que je suis empoisonné…
— Et si cela était, en auriez-vous le moral affecté, capitaine ? demanda le docteur.
— Vous savez bien que non, monsieur, répondit l’Hermite avec effort, je vous prierais seulement de me dire franchement le temps qu’il me resterait à vivre, afin que je puisse prendre mes dispositions dernières.
— Eh bien, capitaine, oui, vous avez été empoisonné ! s’écria le docteur avec véhémence, oui, l’on a voulu vous assassiner ! Mais, ne craignez rien… je crois pouvoir répondre de vous… il ne me semble pas que tout soit désespéré.
— Faites, monsieur, répondit tranquillement l’Hermite, cela ne me regarde pas !
A ce mot d’empoisonnement, un cri spontané de surprise et de désespoir avait été poussé par tous les convives.
— Ce qui m’afllige, docteur, dit l’Hermite, c’est qu’il y ait un homme au monde qui ait pu m’en vouloir à ce point… J’espérais n’avoir pas d’ennemis.
— Ce n’est pas un homme, mon capitaine, c’est un singe malfaisant…
— C’est ça ! s’écria en ce moment, à la porte du salon, une voix rude et émue.
Tous les regards se tournèrent vers l’interrupteur, et je vis Kernau, dont l’énorme poing droit s’abaissait en ce moment sur la tête d’un grand nègre, qu’il tenait de sa main gauche à moitié terrassé. L’esclave poussa une espèce de mugissement étouffé et tomba lourdement à terre. Je reconnus Scipion.
On transporta l’Hermite dans sa chambre. Nous étions tous plongés dans la consternation. Quant à Scipion, que l’homérique coup de poing de mon matelot avait privé de connaissance, on lui lia étroitement les membres et on le jeta dans la geôle de l’habitation. Un serviteur blanc fut mis de garde à la porte de sa prison.
Dès que je me trouvai seul avec Kernau je m’empressai, comme on le pense, de lui demander de quelle façon il était parvenu à découvrir le coupable de l’abominable empoisonnement de l’Hermite.
— Nom de noms ! fallait pas être bien malin pour ça, me répondit-il d’un air modeste. Depuis ma rencontre avec le moricaud dans le champ de cannes à sucre, je ne l’ai pas perdu de vue un instant… Or donc, lorsque tantôt notre brave capitaine est tombé de table, j’ai vu la peau d’ébène, que je guettais du coin de l’œil, se frotter d’abord joyeusement les mains, puis se diriger ensuite tout doucement vers la porte de sortie. Bon, que je me suis dit, t’es trop pressé et t’as l’air trop content de toi, pour que tu ne sois pas au moins un peu coupable… Attends un peu… Et sans perdre de temps j’empoigne alors mon drôle par la gorge et le serrant avec délicatesse : C’est toi qui as empoisonné l’Hermite, que je lui crie à l’oreille, je vais t’assommer ! Là-dessus, voilà le Scipion qui se trouble et finit finalement par me proposer dix piastres, si je consens à garder le silence… Ah ! satané gredin, que je pense, cette dernière canaillerie-là va te valoir un fameux atout ! Attends un peu ! Sur ce je le traîne à la porte du salon, et je le cogne… comme t’as vu… Seulement, j’étais tellement vexé, que j’ai pas mis toute l’attention possible pour lui allonger ce coup de poing… Je rageais trop… Et voilà comment ce double gueux vit encore ! Mais assez causé pour le moment… Au revoir, matelot.
— Où vas-tu donc ainsi ? demandai-je à Kernau en le voyant se disposer à sortir.
— Ah ! quant à ça, ça ne te regarde pas… T’es éduqué pus que moi, mais je suis plus malin que toi… Laisse-moi terminer, sans t’en mêler, mes affaires.
Kernau, après cette réponse, sortit tout en sifflant un petit air de fandango ; une réminiscence, sans doute, de son séjour à Cavit.
Je passai, ainsi que tout le monde de l’habitation, le reste de la nuit sur pied. L’état du capitaine empirait d’heure en heure, cependant, le médecin, qui ne le quittait pas, prétendait qu’il répondait de lui : en effet, lorsque le soleil se leva, l’épouvantable crise que, depuis près de dix heures, l’Hermite subissait avec une résignation de martyr, se calma peu à peu, et il finit par s’endormir d’un sommeil léthargique.
J’allais me jeter sur mon lit pour prendre un moment de repos, lorsque, je me rappelle encore cet événement comme s’il ne datait que d’hier, je vis Kernau pâle, défait, se soutenant à peine, qui se dirigeait vers la porte de l’habitation. Il s’appuyait sur un bâton noueux retenu à son poignet par une attache de cuir ; je me précipitai vers lui :
— Qu’as-tu donc, matelot ? lui demandai-je en le saisissant dans mes bras pour l’empêcher de tomber.
— Ce que j’ai, vieux, me répondit-il en essayant de sourire… mais pas grand chose… une prune anglaise, que je ne puis pas digérer, dans le corps… Ah ! ne me serre pas si fort, vieux, tu me fais mal… je me sens ce matin douillet comme tout…
Mon pauvre matelot, en parlant ainsi, retira sa main gauche, qu’il appuyait sur sa poitrine, et me montra une affreuse blessure.
— C’est l’English qui m’a pistoletté, le chenapan ! continua-t-il en me faisant signe de ne pas l’interrompre. C’est mesquin, je le sais… que veux-tu ! on ne peut pas attendre de la politesse d’un espion… Après tout, faut avouer que je lui ai fendu un peu le crâne… Cré nom, je me sens faignant… assois-moi par terre…
— Attends-moi, matelot, lui dis-je avec émotion après avoir obéi à son ordre, je m’en vais chercher des secours.
— Pas la peine, vieux, je suis cuit… n, i, ni, c’est fini ! Ah ! nom de noms… tout de même je boirais bien quelque chose… Ah ! pardieu… on dirait… on dirait… que je vas tourner l’œil… Je ne vois plus clair… C’est y bête… Je suis donc une poule ! Dis donc, Louis… Ho… holà… moi qu’avais tant de choses… de blagues… à te raconter… Ca tombe mal…
Mon pauvre matelot prononça encore quelques paroles inintelligibles ; puis bientôt ses membres se roidirent dans une convulsion suprême. Je me penchai sur lui et je saisis sa main dans la mienne ; elle était froide : Kernau venait de rendre le dernier soupir !
Je ferai grâce au lecteur de l’émotion que me causa cette mort. Je dois dire toutefois que le lendemain, dans la journée, l’on retrouva à cinq cents pas au plus de l’habitation de M. Montalant, le cadavre de l’espion ou du matelot anglais, enfin de l’homme à la jaquette blanche, car ce mystère ne fut jamais expliqué, étendu dans un champ de cannes à sucre ; l’inconnu avait eu le crâne défoncé d’un coup de bâton.
Quant au nègre Scipion, quoiqu’il eût été solidement garrotté et qu’un serviteur fût resté toute la nuit de garde à la porte de sa prison, on s’aperçut avec étonnement, le lendemain matin, en entrant dans sa geôle, qu’il s’était débarrassé de ses liens. Il était couché tout de son long par terre et semblait dormir. Une bouteille d’arack, à moitié vide, reposait près de lui.
Lorsqu’on voulut le faire lever, on le trouva mort. Le reste de l’arack contenu dans la bouteille fut porté au médecin, qui déclara que cette liqueur était empoisonnée. Comment cela avait-il eu lieu ? on ne l’a jamais su, et comme je ne fais pas un roman ici, et que je me contente de retracer les faits dont j’ai été le témoin, dans toute leur véracité, je me vois forcé, quitte à déplaire au lecteur, de laisser ces événements sans explication aucune.
Pendant quinze jours on craignit même pour la vie de l’Hermite. Cependant, soit que le poison eût été attaqué à temps, soit que la constitution du rude et vaillant capitaine eût pris le dessus, toujours est-il qu’après un traitement bien suivi de deux semaines il entra en pleine convalescence.
Quant à moi, je crois inutile de mentionner que pendant tout le temps de sa maladie je le veillai constamment et ne le quittai pas d’une minute. L’Hermite, quelque naturelle qu’ait été ma conduite en cette circonstance, m’en garda toujours une vive reconnaissance. Au reste, quoique notre brave capitaine fût sorti victorieux de cette épouvantable lutte avec le poison, la victoire ne fut pas pour lui sans désastres. Vingt ans plus tard, lorsque je le retrouvai préfet maritime à Toulon, il se ressentait encore profondément de cette affreuse secousse : ses mains crispées et ses jambes tremblantes, dont il pouvait à peine se servir, témoignaient, hélas ! d’une façon irrécusable de la terrible puissance du poison que composent les noirs.
Le capitaine l’Hermite, une fois rétabli, retourna à la ville, où son entrée fut presque un triomphe. Reconnaissant, je l’ai déjà dit, outre mesure, des soins que j’avais été assez heureux pour pouvoir lui prodiguer, il ne se passait guère une journée sans qu’il me fit venir. Il s’intéressait à mes progrès dans le dessin avec une sollicitude toute paternelle qui stimulait mon ardeur et me faisait redoubler d’efforts. Au reste, ce fut seulement dans cette espèce de demi-intimité, relativement à nos âges et à nos grades, que je pus apprécier tout ce qu’il y avait en lui de grandeur d’âme et de sublime simplicité. Je me rappelle encore une conversation que nous eûmes un jour.
Il s’agissait de l’état de sa santé si sensiblement altérée par le sinistre événement dont il avait manqué d’être la victime.
— Combien l’homme est insensé dans son orgueil ! dit-il. Lorsque son sang circule librement dans ses veines, qu’il sent de la vigueur dans sa poitrine, de l’élasticité dans ses nerfs, il se vante, il défie le hasard, le monde entier lui appartient ; il se croit invincible ; mais qu’un esclave idiot verse quelques gouttes du suc d’une plante nuisisible dans la coupe de cet homme, que la maladie le touche du bout de son aile, qu’une fièvre, même ordinaire, s’asseye à son chevet, et le voilà qui tremble et qui divague ; l’action la plus simple à accomplir devient pour lui un obstacle qu’il n’ose essayer de franchir ; il ne croit plus à rien : il a peur de tout. Moi qui vous parle, n’ai-je pas un instant, à bord de la Preneuse, lorsque la fièvre me minait, jeté la raillerie sur mon chef, sur l’amiral Sercey ! Et pourtant ce marin compte de beaux combats ! Ah ! quelle triste chose que l’homme ! En quelle pitié la foule prendrait souvent tous ces héros qui lui imposent et qu’elle admire, si elle pouvait descendre au fond de leur cœur !
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Le capitaine l’Hermite, poussant pour moi la bonté jusqu’à ses dernières limites, presque jusqu’à la paternité, m’avait présenté en qualité de peintre, ce qui faisait oublier ma position de simple matelot, au gouverneur de la colonie, le général Malartic. J’étais toujours invité aux fêtes qui se donnaient au gouvernement, comme on disait dans la colonie.
Ce fut à l’une de ces fêtes que le général Malartic m’aborda d’un air affable et me dit :
— Monsieur Garneray, sachant tout l’intérêt que vous porte le capitaine l’Hermite, je me suis occupé de vous, et je crois pouvoir vous assurer que, d’ici à fort peu de temps, vous sortirez de votre inaction actuelle, qui non seulement doit vous peser, mais nuit aussi à votre éducation maritime.
En effet, le lendemain, le capitaine me fit appeler de bonne heure chez lui :
— Garneray, me dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, vous allez sous peu de jours reprendre la mer.
— Oh ! merci, capitaine ! m’écriai-je.
— Attendez, pour me remercier, que j’aie fini. Vous allez, dis-je, reprendre la mer en qualité de lieutenant.
— De lieutenant, capitaine ! répétai-je avec stupéfaction et me croyant presque le jouet d’une mystification.
— Oui, de lieutenant, reprit l’Hermite en souriant, mais entendons-nous bien, de lieutenant d’un navire de commerce ; c’est-à-dire que vous serez le dernier officier du bord ; n’importe, à votre âge, il vous serait difficile de prétendre à mieux. Voici le fait ; mais, auparavant, avez-vous jamais entendu parler de la reine de Bombetoc ? cela m’éviterait d’entrer dans de longues explications.
— Oh ! oui, capitaine, bien souvent. Tout le monde sait, à l’île de France, que les Etats de cette souveraine occupent la plus grande portion de la partie ouest de Madagascar ; seulement, personne ne peut rien dire de positif sur son compte. On raconte d’elle des choses incroyables.
— Eh bien, il est probable que sous peu vous saurez à quoi vous en tenir sur toutes ces choses. Ecoutez-moi bien : Les négociants de l’île de France se sont cotisés entre eux pour fréter et envoyer un navire dans ces parages peu connus. Le but de cetle expédition est de conclure, si moyen il y a, un traité de commerce avec cette reine. Le général Malartic, reconnaissant tout l’avantage qu’il peut y avoir pour la colonie dans une semblable tentative, a bien voulu associer le gouvernement pour une assez forte part dans l’armement de ce navire, se réservant toutefois de choisir lui-même le capitaine et les officiers qui feront partie de cette expédition. C’est ce qui fait que je puis disposer d’une place de lieutenant pour vous. Rendez-vous donc immédiatement chez M. Cousinerie, votre capitaine, à qui je vous ai déjà recommandé.
Je remerciai de tout mon cœur l’excellent l’Hermite, et je me hâtai de courir à la demeure de mon nouveau chef.
Il me serait difficile d’exprimer la joie que je ressentais en songeant que non seulement j’allais bientôt me retrouver sur un pont de navire, mais que ce navire était destiné à une entreprise hardie, probablement féconde en aventures et en mystères.
Le capitaine Cousinerie, que je trouvai à table en train de déjeuner et qui me força de prendre place à ses côtés, était un excellent garçon, rond de manières et de langage.
— Mon ami, me dit-il en voyant ma joie, il ne faut pas vous réjouir ainsi d’avance. La traversée que nous allons entreprendre n’est pas longue, c’est vrai, mais elle est assez dangereuse, puisqu’il s’agit pour nous d’entrer dans le canal de Mozambique. Après tout, cela doit vous être égal… et à moi aussi ça m’est égal ! la question n’est pas là. Le terrible de la chose, c’est que le climat de Bombetoc vous trousse proprement un vigoureux marin en deux heures de temps ! Là-bas, à ce que l’on prétend, un coup de soleil est plus dangereux encore pour un Européen qu’un coup de fusil… Car on revient quelquefois, souvent même, d’une balle, et jamais d’un coup de soleil ! Autre agrément : ceux qui résistent à la fièvre et à la chaleur ne peuvent pas toujours supporter la rosée malsaine de la nuit, et il y a dix à parier contre un qu’en revenant à l’île de France nous ramènerons avec nous la moitié de notre équipage aveugle… Ah, mon Dieu, c’est tout comme j’ai l’honneur de vous le dire… On ferme l’œil le soir, histoire de se reposer… et on ne peut plus l’ouvrir le lendemain ! C’est pas long, comme vous le voyez ! Après tout, si je vous préviens des petits inconvénients de notre voyage, ne croyez pas que ce soit pour vous détourner de partir… nullement. Vous me plaisez assez, et j’aime autant vous avoir qu’un autre pour lieutenant… je l’aime mieux même, car le capitaine l’Hermite vous estime… et pour être bien dans les papiers du capitaine, il faut le mériter… Et puis vous vous êtes déjà fiché de bonnes peignées avec les Anglais, or il peut se faire, il est même certain que nous serons un peu contrariés par les naturels, et je préfère des gaillards accoutumés aux dangers à des fainéants propres seulement à la manœuvre.
— Merci, capitaine, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi, je ferai de mon mieux pour la justifier.
— Et l’occasion ne vous manquera pas… car j’oubliais de vous avertir de ceci : c’est que je compte justement vous envoyer en ambassade auprès de cette mystérieuse reine.
— Je vous suis on ne peut plus reconnaissant, capitaine, de cet honneur !
— Vous avez tort, mon garçon, c’est pas pour vous avantager que je vous charge de cette mission. Ah ! mon Dieu, non. Voici pourquoi : c’est que, comme nous ne sommes que trois officiers à bord, moi, mon second et vous, et que de nous trois vous êtes probablement celui qui vous connaissez le moins à la manœuvre, je préfère, si mon ambassadeur doit succomber dans sa mission, que ce soit vous, le moins utile au Mathurin… c’est le nom du navire… Comprenez-vous ?
— Parfaitement, capitaine ; seulement vous me permettrez de faire de mon mieux pour que, malgré mon inutilité relative, je puisse rendre encore à mon retour quelques services à bord…
— Oh ! quant à cela, je ne demande pas mieux, parbleu !
Huit jours après cette conversation je prenais congé de mon excellent ami M. Montalant et du capitaine l’Hermite.
Ce dernier voulut bien me donner quelques bons conseils que j’écoutai avec reconnaissance, puis avant de me quitter il me serra la main :
— A bientôt, je l’espère, mon ami, me dit-il. Mais il était dans ma destinée vagabonde de ne jamais pouvoir réaliser les au revoir que l’on m’adressait. Je ne me retrouvai avec mon brave et excellent capitaine que près de vingt ans après ! Douze années de voyages et huit de prison sur les pontons anglais !
Enfin le moment de l’embarquement arriva : notre départ fut presque un événement, car tous les habitants de l’île de France, intrigués par les récits extraordinaires qui se colportaient sur le compte de la reine de Bombetoc, désiraient vivement connaître le fin mot de l’énigme. Qui sait si dans cette mission, dont le commerce et le gouvernement faisaient à demi les frais, la curiosité n’entrait pas pour la plus grosse part ?
La goélette le Mathurin, fin voilier et solide navire, se conduisit, favorisée au reste par les vents, fort bien envers nous. Après une assez courte et rapide traversée, nous entrâmes à toutes voiles dans la vaste baie de Bombetoc, et nous fûmes jeter l’ancre au fond d’une petite anse à pointes basses qui se déployait devant le petit village de Mazangaïe. Il était alors environ cinq heures du soir.
Le village de Mazangaïe, situé au nord d’une rade immense, est habité par des Arabes, ainsi que l’annonce l’architecture basse et massive de ses maisons, dont la blancheur éclatante, encadrée par une végétation riche et puissante, attire de loin le regard. Ce village, avantage sérieux pour nous, bordait une rive à l’abri de la violence des tempêtes, si communes dans ces parages.
Nous étions tous appuyés sur les bastingages, occupés à regarder ce joli panorama, lorsque nous vîmes une grande pirogue se diriger vers nous.
— Ah ! voici un des gros bonnets de la localité qui vient probablement nous rendre visite, nous dit le capitaine Cousinerie ; il faut le recevoir avec tout notre savoir-vivre et capter son amitié par notre exquise politesse. Mousse, va-t’en chercher une bouteille d’arack.
Le capitaine achevait à peine de prononcer ces paroles lorsque la pirogue accosta le Mathurin ; cette pirogue, montée par une quinzaine de rameurs, nous parut sculptée avec beaucoup d’art.
Deux hommes, qui méritent certes chacun à part une courte description, en sortirent aussitôt et montèrent sur le pont de notre navire.
Le premier, et le moins remarquable des deux, avait de trente-cinq à quarante ans. Cheveux crépus, visage cuivré, taille bien prise et moyenne. Il portait pour tout costume deux pagnes : l’une enveloppait ses reins de plusieurs plis, l’autre se drapait artistement autour de sa tête.
Le reste de son corps présentait une nudité complète, moins toutefois son genou droit, auquel était attaché une espèce de torsade de rideau dont les extrémités soutenant deux espèces de glands en laine retombaient contre les mollets.
Le second personnage était certes la chose la plus curieuse du monde qu’il fût possible d’imaginer ; il représentait le grotesque absolu atteignant jusqu’au sublime. D’une stature démesurément haute, on eût pu se servir de son corps, tant sa maigreur était complète, pour un cours d’anatomie. Au haut de ce corps, qui ne finissait plus, était juché une petite tête, presque chauve, assez semblable à celle d’un coq.
Quant au costume de ce ridicule personnage, il dépassait les bornes du possible. Par-dessus la première pagne qui lui servait de jupon, et par-dessous la seconde, qu’il drapait en guise de manteau, se voyait un vieil habit de soie rayée noir et lilas, bordé d’effilés, taillé à la Louis XV et constellé de larges boutons à médaillons ; cet habit, qui devait être toute une histoire, me parut un poème ! Sur la tête du géant se pavanait un tricorne déformé, il est vrai, mais surmonté, en compensation, d’un plumet haut de trois pieds ! Quant à ses jambes, complètement nues, elles étaient battues par un fourreau renfermant une vieille épée ridicule, défroque probable de quelque acteur de province, qui soulevait sans cesse les basques de son habit de la façon la plus drolatique que l’on puisse imaginer.
Enfin, suprême raffinement de luxe, des éperons énormes en cuivre, qui dataient au moins du temps de Ferdinand et d’Isabelle, étaient attachés comme des ergots à ses pieds nus. C’était à ne pouvoir le regarder en face sans éclater de rire.
Il s’approcha du capitaine Cousinerie en faisant résonner ses éperons, puis pliant jusqu’à deux pieds du pont son épine dorsale :
— Capitaine, lui dit-il en assez mauvais français, que je demanderai au lecteur la permission de ne pas transcrire ici textuellement, vous voyez en moi un noble portugais. Je me nomme Carvalho.
Quelque peu intelligible que fût le français du noble portugais, nous n’en fûmes pas moins ravis de l’entendre ; car il suffisait, et au delà, pour nous servir à communiquer avec les Malgaches ou habitants de Madagascar.
Sa seigneurie Carvalho, désignant alors par un geste respectueux l’homme qui l’accompagnait, s’inclina de nouveau plus profondément encore que la première fois, et reprit :
— Je vous présente un des grands dignitaires de la gracieuse reine de Bombetoc ! Cet homme est le sous-roi de Mazangaïe !
— Ah ! cet homme est un grand dignitaire de la couronne, et de plus un sous-roi, répondit le capitaine, alors je m’en vais lui présenter mes respects.
M. Cousinerie, après avoir prononcé ces paroles, s’avança vers l’illustre personnage, et lui offrant un verre d’arack apporté par le mousse :
— Ça vous va-t-il, Majesté ? lui dit-il.
A l’empressement avec lequel le vice-roi se saisit du verre, on eût pu croire qu’il comprenait parfaitement le français.
— Ah çà ! reprit le capitaine en voyant le vice-roi boire avec avidité, est-ce que Sa Majesté ne craint pas de se mettre dans un état inconvenant ?
— J’ai bien soif, capitaine ! s’écria en ce moment d’un ton mélancolique et suppliant le noble portugais.
— C’est juste, il en reste encore. Prenez !
Le seigneur Carvalho ne se fit pas prier pour accepter cette invitation : il se précipita sur l’arack avec l’avidité d’un tigre qui s’élance sur sa proie.
— Jusqu’à présent, nous dit le capitaine, ces gens boivent plus qu’ils ne parlent. Il faudra cependant bien que ce faux Portugais nous donne des renseignements.
Une fois que le vice-roi et l’interprète eurent vidé le contenu de leur verre, ils nous accompagnèrent dans la cabine.
— C’est extraordinaire, capitaine, dit ce dernier, combien votre arack m’a altéré… J’en voudrais bien encore un peu !
— Possible, mon cher monsieur Carvalho ; mais moi je ne puis y consentir. Faisons un marché. Vous allez d’abord répondre avec sincérité et clarté aux questions que je vais vous adresser ; puis une fois que je n’aurai plus de renseignements à vous demander, je vous laisserai vous griser tout à votre aise. Cela vous convient-il ?
— J’aimerais mieux commencer par me griser d’abord, capitaine…
— Non, après les explications, ou pas du tout !
— Alors, interrogez-moi vite… Mais, pardon, avant que nous commencions cette conversation faites servir une nouvelle bouteille à Sa Hautesse le sous-roi… Quand il ne boit pas, il est en colère ; et quand il est en colère, on ne peut plus venir à bout de lui.
— A présent, monsieur Carvalho, reprit Cousinerie après que le mousse, sur un signe de lui, eut placé un cruchon plein de liqueur devant le sous-roi, causons un peu, si vous voulez, mais causons bien. A quelle distance du village de Mazangaïe est située la ville de Bombetoc ?
— A environ vingt-quatre milles anglais, capitaine…
— Quelle espèce de femme est madame de Bombetoc !
— Oh ! capitaine ! un astre, un soleil…
— Et les habitants de cette capitale ?
— Les gens les plus vertueux du monde.
— Ainsi il ne se commet jamais de crimes à Bombetoc ?
— Oh ! au contraire : l’empoisonnement y est très-fréquent, et les meurtres journaliers.
— Croyez-vous que si j’envoyais en députation à la reine quelques-uns de mes gens, ils courraient des dangers ?
— En allant, non, capitaine ; en revenant, c’est possible.
— Et pourquoi leur retour présenterait-il plus de difficulté que leur aller ?
— Parce que, capitaine, s’ils reviennent à bord sans s’être entendus avec la reine, les indigènes songeront peut-être à se fâcher de ce que des étrangers aient résisté aux prétentions de leur belle souveraine ; mais, ajouta le Portugais après une légère pause, voulez-vous me promettre, capitaine, que vous allez me laisser me griser tout à mon aise, et je vous donne un bon conseil ?
— Parle, j’y consens.
— Eh bien ! capitaine, attendez que le sous-roi soit revenu à la raison ; car je vois à ses gestes embarrassés et à ses yeux brillants qu’il commence à être heureux, et demandez-lui alors qu’il vous donne une escorte d’honneur, dont je ferai partie, pour vous accompagner auprès de notre souveraine. De cette façon, vous êtes assuré d’une réception digne de vous ! Puis-je boire, à présent ?
— Oh ! tant que vous voudrez, seigneur Carvalho.
Une demi-heure après cette conversation le vice-roi et l’interprète étaient ivres morts sous la table.
Le lendemain matin, nous avions toutes les peines du monde à les réveiller l’un et l’autre ; cependant, grâce à quelques vigoureux coups de pied, nous en vînmes à bout.
Le vice-roi nous répéta le conseil que nous avait déjà donné le Portugais, d’aller trouver la reine ; seulement il se servit à ce sujet d’une expression qui nous surprit tous extrêmement et dont nous ne pûmes jamais avoir l’explication : il nous dit, en prononçant ces mots avec un véritable accent parisien, que la reine serait heureuse de nous recevoir dans son Louvre. Cela nous donna à penser que quelque Français avait déjà dû pénétrer dans le royaume de Bombetoc avant nous ! Le vice-roi nous recommanda ensuite de ne pas oublier de nous munir d’un riche présent pour sa souveraine : que quant à lui il se contenterait d’un fusil et d’un petit tonneau d’arack.
En retour, il nous permit de disposer de sa pirogue et de ses gens. Le marché fut accepté.
— Garneray, me dit alors le capitaine Cousinerie, le moment fatal et glorieux est arrivé pour vous ! Prenez, à votre choix, deux hommes de l’équipage ; armez-vous jusqu’aux dents, et que Dieu vous protège ! Si l’on vous attaque, tapez dur. Quant à la conduite que vous aurez à tenir auprès de la reine, je vous laisse carte blanche. S’il faut absolument, pour les intérêts de la France, que vous soyez galant, je vous autorise à manquer à cette dame tant soit peu de respect. Enfin, agissez selon les circonstances.
Une heure après avoir reçu ces instructions, je partais avec deux matelots : l’un nommé François Poiré, et l’autre Bernard, pour ma glorieuse ambassade. Inutile d’ajouter que le capitaine m’avait chargé de quelques étoffes de soie, de menus articles de bimbeloterie et de quelques bouteilles de liqueur pour les offrir à la reine.
L’on venait de sonner midi et le vent soufflait favorable, lorsque je descendis dans la pirogue du vice-roi. Je dois ajouter que ce haut dignitaire avait stipulé, outre ses autres conditions, qu’il resterait à bord jusqu’à notre retour, et que pendant toute la durée de ce temps on lui servirait de l’arack à discrétion.
Cette demande me fut agréable, car je pensai que s’il eût craint pour notre sûreté, il n’eût point joué ainsi le rôle d’otage.
Après avoir traversé la baie, nous débarquâmes dans un petit village appelé aussi Bombeloc. Là, comme dans tous les pays habités par les noirs, les enfants jetèrent des cris si aigus en nous apercevant, que les femmes s’enfuirent avec épouvante. Cette panique dura autant que notre passage ; car à peine fûmes-nous éloignés de quelques centaines de pas, que l’essaim féminin se mit pour ainsi dire à notre poursuite et nous accompagna assez longtemps, à respectueuse distance, afin de satisfaire sa curiosité.
Une fois hors du village, nous entrâmes dans une plaine de sable à peu près mouvant, longue d’environ une lieue, et dont le parcours nous fut extrêmement pénible ; par moments nous nous enfoncions jusqu’aux genoux.
Cetle plaine nous conduisit jusqu’à une espèce de village.
L’interprète Carvalho nous apprit que ce que nous prenions pour un village était justement la capitale d’un sous-royaume. En effet, le puissant monarque de cette magnifique sous-souveraineté s’avança bientôt à notre rencontre.
Me reconnaissant dès le premier coup d’œil pour le chef de l’escorte qui marchait derrière moi, il me tendit cordialement la main, et d’un air aimable :
— Finar, sacato ; encor cabaa ? me dit-il.
L’interprète se hâta de me traduire ces mots qui signifiaient : « Bonjour, l’ami ; comment vont les procès ? »
— Répondez-lui, Carvalho, que je me porte fort bien, et que je n’ai jamais eu de procès, dis-je à l’interprète.
— Le sous-roi vous félicite de n’avoir jamais eu de procès, me répondit Carvalho, et il désire savoir quelle est votre qualité.
— Parbleu ! je suis ambassadeur de la grande nation française. Bah ! dites-lui, quoique nous soyons en république, que je suis l’envoyé du roi de France… Il comprendra mieux.
Cette réponse me valut de la part du monarque malgache une invitation pressante à venir prendre mon repas dans son palais. J’acceptai avec plaisir.
Le Louvre de mon nouvel ami était une simple cabane, et même une cabane fort délabrée. Quant à son dîner, il se composa d’une espèce de ragoût de poule fort pimenté, et d’une boisson d’une force extrême et d’un goût très désagréable, qui ressemblait un peu à de mauvais hydromel.
Seulement une surprise agréable, à laquelle je ne m’attendais pas, fut l’apparition de la sous-reine, charmante amboulame 1 d’une véritable beauté de traits et dont les grands yeux pleins de flamme et de passion s’harmonisaient fort bien avec sa carnation blanchâtre.
Je dois avouer, espérant que ces lignes ne parviendront jamais à son époux, s’il vit par hasard encore, que la délicieuse amboulame se conduisit avec une légèreté tant soit peu provocatrice à mon égard, me prenant les mains à la dérobée et me prodiguant, sous les yeux de son trop confiant époux, des marques non équivoques de sympathie.
Aussi ne fut-ce pas sans une certaine hésitation et sans un vif dépit que je me vis forcé d’accepter une longue pirogue armée de rameurs vigoureux et chargée de provisions, que m’offrit le généreux vice-roi, pour continuer mon voyage.
Je ne me vantai pas de ce fait auprès du capitaine Cousinerie à mon retour à bord, mais il est certain que je laissai entre les mains de la belle vice-reine une parcelle des présents que je devais offrir à la souveraine dé Bombetoc. Son mari me remercia avec effusion de ma générosité, et me fit promettre de ne pas oublier de venir le voir à mon retour.
En quittant ce village, nous eûmes à traverser dans sa longueur une lagune admirable et dont aucune description ne saurait donner une idée.
Encaissée entre de hautes montagnes, cette nappe d’eau, fort large en certains endroits, était parsemée de petites îles boisées, disposées de la façon la plus pittoresque. On eût dit de loin, grâce aux reflets des rayons du soleil qui allaient se perdre dans ces bouquets de verdure, de colossales émeraudes. Les rives de la lagune étaient garnies d’arbres gigantesques, aux formes bizarres et imprévues ; puis, au milieu des branches touffues de ces géants de la nature végétale, une innombrable quantité de singes de toutes les formes, grandeurs et couleurs, se poursuivaient en jouant avec des élans prodigieux.
— Expliquez-moi donc, seigneur Carvalho, dis-je à mon interprète assis à mes côtés, comment il se fait que le sous-roi que nous venons de quitter m’ait demandé en m’abordant, et avant toute autre chose, où j’en étais de mes procès ?
— Parce que les procès sont pour les Malgaches les plus terribles événements qui puissent leur arriver !
— Ah bah ! est-ce qu’il y aurait dans le royaume de Bombetoc des huissiers voleurs et des avocats bavards comme en France ?
— Je ne connais pas, seigneurie, ce que c’est que des huissiers, mais je puis vous assurer que quelque dangereuse que soit cette chose, elle présente bien moins de périls que la façon dont on juge ici les procès.
— Ah bah ! tiens, mais, au fait, puisque nous n’avons rien de mieux à faire que de causer, mettez-moi donc un peu au courant des mœurs des Malgaches.
— Je ne demande pas mieux, seigneurie : voilà vingt ans que je demeure parmi eux, et personne ne peut les connaître mieux que moi.
— Voyons ! D’abord, puisqu’il en est question, commencez par m’apprendre comment se passent ici les procès.
— C’est bien simple, seigneurie. D’abord les deux parties adverses s’adressent aux vieillards les plus instruits des lois.
— Gratis et sans bourse délier ?
— Cela va sans dire. Alors les vieillards pèsent les raisons qu’on leur donne et prononcent que ne sachant pas au juste lequel des deux adversaires a raison, ils les renvoient l’un et l’autre à l’épreuve du tanguin.
— Qu’est-ce que le tanguin ?
— Le tanguin est un arbre qui produit des pommes extrêmement vénéneuses. Or, une fois la sentence des vieillards rendue, on s’empare des plaideurs et on les attache à un pieu solidement fixé en terre. Alors lempassanguin ou exécuteur prend deux pommes de tanguin, en exprime le jus dans de l’eau, et présente la potion ainsi préparée aux deux plaideurs. Celui qui refuse de le prendre est considéré comme coupable et condamné à mort ; aussi ni l’un ni l’autre n’hésitent jamais à l’avaler. Pendant qu’ils boivent, l’exécuteur invoque les puissances de l’enfer pour qu’elles fassent connaître la vérité.
— Singulière façon de plaider ! Ensuite ?
— Ensuite, seigneurie, comme l’effet de ce poison est aussi prompt que terrible, le coupable meurt bientôt, tandis que celui qui avait raison se contente de vomir.
— Ainsi, c’est seulement celui qui avait tort qui succombe ? Etes-vous bien sûr de cela ?
— Oh ! seigneurie ! pourriez-vous mettre une telle chose en doute ? elle est dans la loi.
— Moi ! j’y crois ! Mais dites-moi, est-ce qu’il n’arrive jamais aux deux plaideurs de mourir ?
— Oh ! cela se voit chaque jour, seigneurie.
— Eh bien ! alors, quel est celui que l’on considère comme coupable ?
Cette question sembla embarrasser assez sérieusement le Portugais Carvalho. Cependant, après un moment de réflexion, il prit bravement son parti et me répondit d’un air plein de conviction : alors, seigneurie, c’est qu’ils avaient tort tous les deux !
J’allais continuer cette conversation qui m’intéressait, lorsque je m’arrêtai court à la vue d’un monstrueux caïman dont la tête sortait à fleur d’eau du milieu de la lagune et sur lequel notre pirogue se dirigeait en plein.
Le requin et le caïman ont toujours eu la propriété de m’inspirer une horreur profonde ; aussi chaque fois que le hasard m’a mis à même de leur faire la guerre, me suis-je toujours empressé de profiter de ces bonnes occasions.
En apercevant le monstre flottant sur la lagune à quelques brasses de notre pirogue, je me hâtai donc de saisir mon fusil et de le mettre en joue. Le matelot Bernard, assis à mes côtés, suivit mon exemple. François Poiré dormait.
Nous levions déjà, Bernard et moi, notre arme, lorsque le Portuguais Carvalho, poussant un cri aigu et plein de terreur, releva vivement les canons de nos fusils.
— Ne tirez pas, seigneuries, s’écria-t-il avec effroi, ne tirez pas, ou je ne réponds plus de vous… Voyez vos rameurs !
Les piroguiers, immobiles sur leurs avirons, nous regardaient, Bernard et moi, avec des yeux où l’étonnement le plus profond s’unissait à la fureur la plus inexplicable.
— Eh bien ! qu’est-ce qu’ils ont donc, ces moricauds, lieutenant ? me dit le matelot Bernard.
— Ils ont, seigneurie, se hâta de répondre le Portugais, ils ont de la religion, et ils ne consentiront jamais à laisser tuer un de leurs dieux !
— Comment cela, un de leurs dieux ! est-ce que les Malgaches adorent les caïmans ? demandai-je.
— Certes, seigneurie ! Est-ce que le caïman n’est pas un animal méchant et dangereux ? oui ; eh bien, alors on l’adore !
— Drôle de conclusion ! Quoi ! des Malgaches adorent ce qui leur est nuisible et dangereux ?
— Et n’ont-ils pas raison, seigneurie ? Chez nous il y a deux dieux : le génie du mal et celui du bien ; le premier se nomme Angatch, le second Zanhar…
— Et les caïmans, vous ne les comptez pas ?
— Les caïmans sont une émanation de Angatch, comme la maladie, les serpents, tout ce qui est nuisible à l’homme, en un mot, et c’est en cette qualité qu’on les respecte…
— Ah ! très bien, je comprends. Ainsi, les Malgaches sont religieux ?
— Extrêmement, seigneurie. Quand un Malgache craint un danger, il adresse des prières à cause de ce danger à Angatch, et lui fait des sacrifices.
— Et le génie du bien, le dieu Zanhar, vous ne m’en parlez pas ?
— Oh ! Zanhar, lui, l’on ne s’occupe que rarement de lui.
— Pourquoi cela ? sa puissance est donc inférieure à celle de Angatch ?
— Non, seigneurie, elle est égale ; mais comme Zanhar est bon et qu’il ne nous fait jamais de mal, il est inutile de se déranger pour lui : toutefois, de temps en temps, on lui adresse par-ci par-là, car il serait capable de se fâcher si on le négligeait trop, un petit souvenir ; on lui sacrifie une poule maigre ou malade… Ça suffit !
— Merci de vos renseignements : je ne tirerai plus, à présent, sur les caïmans qu’en cachette.
Nous étions à peu près, au dire du Portugais, au tiers de notre traversée, car un cap sablonneux qui coupait presque la nappe d’eau en deux arrêtait notre regard et nous empêchait d’apprécier la distance qui nous restait à franchir, lorsque la nuit tomba.
A Madagascar, comme au reste dans presque toutes les terres tropicales, le crépuscule n’existe pas ; les ténèbres succèdent presque au jour sans transition.
Notre pirogue avançait en silence, côtoyant les rives embaumées de la lagune, lorsque, tout à coup, je fus retiré, par la subite immobilité de l’embarcation, de la douce torpeur dans laquelle m’avait plongé son balancement cadencé.
— Eh bien ! pourquoi n’avançons-nous plus ? demandai-je à l’interprète.
— Avancer, seigneurie ! y songez-vous ? Seriez-vous donc assez téméraire pour oser songer à entraver la justice de notre belle souveraine ?
— Quelle justice ? explique-toi !
— Ne voyez-vous pas, seigneurie, reprit le Portugais en étendant son doigt devant lui, cette lumière isolée et tremblante dont les rayons se reflètent dans l’eau et qui semble sortir du sein de la lagune ?
— Parfaitement. Eh bien, après ?
— Eh bien, tant que cette lumière éclairera les ténèbres, nous devrons rester ici, immobiles ; car cela signifie que la justice de notre reine n’est pas encore accomplie.
— Expliquez-vous plus clairement.
— Volontiers, seigneurie, mais j’ai bien soif.
Je tendis pour toute réponse une bouteille entamée d’arack au Portugais, qui, soit dit en passant, ne laissait pas échapper une occasion favorable pour obtenir de moi quelques gorgées de sa bien-aimée boisson ; et j’attendis avec impatience qu’il l’eût entièrement vidée, pour savoir quelle était cette lumière qui, semblable à une digue infranchissable, s’interposait entre l’espace et nous.
— Cette lumière, seigneurie, reprit-il en me rendant ma bouteille vidée est produite par un pot de résine enflammée placé sur la tête d’un condamné à mort… N’entendez-vous pas comme un murmure faible et confus s’élever sur le lac ? C’est la foule qui attend en silence l’arrivée des caïmans !
— Comment cela, l’arrivée des caïmans ? répétai-je avec terreur. L’homme sur la tête de qui repose cette lugubre lumière est-il donc destiné à devenir la proie de ces monstres ?
— Justement. Vous l’avez deviné. Cet homme, attaché solidement à un pieu enfoncé dans la lagune, afin qu’il ne puisse faire le moindre mouvement, et bâillonné avec soin pour que ses cris n’effrayent pas ses voraces bourreaux, sera dévoré tout à l’heure…
Cette explication, je l’avoue, me causa une émotion indicible. François Poiré et Bernard étaient tout aussi agités que je pouvais l’être moi-même.
— Sacrebleu ! lieutenant, me dit Bernard, ce n’est pas, au moins, que je m’intéresse au moricaud que l’on sert ainsi frais à point aux caïmans. Non, ça m’est tout-à-fait égal… Mais pourtant, je voudrais bien le délivrer ! Ah ! si nous étions seulement ici avec la moitié de l’équipage…
Bernard allait probablement m’expliquer de quelle façon nous aurions pu dans ce cas, venir au secours du condamné, lorsque l’interprète le pria, fort respectueusement il est vrai, mais d’une façon qui n’admettait cependant pas de réplique, de baisser le diapason de sa voix, en l’avertissant que ceux qui mettaient obstacle à la prompte exécution de la justice de la reine de Bombetoc s’exposaient à subir le même supplice que celui qu’ils retardaient.
— Ah ! les gredins, lieutenant, murmura le matelot furieux à mes oreilles, si nous n’étions pas que trois hommes seulement !
Bernard, après cette dernière exclamation, garda prudemment le silence. Tous nos regards étaient tournés avec anxiété vers la sinistre clarté destinée à attirer les Caïmans, lorsqu’une espèce de vagissement plaintif, qui semblait sortir du fond de la lagune, nous fit tressaillir.
— Voici les caïmans qui viennent pour obéir à notre souveraine, murmura Carvalho à mon oreille.
Mon cœur battit avec violence.
A peine ce cri ou ce vagissement s’était-il fait entendre, que le murmure produit par la population rassemblée sur la rive cessa aussitôt et fit place à un silence solennel.
Cinq à six minutes s’écoulèrent ainsi ; puis tout à coup un clapotement assez fort, comme si un combat se fût livré au milieu de la lagune, se fit entendre ; et quelques secondes plus tard la lumière tomba dans l’eau et s’éteignit en sifflant. Le condamné venait d’être saisi par un ou par plusieurs caïmans. Un frisson me passa par le corps, et je fus obligé de me rappeler et ma position actuelle, et la mission que l’on m’avait confiée et qu’il me restait à remplir pour ne pas m’emporter imprudemment contre la reine de Bombetoc.
— Voilà qui est fait, me dit alors tranquillement l’interprète Carvalho en se frottant joyeusement les mains. A présent, nous pouvons continuer notre chemin.
En effet, nos rameurs, sans attendre nos ordres, firent voler de nouveau notre légère pirogue sur la surface paisible et argentée de la lagune.
Lorsque nous rangeâmes de près, quelques secondes plus tard, la pointe du cap sablonneux, j’aperçus, à la clarté douteuse de la lune, alors dans son premier quartier, le poteau où l’on avait attaché la victime. Quelques liens coupés par les dents tranchantes des caïmans, pendaient encore gonflés de sang dans les eaux rougies de la lagune !
Quant à la population rassemblée sur la rive, il me serait impossible de trouver un mot qui pût rendre la clameur ou le hurlement spontané qu’elle poussa en voyant s’éteindre la lumière posée sur la tête du condamné : on eût dit le cri d’un troupeau de tigres réglé en orchestre par un génie infernal !
— Est-ce que des exécutions semblables à celle-ci sont fréquentes à Bombetoc ? demandai-je à l’interprète portugais une fois que je fus un peu remis de l’émotion que m’avait causée l’épouvantable et lugubre scène dont je venais d’être le témoin.
— Elles sont au contraire très rares ! Depuis que les rois malgaches de la côte de Mozambique trouvent à vendre leurs esclaves aux blancs, ils respectent tous les gens condamnés à mort… Car, enfin, de la poudre, des fusils et de l’arack ne sont pas des choses à dédaigner, et que l’on puisse sacrifier par plaisir de nourrir les caïmans avec quelques coupables… L’épreuve du tanguin, si commune jadis, devient ainsi de jour en jour plus rare… Elle a été remplacée par l’épreuve du sang et par celle du feu !
— Qu’est-ce que c’est que l’épreuve du sang ?
— Oh ! ce n’est pas grand’chose. Elle consiste à enfoncer dans le bras de l’accusé des épines de raquette 2 : Si le sang coule, on reconnaît son innocence ! Si les bords de la piqûre restent secs, on le condamne à être vendu comme esclave.…
— Cette épreuve est, en effet, préférable à celle du tanguin, en outre, elle doit donner à la justice peu de coupables…
— Mais, au contraire, seigneurie, il est rare que celui qui la subit échappe à l’esclavage…
— Il me semble cependant difficile que l’introduction violente d’une épine, fort pointue et tranchante, dans la chair, n’amène pas sur la peau quelques gouttes de sang.
— Ah ! oui, je conçois… mais, c’est que je ne vous ai pas tout dit… l’exécuteur chargé de l’opération est un homme qui connaît parfaitement son affaire… D’abord il commence par tenir le bras du patient levé pendant une minute ou deux, puis il le frictionne fortement pour en faire descendre le sang ; ensuite il n’enfonce l’épine que par petits coups, et avec une précaution extrême, entre la chair et la peau… J’ai assisté à plus de mille opérations semblables, et je n’ai pas vu le sang couler plus de dix fois ! Et puis, encore une chose : c’est que si un exécuteur manquait deux où trois fois de suite son opération, le roi le soumettrait lui-même à l’épreuve… tandis que s’il réussit toujours, son gracieux souverain le récompense…
— En argent, en effets ou en arack ?
— Oh ! non ; les rois ne donnent jamais… ils nomment l’exécuteur adroit un de leurs ministres.
— Diable ! mais vos rois me semblent être d’excellents négociants.
— Je crois bien, seigneurie ! Vous ne pouvez vous imaginer comme ils ont de l’esprit et combien ils s’occupent de leurs sujets.
— Je ne dis pas non ; je trouve seulement que pour se procurer des esclaves, ils abusent un peu trop des épines de raquette.
— Vous vous trompez, seigneurie, les épreuves n’ont lieu que lorsque l’accusé proteste de son innocence, que quand on lui reproche un crime vague et imaginaire ; mais il y a des délits qui entraînent avec eux, de droit, la peine dé l’esclavage, sans que l’on ait besoin pour cela d’éprouver les délinquants… C’est encore là une bien belle invention de nos excellents souverains…
— Voyons un peu cette invention !
— Elle est magnifique. Vous saurez, seigneurie, que nos rois peuvent se marier et se marient autant que cela leur est possible. Un roi voit passer une femme devant son Louvre, il l’appelle, elle entre, y reste une heure, et quand elle en sort, elle a le droit de s’appeler femme du roi ! Elle revient, à partir de ce moment, trouver son époux, jusqu’à ce que celui-ci la répudie publiquement, ce qui n’a pas toujours lieu de suite, car l’on a vu des rois s’attacher à leurs femmes et les garder pendant fort longtemps… quelquefois quinze jours. Une fois le divorce prononcé et publié, cette femme devient inviolable. Malheur à celui qui ose alors lui parler d’amour ! Il est de suite condamné à l’esclavage ! Or, comme chaque roi possède un millier d’épouses parmi les plus jolies filles, cela lui rapporte chaque année une dizaine de cargaisons de négriers.
L’interprète en était là de sa curieuse conversation, lorsque nous atteignîmes la fin de la lagune. Ce fut à regret que je mis pied à terre : l’air était imprégné de si enivrantes senteurs, la nuit si belle, notre navigation si douce, que j’eusse volontiers consenti à passer le reste de la nuit couché dans le fond de la pirogue. La nappe d’eau que nous venions de franchir avait à peu près cinq lieues. Nous étions donc au moins au milieu de notre voyage.
Le chef du village où nous descendîmes s’empressa, l’annonce de notre arrivée nous ayant devancé, de se rendre à notre rencontre. Il nous accueillit à merveille, et s’empressa de nous emmener dans sa case, où nous attendait un repas à peu près pareil à celui que nous avait déjà donné le sous-roi mari de la charmante amboulame.
Je m’empressai de reconnaître sa gracieuse hospitalité en lui faisant don d’une bouteille d’arack. Je ne rapporterai pas la joie que lui causa ce présent, car cette joie se témoigna d’une façon tellement extravagante et excita en lui de tels transports, que les lecteurs européens ne pourraient y croire. Il est pour moi incontestable que pour une bouteille d’arack un Oreste malgache assassinerait son Pylade ! Le lendemain matin, au point du jour, nous nous remîmes en route ; mais, hélas ! nous n’avions plus cette fois une délicieuse lagune et une excellente pirogue ! Le reste de notre voyage devait se faire à pied, à travers les obstacles presque insurmontables et toujours douloureux d’une végétation inextricable, et sous les rayons de lave que versait sur nos têtes un soleil meurtrier.
Notre chaussure était trop dure pour se plier aux exigences d’un terrain fangeux et mobile, nous dûmes nous en dépouiller et continuer notre route à pieds nus. Que de fois en traversant des marais à moitié desséchés et recouverts de gigantesques roseaux tellement serrés les uns contre les autres qu’ils nous dérobaient la vue du sol, combien de fois, dis-je, ne me rejetai-je pas en arrière avec terreur, en sentant mon pied sans défense glisser sur un corps froid et visqueux, celui d’un serpent ou d’un caïman sans doute… Une seule chose me rassurait quant à la voracité de ces monstres, c’est qu’ils préfèrent, dit-on, la chair des hommes de couleur à celle des blancs. Toutefois, me trouvant exposé ainsi à leurs atteintes, je n’ajoutais que peu de foi à cette croyance, que j’avais jusqu’alors acceptée en théorie.
Une expérience que nous fûmes à même de faire à nos dépens, hélas ! mes deux matelots et moi, fut celle que les moustiques préféraient de beaucoup notre peau tendre et blanche, relativement parlant, au cuir bronzé et coriace des Africains. Notre corps, tamisé par les dards imperceptibles et aigus de ces affreux insectes, ne présentait plus qu’un tatouage.
Un ennemi plus terrible encore, non pas à combattre, car cela eût été malheureusement impossible, mais à supporter, que les moustiques, c’était une quantité prodigieuse de grosses et longues fourmis rouges, qui recouvraient en entier les feuilles des buissons. Chaque fois que le terrain fangeux et glissant que nous foulions, nous forçait en nous faisant perdre l’équilibre, de nous rattraper aux branches des arbrisseaux, nous recevions comme une pluie de fourmis dont chaque goutte nous laissait une blessure sur le corps.
Ces piqûres étaient tellement douloureuses, que nous fûmes forcés Bernard, Poiré et moi, de nous jeter à plusieurs reprises dans les grandes flaques d’eau que nous rencontrâmes, afin de nous débarrasser des fourmis qui, joignant la gourmandise à la vengeance étaient restées attachées à notre corps. Cela nous exposait, il est vrai, à tomber dans la gueule de quelque crocodile ; mais, entre deux maux, nous préférions choisir le plus éloigné et le plus incertain : or je dis ceci sans aucune exagération, s’il nous eût fallu subir les ravages des fourmis cramponnées à notre chair, nous fussions devenus fous furieux !
Deux heures avant le coucher du soleil, nous entrâmes dans une plaine recouverte de fougères gigantesques, dont le feuillage cachait de profondes crevasses, d’énormes déchirures du sol. Aussi n’avancions-nous qu’avec une extrême lenteur.
Nos conducteurs et l’interprète Carvalho nous montrèrent dans cette plaine l’arbre qui produit le rabinesara, le fruit le plus délicieux que l’on puisse s’imaginer, et que les indigènes font entrer dans presque tous leurs ragoûts et dans leurs breuvages. Nous rencontrâmes aussi un certain nombre de tandracs (espèce d’ourson sans queue), qui nous regardèrent passer d’un air plus étonné que menaçant.
Enfin, vers les six heures du soir, nous vîmes apparaître à nos regards, couché le long d’une colline, un gros village bien plus considérable que tous ceux que nous avions rencontrés jusqu’alors.
C’était la capitale du royaume de Bombetoc, la résidence de la puissante et mystérieuse souveraine dont nous avions si souvent entendu parler à l’île de France.
Lorsque nous fûmes parvenus au pied de la colline, les hommes de notre escorte sonnèrent à plusieurs reprises d’une espèce de trompe nommée ancive, et nous nous vîmes bientôt entourés par une population nombreuse et avide de nous contempler, qui accourut à notre rencontre. Des gens, qu’à leur air d’autorité je jugeai être les principaux de la ville, vinrent nous donner des poignées de main à la façon anglaise.
La capitale du royaume de Bombetoc, que personne n’a peut-être visitée depuis notre expédition 3 , est complètement dénuée d’ombrage. Elle figure assez bien, tant pour la forme que pour la couleur, l’image d’une écaille de tortue de mer. D’une étendue assez considérable, elle me parut renfermer cinq à six mille âmes.
L’entrée, probablement la seule qui y existe, par où l’on nous introduisit, consistait en deux grandes planches orientées, pour se mouvoir ensemble, au moyen de deux liens de cuir passant sur la jonction de deux énormes pieux plantés au bord d’une espèce de boulevard : ces deux planches, grossier pont-levis, appuyaient leurs deux extrémités sur les côtés opposés d’un fossé profond, large d’environ quinze pieds.
Après avoir franchi ce pont-levis, nous entrâmes dans un chemin creux, assez étroit, bordé de palissades fort épaisses et très-serrées, qui s’élevaient à environ cinq pieds de hauteur du sol, et soutenaient un épaulement en terre. Ces ouvrages me semblaient habilement construits, mais ils me parurent assez mal entretenus. Après cinq minutes de marche dans les fortifications nous nous trouvâmes enfin en ville.
Non seulement les rues de Bombetoc ne sont pas pavées, mais elles sont recouvertes d’une épaisse couche de sable dans lequel on n’avance qu’avec fatigue et peine. Nous en traversâmes quelques-unes, et Dieu sait comme elles étaient mal alignées, qui nous conduisirent à une grande place que l’interprète Carvalho m’apprit être la place des Cabars ou des Procès. Un grand édifice en forme de parallélogramme, tout à jour depuis le sol jusqu’aux combles, construit avec de grosses piles de bois, recouvert par un toit en feuilles de palmiers, et tout à fait dénué à l’intérieur de meubles et d’ornements, était l’endroit redoutable et redouté où se jugeaient les procès ; je remarquai que tous les gens de notre cortège le regardaient, en passant, avec effroi.
A partir de cette place, qui ne manquait pas d’un certain air de grandeur sauvage, nous rentrâmes dans un dédale de cahutes ou paillottes, jusqu’à ce qu’enfin le cortège s’arrêtât devant une grande cabane grossièrement bâtie : c’était le palais de la reine de Bombetoc, le Louvre dont mon interprète portugais m’avait fait une si pompeuse description. Nous pénétrâmes, François Poiré, Bernard et moi, sans plus de cérémonie, dans un misérable jardin attenant au palais et qui servait à la fois de cour d’entrée, de cour d’honneur et de parc royal : seulement nous eûmes toutes les peines du monde à déterminer le seigneur Carvalho à nous suivre. Nous avions à peine fait quelques pas, lorsque plusieurs Malgaches, messagers et dignitaires de la couronne, s’avancèrent à notre rencontre. Ces courtisans étaient revêtus d’une simple pagne. Ils apostrophèrent avec assez de vivacité mon interprète ému et tremblant, qui me parut, au ton humble et soumis de sa réponse, ne défendre que très mollement mes intérêts. Ce dialogue échangé, les dignitaires rentrèrent dans le Louvre, et le Portugais nous apprit qu’ils allaient chercher les ordres de leur gracieuse reine à notre sujet.
Enfin, après une heure d’attente, rendue plus longue encore pour nous par suite de nos fatigues de la journée, nous vîmes revenir les messagers du palais. Ils annoncèrent au Portugais que, vu l’heure avancée, la reine avait remis au lendemain notre réception ; qu’au reste, jusqu’à ce que nous eussions l’honneur d’être admis en sa présence, la généreuse souveraine pourvoirait à tous nos besoins.
Aussitôt un Malgache, âgé d’environ quarante ans, aussi mal vêtu que ses compagnons, mais dont l’air d’autorité me donna, avec raison, à supposer qu’il occupait un grade élevé à la cour, se détacha du groupe des courtisans, et nous invita, par l’organe de notre interprète, qui s’inclina profondément devant lui, à le suivre au logement qu’il nous avait fait préparer.
Comme nous tombions de lassitude, nous nous empressâmes d’obéir à l’ordre du grand maréchal du palais. Deux minutes plus tard, notre cortège, qui ne nous avait pas quittés, s’arrêtait devant la paillotte la plus délabrée de la capitale de Bombetoc, le logement que nous offrait la généreuse souveraine.
— Parbleu ! lieutenant, me dit d’un air furieux le matelot Bernard, ce n’était pas la peine de faire tant d’embarras pour nous envoyer ensuite dans ce chenil ! Enfin, n’importe, à la guerre comme à la guerre, à Bombetoc comme à Bombetoc. Tâchons de nous arranger de notre mieux ; une nuit est bientôt passée.
— Oui, quand on ne meurt pas de faim ! s’écria François Poiré.
— Et qui vous dit, mes amis, que nous nous coucherons sans souper ? Moi, je vous l’avoue, j’ai confiance dans l’hospitalité de la reine… je m’attends à un morceau de bœuf… et tenez, voici quelqu’un qui soulève l’espèce de jalousie qui nous sert de porte ; je parie que c’est le cuisinier en chef du palais…
A peine avais-je prononcé ces paroles qu’un spectacle féerique, digne des Mille et une Nuits, et auquel nous étions certes bien loin de nous attendre, nous émerveilla, mes deux matelots et moi. Nous vîmes le grand maréchal, accompagné de deux Malgaches chargés l’un de nattes et l’autre de provisions de bouche et de boissons, entrer d’un air majestueux dans notre triste paillotte, et nous dresser par terre, selon l’usage du pays, un repas somptueux et trois lits.
J’allais témoigner toute la reconnaissance que m’inspirait un tel procédé, lorsque la porte se souleva de nouveau et donna passage à trois charmantes jeunes filles malgaches, qui s’avancèrent vers nous en nous souriant. Je fus tenté de croire que je rêvais.
— Seigneuries, nous dit notre interprète Carvalho après avoir causé un moment à voix basse avec le grand maréchal, l’on viendra vous chercher demain pour vous présenter à notre glorieuse souveraine. Usez, en attendant, de sa généreuse hospitalité ; voici des danseuses, on va vous envoyer des musiciens que vous renverrez quand vous voudrez vous reposer.
Le Portugais s’inclina alors devant nous, jeta un regard de convoitise et de regret sur notre souper dressé par terre, et s’éloigna, en soupirant, d’un pas majestueux.
Une fois que nous nous trouvâmes seuls avec les trois jeunes filles malgaches, nous nous regardâmes, mes deux matelots et moi, avec un étonnement si grotesque, si profond, que nous éclatâmes bientôt de rire.
— Lieutenant, me dit Bernard, je commence à croire que vous aviez raison en comptant sur la générosité de madame Bombetoc. En v’là un procédé qui est tout de même gentil ! Faut avouer que ces Malgaches ont du bon dans leurs mœurs !
— Allons, mes amis, soupons, leur dis-je…
— Et pendant ce temps-là, ces jeunes bayadères vont pincer leurs rigodons, ça sera comme il faut au dernier point, ajouta François.
François se trompait, car les Malgaches, au lieu de commencer leurs danses, vinrent s’asseoir par terre à nos côtés.
J’ai déjà dit que le repas étendu devant nous était somptueux ; je dois à présent, dans l’intérêt de ce récit, et pour faire connaître la nourriture des habitants de Madagascar, une des parties du globe la plus peuplée et la moins connue, entrer à ce sujet dans quelques détails.
Notre souper, digne d’un Gargantua, se composait de riz, de patates, de plusieurs espèces d’ignames ou cambares, de bœuf, de volailles, de gibier à plumes, de poisson d’eau douce, d’écrevisses et de végétaux ; tous ces mets étaient assaisonnés : les uns avec du beurre, les autres avec de bonne huile ; tous étaient saupoudrés de piment, de sel, et d’une épice fort agréable, le rabinesara.
Notre dessert se résumait en deux plats de miel et de bananes. Quant aux boissons, nous en avions de deux sortes : l’une était une espèce de flangourin ou vin de canne, mêlé de cimarouba ; l’autre, un composé de miel et de prunes fermentées.
Enfin, des feuilles de rabinesara nous servaient d’assiettes et de cuillers ; des panelles 4 creuses, de verres ou de coupes : la nappe et les serviettes seules manquaient.
A présent, quelques mots pour compléter ces renseignements, non sur la beauté des trois jeunes Malgaches, les dames d’honneur de la reine Bombetoc peut-être, qui étaient assises à nos côtés et qui certes présentaient les plus jolis visages que l’on pût désirer, mais au moins sur les costumes qu’elles portaient.
Leur habillement consistait en une brasse de toile blanche dont elles étaient enveloppées depuis les reins jusqu’aux mollets, et qui, je l’appris plus tard, se nommait efit-simboco ; par-dessus elles portaient, depuis la ceinture jusqu’aux pieds, une pièce de mouchoirs de Madras, doublée et cousue aux deux bouts. Une fente indiscrète, large d’environ trois à quatre doigts, laissait apercevoir la couleur de leur corps à partir du bas de leur gorge. Leur poitrine était recouverte d’une pièce de soie très serrée, à manches, et qui s’appelle, chose assez singulière et qui montre les fabuleux obstacles que les modes françaises ont su franchir, canezou.
Les cheveux, hélas ! crépus, de nos jeunes et aimables convives étaient artistement tressés en trois espèces d’étages ; un nœud de ruban, coquettement noué, les retenait à leur sommet. Enfin, des bracelets et des pendants d’oreilles en argent et un collier en razades complétaient leur pittoresque costume.
A peine les jeunes Malgaches furent-elles assises à nos côtés, que, dédaigneuses d’un savoir-vivre qui eût pu retarder leurs jouissances, elles se jetèrent sur les mets placés à leur portée, et nous montrèrent qu’elles possédaient un appétit tout à fait primitif. Ce sans-gêne éveilla l’admiration de mes deux matelots et leur fut droit au cœur : ce fut du moins ce dont je crus m’apercevoir en voyant les regards passionnés qu’ils adressaient à leurs deux voisines.
Grâce à de si actives auxiliaires nous vînmes facilement à bout, quelque copieux qu’il fût, du souper que nous offrait la reine de Bombetoc. Inutile d’ajouter, je le pense, que chaque plat était arrosé sans mesure du vin de canne, de la liqueur de prunes fermentées et de miel ! Quelque bons buveurs que fussent nos matelots, ils durent reconnaître la supériorité de leurs voisines, d’autant mieux que l’ivresse semblait glisser sur elles pour ne leur laisser que le plaisir !
A peine achevions-nous de nous lever de table, ou pour être plus exact, de dessus le sol, que plusieurs musiciens, comme si un bon génie eût veillé sur nous, entrèrent dans l’intérieur de notre paillotte, et commencèrent leur concert.
Comme, en écrivant ces souvenirs de ma vie, mon intention n’est nullement de tâcher, au moyen d’un intérêt factice et créé par des épisodes mensongers, d’éveiller la curiosité des lecteurs, mais bien seulement de raconter simplement ce que j’ai pu voir et observer pendant mes longs voyages, je demanderai la permission de clore la liste des renseignements que je donne sur les Malgaches, et dont personne n’a, je le crois, parlé en connaissance de cause et de visu jusqu’à ce jour, par une courte nomenclature des instruments qu’ils emploient.
Ces instruments sont en petit nombre. Le marou-vane, particulièrement aimé de la tribu des Sakalavas, et dont les sons, assez harmonieux, en leur rappelant leur patrie, font sur eux, lorsqu’ils sont absents, le même effet que le national ranz des vaches produit sur les Suisses, est composé d’une portion de tige de bambou ou d’une portion creusée de pétiole ligneux des fibres du même arbre ; de petites cales, posées à chaque extrémité, entre la corde et l’instrument, servent de chevalet et de chevilles pour tendre la corde au gré du musicien.
Le tziti est un instrument monocorde moins agréable que le le marou-vane ; il est formé de deux moitiés de calebasse attachées l’une sur l’autre à l’une des extrémités du manche sur lequel se tend la corde.
Le hocoutch est fait avec une grosse calebasse sur l’ouverture de laquelle est placée une corde qui vibre au moyen d’un archet ; c’est de cet archet que le hocoutch prend son nom ; les sons sourds et lugubres qu’il rend ont dégoûté de cet instrument les Malgaches, qui s’en servaient peu à cette époque ; il ont dû, je le pense, l’abandonner complètement depuis lors.
Les habitants de Madagascar possèdent en outre deux espèces de trompettes, dont l’une est faite de bambou et l’autre de corne ; la première se nomme anctiva-voulou et l’autre faraza-hozou.
Ils se servent également de deux coquilles, l’une sorte de buccin, l’anctiva, dans laquelle ils soufflent par un trou pratiqué vers le sommet ; l’autre, espèce de grand casque nommé bacora, dont ils tirent, de même que de l’anctiva, des sons retentissants et sauvages.
Quant à leur musique militaire, elle se compose seulement de deux espèces de tambours, l’azou-lahé et le bingui.
A peine nos musiciens eurent-ils préludé par quelques notes d’accord à leur concert, que nos jeunes convives se levèrent avec un empressement de bonne augure pour nos plaisirs.
Quant à moi, j’allumai un cigare, et me couchant à moitié par terre, le dos appuyé contre la palissade de la paillotte, je me disposai à jouir tout à mon aise du curieux spectacle que la reine Bombetoc offrait, dans ma personne, au grand chef de la France. Je songeais avec bonheur à toutes les péripéties et à toutes les aventures qu’offre au marin son existence si accidentée et si vagabonde, et je pensais avec pitié, quoique je n’eusse pour tout abri que le toit délabre d’une misérable cahute et que bien des dangers me restassent encore à courir, non pas seulement pour pouvoir regagner ma patrie, mais même le Mathurin, mouillé à Mazangaïe, c’est-à-dire à près de cinq mille lieues de France, je pensais, dis-je, avec pitié, à la vie triste, monotone et décolorée que mènent les riches habitants des villes. La vue de nos jeunes Malgaches, qui commençaient leurs danses, m’arracha bientôt à mes réflexions.
Les débuts de nos aimables convives ne furent pas, je dois l’avouer, très brillants. Un léger balancement de corps, de continuels mouvements des bras et des mains, accompagné d’un léger trépignement des pieds, tels furent les préludes de leurs exercices chorégraphiques. Peu à peu, cependant, leurs jolies figures et leurs grands yeux impassibles et froids jusqu’alors, s’animèrent et brillèrent de passion ; leur danse se développa et prit un caractère plein de sauvagerie et de grandeur qui n’excluaient pourtant ni la naïveté ni la grâce. J’étais ravi. Quant à mes deux matelots, François Poiré et Bernard, je demanderai au lecteur la permission de ne pas essayer de décrire l’état d’enchantement et d’excitation dans lequel ils se trouvaient : cet essai prendrait à lui seul deux pages entières.
A présent, comment, avec la seule aide d’une plume, retracer la métamorphose qui s’opéra bientôt encore dans la danse de nos jeunes bayadères ? Cela me serait impossible ; un pinceau, et encore faudrait-il qu’il fût bien habile, pourrait seul donner une idée des élans inspirés et fougueux, des gestes naïvement provoquants, des disloquements gracieux malgré leur hardiesse, qui, réunis en un ensemble enivrant et original, formaient la danse la plus extraordinaire qu’il fût possible d’imaginer !
Sous le charme fascinateur d’un pareil spectacle, je ne ressentais plus ni fatigues ni envie de dormir ; mon sang me brûlait dans les veines ; j’étais ébloui. Combien de temps durèrent ces danses, je ne saurais le dire, car j’avais perdu la conscience de la vie réelle. Toujours est-il que quand nos jeunes Malgaches se laissèrent glisser, accablées d’émotion, sur les nattes qui recouvraient le sol, il me sembla que je me réveillais d’un songe vertigineux.
— Vous devez à présent désirer probablement rester seul, seigneurie ? me dit le Portugais Carvalho, que je n’avais pas aperçu quoiqu’il fût assis à mes côtés.
— Ma foi, volontiers, car je me sens brisé et accablé de fatigue. Ces danses m’ont tellement impressionné qu’il me semble que j’en ai été l’un des acteurs.
L’interprète s’empressa de transmettre ma réponse au grand maréchal, chargé par la reine de Bombetoc de pourvoir à nos besoins ; et sur un signe de ce dernier, tout le monde qui se trouvait dans la paillotte disparut comme par enchantement.
— Eh bien, et les danseuses, lieutenant ? me demanda le matelot François Poiré en m’interrogeant du regard, elles restent donc ici !
— Il est bien naturel qu’elles se reposent un peu avant de s’en aller… Mais j’y songe… les pauvres filles doivent mourir de soif après de tels exercices ! Je m’empressai alors de remplir une panelle de vin, et je m’en fus l’offrir, instinctivement sans doute, à celle des trois jeunes Malgaches dont la danse m’avait le plus séduit. Elle accepta en me remerciant avec un sourire qui valait à lui seul tout un long discours. François et Bernard exécutèrent, de leur côté, une manœuvre semblable à la mienne et obtinrent une même récompense pour leurs soins.
Après que la jeune fille eut vidé d’un seul trait la large panelle de vin, elle me la rendit en me disant fort distinctement :
— Tank you my sweethart...
Je restai ébahi devant ces mots de mauvais anglais ; ma surprise s’accrut encore en entendant l’une de ses deux compagnes, celle que servait François Poiré, répondre à mon matelot :
— I love you !
— Tiens, s’écria celui-ci, ce jargon-là ne m’a pas l’air de ressembler au malgache… il me semble avoir déjà entendu quelque chose de pareil… Comprenez-vous, lieutenant ?
— Oui, c’est de l’anglais !
— De l’anglais ! s’écrièrent mes deux hommes avec une surprise mêlée d’un peu d’effroi. Tiens ! mais alors, lieutenant, ajouta Bernard, nous ne sommes donc pas les premiers Européens qui aient visité la capitale de Bombetoc ? Ces intrigants d’English qui se glissent partout, ont donc déjà pénétré jusqu’ici ?
— Dame, cela me paraît incontestable… Ce que je crains à présent, c’est que cette visite ne soit récente et qu’elle n’ait été faite par un navire de guerre… En ce cas, Dieu sait si le Mathurin reverra jamais l’île de France ! Mais qu’as-tu donc à réfléchir ainsi, François ? tu sembles tout triste, tout préoccupé ! Que diable ! Un marin ne doit pas se laisser abattre pour si peu… Notre vie est toujours suspendue au bout d’un fil, et cette idée doit nous rendre philosophes.
— Oh ! vous vous trompez, mon lieutenant… je ne pense pas à la possibilité de tomber entre les mains de l’ennemi… Je songe à soutenir l’honneur de notre pays…
— Comment cela, l’honneur de notre pays ?
— Eh ! oui, donc ! je songe que nous ne devons pas abandonner Bombetoc sans laisser un souvenir français qui fasse concurrence aux mots d’anglais que viennent de prononcer ces jeunes filles !
François, après m’avoir fait cette réponse, s’avança vers une des danseuses, et la regardant bien en face :
— Petite, lui dit-il, tu vas répéter cette phrase : « J’aime les Parisiens, à bas les Anglais ! » ou je me fâche !
— Voyons, François, dis-je au matelot, laisse cette enfant tranquille, elle est fatiguée, elle doit désirer se retirer… et puis elle ne te comprend pas !
— Elle est fatiguée… j’en conviens, lieutenant… Quant à se retirer…
Le matelot s’interrompit au milieu de sa phrase ; puis, se frappant le front d’un vigoureux revers de main, comme si une idée lumineuse venait de lui traverser le cerveau :
— Ah ! mâtin, s’écria-t-il, je comprends… c’est une bien bonne commère que cette reine de Bombetoc. Oh ! la petite, t’as beau me regarder d’un air étonné, ça m’est plus facile de lire tes pensées dans tes yeux, que de comprendre ton baragouin… Or, puisque nous avons du temps, je finirai bien par l’apprendre ma phrase : « J’aime les Parisiens ! à bas les Anglais ! » Tu verras.
Comme j’étais fatigué, je me jetai sur la natte double qui représentait mon lit, et ne m’occupai plus de François.
Le lendemain matin, vers les dix heures, on vint nous chercher en grande pompe pour nous conduire au Louvre où la reine de Bombetoc nous attendait.
Je rentrai, suivi de mes deux matelots, dans le même jardin où nous avions fait la veille une si longue et si ennuyeuse station ; mais cette fois notre attente ne fut pas de longue durée. A peine cinq minutes s’étaient-elles écoulées, que le grand maréchal du palais vint nous annoncer que la reine était prête à recevoir nos hommages.
Nous nous hâtâmes de traverser le jardin, et nous entrâmes aussitôt dans le Louvre. Je dois avouer que ma curiosité était excitée à un tel degré, que mon cœur battait avec violence lorsque je franchis le seuil de la porte du palais.
Ce palais, je l’ai déjà dit, n’était qu’une simple paillotte, plus grande, il est vrai, mais aussi délabrée que les habitations voisines. Seulement, je m’attendais à ce que le luxe de l’intérieur contrasterait avec le misérable aspect de l’extérieur par sa richesse ; je rêvais de la soie, de l’or et des pierreries fines sur tous les lambris. Que l’on juge de mon désappointement et de ma désillusion, lorsqu’une fois entré je n’aperçus pour tout ornement que de vieux pagnes de femme accrochés, pour sécher, à des chevilles fixées dans les montants en bois qui soutenaient le comble de la paillotte royale ; puis enfin, tout autour de la pièce, quelques sacs en jonc de la forme d’un dé à jouer, qui servaient de tabourets ; à côté de ces sièges, des vertèbres de baleine, avec leurs bras de squelette, représentaient des fauteuils. C’était là tout le luxe, tout l’ameublement que renfermait la salle de réception. Quant aux courtisans, scrupuleux observateurs de l’étiquette malgache, ils se tenaient accroupis sur le sol, leurs pieds rentrés en dedans.
Dès mon introduction dans la salle du trône, le grand maréchal me présenta à sa vénérée souveraine. La puissante reine du royaume de Bombetoc était assise par terre, sur une natte grossière : le dos appuyé contre les claies de rabinesara qui servaient de parois à son habitation, elle avait les jambes allongées contre un foyer à moitié éteint, et fumait dans une pipe en bois de forte dimension, longue d’environ un pied et demi, un tabac dont l’arôme se rapprochait assez de celui de la Havane.
La taille de la puissante souveraine, autant que j’en pus juger, était au-dessous de la moyenne. Quant à sa physionomie commune, insoucieuse, apathique, la seule marque d’intelligence qu’elle reflétât était la cupidité et la défiance ; je dois avouer, malgré ce portrait, aussi exact que peu gracieux, que la ressemblance la plus parfaite que j’aie jamais retrouvée depuis lors avec la reine de Bombetoc, m’a été fournie par la tête du docteur Gall 5.
La toilette de la puissante souveraine consistait en un ample pagne d’étoffe commune qui lui entourait les reins, et en un court canezou de cotonnade bleue, carré de forme, assez décolleté, ayant des manches très justes, orné au bas, à la poitrine et au poignet, de broderies de différentes couleurs : ce canezou lui serrait étroitement la gorge, de manière à la dissimuler sous une égale platitude. Ce genre de beauté négative est fort à la mode à Madagascar. Au reste, la nature ne proteste nulle part ailleurs avec plus d’énergie que dans cette île contre cette atteinte à ses droits. Les cheveux crépus de la reine, conformément à l’usage du pays, étaient repliés en trois ou quatre étages, et leur extrémité, adroitement roulée sur elle-même, était arrêtée par un nœud à lacet artistement attaché.
D’aussi loin que l’on me désigna la reine, je m’empressai de la saluer avec les marques du plus profond respect ; puis je m’avançai ensuite vers elle, entre deux personnages de la cour, et suivi par mes deux matelots.
Elle me regarda d’un air profondément ennuyé, presque endormi, frappa contre l’ongle de son pouce la tête de sa pipe renversée pour en faire tomber la cendre, et se retournant vers un de ses courtisans, elle lui dit quelques mots en malgache. Celui-ci se leva avec empressement, et ramena presque aussitôt mon ami le Portugais Carvalho. Dès lors la conversation entre la reine et moi s’engagea au moyen de l’interprète.
— Qu’êtes-vous venu faire à Bombetoc ? me demanda-t-elle tout d’abord.
— Je suis envoyé par le grand roi de France, auguste souveraine, lui répondis-je, pour vous proposer un traité d’alliance offensive, c’est-à-dire que si vous êtes attaquée, vous pourrez disposer des forces du roi mon maître pour combattre vos ennemis.
— Vraiment ! Et comment se fait-il que votre roi s’intéresse ainsi à mes affaires ? il ne me connaît pas.
— La réputation de Votre Majesté est parvenue jusqu’à lui.
— Ah ! très-bien ! Quant à moi, je n’en ai jamais entendu parler, de votre roi… Enfin, n’importe ! il met son armée à ma disposition, et je l’accepte… Peut-il m’envoyer cinq cents hommes d’ici à quatre jours ?
— Cela est impossible, auguste souveraine, il faut d’abord que mon roi sache oui ou non si vous acceptez le traité qu’il vous propose. En attendant, et pour nouer déjà quelques relations entre le royaume de Bombetoc et la France, j’ai pleins pouvoirs du capitaine du navire le Mathurin pour acheter à Mazangaïe une cargaison argent comptant. Je pense qu’en faveur de votre future alliance avec mon roi, vous daignerez consentir à ce que cette cargaison soit embarquée sans payer les droits exorbitants de douane que réclame le vice-roi de Mazangaïe.
— Mon conseil se prononcera tout à l’heure sur cette question. Quel est ce nom de Mathurin que porte votre navire ?
— C’est celui du neuvième enfant que vient d’avoir notre puissant monarque.
— Comment ! votre roi de France n’a que neuf enfants ?
— Hélas ! pas davantage, auguste souveraine… Mais il est si jeune encore ! Il va sur ses quinze ans !
— Alors, c’est assez bien. Est-il grand, est-il fort, est-il beau, votre roi ?
— Sa taille dépasse huit pieds ; il tue chaque matin, d’un seul coup de poing, le bœuf qu’il mange à son déjeuner, et ses yeux brillent comme le soleil.
A cette description, qui, je l’espérais, devait aider à la réussite de mon ambassade, la reine de Bombetoc laissa échapper une exclamation d’admiration et de surprise, que le Portugais ne jugea pas à propos de me traduire ; puis, bourrant ensuite sa pipe avec énergie :
— Viendra-t-il me rendre une visite, votre jeune roi, si je conclus un traité avec lui ? me demanda-t-elle en me regardant fixement pendant que l’interprète me transmettait cette question.
— Il viendra certainement, répondis-je sans hésiter et avec aplomb.
Cependant, je vis que malgré mon ton d’assurance, la reine n’ajoutait que peu de foi à mes paroles.
— C’est bon, répondit-elle, je vais consulter mon conseil…
La reine, interrompant alors notre entretien, leva sa main et prononça en malgache quelques mots que je ne compris pas : aussitôt tous les grands dignitaires de la couronne présents dans l’intérieur de la paillotte abandonnèrent leurs places avec empressement et vinrent s’accroupir en rond autour de leur souveraine ; la séance s’ouvrit aussitôt.
Dans l’ignorance absolue où j’étais de la langue malgache, il ne me restait qu’à observer le jeu de la physionomie des orateurs ; je crus m’apercevoir que les conseillers les plus âgés étaient tout à fait opposés à l’alliance que je proposais, soit que cette alliance leur parût dangereuse, soit qu’ils n’ajoutassent pas une foi bien complète à mes pouvoirs et à ma qualité d’ambassadeur ; les jeunes gens seuls, alléchés sans doute par l’attrait de la nouveauté, défendaient ma cause. Quant à la reine, exclusivement absorbée par l’entretien de sa pipe qu’elle rallumait à chaque instant, elle semblait ne prêter aucune attention à ce conseil qu’elle avait provoqué et qu’elle présidait.
On a beaucoup, souvent et avec raison, plaisanté sur la prolixité de nos orateurs et de nos avocats : ceux de Bombetoc ne leur cèdent en rien sous ce rapport, car ce conseil dura plus de deux heures. Enfin la séance fut levée, et la reine, résumant les débats par trois mots qu’elle adressa, pour me les transmettre, à l’interprète portugais, me déclara de la façon la plus péremptoire qu’elle refusait mes propositions.
Sans me laisser abattre par cette notification, à laquelle je m’attendais, je déclarai hardiment à la reine que si elle persistait dans sa résolution, il était probable que le roi mon maître, cédant aux sollicitations de plusieurs souverains de l’est de Madagascar qui recherchaient son alliance, allait s’entendre avec eux, et que dans ce cas la puissance de Bombetoc pourrait bien avoir à souffrir de violentes atteintes.
Cette considération causa sur le moment une telle émotion à la reine, qu’elle oublia de rallumer sa pipe éteinte ; le conseil se rassembla de nouveau et rentra en séance.
Hélas ! Le résultat de cette seconde délibération ne me fut pas plus favorable que l’avait été celui de la première : on me signifia un nouveau refus.
La reine se levant alors, se retira sans m’adresser une seule parole d’adieu et sans daigner faire semblant de s’apercevoir des profonds saluts que je lui adressais.
Une fois la reine partie, j’étais assez embarrassé de ma contenance, lorsqu’un dignitaire de la couronne s’avançant vers moi, un paquet à la main, me fit demander par Carvalho si nous ne possédions pas à bord du Mathurin des pièces de soierie semblables à celles qu’il allait me montrer. J’examinai alors les étoffes qu’il me présenta, et qui étaient fort communes, avec beaucoup d’attention ; je feignis de prendre des notes sur mon carnet ; j’y traçai même quelques dessins, puis je répondis à l’ambassadeur que s’il voulait m’accorder cinq jours, je me faisais fort de lui rapporter, en double quantité de celles qu’il désirait, et d’une qualité de beaucoup supérieure, un assortiment de soieries que nous possédions à bord du Mathurin. Mon intention, en agissant ainsi, était, on le devine sans doute, d’abord d’écarter de notre route les dangers de notre retour à Mazangaïe, puis, ensuite, de sauver le présent que le capitaine Cousinerie m’avait remis pour la reine, et que, ma mission n’ayant pas réussi, je ne voyais pas la nécessité de sacrifier.
L’air de bonne foi et de sincérité que je mis dans ma réponse parut convaincre le grand dignitaire, qui me souhaita un bon voyage et me conseilla de ne pas perdre tout espoir ; qu’à mon retour, peut-être, dans cinq jours, je trouverais le conseil et la reine mieux disposés au sujet de l’alliance ; que quant à lui, il avait pris mes intérêts, et qu’il comptait que je voudrais bien ne pas oublier cette circonstance et lui rapporter un tonneau d’arack.
Craignant si je montrais une grande facilité à accepter toutes les demandes qui m’étaient adressées, d’éveiller des doutes sur mon intention de tenir mes promesses, je me récriai énergiquement contre cette prétention exorbitante : enfin, après une longue discussion, nous réduisîmes le tonneau à six bouteilles.
Ce marché illusoire conclu, je m’acheminai, la tête haute et la démarche assurée, vers la paillotte, où, la veille au soir, nous avions reçu une si douce et si brillante hospitalité. Hélas ! au lieu de nos charmantes danseuses, que nous ne devions plus revoir et dont le souvenir seul devait rester dans notre esprit à l’état de rêve, nous trouvâmes une foule avide, et presque menaçante, de Malgaches de tout âge et de toutes conditions, qui entourait le grand coffre où reposait le présent que j’étais chargé par le capitaine Cousinerie d’offrir à la reine, en cas de la réussite de mon ambassade. Je compris que la mauvaise issue de ma négociation avait déjà transpiré au dehors, et je m’empressai de déclarer que je devais revenir dans cinq jours. Malheureusement, le Malgache est bien, sans contredit, l’homme le plus méfiant et le plus soupçonneux que l’on puisse imaginer, et mon mensonge, malgré le ton d’assurance avec lequel je le débitai, ne rencontra qu’une incrédulité générale et complète.
Ma position était assez fausse : d’un côté, je brûlais du désir de m’enfuir au plus vite de Bombetoc ; de l’autre, je sentais instinctivement que le moment où je ferais charger mon présent pour le remporter, deviendrait le signal d’une attaque. Je ne savais trop quel parti prendre, et je regardais déjà d’un air de résignation la paire de pistolets suspendue à ma ceinture, lorsqu’un heureux événement vint fort à propos me retirer d’embarras.
Soit que la reine se fût repentie d’avoir refusé l’alliance de ce jeune roi que je lui avais représenté sous d’aussi brillantes couleurs, soit qu’elle craignît que, dégoûté par la froideur de son accueil, je ne voulusse plus reparaître avec les soieries promises, toujours est-il qu’elle revenait à moi. Elle m’envoyait un de ses courtisans pour m’inviter, attention délicate et bien digne de cette charmante femme, à assister à une exécution qui devait avoir lieu dans une heure. Il s’agissait d’un de ses soldats qui avait tué, dans la dernière bataille, le roi de l’armée ennemie, et que l’on devait brûler vif.
— Comment, demandai-je à l’interprète Carvalho en croyant avoir mal compris, on va brûler vif un soldat qui a tué, pendant le combat, le roi de l’armée ennemie ? Est-ce bien cela que vous voulez dire ?
— Parfaitement, seigneurie. A Madagascar les rois sont inviolables, et tout homme qui porte la main sur eux paye ce sacrilège de sa vie.
— Ainsi, pendant le combat, les rois peuvent percer à coups de zagaie qui bon leur semble, sans que ceux qu’ils immolent aient le droit de se défendre ?
— Certainement, seigneurie, qu’ils le peuvent ! Aussi ne s’en font-ils pas faute. Assisterez-vous au supplice d’aujourd’hui ?
— Ce serait avec le plus grand plaisir, si mes moments n’étaient pas comptés ; mais je me suis engagé auprès de la reine à être de retour dans cinq jours, et, comme je ne voudrais, pour rien au monde, manquer à ma promesse, je ne puis différer mon départ… Veuillez lui exprimer toute ma reconnaissance pour son aimable invitation.
Grâce à cette marque de faveur que la reine venait de m’accorder publiquement, et à l’attrait puissant, sans doute, de la hideuse cérémonie qui allait s’accomplir, la foule abandonna bientôt l’intérieur de la paillotte, et je m’empressai de sortir de Bombetoc.
Nous achevions de franchir le pont-levis dont j’ai déjà parlé, quand un Malgache de courte et épaisse corpulence se jeta dans les bras de l’interprète portugais, l’embrassa tendrement, et lui demanda une bouteille d’arack que je venais de lui donner, et qu’il portait attachée à la poignée de sa ridicule rapière. Carvalho s’empressa de se rendre au désir du Malgache, qui vida presque entièrement, d’un seul trait, le contenu du flacon, et s’en fut aussitôt après, sans plus de cérémonie.
— Quel est donc cet homme, Carvalho ? demandai-je au portugais.
— C’est mon frère, seigneurie, me répondit-il.
— Votre frère ! Ma foi, je n’aurais jamais deviné cela… Vous vous ressemblez bien peu.
— Ce n’est pas étonnant, cet homme n’est mon frère ni par mon père ni par ma mère.
— Ah, bah ! Et comment l’est-il donc, alors ?
— Il l’est par le sang, seigneurie.
— Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous mieux !
— C’est que vous n’êtes pas au courant des mœurs de Madagascar. Ici, quand on veut devenir le frère de quelqu’un, on procède, en public, à une cérémonie qui vous donne légalement ce titre ; et cela à tel point, qu’à sa mort vous héritez de lui, même au préjudice de sa femme…
— Et quelle est, je vous prie, cette cérémonie ?
— C’est fort simple ; les deux hommes qui veulent s’unir par les liens de la fraternité se piquent tous les deux le bras, puis recueillant le sang qui en découle, ils le mêlent dans deux vases dont ils boivent ensuite le contenu en se tenant par la main. La foule alors pousse des cris de joie, chante une chanson en leur honneur, et tout est dit : l’on est devenu frère !
Je ne m’appesantirai pas sur les difficultés que nous rencontrâmes et sur les ennuis que nous eûmes à subir pendant notre première journée de marche, car j’ai déjà donné au lecteur une idée des souffrances qu’endure le voyageur qui traverse le royaume de Bombetoc ; seulement, à ces ennuis était venu se joindre, depuis la triste issue de mon ambassade, le mauvais vouloir de l’interprète portugais et l’impertinence des Malgaches chargés de porter nos caisses.
A plusieurs reprises déjà j’avais surpris le Portugais Carvalho échangeant des signes d’intelligence avec notre escorte ; mes matelots, François Poiré et Bernard, avaient de leur côté fait la même observation.
— Savez-vous, lieutenant, me dit Bernard en profitant d’un moment où nous nous trouvions seuls tous les trois, qu’il y a du louche dans la conduite du Portugais. Je parierais dix livres de tabac contre une chique que le gredin rumine en ce moment une trahison…
— C’est également là mon opinion.
— Et la mienne aussi, capitaine, ajouta à son tour François. Quant à moi, j’ai combiné une malice qui l’empêchera de nous nuire…
— Voyons votre malice, François ?
— Je m’en vais rester en arrière, puis vous, feignant d’être inquiet sur mon compte, vous offrirez une bouteille d’arack au gredin pour qu’il aille chercher après moi… alors moi… dame ? ça se devine, je lui brûlerai la cervelle…
— Votre malice, François, me semble plus énergique qu’ingénieuse… Et notre suite ?
— Notre suite, lieutenant ? nous taperons aussi dessus…
— Et nous tuerons les dix hommes dont elle se compose.
— Dame, nous en escofierons 6 au moins quelques-uns… Les autres prendront la fuite.
— Et ils iront répandre l’alarme dans les villages voisins.
— C’est juste… Eh bien ! au fait, tant pis ! nous taperons également sur les villages.
— C’est-à-dire qu’à nous trois, nous détruirons le royaume de Bombetoc ?
— J’avoue, lieutenant, que cette tâche-là ne laisserait pas que d’être un peu fatigante et tant soit peu difficile mais que faire ? Nous sommes trahis, et l’on nous tend un piège, c’est sûr, cela ? Faut-il donc nous laisser assommer comme des fainéants ? Faut-il… motus, silence… Voici le moricaud…
En effet, le Portugais s’avançait à grands pas vers nous.
— Seigneuries, nous dit-il en s’inclinant profondément devant nous, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre… Deux des hommes de votre suite viennent d’être piqués par des serpents, et ne sont plus à même de pouvoir nous suivre… Comme nous ne pouvons abandonner ainsi ces malheureux et les laisser exposés, sans défense aucune, à la voracité des tigres et des caïmans, nous sommes convenus que l’un d’entre nous ira chercher des secours à la capitale voisine, et que nous camperons ici pendant cette nuit…
Le Portugais, après avoir prononcé ces paroles avec une grande volubilité et sans oser me regarder en face, se disposait à s’éloigner, lorsque je le retins.
— Carvalho, lui dis-je, comme je vous paye, vous et les gens de ma suite, pour m’obéir, je trouve fort mauvais que vous vous avisiez de prendre une détermination sans me consulter auparavant… Il est impossible que nous campions cette nuit au milieu des broussailles et des sables mouvants qui nous entourent. Avertissez les Malgaches qu’il aient à se remettre en route de suite. Quant aux deux hommes mordus par un serpent, dites que l’on me les apporte ici, je ne serai pas fâché de m’assurer par mes yeux de leur état.
Comme j’avais parlé avec une fermeté et sur un ton qui n’admettait guère de contradiction, le Portugais n’osa pas me résister ouvertement.
— Seigneurie, me répondit-il, je m’en vais faire part de vos volontés à vos Malgaches… seulement je doute qu’ils consentent à s’y soumettre.
— Eh bien ! lieutenant ? me dirent mes matelots.
— Eh bien, mes amis, nous avons à nous trois douze coups à tirer, plus, trois vigoureux poignets armés de bons sabres bien affilés. Avec cela on peut se tirer d’affaire.
L’absence de l’interprète Carvalho dura près d’un quart d’heure, et nous allions, mes deux matelots et moi, nous mettre à sa recherche ou à sa poursuite, lorsque nous le vîmes enfin revenir ; il avait l’air profondément abattu.
— Ah ! seigneuries, s’écria-t-il d’un ton lamentable, notre position devient de plus en plus critique ! Pendant que je causais tout à l’heure avec vous de nouveaux malheurs sont survenus à votre suite : trois hommes ont encore été mordus par des serpents, deux saisis par les caïmans, et un, en glissant, s’est cassé la jambe. De vos dix Malgaches, il n’en reste donc plus que deux de valides. Il est impossible, vous le voyez, que nous continuions notre chemin.
Ces malheurs si subits étaient réellement par trop invraisemblables pour que je pusse y ajouter foi un seul instant, je fis donc un signe convenu entre nous à mes matelots, et aussitôt François Poiré et Bernard s’élançant, le premier à la gorge du Portugais, et le second le saisissant à bras-le-corps, le terrassèrent à mes pieds.
Cette agression avait été si rapide, si imprévue, que le Portugais en fut frappé de stupeur et d’effroi.
— Carvalho, lui dis-je, ta dernière heure est arrivée… je vais te brûler la cervelle !
— Ah ! grâce, grâce, seigneurie ! s’écria-l-il en proie à une frayeur extrême… ne me tuez pas, et je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.
— Il est trop tard, tu dois mourir ! Et puis, à quoi pourrais-tu nous être utile maintenant que notre escorte se trouve réduite à deux hommes ?
— Arrêtez ! mais, seigneurie… écoutez-moi un moment, je vous en conjure… Les hommes mordus par les serpents l’ont été si légèrement, qu’à vrai dire cela ne vaut pas la peine d’en parler…
— Et ceux saisis par les caïmans ?
— Oh ! quant à ceux-là, seigneurie, c’est inutile d’en parler… ils ont été si peu saisis…
— Et celui qui s’est cassé la jambe ?
— Oui, c’est vrai, il le croyait d’abord… mais il n’en était rien… il peut courir encore, malgré son accident, aussi vite qu’un chevreuil…
— Alors, je vois avec joie que des dix hommes de notre suite, pas un seul n’est ni blessé ni estropié, et que tous peuvent se remettre en route…
— Certainement, seigneurie ! ils ne demandent pas autre chose. Si vous daignez me laisser libre, je vais aller les avertir que vous voulez bien permettre que nous nous mettions de suite en marche. Cette nouvelle leur fera grand plaisir !
— Je suis réellement trop bon de te pardonner aussi facilement que je le fais tes mensonges… Relève-toi et va rejoindre ton escorte ; mais n’oublie point une chose, c’est que le matelot Bernard va te suivre à distance, et que s’il remarque de ta part, pendant que tu parleras aux Malgaches, le moindre signe de connivence avec eux ou de trahison pour nous, il t’enverra les deux balles que renferme le canon de son fusil ! Or, Bernard ne manque jamais une hirondelle à cent pas. Te voilà averti ; agis à présent comme bon te semblera ! Bernard, continuai-je lorsque le Portugais se fut relevé, suis cet homme en le tenant toujours en joue, et au premier soupçon que t’inspirera sa conduite, feu sur lui !
— Convenu, lieutenant ; vous pouvez compter sur moi.
Le traître Carvalho ne put dissimuler, en m’entendant donner cet ordre, une piteuse grimace ; toutefois je jugeai, en voyant son effroi, qu’il ne songeait plus pour le moment à nous trahir.
En effet, un quart d’heure plus tard, il revenait nous annoncer, toujours accompagné par Bernard qui s’était fait son ombre, que nos porteurs nous suivaient et que nous pouvions nous remettre en route.
— Très bien, lui dis-je. A présent, veuillez marcher en avant et nous montrer le chemin.
Grâce à cette sage précaution qui ne permit plus au Portugais de communiquer avec notre suite, l’ordre se rétablit de lui-même, et aucun incident ne troubla plus la fin de la journée. Il était fort tard lorsque nous arrivâmes à notre première étape. Nous nous couchâmes par terre, nos armes placées à portée de notre main, et il fut convenu que chacun de nous veillerait à tour de rôle pendant deux heures. Carvalho, que nous avions placé au milieu de nous, comprenant, en présence de cette précaution, qu’il n’y avait rien à faire, s’endormit d’un profond sommeil.
Le lendemain, nous arrivâmes d’assez bonne heure dans la vice-royauté où nous avions été si bien reçus lors de notre passage. Le vice-roi, de même que la première fois, vint à notre rencontre et nous accueillit avec tous les témoignages d’une expansive amitié : il nous emmena en triomphe dans sa paillotte, où nous retrouvâmes sa femme, la belle amboulame, qui nous attendait.
Après avoir pris le repas qu’il nous fit préparer, nous voulûmes nous remettre en route ; mais Sa Majesté s’y opposa en nous disant que cela contrarierait sa femme. Quel que fût mon désir d’arriver à Mazangaïe, je dus me rendre à ses instances ; d’autant plus surtout qu’il nous déclara que si nous repoussions sa prière, il ne nous prêterait plus sa pirogue pour traverser la lagune qui nous séparait du port. Or, cette lagune ayant, je l’ai déjà dit, près de cinq lieues et étant bordée de forêts impénétrables et de montagnes escarpées, que l’on juge de notre position si nous nous fussions trouvés abandonnés à nos propres ressources et sans pirogue.
Toutefois, il nous restait encore un grave écueil à éviter, c’est-à-dire la tendresse que la reine semblait éprouver pour nous : je dis pour nous, car la trop sensible amboulame, qui, la première fois, m’avait seul comblé de prévenances, partageait alors ses attentions et ses provocations entre François Poiré et moi.
Je tremblais à chaque instant que son royal époux ne s’aperçût du trouble que nous apportions dans son ménage et qu’il n’en fît retomber la responsabilité sur nous. Heureusement mes craintes furent vaines. Soit qu’il comptât tellement sur la vertu de sa femme qu’un soupçon ne pût lui venir à l’esprit, soit qu’il fût flatté intérieurement de l’émotion que nous causait la vue des charmes de la délicieuse amboulame, soit enfin, et j’ai de fortes raisons pour m’arrêter à cette dernière supposition, qu’un usage du pays veuille que l’hospitalité atteigne jusqu’à ses dernières limites : toujours est-il que plus la vice-reine nous accablait de prévenances et plus l’amitié de son royal époux augmentait pour nous.
L’interprète Carvalho, en voyant les bienveillantes dispositions du vice-roi à notre égard, vint me supplier, avec des larmes dans les yeux, de ne pas mentionner les incidents de notre voyage, c’est-à-dire les morsures de serpents et les attaques fabuleuses et extraordinaires de tigres et de caïmans qui un moment avaient entravé, d’une façon si inattendue, notre voyage. J’étais certes porté, surtout en présence de la charmante hospitalité que nous recevions, à l’indulgence ; mais je réfléchis que trop de bonté de ma part aurait pour résultat certain de redoubler l’impudence du Portugais et de lui rendre toutes ses idées de trahison, et je fus inflexible.
J’appris donc au vice-roi, et cela par le moyen de Carvalho lui même, qui, placé sous le poids de mon regard, n’osait dénaturer par trop le récit qu’il était obligé de traduire, les ennuis que nous avions eu à subir et les sujets de plaintes que m’avait donnés ma suite.
Jamais je n’oublierai la piteuse grimace et la pâleur cadavérique que refléta le visage de l’interprète, lorsque, se tournant vers moi, il me dit :
— Le vice-roi demande, seigneurie, si vous voulez que nous soyons zagayés ou bien que l’on nous livre aux caïmans ?
— Répondez à votre vice-roi que s’il veut bien vous faire administrer à chacun vingt coups de bâton, cela suffira.
Je ne pus mettre cette fois en doute la loyauté, un peu forcée il est vrai, du Portugais, car le vice-roi, appelant plusieurs de ses gardes, le fit saisir de suite. Cinq minutes plus tard, un discordant concert de plaintes criardes et de gémissements plaintifs et douloureux me prouvait que le seigneur Carvalho et notre suite recevaient la récompense de leur belle conduite. Reconnaissant du service que nous rendait si obligeamment l’excellent vice-roi, je redoublai d’attentions et de prévenances auprès de sa femme : François Poiré fut distancé.
Le lendemain matin au point du jour, nous nous remîmes en route, ou, pour être plus exact, nous montâmes dans cette excellente et douce pirogue qui déjà la première fois nous avait transportés si agréablement de l’autre côté de la lagune ; nos fatigues étaient passées, encore quelques heures d’une délicieuse navigation et nous allions atteindre Mazangaïe.
Nos adieux à la reine furent touchants ; elle pleura beaucoup, et son mari fit de son mieux pour modérer sa douleur. Enfin entre une poignée de main et un sanglot nous nous séparâmes.
Depuis que le seigneur Carvalho avait reçu le prix de son dévouement, il ne pouvait cacher l’estime que je lui inspirais ; car c’est, hélas ! une observation que j’ai été mille fois à même de faire : chez les peuples peu civilisés, la clémence passe toujours pour de la faiblesse ou de l’impuissance ; tandis qu’ils regardent la sévérité et la violence comme un signe de supériorité !
Je profitai donc de la haute opinion que les vingt coups de bâton avaient donnée de ma personne au Portugais pour l’interroger sur les Anglais qui, ainsi que nous l’avions appris par le langage de nos danseuses, avaient dû visiter avant nous le royaume de Bombetoc.
Carvalho m’apprit qu’en effet, quinze jours environ avant son arrivée, un navire de guerre anglais, nommé la Victoire (the Victory), avait relâché à Mazangaïe ; qu’une partie de l’équipage de ce bâtiment s’était rendue auprès de la reine de Bombetoc en ambassade, et lui avait apporté un riche présent dont faisaient justement partie ces mêmes pièces de soierie que l’on m’avait présentées, et dont je devais rapporter une cargaison semblable ; que lui Carvalho avait aussi servi d’interprète aux Anglais, et que ceux-ci s’étaient beaucoup étendus auprès de la reine sur le peu de loyauté de la France, l’avertissant que si jamais elle traitait avec des gens de cette nation, elle pouvait être assurée qu’ils abuseraient de sa bonne foi, et ne tiendraient pas leurs promesses ; que du reste, s’ils la menaçaient, elle n’avait pas à s’inquiéter de cela, car si jamais les Français osaient s’attaquer à sa puissance, eux, les Anglais, accourraient de suite à son secours, et que quelques coups de canon leur suffiraient pour mettre ces indignes trompeurs en fuite.
— Et comment se fait-il, Carvalho, lui dis-je, que tu ne m’aies rien dit de tout cela jusqu’à ce jour ?
— Ah ! mon Dieu, seigneurie, me répondit-il en se frottant les côtés, c’est que je n’avais pas pu encore vous apprécier suffisamment !
Cette révélation de l’interprète, qui m’expliquait la mauvaise issue de mon ambassade, me causa un sensible plaisir, car elle me mettait à même de répondre aux reproches que le capitaine Cousinerie pourrait m’adresser sur mes talents diplomatiques.
Comme, grâce à l’hospitalité forcée du mari de la belle amboulame, notre retour s’était opéré en trois jours au lieu de deux, nous arrivâmes de fort bonne heure à Mazangaïe. Ce ne fut pas sans un certain plaisir que j’aperçus en touchant à terre le pavillon de la goélette le Mathurin flotter au vent. A peine avais-je fait quelques pas que je rencontrai le capitaine Cousinerie et une partie de l’équipage ; un hourra accueillit ma présence, et chacun se pressa autour de François Poiré, de Bernard et de moi, en nous accablant de questions.
Je racontai en peu de mots mon entrevue avec la reine de Bombetoc, le refus que j’avais éprouvé de sa part, la mauvaise réception qu’elle m’avait faite, enfin l’arrivée à Bombetoc avant nous d’une ambassade anglaise.
— Satanés Anglais ! s’écria Cousinerie, ils savent se fourrer partout, et trouvent toujours le moyen d’arriver les premiers… Enfin, n’importe ! nous avons accompli notre mission en proposant à la royale culotteuse de pipes un traité de commerce ; nous rapportons en outre des détails précis et certains ; notre honneur est sauf, et le commerce de l’île de France, ainsi que le général Malartic, n’aura rien à nous reprocher. Quant à la permission de la mauricaude, au sujet de l’embarquement de notre cargaison, je m’en moque. Le vice-roi de Mazangaïe, gris comme un templier depuis quatre jours, ne voit plus et ne parle plus que par moi. Il m’adore et a voulu me percer le bras… histoire de devenir son frère ! La cargaison est à présent à bord et nous mettons ce soir à la voile. A présent, si la reine de Bombetoc s’en prend à son vice-roi, ça m’est parfaitement indifférent. Si ce gredin ne se trouvait pas dans les vignes du Seigneur et qu’il tînt sa barre droite, ce serait le plus mauvais chenapan du monde. En attendant, il a réuni tous ses vassaux et nous donne une fête monstre. Aussi jusqu’à ce soir toutes les voiles au vent et branle-bas général de plaisir !
Le capitaine disait vrai ; j’arrivais juste à temps pour assister à la magnifique fête d’adieu que nous donnait le royal buveur d’arack. Un quart d’heure plus lard, je parvenais avec l’équipage au sommet d’une colline qui dominait une vaste plaine située derrière le village ou la ville de Mazangaïe, et nous prenions place sous des tentes immenses formées à la hâte avec des pagnes de toutes les couleurs. Notre regard s’étendait d’un côté sur la lagune qui dormait à nos pieds et sur la plaine ; de l’autre sur la rade et l’océan sans fin !
D’abord les joutes pour le jet de la zagaye, qui consistent à percer à trente ou quarante pas un bouclier suspendu à un arbre, attirèrent notre attention et durèrent près d’une heure.
A la suite de ces joutes qui nous divertirent, le premier moment de la curiosité passé, fort médiocrement, vinrent des combats de taureaux ; mais des combats comme jamais l’on n’en a vu, ni à Cadix, ni à Madrid, ni à Séville ! Quelque chose de grandiose et de barbare, de sauvage et de sublime tout à la fois !
A Mazangaïe, il n’y avait ni retraites pour soustraire le toréador trop vivement poursuivi, à la fureur de son ennemi, ni muletas rouges, ni banderillas enflammées pour exciter le taureau.
Le premier Malgache venu, armé d’une zagaie et d’une hache, sortait de la foule et s’avançait en courant vers un troupeau de taureaux sauvages, aux cornes menaçantes, aux narines gonflées par la colère, aux jarrets nerveux ; puis, après un moment de rapide examen, le Malgache choisissant sa victime, c’est-à-dire l’animal qui lui semblait le plus robuste et le plus méchant, commençait le combat en lui lançant sa zagaie.
Alors il fallait voir la lutte s’engager ! Le taureau blessé s’élançait avec une sauvage impétuosité sur son agresseur à moitié désarmé, car le Malgache lui laissait pendue aux flancs sa zagaie, et le poursuivait, en hurlant de douleur, avec une ténacité pleine de rage. Le Malgache, l’œil brillant de joie et le sourire sur les lèvres, adroit comme un singe, leste comme un écureuil, tantôt glissant à côté de l’animal, stupéfait de ne rencontrer que l’air avec ses cornes, tantôt posant son pied sur son large front au moment où il baissait la tête, faisait un saut de quinze pieds par-dessus lui et retombait sur les pieds avec une souplesse de tigre.
Peu à peu cependant l’enfant de Madagascar, s’animant à ces jeux sanglants, cessait de sourire : son regard prenait une expression de férocité inouïe, et il commençait sérieusement le combat. Tournoyant en agitant sa hache, qui semblait, en reflétant les rayons du soleil, lancer des éclairs, il finissait, le moment favorable venu, par se jeter, en poussant un cri rauque et guttural, sur son formidable ennemi, qui tout à coup chancelait et tombait, comme s’il eût été froudroyé : le Malgache lui avait coupé les deux jarrets de derrière.
C’était alors un triste spectacle que de voir ce pauvre taureau, si beau naguère dans sa fureur, se traîner alors péniblement, en laissant après lui une longue trace de sang, et faire retentir de ses beuglements plaintifs les échos d’alentour ; mais le Malgache implacable se jetait à sa poursuite, et lui fendait bientôt après le crâne d’un nouveau coup de hache.
Plus de trente taureaux avaient été ainsi immolés, et nous espérions, car ce carnage, que nous contemplions à froid et sans participer à l’animation et aux dangers de la lutte, avait fini par nous causer un profond dégoût, nous espérions, dis-je, que les courses étaient terminées, lorsque nous vîmes tout à coup une jeune et fort jolie Malgache, âgée à peine de vingt ans, s’avancer à son tour pour combattre. Un Malgache, son amant ou son mari sans doute, l’accompagnait.
Je ne puis dire l’émotion que ce spectacle, auquel j’étais si loin de m’attendre, me causa.
La jeune fille, après avoir choisi son ennemi, lui lança, en accompagnant cette action d’un joyeux rire, sa zagaye en plein corps. L’animal, touché au milieu de la poitrine, poussa un long beuglement plein de rage, et se précipita sur la fière et jolie imprudente, qui, sans se laisser intimider par cet élan, auquel, du reste, elle devait s’attendre, se mit à bondir avec une grâce et une légèreté de biche autour du monstre rugissant. Le Malgache suivait avec attention la jeune fille dans tous ses mouvements.
Cette joute, qui nous serrait le cœur, se prolongea assez longtemps ; enfin la jolie enfant, excitée par quelques paroles d’encouragement ou de reproche que lui adressa son amant, s’élança enfin intrépidement sur le taureau en faisant tournoyer sa hache ! Soit qu’à ce moment suprême le courage lui fît faute, soit qu’elle manquât d’expérience ou qu’elle eût mal pris ses mesures : toujours est-il qu’elle effleura à peine de sa hache le col nerveux du monstre, qui, la saisissant avec ses cornes affilées, l’envoya voler dans les airs à plus de vingt pieds de hauteur ! Deux fois la pauvre enfant, sur le point de retomber à terre, fut rattrapée au vol et lancée de nouveau dans l’espace par le taureau en fureur ! Je ne puis dire l’horreur et l’émotion que me causa cet affreux événement, que les indigènes accueillirent par des applaudissements frénétiques.
Quant au Malgache qui avait tout le temps accompagné et excité la jeune fille, il ne tarda pas à la venger en tuant le taureau.
Toutefois, après sa victoire, au lieu d’essayer, ce qui eût été, hélas ! superflu, de secourir la pauvre enfant, il se contenta, en passant auprès de son cadavre, de lever les épaules d’un air de pitié et de dédain, comme pour lui reprocher sa maladresse ; puis il continua tranquillement son chemin, sans retourner une seule fois la tête, sans adresser un dernier regard et un dernier adieu à celle qu’il avait peut-être aimée, et dont, à coup sûr, il venait de causer la mort !
Une fois ces combats de taureaux, comme on n’en a jamais vu qu’à Madagascar, terminés par une catastrophe aussi sanglante, vinrent des tours d’adresse et de force réellement merveilleux ; puis enfin, pour clore la fête, on improvisa un homérique repas. Cent feux s’allumèrent comme par enchantement, cent cuisines furent dressées en un clin d’œil au milieu de la plaine et sur les bords de la lagune. Des arbres entiers abattus et livrés à la flamme servirent à faire cuire les trente taureaux immolés pendant le combat. Quant aux moutons et aux pièces de gibier, on ne les considérait, au milieu de ce rôtissage fantastique, que comme de simples hors-d’œuvre.
La nuit tombait et toute la population de Mazangaïe était en proie à une ivresse complète, lorsque le capitaine Cousinerie nous ordonna de retourner à bord. Une heure plus tard la goélette abandonnait, pour n’y jamais revenir, la côte de Madagascar !
De Mazangaïe nous nous dirigeâmes vers l’archipel des Séchelles, où nous complétâmes notre cargaison par un chargement de tortues. Notons en passant que ce parage est, sans contredit, le plus poissonneux qui existe dans le monde entier.
Notre chargement terminé, nous reprîmes la mer ; et malgré The Victory nous arrivâmes enfin, après une fort heureuse traversée, à l’île de France.
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Mon premier soin, en mettant pied à terre, fut de me rendre chez l’excellent M. Montalant, qui déjà connaissait par la rumeur publique l’entrée du Mathurin en rade. Il me questionna avec empressement sur la reine de Bombetoc, que l’accomplissement de notre mission devait dépopulariser à l’île de France, et il s’amusa beaucoup de la différence qui existait entre la réalité et les suppositions auxquelles on s’était livré jusqu’à ce jour sur le compte de ce mystérieux personnage. Nous causâmes des mœurs malgaches, lorsqu’un nègre entra dans le salon et annonça à M. Montalant le capitaine Maleroux.
— Parbleu ! mon cher Louis, me dit mon hôte, vous jouez de bonheur ! Le capitaine Maleroux se trouve en tête de ces intrépides corsaires dont les exploits atteignent les limites de l’impossible… C’est, en outre, le meilleur homme que je connaisse ! Il arme en ce moment un petit trois-mâts et se prépare à une expédition importante, peut-être bien pourrez-vous vous entendre avec lui.
Mon hôte achevait à peine de prononcer ces paroles lorsque le capitaine Maleroux se présenta. Agé de près de quarante ans, il était d’une taille moyenne et d’une corpulence vigoureuse. Sa carnation basanée s’harmonisait admirablement bien avec ses yeux d’un noir de jais. Ses traits, empreints, malgré leur caractère plein de vigueur, d’une bonhomie remarquable, présentaient une grande régularité ; seulement son front était un peu proéminent.
M. Montalant m’ayant présenté à lui comme le favori du capitaine l’Hermite et comme l’un des survivants de la Preneuse, Maleroux me serra cordialement la main.
— Mon cher ami, me dit-il, je suis heureux de vous rencontrer, car il est probable que je pourrai vous être utile… J’ai déjà engagé plusieurs de vos amis de la Preneuse ; votre ancien chef de timonerie, Huguet, en qualité de lieutenant, et votre contre-maître, Legoff, comme mon maître d’équipage, sans compter plusieurs matelots. Voulez-vous être mon second chef de timonerie ? C’est la seule place qui puisse vous convenir, dont il me soit encore permis de disposer… Nous partons dans huit jours.
— Ma foi, volontiers, capitaine, lui répondis-je, jusqu’à présent j’ai assisté à beaucoup de combats, mais je n’ai touché que fort peu de parts de prise. Sans parler de l’honneur de servir sous vos ordres, je ne serais pas fâché de rétablir un peu l’équilibre dans mes finances…
— Eh bien alors, c’est entendu ! Venez me voir demain, vers les dix heures, au grand café de la Grande-Rue, et je vous présenterai à mon état-major.
Le lendemain, fidèle au rendez-vous de mon nouveau capitaine, j’arrivai à l’heure qu’il m’avait désignée, et je le trouvai sur le point de se mettre à table : il me plaça à ses côtés, car parmi les corsaires la hiérarchie des grades est peu observée, et il me fit faire connaissance d’abord avec son second, un, nommé Duverger, Normand pur sang, qui, je l’avoue, ne me plut que fort médiocrement ; ensuite avec son chef de timonerie, appelé Lamothe. Quant à son lieutenant, Huguet, et à son maître d’équipage Legoff, j’avais déjà, je l’ai dit, fait avec eux la fameuse croisière de la Preneuse. Nous nous revîmes avec un sincère plaisir.
Le capitaine Maleroux, que tout le monde connaissait et estimait à l’île de France, était, ainsi que le fameux Deschiens, dont la réputation ne périra jamais dans les mers de l’Inde, et qui, pendant la guerre de 1777 opéra, par ses exploits fabuleux et par les désastres qu’il occasionna aux Anglais, une diversion extrêmement favorable à Suffren, le capitaine Maleroux, dis-je, était, ainsi que Deschiens, Le Même, Surcouf et Dutertre, un enfant de la Bretagne.
D’une intrépidité et d’un sang-froid inouïs, excellent Marin, d’un esprit vif, déterminé, plein d’à-propos, Maleroux n’était cependant presque jamais heureux dans ses courses ; il pouvait compter chacun de ses combats, et Dieu sait s’ils étaient nombreux, par une grave blessure ; il avait même remarqué que, par une fatalité qui montrait à quel point la chance se tournait toujours contre lui, c’était le dernier coup de feu ou le dernier coup de hache qui l’atteignait. Aussi devait-il à cette idée qu’un mauvais génie s’acharnait à sa destinée, un caractère triste et taciturne. Presque jamais on ne le voyait sourire. Toutefois, malgré sa tristesse, ses préoccupations et ses souffrances, rarement il adressait la parole à un homme de son équipage sans l’appeler son ami ; personne ne se rappelait l’avoir vu se livrer une seule fois à un mouvement d’humeur. C’était la bonté personnifiée, la bienveillance poussée jusqu’à l’abnégation chrétienne.
Son second, le Normand Duverger, présentait avec lui un contraste frappant : autant Maleroux était désintéressé et obligeant, autant ce dernier se montrait rapace, avare et égoïste. Au demeurant, marin capable et intelligent, il occupait à juste titre son grade de second.
Quant à l’équipage de l’Amphitrite, c’était le nom du navire que commandait le capitaine Maleroux, il se composait de cent trente frères la Côte.
Enfin, l’Amphitrite était un petit trois-mâts armé de seize canons. On voit que les éléments de succès, ne nous manquaient pas ; et nos parts de prise futures se fussent cotées à fort bon prix, si la réputation de malheur que possédait Maleroux ne les eût un peu dépréciées.
Ce fut vers la fin de 1799 que nous partîmes de l’île de France. Notre navigation fut assez heureuse en ce sens que nous jouîmes d’un beau temps, car personne parmi nous, excepté toutefois le second, ne savait au juste quelles étaient les intentions du capitaine.
Après avoir atteint les abords de la mer Rouge, nous venions de passer le détroit de Babel-Mandeb, lorsque nos vigies signalèrent un trois-mâts montant vingt-quatre canons en batterie et six sur son gaillard.
Maleroux, qui se trouvait alors sur le pont, saisit avec empressement sa longue-vue et la dirigea aussitôt sur le navire en vue.
— Ma foi, messieurs, nous dit-il après un rapide examen, je crois, Dieu me pardonne, que cette fois la chance se déclare en ma faveur ! Cependant, cela serait si heureux, que je n’ose encore me vanter. Attendons !
Nous forçâmes de voiles, et la distance qui nous séparait du trois-mâts ne tarda pas à se raccourcir. Il était évident que nous le gagnions de vitesse main sur main.
— Ah ! parbleu ! s’écria Maleroux en souriant, ce qui ne lui arrivait jamais, le doute ne m’est plus possible ! Oui, c’est bien lui ! Mes amis, continua-t-il, ce navire que nous chassons renferme dans ses flancs d’innombrables richesses ; il est chargé d’or, d’argent, de pierres précieuses ! Sa capture doit nous rendre tous riches, à jamais ! Une simple part de prise de matelot sera une fortune.
On conçoit l’effet prodigieux, immense, que ces paroles de Maleroux produisirent sur l’équipage : un grand silence régna sur le pont, et le capitaine, après avoir, tant il lui était difficile de s’habituer à une réussite, examiné de nouveau le trois-mâts, reprit d’un air joyeux :
— Ce navire, mes chers amis, est un navire arabe qui transporte annuellement à la Mecque les riches offrandes des sectaires de Mahomet disséminés sur le territoire de l’Indoustan… Les Anglais, pour se donner de l’importance et du crédit auprès de ces peuples, leur ont conseillé de naviguer sous les couleurs britanniques ! Ce navire, vous le voyez, nous appartient !
Un immense hourra accueillit ces explications du capitaine : notre équipage était fou de joie.
Enfin, nous approchâmes le galion, qui en effet arbora le pavillon anglais : son pont est couvert de monde ; il s’empresse de prendre, et nous l’imitons, toutes ses dispositions de combat.
Malgré l’infériorité de nos forces, personne ne songe seulement, à bord de l’Amphitrite, à mettre en doute notre victoire, ce navire renferme des millions, ce navire doit nous appartenir.
Toutefois, la proie que nous convoitons est si belle, que notre capitaine ne néglige aucune précaution pour l’attaquer avec les meilleures chances possibles de succès : on lui gagne le vent ; mais à peine l’Amphitrite est-elle par son travers, que le navire arabe nous salue d’une bordée générale. Cette décharge, heureusement mal pointée, ne nous causa que de légères avaries.
— Ne tirez pas, mes chers amis, s’écrie Maleroux d’une voix de tonnerre, ne tirez pas ! Fiez-vous à mon expérience ; je connais la tactique des navigateurs arabes des côtes de l’Inde, et je sais quel compte je dois tenir de leur courage… Ne tirez pas encore ! Je veux mettre d’un seul coup ce navire hors de combat ! Le sage et expérimenté Maleroux avait raison : bientôt nous laissons porter sur l’arabe comme si notre intention était de l’aborder, tandis que nos hommes, afin de mieux le confirmer encore dans cette idée, montent sur les bastingages et dans les haubans.
Encore quelque secondes et nous l’accostons à une demi-portée de pistolet ; alors l’équipage du galion, donnant dans le piège que vient de lui tendre si habilement Maleroux, abandonne à la hâte les canons qu’il n’a pas eu le temps de recharger, et se précipite tumultueusement en dehors des murailles et sur les agrès afin de repousser notre abordage, peut-être même aussi pour prendre l’initiative et nous attaquer. Oui : mais au moment où les Osmanlis croient n’avoir plus désormais qu’à envahir notre pont et à nous tailler en pièces, ce qui doit leur paraître chose facile, tant ils nous sont supérieurs en nombre, l’Amphitrite revient du lof et éclate comme un volcan ! Nos caronades, bourrées de mitraille jusqu’à la gueule, et cent espingoles contenant chacune six balles, inondent d’une pluie de fer et de plomb l’équipage du navire arabe à découvert, et couvrent son pont d’un monceau de cadavres !
Dès lors, une horrible confusion règne à son bord. Ses canons, les uns démontés, les autres mal servis, ne peuvent soutenir le feu roulant de notre artillerie ; quant à notre équipage, que la perspective des millions si habilement révélés par Maleroux un peu avant le commencement du combat enflamme d’une ardeur sans pareille, il ne craindrait pas de se mesurer, dans cette heure de délire, contre un vaisseau de 80.
Après avoir subi pendant une heure notre terrible canonnade, le galion, hors d’état de pouvoir résister davantage, substitue au pavillon anglais le pavillon arabe !
— Il est trop tard ! s’écrie Maleroux en s’apercevant de ce changement. Feu toujours, mes amis, feu sans pitié sur les traîtres ! Je ne puis pardonner aux Arabes qui nous ont massacrés sous les couleurs anglaises… Feu sans discontinuer, jusqu’à ce qu’ils amènent leur pavillon.
Trois fois de suite l’Amphitrite vomit une trombe de fumée, de flamme et de fer sur le navire ennemi, qui tressaille à chaque bordée jusque dans ses fondements, et abaisse enfin sa bannière devant les couleurs françaises.
— Monsieur Huguet, s’écrie le capitaine, prenez trente hommes avec vous et allez amariner la prise. La frayeur de ces gens est telle, que cette force vous sera suffisante !
En effet, notre embarcation aborde le vaisseau arabe, qui se nommait la Perle, et en prend possession sans éprouver la moindre résistance.
Nous employâmes le reste de la journée à réparer les légères avaries que nous avait causées le feu mal dirigé de l’ennemi, puis ensuite à transborder nos prisonniers arabes sur quelques caboteurs de la côte, qui n’osèrent nous refuser de se charger d’eux. Enfin, profitant du beau temps des jours suivants, nous entassâmes à bord de l’Amphitrite sans qu’aucun accident entravât cette opération, et en ayant soin de les enregistrer et de les inscrire au fur et à mesure qu’on les apportait, l’or, l’argent, les pierreries et les objets précieux que renfermait la Perle.
Cinquante magnifiques chevaux arabes qui se trouvaient à bord de notre prise furent la seule capture que nous laissâmes à son bord.
A présent, il me serait tout à fait impossible de décrire l’espèce d’enivrement qui s’était emparé de notre équipage à la vue des prodigieuses richesses que nous venions de conquérir. Chaque homme supputait, selon son ambition et selon ses désirs, la part qui lui revenait, et tous, les plus ambitieux comme les plus modestes, trouvaient que leurs calculs atteignaient à une limite qui ne leur laissait rien de plus à désirer. Notre second, le Normand Duverger, ne pouvait surtout contenir sa joie. Ses lèvres minces étaient continuellement entr’ouvertes par un sourire perpétuel qui lui donnait presque l’air bonhomme ; armé d’un crayon et d’un carnet, il alignait, pendant toute la journée, depuis le lever du soleil, jusqu’à son coucher, colonnes de chiffres sur colonnes, et lorsque la nuit le surprenait dans cette douce occupation, il semblait sortir d’un rêve : le jour ne lui avait pas semblé durer plus d’un quart d’heure.
Un homme, cependant, qui éprouvait de notre capture une joie plus vive encore que celle du Normand, était notre brave capitaine : non pas qu’il fût cupide, loin de là ; mais il voyait dans notre prodigieux et éclatant succès la fin de cette fatalité tenace qui jusqu’alors avait si lourdement pesé sur lui. Son bonheur était même si profond que, par moments, il se refusait à y croire.
— Il est impossible que cela se passe ainsi, disait-il, vous verrez qu’il nous arrivera quelque malheur inattendu !
Comme la mer était belle, les vents favorables et nos cœurs ivres de joie, nous n’attachions aucune importance à ces tristes prophéties, nous nous figurions, dans notre joyeux délire, que le monde entier nous appartenait. Hélas ! un horrible et épouvantable coup de tonnerre devait bientôt nous arracher à nos beaux songes !
Le cinquième jour qui suivit notre triomphe éclairait à peine l’horizon, lorsque nous aperçûmes, au premier rayon du soleil levant, deux navires de différentes grosseurs naviguant dans nos eaux. En une seconde tous les yeux de l’équipage se fixèrent sur eux avec une curiosité pleine d’anxiété ; mais ils se trouvaient à trop grande distance de nous pour qu’il nous fût possible de reconnaître leur nature et leur nationalité.
Vers les huit heures, nous acquîmes la certitude qu’ils nous chassaient, et nous devinâmes, à l’incontestable supériorité de leur marche, quels adversaires nous allions avoir à combattre. Le premier de ces deux navires qui concentra d’abord toute notre attention, était un fort trois-mâts portant vingt-deux bouches à feu en batterie, plus deux canons sur son gaillard d’arrière ; le second, une goélette, qui nous parut lui servir de mouche, était armé de quatre canons et de deux obusiers.
— Vous voyez, mes amis, nous dit le capitaine Maleroux d’un air résigné et mélancolique, que je n’avais pas tort de compter sur une mauvaise chance ! Au total, cela ne fait rien… Il ne s’ensuit pas que de ce qu’il va y avoir un peu de besogne, nous devions nous considérer déjà comme perdus ! Cent trente frères la Côte, commandés par un capitaine comme moi, c’est-à-dire par un bon garçon, qui connaît son métier, je puis avouer cela sans orgueil, c’est connu, cent trente frères la Côte, donc, tous riches comme des négociants et des propriétaires, et portant leur fortune avec eux, ne sont pas si faciles à avaler qu’un œuf à la coque ou un verre de vin ! Donc, avec ou sans votre permission, je compte donner une telle brossée à cet Anglais incivil et gourmand qui veut nous happer au passage, qu’il s’en ressouviendra longtemps !
— Vive Maleroux ! vive le capitaine ! s’écria notre équipage plein d’ardeur.
Notre brave Breton, après cette belle harangue, ordonne sur le champ la Perle d’engager la goélette en temps opportun, tandis que l’Amphitrite prêtera côté à la corvette. Ces dispositions bien arrêtées, Maleroux, qui à l’heure du combat oublie toujours sa tristesse habituelle et devient l’homme le plus actif et le plus animé de son bord, Maleroux se mêle de nouveau à l’équipage, qu’il enflamme par ses exhortations et par ses récits. En effet, rien ne répugne davantage ordinairement aux corsaires que d’en venir aux mains avec les navires de guerre ; ils éprouvent pour ces combats stériles où leur valeur n’est pas récompensée par l’Etat et où leur liberté court de si grands dangers, une aversion presque insurmontable ! Seulement, cette fois, il s’agit de sauver de telles richesses, que pas un matelot ne faiblit ! Tous jurent de succomber plutôt dans la lutte qui va avoir lieu, que de céder, dans quelque position critique qu’ils puissent se trouver, à l’ennemi qui ose les attaquer.
Notre second, le Normand Duverger, est blême de fureur : il parle peu, mais on devine facilement à l’éclat fébrile de son regard, à ses narines gonflées, à ses lèvres minces, crispées par la colère, qu’au lieu de craindre l’heure du combat, il l’appelle de tous ses vœux, et qu’elle le trouvera implacable et sans pitié !
En attendant, la chasse continue ; mais la Perle, que nous ne voulons pas abandonner et qui marche moins bien que nous, nous force de diminuer notre vitesse, et les vaisseaux ennemis nous gagnent main sur main. Encore une heure, et les voilà à portée de mousquet de nous ! Aussitôt, une vive canonnade s’engage, nous tirant en retraite et l’ennemi en chasse. Le sort en était jeté ; le combat devenait inévitable.
A midi, la corvette anglaise, car elle avait arboré ses couleurs nationales, ayant gagné le vent, le feu s’engagea avec fureur entre elle et nous aussitôt que nous pûmes croiser efficacement nos boulets.
J’ai assisté à bien des combats sur mer, mais jamais je n’ai vu, je puis le dire, un acharnement semblable à celui que déploya notre équipage dans cette circonstance. L’enthousiasme, la rage, la cupidité agissant tout ensemble sur nos matelots, centuplaient leurs forces et entretenaient leur ardeur. Beaucoup d’hommes atteints soit par des éclats de bois, soit par la mitraille, continuaient leur service comme si de rien n’était ; quant aux morts, ils tombaient sans pousser une plainte, et leur dernier soupir s’exhalait avec une imprécation ou une parole de défi.
Ainsi se passa la journée, sans qu’aucun avantage marqué parût vouloir faire pencher la victoire d’un côté ou de l’autre.
La corvette anglaise the Trinquemaley, c’était son nom, portait bien, il est vrai, dix canons de plus que nous, mais nous avions sur elle deux grands avantages : le premier, et le plus précieux de tous, était d’abord l’énergie de notre désespoir ; le second, c’est que le navire ennemi ayant une batterie couverte, et, par conséquent, sa coque se trouvant de beaucoup plus élevée sur l’eau que la nôtre, nos boulets portaient sur lui presque à tout coup, tandis que les siens frappaient bien plus rarement l’Amphitrite.
Cependant, aux dernières lueurs du crépuscule, et aux premiers souffles d’une brise qui verdissait l’horizon, le hasard des batailles parut enfin se déclarer pour nous. Le mât d’artimon du Trinquemaley tomba tout à coup sur son avant et masqua de son fardage une partie des canons qui nous foudroyaient ; nous accueillîmes cet événement par un hurlement de triomphe. La victoire est à nous, mes amis ! s’écria Maleroux, qui, pendant toute la durée du combat, n’avait cessé de diriger l’action avec une habileté, un à-propos et un sang-froid que bien peu de marins ont possédés à un degré aussi éminent que lui ; courage ! nous reverrons l’île de France et nous garderons notre or.
Notre brave capitaine, après avoir prononcé ces paroles qui trouvèrent un écho dans le cœur de chaque matelot, s’empressa de profiter de la confusion que la chute de son grand mât avait jetée abord du Trinquemaley pour opérer notre retraite à la faveur de l’obscurité.
Malédiction ! au moment où l’Amphitrite laisse arriver pour prendre chasse, au moment où, semblable à un oiseau qui étend ses ailes pour s’élancer dans l’espace, elle déploie ses trois perroquets à la fois, un horrible craquement, suivi cette fois de cris lamentables, arrête subitement la joie de notre équipage et le plonge dans la stupeur. C’est notre mât de misaine qui, percé de plusieurs boulets au-dessous des jattereaux, vient de tomber à la mer avec tous ses agrès et en entraînant quelques hommes occupés à larguer les voiles !
Un cri de rage et de défi a dominé le bruit produit par cette chute : c’est Maleroux qui se révolte contre la fatalité et la provoque.
Cloués à notre place et réduits à l’inaction, nous devons forcément recommencer le combat.
Quelques mots à présent nous sont indispensables pour faire connaître la position de notre prise la Perle, commandée par le lieutenant Huguet, mon ancien chef direct abord de la Preneuse.
Notre prise avait bravement ouvert son feu sur la mouche du Trinquemaley, à l’instant même où nous en venions aux mains avec cette corvette ; seulement, la Perle était montée par un faible équipage, qui ne pouvait que manœuvrer lentement ce lourd navire, tandis que la mouche du Trinquemaley, profitant de la force numérique de ses hommes et de la prestesse de ses évolutions, l’accablait de projectiles sans courir de grands dangers.
La mouche, dont l’équipage, je le répète, était plus que triple de celui de notre prise, cherchait en outre l’abordage, que notre pauvre Perle en était réduite à éviter sans cesse. L’issue de cette partie carrée entre les quatre navires restait donc toujours incertaine ; toutefois, à supputer et à peser froidement les chances, il fallait avouer qu’elles étaient du côté des Anglais.
— Une seule chose me console dans nos désastres, dit le capitaine Maleroux en s’adressant à son second, c’est que si nous succombons, nous tomberons sans laisser traîner l’honneur français dans la honte… Remarquez, Duverger, l’ardeur de notre équipage… On dirait qu’il 1 augmente encore à mesure que croît le danger. Pauvres et chers enfants ! ils se battent comme des anges !
Maleroux, après avoir dit ces paroles, passa sa main sur ses yeux comme s’il eût voulu chasser une pensée importune qui l’obsédait, puis il reprit douloureusement et en baissant la voix :
— Et penser, pourtant, que c’est peut-être à ma seule présence sur l’Amphitrite que ces pauvres gens doivent d’essuyer tous ces désagréments ! Oh ! si j’étais sûr de cela !
Maleroux n’acheva pas sa phrase ; mais le regard désespéré qu’il jeta sur l’abîme de l’océan la compléta aussi clairement que s’il l’eût prononcée. Nos ennemis, malgré l’obscurité qui les enveloppait, continuaient leur tir avec une grande précision : vers minuit, le grand mât de hune de la corvette se rompit, tomba sur son avant et masqua encore une fois sa batterie.
Maleroux voulant profiter de cette avarie pour faire vent arrière et abandonner le champ de bataille, on brassa immédiatement en ralingue les voiles de l’arrière, on mit en action les avirons ; mais l’absence de toutes voiles d’avant occasionnée par la chute de notre mât de misaine, rendit l’abatée impossible, et l’Amphitrite, malgré tous nos efforts, n’en continua pas moins de présenter son travers au vent et à l’ennemi.
De son côté, le Trinquemaley, ayant perdu ses mâts de l’arrière, cherche en vain à prêter le côté au vent pour pouvoir nous canonner ; bientôt it est emporté en dérive, et abattant, malgré lui, vent arrière sur nous, il nous aborde de long en long.
Quant à nous, qui ne voyons notre salut que dans l’anéantissement complet de notre ennemi, nous saluons par des cris frénétiques de joie cet événement imprévu et heureux qui nous permet enfin d’en venir à l’arme blanche.
Sous un feu qui, loin de se ralentir, augmente plutôt de vivacité, les restes des vergues mutilées des deux navires se joignent et s’enlacent ; les flancs de l’Amphitrite et du Trinquemaley, bord à bord, tremblent et semblent au moment de s’ouvrir sous la commotion violente des bordées qu’ils déchargent à bout portant.
Les grenades pleuvent sur notre pont, notre artillerie, refoulée du dehors en dedans par le choc de la formidable préceinte de la corvette, recule à longueur de bragues ; mais qu’importe ! elle nous devient inutile, l’heure de l’abordage a sonné !
Chaque frère la Côte s’arme d’une espingole, d’une hache et d’un poignard. En avant ! Vingt de nos plus robustes matelots, munis de longues lances, tiennent à distance et neutralisent l’effet des piques et des baïonnettes anglaises. Enfin, sous le feu d’une mousqueterie meurtrière, nous montons à l’assaut ! L’intrépide Maleroux se multiplie avec une incroyable activité ; il nous excite par sa parole et par son exemple, mais notre courage n’a pas besoin, on le croira, d’être stimulé.
Enivrés par le combat, par l’odeur de la poudre, par notre haine pour l’Anglais, nous avons perdu le sentiment du danger et de la souffrance ; tout nous semble possible, les obstacles n’existent plus pour nous.
On commence par s’égorger à travers les sabords, puis la lutte s’engage sur le gaillard d’avant du Trinquemaley.
Les Anglais sont deux fois plus nombreux que nous ; ils se battent bravement, c’est vrai : ils défendent avec courage, pouce par pouce, l’espace que nous avons envahi ; mais que peuvent-ils contre la fureur sans nom qui nous anime ? Nos espingoles et nos piques creusent leurs rangs et élargissent le théâtre du carnage de toute la longueur du passavant !
Du milieu de cet affreux et sanglant pêle-mêle, de ce chaos hideux et sublime tout à la fois, on entend la voix retentissante de Maleroux, qui domine les cris des blessés et des mourants. L’intrépide Breton a retroussé les manches de sa chemise jusqu’au coude, et chaque fois que sa terrible hache s’abat, un Anglais tombe pour ne plus se relever.
Quoique fort occupé moi-même, je ne puis m’empêcher de remarquer notre second, Duverger, qui me coudoie en passant : jamais je n’oublierai l’impression que me causa la vue de ses lèvres violettes, de ses yeux de tigre, de son effroyable sang-froid : pour toute arme, il n’a qu’un large coutelas à la main et un poignard entre ses dents, mais ce coutelas, qui dégoutte de sang, a dû être fatal à bien dès Anglais ! Cet homme pense à sa magnifique part de prise. Malheur à l’ennemi qui se trouve sur son passage.
Au reste, au dire des frères la Côte dont se compose notre équipage, et qui tous ont déjà bravé tant de dangers, jamais un abordage n’a présenté un caractère de férocité, d’acharnement et de fureur, semblable à notre lutte avec le Trinquemaley !
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’après quelques minutes de cette gigantesque boucherie, l’équipage de la corvette soit culbuté, débusqué de tout point et refoulé jusqu’au gaillard d’arrière ! Une fois acculés dans cet étroit espace, les Anglais ne pouvant plus résister, se précipitent, pour éviter la mort qui les menace, les uns à la mer, les autres dans la batterie, et nous laissent maîtres enfin de leur pont couvert de sang et de cadavres.
Notre second, Duverger, veut, implacable et sans pitié, que l’on égorge les Anglais entassés sur le gaillard d’arrière ; Maleroux s’oppose à cet acte de cruauté, et, ne doutant plus de la victoire, les laisse se réfugier dans la batterie.
— Vous avez tort, capitaine ; lui répond froidement le Normand, quand on porte avec soi des richesses pareilles à celles qui sont entassées à bord de l’Amphitrite, on ne saurait jamais prendre trop de précautions pour les conserver.
Cet affreux conseil, qu’une cupidité effrénée pouvait seule donner, était cependant, comme nous l’apprîmes bientôt à nos dépens, bon à suivre.
En effet, au moment où nous nous y attendons le moins, les Anglais réfugiés dans la batterie nous envoient dès coups de fusil à travers les écoutilles, et, rechargeant leurs canons, recommencent leur feu contre l’Amphitrite. Une partie de nos matelots se précipite alors aux pièces, et la canonnade continue comme avant l’abordage.
Cependant, nous sommes toujours maîtres du pont de la corvette et nous y avons arboré les couleurs françaises.
Le premier moment de stupeur que nous a causé cet acte de folie, presque de trahison, passé, nous nous empressons d’abattre les mantelets des sabords et nous claquemurons ainsi les Anglais dans leur propre batterie ; mais quel n’est pas notre étonnement lorsque nous voyons que l’équipage de la corvette n’interrompt pas pour cela son feu, et qu’il tire à travers les mantelets des sabords baissés, au risque presque certain d’incendier en même temps le Trinquemaley et l’Amphitrite !
— Malédiction ! s’écrie Maleroux. Je crois que j’aurais bien fait, Duverger, d’exécuter le massacre que vous m’avez proposé tout à l’heure ! Comment expliquer cette stupide et inconcevable conduite des Anglais ? Qui peut la produire ? L’ivresse, la folie, le désespoir ? C’est à n’y rien comprendre ! Quoi ! nous faisons grâce de la vie à plus de trente d’entre eux, nous sauvons ceux qui se noient, leur pavillon, arraché de sa place d’honneur, gît à nos pieds, et ils osent nous attaquer d’une façon si déloyale ? Il faut pourtant en finir avec eux !
Nos frères la Côte, à qui cette stupide agression a rendu toute leur fureur, se préparent à entrer dans la batterie et à y massacrer tous les Anglais qui s’y trouvent, lorsque des cris affreux qui s’y font entendre les arrêtent dans leur élan.
Bientôt une clarté qui se projette au large par toutes les ouvertures de la corvette succède à ces cris. Le feu est à bord du Trinquemaley.
— Capitaine, retournons sur l’Amphitrite, et tâchons de nous éloigner de ce navire avant qu’il saute, dit le second, Duverger.
— Sans sauver ces malheureux qui brûlent tout vivants sous nos pieds ! s’écrie Maleroux ; cela est impossible !
Au moment même où notre capitaine prend si généreusement, la défense et le parti de nos ennemis, de nouveaux coups de fusil nous sont adressés par eux à travers les écoulilles : il faut que ces gens soient en proie au délire. A présent voudrait-on les sauver qu’il serait trop tard ! l’incendie augmente d’intensité avec une rapidité effrayante ; nous nous élançons, épouvantés pour la première fois dépuis le commencement de ce combat, à bord de l’Amphitrite !
Nous sommes à peine rendus sur notre navire, quand une explosion terrible, sans nom, dont on ne peut se faire une idée, éclate semblable à un volcan, le long de l’Amphitrite, et nous enveloppe d’un nuage de feu, de cendres et de fumée. Bientôt, des débris humains, sanglants et noircis, retombent sur notre pont et autour de nous : ce sont les restes du Trinquemaley et de son équipage !
Après cette effroyable catastrophe, qui nous enleva nos deux mâts de hune de l’arrière, nous éprouvâmes une telle stupeur, suite inévitable de la terrible commotion que nous avions ressentie, que nous restâmes un moment sans pouvoir nous rendre compte de notre position. Nous ne comprîmes pas comment nous nous retrouvions encore vivants sur notre navire en ruine.
Cependant, jamais nous n’avions eu besoin de plus d’énergie que dans ce moment solennel. L’Amphitrite flottait encore, contre toute vraisemblance, mais tellement disjointe dans toutes ses parties, qu’à peine pouvait-on espérer qu’elle surnagerait encore quelques minutes avant de s’enfoncer dans l’océan.
Il n’y avait pas une minute à perdre : on se précipite aux pompes, que l’on fait jouer avec fureur ; on bouche à la hâte les déchirures de nos embarcations criblées de mitraille ; puis, à force de bras, on les met à la mer.
Alors a lieu un spectacle déchirant et que je demanderai la permission d’indiquer sans développements : on voit les blessés se hisser sur les parois de l’Amphitrite, que la mer emplit déjà en bouillonnant, les malheureux ! Mais qu’ils ne craignent rien ; leur sauvetage est la seule pensée de Maleroux ; lui-même, avec un calme et une présence d’esprit qui rendent ce travail facile, dirige leur embarquement dans nos canots.
Aussitôt nos embarcations pleines, elles se dirigent vers la Perle qui s’avance sur nous. La Perle et la mouche du Trinquemaley ont, toutes les deux, d’un accord commun et spontané, suspendu leur feu après la catastrophe de la corvette. L’un et l’autre de ces navires nous envoient chacun deux canots. Le sauvetage général opéré, nous plaçons dans la chaloupe les victimes les plus maltraitées ; bientôt l’Amphitrite s’enfonce avec une vitesse si effrayante, que nous sommes obligés de l’abandonner en laissant derrière nous quelques moribonds que la mer, qui déborde sur le tillac et par les écoutilles, va sauver d’une douloureuse agonie : nous poussons au large, mais, hélas ! de tous les malheurs que depuis la veille nous avons éprouvés, il nous reste encore le plus épouvantable à subir !
À peine la chaloupe, qui porte Maleroux est-elle éloignée de quelques brassés du bord, que notre pauvre capitaine, se rappelant qu’il a oublié d’emporter ses lettres d’expédition, ordonne que l’on rebrousse chemin.
Le danger est grand, mais comment ne pas obéir ! L’embarcation accoste bientôt sur l’arrière des grands porte-haubans de l’Amphitrite presque submergée, et Maleroux, avec une audace qu’un bonheur inouï justifie, saute dans la chambre presque déjà remplie d’eau, s’empare de ses expéditions et remonte sur le pont !
Malheur ! au moment de mettre le pied dans la chaloupe, notre infortuné capitaine sent un obstacle peser sur sa tête : c’est le filet de casse-tête 2 du gaillard-d’arrière. Maleroux, sans perdre en rien son sang-froid, essaie en vain de se dégager, sans pouvoir y parvenir. On se précipite à son secours, mais efforts impuissants ! L’Amphitrite s’enfonce au même moment, en emportant dans sa tombe humide et son digne commandant et la chaloupe dont l’équipage s’est dévoué pour essayer de le sauver.
Quelques matelots valides qui montent cette embarcation se jettent à la nage ; la plupart sont entraînés par la violence du gouffre que vient de creuser la submersion de notre pauvre Amphitrite, et ceux-là ne reparaissent plus ! D’autres enfin, plus heureux, s’emparent de vive-force du canot de la mouche-goëlette anglaise, qui leur sert à atteindre celui que la Perle envoie à leur secours.
Lorsque les débris de notre équipage furent réunis sur la Perle, le second, Duverger, prit immédiatement le commandement de ce navire.
— Mes amis, nous dit-il, à plus tard les plaintes ! A présent, il s’agit de faire notre devoir et de nous venger. Monsieur, continua-t-il en s’adressant au chirurgien de l’Amphitrite, charmant jeune homme nommé Forgemolle, avec qui j’avais déjà navigué à bord de la Forte, où il remplissait les fonctions d’aide-major, préparez vos trousses et tenez-vous prêt : nous allons recommencer le combat.
En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées que nous ouvrions notre feu sur la mouche de l’ex-Trinquemaley.
— Je crois, Garneray, me dit M. Forgemolle, avec qui j’étais très lié, que je n’aurai plus guère d’opérations à faire aujourd’hui.
— Pourquoi cela ? auriez-vous donc le pressentiment de votre mort ?
— Oh ! nullement ! seulement je crois que la goélette se soucie peu de recommencer la danse… Tenez, voyez… elle ne répond pas à notre canonnade et elle force de voiles… Bon voyage !
Le pauvre Forgemolle parlait encore quand je le vis rouler à mes pieds.
— Qu’avez-vous donc ? m’écriai-je en me précipitant vers lui pour l’aider à se relever.
— Rien ! me dit-il, quelque manœuvre qui s’est détachée du gréement et est tombée sur moi.
Hélas ! C’était un boulet perdu, le dernier que la corvette nous adressait en tirant en retraite, qui lui avait emporté les deux jambes ! M. Forgemolle mourut une heure après : ce fut la dernière victime de ce combat, qui durait depuis plus de vingt heures.
Une fois que nous eûmes perdu de vue la goëlette anglaise, nous nous occupâmes avec plus de soin de nos blessés : leur nombre était considérable, et presque tous l’étaient dangereusement. Quelle tristesse profonde régnait alors à bord de la Perle ! Les désastres terribles que nous avions éprouvés, la mort de Maleroux, la perte plus sensible encore de notre fortune, car, dans l’humanité, l’égoïsme l’emporte toujours, hélas ! sur la sensibilité, nous avaient plongé dans un morne désespoir.
Notre second, Duverger, dont la douleur concentrée devait être terrible, ne pouvait surtout dominer le désespoir qui l’oppressait. Morne, taciturne, les regards sombres et baissés, il ne prononça pas, jusqu’à la fin du jour, une seule parole qui ne fût strictement nécessaire au service.
Ce ne fut qu’à la nuit, au moment de se retirer dans sa cabine, qu’il nous laissa entrevoir, en peu de mots, l’état de son esprit :
— Ah ! messieurs, nous dit-il, quand je pense que pendant cinq jours j’ai été riche, ce que l’on appelle riche, riche à tout jamais, riche pour le reste de mes jours ! C’est à se brûler la cervelle ! Aussi, que je parvienne à jamais obtenir un commandement, et qu’un navire anglais me tombe entre les mains… Oh ! alors !
Notre second n’acheva pas sa phrase, mais secouant alors vivement sa tête, comme pour en chasser une idée importune, il termina l’entretien par ces paroles, qui me frappèrent en ce qu’elles me parurent résumer admirablement bien son caractère :
— Après tout, il nous reste cinquante chevaux arabes à bord ! J’ai calculé que le prix de leur vente nous rapportera encore un honnête bénéfice ! Ah ! messieurs, puisque Maleroux devait mourir, pourquoi n’a-t-il pas succombé dès le commencement du combat ! Que Dieu lui pardonne sa faiblesse !
Après un mois et demi d’une traversée ordinaire, et qu’aucun événement ne vint accidenter, la Perle, en deuil du brave et infortuné Maleroux, la Perle, dernier débris de tant de richesses perdues, du plus terrible combat de mer et de la plus épouvantable catastrophe qui aient peut-être jamais eu lieu, rentrait au port Nord-Ouest de l’île de France, au milieu de la consternation et du silence de la population.
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Quant à moi, encore sous l’impression du désastre qui avait failli nie coûter la vie, et, de plus, atteint de quelques éclaboussures pendant le combat, je me trouvais dans un pitoyable état de santé. Je fus donc forcé de me mettre au lit.
Pendant la maladie que j’eus à subir, et dont, grâce à Dieu, la force de ma constitution, unie à une volonté ferme, me tira assez promptement, M. de Montalant, mon généreux ami, me rendit de fréquentes visites.
J’entrais déjà en convalescence, lorsqu’il vint un jour, en compagnie du capitaine de corsaire le Malouin Ripeau de Monteaudevert, passer une partie de la journée avec moi.
— Le capitaine Monteaudevert, à qui l’Hermite, dont il est l’ami, à beaucoup parlé de vous, lui a promis de s’occuper de votre sort, me dit-il. Ainsi, mon cher Louis, tenez-vous l’esprit en repos ; d’un jour à l’autre, dès que vous serez rétabli, il vous sera donné de prendre votre revanche sur la fortune et sur les Anglais ! En attendant, je vous apporte quelques centaines de piastres que je viens de toucher, au moyen de votre procuration, pour votre part de prise de la Perle… Les chevaux arabes se sont admirablement bien vendus !
— Je vous remercie beaucoup, mon cher monsieur, lui répondis-je. Cet argent m’arrive avec d’autant plus d’à-propos que ma bourse se trouve complètement à sec ! Au reste, ces quelques piastres représentent, avec les faibles appointements que j’ai touchés pour mon voyage à Bombetoc, sur le Mathurin, tout ce que j’ai gagné depuis que je suis dans la marine. Et cependant j’ai déjà assisté à bien des combats et essuyé d’assez grandes fatigues !
— Quoi ! c’est là tout ce que vous avez gagné pendant votre carrière maritime, mon pauvre jeune homme ? s’écria le capitaine Monteaudevert. Jour de Dieu ! Je veux, moi, que vous preniez une éclatante revanche sur la mauvaise fortune, et quand je veux une chose, je ne suis pas Breton pour rien, il faut que cette chose arrive. Parbleu ! il n’y a pas de temps à perdre : je m’en vais de ce pas retenir votre place, ajouta le corsaire en se levant. Soyez sans inquiétude, je me charge de l’obtenir. A présent, si cette fois vous ne réussissez pas au delà de votre attente, il faudra réellement que vous ayez du guignon.
— Je vous suis bien reconnaissant, capitaine ; mais de quelle place parlez-vous, je vous prie ?
— D’une place que j’accepterais avec bonheur pour moi, si je n’étais pas moi-même capitaine… Mais, je vous le répète, le temps presse… rétablissez-vous vite, je viendrai vous prendre dans trois à quatre jours.
L’excellent Malouin parti, je me creusai en vain la tête pour essayer de deviner de quoi il s’agissait ; mais je ne pus y parvenir : aussi fut-ce avec un vif plaisir que je le vis entrer trois jours plus tard dans ma chambre. Complètement remis de ma maladie, puisque déjà la veille j’avais été faire un tour de promenade seul et à pied, il me trouva debout et habillé.
— Il paraît que ça va bien, me dit-il ; allons, venez : on vous attend.
Le Malouin, sans répondre aux questions que je lui adressais autrement que par un petit sourire mystérieux, hâta le pas et s’arrêta enfin devant la maison de MM. Tabois-Dubois, riches négociants de l’île de France.
— Le capitaine est-il visible ? demanda-t-il au premier nègre qu’il rencontra, et sur la réponse affirmative de l’esclave, Monteaudevert monta rapidement l’escalier, et s’arrêta au premier étage.
Des éclats de rire, des paroles fortement accentuées et le bruit d’une discussion animée quoique amicale, se faisaient entendre derrière une porte à laquelle mon conducteur frappa.
— Entrez ! répondit une voix sonore.
Le Malouin poussa la porte, me prit par le bras et me fit passer devant lui.
Je restai assez intimidé en me trouvant dans un grand salon rempli de monde ; mais je me remis bientôt en reconnaissant parmi les personnes présentes plusieurs de mes connaissances, entre autres les enseignes Roux, Fournier et Viellard, et le contre-maître Gilbert, qui tous avaient navigué avec moi sur la Preneuse.
— Ah ! te voilà, mon brave Ripeau ! s’écria un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui s’avança avec empressement vers le capitaine de corsaire, et lui serra cordialement la main, fais ton grog à ta guise, allume-moi ce cigare et causons.
— Merci, Robert, répondit Monteaudevert, tout à l’heure je boirai, je fumerai et je causerai tant que tu voudras ; mais auparavant laisse-moi te présenter le jeune homme dont je t’ai déjà parlé, le favori de l’Hermite. C’est jeune, solide, plein de bonne volonté, instruit, et ça n’a pas encore eu de chance ! Il n’a pas l’air bien gai, mais ne fais pas attention, il n’y a pas encore deux mois que Garneray voyait couler l’Amphitrite et se noyer notre pauvre ami Maleroux : ça lui a laissé du noir dans la tête…
— Bah ! à quoi ça avance-t-il de se miner le tempérament ! s’écria le jeune homme en me tendant la main. Tope là, mon ami, et ne te fais plus de bile ! Quand on a rempli son devoir, on doit savoir se ficher du guignon ! Tu me plais… parole… Reste à dîner avec moi, je t’égayerai à mort, et demain, après cette biture, tu chanteras comme un rossignol… Va-t’en préparer ton grog, je veux trinquer avec toi à ta chance future.
Le jeune homme après m’avoir parlé ainsi se dirigea vers un nouvel arrivant, tandis que je me rendais au buffet pour arranger mon grog.
Du reste, je dois avouer que j’étais surpris au possible. Quel pouvait être, me demandai-je, ce jeune homme si simplement mis, dont l’air est si fier, si hardi, le regard si hautain et si perçant, qui me promet sa protection, et commence, sans m’avoir jamais vu, par me tutoyer comme si nous étions amis depuis dix ans ?
Quant à Monteaudevert, loin de répondre à mes questions, il semblait prendre un malin plaisir à jouir de mon embarras. Ne pouvant obtenir aucun éclaircissement du capitaine de corsaire, je reportai toute mon attention sur l’inconnu, qui m’intriguait tellement, que, profitant de ce qu’il était occupé à causer, je me mis à l’examiner avec une vive attention.
Ce jeune homme pouvait avoir, je l’ai déjà dit, de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Quoique d’une taille élevée, environ cinq pieds six pouces, il était replet et de forte corpulence. Cependant on devinait sans peine à la charpente vigoureuse de son corps qu’il devait posséder une force et une agilité musculaires vraiment extraordinaires. Ses yeux, un peu fauves, petits et brillants, se fixaient sur vous comme s’il eût voulu lire au plus profond de votre cœur. Son visage, couvert de taches de rousseur, était un peu bronzé par le soleil ; il avait le nez légèrement court et aplati, et ses lèvres minces et pincées s’agitaient sans cesse. Au total, il semblait un bon vivant, un joyeux convive, un solide marin, et il éveilla toute ma sympathie. Seulement, le tutoiement dont il s’était servi vis-à-vis de moi ne me plaisait que médiocrement, et je me promis de lui faire sentir cette inconvenance.
Je venais d’achever de préparer mon grog lorsqu’il revint nous trouver :
— Eh bien, Garneray, me dit-il, sommes-nous plus gai à présent ? Allons, trinquons. Ta jeunesse et ton mauvais guignon, mon enfant, m’ont tout à fait disposé en ta faveur ! sans compter, m’a-t-on dit, que l’Hermite t’estimait, et l’Hermite est un gaillard qui se connaît en individus… A ta santé ! merci.
L’inconnu avala alors d’un seul trait son grog brûlant, et reprit :
— Voilà qui est convenu, Garneray, à partir d’aujourd’hui tu m’appartiens… Tu viendras prendre mes ordres et gazouiller un peu avec moi tous les matins. Je t’attache à ma personne en qualité d’aide de camp.
— Je te remercie beaucoup, lui répondis-je ; mais je voudrais bien savoir d’abord quel est ton nom ?
— Mon nom ! s’écria l’inconnu en éclatant de rire. Ah ! tu ne sais pas mon nom !
Puis, se retournant alors vers le capitaine Ripeau de Monteaudevert, qui faisait des efforts inouïs pour garder son sérieux :
— Satané farceur, lui dit-il en se tenant les côtes, c’est comme cela que tu blagues tes protégés… Après tout elle est bonne, la charge… Sacré farceur, va…
L’inconnu s’abandonna encore pendant quelques secondes à sa gaieté, puis reprenant enfin un air sérieux :
— Garneray, me dit-il simplement et sans paraître attacher la moindre importance à sa réponse, je suis capitaine de corsaire et je me nomme Robert Surcouf 1.
Ce nom, auquel je ne m’attendais pas, produisit sur moi une impression profonde et me fit battre le cœur ! Quoi ! ce gros et grand garçon, si jeune, si rond, si jovial, n’était autre que ce célèbre corsaire, l’honneur de la France et l’effroi des Anglais, dont j’avais déjà si souvent entendu parler par les meilleurs marins avec une admiration et un respect profonds ! J’étais presque tenté de me croire encore le jouet d’une mystification.
— Eh bien, me dit Monteaudevert lorsque nous sortîmes ensemble, êtes-vous content ? Vous voilà attaché en qualité d’aide de camp au seul homme qui puisse et sache dominer la chance et commander au hasard ! Que le diable m’emporte si une seule croisière avec lui ne vous dédommage pas amplement de tous vos ennuis passés… Mais voulez-vous venir à présent avec moi à la Pointe-aux-Forges, où l’on s’occupe à réespalmer la Confiance, c’est le nom du navire que commande Surcouf… cette vue vous fera plaisir, car je ne connais rien qui approche, pour la perfection des formes, de ce navire, que l’on a surnommé l’Apollon de l’Océan.
On conçoit que cette proposition me plaisait trop pour que je ne m’empressasse pas de l’accepter ; nous prîmes un bateau, et nous nous dirigeâmes vers la Pointe-aux-Forges ! Il faudrait avoir été marin pour comprendre l’émotion, ou, pour être plus exact, l’enthousiasme que me causa la vue de cette admirable construction. La Confiance était un navire dit à coffre, du plus fin modèle qui ait jamais paré les chantiers de Bordeaux ; on devinait au premier coup d’ceil quelle devait être la supériorité de sa marche : elle portait dix-huit canons.
Je ne sais si l’intention de l’excellent Monteaudevert avait été, en me conduisant à la Pointe-aux-Forges, de faire une diversion à la tristesse qui m’accablait : en tout cas, la vue de la Confiance opéra un grand changement dans la situation de mon esprit.
De retour à la ville, exalté par l’examen minutieux de la Confiance auquel je m’étais livré avec ardeur, je ne rêvais plus qu’aventures et combats, et je chassai sans peine, pour la première fois depuis plus de deux mois, de ma pensée, le souvenir des désastres de l’Amphitrite, qui m’avait si longtemps poursuivi sans relâche et sans trêve.
Fidèle à la recommandation de mon nouveau capitaine, je me rendais chaque matin chez lui, et chaque fois je le quittais en sentant mon attachement et mon admiration pour sa personne augmenter de force. Surcouf était un de ces hommes qui, enveloppés d’une écorce assez rude, ne peuvent être devinés et compris à la première vue. Ses manières rondes, aisées, mais originales, exigeaient que l’observation, pour pouvoir arriver jusqu’à comprendre son génie, commençât d’abord par se familiariser avec sa nature. Au reste, bon et joyeux vivant s’il en fut jamais, il possédait une gaieté communicative dont on ne pouvait se défendre. Personne, je demande pardon au lecteur d’employer une expression un peu vulgaire et qui commençait alors à prendre une grande vogue, personne ne blaguait mieux que lui. Son esprit vif, actif et plein d’à-propos, ne lui faisait jamais défaut pour l’attaque ou pour la riposte. Je me rappelle même à ce sujet une réponse qu’il adressa à un capitaine anglais.
Ce dernier prétendait que les Français, ce qui au reste était assez vrai pour Surcouf, ne se battaient jamais que pour de l’argent, tandis que les Anglais, disait-il, ne combattaient que pour l’honneur et pour la gloire !
— Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve, lui répondit le Malouin, sinon une chose, que nous combattons chacun pour acquérir ce qui nous manque ?
Un matin que je me rendais, selon mon habitude, chez Surcouf, je le rencontrai dans la rue ; il me prit familièrement par le bras et m’emmena avec lui.
— Garneray, mon garçon, me dit-il, tu vois en ce moment dans ma personne un homme très ennuyé ; j’ai une corvée à remplir qui me pèse sur la poitrine.
— Ne puis-je, capitaine, m’en charger pour vous ?
— Impossible, tu es trop blanc-bec pour cela, mon garçon… Il s’agit, vois-tu, de tenir tête à un diplomate et à un finassier… pourvu que je ne me mette pas en colère… J’ai affaire à un capitaine de deux liards du commerce et au consul du Danemark… C’est là que demeurent ces deux chenapans, continua Surcouf en me désignant une maison située près de la grande église, monte avec moi et attends-moi un peu… je ne resterai pas longtemps, nous reviendrons ensemble.
Pendant que mon capitaine entrait dans le salon où se trouvait le consul danois, l’on me faisait passer dans un petit cabinet contigu à cette pièce, dont une mince cloison le séparait seulement. Ce fut à cette disposition des lieux que je dus d’entendre en entier, et aussi distinctement que si je me fusse trouvé avec eux, la conversation qui s’établit entre le capitaine, le consul danois et Surcouf ; conversation que je rapporte fidèlement ici, pour donner une idée des précautions que prenait le capitaine de la Confiance, et des sacrifices qu’il savait faire pour préparer ses succès.
Après quelques échanges de politesse qui me permirent de connaître la voix du consul danois, Surcouf prit la parole.
— Monsieur, dit-il en s’adressant au consul, j’ai peu de temps à perdre, et je vous demanderai la permission de vous rappeler en deux mots le motif qui m’amène près de vous, et que vous devez soupçonner déjà. Voici le fait : j’ai besoin, pour ma prochaine croisière, de renseignements précis sur l’état actuel des côtes de l’Inde ; je viens donc vous prier de remettre au capitaine ici présent, votre compatriote et votre consigné, des lettres d’expédition qui l’autorisent à prendre langue à Batavia, puis de remonter le détroit de Malacca, et coupant le golfe, de l’ouest à l’est, de visiter les ports de la côte de Coromandel, de Ceylan, et d’aller m’attendre à un lieu que je lui indiquerai par l’intermédiaire d’un de mes officiers, lorsque son navire sera à vingt-cinq lieues au nord de cette île… Me comprenez-vous bien ?
— Parfaitement, illustre capitaine : seulement, ce que vous me demandez est impossible. Quoi, vous voudriez que moi, le représentant du Danemark, je m’associe à vos projets contre l’Angleterre, cette généreuse nation qui respecte notre pavillon et lui accorde protection et liberté sur les mers ! Oh ! vous ne pouvez penser sérieusement à cela.
— Très sérieusement, et voici pourquoi : c’est que si votre capitaine accepte, je lui donnerai, en toute propriété, une cargaison qui lui servira à déguiser le but de son voyage d’exploration, et que le jour même de son départ je vous compterai, à vous, monsieur le consul, un agréable pot-de-vin dont nous allons, si vous le voulez, fixer dès ce moment l’importance.
Un court silence suivit cette proposition de mon patron : ce fut le capitaine danois qui, le premier, reprit la conversation :
— O gloire de la marine française ! s’écria-t-il en s’adressant à Surcouf, j’aimerais mieux de l’argent comptant !
— Soit ; M. le consul, ici présent, vous remettra dix traites de cinq cents gourdes chacune, payables à vue, sur Batavia, Banca, Malacca, Madras, Pondichéry et Trinquemaley…
— Mille pardons, commandant Surcouf, interrompit le consul ; je ne demande pas mieux que d’être utile à un homme de votre immense mérite et de votre réputation, mais cette bienveillance que je ressens pour vous ne doit cependant pas me faire oublier toute prudence. Or, en supposant que ce digne capitaine, mon compatriote, soit légèreté, soit imprudence, commette quelque indiscrétion… comprenez-vous, ayant des preuves écrites de ma participation, quoique indirecte, dans cette affaire, le tort irréparable qu’il pourrait me causer ?
— C’est juste. Alors revenons à ma première idée. J’embarque sur le navire de votre capitaine, que vous ne manquerez pas de mettre a contribution, des marchandises cotées au plus bas prix de facture, pour une valeur de trois mille piastres. Au taux où sont maintenant les liquides français dans l’Inde, vous gagnerez à la vente de ce chargement, qui vous appartiendra en toute propriété, au moins cent pour cent.
— Oui, capitaine, c’est possible ; mais si l’on soupçonnait que jamais j’ai été votre… observateur… l’on me pendrait ! Or, s’exposer à un tel ennui pour six mille piastres ! interrompit le capitaine danois.
— C’est plus que vous ne valez, s’écria brusquement Surcouf.
— Oui, capitaine, si je n’étais pas père de famille.
— Eh bien ! à mon retour de croisière, je vous remettrai trois mille piastres en plus, si j’ai été satisfait de…
— Mes renseignements ! se hâta d’ajouter le capitaine danois.
— Non, de votre espionnage, reprit durement Surcouf.
— Capitaine, cette parole et celle de pot-de-vin que vous avez employées si légèrement déjà à mon sujet, interrompit le consul d’un air indigné, donnent à notre entrevue un tour que je ne puis supporter.
— Ah bah ! je m’moque pas mal de toutes vos manières, moi ! s’écria Surcouf d’une voix tonnante. Croyez-vous bonnement que je vais perdre mon temps à vous conter des douceurs ? J’ai besoin d’un traître et d’un espion. Je vous dis à vous, monsieur le consul, voulez-vous être mon traître ? à vous, capitaine, voulez-vous être mon espion ? Ce langage est clair, c’est l’essentiel ; j’adore la clarté. A présent, un mot, et remarquez que de ce mot dépend votre fortune. Oui ou non ? si c’est non, bonsoir : je m’en vais de ce pas trouver des gens plus intelligents que vous et qui ne refuseront pas leur bonheur. Voyons, monsieur, à vous, répondez.
— Oui, capitaine, dit le consul ; seulement, je vous en supplie, permettez-moi de vous adresser une demande.
— Voyons cette demande.
— C’est que vous m’engagiez votre parole d’honneur que vous ne parlerez à personne au monde de notre transaction.
— Je vous la donne ; à présent, à votre tour de répondre, capitaine, s’il vous plaît.
— Oui ! s’écria le Danois ; seulement…
— Rien de plus ; c’est assez : voilà une affaire conclue ; au revoir.
Surcouf alluma alors son cigare, et s’en fut sans ajouter un mot. Je le rejoignis au bas de l’escalier.
— Eh bien ! capitaine, lui dis-je, êtes vous sorti vainqueur de vos ennuis ?
— Oui, mon garçon, merci. J’ai remarqué une chose, c’est qu’en affaires je me suis toujours bien trouvé de ma brusquerie et de ma rondeur : avec cela je viens à bout de tout.
L’installation du corsaire marchait activement, et nous comptions pouvoir prendre la mer dans un mois au plus tard, lorsqu’un événement auquel Surcouf était loin de s’attendre vint lui causer un grave embarras.
Surcouf avait négligé jusqu’alors, sachant l’empressement que les matelots disponibles à l’île de France mettraient à s’embarquer avec lui, de compléter l’équipage de la Confiance. Il savait que sur à peu près cent cinquante frères la Côte, inoccupés pour le moment, pas un seul ne lui ferait défaut. Or, voilà qu’un matin il apprend que le capitaine Dutertre armait également un corsaire, nommé le Malartic, en honneur du gouverneur et général de ce nom.
Dutertre, qui, les souvenirs de l’amitié ne doivent pas nous faire déguiser la vérité, était certes l’égal de Surcouf pour le courage, l’intelligence et les connaissances maritimes, avait dans l’île de nombreux partisans. Breton comme Surcouf, il était natif de Port-Louis, il ralliait à sa personne tous les Lorientais qui se trouvaient dans la colonie, et puis un grand prestige s’attachait à sa personne. On savait que les deux seuls mobiles de sa conduite étaient l’amour de son état et la haine de l’Anglais.
Dutertre, désintéressé, ne tenait pas plus à l’argent qu’aux douceurs de la vie, et pendant ses croisières il mangeait à la gamelle avec son équipage.
Quant à Surcouf, il était connu pour avoir plus de chance, grand point pour les marins, que son rival ; mais on savait qu’il aimait à trouver dans la richesse une compensation à la fatigue et aux dangers.
Au total, la sympathie et l’intérêt des frères la Côte agissant sur eux en sens inverse, les deux capitaines rivaux avaient à peu près les mêmes chances de succès pour compléter leurs équipages.
Inutile d’ajouter que Surcouf et Dutertre ne pouvaient se souffrir ; forcés de reconnaître réciproquement leur mérite véritable, ils conservaient aux yeux du monde une attitude convenable vis-à-vis l’un de l’autre, mais en particulier, et dans le cercle de leurs intimes, ils se décriaient amèrement. Au reste, je dois ajouter que le plus violent des deux corsaires était, sans contredit, Dutertre, qui, sans être pourtant le moins du monde cruel, aimait passionnément et par-dessus tout la lutte et les combats ; pas un homme ne se montrait plus terrible que lui dans les abordages.
La chance pour former leurs équipages était donc égale, je le répète, entre les deux capitaines, et chaque état-major des deux corsaires agissait activement pour embaucher le plus de matelots possible, lorsqu’en arrivant un matin chez Surcouf, selon mon habitude, je le trouvai furieux et exaspéré, sacrant et jurant comme un diable.
— Qu’y a-t-il donc de nouveau, capitaine ? lui demandai-je avec empressement.
— Ce qu’il y a de nouveau, mille tonnerres ! s’écria-t-il. Encore une nouvelle infamie de ce damné Dutertre. Cet hypocrite-là vient de faire annoncer et afficher qu’au lieu de manger, selon son habitude, avec son équipage, il aura pendant cette croisière une table de capitaine, et que ce sera son équipage qui mangera avec lui. Pour donner plus de poids et de consistance à cette blague, il a fait placer des cages à poules à son bord jusqu’au ras des bastingages. De plus, il s’engage, le maudit farceur, à relâcher tous les quinze jours pour se procurer des vivres frais ! Tous les frères la Côte sont tombés dans le panneau et ne veulent plus s’embarquer qu’avec lui. Mais que le diable me torde le cou, si je ne lui sers pas, à mon tour, un plat de mon métier. J’ai mon idée… nous verrons !
Surcouf, après avoir prononcé ces paroles avec colère, mit son chapeau, et, se précipitant vers la porte, sortit précipitamment sans nous expliquer davantage ses projets.
Or, voici, ainsi que nous l’apprîmes plus tard, de quelle façon s’y prit notre capitaine pour contrecarrer les intentions et neutraliser l’avantage obtenu par Dutertre.
Surcouf envoya au bureau de la marine une soixantaine de mauvais drôles, créoles ou étrangers, en leur remettant deux piastres à chacun pour leur peine, se faire porter sur le rôle de son équipage, chacun sous le nom d’un matelot qu’il désirait avoir et qu’il leur indiqua. La chose s’opéra sans la moindre difficulté. Quelques jours plus tard, ces mêmes matelots, portés à leur insu sur les registres de la marine, furent appelés au commissariat. Que l’on juge de leur étonnement et de leur fureur lorsqu’ils apprirent qu’ils se trouvaient engagés malgré eux. L’esprit d’opposition agissant, ils commençaient à pousser des vociférations menaçantes, lorsque le commissaire de la marine, M. Marouf, petit Provençal vif et entêté au dernier degré et le croquemitaine des frères la Côte, se présenta inopinément à leurs regards.
Soit que M. Marouf se trouvât ce jour-là dans une mauvaise disposition d’esprit, soit que Surcouf lui eût rendu une visite particulière, toujours est-il qu’il affecta la plus grande colère, et, prononçant le mot de révolte, il fit fermer les grilles du commissariat de la marine et appeler des troupes en toute hâte.
— Ah ! c’est comme ça, mes enfants, que vous tenez à vos promesses, et que vous respectez l’autorité ! dit-il aux frères la Côte, que sa présence avait déjà calmés ; eh bien ! nous allons rire… Je m’en vais d’abord vous inviter à passer quelque temps à ma maison de campagne… vous vous reposerez là tout à votre aise de vos orgies de ces jours derniers ; ensuite, nous aviserons !
Or, ce que M. Marouf appelait si agréablement sa maison de campagne, c’était une geôle affreuse située derrière la porte du port, et adossée au bureau de la marine.
Ce que le marin aime par dessus tout, ai-je besoin de le dire ? c’est sa liberté. Mais au moment du départ, quand il lui reste une orgie à finir, un baiser d’adieu à donner, une piastre à dépenser, cet amour atteint chez lui des proportions inouïes. On n’aura donc pas lieu de s’étonner que la menace du petit Provençal produisît une immense terreur sur ces frères la Côte, si insouciants cependant devant la mitraille et la tempête.
Surcouf, le traître Surcouf, profitant habilement de ce moment critique, apparut alors comme un dieu sauveur. Il supplia le terrible Marouf de vouloir bien retarder de quelques instants l’accomplissement de sa menace, se faisant fort, lui, Surcouf, de ramener au sentiment du devoir les malheureux égarés qui refusaient avec si peu d’intelligence le bonheur qui les attendait.
Le commissaire de la marine, vaincu par la prière du corsaire, consentit, tout en grognant, à lui accorder ce qu’il demandait. Seulement il fixa le terme de la conciliation à dix minutes !
Dix minutes, c’était beaucoup pour Surcouf, qui savait aborder si carrément de front les affaires. Elles lui suffirent, surtout en renchérissant de cinquante piastres les avances qu’il faisait, sur celles de Dutertre, pour lui gagner une quarantaine de matelots ; le reste des frères la Côte ayant demandé jusqu’au lendemain pour réfléchir.
Que l’on juge de la rage de ce dernier lorsqu’il apprit quelques heures après ce funeste événement ! Il jura de s’en venger, et, joignant aussitôt l’action à la parole, il fit annoncer immédiatement que, loin de chercher à diminuer la part des matelots par un luxe d’état-major comme celui déployé par Surcouf, son état-major se composait de trente personnes, il s’engageait à ne prendre qu’une douzaine d’officiers, le nombre strictement nécessaire pour conduire les prises et pour remplir le quart du bord. Qu’en outre, tout le monde à bord du Malartic, lui tout le premier, ainsi que les officiers, toucherait part de prise égale ! Cette annonce eut un succès prodigieux.
— Part égale ! répétaient les matelots avec enthousiasme. Vive Dutertre ! Faudrait-il pour nous embarquer avec lui déserter et aller ensuite en barques le rejoindre à la mer, nous le ferions !
— Parbleu ! dit Surcouf, lorsque cetle nouvelle lui revint, nous avons, Dutertre et moi, pris jusqu’à présent une mauvaise marche pour terminer ce débat. Un tête-à-tête de cinq minutes au Champ-de-Mars décidera bien mieux ce différend.
Dutertre, de son côté, se livrait à une réflexion tout à fait semblable, qu’il annonçait à ses amis.
Telles étaient les dispositions des deux capitaines à l’égard l’un de l’autre, lorsque le soir même de la prétendue scène de révolte si facilement réprimée par le Provençal Marouf, ils se rencontrèrent tous les deux au Grand-Café.
Le Grand-Café, à l’île de France, était à cette époque le rendez-vous favori des duellistes, des flâneurs et des corsaires.
— Il paraît, Surcouf, s’écria Dutertre, qui rougit de colère en voyant entrer son rival, que tu viens d’obtenir une place de commis dans les bureaux de la marine. Je te fais mon sincère compliment sur ton nouvel état.
— Merci, Dutertre. Reçois aussi toutes mes félicitations pour la nouvelle profession que tu as choisie depuis peu.
— Laquelle, Surcouf ?
— Mais celle, dit-on, de cuisinier et de rôtisseur. On prétend que tu as débuté par un magnifique achat de poules.
A cette réponse, Dutertre se levant s’avança à la rencontre de Surcouf, qui s’empressa d’imiter sou mouvement.
— Surcouf lui dit avec un sang-froid qui ne lui était certes pas habituel et qui ne manquait pas de dignité : Tous ces propos sont déplacés dans la bouche de deux hommes tels que nous… ils seraient à peine convenables dans celle des ferrailleurs de ce café ; je t’estime et tu m’estimes ; je te défie de dire le contraire.
— C’est vrai, répondit Dutertre ; mais tu éprouves à mon égard la même envie que je ressens au tien : celle de me tuer.
— Oui, j’en conviens.
— Alors, à demain matin, au Champ-de-Mars, au point du jour, n’est-ce pas ?
— A demain matin, au point du jour, au Champ-de-Mars, c’est entendu.
— A présent, veux-tu boire un punch avec moi ?
— Dix, si tu le désires.
Les deux capitaines s’assirent alors à la même table, et se mirent à causer comme si de rien n’était.
Cette scène entre les deux plus célèbres corsaires de l’île de France avait produit, on le conçoit, une vive émotion parmi les habitués du café ; mais personne ne se permit d’y faire la moindre allusion pendant tout le reste de la soirée.
Il était près de minuit, et les deux rivaux se donnaient une poignée de main avant de se retirer, lorsqu’un aide de camp du général Malartic vint les prévenir qu’il était chargé par le gouvernement de les conduire, sans les perdre de vue, en sa présence.
La désobéissance était impossible, et tous les deux durent se soumettre. Ils s’acheminèrent donc suivis de l’officier vers le gouvernement. A peine étaient-ils entrés dans le salon, que le vénérable Malartic s’avançant à leur rencontre et les pressant dans ses bras :
— Qu’allez-vous faire, malheureux ! leur dit-il d’une voix émue ; ne comprenez-vous donc pas que, quelle que soit l’issue de la rencontre que vous devez avoir dans quelques heures, et dont je viens d’être par bonheur instruit, ce sera toujours un immense triomphe pour l’Anglais ? Surcouf, et vous, Dutertre, croyez-vous donc que votre existence à chacun ne soit pas préférable pour les intérêts de la France à un vaisseau de haut bord ? Certes ! Et vous voulez que l’un de vous deux meure ? Quel est cependant celui de vous deux, qui pour satisfaire sa haine, consentirait à faire perdre à notre marine un vaisseau de haut bord ! Pas un ! Vous voyez bien que vous êtes des fous, des mauvaises têtes, et qu’il est fort heureux que le hasard amène entre vous deux un vieillard qui vous apprenne ce que vous valez et qui vous aime. Allons, embrassez-vous, et qu’il ne soit plus question de rien !
Il y avait une si paternelle autorité dans la parole du vénérable et vénéré gouverneur, que les deux capitaines en furent touchés ; ils s’embrassèrent alors en se jurant une éternelle amitié.
— A présent, leur dit le général, que tout est terminé, voulez-vous me permettre d’examiner le motif pour lequel vous vouliez vous battre ? C’était simplement pour avoir chacun de soixante à quatre-vingts matelots, afin de compléter vos équipages, n’est-ce pas ? Eh bien ! si au lieu de jouter de ruses et de finesses, vous ne vous étiez pas laissé aveugler par votre rivalité, vous auriez pensé à une chose fort simple : c’est qu’il y ajustement cent soixante frères la Côte de disponibles en ce moment, tout aussi bons marins les uns que les autres, et qu’en les tirant tout simplement au sort, vous aviez juste chacun votre affaire !
A cette remarque parfaitement juste du gouverneur, Surcouf et Dutertre ne purent s’empêcher de rire en songeant à combien de dépenses, de colère et d’ennuis les avait entraînés la vivacité irréfléchie de leur rivalité.
Deux jours avant l’appareillage de la Confiance, eut lieu ce que l’on appelle la revue de départ, c’est-à-dire que les matelots se rendirent au bureau des classes pour se faire inscrire, reconnaître, et surtout pour toucher des avances.
Rien n’est plus original et plus amusant pour un observateur, que d’assister, à ce spectacle. Ici, c’est une femme éplorée qui, au milieu des larmes que lui arrache le départ de celui qu’elle aime, trouve moyen de ne pas perdre de vue la somme qu’on lui avance et finit par s’en emparer presque en entier. Plus loin, c’est une épouse acariâtre et franchement rapace que son malheureux mari comble de prévenances inusitées pour tâcher de lui soustraire une partie des piastres qu’il vient de toucher. Presque partout, ce sont des matelots qui essayent de s’expliquer leur compte, et qui, bientôt impatientés de n’y pouvoir parvenir, remettent philosophiquement cet examen à leur premier voyage. Enfin, ce sont des créanciers qui, après avoir profité de la tentation irrésistible que produit toujours le crédit sur le marin, se jettent, oiseaux de proie affamés, sur le prix de ses travaux et de ses dangers futurs. Ici, la lutte prend un caractère d’acharnement féroce réellement curieux : le matelot furieux et le créancier implacable se livrent à des assauts de discours dignes certes des provocations des héros d’Homère. Le dénoûment est que le premier finit par être forcé de donner plus qu’il ne voudrait, le second par recevoir infiniment moins qu’il ne demande, et tous les deux se séparent en s’accablant de malédictions réciproques. Six mois après, s’ils se rencontrent, ils tomberont dans les bras l’un de l’autre, et reprendront bientôt leur ancien rôle de débiteur et de créancier, pour se refâcher plus tard encore.
Comment dire à présent les prétentions soit bizarres, soit exagérées que posent certains matelots comme condition dernière de leur embarquement ? Cela nous mènerait trop loin et demanderait au moins un volume. Toutefois, je dois ajouter que pour peu que les officiers présents à la revue possèdent la moindre connaissance du caractère du marin, ils viennent facilement à bout de ces exigences. Je citerai afin de mieux me faire comprendre, un des cinquante exemples, pris au hasard, qui se présentèrent et dont je fus témoin pendant la revue de l’équipage de la Confiance.
— Moi, dit un matelot en s’avançant à son tour de rôle, à l’appel de son nom, je veux bien m’embarquer en qualité de simple santa-bousca2, mais à une seule condition : c’est que je ne prendrai plus de ris…
— On ne te demande que de faire ta besogne comme tout le monde, mon garçon, lui répondit notre second, M. Drieux.
— Je dis pas non, mon capitaine, mais j’en ai trop pris, de ris… j’en veux plus… Ça, c’est dans ma tête et ça n’en sortira plus.
— Je conçois l’exigence de cet homme, reprit M. Drieux en se retournant vers nous. Il ne sait pas comment se prend un ris, et il aurait peur de montrer son ignorance…
— Ah ! vous croyez ça, mon officier, s’écria le matelot piqué au vif dans son amour-propre, eh bien ! vous vous trompez joliment bien ! Demandez donc un peu à M. Duterre, à M. le Même, à M. Montaudevert et au capitaine l’Hermite si je ne connais pas un peu bien mon métier ? Ah ! c’est comme ça, continua le matelot en s’animant de plus en plus à l’idée que l’on mettait en doute ses connaissances, alors, entendez-vous, je ne m’embarque plus que comme gabier ! Je ne veux plus quitter la hune ! Ah ! je ne sais pas prendre un ris ! C’est drôle tout de même de prétendre ça ! on verra. Je vous montrerai que rien qu’avec la jarretière de ma maîtresse je sais souquer une empointure plus vite et mieux que n’importe quel matelot du bord !
Trois jours après la revue, sonna l’heure du départ ! le canon, qui tire d’heure en heure, annonce à l’équipage de la Confiance, joyeusement occupé à gaspiller ses avances, qu’il ait à faire ses adieux aux plaisirs de la terre, que la saison des prises est venue.
Fidèle au devoir, la troupe chancelante des matelots, que suit un long cortège d’amis, de femmes, de petits marchands et de créanciers, arrive bientôt sur la plage et se jette, derniers vestiges d’un luxe mourant, dans des canots pavoisés.
Avant de se séparer, on s’embrasse, on se serre les mains, il y a même quelques larmes véritables de répandues, et tout est dit ! Combien y en a-t-il, parmi ces hommes si forts et si confiants dans l’avenir, que l’on ne reverra plus ? Quels sont ceux que le fer ou le plomb anglais doivent jeter sanglants dans l’arène ? On l’ignore ! et cette incertitude, qui plane sur tous, donne une certaine solennité mélancolique à cette heure suprême de la séparation.
— Au large les embarcations ! crie enfin d’une voix retentissante M. Drieux.
Les rames s’agitent, et l’on s’éloigne !
Toute la population de la ville a envahi les quais du port pour voir appareiller la Confiance.
Bientôt l’équipage est sur le pont ; les voiles sont déployées, puis l’on entend comme un éclat de tonnerre que répètent à l’infini les échos des montagnes ; c’est le dernier coup de partance : le corsaire est à pic.
Alors au commandement de Surcouf, le petit foc montre rapidement sa face triangulaire ; on dérape l’ancre ; la nappe du petit hunier, abandonnant la vergue, pèse, gonflée par la brise, sur le mât de misaine qui s’assure par un léger craquement, le navire tourne sur sa quille, développe au vent son flanc armé, toutes les voiles s’orientent au bruit des sifflets des maîtres, des hourras et des chants tumultueux de l’équipage ; puis, reprenant enfin le joug de son gouvernail, la Confiance s’élance en creusant un sillon qui montre qu’elle saura franchir cent lieues par jour.
Adieu, délicieuse île de France ! Qui sait si nous te reverrons jamais, paradis enchanté du marin ! A présent nous appartenons au hasard !
Une semaine s’était déjà écoulée depuis notre départ du Port-Maurice et depuis trois jours, grâce à la marche supérieure de la Confiance, nous avions franchi l’Equateur, lorsque nous eûmes connaissance un matin d’un gros navire.
Nous fîmes route dessus pendant toute la journée et toute la nuit, car, l’heure des ténèbres venue, ce navire arbora un fanal dans sa mâture, comme s’il tenait beaucoup à nous indiquer sa position. Personne à notre bord, pas même Surcouf, ne comprenait rien à cette singulière conduite.
Enfin, le lendemain matin, grâce à la rapidité de notre sillage, nous parvînmes à l’atteindre, et nous reconnûmes de suite en lui un hollandais. Nous vîmes écrit, sur son couronnement, en lettres d’or, le mot Bato : c’était son nom.
Une chose qui nous surprit beaucoup, c’est que le hollandais faisait route à la rencontre d’un canot qui flottait alors à une certaine distance de lui. Enfin nous sommes à portée de la voix, et nous pouvons d’autant mieux communiquer, que notre route étant la même que la sienne, nous voguons de conserve avec lui.
Surcouf s’informe aussitôt de la position du Bato, et une voix faible et exténuée lui répond que l’on manque de tout à bord. Notre commandant dirige de suite une embarcation vers le navire hollandais. Cette embarcation nous ramène bientôt un homme pâle, défait, aux joues creuses, aux yeux hagards, à la barbe longue et inculte : c’est le capitaine du Bato.
— J’ai faim et j’ai soif ! dit-il d’une voix sourde en mettant le pied sur le pont de la Confiance.
Surcouf s’empresse de lui faire servir un bouillon et une bouteille de bon vin vieux que le malheureux avale avec avidité, puis, plus fort alors, il peut répondre aux questions qu’on lui adresse et nous raconter sa lamentable histoire. Tout l’équipage l’entoure et écoute avidement son récit ; c’est un des plus lugubres épisodes maritimes que l’on puisse concevoir. Je le rapporte aussi fidèlement que me le représente encore ma mémoire.
— J’étais parti, emportant avec moi une riche cargaison et un assez grand nombre de passagers, nous dit-il, lorsque nous fûmes surpris par un de ces calmes plats comme il ne s’en trouve que sous l’équateur. Les premiers jours, mes passagers s’amusaient à jeter différents objets flottants dans le sillage du Bato pour pouvoir se rendre compte de sa lenteur : deux semaines plus tard, ces légers débris flottaient encore le long de notre bord !
Le découragement, l’impatience et la nostalgie principalement commençaient à nous gagner, lorsque, pour comble de malheur, une affreuse maladie épidémique s’abattit sur nous ! Dès lors le Bato présenta un spectacle affreux : partout des gémissements, des imprécations et des pleurs ! L’épidémie sévissait dans toute sa force, lorsque notre chirurgien en fut atteint lui-même et en mourut ! A partir de ce moment, les malades abandonnés au hasard désespérèrent de leur position, et se livrant sans résistance au fléau qui les terrassait, perdirent toute confiance dans l’avenir et commencèrent à succomber avec une effrayante rapidité.
Chaque matin, lorsque je me levais après une nuit d’insomnie, mon premier regard était pour le ciel, que j’examinais avec angoisse ; mais rien n’y décelait un changement de temps ; partout des indices de calme et de chaleur, nulle part l’espoir de voir s’élever la brise. Cependant, je prenais sur moi-même d’assurer aux passagers que le calme ne pouvait continuer, que j’étais même certain que d’ici à peu il cesserait tout à fait. Les premières fois l’on me crut, et je parvins ainsi à ranimer un peu la confiance des malheureux malades ; mais en voyant chaque jour mes prophéties démenties, mes promesses ne pas se réaliser, ils finirent enfin par m’accuser d’incapacité, par ne plus ajouter fois à mes paroles et par retomber dans leur profond découragement. Que vous dirai-je de plus, capitaine ? quarante-six jours s’écoulèrent ainsi. L’eau et les provisions vinrent alors à nous manquer, et si mon équipage résistait mieux que mes passagers à la fatigue, il n’en était pas moins pour cela exténué de soif, d’inanition et en proie à la nostalgie.
Enfin le quarante-sixième jour le ciel parut vouloir mettre un terme à nos trop cruelles souffrances : la brise se fit sentir, et nous aperçûmes à toute vue les voiles d’un navire qui blanchissaient l’horizon. En cet instant toutes les peines furent oubliées, les parents des victimes, dominés par cet instinct puissant de la conservation qui n’abandonne jamais l’homme, essuyèrent leurs larmes, pour ne plus songer qu’à eux-mêmes : ils allaient bientôt avoir de l’eau en abondance, des vivres à discrétion : pouvaient-ils songer à autre chose ! Malheureusement notre espoir fut encore déçu, la brise qui s’était élevée s’éteignit presque subitement, et le navire que nous apercevions à peine à travers l’espace devint immobile. Nous tînmes immédiatement un conseil, dont le résultat fut qu’il nous fallait à tout prix aborder ce navire.
Si c’est un simple bâtiment de commerce, il nous donnera au moins de l’eau, pensions-nous ; si c’est un vaisseau de guerre ennemi, il nous prendra ; si c’est un vaisseau ami, il nous prêtera probablement un chirurgien pour soigner nos malades.
Notre résolution avait été facilement prise ; toutefois son accomplissement présentait les plus grandes difficultés, car l’équipage était si exténué, si faible, qu’il ne pouvait guère trouver assez de force pour mettre à la mer le canot qui devait transporter notre petite expédition à bord du bâtiment en vue. Cependant, grâce à l’espèce de surexcitation que nous donnait l’espérance de posséder bientôt de l’eau fraîche, nous vînmes à bout de cette expédition.
Une fois l’embarcation à l’eau, six matelots de bonne volonté s’y embarquèrent : mon fils, jeune homme de dix-huit ans et de grand avenir, qui servait sous mes ordres en qualité de lieutenant, en prit le commandement. Moi je ne voulais pas consentir à le laisser partir, mais il me représenta si éloquemment que sa parenté avec moi était justement ce qui devait le forcer à donner l’exemple du dévouement et du courage, que je ne pus m’opposer plus longtemps à son désir. Seulement, avant de lui permettre de descendre dans le canot, je lui donnai toutes les instructions que je crus nécessaires, et je le prévins que s’il n’était pas de retour avant la nuit, je ferais hisser un fanal en tête du grand mât pour lui indiquer la position du navire : je lui recommandai en outre de relever de temps à autre la boussole, pour connaître la direction à suivre pour revenir à bord du Bato.
Toutes ces précautions prises, je l’embrassai tendrement, ainsi que ses six compagnons de voyage ; car, quoiqu’ils n’eussent guère que cinq lieues à franchir, ils étaient tous si faibles que cette courte distance présentait pour eux les plus grands dangers.
Enfin le canot partit ! l’équipage s’appuyant sur les bastingages, le salua d’une longue acclamation d’encouragement et de reconnaissance.
Soit que les hommes qui montaient la frêle embarcation fussent excités et soutenus par cette marque d’intérêt, soit que la pensée qu’ils allaient bientôt pouvoir combattre la soif qui les dévorait leur eût rendu une partie de leurs forces, toujours est-il que nous les vîmes, avec un sentiment de joie indicible, appuyer sur leurs avirons avec vigueur et s’éloigner rapidement.
Après un quart d’heure de ce violent exercice, rendu plus fatigant encore par un soleil de plomb, ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine, mais ce temps de répit dura peu ; l’embarcation se mit de nouveau en marche. Seulement je crus m’apercevoir que cette fois les canotiers ralentissaient peu à peu le mouvement régulier de leurs rames. Hélas ! les voilà qui s’arrêtent encore ! Ma longue-vue braquée sur eux, je ne perds aucun de leurs mouvements. Je les aperçois d’abord essayant de ranimer leurs forces en buvant les quelques gorgées d’eau que nous leur avions accordées pour les soutenir pendant leur voyage ; ensuite ils s’adressent tous à la fois en gesticulant à mon fils, qui tient la barre. Celui-ci semble discuter avec eux et s’opposer avec force à leurs projets. A la longue, il finit, je devine cela à son geste plein de désespoir, par céder. Qu’exigent-ils donc ? Ils veulent abandonner leur projet et retourner à notre bord. Ils ne se sentent plus capables d’atteindre le navire en vue. Vains projets ! accablés par les efforts imprudents qu’ils ont faits pour s’éloigner avec vitesse, ils sont incapables d’exécuter leur nouvelle résolution. Je les vois allongés sur les bancs de l’embarcation, dans l’attitude d’un morne désespoir.
Le capitaine hollandais, à cet endroit de son récit, laissa tomber sa tête avec accablement, et se mit à verser d’abondantes larmes. Nous étions tous émus, et nous gardions un respectueux et pénible silence.
— Du courage, capitaine, lui dit Surcouf d’une voix douce et en lui pressant affectueusement la main ; ne vous laissez pas abattre ainsi ! Vous avez sous vos ordres un navire dont le salut dépend de votre intelligence et de votre sang-froid, sachez donc refouler votre douleur au plus profond de votre cœur, pour ne plus songer qu’aux devoirs et à la responsabilité que vous impose votre position. Quant à ce récit, qui affaiblit votre courage, laissez-le inachevé.
Le Hollandais releva la tête, et remerciant Surcouf du regard :
— Non, capitaine, lui répondit-il, je ne reculerai pas devant la douleur. Laissez-moi poursuivre. Le découragement des matelots de l’embarcation fut long et dut être terrible ; à la fin, cependant, je les vis sortir de leur torpeur et reprendre leurs avirons ; mon cœur bondit de joie : mon fils m’allait être rendu ! Jugez de mon désespoir quand j’aperçus les canotiers ramer dans des directions opposées et faire tournoyer l’embarcation. Je comprends tout, ces malheureux n’ont pu résister à une fatigue au-dessus de leurs forces, au soleil ardent, dont les rayons, brûlants comme la lave d’un volcan, tombent mortels sur leurs têtes : ils sont en proie au délire.
Plusieurs de mes matelots aux aguets, comme moi, remarquent aussi ce fatal événement. Un moment ils se consultent entre eux à voix basse, puis s’avancent enfin vers moi :
— Capitaine ! me disent-ils, nous ne sommes pas très robustes, mais la bonne volonté ne nous manque pas, et, avec l’aide de Dieu, l’on peut bien des choses. Nous ne pouvons en tout cas laisser périr ainsi et votre fils et les camarades qui se sont dévoués pour nous. Il nous reste encore une pirogue… avec votre permission, nous allons la mettre à la mer.
— Non, mes amis, leur dis-je en faisant taire dans mon cœur, devant le sentiment du devoir, le désespoir que j’éprouvais, non, cela ne se peut, car votre projet, certes, compromettrait le sort du navire.
Mes matelots insistèrent, mais je ne voulus pas démordre de ma résolution, et ils durent finir par céder devant ma volonté.
Un seul espoir me restait, celui qu’à la tombée de la nuit les gens du canot, rafraîchis par l’absence du soleil, retrouveraient alors assez de force pour regagner notre bord.
Ce dernier espoir ne devait pas me rester longtemps, car bientôt je manquai de m’évanouir de crainte et d’horreur en voyant les canotiers montés sur leurs bancs, dénués du petit tendelet qui les ombrageait, se saisir de leurs avirons avec une force surhumaine et qui constate l’intensité de leur délire, et faire de cet instrument de salut un instrument de carnage, une arme de désespoir.
— Capitaine, me dirent encore mes matelots, au nom du ciel, au nom de la vie de votre fils, laissez-nous mettre la pirogue à la mer… cette embarcation est facile à manier…
— Mais vous, malheureux ?
— Oh ! mon capitaine, si nous succombons, la perte ne sera pas bien grande… Nous ne sommes plus bons à rien…
— Non, mes amis, m’écriai je avec violence, car je me sentais prêt à céder, je ne veux pas ! je ne suis déjà que trop coupable pour avoir si légèrement exposé ces cinq hommes…
J’allais poursuivre, quand, je ne dirai pas des cris, mais bien des hurlements poussés par les hommes de l’embarcation, s’élevèrent au large avec tant de violence que nous restâmes tous à bord frappés de stupeur et d’effroi.
— Capitaine ! me disent mes matelots…
— Allez ! leur répondis-je. J’étais vaincu.
Les gens de l’équipage se précipitent à la pirogue, on l’affale à l’eau. Dévouement inutile ! Les bordages, longtemps exposés à l’action brûlante d’un soleil de feu, se sont disjoints, et l’étoupe qui s’est séchée dans les coutures tombe par l’effet des secousses et du frottement qu’éprouve l’embarcation en descendant le long du navire. A peine la pirogue est-elle parvenue à la mer qu’elle s’emplit !
Nous ne pouvions plus rien tenter en faveur des canotiers, rien ! J’avais besoin de pleurer ; je me retirai un moment dans ma cabine.
Il me fut impossible d’y rester longtemps, et je me hâtai de remonter sur le pont : un matelot s’était emparé de ma longue-vue que j’y avais laissée et la tenait braquée sur le canot. Je l’interroge d’un regard :
— Ils ne sont plus que quatre, me répondit-il d’une voix émue ; mais le lieutenant se tient toujours à la barre !
Enfin la nuit arriva. Le soleil avait disparu cette fois au milieu de vapeurs moins éclatantes que celles qui, les autres soirs, illuminaient l’horizon. Mais cet indice de la brise est si vague, si peu certain, nous y avons déjà été trompés si souvent, que je n’osai plus y croire.
Toutefois, j’ordonnai qu’un large fanal fût hissé à la pomme du grand mât. La lumière bientôt se répand, immobile comme le navire quelle éclaire, et laisse tomber sur le pont une lueur sinistre et qui reste attachée aux mêmes objets. Le calme épouvantable de cette scène de mort n’est interrompu, de temps à autre, que par des clameurs délirantes, auxquelles succède presque aussitôt un lugubre silence.
Ce silence à son tour dura peu. De nouveaux cris sont poussés par les malheureux matelots de l’embarcation. La nuit prêtant une grande sonorité à la mer et à l’air, nous distinguons à bord du Bato jusqu’aux moindres soupirs que poussent les canotiers en expirant sous les coups effrénés qu’ils se portent dans leur rage insensée. Jugez, capitaine, ce que je devais souffrir !
Toutefois, une douleur plus grande encore m’était réservée. Ce fut le silence complet qui succéda enfin à tous ces râles et à toutes ces clameurs, et qui, cette fois, dura tout le reste de la nuit.
Le capitaine hollandais s’arrêta un moment en cet endroit de son récit, puis rappelant à lui-tout son courage, il reprit bientôt ainsi : Je ne vous dirai pas, capitaine, mes angoisses de cette nuit, nulle langue humaine ne pourrait les rendre. Je continue. Au moment ou les premiers rayons du jour éclipsaient la lumière blafarde du fanal hissé au grand mât, un léger souffle fit vaciller sa lumière ; c’était la brise qui se levait ! Vous dépeindre les transports de joie que cet événement causa à l’équipage me serait impossible… Quant à moi je l’accueillis avec indifférence ; n’était-il pas trop tard pour sauver mon fils ?
Les voiles carguées pendant les cruels jours de notre supplice, sont bientôt livrées au vent qui les arrondit et les enfle ! Mes matelots retrouvant quelque énergie réussissent à déferler et à hisser les huniers, pendant que les passagers recueillent avidement les gouttes de pluie qui tombent sur le pont.
Quant à moi, une seule idée me poursuit, me préocuppe : Si le ciel voulait que je pusse sauver mon fils ! Oh ! non, cela est impossible : ce serait trop de bonheur ! N’importe ; je m’empresse, aux premiers souffles de la brise, de faire diriger le navire sur l’embarcation ; moi-même je me suis placé à la barre du gouvernail !
Un dernier supplice m’attendait : le vent s’élevant subitement, saute et change plusieurs fois de suite ; je ne puis plus retrouver le canot ! Ce matin seulement, un peu avant que vous m’abordiez, le hasard, qui semble avoir voulu dans ce drame lugubre ne m’épargner aucune douleur, m’a conduit juste en face de l’embarcation. Quel affreux spectacle ! Autour d’elle régnait le silence ; aucun des canotiers ne se montrait à bord, le canot était rempli d’eau !
— Qui sait, capitaine, si, accablés de faim et de fatigue, ils ne se seront pas couchés sur les bancs ! me dit un matelot en voyant mon désespoir.
Quelque illusoire que fût cette espérance, je m’y cramponnais avec toute l’énergie de ma douleur !
Le navire approche encore ! Ah ! mon Dieu ! de larges taches de sang couvrent le plat-bord et les bancs du canot autour duquel rôdent encore d’énormes requins !
Le malheureux capitaine du Bato, en prononçant ces dernières paroles, tomba en proie à des spasmes nerveux, et nous eûmes beaucoup de peine à lui faire reprendre connaissance.
Son récit nous avait tous profondément émus. Surcouf ne trouvant aucune consolation capable de soulager une douleur pareille à celle de ce malheureux père, se contenta d’envoyer en quantité à bord du Bato des provisions et des médicaments ; puis, serrant une dernière fois la main du capitaine hollandais, qui le remerciait au nom de son équipage, il se sépara de lui sans prononcer un mot.
L’impression profonde que nous avait causée ce récit dura peu. On parla quelque temps encore du Bato, mais la nuit venue, personne n’y pensa plus. Notre croisière, jusqu’alors favorisée par un temps magnifique, ne nous avait encore donné aucun résultat. Poussés par un vent propice, les premières terres que nous aperçûmes furent les îles de Sumatra et de Java, qui resserrent entre leurs bords les eaux bleuâtres du détroit de la Sonde. Bientôt nous mouillâmes, pour remplacer le bois et l’eau dont nous nous étions dégarnis en faveur du navire hollandais, dans la délicieuse baie de Cantaïe. Cette baie ouverte est encadrée dans un paysage ravissant, et le gibier y abonde. Nous y restâmes un seul jour.
Le lendemain de notre départ, nous capturâmes un trois-mâts américain que l’on expédia à l’île de France. Son capitaine nous apprit la présence de la frégate de sa nation l’Essex sur la rade de Batavia, dont nous étions éloignés alors d’environ vingt lieues ; celle fâcheuse nouvelle dérangea complètement notre plan de campagne. Au lieu d’établir notre croisière dans les parages où nous nous trouvions, en attendant que la saison nous permît d’affronter le golfe et les brasses du Bengale, nous cinglâmes vers l’archipel des Seychelles. Surcouf comptait attendre là la fin de la mousson du N. O., et gagner ensuite les bouches du Gange.
Vers le milieu du mois d’août nous appareillâmes de Sainte-Anne, où nous perdîmes trois de nos hommes qui périrent, sous nos yeux, dans le chavirement d’une pirogue, dévorés par les requins, et nous parvînmes enfin à l’endroit choisi par Surcouf pour établir notre croisière.
Surcouf, chacun avait fait et s’était communiqué cette remarque, semblait depuis quelques jours inquiet et préoccupé. Nous le voyions à chaque instant consulter de sa longue-vue l’horizon désert, et donner des signes d’impatience et de colère.
Nous nous trouvions à l’est de Ceylan, quand nous aperçûmes une goélette danoise portant un pavillon jaune au mât de misaine. A cette vue, qui n’avait cependant rien de bien intéressant pour nous, Surcouf poussa un énergique juron et sa figure refléta la joie la plus vive. Dès que le navire danois fut à portée de fusil de la Confiance, son capitaine vint à notre bord. Je le vois encore descendant sur notre pont d’un air hypocrite, humble, et portant un gros registre sous son bras.
— Illustre capitaine, dit-il en s’inclinant profondément devant Surcouf ; mais ce dernier, lui coupant la parole :
— Venez avec moi, lui dit-il, nous causerons plus à notre aise dans ma cabine.
Au premier mot prononcé par le Danois, il me sembla que j’avais déjà entendu sa voix ; en consultant mes souvenirs, je me rappelai que cette voix était la même que celle du capitaine avec qui Surcouf avait eu une conférence, surprise par moi, chez le consul de Danemark. Je compris tout alors : cet homme était notre espion, qui venait rendre compte de l’honorable mission dont Surcouf l’avait chargé.
En effet, pendant trois heures entières il resta enfermé avec notre capitaine dans la grand’chambre, il paraît qu’il avait fait consciencieusement les choses.
A partir de cette époque, la Confiance, qui établit sa croisière de la côte Malaise à la côte Coromandel, et vice versa, en remontant le golfe du Bengale, ne cessa plus de faire d’heureuses rencontres. En moins d’un mois nous capturâmes six magnifiques navires, tous richement chargés, de l’importance, l’un dans l’autre, de 500 tonneaux ; cinq de ces navires étaient anglais, le dernier un faux arménien.
Décidément, pensai-je, les six mille piastres ou trente mille francs déboursés par Surcouf lui rapportent de fort beaux intérêts.
Une fois nos prises expédiées, notre équipage se composait encore de cent trente frères de la Côte déterminés : avec de telles forces, un navire comme la Confiance et un capitaine qui se nommait Surcouf, il nous était permis d’espérer que nos succès ne devaient pas s’arrêter de sitôt.
De temps en temps nous étions chassés par des croiseurs anglais de haut bord, et il nous fallait prendre chasse devant eux ; ce qui humiliait un peu notre amour propre national : nous nous consolions en songeant que notre métier était de combattre pour la fortune, non pour la gloire.
Au reste, la Confiance marchait d’une façon si supérieure, que nous éprouvions même dans notre fuite un certain sentiment d’orgueil en nous voyant éviter aussi facilement les Anglais ; l’idée du désappointement et de la colère que devait leur faire éprouver l’inutilité de leurs efforts chatouillait agréablement la haine que nous leur portions.
Il y avait déjà près d’une semaine que nous naviguions ainsi bord sur bord, sans avoir rien rencontré, lorsqu’un beau matin la vigie cria : Navire !
— Où cela ? demanda Surcouf que l’on fut de suite, selon ses ordres, prévenir.
— Droit devant nous, capitaine.
— Est-il gros, ce navire ?
— Mais oui, capitaine, du moins il le paraît.
— Tant mieux ! Quelle route tient-il ?
— Impossible de le savoir, car on le voit debout. Au reste, vous devez pouvoir le distinguer à présent d’en bas.
Aussitôt toutes les lunettes et tous les yeux se dirigèrent vers le point indiqué. On aperçut, en effet, une haute pyramide mobile tranchant par sa blancheur sur le brouillard épais qui, dans ces parages, descend la nuit des hautes montagnes de la côte et enveloppe encore le matin les abords du rivage.
— Ce navire peut être aussi bien un vaisseau de haut bord qu’un bâtiment de la Compagnie des Indes, nous dit Surcouf ; que faire ? Ma foi, si c’est un navire de guerre, eh bien ! tant pis, nous rirons. Si c’est un navire marchand nous le capturerons. La brise de terre favorisait la voile en vue, tandis que la Confiance, au contraire, était retenue par le calme ; néanmoins, nous orientons grand largue sur elle ; elle imite notre manœuvre. Nous cinglons bâbord amure, elle cingle tribord amure ; toutes nos suppositions vont bientôt cesser, car les deux navires voguent à pleines voiles l’un vers l’autre.
Deux lieues nous séparent à peine, et quoiqu’il soit fort difficile d’apprécier la force d’un vaisseau sous l’aspect raccourci que nous présente l’inconnu, nous commençons déjà nos observations.
Nous acquérons d’abord la certitude que ce navire possède une batterie couverte, ensuite, qu’il est supérieurement gréé et que ses voiles sont taillées à l’anglaise. Voilà sa nationalité connue ; sur ce point le doute n’est plus possible : oui, mais quelles sont au juste sa force et sa nature ? C’est un problème que personne ne pourrait résoudre ; le temps seul est à même de l’expliquer ; l’attente ne sera pas longue. Seulement, la position de la Confiance se complique, car la brise, d’abord molle, a fraîchi au point de nous faire filer trois nœuds à l’heure. Cependant, afin de sortir plus tôt de notre doute et de connaître notre ennemi, nous nous débarrassons de nos menues voiles, et, lofant de deux quarts, nous orientons au plus près. Le navire en vue s’empresse encore cette fois de répéter notre manœuvre.
Toutefois, comme de part et d’autre une divergence de deux quarts dans la route est insuffisante pour nous permettre de nous apprécier, la Confiance, après avoir couru pendant quelque temps sous cette allure, laisse arriver de trois quarts sur bâbord. Le mystérieux vaisseau se hâte de laisser arriver aussi, de manière à nous couper sur l’avant, et nous nous retrouvons de nouveau dans une position oblique qui nous laisse toutes nos incertitudes, car de nombreux ballots et une grande quantité de futailles masquent sa batterie d’un bout à l’autre.
Surcouf, impatienté, arpente le pont d’un pas nerveux et saccadé en mordant à chaque pas, avec fureur, son cigare. L’équipage est irrité : malheur à l’inconnu s’il est de notre force et si nous en venons aux mains avec lui !
La vélocité la plus grande que pouvait déployer la Confiance, comme au reste cela a lieu pour tous les navires fins voiliers était celle qu’il obtenait par l’allure du plus près : seulement, comme une pareille manœuvre eût été dangereuse au moment d’un combat, nous revenons du lof et nous halons bouline, afin de conserver, quelle que soit l’issue de cette aventure, l’avantage du vent et la possibilité, en cas d’une nécessité absolue, d’opérer notre retraite.
Enfin nous commençons à gagner du vent sur l’inconnu ! donc, nous marchons mieux que lui. Chacun se réjouit à cette découverte.
Quant à lui, fidèle à sa tactique, il n’avait pas manqué encore cette fois d’imiter notre manœuvre.
— Parbleu ! dit Surcouf, nous saurons bien tout à l’heure si cet empressement à nous rejoindre est feint ou réel. Je suis un vieux renard, par l’expérience, à qui l’on n’en fait pas accroire facilement. Je connais toutes les ruses. En combien d’occasions n’ai-je pas vu des vaisseaux marchands, quand ils ont pour eux une belle apparence et qu’ils sont commandés par des capitaines au fait de leur métier, essayer d’effrayer ceux qui les chassent en feignant de désirer eux-mêmes le combat ! Encore un peu de patience, voilà que nous approchons ce farceur-là à vue d’œil ! Je ne sais, mais j’ai idée qu’il y a de la fanfaronnade et de la ruse dans tout cela !
Surcouf, pénétré de cette idée, dirige de telle façon la marche de la Confiance, que nous nous trouvons à la fin forcés de passer au vent de l’ennemi. Nous risquons donc, si notre commandant s’est trompé, de recevoir, à brûle-pourpoint, une bordée qui peut nous causer des avaries majeures et nous mettre à la merci de l’ennemi ; puis, enfin, en passant sous le vent à lui nous courons le danger d’être abordés.
— Messieurs, nous dit Surcouf qui connaît trop quelle est sa supériorité pour craindre d’avouer son erreur, j’ai commis une grosse faute ! J’aurais dû laisser arriver d’abord et chasser ensuite sous différentes allures pour m’assurer de la force et de la marche de l’anglais !
Notre capitaine se frappe alors le front avec violence, rejette loin de lui son cigare ; puis reprenant de suite son sang-froid :
— C’est une leçon, répond-il tranquillement. J’en profiterai.
Surcouf, retiré sur la poupe, interroge avec soin un gros registre sur lequel sont crayonnés des dessins de navire ; au bas de chaque dessin se voient plusieurs lignes d’écriture.
— Parbleu, messieurs, nous dit-il tout à coup, voilà mes doutes éclaircis. Vous êtes des officiers de corsaire et non des enfants, à quoi bon vous cacher ma découverte ? Remarquez-bien l’anglais : il a un buste pour figure, des bras de civadières à palans simples, et une pièce neuve au-dessus du ris de chasse de son petit hunier, n’est-ce pas ? Eh bien ? c’est tout bonnement une frégate. Et savez-vous quelle est cette frégate, Garneray ? continua Surcouf en se retournant vers moi, c’est cette coquine de Sibylle qui, dans ces mêmes parages, a pris, il y a deux ans, la Forte que commandait votre parent Beaulieu-Leloup 3 ! Sacré nom ! nous aurons fort à faire pour nous en débarrasser ; car son capitaine, qui a été tué dans le combat contre la Forte, était un rusé renard, et il a laissé des élèves dignes de lui ! Après tout, je ne suis pas non plus précisément un imbécile… Voyons un peu s’ils mordent à l’hameçon ! Que je parviennne seulement à orienter la Confiance au plus près, et je serais curieux de savoir comment ils s’y prendront alors pour nous rattraper ! Ah ! si je ne me trouvais pas privé de la moitié de mes hommes, dispersés sur les prises que j’ai dû envoyer à l’île de France, par Dieu ! quoique cela ne me rapportât rien, je me passerais la fantaisie de dire deux mots à l’Anglais, histoire d’essayer de venger la Forte… Mais avec mon équipage si restreint je ne puis songer à me procurer cet agrément ! Ce serait sacrifier la Confiance, sans chance de succès ! Hein ! il vaut mieux les tromper ! Quelle ruse inventer ? Quel hameçon tendre ?
Surcouf plaça alors sa main devant ses yeux comme pour s’isoler de toute préoccupation extérieure, et resta réfléchi pendant à peine cinq à six secondes ; lorsqu’il nous montra de nouveau son visage, nous comprîmes, au sourire moqueur qui plissait ses lèvres, que tout espoir n’était pas perdu. Cependant nous n’étions plus guère éloignés que d’un quart de portée de canon de la Sibylle. A peine Surcouf a-t-il prononcé quelques mots que déjà il est compris : aussitôt, malgré la gravité de notre position, qui semble désespérée, officiers et matelots se mettent en riant à l’œuvre. On retire des grands coffres un assortiment complet d’uniformes anglais, et chacun se travestit en toute hâte.
Cinq minutes ne sont pas encore écoulées que l’on ne voit plus déjà que des Anglais sur notre pont ; la mascarade ne laisse plus rien à désirer. Alors une trentaine de nos hommes, d’après l’ordre de Surcouf, suspendent leurs bras en écharpe ou emmaillottent leurs têtes : ces hommes sont des blessés. Pendant ce temps, on cloue en dedans et en dehors des murailles du navire des plaques en bois, destinés à simuler des rebouchages de trous de boulets, puis on défonce à coups de marteau les plats-bords de nos embarcations. Enfin un véritable Anglais, notre interprète en chef, affublé de l’uniforme de capitaine, prend possession du banc de quart et du porte-voix, Surcouf, habillé en simple matelot, est placé à ses côtés, prêt à lui souffler la réplique.
Nos préparatifs étaient achevés, lorsque un jeune enseigne de notre bord, M. Bléas, s’avança coiffé d’un chapeau à casque 4 au pied du banc de quart où se tenait Surcouf.
— Me voici à vos ordres, capitaine, lui dit-il. J’espère que vous approuverez mon travestissement ?
— Il est on ne peut mieux réussi, mon cher ami, lui répondit Surcouf en riant. A présent, écoutez-moi avec la plus grande attention. La mission que je vais vous confier est de la plus haute importance. Si je vous ai choisi pour être le héros de la comédie, c’est d’abord en votre double qualité de neveu de l’armateur de la Confiance et d’intéressé dans les actions du corsaire, ensuite parce que vous parlez admirablement bien anglais ; enfin, par suite de l’estime toute particulière que m’inspirent votre intelligence et votre sang-froid.
— Je ne puis vous répéter que ce que je vous ai déjà dit, capitaine que je suis à vos ordres.
— Je vous remercie. Vous allez, Bléas, monter dans la yole et vous rendre à bord de la Sibylle.
— Bien : dans dix minutes vous m’apercevrez sur son pont.
— Du tout ; dans cinq minutes je veux voir, vous étant dedans, votre yole s’emplir.
— Vrai, Surcouf ? Eh bien ! je veux bien couler, quitte à me faire croquer par un requin pendant que je me sauverai à la nage ; mais que le diable m’emporte et que la Sibylle nous capture si je comprends votre intention !
— Ça ne fait absolument rien à la chose, Bléas. Vous avez, oui ou non, confiance en moi ?
— Puisque je vous dis, capitaine, que c’est convenu ! Ah ! à propos, mais les gens qui m’accompagneront, ne craignez-vous pas qu’ils ne trouvent la plaisanterie un peu forte et qu’ils ne refusent de s’y associer ?
— Vous n’avez rien à craindre à ce sujet : vos gens sont avertis, dévoués, et ils joueront leur rôle à ravir ! A présent voici cent doublons 5 pour vous et vingt-cinq pour chacun d’eux. Cet argent est destiné à charmer les loisirs de votre captivité ; mais ne craignez rien, je vous promets que vous sortirez de prison avant d’avoir eu le temps d’entamer sérieusement cette somme. Oui, je vous promets, dussé-je donner cinquante Anglais en échange contre vous, que vous serez tous libres bientôt ! A présent, inutile d’ajouter, car je vous connais, qu’en outre de ces cent doublons et de vos parts de prise, une magnifique et copieuse récompense sera prélevée sur la masse pour vous et pour vos hommes…
— Oh ! capitaine, quant à cela…
— Bah ! laissez donc ! de l’or, ça porte bonheur… Ainsi, vous m’avez bien compris ?
— On ne peut mieux, capitaine.
— N’allez pas, au moins, vous jeter à la nage !
— Quoi ! s’écria l’enseigne Bléas avec une stupéfaction comique, est-ce qu’il faut nous laisser noyer ?
— Non, farceur… Dès que vous aurez de l’eau à mi-jambe et que votre embarcation sera convenablement pleine, vous appellerez à votre secours, et en bon anglais, surtout, les hommes de la Sibylle… C’est arrêté, convenu, adjugé.
— Oui, capitaine… ça ne fait pas un pli.
— Alors, une poignée de mains, et sautez dans le canot.
Robert Surcouf s’adressant alors au patron de la yole, un nommé Kerenvragne :
— Kerenvragne, mon garçon, lui dit-il, tu as confiance en moi, n’est-ce pas ?
— Sacré tonnerre ! si j’ai confiance en vous ! Mais c’est vraiment, sauf votre respect… ce que vous me demandez là, mon capitaine ! Encore pire qu’un dieu, vous dis-je !
— Bois ce verre de vin à ma santé, prends ce gros épissoir 6, reprit Surcouf en lui présentant l’instrument annoncé, et puis, quand vous serez à mi-chemin de la frégate, flanque-moi deux ou trois bons coups au fond de la yole de façon qu’elle s’emplisse promptement.
Ici Surcouf parla bas à l’oreille de Kerenvragne, qu’il affectionnait au reste particulièrement, et lui remit, en essayant de le dissimuler, un rouleau recouvert en papier, que ce dernier laissa tomber dans la poche de son pantalon :
— C’était pas la peine, dit Kerenvragne, enfin, ça n’y fait rien… Salut, capitaine !
— Tu ne m’embrasses pas ?
— Comment donc, mais avec beaucoup d’agrément ! répondit le marin extrêmement flatté de cette marque d’amitié, et en repoussant au fond de sa bouche la formidable chique qui gonflait sa joue.
Dix secondes plus tard, la yole, commandée par M. Bléas, quittait notre bord. La Confiance, serrée de près, se débarrasse de toutes ses voiles hormis les huniers, laisse arriver plat vent arrière, assure d’un coup de canon le pavillon anglais hissé en poupe, revient lof sur bâbord, et met en panne.
De son côté la Sibylle, qui ne semble pas ajouter une foi bien entière dans notre prétendue nationalité, fait porter quelques quarts pour nous tenir toujours sous sa volée, laisse tomber à l’eau quelques-uns des prétendus ballots qui encombrent les sabords de sa batterie, démasque à nos yeux sa formidable ceinture de canons et vient prendre la panne à bâbord à nous.
A peine les deux navires sont-ils établis sous cette même allure que le capitaine anglais nous demande d’où nous venons, pourquoi nous l’avons approché de si près sous tant de voiles, etc., etc.
L’interprète qui occupe la place de Surcouf tandis que celui-ci, placé à ses côtés, lui souffle ses réponses, répond que nous venons de Londres, que nous avons justement reconnu la Sibylle à son déguisement ; que si nous nous sommes approchés avec tant d’empressement, c’est que nous avions une bonne nouvelle à apprendre à son capitaine.
— Quelle est cette nouvelle ? nous demande l’Anglais toujours sur ses gardes.
— Celle de votre promotion, commandant, à un grade supérieur. On ne parle que de cela à l’amirauté, il paraît aussi, dit-on, que la Sibylle doit être rappelée sous peu. Mais ceci, je vous le répète, n’est qu’un on-dit, tandis que votre nomination peut être considérée comme une chose officielle.
Cette réponse, transmise par l’interprète avec un imperturbable sang-froid et un ton de conviction parfaitement joué, dénotait de la part de Surcouf une profonde connaissance du cœur humain. En effet, le capitaine de la Sibylle, ébloui par l’annonce de la bonne fortune qui lui arrivait, commença, on put facilement le remarquer à l’expression de son visage, à abandonner ses premiers soupçons. Toutefois, l’habitude du devoir l’emporte encore un instant en lui, et il reprend son interrogatoire.
— Mais pourquoi n’avez-vous pas répondu plus tôt à mes signaux ? hèle-t-il de nouveau.
— D’abord, capitaine, parce que les signaux ont été changés ; ensuite parce que le livre de tactique et les pavillons ont été en partie détruits dans le combat que nous avons eu à soutenir.
— Ah ! quel combat avez-vous donc eu à soutenir ?
— Un terrible s’il en fut jamais, contre un corsaire bordelais que nous avons enlevé à l’abordage sur la côte de Gascogne. Je me suis même permis, capitaine, en vous envoyant les paquets que l’on m’a remis pour vous, d’y joindre deux caisses de bouteilles de cognac provenant d’un second corsaire français qui, après un nouveau et épouvantable combat, est tombé en notre puissance.
— Ah ! très-bien, dit le vieux capitaine de la Sibylle, qui, en songeant sans doute au mal que nous avons causé aux Français, et peut-être bien aussi au cognac qu’il va recevoir, sourit agréablement à notre interprète.
Toutefois, le vieux marin est tellement familiarisé avec les devoirs de sa profession qu’il ne peut s’empêcher de s’écrier avec un reste de défiance :
— C’est une chose réellement bizarre comme votre navire ressemble à un corsaire français !
— Mais c’en est un, capitaine ! et un fameux, encore ! celui que nous avons capturé sur la côte de Gascogne. Comme les corsaires de Bordeaux sont les meilleurs marcheurs du monde, nous l’avons préféré à notre bâtiment pour continuer notre voyage. Notre intention est, Dieu aidant, de poursuivre et de prendre Surcouf.
— Un fameux coquin ! s’écria le commandant de la Sibylle.
— A qui le dites-vous ? capitaine. Nous savons qu’il croise en ce moment dans ces parages-ci, et qu’il y cause un tort considérable au commerce anglais… Oh ! nous le prendrons… nous l’avons juré !
Pendant que cette conversation avait lieu entre notre interprète et le capitaine anglais, les hommes du canot, commandés par l’enseigne Bléas, se mettent tout à coup à pousser des cris de détresse : en effet, leur embarcation, presque toute remplie d’eau, est sur le point de couler. Nous hélons immédiatement la frégate pour la supplier d’envoyer secourir nos hommes, car nos autres embarcations, encore plus abîmées par les boulets et la mitraille que celle qui coule en ce moment, sont tout à fait hors d’état de tenir la mer.
Comme le sauvetage de naufragés est le plus impérieux et le premier devoir du marin, dans quelque position qu’il se trouve et à quelque nation qu’appartiennent les malheureux en danger, deux grands canots se dirigent immédiatement de la Sibylle pour venir au secours de l’enseigne Bléas et de ses matelots.
— Sauvez seulement nos marins, crie l’interprète. Quant à nous, nous allons courir un bord et les prendre en revenant ainsi que le canot.
Pour courir ce bord, la Confiance laisse tomber sa misaine, hisse ses perroquets, son grand foc, borde sa brigantine et gagne ainsi de l’avant sur la frégate. Ce prétexte trouvé par Surcouf était un trait de génie.
— Messieurs, nous dit-il en laissant joyeusement éclater toute sa joie, voyez donc comme ces Anglais, que nous sommes réellement coupables de ne pas aimer, sont bons garçons ! Les voilà qui aident nos hommes à monter à bord ! Bon ! voilà Kerenvragne qui a une attaque de nerfs ! Et Bléas… Messieurs ! Bléas qui s’évanouit ! Quels charmants drôles… Je me ressouviendrai d’eux ! Ils ont joué leurs rôles à ravir ! A présent, voici le moment venu de jeter le masque… Nos amis sont sauvés… et nous aussi… Maintenant, attention à la manœuvre… Toutes les voiles dehors ! Oriente au plus près… Bouline partout… Et toi, mousse, apporte-moi un cigare allumé.
La brise du large était alors dans toute sa force. Jamais, non, jamais, la Confiance ne se conduisit plus noblement que dans cette circonstance : on eût dit, à voir sa marche rapide, qu’elle avait la conscience du danger auquel nous étions exposés.
Quant à nous, fiers de monter un pareil navire, nous regardions avec une admiration pleine de reconnaissance l’eau filer le long de son bord écumante et rapide comme la chute d’un torrent.
Aussi avant que la Sibylle ait deviné notre ruse, qu’elle nous ait tiré sa volée, embarqué ses canots et orienté sur nous, sommes-nous presque déjà hors de la portée de ses canons.
La chasse commença aussitôt et dura jusqu’au soir, mais avec un tel avantage en notre faveur que quand le soleil disparut nous n’apercevions déjà presque plus l’ennemi. La nuit venue nous fîmes fausse route, et le lendemain matin nous n’avions plus devant nous que l’immensité solitaire de l’Océan.
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Malgré l’heureuse issue de notre stratagème et la façon presque miraculeuse dont nous avions échappé à l’ennemi, Surcouf n’était pas de bonne humeur ; son cœur souffrait d’avoir été obligé de plier devant l’Anglais, et le sacrifice de l’enseigne Bléas et des gens de l’embarcation lui pesait.
Nous cinglions donc le lendemain de notre rencontre avec la Sibylle, ce jour était le 7 août 1800, vers le Gange, lorsque l’on entendit la vigie du mât de misaine crier :
— Oh ! d’en bas ! oh !
— Holà ! répondit le contre-maître du gaillard d’avant en dirigeant de suite son regard vers les barres du petit perroquet.
— Navire, crie de nouveau la vigie.
— Où ?
— Sous le vent à nous, par le bossoir de bâbord, quasi sous le soleil !
— Où gouverne-t-il ? reprit le contre-maître.
— Au nord !
— Est-il gros ? regarde bien avant de répondre.
— Très gros !
— Eh bien, tant mieux ! dirent les hommes de l’équipage. Les parts de prise seront plus fortes.
L’officier de quart, qui, l’œil et l’oreille au guet, écoutait attentivement ce dialogue, se disposait à faire avertir notre capitaine alors retiré dans sa cabine, lorsque Surcouf, l’ennemi juré de toute formalité et de tout décorum, apparut sur le pont. Surcouf, qui voyait, savait et entendait tout ce qui se passait à bord de la Confiance, s’élança, sa lunette en bandoulière et sans entrer dans aucune explication, sur les barres du petit perroquet. Une fois rendu à son poste d’observation et bien en selle sur les traversins, il braqua sa longue-vue sur l’horizon. L’attention de l’équipage, excitée par la cupidité, se partagea entre la voile en vue et Surcouf.
— Laisse arriver ! mettez le cap dessus ! s’écrie bientôt ce dernier en passant sa longue-vue à M. Drieux. Un charivari infernal suit cet ordre ; la moitié de l’équipage, qui repose en ce moment dans l’entre-pont, se réveille en sursaut, s’habille à la hâte sans trop tenir compte de la décence, et envahit précipitamment les panneaux pour satisfaire sa curiosité ; en un clin d’œil, le pont du navire se couvre de monde : on s’interroge, on se bouscule, on se presse en montant au gréement, chacun veut voir !
Surcouf réunit alors son état-major autour de lui et nous interroge sur nos observations. Ce conseil improvisé ne sert pas à grand’chose. Chacun, officier, maître, matelot, donne tumultueusement son avis ; mais cet avis est de tout point conforme à celui de notre commandant : c’est-à-dire que le navire en vue est à dunette, qu’il est long, bien élevé sur l’eau, bien espacé de mâture ; en un mot, que c’est un vaisseau de guerre de la compagnie des Indes, qui se rend de Londres au Bengale et qui, en ce moment, court bâbord amure et serre le vent pour nous accoster sous toutes voiles possibles. A présent, ce navire doit-il nous faire monter à l’apogée de la fortune, ou nous jeter, cadavres vivants, sur un affreux ponton ? C’est là un secret que Dieu seul connaît ! N’importe, on risquera la captivité pour acquérir de l’or ! L’or est une si belle chose, quand on sait, comme nous, le dépenser follement.
— Tout le monde sur le pont, hèle Surcouf du haut des barres, où il s’est élancé de nouveau, toutes voiles dehors ! Puis après un silence de quelques secondes : du café, du rhum, du bishop 1. Faites rafraîchir l’équipage ! Branle-bas général de combat ! ajoute-t-il d’une voix éclatante.
— Branle-bas ! répète en chœur l’équipage avec un enthousiasme indescriptible.
Au commandement de Surcouf, le bastingage s’encombre de sacs et de hamacs, destinés à amortir la mitraille ; les coffres d’armes sont ouverts, les fanaux sourds éclairent de leurs lugubres rayons les soutes aux poudres ; les non-combattants, c’est-à-dire les interprètes, les médecins, les commissaires aux vivres, les domestiques, etc., se préparent à descendre pour approvisionner le tillac de poudre et de boulets, et à recevoir les blessés ; le chirurgien découvre, affreux cauchemar du marin, les instruments d’acier poli ; les panneaux se ferment ; les garde-feux, remplis de gargousses, arrivent à leurs pièces ; les écouvillons et les refouloirs se rangent aux pieds des servants, les bailles de combat s’emplissent d’eau, les boute-feux fument : enfin, toutes les chiques sont renouvelées, chacun est à son poste de combat !
Ces préparatifs terminés, on déjeune. Les rafraîchissements accordés par Surcouf font merveille ; c’est à qui placera un bon mot ; la plus vive gaîté règne à bord ; seulement cette gaîté a quelque chose de nerveux et de fébrile, on y sent l’excitation du combat !
Cependant le vaisseau ennemi, du moins on a mille raisons pour le présumer tel, grandit à vue d’œil et montre bientôt sa carène. On connaît alors sa force apparente, et la Confiance courant à contre-bord, l’approche bravement sous un nuage de voiles.
A dix heures, ses batteries sont parfaitement distinctes ; elles forment deux ceintures de fer parallèles de trente-huit canons ! Vingt-six sont en batterie, douze sur son pont ! c’est à faire frémir les plus braves ! Une demi-lieue nous sépare à peine du vaisseau ennemi.
— Mes amis, nous dit Surcouf, dont le regard étincelle d’audace, ce navire appartient à la compagnie des Indes, et c’est le ciel qui nous l’envoie pour que nous puissions prendre sur lui une revanche de la chasse que nous a donnée hier la Sibylle ! Ce vaisseau, c’est moi qui vous le dis, et je ne vous ai jamais trompés, ne peut nous échapper ! Bientôt il sera à nous : croyez-en ma parole ! Cependant, comme la certitude du succès ne doit pas nous faire méconnaître la prudence, nous allons commencer d’abord par tâcher de savoir si tous ses canons sont vrais ou faux.
Le brave et rusé Breton fait alors diminuer de voiles pour se placer au vent, par son travers, à portée de 18. A peine cette manœuvre est-elle opérée, qu’un insolent et brutal boulet part du bord de l’ennemi pour assurer ses couleurs anglaises. A cette sommation d’avoir à montrer notre nationalité, un silence profond s’établit sur la Confiance.
— Imbécile ! s’écrie Surcouf en haussant les épaules d’un air de pitié et de mépris. Apostrophant alors l’ennemi comme s’il eût été un adversaire en chair et en os, notre capitaine se met à débiter, avec un entrain et une verve qui faisaient bouillir d’enthousiasme le sang de l’équipage dans ses veines, un discours, en argot maritime, qui est resté comme le chef-d’œuvre du genre.
Surcouf parlait encore, lorsque l’Anglais, irrité sans doute de notre lenteur à obéir à ses ordres, nous envoya toute sa bordée.
— A la bonne heure donc ! s’écrie notre sublime Breton radieux ; voilà qui s’appelle parler franchement. A présent, mes amis, assez causé. Soyons tout à notre affaire.
Alors, après les trois solennels coups de sifflet de rigueur, le maître d’équipage Gilbert commande : Chacun à son poste de combat ! et le silence s’établit partout.
La bordée de l’anglais nous avait, est-ce la peine de le dire, parfaitement prouvé que les trente-huit canons qui allongeaient leurs gueules menaçantes par ses sabords étaient on ne peut plus véritables et ne cachaient aucune supercherie.
Une chose qui nous surprit au dernier point et nous intrigua vivement, fut d’apercevoir sur le pont du vaisseau ennemi un gracieux état-major de charmantes jeunes femmes vêtues avec beaucoup d’élégance et nous regardant, tranquillement abritées sous leurs ombrelles, comme si nous n’étions pour elles qu’un simple objet de curiosité !
Ce vaisseau, malgré les couleurs qui flottaient à son mât, appartenait-il donc à la riche compagnie danoise ? Car le Danemark étant alors en paix avec le monde entier, et protégé par l’Angleterre, à qui il rendait, sous-main, tous les services imaginables, ses navires parcouraient librement toutes les mers, surtout celles de l’Inde. Mais alors pourquoi nous avoir envoyé sa bordée ? Probablement parce que, beaucoup plus fort que nous, et nous considérant comme étant en sa puissance, il tenait à rendre un service à l’Angleterre son amie. Cela pouvait être.
D’un autre côté, nous nous demandions si ce n’était pas par hasard un vaisseau trompeur2 ? Mais non, cela n’est pas probable, car alors, au lieu de faire parade du nombreux équipage qui encombre son pont, il l’aurait en ce cas dissimulé avec le plus grand soin.
— Ah ! nous dit Surcouf, qui partage lui-même nos incertitudes je croyais ce John-Bull un East-Indieman… Voici à présent de nombreux officiers de l’armée de terre qui se montrent sur son pont et rendent cette supposition invraisemblable… Enfin, n’importe, reprend le Breton après un moment de silence et en broyant, sans s’en douter, son cigare entre ses dents ; qu’il soit ce qu’il voudra, peu nous importe ! L’essentiel, pour le moment, c’est de nous en emparer ! Ainsi donc, hissons le pavillon français en l’assurant d’un coup de canon.
Cet ordre, qui rend le combat inévitable, est exécuté. Alors Surcouf appelle l’équipage autour de lui, et, je me souviens de ce discours comme si je l’avais entendu prononcer hier, il lui parle ainsi :
— Mes bons, mes braves amis ! vous voyez sous notre grappin par notre travers, et voguant à contre-bord de nous, le plus beau vaisseau que Dieu ait jamais, dans sa sollicitude, mis à la disposition d’un corsaire français ! Ne pas nous en emparer, et cela vivement de suite, serait méconnaître la bonté et les intentions de la Providence et nous exposer, par la suite, à toutes ses rigueurs. Sachez-le bien, ce portefaix qui nous débine à cette heure, contient un chargement d’Europe qui vaut plusieurs millions ! Il est plus fort que nous direz-vous, j’en conviens ; je vais même plus loin, j’avoue qu’il y aura du poil à haler pour l’amariner. Oui, mais quelle joie quand, après un peu de travail, nous nous partagerons des millions ! Quel retour pour vous à l’île de France ! Les femmes vous accableront tellement d’œillades d’amour et d’admiration, que vous ne saurez plus à qui répondre… Et quelles bombances ! Ça donne le frisson, rien que d’y penser !
A cette perspective d’un bonheur futur si habilement évoqué, un long murmure s’éleva dans l’équipage. Surcouf reprit :
— Prétendre, mes gars, que nous pouvons lutter avec ce lourdaud-là à coups de canon, c’est ce que je ne ferai pas, car je ne veux pas vous tromper ! Non ! nos pièces de six seraient tout à fait insuffisantes contre ses gros crache-mitraille ! Pas de canonnade donc, car il abuserait de cette bonté de notre part pour nous couler ! Voilà la chose en deux mots : Nous sommes cent trente hommes ici, comme eux sont aussi à peu près cent trente hommes là-bas… Bon ! Or, chacun de vous vaut un peu mieux, je pense, qu’un Anglais ! Vous riez, farceurs… Très-bien ! Une fois donc à l’abordage, chacun de vous expédie son English… Rien de plus facile, n’est-ce pas ? D’où il s’ensuivra qu’au bout de cinq minutes il n’y aura plus que nous à bord. Est-ce entendu ?
— Oui, capitaine, s’écrièrent les matelots avec enthousiasme, ça y est ! à l’abordage !
— Silence donc ! reprit le Breton en apaisant à grands coups de tout ce qui se trouva sous sa main ce tumulte de bon augure. Laissez-moi mettre à profit le temps qui nous reste, avant que nous abordions l’ennemi, pour vous expliquer mes intentions. Une fois que l’on comprend une chose, cette chose va toute seule. Or donc, nous allons rattraper le portefaix en feignant de vouloir le canonner par sa hanche du vent : alors je laisse arriver tout d’un coup, je range la poupe à l’honneur 3 ; puis, revenant de suite du lof, je l’aborde par-dessous le vent… pour avoir moins haut à monter ! Quant à ses canons, c’est pas la peine de nous préoccuper de cette misère… Nous sommes trop ras sur l’eau pour les craindre… les boulets passeront par-dessus nous ! A présent, sachez que d’après mes calculs, et je vous gardais cette nouvelle pour la bonne bouche, nos basses vergues descendront à point pour établir deux points de communication entre nous et lui… Ce sera commode au possible ! une vraie promenade. C’est compris et entendu ?
— Oui, capitaine ! s’écria l’équipage.
— Très bien. Vous êtes de bons garçons ! Par-dessus le marché, je vous donne la part du diable 4 pendant deux heures pour tout ce qui ne sera pas de la cargaison.
A cette promesse magnifique, l’équipage ne pouvant plus modérer la joie unie à la reconnaissance qui l’oppressait, poussa une clameur immense et frénétique qui dut retentir jusqu’au bout de l’horizon.
On se précipite aussitôt sur les armes : chacun se munit d’une hache et d’un sabre, de pistolets et d’un poignard ; puis, une fois que les combattants ont garni leurs ceintures, ils saisissent, les uns des espingoles chargées avec six balles, les autres des lances longues de quinze pieds : quelques matelots, passés maîtres dans cet exercice, serrent énergiquement dans leurs mains calleuses un solide bâton.
Surcouf, toujours plein de prévoyance, fait distribuer aux non combattants, qu’il range au milieu du pont, de grandes piques ; et il leur donne la consigne de frapper indistinctement sur nos hommes et sur ceux de l’ennemi, si les premiers reculent et si les seconds avancent.
Les hunes reçoivent leur contingent de monde ; des grenades y sont placées en abondance, et notre commandant confie la direction de ces projectiles meurtriers aux gabiers Guide et Avriot, dont il connaît l’intrépidité, l’adresse et le sang-froid. Enfin des chasseurs de Bourbon, expérimentés et sûrs d’eux-mêmes, s’embusquent sur la drome et dans la chaloupe pour pouvoir tirer de là, comme s’ils étaient dans une redoute, les officiers anglais.
Dès lors, nous sommes en mesure d’attaquer convenablement : nous faisons bonne route.
— Savez-vous bien, capitaine, dit un jeune enseigne du bord, nommé Fontenay, que tous ces cotillons juchés sur la dunette du navire ennemi ont l’air de se moquer de nous ! Regardez ! elles nous adressent des saluts ironiques, et nous font de petits signes avec la main qui peuvent se traduire par : Bon voyage, messieurs, on va vous couler ! Tâchez de vous amuser au fond de la mer ! Oh ! que nous allons nous divertir !
— Fanfaronnade que tout cela ! reprend Surcouf. Ne vous mettez point ainsi en colère, mon cher Fontenay, contre ces charmantes ladies… d’autant plus qu’avant une heure d’ici nous les verrons, humbles et soumises, courber la tête devant notre regard ! Alors, ma foi, il ne tiendra plus qu’à nous de leur jeter le mouchoir ; mais nous serons plus généreux et plus polis envers elles qu’elles ne le sont en ce moment pour nous ! Nous respecterons leur malheur et leur faiblesse, et nous leur montrerons ce qu’il y a de générosité et de délicatesse dans le cœur des corsaires français ! Ce que je dis là a l’air de vous contrarier, Fontenay ! Oui, je sais que vous êtes friand d’aventures… Tant pis pour vous ; je veux et j’entends que ces femmes soient traitées avec les plus grands égards…
— Voilà aussi des messieurs habillés de rouge, semblables à des écrevisses bouillies, dit à son tour l’enseigne Viellard, qui haussent les épaules et nous tournent le dos !
— Tant mieux donc, cela est d’un bon augure ! répond le Breton, qui semble s’amuser des insultes que nous prodiguent nos ennemis, mais qui, on le voit à l’éclair de son regard et à la mastication nerveuse de son cigare, est en proie intérieurement à une profonde colère.
En effet, Surcouf, pour tromper son impatience, passe son poignet dans l’estrop du manche de sa hache, frotte la pierre de son fusil avec son ongle, jette son gilet à la mer, et, déchirant avec ses dents les manches de sa chemise jusqu’à l’épaule, met son bras puissant et dénué d’entraves à l’air.
— A plat-ventre tout le monde, jusqu’à nouvel ordre ! reprend-il après un léger silence qu’il emploie à dompter sa fureur.
Pendant le cours de nos préparatifs et de notre conversation, le vaisseau ennemi avait viré de bord vent devant pour rallier la Confiance et pouvoir ensuite la foudroyer tout à son aise : de notre côté, nous avions exécuté la même évolution, afin de gagner sa hanche, tomber après sous le vent à lui et lancer nos grappins à son bord.
Nos amures étaient à bâbord, les siennes à tribord, aussi, dans le moment où nous le croisions pour la deuxième fois, dans le but d’atteindre cette position, il nous envoie toute sa bordée de tribord à demi-portée : un heureux hasard nous protégeait, sans doute la chance de Surcouf, car cette trombe de feu ne nous toucha même pas.
Alors la Confiance laisse arriver un peu pour passer sous le vent du vaisseau ; mais l’ennemi, qui comprend que cette manœuvre n’a pour but que de nous faciliter l’abordage, vire encore de bord une fois, et nous oblige, par son changement d’amures, à venir du lof sur l’autre bord, afin de le maintenir toujours sous notre écoute.
Cependant Dieu sait que le vaisseau ne craint pas l’abordage ; il croit en toute sincérité, et sans que cette croyance soit altérée par le moindre doute, qu’il aurait, à l’arme blanche, facilement raison de nous. Toutefois, il préfère à un combat, qui, bien que l’issue n’en soit même pas pour lui douteuse, peut et doit cependant lui faire éprouver quelques pertes, il préfère, dis-je, nous foudroyer et nous couler à distance, sans s’exposer lui-même à aucun danger.
Pour manœuvrer plus commodément, il cargue même sa grande voile. Cette manœuvre n’est pas encore terminée, que Surcouf, avec cette perception rapide et inouïe qui le distingue à un degré si éminent, et lui a déjà valu tant de prodigieux succès, pousse un cri joyeux qui attire l’attention de tout l’équipage. C’est le rugissement triomphant du lion qui s’abat victorieux sur sa proie.
— Il est à nous, mes amis ! dit-il d’une voix éclatante.
La plupart de nos marins ne comprennent certes pas la cause de cette exclamation ; mais comme Surcouf, à leurs yeux, ne peut se tromper, ils n’en accueillent pas moins cette bienheureuse nouvelle avec des cris de joie.
Il ne nous reste plus maintenant, pour forcer l’ennemi à accepter l’abordage, qu’à nous placer sous le vent et par sa hanche de tribord. Cette position, rien ne peut nous empêcher de la prendre ; seulement il nous faut la payer par une troisième volée tirée à petite portée de mousquet ; n’importe, nous ne pouvons laisser échapper, sans en profiter, la faute énorme et irréparable que l’ennemi a commise en se privant de sa grande voile ; nous subirons cette dernière volée.
Effectivement, comme nous nous y attendions, le volcan de sa batterie fait irruption et éclate. L’orage de fer inonde notre pont et nous enlève notre petit mât de perroquet : raison de plus pour persévérer ! Il est évident que l’ennemi va être forcé de venir se mettre a la portée de nos grappins ; courage !
— Qu’il s’y prenne maintenant comme il voudra, nous n’en serons pas moins bientôt à son bord ! s’écrie Surcouf.
— Arrondissez sa poupe à tribord, timoniers ! continue notre capitaine.
— Largue les boulines et les bras du vent partout !
La Confiance, prenant vent sous vergue, s’élance alors sur son ennemi avec la rapidité provocante d’un oiseau de proie.
Alors le Kent, nous apercevons enfin le nom du vaisseau ennemi écrit en lettres d’or sur son arcasse, le Kent, voulant nous lâcher sa quatrième bordée par bâbord, envoie vent devant, manque à virer comme nous l’avions prévu, et décrit une longue abatée sous le vent.
— Merci, portefaix de mon cœur, s’écrie Surcouf en apostrophant ironiquement le Kent, tu viens me présenter ton flanc de toi-même ! Vraiment, on n’est pas plus aimable et pas plus complaisant ! Canonnière ! halez dedans les canons de bâbord, ils gêneraient l’abordage. Masque partout ! Lof, lof la barre de dessous, timonier !
La Confiance, alors ombragée par les voiles du Kent, rase sa poupe majestueuse, se place contre sa muraille de tribord, et se cramponne après lui avec ses griffes de fer.
Ici se passe un fait singulier, et qui montre, mieux que ne pourrait le faire un long discours, combien l’audace de Surcouf dépassait de toute la hauteur du génie les calculs ordinaires de la médiocrité.
Son agression a été tellement hardie que les Anglais ne l’ont pas même comprise : en effet, nous croyant hors de combat, par suite de leur dernière bordée, et ne pouvant soupçonner que nous songeons sérieusement à l’abordage, ils se portent en masse et précipitamment sur le couronnement de leur navire, pour choisir leurs places et pouvoir jouir tout à leur aise de notre défaite et de nos malheurs.
Que l’on juge donc quelle dut être la stupéfaction de l’équipage du Kent quand, au lieu d’apercevoir des ennemis écrasés, abattus, tendant leurs mains suppliantes et invoquant humblement des secours qu’on se propose de leur refuser, il voit des marins pleins d’enthousiasme qui, les lèvres crispées par la colère, les yeux injectés de sang, s’apprêtent, semblables à des tigres, à se jeter sur eux…
Ce spectacle est pour eux une chose tellement inattendue, que pendant quelques secondes les Anglais ne peuvent en croire leurs yeux. Bientôt cependant l’instinct de la conservation les rappelle à la réalité et ils abandonnent le couronnement du Kent, avec plus de précipitation encore qu’ils n’en ont mis à l’envahir, pour courir aux armes.
Les deux navires bord à bord et accrochés par les grappins, nos vergues amenées presque sur le bastingage du Kent, présentent à nos combattants un pont qui les conduit sur son gaillard-d’avant.
— A l’abordage ! s’écrie Surcouf d’une voix qui ressemble à un rugissement et n’a plus rien d’humain.
— A l’abordage ! répète l’équipage avec un ensemble de bon augure et en s’élançant, avec un merveilleux élan, sur le vaisseau ennemi.
— Quant à vous, non-combattants, continue Surcouf, chez qui la prudence et le sang-froid ne s’endorment jamais ; quant à vous, non-combattants, ne bougez pas de vos places, et massacrez sans pitié tous ceux qui descendront sur le pont, qu’ils soient Anglais ou Français… peu importe… tuez-les toujours !
Surcouf vient à peine de donner cet ordre, qui rappelle assez Fernand Cortez brûlant ses vaisseaux, quand une quatrième volée partant du Kent nous assourdit et nous couvre de flamme et de fumée ; la Confiance frémit, à cette secousse, depuis sa carène jusqu’aux sommets de ses mâts ; heureusement elle est si ras sur l’eau, qu’à peine est-elle atteinte.
— A toi, maintenant, Drieux ! s’écrie bientôt Surcouf en s’adressant à son second, qui commande la première escouade d’abordage.
En ce moment les flancs des deux navires, poussés l’un contre l’autre par la puissante dérive du Kent, se froissent, en grinçant à la lame, avec une telle violence, qu’ils menacent de s’ouvrir ou de se séparer. Notre bonne chance ne nous abandonne pas ! au même moment une des lourdes ancres du vaisseau anglais, qui pend sur sa joue de tribord, s’accroche dans le sabord de chasse de la Confiance, et rompt une partie de ses pavois, qui craquent et se déchirent en lambeaux !
— C’est un fameux crampon auxiliaire ! s’écrie Surcouf en se jetant dans les enfléchures pour donner l’exemple.
Seulement notre équipage, trompé par le bruit effroyable, dans la position où nous nous trouvons, produit par ce déchirement, se persuade que le navire s’ouvre et va couler à fond. Ne voyant plus dès lors un moyen de salut que dans la prise du Kent, son ardeur s’accroît jusqu’au délire.
Drieux, officier aussi intrépide que capable, conduit son escouade d’abordage avec autant de valeur que de présence d’esprit. Il franchit bientôt l’intervalle qui sépare les deux navires, et, atteignant le gaillard d’avant, tombe impétueusement sur l’ennemi, qui, au reste, je dois l’avouer, fait bonne contenance.
Les officiers anglais, trahis par leurs brillants uniformes, commencent alors à tomber sous les balles infaillibles de nos chasseurs de Bourbon.
Un officier ennemi, au milieu de cette boucherie, de ce pêle-mêle général, braque une pièce de l’avant dans la batterie, de façon à pouvoir prendre la Confiance en écharpe, et y met le feu. Quelques matelots qui passaient sur les bras et la verge de l’ancre sont mutilés ou broyés, qu’importe : on les vengera.
Pour être juste et impartial, ce qui sera toujours mon plus vif désir, et pour rendre à chacun la part de gloire ou de faiblesse qui peut lui revenir, je dois reconnaître que Drieux n’est pas le premier homme de notre bord dont le pied foule le pont du Kent. Celui à qui était réservé le bonheur de se trouver avant tous en présence de l’ennemi est un simple nègre nommé Bambou.
Bambou avait parié ses parts de prise, avec ses camarades, qu’il serait le premier à bord du Kent, et il a gagné sa gageure. Armé simplement d’une hache et d’un pistolet, il s’est affalé du haut de la grande vergue au beau milieu des Anglais, qui, stupéfaits de son audace, le laissent se frayer un sanglant passage à travers leur foule, et rejoindre, sur l’avant, l’escouade de Drieux, qu’il va seconder dans ses efforts.
Pendant que Drieux combat, Surcouf, avec cette lucidité d’esprit qui embrasse jusqu’aux moindres détails d’un ensemble, surveille et dirige la bataille.
— Allons donc, Avriot ; allons donc, Guide, s’écrie-t-il ; des grenades donc ! des grenades ! toujours des grenades !
— A l’instant, capitaine ; répond le gabier Guide placé dans la hune de misaine, c’est que les deux lanceurs du bout de la vergue viennent d’être tués.
— Eh bien, baptise les Anglais avec leurs cadavres, et venge-les, reprend Surcouf.
— De suite, capitaine, dit le gabier Avriot ;
Quelques secondes plus tard, la chute imprévue des deux cadavres, qui tombent lourdement au milieu de la masse des ennemis, opère une éclaircie momentanée dans leurs rangs.
— En avant, mes amis, s’écrie Drieux d’une voix de stentor, profitons de cette reculade.
La vergue de misaine de la Confiance, toujours posée près du plat-bord ennemi, et l’ancre de ce vaisseau, qui n’a pas quitté notre sabord de chasse, sont continuellement couvertes par nos matelots qui passent sur le Kent. Les Anglais ont beau foudroyer ce dangereux passage, quelques-uns de nos hommes tombent, mais pas un seul ne recule.
Bientôt, grâce à l’adresse de nos chasseurs bourboniens, aux talents de nos bâtonistes, à l’enthousiasme de tout le monde, nous sommes maîtres du gaillard d’avant du Kent ; mais ce point important que nous occupons ne représente que le tiers à peu près du champ de bataille : en attendant, la foule des Anglais entassés sur les passavants n’en devient que plus compacte et que plus impénétrable.
Enfin le capitaine du Kent, nommé Rivington, homme de cœur et de résolution, comprend qu’il est temps de combattre sérieusement les malheureux aventuriers qu’il a si fort dédaignés d’abord. Il se met donc à la tête de son équipage, qu’il dirige avec beaucoup d’habileté.
Malheureusement pour lui, Surcouf est maintenant à son bord ; Surcouf, que la mort seul peut en faire sortir. L’intrépide Breton, planant, du haut du pavois du Kent, sur la scène de carnage, agit et parle en même temps : son bras frappe et sa bouche commande. Toutefois, il n’est pas, il me l’avoua plus tard, sans inquiétude : si la lutte se prolonge plus longtemps, nous finirons par perdre nos avantages ; or, une barricade composée de cadavres ennemis et de ceux de nos camarades s’élève sur les passavants et nous sépare des Anglais : cette redoute humaine arrête notre élan.
Des deux bords du gaillard d’avant du Kent, nos hommes, à qui Surcouf vient de faire parvenir secrètement ses ordres, chargent à mitraille deux canons jusqu’à la gueule et les braquent sur l’arrière, en ayant soin de dissimuler le plus qu’ils peuvent cette opération, qui, si elle réussit, nous sera d’un si grand secours.
Pendant ce temps, les soldats anglais, juchés sur leur drome et derrière le fronton de leur dunette, abattent quelques-uns de nos plus intrépides combattants.
Nous devons alors envahir la drome et l’emporter d’assaut ; quelques minutes nous suffisent pour cela, et bientôt nos chasseurs bourboniens, qui ont remplacé les Anglais dans ce poste élevé, nous débarrassent d’autant d’officiers qu’ils en aperçoivent et qu’ils en visent.
— Ouvrez les rangs sur les passavants, crie bientôt Surcouf d’une voix vibrante. Sa parole retentit encore quand les deux pièces de canon dont nous avons déjà parlé, et que nos marins sont parvenus à charger en cachette de l’ennemi et à rouler sur l’arrière, se démasquent rapidement et vomissent leur mitraille, jonchant à la fois de cadavres et de débris humains les passavants, les deux bords du gaillard-d’arrière et ceux de la dunette.
Ce désastre affreux ne fait pas perdre courage aux Anglais, et, prodige qui commence à nous déconcerter, et que je crois pouvoir pourtant expliquer, les vides de leurs rangs se remplissent comme par enchantement.
Depuis que nous avons abordé, nous avons presque tous mis, terme moyen, un homme hors de combat : nous devrions donc être, certes, maîtres du Kent. Eh bien ! nous ne sommes cependant pas plus avancés qu’au premier moment, et l’équipage que nous avons devant nous reste toujours aussi nombreux.
A chaque sillon que notre fureur trace dans les rangs ennemis de nouveaux combattants roulent, semblables à une avalanche, du haut de la dunette du Kent et viennent remplacer leurs amis gisant inanimés sur le gaillard d’arrière ; c’est à perdre la raison d’étonnement et de fureur.
Le combat continue toujours avec le même acharnement ; partout l’on entend des cris de fureur, des râles de mourants, les coups sourds de la hache, le cliquetis morne du bâton, mais presque plus de détonations d’armes à feu. Nous sommes trop animés des deux côtés les uns contre les autres, pour songer à charger nos mousquets ; cela demanderait trop de temps ! Il n’y a plus guère que nos chasseurs bourboniens qui continuent à choisir froidement leurs victimes et continuent le feu.
Tout à coup un déluge de grenades, lancées de notre grand vergue avec une merveilleuse adresse et un rare bonheur, tombe au beau milieu de la foule ennemie et renverse une vingtaine d’Anglais. C’est le gabier Avriot qui tient la parole qu’il a donnée à Surcouf de venger les deux lanceurs tués sur la vergue de misaine.
Ce nouveau désastre ne refroidit en rien, je dois l’avouer, l’ardeur de nos adversaires. Le Capitaine Rivington, monté sur son banc de quart, les anime, les soutient, les dirige avec une grande habileté. Je commence, quant à moi, à douter que nous puissions jamais sortir, sinon à notre honheur, du moins à notre avantage, de cet abordage si terrible, et où nos forces sont si inférieures, lorsqu’un heureux événement survenant tout à coup me redonne un peu d’espoir.
Le Capitaine Rivington, atteint par un éclat de grenade qu’Avriot vient de lancer, est renversé de son banc de quart : on relève l’infortuné, on le soutient, mais il n’a plus que la force de jeter un dernier regard de douleur et d’amour sur ce pavillon anglais qu’il ne verra pas au moins tomber ; puis, sans prononcer une parole, il rend le dernier soupir.
Surcouf, à qui rien n’échappe, est le premier à s’apercevoir de cet événement ; c’est une occasion à saisir, et le rusé et intrépide Breton ne la laissera pas échapper.
— Mes amis, s’écrie-t-il en bondissant, sa hache a la main, du sommet de la drome sur le pont, le capitaine anglais est tué, le navire est à nous ! A coups de hache ! maintenant, rien que des haches aux premiers rangs… En serre-file les officiers avec vos piques… Emportons le gaillard d’arrière et la dunette… C’est là qu’est la victoire.
Le Breton, joignant l’exemple à la parole, se jette tête baissée sur l’ennemi ; sa hache lance des éclairs et un vide se forme autour du rayon que parcourt son bras ; en le voyant je crois aux héros d’Homère, et je comprends les exploits de Duguesclin ! Le combat cesse d’être un combat, et devient une boucherie grandiose ; nos hommes escaladent, en les grossissant des corps de quelques-uns, la barricade formée de cadavres qui les sépare du gaillard d’arrière et de la dunette. La lutte a perdu son caractère humain, on se déchire, on se mord, on s’étrangle !
Je devrais peut-être à présent décrire quelques-uns des épisodes dont je fus alors le témoin, mais je sens que la force me manque. Les nombreuses années qui se sont écoulées depuis l’abordage du Kent, en retirant à mon sang sa fougue et sa chaleur, me montrent aujourd’hui sous un tout autre aspect que je leur trouvais alors les événements de mon passé.
Je demanderai donc la permission de passer sous silence, souvenirs douloureux pour moi, les combattants qui, aux prises sur les pavois du Kent, tombent enlacés à la mer et se poignardent d’une main, tandis qu’ils nagent de l’autre ; ceux encore qui, lancés hors du bord par le roulis, sont broyés entre les deux navires. Je reviens à Surcouf.
Le tenace et intrépide Breton a réussi ; il s’est enfin emparé du gaillard d’arrière et de la dunette. Les Anglais épouvantés de son audace ont fini par lâcher pied et se précipitent dans les écoutilles, hors du bord, dans les panneaux, sous les porte-haubans et surtout dans la dunette.
La lutte semble terminée. Surcouf fait fermer les panneaux sur nos ennemis, lorsque le second du Kent, apprenant la mort de Rivington, abandonne la batterie, où il se trouve, et s’élance sur le pont pour prendre le commandement du navire et continuer le combat.
Heureusement sa tentative insensée et inopportune ne peut réussir ; il trouve le pont en notre pouvoir, et il est obligé de battre de suite en retraite ; mais il n’en est pas moins vrai que cette sortie a coûté de nouvelles victimes !
Cette fois, le doute ne nous est plus possible, nous sommés vainqueurs ! Pas encore. Le second du Kent, exaspéré de l’échec qu’il vient de subir, et ayant sous la main toutes les munitions en abondance, fait pointer dans la batterie, en contre-bas, des canons de 18, pour défoncer le tillac du gaillard et nous ensevelir sous ses décombres. Surcouf, est-ce grâce au hasard ? est-ce grâce à son génie ? devine cette intention. Aussitôt, se mettant à la tête de ses hommes d’élite, il se précipite dans la batterie : je le suis.
Le carnage qui a lieu sous le pont du vaisseau ne dure pas longtemps, mais il est horrible : cependant, dès que notre capitaine est bien assuré que cette fois la victoire ne peut plus lui échapper, il laisse pendre sa hache inerte à son poignet, et ne songe plus qu’à sauver des victimes. Il aperçoit entre autres Anglais poursuivis un jeune midshipman qui se défend avec plus de courage que de bonheur, car son sang coule déjà par plusieurs blessures, contre un de nos corsaires.
Surcouf se précipite vers le jeune homme pour le couvrir de sa protection ; mais le malheureux, ne comprenant pas la généreuse intention du Breton, lui saute à la gorge, et essaie inutilement de le frapper de son poignard, lorsque le nègre Bambou, croyant que la vie de son chef est en danger, cloue d’un coup de lance l’infortuné midshipman dans les bras de Surcouf, qui reçoit son dernier soupir.
L’expédition de la batterie terminée, nous remontons, Surcouf en tête sur le pont ; le combat a cessé partout.
— Plus de morts, plus de sang, mes amis ! s’écrie-t-il. Le Kent est à nous ! Vive la France ! vive la nation !
Un immense hourra répond à ces paroles, et Surcouf est obéi : le carnage cesse aussitôt. Seulement nos matelots excités par le combat se souviennent de la promesse qui leur a été faite avant l’abordage : ils ont droit à deux heures de la part du diable ! Ils s’élancent donc dans l’entre-pont, et se mettent à enfoncer et à piller les coffres et les colis qui leur tombent sous la main.
Surcouf, qui entend les plaintes que poussent de malheureux Anglais en se voyant dépouillés de leurs effets, devine ce qui se passe, et un nuage assombrit son front. Il est au moment de s’élancer, mais il se retient.
— La parole de Surcouf doit être toujours une chose sacrée, mes amis ! nous dit-il en étouffant un soupir.
Quelques minutes s’écoulent et le bruit continue ; seulement cette fois des cris de femmes se mêlent aux clameurs des pillards.
— Ah ! mon Dieu ! j’avais oublié la plus belle partie de notre conquête, nous dit Surcouf. Allons à leur aide, mes amis…
Nous suivons aussitôt notre capitaine, et nous arrivons devant les cabines occupées par les Anglaises : ces dames, effrayées du tumulte qui s’est rapproché d’elles, demandent grâce et merci…
Surcouf les rassure, leur présente ses respectueux hommages avec tout le savoir-vivre d’un marquis de l’ancien régime, s’excuse auprès d’elles du débraillé de sa toilette, s’inquiète de leurs besoins, et ne les quitte qu’en les voyant redevenues calmes et tranquilles. Toutefois, quoique pas un homme de notre équipage n’ait certes songé à abuser de la position de ces passagères, Surcouf place, pour surcroît de précaution, des sentinelles aux portes des cabines qu’elles occupent, en leur donnant pour consigne de tirer sur le premier qui voudrait pénétrer chez les Anglaises.
Parmi ces dames qui, une fois rendues à la liberté et à leurs familles, s’empressèrent de reconnaître avec autant de bonne foi que de reconnaissance les respectueux empressements dont elles avaient été l’objet, se trouvait une princesse allemande, la fille du margrave d’Anspach, qui suivait dans l’Inde son mari, le général Saint-John.
Du reste, je ne dois pas oublier d’ajouter que pas un homme de notre équipage ne songea un instant à s’emparer des objets, et il y en avait de fort riches et de grande valeur, qui se trouvaient dans les cabines des passagères. Quant aux deux heures de la part du diable, Surcouf trouva par ses simples exhortations, car il avait donné sa parole, je l’ai déjà dit, et ne pouvait revenir sur cette promesse, moyen de les réduire considérablement, presque de les annuler.
Pendant que le chirurgien-major de la Confiance, M. Lenouvel de Saint-Malo, s’occupe à soigner les blessés, et que l’on s’empresse de dégager les grappins et l’ancre qui enchaînent encore notre navire au bâtiment anglais, Surcouf fait venir devant lui le second du Kent pour lui demander des explications, et voici ce que nous apprenons :
En juillet 1800, les deux vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes the Kent et the Queen, tous deux de 1500 tonneaux et montant chacun 38 canons, transportaient plusieurs compagnies d’infanterie et différents officiers et passagers à Calcutta, lorsque, se trouvant dans la baie de San-Salvador, au Brésil, le feu se déclara à bord de the Queen, qu’il consuma entièrement. Son compagnon de route, the Kent, recueillit alors à son bord deux cent cinquante marins et soldats du vaisseau incendié, ce qui porta son équipage à 437 combattants, sans compter le général Saint-John et son état major.
— Parbleu, mes amis, nous dit Surcouf après ces explications, savez-vous, qu’amour-propre à part, nous pouvons nous vanter entre nous d’avoir assez bien employé notre journée ? Il nous a fallu escalader, sous une grêle de balles, une forteresse trois fois plus haute que notre navire, et combattre chacun trois Anglais et demi ! Ma foi, je trouve que nous avons bien gagné les grogs que le mousse va nous apporter !
— Parbleu ! je ne m’étonne plus à présent, Surcouf, dit en riant M. Drieux, qui avait lui-même si fort contribué à notre triomphe, si, quand nous abattions un ennemi, il s’en présentait deux pour le remplacer ; mais ce qui me surprend, c’est que toi, qui devines ce que tu ne vois pas, tu ne te sois pas douté, avant d’aborder le Kent, à quel formidable équipage nous allions avoir affaire…
— Laisse donc ! je le savais on ne peut mieux…
— Ah bah ! et tu n’en as rien dit ?
— A quoi cela eût-il servi ? à décourager l’équipage… pas si bête… Seulement je savais bien qu’une fois la besogne commencée, mes frères la Côte ne la laisseraient pas inachevée. L’événement a justifié mon espérance !
Le second du Kent nous avoua ensuite avec une franchise qui lui valut toute notre estime, que le Capitaine Rivington, avant le commencement de l’action, avait eu la galanterie de faire avertir ses passagères que si elles voulaient assister au spectacle d’un corsaire français coulé à fond avec son équipage, elles n’avaient qu’à se rendre sur la dunette du Kent. Le fait est, ajouta le second, que je ne puis me rendre encore compte, messieurs, comment il peut se faire que je me trouve en ce moment votre prisonnier, et que le pavillon du Kent soit retourné sens dessus dessous en signe de défaite. Je ne comprends pas votre succès.
— Dame ! cela est bien simple, lui répondit Surcouf. J’avais engagé ma parole auprès de mon équipage qu’avant la fin du jour votre navire serait à nous ! cela explique tout : je n’ai jamais manqué à ma parole.
Sur le champ de bataille que nous occupions se trouvait comme spectateur un trois-mâts more, sur lequel nous transbordâmes nos prisonniers. Toutefois Surcouf ne leur accorda leur liberté que sous la parole que l’on rendrait un nombre égal au leur des prisonniers français détenus à Calcutta et à Madras, et que les premiers échangés seraient l’enseigne Bléas et les matelots de l’embarcation capturée par la Sibylle.
Ces arrangements conclus et terminés, Surcouf, mu par un sentiment de grandeur et de désintéressement partagé par son équipage, laissa emporter aux Anglais, sans vouloir les visiter, toutes les caisses qu’ils déclarèrent être leur propriété et ne point appartenir à la cargaison.
Quant aux Anglais trop grièvement blessés et dont le transbordement eût pu mettre les jours en danger, ils restèrent avec leurs chirurgiens à bord de la Confiance ; malheureusement, l’abordage avait été si terrible, si acharné, les blessures par conséquent étaient si graves et si profondes que presque pas un d’entre eux ne survécut. Ils furent tous emportés, au bout de quelques jours, au milieu de souffrances épouvantables, par le tétanos.
Les avaries des deux navires réparées, M. Drieux passa avec soixante hommes à bord du Kent, dont il prit le commandement, et comme cet amarinage, uni à nos pertes, avait réduit nos forces de façon à nous rendre, sinon impossible, du moins dangereuse toute nouvelle rencontre, nous nous dirigeâmes, naviguant bord à bord, vers l’île de France ; nous eûmes le bonheur de l’atteindre sans accident.
Jamais je n’oublierai l’enthousiasme et les transports que causèrent notre apparition et celle de notre magnifique prise parmi les habitants du Port-Maurice.
Notre débarquement fut un long triomphe. C’était à qui aurait l’honneur de nous serrer la main. Obtenir un mot de nous était considéré comme une grande faveur ; et quand nous consentions à accepter un dîner en ville, on ne trouvait rien d’assez bon pour nous être offert.
— Eh bien, Garneray, me dit un jour Surcouf, que je rencontrai dans une réunion, t’avais-je trompé, mon garçon, en te promettant que si tu voulais associer ta fortune à la mienne tu n’aurais pas lieu de t’en repentir ? En comparant ta position actuelle à celle que tu avais lorsque Monteaudevert t’a présenté à moi, n’es-tu pas un millionnaire ? Crois-moi, ne me quitte pas.
— Je ne demande pas mieux, capitaine, que de m’embarquer de nouveau avec vous.
— Oui ; eh bien ! je dois mettre sous peu à la voile pour Bordeaux, où MM. Tabois-Dubois, les consignataires de mon armateur, veulent envoyer la Confiance, armée en aventurier, porter une riche cargaison : ainsi tiens-toi prêt. Mais, qu’as-tu donc ? Cetle nouvelle semble te contrarier ?
— Ma foi, à vous dire vrai, Capitaine, je sens qu’à présent que j’ai goûté de l’Inde, il me serait difficile de m’acclimater de nouveau en France ! Je vous accompagnerai, parce que je ne veux pas vous quitter ; mais si ce n’était pas vous…
— Tu es un imbécile, mon cher Garneray, dit Surcouf en m’interrompant, non pas de préférer l’Inde à la France, au contraire, je t’approuve fort à cet égard ; mais bien de ce que, préférant l’Inde à la France, tu abandonnes le premier de ces deux pays pour retourner dans le second ! Et cela pourquoi ? parce que c’est moi qui commande le navire. Sérieusement parlant, je te remercie du sentiment d’affection que tu me portes et que, tu sais que je n’aime pas les phrases, je te rends bien, mon garçon ! Vois-tu, la vie est courte, et il faut savoir en jouir, c’est là la mission de l’homme intelligent… Tu aimes l’Inde, restes-y. Tu as de l’argent, j’en ai encore bien plus, si tu en avais besoin, à ta disposition ; intéresse-toi dans quelque affaire maritime, et fixe-toi, pour le moment, dans ces parages.
— Mais, vous, capitaine, pourquoi retournez-vous en France ?
— Oh ! moi, garçon, c’est autre chose. Tout viveur et rond que tu me vois, j’ai un sentiment dans le cœur qui m’obsède et me harcèle sans cesse… Je vais en France pour me marier !
En effet, le 29 janvier 1801, Surcouf, commandant la Confiance, mettait à la voile pour Bordeaux.
Comme ces mémoires, renfermant seulement les faits dont j’ai été témoin, laissent en route, sans plus s’en occuper, des personnages auxquels le lecteur pourrait s’intéresser, mais que le hasard n’a plus placés sur mon chemin, j’ajouterai que Surcouf, après une traversée accidentée au possible, et que je regrette vivement de ne pas avoir faite, ce qui me donnerait le droit de la raconter à présent, trouva en arrivant les passes de la Gironde bloquées et parvint à débarquer la riche cargaison de la Confiance à la Rochelle, où il mouilla le 13 avril suivant.
Quant à son mariage avec celle qu’il aimait, mademoiselle Marie-Catherine Blaize, il eut lieu à Saint-Malo le 8 prairial an IX de la République, ou, si l’on aime mieux, le 28 mai 1801. On voit que Surcouf menait aussi rondement les affaires de sentiment que celles de sa profession. Le corsaire breton avait alors vingt-sept ans !
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Depuis mon départ de France et mon embarquement sur la Forte, je n’avais pour ainsi dire pas mis pied à terre. Je résolus donc, dès que j’eus touché mes parts de prise du Kent, qui me permettaient de vivre à mon aise, de prendre un peu de repos.
Toutefois, de l’année 1801 à 1802, laps de temps que je m’étais désigné pour jouir en paix du fruit de mes dangers et de mes fatigues, j’entrepris un petit voyage à Madagascar. J’aurais bien voulu m’intéresser, ainsi que me l’avait conseillé Surcouf en me quittant, dans quelque entreprise commerciale et maritime ; mais les croisières anglaises qui bloquaient presque constamment la colonie rendaient ces sortes d’affaires si incertaines et si chanceuses, que je n’osai m’y mêler.
En 1802, la nouvelle du traité d’Amiens 1 arriva dans la colonie et ranima un peu les affaires. On arma quelques navires pour l’Inde.
Mes connaissances maritimes, car je pouvais alors construire et conduire un bâtiment, unies aux nombreuses amitiés que j’avais formées à Maurice, me donnaient presque l’assurance de trouver un emploi à bord de l’un de ces navires ; mais désirant ne plus m’embarquer dans une position secondaire, j’hésitais à accepter les conditions que l’on m’offrait, lorsque je fis la connaissance du capitaine Lafitte, commandant le brick la Petite-Caroline. Ce capitaine, fort honnête homme, mais assez insignifiant sous tous les rapports, me proposa un intérêt dans l’armement de son navire avec le grade de lieutenant, et me présenta à ses armateurs.
J’étais jeune, confiant dans l’avenir, impatient de sortir de mon oisiveté, et mes pourparlers avec ces messieurs ne furent pas longs : je leur remis, en ma qualité d’associé pour l’expédition, tout ce qui me restait de mes parts de prise du Kent, et tout fut dit.
La spéculation que devait tenter la Petite-Caroline était tout bonnement un voyage de caravane, c’était le terme consacré. On appelait alors un voyage de caravane, transporter des cargaisons de port en port, et revenir en rapportant la dernière à l’île de France.
Le brick la Petite-Caroline me plaisait assez ; il était fin voilier, jaugeait 250 tonneaux, portait quatre caronades en bronze, avait une dunette élevée de deux pieds et demi au-dessus du tillac, et plongeait de trois pieds et demi dans la cale. Son équipage se composait de vingt-six hommes y compris le mousse. Je me rappelle encore aujourd’hui, la traversée que je fis sur ce navire étant une de ces choses que l’on n’oublie jamais, toutes les personnes qui se trouvaient à mon bord.
Après le capitaine Lafitte, dont j’ai déjà parlé, venait M. Pornic, un Morlaisien qui remplissait l’emploi de second ; après c’était moi, en qualité de lieutenant ; notre docteur, un Libournais, se nommait Duprat ; notre maître d’équipage, un Bordelais, Duval ; notre second maître, Marec ; le charpentier, Martin, et le voilier, Magloire : ce dernier était natif de l’île de France.
Notre équipage, plus nombreux qu’il ne fallait pour la manœuvre, avait été renforcé, parce que nous n’étions pas sans crainte au sujet des pirates indiens si communs dans les parages que nous devions parcourir ; la même raison nous avait fait monter nos quatre caronades en bronze.
Du reste, cet équipage, recruté à la hâte, ne me plut que fort médiocrement lorsque je le vis, pour la première fois, au bureau de la marine, deux jours avant notre départ.
Il présentait un tout hétérogène assez curieux. Il se composait de trois Provençaux, les nommés Roustant, Caderousse et Reboul ; de deux Malouins, frères jumeaux d’une grande ressemblance entre eux, Bastien et Benoît Marceau ; d’Avriot et Guide, le premier un Lorientais, le second un Bordelais, tous les deux anciens matelots de Surcouf, et avec lesquels j’avais fait la dernière croisière de la Confiance. Avriot, si le lecteur ne l’a pas oublié, était celui qui avait tué avec une grenade le capitaine Rivington, du Kent. Enfin un Brestois, Yvon ; un Gresillon, Morvan ; un Bayonnais, Cruchague ; un Malais et un Maltais, Kidou et Cortichate ; Antonio de Macao ; Molari de Gênes, et José Selario, Espagnol, complétaient notre matelotage.
Pour novices, nous avions un mulâtre nommé Labourdonnais, de l’île Bourbon, fort adroit tireur au fusil, et Michaud, un Havrais. Notre mousse, vrai singe, rusé et malin, était de l’île de France ; on l’appelait Dauby, et par abréviation Bibi.
En quittant le Port-Maurice, nous nous dirigeâmes, avec un beau temps, vers la mer Rouge. Notre première relâche fut aux Seychelles, où nous nous arrêtâmes quelques jours pour prendre de l’eau et renouveler nos vivres.
Pendant notre séjour sur la rade, arriva, peu après nous, la corvette de guerre anglaise the Victory, montant vingt caronades et deux canons, commandée par le capitaine Colliers. Ce navire était le même, le lecteur peut s’en souvenir, qui nous avait rendu notre ambassade à Bombetoc si difficile.
Le gouverneur général, M. de Quincy, nous ayant invité, le capitaine Lafitte et moi, à dîner, nous trouvâmes à sa table le commandant anglais de cette corvette ; quoique la paix régnât alors entre la France et les Iles Britanniques, nous étions néanmoins depuis si longtemps habitués à nous considérer en ennemis, que nous donnâmes, sans nous en douter, un tour hostile à la conversation.
M. Lafitte reprocha bientôt au commandant anglais d’avoir violé les lois de la guerre en s’emparant quelques années auparavant, sur cette même rade où nous nous trouvions alors, du brick la Flèche, malgré les stipulations parlementaires conclues entre la France et l’Angleterre, qui reconnaissaient l’Archipel comme pays neutre.
Le capitaine Colliers répondit avec vivacité qu’il n’avait agi ainsi que parce que son gouvernement l’avait prévenu que les Français étaient autorisés par le leur à ne pas tenir compte, le cas d’une riche capture échéant, de cette convention ; que du reste, depuis lors M. le Même, le capitaine du corsaire français l’Uni, s’était emparé, dans ces mêmes parages, d’un corsaire anglais.
— Et il a eu raison ! s’écria M. Lafitte avec feu.
— Pourquoi cela, je vous prie, monsieur ? demanda l’Anglais en se pinçant les lèvres.
— Parce qu’en temps de guerre les représailles deviennent un devoir.
— Peut-être confondez-vous représailles et trahison ?
— Capitaine ! s’écria M. Lafitte, qui pâlit de colère à cette réponse et se leva d’un air menaçant.
La conversation, montée à ce diapason, eût incontestablement abouti à un duel, sans l’intervention du gouverneur, M. de Quincy, qui s’empressa d’interposer son âge et son autorité entre les deux capitaines, et finit par les amener à une complète réconciliation ; car, après tout, le motif de leur discussion n’était pas assez sérieux pour motiver un combat.
— Capitaine Lafitte, dit en souriant le commandant de la Victory deux heures plus tard, croyez que si pendant votre voyage de caravane vous avez besoin de moi, notre grande dispute ne m’empêchera pas de me mettre à vos ordres.
— Je vous remercie, capitaine, mais mon brick est fin voilier, mon équipage se compose de vingt-six hommes, et la Petite-Caroline monte quatre canons. Je ne vous suis pas moins reconnaissant de votre offre bienveillante, mais je crois qu’en temps de paix, avec de tels éléments de résistance, je me trouve plus qu’en état de pouvoir répondre aux attaques des misérables pirates indiens de l’Archipel…
— On ne sait pas, capitaine ! Les hasards de la mer sont si grands !
Le fait est que pas plus M. Lafitte que moi nous ne nous doutions en ce moment du rôle immense que devait jouer la Victory dans notre voyage.
Le lendemain de ce dîner j’étais occupé à surveiller l’embarquement de nos barriques d’eau, lorsqu’un des nègres que nous avions pris pour nous aider dans ce travail poussa un cri retentissant, et, abandonnant les bords de la petite rivière où il était occupé à remplir nos futailles, accourut vers nous de toutes ses forces.
— Qu’as-tu donc ? lui demandai-je.
— Oh ! ce n’est rien, maître, me répondit-il. C’est Un caïman qui voudrait déjeuner de mon corps… Tenez, le voyez-vous qui se dirige ici ?
En effet, j’aperçus aussitôt, à environ cent pas de nous, un caïman de moyenne taille qui s’avançait d’un air fort résolu.
— Est-ce que les caïmans attaquent parfois les hommes ? demandai-je au nègre tout en armant mon fusil.
— Je crois bien, maître… surtout lorsqu’ils ont déjà mangé de la chair humaine… Alors ils deviennent d’une gloutonnerie incroyable ! Mais je perds ici mon temps à causer au lieu de lui donner la chasse…
— Mais tu n’as pas d’armes sur toi, malheureux…
— Oh ! je n’en ai pas besoin… Venez-vous, vous autres ? continua le nègre en s’adressant à plusieurs de ses compagnons : ceux-ci le suivirent avec empressement.
J’étais, je l’avoue, ému et intrigué tout à la fois. Le nègre, a mon grand étonnement, prit sa course vers le caïman, qui, ravi de cette attention qui lui épargnait la moitié du chemin, redoubla de vitesse pour atteindre son déjeuner. Seulement, le déjeuner, ou, si l’on aime mieux, le nègre, arrivé à quelques pas du monstre, ne poussa pas plus loin la complaisance ; au contraire, tournant aussitôt les talons, il prit la fuite devant son ennemi.
Le caïman, qui s’avançait plein de confiance, parut indigné de ce procédé, et se mit à poursuivre vivement l’Africain, que je m’attendais à chaque instant à voir dévorer. Pressé de près, ce dernier prit bientôt son élan et grimpa, avec une légèreté de singe, le long d’un arbre incliné qui s’élevait à environ cinq cents pas de la rivière et dont les premières branches fortes et flexibles s’étendaient, semblables à un éventail renversé, à une hauteur d’environ quinze pieds au-dessus du sol.
Je le croyais hors de danger, lorsque je vis le caïman monter péniblement à son tour, ainsi qu’un monstrueux lézard, le long de l’arbre : je l’ajustai aussitôt, mais la crainte de loger une balle dans la tête du nègre que je voulais secourir me retint.
Le malheureux se sauva alors sur une des branches horizontales dont j’ai parlé ; mais le caïman, dont cette gymnastique avait probablement augmenté l’appétit, s’empressa de l’y poursuivre. Je n’aurais pas donné en ce moment une charge de poudre de la vie du nègre, tant sa perte me paraissait inévitable, lorsque je le vis saisir l’extrémité de la branche et se laisser déposer doucement, toujours sans la lâcher, par terre. Aussitôt ses amis les nègres accourant à son aide, saisirent cette extrémité de la branche, et la secouant ensemble, par des mouvements brusques, vigoureux et saccadés, lui imprimèrent de telles secousses, que le caïman dût commencer à comprendre qu’il était tombé dans un piège.
Pendant quelque temps, le monstre, cramponné avec ses griffes, essaya de conserver son équilibre ; à la fin, cependant, il tourna le corps en bas, puis tomba. Les nègres, poussant alors des cris de joie, se jetèrent sur lui : il s’était cassé en deux dans sa chute.
Cet épisode aussi singulier que bizarre, m’avait fort diverti ; mon étonnement fut extrême lorsque les nègres m’apprirent que ce fait, que je prenais pour un hasard, était une chose fort ordinaire et qui se représentait tous les jours. En effet, c’est là la manière dont ils chassent les caïmans : il est rare qu’ils ne réussissent pas.
Je dois mentionner, pour compléter ce renseignement curieux, que jamais encore je n’ai vu consigné nulle part qu’une fois le caïman tué, lorsqu’il est encore jeune, les nègres lui font subir le sort qu’il leur destinait lui-même ; c’est-à-dire qu’ils le mangent bel et bien…
Nos affaires à Seychelles étant terminées, nous entrâmes dans la mer Rouge et fûmes mouiller à Moka, puis de là à Mascate.
L’iman de Mascate, du moins à cette époque, n’avait pas de marine et ne possédait pas un seul navire de guerre : sans ambition, il préférait le repos aux conquêtes, et ne s’occupait que très peu, sous le rapport du progrès, de ses Etats. Il était alors, bien malgré sa volonté, en guerre depuis longtemps avec Has-an-Hebeniane-Sied, prince souverain des Bédouins qui habitent les montagnes, et qui, avec trois ou quatre cents hommes de troupes, dévastait ces provinces, coupant la communication de Sana à Moka, et faisant payer des contributions aux voyageurs et aux chameliers chargés du transport du café.
Cette guerre, du reste, qui durera sans doute toujours, est fort originale. Lorsque les Bédouins s’avancent un peu trop, l’iman marche contre eux avec ses troupes ; alors les premiers se retirent dans la montagne jusqu’à leur capitale, qui est, nous dit-on, petite, bien fortifiée, et placée sur un piton très escarpé et très élevé : les Arabes la considèrent, par-habitude et sans avoir jamais tenté l’assaut, comme imprenable. Satisfaits d’avoir repoussé leurs ennemis, les Arabes ne songent jamais à cerner cette ville et retournent tranquillement chez eux. Inutile d’ajouter qu’aussitôt après leur départ les Arabes recommencent leurs brigandages.
De Mascate, passant par Surate et Bombay, nous fûmes mouiller à Goa, cette ancienne capitale, si déchue de ses splendeurs premières, de la domination portugaise. Goa est une ville superbe et possède un port magnifique ; seulement l’herbe croît à présent sur ses quais à peu près abandonnés et dans ses rues presque désertes ; nous n’y rencontrâmes que des moines et des soldats. Je dois ajouter que les premiers se donnaient des airs de matamore dignes du Cid, et que les seconds ne brillaient ni par leur air modeste, ni par la propreté de leur tenue.
Je passais le lendemain de notre arrivée dans la principale rue de la ville, lorsque je vis une jalousie s’ouvrir et derrière cette jalousie apparaître un ravissant visage de jeune fille ; j’étais jeune, et je m’arrêlai aussitôt…
Un léger coup frappé sur mon épaule me retira de ma contemplation, qui, au reste, ne semblait ni déplaire à la personne qui en était l’objet ni l’intimider : en me retournant, je me trouvai face à face avec la figure barbue d’un moine :
— Mon fils, me dit-il en me lançant une bouffée de fumée de tabac dans les yeux, vous me paraissez bien absorbé par votre examen ? Ainsi surpris en faute, toute dénégation m’était impossible : me hâtant donc de balbutier quelques excuses, car cette jeune dame pouvait être la parente du moine, j’allais m’en aller, lorsque celui-ci me retint :
— Vous vous trompez du tout au tout au sens de mes paroles, me dit-il en souriant.
— Se penchant aussitôt à mon oreille, le moine prononça quelques mots en me tendant la main. J’eus l’air de ne pas comprendre et je m’éloignai à grands pas ; le fait est qu’il m’eût été facile d’arriver, grâce à son intervention, si je l’eusse voulu, jusqu’au balcon. C’est une triste population que celle de Goa !
La veille de notre départ, le gouverneur portugais nous confia pour son confrère de Ceylan deux lacs 2 de roupies, c’est-à-dire une valeur de cinq cent mille francs qui m’eut tout l’air d’être le payement d’un tribut.
Cet embarquement nous causa assez de tracas et de fatigues ; car, comme nous n’étions pas du tout sûrs de notre équipage, nous ne pûmes mettre que quelques-uns de nos matelots dans la confidence : ceux qui nous aidèrent à transporter ces fonds à bord furent Guide et Avriot ; je ne parle pas du maître d’équipage, le Bordelais Duval, ni de son second Marec : nous pouvions compter sur eux comme sur nous mêmes. Nous fîmes passer les sacs de roupies par les fenêtres de la chambre et nous les déposâmes dans la soute aux poudres.
Le jour de notre départ nous primes, comme passagers, une famille entière qui abandonnait la misérable ville de Goa pour aller s’établir à Colombo, île de Ceylan. Cette famille se composait du père, de la mère, d’une fille et de deux garçons de douze à quatorze ans.
Depuis que notre brick portait dans ses flancs les deux lacs de roupies du gouverneur de Goa, nous nous sentions, le capitaine Lafitte et moi, beaucoup moins tranquilles d’esprit : la responsabilité morale qui pesait sur nous était telle qu’elle nous accablait.
Il y avait deux jours que nous avions repris la mer, lorsque, pendant le repas du soir, le capitaine m’aborda d’un air soucieux :
— Garneray, me dit-il à demi-voix, j’ai à vous entretenir de choses fort importantes, relevez le timonier Kidou, qui me semble allonger un peu trop l’oreille de notre côté, afin de saisir notre conversation. Une fois que vous aurez pris la barre nous pourrons parler sans nous gêner.
Je fis ainsi que le désirait le capitaine, puis, dès que nous nous trouvâmes seuls, Lafitte, se retournant vers M. Pornic, le second et vers moi :
— Mes amis, nous dit-il, j’ai de graves observations à vous soumettre. D’abord, je vous rappellerai qu’à notre départ de l’île de France, nous avons apporté, pressés comme nous l’étions par le temps, fort peu de soins à la composition de notre équipage. Eh bien ! aujourd’hui je me repens de cette précipitation blâmable, car je commence à avoir peur. J’ai remarqué que les cinq matelots étrangers qui se trouvent à notre bord, c’est-à-dire le Malais Kidou, le Maltais Cortichate, le Génois Malari, l’Espagnol José Salario et Antonio de Macao, semblent, pour des gens qui ne s’étaient jamais vus jusqu’à ce jour, s’être liés bien vite d’une amitié profonde et étroite. Ne fréquentant que très peu le reste de nos hommes, ils font bande à part et sont toujours occupés à causer entre eux de choses secrètes ; car chaque fois que je me suis approché d’eux pendant leurs entretiens, je les ai vus aussitôt garder le silence ! Je ne vous cacherai pas que leur conduite m’inquiète vivement ! Voyons, vous Pornic, avez-vous remarqué quelque chose ?
— Moi, capitaine, quoique cette fois soit la première que vous ayez jugé à propos de m’entretenir à ce sujet, je ne vous cacherai pas que j’ai déjà été frappé souvent de cette espèce d’alliance, de pacte d’association, de complot, enfin de tout ce que vous voudrez, qui règne entre nos étrangers ! Seulement, craignant d’être ridicule en vous soumettant des craintes qu’il m’eût été impossible de bien préciser, j’ai gardé jusqu’à ce jour le silence. Je suis, au reste, enchanté que vous ayez amené la conversation sur ce sujet, qui me semble, en effet, extrêmement grave et digne d’attention…
— Et vous, Garneray ? me demanda M. Lafitte à mon tour.
— Capitaine, je partage tout à fait la manière de voir de M. Pornic… J’ajouterai même que pendant notre courte relâche à Goa, j’ai surpris nos étrangers dans un café, où ils payaient la forte consommation qu’ils avaient faite, avec de l’or… Or, au départ de l’île de France, c’était justement moi qui me trouvais au bureau de la marine lorsqu’ils sont venus s’y faire inscrire ; ils déclarèrent, en demandant des avances, qu’ils ne possédaient pas une piastre pour s’équiper, et les avances leur furent faites en argent et non en or. Le motif qui m’a empêché de vous parler jusqu’à ce jour de ce détail est le même qui a retenu M. Pornic : j’avais peur de paraître ridicule avec mes craintes…
— Diable ! s’écria le capitaine. Ce que vous venez de m’apprendre là me semble assez sérieux. Si nous consultions la maistrance ?
— Je crois que nous ferions bien, capitaine.
La maistrance, que nous appelâmes aussitôt, au lieu de détruire nos soupçons ne fit que les confirmer encore : le maître d’équipage surtout, le Bordelais Duval, vieux loup de mer, dont l’éducation, par trop négligée, s’était toujours opposée à l’avancement, mais qui était, certes, l’homme le plus fin, le plus roué, le plus intelligent et le plus intrépide qu’il fût possible de trouver, renchérit encore sur nos soupçons en nous déclarant que, sur son honneur et sa conscience, il lui était prouvé qu’un complot existait.
— Et pourquoi ne m’avez-vous pas averti plus tôt ? lui demanda Lafitte.
— Dame, capitaine, puisque j’étais sur mes gardes cela suffisait ! répondit tranquillement Duval.
Le sobriquet du Bordelais, sobriquet qui avait fini par remplacer son vrai nom, et par lequel on le désignait toujours, était celui de maître Sang-Froid.
L’opinion qu’il venait d’émettre nous causa au capitaine, au second et à moi, qui connaissions toute la valeur de cet homme, une profonde émotion. Nous nous promîmes de redoubler d’attention et de nous tenir constamment sur nos gardes.
Depuis que le capitaine Lafitte nous avait communiqué ses craintes au sujet des étrangers, notre surveillance s’était encore accrue. Nous observions leurs moindres actions avec une extrême attention. Avriot et Guide, ces deux hommes d’élite, mis par moi dans la confidence de nos soupçons, me promirent de m’aider de toutes leurs forces dans ma tâche, et de ne pas perdre un seul instant de vue les matelots suspects.
Le Portugais Antonio, qui était, je l’ai déjà dit, de Macao, et le Maltais Cortichate me parurent les plus dangereux. Je recommandai à Avriot et à Guide de s’attacher spécialement à la surveillance de ces deux étrangers.
Antonio, en qualité de compatriote, s’était mis au mieux avec la famille portugaise que nous avions embarquée à Goa. Il remplissait auprès d’elle, en ayant obtenu la permission du capitaine, l’office de domestique ; peu à peu même, et cela en très peu de jours, il me parut sortir de ses humbles fonctions de valet pour s’élever jusqu’à l’intimité de nos passagers. Pendant une grande partie de la journée, Antonio avait avec ces derniers de longues conférences qui cessaient toujours à l’approche de l’un de nous. Je remarquai également que les Portugais devenaient, je ne dirai pas de jour en jour, mais bien d’heure en heure, de plus en plus réservés et froids envers le capitaine, le second ou moi. Les deux garçons ne se gênaient pas, malgré les signes que leur faisaient leurs parents, et que je surprenais parfois, pour montrer toute l’aversion qu’ils ressentaient pour nous ; quant à leur sœur, charmante enfant de quinze ans, elle ne pouvait, malgré ses efforts, parvenir à dissimuler l’impression de crainte et d’horreur que lui causait la présence de l’un de nous.
Au total, comme nos passagers, quoique leur conduite fût fort significative, ne sortaient pas des règles d’une froide politesse à notre égard, et qu’après tout nous n’avions certes pas le droit d’exiger leur amitié, nous affections de ne pas remarquer le mauvais vouloir qu’ils nous montraient.
Un soir, c’était le cinquième jour depuis notre départ de Goa, l’équipage assemblé sur le gaillard d’avant écoutait une histoire que lui racontait le Maltais Cortichate. L’air attentif de nos hommes, leurs yeux brillants, leurs cols tendus vers le narrateur, prouvaient combien le récit de celui-ci les intéressait. Poussé par la méfiance et par la curiosité, je fus me mêler au groupe des auditeurs.
Le Maltais, dont le regard circulaire et sournois ne se fixait jamais sur un objet, quoique rien de ce qui se passait près de lui ne lui échappât, s’aperçut, sans aucun doute, de ma présence, car il s’arrêta aussitôt tout court au beau milieu de sa narration.
— Eh bien ! Cortichate, lui dis-je, pourquoi donc ne poursuis-tu plus ton histoire ? Est-ce que ta mémoire te ferait défaut ?
— Hélas ! oui, mon lieutenant, me répondit-il d’un ton hypocrite, la fin de mon récit m’échappe tout à fait.
Cette annonce du narrateur produisit un vif mouvement de dépit parmi son auditoire.
— Sacrebleu ! c’est-y bête de ne pas avoir plus de tête que ça ! s’écria le Malouin Bastien Marceau. Voyons, Cortichate, essaie un peu… il est impossible que ça ne te revienne pas… tu nous filais ça si bien lorsque le lieutenant est arrivé…
— Ce n’est pas l’arrivée du lieutenant qui m’a fait perdre la mémoire, interrompit vivement le Maltais.
— Est-ce que ce récit t’amusait, Bastien ? demandai-je au matelot.
— S’il m’amusait, lieutenant ? Ah ! mais oui… et drôlement même… Ça nous amusait tous…
— Du quoi était-il donc question ? du Voltigeur hollandais ?
— Oh ! non, lieutenant ! Le Voltigeur c’est vieux et usé ! Il y a même des malins qui prétendent que c’est une blague, et que ce n’est jamais arrivé, tandis que l’histoire de Cortichate, il n’y a pas moyen de mettre ça en doute… On voit que c’est la vérité ! Quel malheur que cet animal-là ait oublié la fin ! Allons, voyons, Cortichate, un peu de bonne volonté, mon garçon, ça va te revenir…
— Ne pensez-vous pas, lieutenant, me demanda le Maltais sans répondre à Bastien, qu’il va y avoir un grain ? Peut-être faudrait-il prendre un ris… Ce petit nuage à l’horizon, que l’on voit là-bas, là… tenez… me semble suspect…
— Merci de tes conseils, mon garçon, répondis-je étonné de la persistance qu’il mettait à éloigner la conversation de son récit interrompu, mais souviens-toi, une bonne fois pour toutes, que le devoir d’un matelot à bord est d’obéir à ses officiers et non pas de les conseiller ; car ils savent mieux que lui ce qu’ils ont à faire ! Tâche plutôt de rappeler ta mémoire et de continuer ce récit dont l’interruption contrarie tant les camarades…
— Cela me serait impossible, lieutenant. Je me rappelle même à présent que je n’ai jamais su la fin de cette histoire…
— Alors il ne fallait pas la commencer pour nous mettre l’eau à la bouche et nous laisser ensuite en panne ! s’écria Benoît Marceau, le jumeau de Bastien.
— Voyons, mes amis, dis-je aux matelots désappointés, ne vous désolez-pas ainsi ; peut-être l’histoire de Cortichate ne m’est-elle pas inconnue : eh bien, si cela est, je vous promets de vous l’achever ! Toi, Bastien, je t’accorde la parole ; raconte-moi cette malheureuse histoire que l’on ne peut finir.
— Mais, lieutenant ! s’écria le Maltais en m’interrompant avec un empressement qui m’étonna.
— Silence ! m’écriai-je d’un air sévère et le regardant fixement. Parle, Bastien, je t’écoute ; de quoi s’agit-il ?
— Il s’agit comme ça, lieutenant, d’un navire qui voguait, comme qui dirait nous, dans les mers de l’Inde. Ce navire montait, comme qui dirait le nôtre, quatre caronades, et avait un équipage d’environ trente hommes, toujours comme nous. Bon. Voilà que le capitaine, un failli chien, sauf votre respect, laissait par avarice mourir de faim ses matelots… très-bien… Alors ceux-ci, dont les dents se sont allongées comme des épissoirs, se disaient un beau jour qu’ils sont bien cornichons de ne pas réclamer… alors ils réclament… alors le capitaine leur administre une distribution de coups de pied et de calottes… bon… Alors eux, dont ces horions ne remplissent pas l’estomac, re-réclament… très bien… Alors le capitaine se fâche tout rouge… alors on en vient aux mots… des mots aux mains… alors, histoire de s’expliquer, on se bouscule… alors, à la fin de la chose, le capitaine, jeté par-dessus, bord, glisse tout doucettement au fond de la mer… alors ses officiers qui l’aimaient beaucoup s’empressent, aidés un peu par l’équipage, de le suivre… très bien ! Alors, dame, bombance et ripaille générale… Les bouteilles de vin, l’eau-de-vie, les conserves à discrétion, on mange toute la journée sans s’arrêter… alors on se dirige vers l’île du plaisir… une île, à ce qu’il paraît, lieutenant, qui se trouve justement dans ces parages-ci… Alors, ça c’est le plus beau de l’histoire, voilà que nos matelots, en abordant à terre, sont reçus par des nymphes vêtues comme des princesses, tout en mousseline et en jaconas… Alors ces braves filles disent comme ça aux matelots : Salut et amitié, ça nous fait plaisir de vous voir. Vous êtes ici dans le royaume des femmes et dans l’île des plaisirs… nous vous soignerons, nous vous hébergerons, nous vous dorloterons, nous vous ferons la cour… à preuve que nous manquons totalement de maris ! Venez, nous allons vous conduire dans notre palais. Bon, que se disent les matelots, ça ne va pas trop mal ; vous nous plaisez… allons à notre palais… Alors ils se mettent en route bras dessus, bras dessous avec les dames, et ils traversent une prairie pleine de fruits et de fleurs… alors ils arrivent au palais… alors… alors… Eh bien, c’est là toute l’histoire, lieutenant. Le Maltais en est resté au palais… Si c’était un effet de votre bonté de nous achever la chose, nous en serions tout de même bien contents…
Bastien Marceau, fier et satisfait de la façon dont il m’avait rapporté le récit de Cortichate, changea sa chique de place, passa le revers de sa main sur sa bouche et attendit ma réponse.
Pour moi, l’intention qui avait dicté au Maltais son récit était tellement claire et évidente, que je ne pus m’y tromper un seul instant. Je me promis de mettre à profit cette occasion que m’offrait le hasard pour donner une leçon à l’équipage.
— Mes amis, leur dis-je, je connais la fin de cette histoire ; mais, avant de vous la raconter, je dois relever quelques erreurs qui s’y trouvent…
A cette annonce un grand silence se fit, et les matelots se rapprochèrent tous de moi. Le Maltais Cortichate, que je surveillais d’un regard de côté, avait peine à cacher, sous un faux air d’indifférence, l’émotion qu’il éprouvait : je compris qu’il attendait avec anxiété ce que j’allais dire, afin de savoir si j’avais, oui ou non, pénétré ses intentions.
— Mes amis, repris-je, le fond de ce récit est parfaitement vrai ; mais on l’a tellement défiguré qu’il n’est plus reconnaissable. Un équipage s’est en effet révolté dans ces parages-ci, et a lâchement assassiné son capitaine ; puis, une fois cette abominable action commise, n’ayant plus à bord personne pour diriger les manœuvres, il fut s’échouer sur une des îles de l’Archipel. Seulement, cette île, au lieu d’être habitée par des nymphes, qui n’ont jamais existé, l’était par des Indiens féroces et cruels, qui accueillirent les naufragés avec la plus grande inhumanité, et les réduisirent à la condition d’esclaves. Vous dire à présent les tortures, les souffrances, les privations et les humiliations que ces misérables, qui les avaient si bien méritées, eurent à souffrir, me serait impossible. Enfin, pour abréger, je vous dirai qu’un navire de guerre anglais, envoyé à la poursuite des pirates indiens, trouva ces matelots, en opérant une descente dans l’île qu’ils habitaient, dans un si déplorable état, qu’ils ressemblaient plutôt à des bêtes de somme qu’à des créatures humaines.
On les embarqua aussitôt et on parvint, en les interrogeant séparément, à leur arracher la vérité : ils furent condamnés à être pendus. Eh bien ! le croiriez-vous, ils avaient tous tant souffert, que plusieurs d’entre eux, le moment de l’exécution venu, souriaient avec amour à la corde à nœud coulant, flottante dans les airs, qui devait bientôt les aider à franchir le seuil de l’éternité. Tous, c’est au moins une justice à leur rendre, demandèrent, au moment d’exécuter le grand saut dont ils ne devaient revenir que cadavres, pardon à Dieu et aux hommes de leurs crimes passés. Voici la véritable histoire que vous défigurait tout à l’heure votre ami Cortichate ; s’il ne s’y trouve pas de nymphes habillées en mousseline et en jaconas, en compensation les potences y abondent.
Mon récit me parut produire une assez vive impression sur mon auditoire : un long silence le suivit ; mes auditeurs semblaient plongés dans de graves réflexions.
— Prétendez-vous donc, lieutenant, me demanda le Génois Malari prenant le premier la parole, qu’une révolte à bord d’un navire n’ait jamais réussi ?
— Certainement je le crois, répondis-je. Et comment voudriez-vous qu’il en fût autrement ? Le crime de piraterie ne ressemble pas aux autres crimes, car il s’attaque à toutes les nations : aussi ne laisse-t-il à ses auteurs ni trêve ni repos ! Pour eux la fuite n’est pas possible. Le monde entier, moins toutefois, je vous le répète, quelques terres sauvages, où le plus dur esclavage les attendrait, devient leur ennemi ! Malheur à eux, quel que soit l’endroit où on les découvre ! et on les découvre toujours ; traqués comme des bêtes fauves, ils deviennent de suite la proie du bourreau…
— Bah ! lieutenant, la terre est bien grande ! Un homme occupe si peu de place et les années le changent tellement, que plus d’un pirate est mort riche et honoré après une longue existence semée de joie et de plaisir…
— Et les craintes et les remords incessants qui ont dû tourmenter de telles existences ! comptez-vous donc cela pour rien ? demandai-je au Génois.
— Ah ! lieutenant, me répondit-il en ricanant, quand on est riche on achète ses juges et l’on s’amuse ! Or, la sécurité et le plaisir ne laissent guère de place aux remords !
Notre conversation finit là : toutefois je notai soigneusement dans ma mémoire la réponse du Génois ; elle me parut dénoter l’état de son esprit. La nuit venue, je ne manquai pas de la rapporter au capitaine, à Pornic et à maître Sang-Froid : tous les trois convinrent que nous devions redoubler de surveillance.
Le Génois Malari, je ne sais si le lecteur l’aura deviné par sa conversation, ne manquait pas d’une certaine éducation. Son langage permettait de supposer qu’il avait dû vivre et se trouver jadis dans un monde et dans une sphère plus élevés et tout à fait différents de sa position actuelle. Si au lieu de retracer ici tout simplement, comme je le fais, les principaux événements de ma vie maritime, je voulais m’abandonner à l’imagination et manquer à la vérité, je crois qu’il y aurait moyen, en développant le caractère de cet homme et en lui supposant des antécédents qui se rattacheraient plus tard à ce récit, d’en faire un personnage assez mystérieux et intéressant ; mais j’avoue à cet égard toute mon impuissance ; je trouve déjà fort difficile de raconter ce que j’ai vu, et il me serait impossible, malgré tout mon désir, d’inventer le moindre fait, le plus petit épisode.
Le lendemain même de la conversation que je viens de rapporter, eut lieu un fait auquel je n’eusse, en toute autre circonstance, attaché la moindre importance et qui alors me frappa. Au repas du soir, quelques-uns des matelots étrangers de l’équipage se plaignirent de l’exiguïté et de la mauvaise qualité des rations qui leur furent distribuées. Etait-ce déjà le commencement de l’histoire du Maltais qui se réalisait à notre bord ? D’autant mieux qu’après avoir examiné avec la plus scrupuleuse attention et la plus grande impartialité les plaintes des mécontents, je reconnus qu’elles manquaient tout à fait et complètement de fondement ! D’autant plus que nos matelots français ne s’en plaignaient pas.
Je remarquai aussi qu’à mesure qu’Antonio avançait dans les bonnes grâces de nos passagers, ces derniers se montraient de plus en plus mal disposés pour nous. A peine pouvaient-ils parvenir à cacher le malaise que leur causait notre présence. La jeune Portugaise surtout ne nous regardait qu’avec des yeux épouvantés, cependant nous étions pour elle pleins de prévenances et d’égards.
Il y avait déjà près d’une semaine que nous avions abandonné Goa et nous descendions, je l’ai déjà dit, la côte Malabar pour nous rendre à Colombo de Ceylan, prenant les amures à tribord pendant la brise du large et à bâbord pendant celle de terre, lorsqu’un matin nous aperçûmes au large, à toute vue, un de ces grands bateaux du pays dont la vélocité semble tenir du prodige, et qui sont connus sous le nom de praw.
Il ventait petit frais, la brise de large commençait à régner, et l’embarcation indienne tenait notre route.
D’abord nous n’y fîmes que médiocrement attention ; mais une circonstance qui ne tarda pas à nous frapper, éveilla bientôt tous nos soupçons. Nous remarquâmes que quand le soleil commença à baisser en illuminant la mer d’un vaste rayon brillant, le praw se plaça aussitôt entre le soleil et nous ; de telle façon qu’enveloppé dans le vaste et éblouissant rayon dont nous parlons, il échappait tout à fait à nos regards.
Jusqu’à la nuit tombante le praw conserva, quoique sa marche fût infiniment supérieure à la nôtre, la même distance et la même position. Le hasard ne pouvait certes pas produire un pareil état de choses. Au reste, nous aperçûmes, à quelques rares intervalles, lorsqu’un nuage léger amortissait en glissant devant lui l’éclat du soleil, l’embarcation indienne, tantôt amenant sa voile, tantôt la hissant, afin de se maintenir dans le brillant des eaux.
Cette manœuvre n’était pas même équivoque : elle nous donnait la certitude que nous allions avoir affaire à des ennemis.
En vain le capitaine Lafitte voulut-il se faire illusion et nier l’intention du praw ; maître Duval, ou maître Sang-Froid, si l’on préfère, qui avait navigué dans ces parages et les connaissait bien, lui prouva que cette embarcation renfermait des pirates, et que son dessein, au moins pour le moment, était de nous attaquer.
Cette discussion, qui se passait sur la dunette, avait pour auditeur le père de la famille portugaise que nous avions embarquée à Goa. Depuis longtemps déjà, je le répète, cet homme ne parlait à personne de nous à bord ; mais il paraît que la gravité des circonstances lui fit momentanément oublier l’aversion qu’il éprouvait pour nous, car s’avançant vers M. Lafitte :
— Capitaine, lui dit-il en rougissant, me serait-il permis de vous demander, car je comprends assez imparfaitement le français, si le sujet de votre conversation n’est pas cette embarcation qui nous suit depuis ce matin ?
— Oui, monsieur, répondit le capitaine.
— Et pensez-vous réellement, reprit le Portugais en pâlissant, qu’elle soit montée par des pirates ?
— J’en doutais d’abord ; mais les observations de mon maître d’équipage m’ont fait changer de sentiment, tant il m’a paru rempli de conviction.
— Ah ! Jesus-Maria ! Mais savez-vous une chose, capitaine ?
Ici, le Portugais se tut subitement ; je suivis la direction de son regard et j’aperçus son domestique Antonio, qui, feignant d’être occupé près de nous, écoutait notre conversation.
— Antonio, dit le Portugais après un moment d’hésitation, va-t’en dans ma cabine me chercher mon étui à cigares.
Le matelot me parut n’obéir à cet ordre qu’à regret, et que parce qu’il lui était impossible de faire autrement.
— Capitaine, reprit alors vivement notre passager, savez-vous bien que j’ai embarqué toute ma fortune à bord de votre navire ?
— Non, monsieur ; vous ne m’avez rien dit, et j’ignorais cette circonstance.
— Oui, j’ai ici plus de deux cent mille francs, continua le Portugais en surmontant l’hésitation que lui faisait éprouver cette confidence, oui, capitaine, plus de deux cent mille francs en or, en doublons, qu’Antonio a cachés dans la membrure du navire, au-dessous du tillac de la chambre, à l’endroit réservé pour placer vos poudres.
— Ah ! dit négligemment le capitaine Lafitte, c’est à Antonio que vous confiez vos fonds ! Soit, monsieur, je n’ai rien à voir à cela
— Capitaine… pardon… mais si vous saviez ce que cet homme… je vous demande encore pardon, a osé me donner à entendre ?
— Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Oh ! non, capitaine ! je n’oserais jamais…
— C’est donc bien terrible ce qu’il vous a dit, cet Antonio ?
— Mais ce n’est pas trop maladroit, au moins ! dit maître Duval se mêlant à la conversation, dont il avait entendu les dernières phrases.
— Vous le savez, vous, Duval ?
— Je m’en doute, capitaine. Cette canaille d’Antonio nous a représentés à monsieur comme des bandits et des pirates, qui, s’ils connaissaient ses richesses, s’empresseraient de lui tordre le cou et de le jeter à l’eau… N’est-ce pas, monsieur ? ajouta maître Sang-Froid en se retournant vers le Portugais.
— En effet, monsieur, répondit celui-ci en proie au plus vif étonnement, vous avez deviné ! Mais comment peut-il se faire que vous ayez deviné une semblable chose ?
— Pardi ! c’est pas bien malin, répondit tranquillement Duval, comme on connaît ses saints on les honore ! Je sais que cet homme est une canaille et un traître… et cela me suffit !
— Silence ! dis-je à demi-voix au Portugais en voyant Antonio revenir avec l’étui à cigares ; il ne faut pas qu’il se doute de notre conversation. Ne craignez rien, monsieur, vous ne perdrez pas votre or !
Le soleil allait disparaître, quand nous vîmes une légère pirogue à balancier se détacher du praw et s’avancer vers nous. Comme ces sortes d’embarcations, dont le sillage rappelle par sa rapidité le vol de l’hirondelle, ont été déjà décrites en maints ouvrages, je ne m’appesantirai pas ici sur leur construction.
En moins d’un quart d’heure la pirogue nous atteignit et rasa notre bord ; seulement les hommes qui la montaient ralentirent pendant quelques instants sa marche en passant près de la Petite-Caroline et adressèrent à Kidou, assis sur les bastingages de l’avant, quelques paroles en indien auxquelles celui-ci, avant que nous eussions le temps de nous opposer à son dessein, s’empressa de répondre.
— Que viennent de te dire ces Indiens, misérable ? s’écria notre second Pornic en sautant à la gorge du Malais.
— Ils m’ont souhaité un bon voyage ! répondit Kidou ; mais pourquoi, monsieur, me brutalisez-vous ainsi ?
Pornic allait probablement, emporté par la colère, reprochera Kidou sa trahison, lorsque maître Sang-Froid, accouru en toute hâte, l’en empêcha en prenant la parole à sa place.
— Depuis quand donc un officier n’aurait-il pas le droit de secouer un peu un matelot, histoire de passer sa mauvaise humeur et de se soulager les nerfs ? dit-il à Kidou. Allons, file ton nœud et fiche-nous la paix.
Le Malais descendit, sans prononcer une parole, des bastingages, et reçut, en touchant le pont, un grand coup de pied de Duval. Il s’éloigna sans manifester la moindre mauvaise humeur.
— Pourquoi donc, Duval, avez-vous frappé cet homme ? demandai-je au maître d’équipage lorsqu’il nous rejoignit sur la dunette. Ne craignez-vous pas de l’indisposer davantage contre nous ?
— J’ai flanqué un atout à ce cuivré-là, lieutenant, me répondit-il, afin de ne plus conserver un doute sur ses projets de trahison. Vous ue comprenez pas cela ? C’est bien simple. Si cet homme n’avait rien à se reprocher, il n’eût accepté qu’en grognant ou même en se fâchant la caresse de mon pied, qu’il n’avait pas méritée. Or, vous avez pu voir qu’il n’a pas songé à protester et qu’il s’est éloigné sans montrer de mauvaise humeur, ce qui prouve deux choses : d’abord qu’il ne tient pas à engager une discussion en ce moment ; ensuite, qu’il espère pouvoir prendre bientôt sa revanche…
De sept à neuf heures du soir le calme s’établit, et la pirogue à balancier rangeant une espèce d’îlet qui nous séparait d’une grande île très-montagneuse et très boisée disparut bientôt à nos regards.
A neuf heures, nous prîmes bâbord amure pour profiter de la brise de terre, car il s’agissait, avant tout, de gagner le large afin d’éviter le praw indien.
La nuit se passa pour nous dans un qui-vive perpétuel : la brise de terre était très faible et le courant, s’opposant à notre désir de prendre la haute mer, nous drossait vers la côte : l’inquiétude nous dévorait.
Les passagers portugais, loin de fuir notre présence, nous accablaient alors de questions. Il me parut, à la façon dont ils recevaient les services d’Antonio, qu’ils avaient eu entre eux une explication et qu’ils commençaient à revenir sur le compte de leur officieux compatriote.
Au matin, notre position était à peu près la même, c’est-à-dire que nous conservions toutes nos appréhensions et que nous nous attendions toujours à un combat. Pendant la nuit, nous avions dépassé la petite île et nous nous trouvions alors près de cette terre montagneuse et boisée dont j’ai déjà parlé.
Ce fut, au reste, sans aucun étonnement, que nous aperçûmes, en la doublant, le praw sortant de derrière des rochers qui nous l’avaient caché jusqu’alors, faire route sur nous.
L’équipage de l’embarcation indienne nous sembla, au premier abord, peu nombreux, mais nous nous convainquîmes bientôt, par un examen plus attentif, qu’une grande quantité d’hommes couchés et étendus au fond, essayaient d’échapper à nos regards.
— Sans ces maudits courants qui nous ont rapprochés cette nuit de terre, et sans la faiblesse de la brise, nous dit à Pornic et à moi le capitaine, nous aurions pu prendre le large et nous ne nous trouverions pas à présent dans cette affreuse position.
— C’est vrai, capitaine, lui répondis-je, mais puisque nous nous y trouvons, le mieux est, je crois, de laisser de côté les plaintes, et de nous préparer au combat.
— C’est aussi mon opinion, dit maître Duval se mêlant sans façon, selon son habitude, à la conversation. Si vous voulez même me permettre, capitaine, de faire prendre en votre nom quelques mesures de précaution auxquelles vous n’auriez peut-être pas le temps de songer, cela me ferait plaisir.
M. Lafitte, qui appréciait la sagacité, la prudence et l’esprit inventif de son maître d’équipage, n’hésita pas à lui donner carte blanche, et celui-ci nous quitta aussitôt.
— Quant à vous, Garneray, ajouta Lafitte, occupez-vous de suite de la distribution des armes.
Maître Duval, pendant que je faisais armer l’équipage, était descendu dans la chambre, et faisait percer par le charpentier Martin quatre meurtrières dans le fronton de la dunette, deux à tribord, deux à bâbord ; puis, barricadant le guichet qui communiquait de la chambre à la cale, il amarrait en dessous le panneau de la dunette.
Ces dispositions prises par maître Sang-Froid sans qu’il daignât répondre aux questions que lui adressait le charpentier sur leur utilité ou leur destination, il fit descendre dans la chambre une barrique d’eau douce et ordonna au novice Michaud de mettre dans les caissons la moitié de la poudre contenue dans la plus basse et arrière-soute, ainsi que des boulets, des balles, des cartouches, des pistolets et des fusils.
De retour sur le pont, Duval fit aussi établir avec des cordages une espèce de filet d’abordage, allant du mât de beaupré au couronnement et élevé de quatre pieds au-dessus du bastingage.
Enfin, comme complément de ces précautions inexpliquées, il amarre, avec l’aide de son second Marec, six boulets de nos caronades ensemble dans un fort filet, et fait hisser ce ballot de nouvelle espèce au bout de la vergue de misaine, à bâbord.
Une remarque que je fis et qui, malgré la gravité de notre position, amena un sourire sur mes lèvres, était l’étonnement qu’éprouvait le capitaine en assistant aux bizarres préparatifs de son maître d’équipage. M. Lafitte, au nom de qui M. Duval donnait ses ordres, ne pouvait l’interroger et en était réduit aux conjectures !
Je procédais à l’armement de l’équipage et je venais de distribuer à chacun sa hache, son espingole, sa pique et son poignard, lorsque nos cinq matelots étrangers se présentèrent à leur tour devant moi. A leur vue, je l’avoue, je restai assez embarrassé. Feignant d’avoir un mot à dire au capitaine, je leur fis signe que j’allais revenir, et je me hâtai de rejoindre MM. Lafitte et Pornic.
— Faut-il armer les matelots étrangers malgré la trahison qu’ils méditent et dont nous avons presque des preuves, lui demandai-je vivement, ou plutôt faut-il les enfermer ?
— Je ne doute nullement de la trahison de ces hommes, me répondit le capitaine, et je suis persuadé que leur intention est de s’emparer de la Petite-Caroline ; mais il ne s’ensuit pas de ce qu’ils désirent voler les richesses qui se trouvent à bord, qu’ils soient d’accord avec les pirates indiens du praw. Il est positif que si nous tombons entre les mains de ces bandits, nos étrangers seront massacrés, tout comme nous, par eux. Je crois donc que pour le moment leur intérêt les rattache à notre cause, et que nous pouvons les armer. Qu’en pensez-vous, Pornic ?
— Je pense qu’en effet, capitaine, nous priver de cinq hommes serait affaiblir de beaucoup notre équipage ! Armez ces misérables !
— Ah ! mais, non, cela ne se fera pas ! s’écria maître Sang-Froid, qui ne manquait jamais de s’approcher de nous lorsqu’il nous voyait en conférence, et émettait alors toujours fort librement son opinion. Etes-vous donc fous, messieurs, pour vouloir armer ainsi des ennemis, car ces hommes sont nos ennemis ! Oui, je sais ce que vous allez me répondre… j’ai entendu votre conversation… Eh ! mordieu, oubliez-vous donc les paroles qui ont été échangées hier soir entre notre Malais Kidou et les naturels qui sont passés dans leur pirogue à balancier le long de notre brick ?
— Duval a raison ! me dit le capitaine, n’armez pas ces hommes !
Il était alors à peu près neuf heures du matin ; la brise du large s’établit et nous orientâmes tribord amure ; mais quel fut notre désappointement et notre consternation, en nous apercevant que notre brick si bon voilier n’avançait presque pas !
— C’est une fatalité ! nous dit le capitaine. Je n’y comprends absolument rien. Comment peut-il se faire que la Petite-Caroline, qui hier marchait si bien, reste en place en ce moment comme une lourde galiote hollandaise ?
Le fait est qu’il y avait dans cette subite métamorphose de quoi frapper de crainte l’esprit le plus ferme et le plus fort. Maître Duval lui-même paraissait accablé, et pour la première fois peut-être de sa vie interrogeait en vain son esprit si fertile en ressources.
Quant au pirate, comme s’il eût été averti de notre impuissance, nous le vîmes bientôt hisser sa voile et nous gagner main sur main.
Une heure plus tard, il se trouvait à demi-portée de caronade de nous.
— Ma foi ! nous dit Lafitte, battons-nous au moins, puisque nous ne marchons pas. Allons, mes amis, aux caronades et commençons le feu !
Je me précipitai vers la caronade de bâbord, que je dirigeais ; puis, après avoir pointé avec attention le praw, je mis le feu. Le coup partit ; mais je ne remarquai chez l’ennemi, une fois la fumée dissipée, aucune avarie importante.
J’ordonnai à mes hommes de recharger, lorsque des cris poussés sur l’avant attirèrent mon attention. Je me retournai vivement, et j’aperçus le capitaine frappant le pont du pied avec fureur : je courus aussitôt vers lui.
— Qu’avez-vous donc ? lui demandai-je.
— Regardez ! Ah ! les traîtres ! s’écria-t-il en étendant le doigt vers la lumière de la caronade, ils ont encloué cette pièce !
Cette découverte fut pour nous tous un coup de foudre, mais notre stupeur ne fut pas de longue durée ; l’instinct de la conservation et la soif de la vengeance nous firent promptement revenir à nous.
— Tout le monde sur l’arrière ! s’écria Lafitte pâle de fureur.
— Mes amis, continua-t-il en s’adressant à l’équipage, qui s’était empressé d’obéir à cet ordre, plutôt que de tomber entre les mains des pirates je préfère faire sauter le navire ; car il vaut mieux mourir sur le coup que de subir la longue agonie que nous préparent ces misérables. Mais, avant d’en venir à cette extrémité, que je suis certain d’éviter si vous secondez mes efforts, il nous reste encore à faire payer chèrement à ces brigands la joie de notre défaite et leur triomphe… Puis-je compter sur vous ?
— Oui, capitaine ! s’écria l’équipage avec un élan qui me fut droit au cœur et me rendit un peu d’espérance.
— Eh bien ! alors emparez-vous des traîtres qui se trouvent parmi vous et qui déjà ont encloué cette caronade, reprit Lafitte avec énergie.
— C’est inutile, capitaine ! répondit le Génois Malari en sortant de la foule ; de traîtres ici, il n’y en a qu’un seul ; je le surveillais, et je vais le punir ; c’est celui-ci !
Le Génois, en prononçant ces paroles, jeta aux pieds de Lafitte, par un mouvement brusque et théâtral, le matelot José Salario.
L’Espagnol s’attendait si peu à cette agression, qu’il resta un moment alterré, anéanti, sans pouvoir prononcer une parole.
— Réponds, misérable ! lui dit Malari, n’est-ce pas toi qui as encloué cette caronade ?
A cette accusation, José Salario devint pâle comme un cadavre ; mais bientôt un éclair d’indignation passa dans son regard ; il se releva brusquement ; et regardant le Génois bien en face :
— Oui, dénonciateur, dit-il, c’est moi, en effet, qui ai encloué cette pièce ; mais pourquoi ai-je fait cela ? parce que…
— Parce que tu es un chien enragé qui mérite la mort, s’écria le Maltais en lui appliquant sur la tempe le canon d’un pistolet qu’il sortit de sa poitrine.
Avant que personne eût pu s’interposer entre Salario et Malari, ce dernier fit feu et l’Espagnol tomba roide mort.
— Vous voyez, capitaine, que nous ne sommes pas tous des traîtres, reprit le Génois avec un sombre enthousiasme ! Croyez-moi, l’heure du combat venue, vous pourrez compter sur nous !
L’action du Génois nous avait frappés de stupeur, et nous allions le remercier de son zèle et de sa fidélité, lorsque la parole de maître Duval tomba comme une pluie glacée sur notre enthousiasme, et l’éteignit subitement.
— Ton coup de pistolet ne prouve qu’une chose, Malari, dit-il, c’est que Salario était ton complice et que tu craignais son indiscrétion ou sa faiblesse. Capitaine, croyez-moi, faites attacher tous ces étrangers maudits, et qu’on les descende dans l’entre-pont… Une fois vainqueur des pirates, nous aurons tout le temps de nous occuper d’eux !
— M’attacher ! moi ! allons donc ! A moi, Kidou… à moi, Cortichate… Antonio ! s’écria Malari en s’élançant par un bond violent hors du cercle de matelots qui l’entourait et en sortant un second pistolet d’une des poches de son pantalon. Ne craignez rien, nos amis les Indiens approchent… la Petite-Caroline nous appartient !
Le capitaine Lafitte fut le premier à revenir de la stupéfaction que nous avait causée la témérité du Génois, et s’élança aussitôt sur lui le sabre à la main. Malari, se tournant vers lui, l’ajusta rapidement et fit feu.
— Sacré tonnerre ! s’écria le pauvre Pornic, ce maladroit s’est trompé d’adresse !
En effet, la balle que le Génois destinait à Lafitte avait été se loger dans le bras de son second.
Malari franchissait déjà les bastingages, son appel n’ayant pas été entendu de ses complices, pour se jeter à la mer, lorsque Duval l’abattit en lui lançant sa hache d’abordage entre les jambes.
Avant que le Génois eût eu le temps de se relever, maître François s’était précipité sur lui et, s’emparant de ses mains, lui posait tranquillement son puissant genou, car Duval était d’une force herculéenne, sur la poitrine.
Quelques secondes plus tard, le misérable traître solidement garrotté était mis en sûreté dans l’entre-pont.
Cet acte de prudence accompli, nous nous mîmes à la recherche des complices du Génois ; mais nous ne trouvâmes d’abord que le Maltais Cortichate, que nous envoyâmes, toujours étroitement ficelé, rejoindre Malari. Quant à Antonio et Kidou, ils avaient disparu.
Nous allions poursuivre nos investigations pour nous emparer de ces deux autres coupables, quand les cris des pirates nous rappelèrent à notre poste de combat.
Le praw n’était plus alors qu’à quelques encablures de la Petite-Caroline : les balles et les flèches commençaient à pleuvoir sur le pont.
Quant à nous, embusqués et cachés de notre mieux, nous nous hâtâmes de répondre à leur feu par une fusillade, sinon bien nourrie, du moins dirigée avec beaucoup de précision. Chacun de nos coups, ainsi que nous le prouvaient les hurlements de douleur et de rage qui les suivaient, arrivait à sa destination. Le novice Labourdonnais, de l’île de France, se faisait remarquer surtout par son adresse. Prenant pour point de mire les naturels qui semblaient à bord du praw exercer une certaine autorité, chaque fois que la détonation de son arme se faisait entendre, on pouvait être assuré qu’un de ces chefs recevait une balle dans la tête.
— Courage ! mes amis, nous dit le capitaine ; voici le vent qui fraîchit, et tout me donne à supposer qu’il va augmenter encore. Nous pourrons alors, nous couvrant de voiles, gagner le large et nous débarrasser de nos ennemis, car ils n’oseront pas perdre la terre de vue et nous suivre.
Comme il était avant tout urgent de doubler la pointe de la grande île pour nous écarter de la côte, Lafitte ordonna la manœuvre ; mais, hélas ! voilà que le navire vient au vent malgré sa barre. Nos voiles sont en ralingue !
— Sacré mille tonnerres ! s’écrie maître Duval sortant de son sangfroid, qu’est-ce que cela signifie ? Sommes-nous donc ensorcelés ?
Duval se dirige aussitôt en courant vers le gaillard d’avant ; mais nous sommes tellement occupés avec les pirates que nous ne songeons ni à l’interroger ni à le suivre du regard, lorsqu’un cri affreux, qui domine le bruit de la fusillade et les clameurs des Indiens, attire notre attention vers le beaupré.
Duval, dont un des bras pend hors du navire, nous fait signe de l’autre de venir à son aide ; je m’empresse, suivi d’Avriot, de me rendre auprès de lui. Spectacle affreux ! maître Sang-Froid a harponné le Malais Kidou, qui était monté furtivement du dehors du navire, où il s’était tenu caché, en dedans, et avait coupé alors les drisses et les écoutes des focs ; ce qui nous expliqua de suite comment tout à l’heure, malgré sa barre, la Petite-Caroline était venue au vent.
— Aidez-moi un peu, je vous prie, à amener cet homme à bord, nous dit tranquillement François en nous présentant la corde à laquelle est attaché le manche du harpon dont le fer traverse la poitrine du Malais de part en part, pour retirer cet outil de son corps.
— Maladroit que je suis ! reprit-il lorsque quelques secondes plus tard nous eûmes déposé le cadavre ensanglanté de Kidou sur le gaillard. J’ai piqué ce gredin avec trop de brutalité… Le voilà mort ! impossible d’obtenir de lui quelques renseignements…
Le Malais mort, nous retournâmes en toute hâte à notre poste de combat ; il était temps, le praw accostait la Petite-Caroline et les Indiens montaient à l’abordage !
L’équipage du praw était plus nombreux encore que nous ne l’avions supposé ; il se composait d’environ quatre-vingts pirates. Quant à ces derniers, il me serait difficile de dépeindre leur ensemble ; il me faudrait faire une description personnelle de chacun d’eux, tant les accoutrements dont ils étaient affublés étaient différents.
Les uns portaient des habits noirs dont les coupes diverses rappelaient plusieurs époques de la mode ; les autres, des vestes de marins, des uniformes de soldats, appartenant à toutes les nations ; j’en vis même plusieurs qui s’étaient confectionné des espèces de manteaux avec des robes de femme ; quant à celui qui semblait leur chef, il portait un uniforme rouge de capitaine anglais et avait sur la tête un casque de cavalerie ! Que de sang avait dû coûter la possession de ces dépouilles !
Le praw était bord à bord avec la Petite-Caroline, et, montés sur les bastingages, nous repoussions à coups de pique et de fusil les pirates acharnés à monter à l’abordage, lorsque Duval arriva, aidé des matelots Caderousse, Reboul et Morvan, portant à eux quatre plusieurs chaudières pleines d’eau bouillante.
— Gare et passage ! nous dit tranquillement maître Sang-Froid Laissez-nous baptiser un peu ces infidèles, afin que, si nous les tuons ils meurent au moins en chrétiens
Alors Duval et les trois matelots que je viens de nommer, renversèrent de leur mieux sur la tête des pirates le contenu de leurs marmites. L’effet de cette douche d’un nouveau genre fut immense ; un hideux et étourdissant concert de clameurs douloureuses et sauvages domina le bruit de la fusillade. Duval sourit d’un air modeste et satisfait.
Cet épisode, qui, si nous nous fussions trouvés dans une position moins critique, eût certes provoqué en nous une longue hilarité, suspendit pendant un moment l’attaque des Indiens. Ceux qui avaient été atteints par le baptême de Duval se roulaient avec d’affreuses contorsions dans le fond du praw : nous profitâmes de cette confusion pour abattre une dizaine de nos assaillants.
Nos hommes, stimulés par l’idée du sort qui les attendait s’ils tombaient entre les mains des pirates, s’étaient portés avec tant de précipitation aux bastingages pour les repousser, que la barre du gouvernail avait été abandonnée à elle-même : le capitaine Lafitte s’aperçut heureusement à temps de cet abandon, qui eût pu avoir pour nous de si désastreuses conséquences, et appelant le Breton Yvon, notre meilleur timonier, il lui cria d’aller se mettre à la barre.
Le Breton Yvon, occupé à larder de coups de pique les Indiens, ce dont il s’acquittait à ravir, fit la sourde oreille, et Lafitte dut répéter une seconde fois son ordre.
— De suite, capitaine, répondit le Breton, qui trouva encore moyen, avant de s’éloigner du lieu du combat, de traverser la poitrine d’un pirate.
La fusillade et les piques continuaient leur jeu, et nous avions fort à faire pour repousser les forbans qui grimpaient, semblables à des tigres, le long des flancs de notre brig, lorsqu’une espèce de sifflement, passant au-dessus de notre tête, et immédiatement suivi d’une chute lourde et sonore, nous annonça que maître Sang-Froid continuait ses évolutions excentriques et nous procura un temps de repos ou d’arrêt. En effet, l’ingénieux Bordelais venait, aidé par son second maître, de larguer le cartahu qui retenait le paquet de boulets qu’il avait hissé au bout de la vergue de misaine.
Le résultat obtenu par cette chute fut prodigieux : sans parler des Indiens tués et blessés, les boulets avaient défoncé le praw.
— Vive maître Duval ! m’écriai-je avec enthousiasme ; tout l’équipage répéta mon cri.
Avant que les pirates fussent revenus de leur stupéfaction, maître Duval attirait de nouveau à lui son terrible et original engin de guerre, qui, deux minutes plus lard, retombait avec le même succès qu’il avait déjà obtenu la première fois.
Quel ne fut donc pas notre étonnement, lorsque nous vîmes le Bordelais abandonner subitement le poste où il nous rendait de si grands services, et se laisser glisser sur le pont !
— Où allez-vous donc, Duval ? lui demandai-je.
— Encore sur le gaillard d’avant, me répondit-il en saisissant une pique et en s’élançant dans la direction qu’il venait de m’annoncer. Je m’empressai de le suivre.
Lorsque je le rejoignis, notre maître d’équipage, le corps penché en dehors des bastingages, retirait tranquillement sa pique ensanglantée du dos du Maltais Cortichate : j’arrivai juste à temps pour le voir tomber à la mer.
— Le misérable, caché en dehors du navire, s’est glissé du beaupré sur le gaillard d’avant, et a largué la drisse du petit hunier, me dit Duval ; heureusement que je l’ai aperçu à temps, sans cela il n’eût point manqué de continuer le cours de ses plaisanteries… et ce n’est déjà que trop… Voyez, lieutenant… voici la vergue qui tombe en pagaïe sur le pont… celle du petit cacatoua qui se casse en deux… les ralingues du petit perroquet qui se rompent, la voile qui se déchire ! le navire, qui, par suite de ces avaries, lofe par conséquent encore plus qu’auparavant ! Et le plus triste de la chose, c’est que le temps nous manque pour nous occuper de la manœuvre… Il nous faut avant tout combattre !
— Lieutenant ! me cria le Breton Yvon toujours à la barre et qui ignorait ce qui venait de se passer… ça ne va pas ! Je viens de larguer les deux drisses du pic et le navire lofe toujours… regardez, les voiles de l’avant sont en pentenne et celles de l’arrière en ralingue ! Si je retournais à ma pique ?
— Abandonner ton poste, Yvon ? es-tu fou ? Ne vois-tu pas que les pirates, comprenant toute l’importance de ta mort, dirigent principalement leurs flèches et leurs coups de fusil sur toi ?
— Le fait est, lieutenant, que j’entends siffler un tas de ramages à mes oreilles… Alors c’est sûr, je ne bouge plus d’ici !
— Quant à moi, je retourne au combat.
Une mare de sang inonde le fond, qu’envahit déjà la mer, du praw ; mais, hélas ! nous avons payé cher nos avantages. Je trouve étendu mort le pauvre Pornic, qui, malgré la balle qu’il avait reçue du Génois Malari dans le bras, s’était obstiné à rester sur le pont : une flèche l’a atteint en plein œil.
Le matelot Bastien Marceau est également blessé et hors de combat. De plus, notre intrépide voilier Magloire, qui, depuis le commencement de l’action, monté à cheval sur le plat-bord, se battait avec un courage de lion, est aussi victime d’un affreux accident. Il a assené un coup de hache tellement violent sur la tête d’un pirate, et la pointe de son arme est restée si solidement enclavée dans le crâne de son ennemi, qu’il n’a pu l’en retirer ; or, comme d’un autre côté, sa hache est retenue à son poignet par l’estrope, le malheureux Magloire est saisi par les pirates, qui le criblent de coups de leurs kris, un poignard en forme de flamme, et jettent son cadavre à la mer.
— Allons, mes amis, un peu de courage et de persévérance, nous dit le capitaine, qui, à défaut d’initiative, ne manque pas de courage et fait noblement son devoir ; un peu de courage et de patience, et nous sommes vainqueurs… Le praw s’emplit d’eau à vue d’œil et ne va pas tardera couler en entraînant avec lui nos ennemis. Du courage ! Cette pensée, qui redouble nos forces et nous soutient, excite également les Indiens ; ils sentent leur embarcation qui s’enfonce, et le désespoir change leur ardeur en fureur. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des tigres blessés à mort qui veulent, avant de succomber, venger leur défaite.
Plusieurs d’entre eux, se cramponnant avec une énergie inexprimable aux flancs de la Petite-Caroline, parviennent, couverts de blessures, à saisir nos filets d’abordage, qu’ils coupent avec leurs poignards.
— Holà ! holà ! capitaine… les amis ! nous crie en ce moment le brave Yvon, venez me relever à la barre… Je m’en vais…
— Je cours vers Yvon, que je trouve baigné dans son sang, mais droit, debout, impassible, et essayant toujours de gouverner. Je m’élance pour le soutenir, mais il me repousse doucement.
— Prenez la barre, me dit-il, et ne vous dérangez pas pour moi. Vous aviez tout de même raison, lieutenant, ces gredins s’occupaient spécialement de moi… J’ai reçu des flèches partout, des balles dans pas mal d’endroits. Je suis une pelote… quoi ! Compliments aux amis… et tapez dur.
Au moment où je prends la barre, le Breton me sourit d’un air reconnaissant, puis tombe à mes pieds en murmurant : Bonsoir. Je me penche sur lui ; il n’est plus qu’un cadavre. Le sentiment seul du devoir a pu lui donner la force de rester aussi longtemps à son poste, car son corps est, littéralement parlant, criblé de blessures. A présent qu’il se voit remplacé, il peut mourir, et il meurt !
J’appelle alors un matelot, pour me remplacer à mon tour, et je me hâte de rejoindre le capitaine, qui combat toujours.
— Ah ! mon cher Garneray, me dit-il en rechargeant son fusil, nous sommes perdus ; pour nous sauver il faudrait une heure de bonne route, afin de pouvoir doubler la pointe de la côte qui nous reste sous le vent et sur laquelle nous allons sans doute échouer. Tâchez donc de vous occuper de cette manœuvre. Voici justement le vent qui fraîchit.
— Impossible, capitaine… La barre est mise au vent depuis longtemps, et nous ne gouvernons plus… Nous allons en dérive… Nous n’avons plus de voiles orientées sur l’avant et nous ne pourrions les orienter sans compromettre à coup sûr le salut du navire et le nôtre.
— Allons, mon pauvre Garneray, sachons mourir !
Nous recommençons alors à combattre ; mais, hélas ! le filet d’abordage si prudemment improvisé par Duval avant l’engagement de l’action, a été, je l’ai dit coupé par les pirates ; bientôt ils seront sur notre gaillard d’avant ! Mais où est donc maître Sang-Froid ?
En ce moment critique et suprême, sa présence d’esprit l’aurait-elle abandonné ? Non ; je le vois occupé à élever un rempart de barriques pleines d’eau auprès de nos caronades qu’il a fait placer du côté où les ennemis doivent nous attaquer. Il faut que maître Duval compte beaucoup sur ce nouvel expédient pour nous priver ainsi du concours de trois de nos matelots qu’il emploie à l’aider dans sa tâche.
Mais le voici qui vient vers nous ; il est temps : dans quelques secondes, les pirates seront à bord.
— Mes amis, nous dit-il vivement, que quatre d’entre vous, Avriot, Guide, Labourdonnais et Reboul, aillent se loger dans les hunes pour faire feu sur l’ennemi… Que tout le monde, ensuite, se réfugie, les armes chargées, dans la chambre, et canarde ces gueux, une fois qu’ils seront sur le pont, à travers les meurtrières que j’ai fait percer.
— Mais, Duval ! s’écrie le capitaine.
— Ah ! capitaine, excusez… nous n’avons pas de temps à perdre… Au reste, ne craignez rien, la manœuvre que je commande est celle dont vous m’avez parlé vous-même tantôt… vous savez !
Le capitaine sait au contraire fort bien qu’il n’y avait rien eu de convenu entre le maître d’équipage et lui, mais il apprécie le généreux mensonge que fait son subalterne pour sauver la dignité du commandement.
— Ah ! c’est vrai, répondit-il ; eh bien ! soit, Duval, nous allons nous retirer.
— Un instant, capitaine… un instant ! Ne nous retirons qu’après avoir effrayé l’ennemi, afin qu’il ne puisse nous rejoindre avant que nous ayons gagné nos postes de combat… Attendez-moi… Roustant et Caderousse, venez m’aider un peu, mes garçons…
Quelques secondes se sont à peine écoulées, que maître Sang-Froid revient avec les deux matelots, portant à eux trois une barrique pleine d’eau, et s’approchant des bastingages :
— Celle-ci est froide, nous dit-il ; mais vous savez le proverbe : Chat échaudé, etc. Or donc, ça fera pour la peur le même effet sur ces canailles… Attention… Quand je dirai troisse ! que tout le monde se rende aux postes indiqués ! Les quatre matelots Avriot, Guide, Labourdonnais et Reboul, dans les hunes. Le reste du monde, dans la chambre… C’est compris, entendu… bien… Une, deusse, troisse !
Notre confiance dans le maître d’équipage est si grande et notre position si désespérée, que nous lui obéissons aveuglément et avec empressement. A peine a-t-il donc prononcé le mot troisse ! que les bastingages se dégarnissent de combattants ; les pirates peuvent monter !
Une clameur bruyante a été poussée par les Indiens lorsqu’ils ont vu maître Sang-Froid revenir avec cette nouvelle barrique d’eau qu’ils croient bouillante. Tous se sont éloignés du bord pour éviter les atteintes du liquide meurtrier, et le rusé Bordelais, afin de-bien nous donner le temps d’opérer notre retraite, met une excessive lenteur à verser le contenu de sa barrique.
Bientôt, les matelots Roustant et Caderousse nous rejoignant dans la dunette, nous annoncent que Duval, pour éviter d’être atteint par les flèches et les balles que les pirates dirigeaient exclusivement sur lui, a fini par lancer la barrique pleine dans le praw, dont ce dernier choc va probablement occasionner la submersion.
— Et maître Sang-Froid ? leur demandons-nous.
Ils ne peuvent nous apprendre, s’étant sauvés fort vite eux-mêmes, ce qu’il est devenu. Il a été probablement rejoindre les quatre matelots placés dans les hunes.
Mais, attention. Voici une clameur immense qui nous annonce un grave événement. En effet, les pirates viennent d’envahir le pont de notre brick.
Nos espingoles, chargées avec six balles, vomissent sur eux, à travers les meurtrières de la chambre, une telle masse de plomb que plus de dix d’entre eux tombent morts ou blessés : un feu bien dirigé qui part du haut des hunes aide et soutient le nôtre.
Les Indiens, un moment épouvantés par cette fusillade tirée presque à bout portant, s’arrêtent une seconde ; mais bientôt leur chef, ce naturel revêtu d’un uniforme d’officier anglais et coiffé d’un casque de cavalerie, dont j’ai déjà parlé au commencement de ce récit, les encourage, les ranime, et se mettant à leur tête veut leur donner l’élan.
Les forbans, décimés par nos balles, et n’ayant plus de retraite, car le praw a coulé, poussent des hurlements de bêtes féroces, et se préparent à obéir à leur commandant, lorsque tout à coup une épouvantable détonation retentit : un jet de flamme et un nuage de fumée, passant devant nos meurtrières, nous aveugle pendant quelques secondes. Lorsque la vibration de l’air a cessé, que la lumière du jour nous revient, nous apercevons et nous entendons maître Duval qui sort de derrière le rempart formé par les tonneaux d’eau, et qui, de l’air le plus tranquille du monde, regarde froidement un monceau de cadavres entassés devant lui, et dit d’une voix calme :
— Est-ce qu’il y en a encore ?
Il venait de mettre le feu aux deux caronades de l’arrière.
En un clin d’œil nous nous précipitons en dehors de la dunette ; nous achevons sans pitié les pirates blessés et nous massacrons ceux que la mitraille des deux caronades tirées en même temps par Duval a épargnés.
Nous sommes vainqueurs ! Il n’y a plus sur le pont de la Petite-Caroline un seul Indien vivant ! Il était alors près de deux heures : le combat a duré bien longtemps.
Dire à présent les transports d’admiration et les félicitations que reçut notre sauveur Duval, nous mènerait trop loin. Le Bordelais, plein de modestie, ce Duval ne ressemblant pas même, tant il était original, à ses compatriotes, se contentait de répondre :
— Pardi, ça ne vaut pas la peine de tant crier… Je n’ai fait qu’obéir aux ordres du capitaine !
La joie profonde que nous éprouvions de notre délivrance ne fut pas, hélas ! de longue durée ; bientôt une violente secousse ébranla du haut en bas la Petite-Caroline. Nous venions d’échouer.
Cet événement, auquel depuis longtemps nous devions nous attendre, nous causa cependant un profond désespoir. A présent que nous nous étions débarrassés des pirates, à présent que nous étions tous occupés à la manœuvre pour rétablir nos voiles, rien ne nous semblait plus devoir entraver notre bonheur.
Heureusement la mer était calme, le vent léger, et notre sauvetage ne présentait que peu de danger : seulement nous ignorions si cette île où nous devions aborder ne renfermait pas de nouveaux ennemis ; or la crainte de tomber entre les mains des Indiens, surtout après notre victoire, c’est-à-dire alors que nous étions doublement coupables à leurs yeux, nous épouvantait.
La première embarcation qui se dirigea vers la terre contenait la famille portugaise et cinq de nos hommes parfaitement armés : trois de ceux-ci restèrent avec les Portugais et les deux autres nous ramenèrent le canot.
Alors le déchargement de la Petite-Caroline commença : on s’empressa d’abord de porter à terre les deux lacs de roupies que nous avait confiés le gouverneur de Goa, puis les deux cent mille francs en or qui appartenaient à nos passagers portugais. Ensuite on embarqua le tonneau d’eau douce et les munitions placées par maître Duval dans la chambre. Quant aux provisions de bouche, il nous fut impossible, l’eau ayant gagné l’entre-pont de la Petite-Caroline, de nous procurer pour le moment plus de deux sacs de biscuit, quelques conserves, un peu de farine et une vingtaine de livres de viande salée, qui se trouvèrent heureusement dans la cuisine.
Nous travaillions tous avec ardeur, lorsque nous vîmes apparaître sur le pont le Portugais Antonio que la mer en envahissant la cale où il se tenait caché, avait forcé de se sauver. Nous le garrottâmes avec un soin tout particulier, et nous le descendîmes dans l’embarcation. Il était près de six heures du soir lorsque nous abandonnâmes à tout jamais notre pauvre navire. Mal enclavé où il avait touché, la marée en baissant le laissa glisser, de telle façon que la mer recouvrit bientôt son pont à une hauteur de plusieurs pouces.
Je dois à présent, avant de conduire le lecteur à terre, rapporter ici une découverte que nous fîmes en travaillant, après notre naufrage, à nos ancres. Nous aperçûmes, amarrés à l’avant du navire sur les sous-barbe, au ras de l’étrave, des sacs pleins de sable et de boulets. C’était cette trahison des étrangers qui avait ralenti tout à coup notre marche d’une façon si extraordinaire, et avait permis aux pirates de nous rejoindre.
Après cette découverte, un aveu me reste encore à faire. Notre embarcation, en s’éloignant à tout jamais de la Petite-Caroline, n’emportait pas avec elle le Génois Malari, nous l’avions oublié dans l’entrepont ; et comme depuis longtemps déjà la mer avait envahi cet endroit, je laisse à la perspicacité du lecteur à deviner quel avait dû être le sort de ce misérable.
— Mes amis, nous dit maître Duval une fois que nous fûmes tous réunis, j’ai un conseil à vous donner. Voulez-vous m’écouter ?
Inutile de rapporter quelle fut notre réponse.
— Eh bien, poursuivit maître François, nous devons avant tout transporter nos munitions sur une hauteur, et nous y retrancher de notre mieux. Il est probable que cette île n’est pas habitée ; mais n’importe, avant que vingt-quatre heures s’écoulent, les Indiens seront avertis de notre présence ici, et viendront nous attaquer.
Nous n’avions rien à refuser à Duval, et quelles que fussent notre fatigue et la difficulté que présentât un pareil travail, nous transportâmes au sommet d’un rocher élevé qui s’avançait en pointe vers la mer, non-seulement nos provisions et nos armes, mais même encore nos deux embarcations.
— Mais, Duval, dis-je à notre sauveur lorsqu’il nous manifesta celle dernière exigence, que diable voulez-vous donc que nous fassions de nos embarcations au haut de ce rocher ? Epargnez donc au moins la fatigue d’un pareil travail à nos hommes harassés et qui peuvent à peine se tenir debout.
— Lieutenant, me répondit-il tranquillement, ce n’est pas moi qui ai eu cette idée… c’est toujours le capitaine… Vous voyez bien qu’il faut obéir.
Le fait est que dès notre première nuit ces embarcations nous furent utiles, car elles nous servirent de chambres à coucher, étant retournées la quille en l’air.
Il était près de minuit lorsque après avoir allumé un grand feu nous pûmes enfin nous livrer aux douceurs d’un sommeil dont nous avions tant besoin. Quant à moi, quoique la perte de la Petite-Caroline, sur laquelle, si le lecteur se le rappelle, j’avais placé tous mes fonds, me ruinât complètement, je ne fus pas le dernier à m’endormir. J’étais si jeune alors et j’avais tant de foi dans l’avenir !
Maître Sang-Froid passa le reste de la nuit à veiller sur nous.
Notre première pensée le lendemain matin en nous éveillant fut d’explorer l’île où nous nous trouvions. Armés chacun d’un fusil, d’un sabre et d’une paire de pistolets, nous partîmes, Guide, Avriot et moi, pour une excursion de découverte. Longeant autant que possible la côte, afin de pouvoir retrouver notre chemin, nous franchîmes une distance d’environ une lieue sans rencontrer aucun vestige de traces humaines. Nous allions retourner auprès de nos compagnons, quand, en doublant une masse de rochers qui nous barrait le chemin, nous aperçûmes, à environ cinq cents pas devant nous, une misérable hutte toute délabrée : un mince filet de fumée s’échappait de son toit et prouvait qu’elle était habitée.
— Eh bien, lieutenant ? me demanda Avriot en m’interrogeant du regard.
— Eh bien, lui répondis-je, il n’y a pas à hésiter. Avançons. Nous armâmes aussitôt nos fusils et nous nous dirigeâmes vers la hutte. A peine nous restait-il une distance de cent pas à franchir pour l’atteindre lorsque nous vîmes trois créatures humaines en sortir en poussant des cris et en prenant leur course vers la mer. Avriot, sans plus d’explication, fit feu, et une de ces trois personnes tomba ; les deux autres, au lieu de s’arrêter pour lui porter secours, redoublèrent de vitesse, et nous les perdîmes bientôt de vue.
Je réprimandai vivement Avriot sur sa précipitation, qui pouvait avoir pour nous les plus fâcheux résultats, mais ce matelot parut peu sensible à mes reproches.
— Bah ! lieutenant, me dit-il, croyez-vous bonnement que l’on puisse trouver sur cette île d’autres personnes que des pirates ? Et vous figurez-vous par hasard que ceux ceux-ci, séduits par nos bonnes paroles et par nos manières, nous donneraient des renseignements et viendraient à notre secours ? Non, n’est-ce pas ? Alors le mieux est de tuer ce que nous rencontrerons. Je suis bien loin de regretter mon coup de fusil ; c’est une canaille de moins sur la terre ! voilà !
Tout en parlant ainsi nous arrivâmes jusqu’à l’endroit où gisait la victime d’Avriot : que l’on juge de mon désespoir ; c’était une femme : la balle d’Avriot lui avait pénétré l’épaule et traversé le cœur : elle était morte roide sur le coup.
— Ne vous désolez donc pas pour si peu de chose, lieutenant, me dit le matelot. On tue les femelles des serpents tout comme les serpents, n’est-ce pas ? Avec plus de plaisir même, car les femelles produisent des petits ! Pourquoi donc que je me désolerais d’avoir détruit cette Indienne-là ? Et puis sachez bien une chose : c’est que les femmes des pirates de l’Archipel, lorsque de malheureux étrangers leur tombent entre les mains, sont dix fois plus cruelles et plus implacables encore envers eux que leurs maris… et Dieu sait pourtant que ces derniers ne pèchent pas par trop de sensibilité ! Ah ! mais non, je ne regrette pas mon coup de fusil…
Ces réflexions d’Avriot étaient assez justes, aussi n’insistai-je pas sur mes reproches. Nous nous remîmes en route. Nous venions de franchir un rocher assez élevé, lorsque Guide étendant sa main dans la direction de la mer :
— Voyez donc, lieutenant, me dit-il.
Je dirigeai mon regard dans la direction qu’il m’indiquait, et je vis comme un point noir qui semblait courir sur la mer.
— Ah ! diable ! m’écriai-je après un court examen, ceci est une petite pirogue à balancier. Ce sont les naturels que nous avons surpris qui fuient. Ils vont sans aucun doute donner l’alarme et chercher des renforts. Avriot, ton coup de fusil pourra nous coûter cher.
Les rayons d’un soleil ardent qui tombaient mortels sur nos têtes nous forcèrent de nous reposer. Nous nous mîmes à l’abri sous un arbre touffu et nous fîmes quelques heures de sieste.
L’île que nous venions de parcourir était réellement la chose la plus délicieuse que l’on puisse imaginer. Qu’on se figure, pour s’en faire une idée, un gigantesque bouquet de fleurs et de verdure. Seulement, parmi les arbres d’une végétation incroyablement puissante et vigoureuse qui nous entouraient, j’en reconnus une grande quantité, presque tous, comme étant très vénéneux. Un violent mal de tête que nous éprouvâmes, mes deux matelots et moi, en nous réveillant, me donna à supposer que nous nous étions endormis sous un arbre aux exhalaisons dangereuses. Je profite ici de l’occasion qui se présente pour détruire un préjugé, admis comme vérité incontestable en Europe, et dont nos faiseurs de romans ont beaucoup trop abusé : je veux parler du mancenillier.
Combien de fois des lecteurs sensibles et crédules ne se sont-ils pas apitoyés sur le sort d’une jeune et innocente fille, qui, attirée par la fraîcheur engageante que produit cet arbre homicide, s’endormait, insoucieuse et souriante, à l’abri de son ombrage, sans se douter certes qu’elle se couchait dans son tombeau ! Eh bien, j’en suis fâché assurément pour ceux qui ont versé des larmes au récit d’un si affreux malheur, je suis forcé d’avouer que le mancenillier, si indignement calomnié, n’a jamais tué personne : peut-être bien, et cela même est certain, a-t-il parfois occasionné quelques migraines, mais sa fatale influence ne s’est jamais étendue plus loin.
De retour à l’endroit où nous avions laissé nos compagnons, à qui nous racontâmes l’épisode du coup de fusil d’Avriot, que tous blâmèrent, nous trouvâmes maître Sang-Froid métamorphosé en ingénieur, occupé à faire creuser autour de notre campement un fossé profond ; le long de ce retranchement, le Bordelais faisait élever une espèce de parapet composé d’éclats de rocher superposés. Nous nous joignîmes aux travailleurs.
Nos passagers portugais, revenus de leurs préventions contre nous, nous contèrent alors toutes les calomnies et toutes les perfidies de leur ex-domestique, ou, si l’on aime mieux, de notre ex-matelot Antonio. Ce récit nous révéla une scélératesse si profonde de la part de cet homme que nous hésitâmes un moment si nous ne le fusillerions pas. Par bonheur pour lui, il parlait fort bien l’indien ; et cette circonstance le sauva momentanément : nous le gardâmes pour nous en servir en qualité d’interprète si l’occasion s’en présentait.
Nos fortifications achevées, nous nous occupâmes de la distribution des vivres. La ration fort exiguë de chaque homme fut réglée, après un mûr examen des ressources dont nous pouvions disposer, de façon que nous eussions juste la quantité d’aliments qui nous était nécessaire. Antonio fut fixé, vu le peu d’utilité qu’il nous offrait, puisqu’il ne pouvait combattre, à un quart de ration. Nous nous en remîmes à l’expérience du soin de nous apprendre si cela était suffisant pour l’empêcher de mourir de faim.
Au reste, quoique le découragement ne nous eût pas encore atteints, nous ne nous dissimulions pas toute l’horreur de notre position ; il pouvait fort bien se faire que, pendant un mois et même plus, pas un navire ne vînt à passer en notre vue de notre île ! Comment vivre, cependant, durant ce laps de temps avec nos provisions ? Nous aurions peut-être pu par la suite nous en procurer d’autres à bord de notre navire non encore démoli, et néanmoins nous n’osions jeter un regard dans l’avenir.
Il y avait déjà trois jours que nous étions campés sur notre rocher, lorsque le matin de ce troisième jour nous aperçûmes au soleil levant deux grands praw qui se dirigeaient vers nous.
Cette apparition, quoique nous y fussions préparés, ne nous causa pas moins une émotion profonde.
— Mes amis, nous dit Duval, à quoi bon nous désespérer ? C’est une folie de songer au lendemain : l’homme sage ne doit jamais penser qu’au présent. Or nous avons assez de vivres pour aujourd’hui, des munitions à discrétion, et je vous réponds que nos fortifications suffisent, à elles seules, pour arrêter l’ennemi pendant plus de vingt-quatre heures ! Est-ce que cela ne vous suffit pas ? Allons, à plus tard les plaintes et les doléances !
Trois heures plus tard, les deux praw indiens accostaient l’île et y déposaient une centaine de naturels ; quant à nous, nous n’étions plus, sans compter le passager portugais et le mousse, que dix-sept hommes valides.
A peine les Indiens eurent-ils touché terre, qu’ils se dirigèrent, en poussant de grands cris, vers nous ; mais la vue de nos retranchements parut leur causer un profond dépit et les arrêta court.
— Ah ! ah ! cela vous vexe, mes petits amours, de nous trouver ainsi arrimés ! dit tranquillement maître Duval. Parbleu ! je vous réserve bien d’autres désagréments encore ; vous verrez !
Le fait est que les Indiens et les Arabes, ainsi que je l’ai déjà dit à propos de l’iman de Mascate, professent un profond respect pour tout ce qui est fortification. Un simple épaulement en terre soutenant quelques pierres, un fossé que l’on pourrait franchir d’un seul bond, suffisent pour les arrêter au milieu de leur élan.
Après une délibération qui dura fort peu, nous vîmes les pirates se retirer en désordre ; toutefois, avant leur départ, ils nous saluèrent d’une volée de flèches et de coups de fusil, qui, placés sur une hauteur et retranchés comme nous l’étions, ne nous fit, on le concevra sans peine, aucun mal.
— Envoyez-moi quelques quartiers de roche et une décharge d’espingoles à ces braillards-là, dit maître Duval, ça les calmera un peu !
L’ordre du Bordelais, promptement exécuté, coûta la vie à cinq ou six pirates ; les autres s’enfuirent épouvantés.
Je ne fatiguerai pas davantage le lecteur par le récit des assauts plus multipliés que dangereux que nous eûmes à subir pendant les quatre jours qui suivirent l’arrivée des Indiens ; il était évident pour nous qu’ils ne forceraient jamais nos retranchements ; seulement les vivres commençaient à nous manquer ; nous avions été obligés de réduire notre ration de moitié. Chaque jour, aussi, de nouveaux praw abordaient au rivage, et amenaient des renforts aux assiégeants ; je puis hardiment assurer, sans crainte d’exagération, que le nombre des pirates actuellement dans l’île s’élevait au moins à un millier ; nous commencions, quoique soutenus par les exhortations de maître Duval, à perdre tout courage, quand le cinquième jour, au matin, nous aperçûmes une voile européenne qui pointait à l’horizon.
Qu’on juge de notre anxiété !
Nous nous empressâmes de fixer au haut de nos rames, que nous plantâmes en terre, les voiles de nos embarcations, en guise de signaux, puis nous tirâmes force coups de fusil. Vains efforts ! le navire continua sa route !
— M’est avis, nous dit Duval, que ce navire est un croiseur qui cingle des bordées au milieu de l’Archipel pour surveiller les pirates. Dans ce cas, il ne s’éloignera que fort peu de nous d’ici à quelque temps… Nous aurions peut-être le temps de le rejoindre…
— Le rejoindre, Duval ? m’écriai-je, y pensez-vous ? Et comment cela ?
— Mais dans nos embarcations, lieutenant ! me répondit-il. Croyez-vous donc que le capitaine nous les ait fait hisser jusqu’ici seulement pour s’en servir comme de cabines ? Du tout ! le capitaine, en sauvant nos embarcations, songeait qu’un de ces jours, et ce jour me semble arrivé, elles nous serviraient à aller requérir l’assistance de quelque croiseur. N’est-ce pas, capitaine, que telle à toujours été votre idée ?
— Oui, Duval, répondit M. Lafitte en rougissant.
— Mais, Duval, repris-je, comment voulez-vous que nous nous embarquions malgré cette nombreuse flottille de praw qui stationne devant la plage ?
— C’est justement parce que cela semble impossible ; que rien n’est plus facile. Comment, vous demanderai-je à mon tour, voulez-vous que ces gueux de pirates, qui ignorent au surplus que nous possédons deux canots, puissent deviner cela ? Ils ne nous supposent pas assez fous pour abandonner nos retranchements, et par conséquent ils ne surveillent pas la plage… Cette nuit nous affalerons du haut de notre falaise notre embarcation à l’eau… Et au petit bonheur ! Est-ce décidé ?
Mon grade de lieutenant, me désignait justement-pour conduire cette expédition ; je ne crus pas devoir m’y opposer, craignant que l’on ne vît dans mon refus une considération personnelle, et le projet de maître Duval fut adopté à l’unanimité.
Il ne s’agissait plus que de savoir quels seraient les hommes qui m’accompagneraient. M. Lafitte proposa d’en appeler au sort ; mais Guide et Avriot s’offrirent aussitôt d’eux-mêmes, et toutes les difficultés se trouvèrent ainsi levées.
Comme je complimentais Avriot et Guide, mes anciens compagnons, sur leur dévouement :
— Oh ! mon Dieu, lieutenant, me dirent-ils, il ne faut pas nous en savoir gré… nous nous attendons tellement à succomber de faim d’ici à quelques jours, que risquer notre vie n’est rien pour nous ; seulement, nous vous avertissons d’une chose, c’est que si nous tombons entre les mains des pirates, nous nous ferons auparavant sauter la cervelle… nous préférons mille fois ce genre expéditif de mort aux tortures qu’ils nous feraient subir…
— Et moi également, mes amis, je le préfère. Aussi, si nous nous trouvons dans cette position, je vous imiterai sans hésiter…
— Soutenus par cette idée-là, lieutenant, ce qui nous reste à faire ce n’est plus rien du tout… ça va tout seul !
La nuit venue, après avoir embrassé nos camarades, nous nous mîmes, Avriot, Guide et moi, dans la yole, et l’on nous descendit à la mer du haut de notre falaise. Munis chacun d’une rame pour nous garer des pointes du rocher, sur lesquelles notre canot eût pu se déchirer, nous opérâmes notre périlleuse descente, grâce aux précautions minutieusement prises à cet effet par Duval, sans aucun accident.
Parvenus à la mer, nous détachâmes les cordes qui retenaient notre canot, puis ramant avec la plus grande précaution et de façon à faire le moins de bruit possible, nous nous éloignâmes sans être poursuivis.
Pendant plus de trois heures nous appuyâmes avec vigueur sur nos avirons, sans oser prononcer une seule parole ; et puis, notre position était si critique, si désespérée, elle éveillait en nous de telles idées, que nous n’avions pas alors le courage de nous communiquer nos réflexions.
Certes nos camarades, sur leur falaise, ne se trouvaient pas dans une situation beaucoup meilleure que la nôtre ; cependant elle n’était pas aussi désespérée : d’un moment à l’autre un navire pouvait voir leurs signaux et venir à leur secours ; les pirates, fatigués de leur longue résistance, renonceraient peut-être à s’emparer d’eux, tandis que nous, lancés en pleine mer, sur une frêle embarcation, nous devenions forcément la proie du premier praw qui nous apercevrait ! Et puis, que faire, si nous ne rencontrions pas le navire que nous cherchions ? Comment retourner à l’île et regagner le refuge inexpugnable qu’occupaient nos amis ? Nous avions bien pu, en courant de grands dangers, descendre du sommet de la falaise à la mer ; mais comment de la mer remonter sur le sommel de la falaise, soit que nous abordions de nuit ou de jour ?
Nous étions donc plongés dans ces tristes réflexions, lorsque Guide me frappa doucement sur le bras.
— Voyez donc là-bas à tribord, lieutenant, me dit-il, on dirait une lumière.
— C’est vrai, répondis-je avec émotion. Allons, du courage, mes amis ; dirigeons-nous de ce côté… Oui, en effet, c’est bien une lumière ; elle ressemble même à celle d’une lanterne ou d’un fanal. Du courage ! car il me semble qu’elle vacille.
Le vent ayant fraîchi, nous hissâmes notre voile et nous avançâmes plus rapidement.
J’étais en ce moment si abattu, si découragé, que je crois que la vue d’un praw rempli de pirates ne m’eût pas causé d’émotion : aussi l’aspect de cette lumière, qui, pareille à un phare protecteur, semblait venir nous indiquer notre route dans les ténèbres, ne m’apporta que peu d’espérance. Il me semblait tellement étrange que le sort, le hasard ou la Providence, car j’étais dans une disposition d’esprit à croire à tout et à mettre tout en doute ; il me semblait, dis-je, tellement étrange d’être secouru si à point nommé, que je ne pouvais m’arrêter à l’idée que nous allions rencontrer un navire.
Cependant, à mesure que nous avancions, la lumière apparaissait de plus en plus brillante ; malgré mes efforts pour éloigner de moi toute idée de réussite, dans la peur qu’une désillusion fût au-dessus de mes forces, il m’était impossible de refouler de mon cœur l’espoir qui commençait à y entrer.
— Si nous tirions quelques coups de fusil ? me demanda Avriot tout aussi ému que moi.
— Je le veux bien, essayons, lui répondis-je.
Quelques secondes plus tard nos fusils faisaient retentir les airs de leurs détonations ; mais, vain espoir ! hélas ! aucun bruit étranger n’y répondait.
Une heure se passa ainsi pour nous, dans une cruelle incertitude. Au bout de ce temps, j’apercevais, à fleur d’eau, une autre lumière, moins vive et moins grande que la première, qui avançait rapidement vers nous. Je la désignai aussitôt à mes deux matelots.
— C’est peut-être un praw ! me dit Avriot. Après tout, que nous importe ? n’avons-nous pas nos pistolets ? Il nous restera toujours bien le temps de nous faire sauter la cervelle.
Le matelot achevait à peine de prononcer ces paroles qu’un coup de fusil troubla le silence de la nuit, et nous entendîmes une balle passer en sifflant au-dessus de notre canot.
— Ce sont des pirates, lieutenant, me dit Guide. Je ne répondis pas et j’armai mes pistolets.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées quand une voix, dont le timbre me parut enchanteur, nous héla en anglais, en nous ordonnant d’arrêter.
Non, jamais de ma vie je n’éprouvai une sensation aussi violente que celle que me causèrent ces quelques mots prononcés dans la langue de ceux qui naguère étaient nos ennemis, et qui cette fois devenaient nos sauveurs.
En effet, le doute ne nous était plus possible : nous venions de rencontrer, conduite par la Providence, l’embarcation du navire que nous cherchions.
Je dois me rendre cette justice, qu’en ce moment de joie délirante, je ne fus pas ingrat envers le secours si providentiel qui nous arrivait ; ma première pensée fut pour Dieu, que je remerciai du plus profond de mon cœur.
A présent, que l’on juge de mon étonnement lorsque le midshipman qui montait le cutter anglais qui nous avait accosté, m’apprit qu’il appartenait au Victory.
Le capitaine du Victory, si le lecteur n’a pas oublié ce petit événement, était ce même Colliers avec qui M. Lafitte s’était pris de querelle, en dînant chez le gouverneur général des Seychelles, M. de Quincy, à propos de la capture illégale du brick français la Flèche… Le capitaine Colliers me reconnut, quoique je fusse bien changé, dès que je mis le pied sur le pont de sa corvette.
— Ma foi, monsieur, me dit-il en souriant lorsque je l’eus mis au courant de la position dans laquelle se trouvait l’équipage de la Petite-Caroline, je n’avais pas tort, vous le voyez, de répondre à votre capitaine, qui, se fiant à ses caronades et à son équipage, repoussait orgueilleusement nos offres de service, que l’on ne sait jamais ce que réservent les hasards de la mer ! Toutefois, je ne me doutais pas alors que mon espèce de prophétie se réaliserait sitôt. N’importe, l’humanité ne me ferait-elle pas un devoir sacré de secourir vos compagnons, que je ne les abandonnerais pas, car je dois faire honneur à ma parole.
Le capitaine Colliers ordonna que l’on nous dressât, à Guide, à Avriot et à moi, un copieux repas, auquel nous fîmes tous les trois le meilleur accueil, puis il s’empressa de faire servir pour rallier la Petite-Caroline.
La brise de terre, comme si elle se fût associée à notre impatience, nous poussait rapidement à notre destination : jamais je ne m’étais trouvé si heureux. Grâce à mes indications précises, la corvette gouverna de telle façon, que lorsque deux heures plus tard le soleil se leva, nous aperçûmes non-seulement l’île, mais bien encore la pointe de la falaise sur laquelle nos amis étaient réfugiés.
Vers les neuf heures arriva la brise de large, qui nous força de louvoyer ; le capitaine anglais profita de ce retard pour faire déguiser sa corvette en Paria. Bientôt une bande de prélats noirs exhausse à l’œil ses bastingages déjà fort élevés d’eux-mêmes ; des turbans entourent la tête des matelots anglais, qui, pour mieux compléter encore leur travestissement, relèvent leurs pantalons au-dessus du genou.
A présent, qu’une-manœuvre adroite et savante accompagne cette métamorphose, il y a cent à parier contre un que les pirates tomberont dans le piège qu’on leur tend, et que nos pauvres camarades Pornic, Yvon et Magloire seront vengés.
Le capitaine Colliers, me faisant appeler, m’interroge alors sur la qualité du fond en dehors du rescif qui longe la plage de la pointe de l’île. Je lui réponds que je l’ai exploré pendant le sauvetage, et que je n’y ai aperçu aucun danger.
— C’est bien ! mon plan est arrêté, et si, comme je l’espère, il réussit, je donnerai aux pirates une leçon qu’ils n’oublieront pas d’ici à longtemps.
D’après les ordres du capitaine Colliers, une ancre à jet, jetée dans les conditions voulues sur l’arrière du Victory, ralentit sa marche ; il file lentement le long de la côte.
Les pirates, trompés par l’apparence du navire, que vient confirmer encore sa nouvelle allure, ne doutent plus que ce soit un Indien, et se précipitent en masse sur la plage pour le voir tout à leur aise.
Alors le Victory, démasquant tout à coup ses caronades chargées à mitraille jusqu’à la gueule, fait feu !
Des cris déchirants se font entendre, et un cordon noir, formé par les corps des Indiens atteints, couvre une partie de la grève et montre que le commandant du Victory a réussi.
Cinq minutes après cette bordée, trois embarcations montées par soixante hommes abordent l’île et délivrent nos malheureux compagnons.
Je ne parlerai pas des transports de joie que nous éprouvâmes en nous voyant tous réunis et hors de danger : le lecteur devinera aisément ce qu’ils durent être. Un seul homme, maître Duval, sur qui l’adversité n’avait pu mordre, conserva son stoïque sang-froid devant le bonheur.
Une fois que nous fûmes tous embarqués à bord de la corvette anglaise, le commandant fit comparaître le Portugais Antonio devant lui…
Le misérable était tellement abattu par la crainte et par les privations, que l’on fut obligé, avant de l’interroger, de lui administrer un cordial. Il commença d’abord par nier avec énergie, non seulement sa participation au complot, mais encore le complot lui-même. Il n’avait jamais vu, avant de s’embarquer avec eux sur la Petite-Caroline, les complices qu’on lui donnait : en un mot, il était victime, sinon de la haine que nous lui portions, au moins d’un triste quiproquo.
— Antonio, lui répondit le capitaine Colliers lorsqu’il eut cessé de parler, si je t’interroge aujourd’hui, ce n’est pas pour savoir si oui ou non tu es coupable, car depuis ce matin ma conviction est arrêtée à cet égard : c’est seulement afin de pouvoir consigner sur mon rapport de quelle façon tu t’es rendu coupable… Depuis longtemps déjà tu es condamné dans mon esprit… et quelles que soient tes réponses elles ne t’empêcheront pas d’être pendu d’ici à une heure…
— Alors, capitaine, dit Antonio, à quoi bon, puisque ma mort est chose résolue dans votre esprit, irais-je, pour vous être agréable, me fatiguer inutilement ? Je ne tiens nullement à vous être utile ou à vous servir de passe-temps ; je ne répondrai plus à une seule de vos questions.
— A ton aise, mon garçon. Toutefois, je dois te prévenir d’une chose, c’est qu’il y a plusieurs façons de pendre un gredin comme toi. Quoi ! cela t’étonne ? C’est pourtant fort simple, ce que je dis là ! D’abord on peut te pendre par les pieds…
— Par les pieds ! répéta le Portugais en devenant livide.
— Pourquoi pas, si c’est là ma fantaisie ! Mais, ne crains rien, je ne suis pas un innovateur en fait d’exécutions, je me contente d’employer les vieilles méthodes. Seulement, tu ignores peut-être qu’il y a justement dans cette vieille méthode plusieurs façons de cravater un pirate comme toi ! D’abord la corde sèche, puis la corde graissée…
— La corde sèche et la corde graissée, capitaine ! répéta le Portugais en tremblant.
— Oui, vaurien maudit ! La corde sèche, je ne conçois pas que tu ignores ces détails, est une corde neuve, raboteuse, qui ne glisse pas… Le patient gambade et se tord pendant un fort long espace de temps, sans pouvoir parvenir à rendre son âme au diable qui l’attend… Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas ?
— Mais, capitaine f… s’écria le misérable dont les dents claquaient d’effroi…
— Ne m’interromps pas. La corde graissée, c’est autre chose. Fine, serrée et enduite de suif, elle glisse admirablement, et vous étrangle son sujet avant qu’il ait seulement le temps de s’apercevoir qu’un point d’appui manque à ses pieds… Or, je t’avouerai, Antonio, que je suis encore indécis sur le choix de la corde qui servira à ton exécution.
— Capitaine, au nom de votre mère, de votre salut éternel… de votre repos futur, épargnez-moi cette longue et cruelle agonie !
— Tu m’attendris ! Allons, raconte-moi d’abord ton histoire ; et je verrai après…
Le Portugais, vaincu par la crainte, entra aussitôt dans la voie des aveux. Il nous apprit que déjà l’année précédente il avait navigué, en qualité de pirate, avec Malari, Cortichate, Salario et Kidou ; qu’ils étaient venus à l’île de France avec l’intention de s’embarquer tous ensemble sur le même navire, et de s’emparer ensuite de ce navire ; qu’enfin, grâce à Kidou, qui les avait abouchés avec eux, ils possédaient des intelligences avec les pirates indiens qui nous avaient attaqués.
Procès-verbal fut rédigé de cette déclaration ; puis, cette formalité remplie, on servit au condamné un copieux repas, qu’il dévora, malgré sa triste position, avec avidité.
Je demanderai à présent la permission de ne pas décrire l’exécution d’Antonio… Elle présenta, compliquée de la gaieté de l’équipage anglais, un affreux tableau.
Le capitaine Lafitte pressait le commandant Colliers de prendre le large ; mais ce dernier, désirant, avant de s’éloigner de la côte, compléter la leçon donnée aux pirates, n’y voulut pas consentir.
— Il a tort de s’obstiner, dit maître Duval en apprenant la résolution de l’officier anglais. Quand on trouve un praw en mer, qu’on le coule et qu’on massacre son équipage, rien de mieux, c’est même un devoir ; mais que l’on aille relancer ces reptiles presque dans leurs repaires, voilà qui n’est pas prudent. Enfin, nous verrons !
Le lendemain matin, nous trouvant à quelques lieues du théâtre de notre naufrage, la corvette laissa tomber son ancre, et les deux embarcations de la Caroline et un canot du Victory, armés tous les trois de soldats de marine et munis des objets nécessaires pour opérer une descente, furent envoyés vers une crique éloignée où l’on apercevait plusieurs praw en partie cachés sous des arbres. Le lieutenant Crawfort commandait cette expédition.
L’équipage, monté sur les bastingages, la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparût entre les rochers qui hérissaient les bords de la côte. A chaque instant nous nous figurions entendre des coups de feu, mais bientôt nous revenions de notre erreur : le silence régnait toujours autour de nous.
Enfin la nuit arriva sans que nous eussions aperçu de nouveau les embarcations ; nous commençâmes à ressentir une vive inquiétude.
Personne ne dormit cette nuit-là, et le lendemain matin, avant le lever du soleil, l’équipage entier du Victory était sur le pont. Les praw des pirates n’avaient pas bougé de leurs abris : de l’expédition, nulle trace !
— Eh bien, lieutenant, me dit maître Duval, avais-je deviné ? Pourvu que le capitaine Colliers ne s’obstine pas ! Mais, bah ! c’est têtu comme le diable, les Anglais, et ça ne veut jamais avoir tort ! Vous verrez que pour racheter sa première boulette il va faire une nouvelle bêtise…
En effet, une demi-heure plus tard nous apprîmes que le capitaine Colliers avait tenu un conseil et qu’une nouvelle expédition était résolue.
— J’en étais sûr, me dit Duval. Enfin, comme le motif qui le pousse cette fois, l’Anglais, est honnête, je m’en vais lui demander s’il veut nous permettre de nous joindre à cette expédition. Je connais mes mers de l’Inde, et je pourrai peut-être leur donner par-ci par-là quelque bon conseil.
Maître Duval, joignant l’action aux paroles, s’en fut immédiatement trouver le capitaine Colliers, et lui exposa sa supplique.
— Je suis fâché de vous refuser, mon ami, lui répondit ce dernier, mais je n’ai pas le droit d’employer des étrangers pour le service de Sa Majesté Britannique.
— Tant pis pour Sa Majesté Britannique ! murmura Duval sans insister.
Il restait à bord de la Victory quatre embarcations : la chaloupe et trois canots ; comme on ne pouvait exposer la chaloupe, on arma deux canots. Le capitaine recommanda à l’officier les plus minutieuses précautions, et lui donna les instructions les plus détaillées et les plus précises.
L’expédition partit, accompagnée, ainsi que l’avait été celle de la veille, de nos vœux et de nos regards, et ne tarda pas à disparaître derrière les rochers. La journée se passa en craintes et en conjectures, sans amener aucun résultat. La nuit vint à son tour : rien !
C’était à nous faire croire à une puissance mystérieuse : l’anxiété la plus vive régnait à bord de la Victory !
Le lendemain il fut résolu que l’on expédierait le dernier canot à la découverte, mais avec l’ordre de ne pas aborder.
Cependant, malgré cette défense, qui diminuait de beaucoup le danger, l’imagination de l’équipage anglais était frappée à un tel point que ce fut parmi les matelots à qui ne s’embarquerait pas.
Le canot avait disparu depuis plus d’une heure quand les échos de la plage nous apportèrent le bruit d’une vive fusillade. Enfin, vainqueurs ou vaincus, le mystère fatal qui pesait sur le sort des expéditions antérieures allait donc cesser !
Vain espoir ! le feu de la mousqueterie s’éteignit peu à peu et fut bientôt remplacé par un lugubre silence ! Le canot ne revint pas : les praw ennemis restaient toujours immobiles dans leur crique et sous leurs abris.
Je ne saurais rendre le désespoir qu’éprouvait le capitaine Colliers en songeant que sur les cent quatre-vingts hommes dont se composait son équipage, il en avait perdu soixante sans profit pour le service du roi ; c’est-à-dire un peu plus que ne lui eût coûté un combat acharné contre un navire de force égale au sien. A ces pertes il fallait joindre encore celle du lieutenant Crawfort, de quatre midshipmen et de deux master’s mate.
Avant de s’éloigner de ces funestes parages, le capitaine Colliers déclara qu’il attendrait encore trois jours, le terme légal, pour qu’il pût considérer ses hommes comme perdus pour son souverain.
Ce temps écoulé, hélas ! en vain, le capitaine ordonna l’appareillage.
Le vent soufflait alors de telle façon, que la corvette, prenant le large, tribord amure, devait facilement doubler la pointe de l’île la plus rapprochée de nous. On vire donc, au cabestan, et plusieurs gabiers montent dans la mâture pour déferler les voiles, lorsque tout à coup une grêle de balles, partant de derrière les rochers très peu élevés qui nous flanquaient d’un côté, tue et blesse plusieurs hommes ; deux de ces derniers tombent à la mer ; on veut leur jeter des cordes, impossible ; tous ceux qui se montrent au-dessus des bastingages deviennent des points de mire pour les pirates embusqués, et sont grièvement atteints !
Le capitaine, subissant, à son insu sans doute, la terreur morale inexplicable qui s’est emparée de son équipage, renonce à envoyer déferler les voiles. La Victory présente le tableau d’une morne stupeur.
Que faire ? telle est la question que chacun s’adresse et à laquelle chacun répond : Rien, attendre !
En effet, pour sortir de notre bizarre position, il faut attendre que le vent nous pousse directement du mouillage au large, c’est le seul moyen qui nous reste pour abandonner la baie à sec de voiles, car ni la brise de terre ni celle du large ne nous présentent cette possibilité sans l’emploi des voiles.
La lune, pour surcroît de malheur, est alors dans son plein, et la nuit nous offre le même danger que le jour !
Le capitaine Colliers, attristé doublement de la perte de la moitié de son équipage, car cette perte l’empêche de pouvoir risquer la vie de nouveaux hommes, est humilié par-dessus tout en songeant qu’une corvette de guerre anglaise est ainsi tenue en échec par une poignée de pirates indiens. Et puis, quand le vent nous poussera-t-il au large ? Nous pouvons nous trouver pendant quinze jours et plus encore, peut-être, réduits à l’incertain.
— Eh bien ! lieutenant, me dit le troisième jour maître Duval, en v’là t’y des boulettes soignées ! Est-ce que nous allons rester à nous embêter ici jusqu’à la fin de nos jours ? On se croirait prisonnier sur un ponton…
— Pardieu, Duval, je voudrais bien savoir, si vous vous trouviez en ce moment capitaine de la Victory, comment vous vous tireriez d’affaire ?
— Moi, lieutenant, je m’en irais donc !
— Sans faire larguer les voiles ?
— Du tout ; en faisant larguer les voiles !
— Oui, si votre équipage vous obéissait… Mais la terreur qui règne à bord de la corvette est telle que pas un matelot ne consentirait à dépasser d’un pouce la hauteur des bastingages.
— Parce qu’il y a du danger, lieutenant !
— Et vous empêcheriez donc ce danger d’exister ?
— Dame, ça ne serait pas difficile.
— Parbleu ! m’écriai-je frappé d’une inspiration soudaine, c’est ce que nous allons voir.
Sans faire part de mon intention à maître Sang-Froid, je m’en fus immédiatement trouver le capitaine Colliers ; puis, après lui avoir expliqué, en peu de mots, les services que le Bordelais nous avait rendus, je lui fis part de la conversation que je venais d’avoir avec lui.
— Je vous remercie, monsieur, de votre bonne intention, mais est-il bien convenable qu’un capitaine de haut bord prenne Conseil d’un maître d’équipage ? Après tout, ajouta-t-il en souriant tristement et après un moment de silence, le commandant Colliers est tellement humilié, si à plaindre, que je conçois que votre Duval, comme vous l’appelez, veuille bien lui venir en aide.
— Ah ! capitaine, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure, m’écriai-je avec un air de profond respect. Je sais trop, étant marin moi-même, les égards que l’on doit à la hiérarchie, pour oser songer un seul instant à m’en écarter ! Je me suis mal expliqué sans doute ! je voulais vous dire…
— J’ai eu tort, en effet, de me fâcher, monsieur, dit l’Anglais en interrompant, la Providence se sert parfois de singuliers intermédiaires… Et puis, dans ma position, je ne dois négliger aucun avis… Faites venir votre homme, je vous prie…
Je m’empressai d’aller chercher maître Sang-Froid, et je lui rapportai la conversation, en la mitigeant un peu, que je venais d’avoir avec le capitaine.
— Je ne sais trop si je dois me rendre à cette invitation, me répondit-il ; le commandant ne m’a-t-il pas déjà déclaré une fois, quand je lui demandais de nous permettre de faire partie de la seconde expédition envoyée contre les pirates, qu’il n’avait pas le droit d’employer des étrangers pour le service de Sa Majesté Britannique ?
— Allons, Duval, pas de rancune, suivez-moi !
— Après tout, je suis à vos ordres, mon lieutenant !
Le commandant Colliers, afin sans doute que son entrevue avec notre maître d’équipage n’eût pas de témoins, avait abandonné le pont et s’était retiré dans sa cabine.
— Ah ! c’est vous ? dit-il en voyant entrer Duval… Je vous reconnais, mon ami ! Voyons, parlez sans crainte… il paraît que vous êtes un homme d’idées et de ressources ! Comment, si vous étiez à ma place, vous y prendriez-vous donc pour appareiller ? Votre lieutenant m’a appris que vous lui aviez trouvé le moyen…
— Ce moyen est si simple que vous allez vous en moquer, capitaine. Que voulez-vous, je manque d’instruction, moi… à preuve que je ne suis pas officier.
— N’importe, vous avez, dit-on, du bon sens ; ainsi donc, expliquez-vous.
— Après tout, si vous me blaguez, je n’en mourrai pas, continua tranquillement Duval. Voilà ma malice en deux mots. Je suis capitaine, c’est entendu, n’est-ce pas ? Bon. Or, je monte sur le pont comme les forbans ne peuvent tirer sur nous que du côté des rochers je fais hisser mes gabiers dans les hunes et sur les basses vergues par l’autre bord et à l’abri des bas mâts, pour les garer des balles et les tenir prêts, et j’ordonne de charger toutes les caronades jusqu’à la gueule, j’attends qu’il fasse calme et je fais faire un feu continu et d’enfer…
— Contre qui, interrompit en souriant l’Anglais, contre les rochers ?
— Contre rien du tout ! Si ça peut même vous être agréable ou économique, il n’est pas nécessaire que vous mettiez des boulets dans les caronades… Or donc que je dis, je fais faire un feu à mort, de façon à envelopper la corvette dans un nuage de fumée et à la rendre invisible aux pirates ! Alors, dame, les matelots que j’ai tenus cachés larguent les voiles sans courir le moindre danger, et je fiche mon camp…
La ruse inventée par Duval était tellement simple, comme il nous l’avait en effet annoncé lui-même, que je ne pus comprendre comment cette idée ne s’était pas présentée plus tôt à l’esprit de tout le monde : au reste elle me parut infaillible.
— Mon ami, lui répondit froidement le capitaine Colliers après un moment de silence et en accompagnant ses paroles d’un sourire doucement railleur, je suis flatté de me rencontrer avec vous, car cette idée que vous venez de me communiquer m’était déjà venue… Seulement, ne pouvant me décider à abandonner à tout jamais les équipages de tous nos canots, j’ai profité de l’impossibilité où l’on se croyait de mettre à la voile pour rester encore pendant trois jours à les attendre ! Il est par conséquent inutile que vous rapportiez à personne notre conversation. A présent, mon ami, continua le commandant en retirant de son gousset une montre à répétition, je dois réparer un oubli ; je m’étais proposé de vous offrir un gage de mon estime pour la belle conduite que vous avez tenue à bord de la Petite-Caroline en combattant les pirates, nos ennemis : acceptez, je vous prie, cette montre en souvenir de mon amitié.
Maître Duval prit la montre en rougissant de joie, salua gravement le capitaine et s’éloigna sans ajouter un mot. Ce ne fut qu’une fois sur le pont que se retournant vers moi :
— Voilà vingt ans que je désirais avoir une montre à répétition en or, me dit-il, merci, lieutenant ! Ce capitaine est un bon diable ! Mais, ajouta maître Sang-Froid en regardant autour de lui pour voir si on ne nous observait pas et en se penchant contre mon oreille, c’est un craqueur fini… il n’avait pas eu mon idée du tout.
Une heure plus tard, grâce au conseil de Duval, les caronades du Victory et différents amas de poudre jetaient des tourbillons de flamme et de fumée, les gabiers larguaient les voiles et nous appareillions sans être inquiétés.
Quelques jours après, la corvette anglaise débarquait les deux lacs de roupies destinés au gouverneur et descendait ensuite nos passagers portugais à Colombo de Ceylan et nous à Trinquemaley, seul port de l’île où elle pût recomposer son équipage.
Ce fut en cet endroit que nous nous séparâmes : quant à moi, en ma qualité de naufragé, qui me donnait le droit à un passage gratis, je m’embarquai sur un trois-mâts bordelais, le Caton, capitaine Dacosta, expédié pour Madras et Calcutta.
J’aurais bien voulu trouver un emploi un peu lucratif, car j’étais dans un dénûment complet à bord de ce navire ; mais le capitaine, abusant de ma misère, ne m’offrit qu’une place de matelot : que faire ? j’acceptai.
Après quelques jours de mer, le Caton, malgré les conseils du pilote, qui suppliait Dacosta d’attendre deux jours, c’est-à-dire la fin du renouvellement de la mousson, venait mouiller dans la rade de Madras.
Je ne connais rien qui soit plus splendide que l’aspect qu’offre la rade de Madras. La somptuosité des édifices, rehaussée par les effets d’optique ; les hauts versandas3, les toits en terrasse, les colonnades blanches et élancées se détachant sur un ciel du bleu le plus pur, tout cela couronné par la masse imposante du fort ; le flot de la mer, toujours écumante, qui mugit en bondissant sur une étendue de côte à perte de vue ; la diversité des embarcations qui sillonnent la surface des eaux, les groupes de figures humaines noires et affreuses qu’on voit rassemblées çà et là sur les roches de la grève, tout concourt à frapper vivement l’imagination du voyageur avide de nouveautés.
La ville, vue de la mer, semble s’étendre beaucoup au delà de ses murailles, et surprend les regards par une singulière apparence de grandeur,
Deux jours après que le Caton eut jeté l’ancre, je fus à terre avec le capitaine. Nous fîmes ce trajet sur un bateau massoulah qui nous conduisit droit au rivage. Les bateaux massoulah sont d’une construction singulière : ils ont la forme d’une barque grossière ; leur fond est plat ; ils n’ont pas de charpente, et les planches qui les composent sont simplement ajustées et doublées de l’écorce extérieure du cocotier, qui sert aussi à calfeutrer les jointures. Ils portent deux rangées de grandes rames de forme oblongue. Le tout est tellement flexible, que les planches des bords cèdent facilement au battement des vagues, qui perd ainsi de sa force en trouvant moins de résistance. Aussi ces bateaux bravent la mer, quelque violente et redoutable qu’elle soit ; tandis qu’une chaloupe européenne n’a jamais pu s’y exposer sans être mise aussitôt en pièces.
Ce qu’il y a de réellement étonnant, c’est la dextérité avec laquelle les rameurs évitent le choc des vagues et dirigent ces machines, en apparence si informes, sur la mer la plus houleuse. Au reste, les bateaux massoulah sont presque toujours accompagnés de catamarans, afin que si quelqu’un d’entre eux vient à chavirer, ce qui arrive quelquefois par une faute de manœuvre qui les jette tout à coup sur la pointe d’un brisant, les autres puissent venir au secours des malheureux passagers, les repêcher et les ramener sains et saufs au rivage.
Par bonheur les requins ne fréquentent guère les approches de la côte exposée à l’agitation de la marée. Ils se tiennent de préférence dans les eaux les plus tranquilles, dans la rade ; de sorte que l’on entend rarement parler de quelque catastrophe par suite d’un naufrage de massoulah. Les hommes qui montent les catamarans sont d’ailleurs tellement alertes que les naufragés sont ressaisis immédiatement et déposés en sûreté sur la plage, à leur grande surprise, ainsi qu’au plus grand profit de leurs sauveurs.
Deux mots à présent sur les catamarans. Un catamaran n’est autre chose que trois grosses poutres liées ensemble en forme de radeau, et dont celle du milieu, plus longue que les deux autres, s’élève et fait saillie sur les deux bouts : c’est à l’un de ces bouts que se place l’homme chargé de la manœuvre du gouvernail et de l’écoute de la voile. Assis sur ce siège à peine élevé au-dessus de la surface de l’eau, on le prendrait de loin pour une mouette. Le catamaran a ordinairement dix pieds de long sur dix-huit pouces de large.
Deux jours après notre arrivée, la capitaine Dacosta put se convaincre que le pilote, en s’opposant à notre entrée sur la rade, n’avait pas eu tort. La fin de la mousson fut annoncée : c’est-à-dire que l’on hissa sur le fort le pavillon servant de signal pour avertir les navires écartés par la tempête qu’ils pouvaient rallier la rade. En effet, la veille même on avait aperçu quelques symptômes précurseurs de la fin de la lutte des éléments.
Des nuages sous forme de légers flocons avaient apparu à l’horizon par intervalles, et s’étaient bientôt dissipés en une vapeur presque imperceptible sur le fond bleu du ciel. Une brume légère s’élevait au loin sur les eaux ; elle sembla s’épaissir par degrés sans pourtant acquérir une condensation suffisante pour réfléchir les rayons du soleil, qui continuait de répandre sur le vaste océan une masse uniforme de lumière. Une chaleur suffocante remplissait l’atmosphère. Elle pesait sur les poumons et abattait les esprits.
Vers l’après-midi l’aspect du ciel commença à changer, l’horizon se voilà de plus en plus ; et le soleil, qui s’était levé si brillant, sembla n’avoir fourni jusqu’au bout sa carrière que pour se coucher dans l’obscurité et se dérober aux yeux des hommes durant une longue nuit d’orage et de tempête. Des masses de nuages noirs et sinistres paraissaient s’élever du sein de la mer, accompagnés de brusques rafales, qui s’apaisaient soudain pour faire place à un calme morne et profond, comme si l’air eût perdu complètement son élasticité el suspendu ses propriétés vitales.
Cependant les couches inférieures de l’horizon prenaient une teinte rougeâtre, ou plutôt bronzée. C’était l’effet de la réfraction partielle des rayons solaires sur les épais nuages dont l’astre était enveloppé. Vers quatre heures le ciel se couvrit entièrement, et une sorte de crépuscule obscur se répandit sur la ville et sur l’océan. L’atmosphère condensée semblait former un brouillard épais, qu’augmentaient encore les éclaboussures de mer que la violence croissante des vents faisait rejaillir sur la terre. Alors la pluie commença à tomber, comme on ne pourrait s’en former une idée en Europe, en larges nappes d’eau, en véritables cataractes. Le vent s’unissait avec d’affreux mugissements au bruit des vagues : c’était un vacarme continu aussi assourdissant que sublime. Du haut de notre bord, mais sans courir de vrais dangers, nous pûmes contempler le terme de la mousson dans toute la grandeur de son spectacle.
Le vent, avec une violence irrésistible, pliait jusqu’à terre, avec des craquements plaintifs, les têtes touffues des hauts et sveltes cocotiers. Il faisait voltiger dans l’espace des tourbillons de sable. Bientôt la pluie augmentant encore de violence aplatit la grève en une masse compacte et uniforme.
De pâles et larges éclairs sillonnaient les nuages ; et comme ils partaient à la fois de tous les points du ciel, on eût dit que les éléments s’étaient convertis en feu et que le monde touchait au moment d’une conflagration générale. Les coups de tonnerre qui suivaient immédiatement ces éclairs ressemblaient à l’explosion d’un magasin à poudre ou à une décharge de grosse artillerie dans une gorge de montagne, lorsque les échos multiplient les sons et leur prêtent un degré d’énergie et de retentissement merveilleux.
Quoique l’espace fût embrasé et semblât menacer la nature entière d’un vaste incendie, dans quelques parties du ciel, que couvrait une couche épaisse de vapeurs, des éclairs faibles et intermittents jetaient un éclat débile et semblaient faire de vains efforts pour s’échapper de leur prison : la pluie, qui ne cessait de tomber en torrents précipités, dérobait aux yeux tous les objets, hormis dans les moments où la foudre leur rendait un éclat aussi vif que passager.
Le roulement du tonnerre était tel que nos oreilles en éprouvaient parfois un tintement douloureux. La marée, soulevée par le vent hors de son lit, s’épanchait en lames écumantes sur l’esplanade toute blanchie de cette poudre humide. Elle s’élançait ainsi à plusieurs centaines de mètres du rivage.
Pendant le temps que dura cette dernière épreuve, on trouva sur le toit des maisons de la ville une grande quantité de poissons ; soit que les rafales les eussent lancés hors de la mer, soit qu’ils eussent été enlevés par des trombes : phénomènes fort communs à Madras pendant la saison des orages. Quand ces trombes ont lieu, tous les objets qui se trouvent dans la sphère de leur action sont transportés à de grandes distances sur le continent et déposés dans des situations tout à fait bizarres.
Au plus fort de l’ouragan la chaleur était, en certains moments, insoutenable ; après quoi le vent tombait par intervalles, et alors pas un souffle d’air ne se faisait sentir.
A terre, ainsi que je l’appris plus tard, le punka 4 seul permettait aux habitants de respirer. Ce n’était là, au reste, que le moindre de leurs maux. Des insectes de mille espèces grimpaient le long des murs, et les reptiles les plus repoussants, et parfois les plus dangereux, se glissaient sur le parquet des maisons. Des légions de fourmis et de lézards, chassés de leurs noires retraites par l’envahissement de l’eau, des scorpions, des crapauds, des myriapodes, et jusqu’à des serpents pénétraient librement dans les appartemens.
L’ouragan se prolongea ainsi tout le jour, parfois avec des intermittences ; mais le lendemain nous pûmes descendre à terre pour y expédier nos affaires.
Je suis encore à me demander aujourd’hui comment il put se faire que le Caton ne succombât pas à tant de dangers dans cette dernière journée : la conduite du capitaine Dacosta, quoique justifiée par le bonheur, ne nous parut pas à tous, pour cela, moins blâmable.
En quittant Madras, le Caton se dirigea vers Calcutta. Je dois avouer que ce ne fut pas sans une certaine émotion que je revis le golfe du Bengale : que de souvenirs cette vue me rappela ! C’était dans ces mêmes parages, il n’y avait pas bien longtemps de cela, que j’aidais, dans la faible mesure de mes forces, à capturer le Kent ! Hélas ! la perte de la Petite-Caroline m’avait enlevé depuis lors la riche part de prise qui m’était revenue de celte admirable aubaine, et je me trouvais en ce moment simple matelot, sans ressource, à bord d’un misérable trois-mâts du commerce… Combien les temps étaient changés pour moi !
Mais repoussons tous ces tristes et chers souvenirs ; nous entrons sur les brasses, la pointe aux Palmiers fuit derrière nous ; nous passons devant la pointe du Diamant, et nous voici entrés dans le fleuve ; encore une trentaine de lieues et notre ancre tombe devant la ville.
L’opulente métropole de la puissance anglaise dans l’Inde, Calcutta, s’élève sur la rive orientale du fleuve Houghly, et à environ cent milles anglais de son embouchure.
Elle a à peu près six milles de longueur ; mais, en compensation, sa largeur est partout très peu considérable. Lorsque vous approchez de Chanldpal-Chaut, et que viennent se développer sous vos yeux une grande et belle forteresse, une vaste esplanade bordée d’une ligne d’hôtels superbes, et, au delà, une suite de pompeux édifices ; plus loin, à l’ancrage, une forêt de mâts de navires, les pavillons mêlés de l’Europe et de l’Asie, et enfin une ville immense, qui contient plus de quatre-vingt mille maisons : quelle qu’ait été votre attente, elle est, sinon surpassée, du moins complètement satisfaite.
Un objet d’étonnement pour l’Européen qui débarque, c’est la quantité de voitures de toute espèce qui circulent le soir dans les cours à la mode. Les riches coupés construits en Angleterre, les landaus, les tilburys, lui donnent la plus haute idée du luxe et de l’opulence de la cité ; mais ces impressions s’affaiblissent un peu quand il voit de près ces cochers noirs coiffés d’un turban blanc et couverts de mousseline ; les chevaux du pays, petits et mal attelés.
Beaucoup d’Arméniens et de négociants indigènes ont adopté les voitures et quelques-uns des usages des Anglais, tout en conservant leur costume national ; de manière que l’on voit souvent des bonnets pointus et des turbans aplatis dans des calèches et des landaus qui semblent sortir de Hyde-Park !
La portion de Calcutta qu’habitent les naturels se nomme la Ville-Noire et fourmille d’habitants ; c’est là que sont situés les bazars ; on y rencontre aussi des étrangers venus de tous les points de l’Asie, des Chinois, des Arabes, des Persans, des insulaires de l’Archipel-Oriental, beaucoup de juifs et de marchands venus de la mer Rouge. C’est une chose fort amusante de parcourir les rues qu’ils fréquentent le plus, et, étendu dans son palanquin, d’observer leurs habitudes, leurs manières étranges, de considérer leurs groupes nombreux aux vêtements si pittoresques et si variés.
Le palanquin, dont les faibles appointements des deux mois que je venais de passer à bord du Caton comme matelot ne me permirent de me passer la fantaisie que fort rarement, le palanquin, dis-je, est le mode de transport le plus doux et le plus nonchalant qui soit au monde, et en même temps presque le seul supportable dans ces contrées embrasées. Rien n’approche, dans nos voitures d’Europe, du charme et du comfort d’un voyage en palanquin.
En général, on se met en route, après le coucher du soleil, habillé d’un large pantalon et d’une espèce de robe de chambre. Pour dormir, on peut s’étendre à son aise et se coucher comme dans son lit.
Si on veut veiller, derrière un petit panneau est fixée une lampe ; on n’a qu’à le tirer pour avoir de la lumière et lire. Les vêtements, empaquetés dans des corbeilles, sont portés par des enfants. Le palanquin est rempli de poches et de tiroirs ; on peut, sans embarras, avoir avec soi un pupitre pour écrire, quelques volumes et des provisions de bouche pour une trentaine de milles. Pendant le jour, on lit, on médite, on regarde autour de soi les riches paysages de l’Inde. Le matin et le soir, une halte d’une demi-heure, sous l’ombrage d’un arbre, donne le temps de se laver et de se rafraîchir. Les relais des porteurs de palanquin sont établis tous les dix ou douze milles. Ils font communément quatre milles à l’heure.
Mais revenons à Calcutta. Lorsque le jour tombe, les voitures réunies sur le cours se dispersent, et peu de temps après vous les revoyez en compagnie d’une multitude de palanquins se diriger en grande hâte, à la lumière des torches, vers les brillantes réunions qui se tiennent constamment dans cette ville opulente ; à minuit vous pouvez les apercevoir qui reviennent, et si, comme il n’arrive que trop souvent, l’accablement et la chaleur vous forcent à aller chercher un peu d’air sur les toits ou le balcon du logis, lorsque tout est rentré dans le silence, vous ne tardez pas à entendre par intervalles les cris sauvages et perçants du chacal, tantôt à distance, tantôt tout près de vous. Du moins, il en était ainsi dans ce temps-là.
Vous vous rappelez alors que cette ville est le rapide produit d’un siècle ; qu’à l’endroit où vous vous trouvez actuellement, dans un spacieux verandah, soutenu par d’élégantes colonnes grecques, les villageois pouvaient à peine, il y a soixante et dix ans, se barricader contre les attaques des tigres ; vous calculez que si la population de Calcutta manquait tout à coup à la ville, il faudrait moins de temps encore pour détruire ses frêles édifices et en faire disparaître jusqu’à la trace sous l’inondante et envahissante végétation de la terre d’Asie. Telle ne sera pas, du moins nous le croyons, la destinée de cette belle cité. Lorsque l’empire des Anglais dans l’Inde aura cessé d’exister, elle gardera sa population, sa richesse, sa puissance. Dans la crainte de compromettre ses possessions en deçà et au delà du Gange, le gouvernement anglais n’aime pas à voir coloniser l’Hindoustan. Il voudrait étendre les déserts qui le séparent de la Russie.
Cependant une classe d’individus nés dans le Bengale, attachée aux dominateurs du pays par les liens du sang, du langage, des mœurs, du culte, de l’éducation, augmente rapidement en nombre, en possession, en ambition, en importance. Ce sont les métis, sorte d’hommes de couleur des présidences anglaises, dont ils sont les boutiquiers, les petits marchands, en un mot les bourgeois. Le sang anglais et le sang hindou, qui se mêlent dans leurs veines, leur sont également odieux, car les Anglais et les Hindous les désavouent et les dédaignent également.
Cependant leur nombre augmente chaque année dans une progression effrayante. Si leur développement intellectuel est aussi rapide, ces hommes, qui comptent déjà parmi eux des individus remarquables par leurs talents et leurs lumières, ne consentiront pas longtemps à se considérer comme des êtres décastés et déchus des privilèges ordinaires des hommes libres. L’Amérique du Nord leur a donné un grand exemple, et si jamais ils voulaient le suivre, ils jetteraient la domination anglaise dans de grands dangers. Quant à la population naturelle, proprement dite, que peut-on en observer ?
Rien n’amortit davantage l’ardeur de l’Européen qui voyage dans ce pays, que de voir qu’il peut en visiter les diverses parties, les villes, les villages les uns après les autres, et cependant ne connaître que l’extérieur de la société indienne. Il faut qu’il renonce à pénétrer dans l’intérieur de la famille, à se joindre au groupe, à voir le cercle domestique, à écouter les conversations libres et franches que les naturels ont entre eux. Il échangera quelques mots avec son moushie ou son qundit, fera quelques milles avec un sirdard musulman, sera reçu en cérémonie par un nabab ou un rajah ; mais les barrières que les mœurs et le culte des Hindous et des mahométans lui opposent sont telles qu’il lui est impossible de vivre avec eux dans des rapports d’intimité.
Tandis que nos pères étaient vêtus de peaux de loups, qu’ils habitaient des cavernes, qu’ils subsistaient du produit de leur chasse, l’Hindou vivait déjà comme il vit aujourd’hui. Comme aujourd’hui, ses princes étaient couverts de riches vêtements, portaient des turbans resplendissants de pierreries et logeaient dans des palais.
Comme aujourd’hui, les prêtres, orgueilleux et demi-nus, recevaient ses offrandes dans des temples taillés dans le granit, surchargés de sculptures, et l’appelaient à des cérémonies tout aussi absurdes que celles d’à présent, aussi voluptueuses et encore plus magnifiques. Sa maison, ses vêtements, les outils des artisans, des laboureurs, rien n’est changé. A cette époque, il arrosait déjà la terre en pressant de son pied une plante disposée sur une longue perche, ou bien il faisait tirer par ses bœufs, d’un puits profondément creusé, des sacs de cuir remplis d’eau : il en répandait le contenu dans tous ces petits canaux qui couvrent ses champs et ses jardins ; le maître d’école du village apprenait à ses enfants à tracer des lettres sur le sable, à chiffrer et à écrire sur la feuille sèche du palmier ; sa femme portait le grain au même moulin ; on le broyait dans le même mortier. Il pouvait faire ses emplettes dans un bazar, y changer son argent ou emprunter à usure pour payer la dépense d’un mariage, d’une fête ou d’une orgie.
Toutes les inventions utiles, tous les raffinements du luxe qui frappent alors les regards du voyageur étaient déjà de la plus haute antiquité du temps d’Alexandre le Grand. Les constructions, les usages, les mœurs, tout est conservé, et les officiers anglais ont sous les yeux, aux bords du Gange, le même spectacle que celui qui frappa, il y a vingt siècles, les soldats macédoniens.
Un jour que j’étais à bord du Caton, alors mouillé, je l’ai déjà dit, dans les eaux de l’Houghly, je fus témoin d’un phénomène des plus saisissants et des plus curieux.
Je fumais tranquillement mon cigare, quand je crus entendre, quoique pas un nuage ne tachât l’azur du ciel, comme un coup de tonnerre prolongé et lointain. Au même instant, ce fut sur toutes les barques et sur tous les navires ancrés près de nous, une confusion et un trouble extrême.
— Qu’est-ce que tout cela signifie ? demandai-je à un matelot qui, couché paresseusement sur le pont près de moi, venait de se lever tout à coup.
— Mais, c’est le mascaret ! me répondit-il en pâlissant. Allons, jette ton cigare et aide-nous à la manœuvre, car va y avoir du grabuge.
— A quelle manœuvre ? Je ne vois pas trop…
— Parbleu ! à préparer nos amarres ! n’entends-tu pas que le bruit augmente au pas de course ? pourvu que nous ne soyons pas surpris par le travers !
— Surpris par quoi ? demandai-je avec impatience.
— Mais par le mascaret, donc !
— Que le diable t’emporte avec les réponses ! Je n’y comprends rien… explique-toi donc !
— Regarde ! me répondit-il en étendant sa main devant lui.
Je m’empressai de suivre du regard la direction qui m’était indiquée, et j’aperçus, dans le lointain, une masse informe qui semblait s’avancer sur le fleuve ; à mesure que cette apparition se dessinait plus clairement à mes yeux, je me sentais troublé et inquiet ; en effet, jamais je n’avais assisté encore à un semblable phénomène.
Cette masse, dessinée en trois ondulations, était formée par trois hautes montagnes d’eau, littéralement parlant, qui s’avançaient en se suivant à des distances assez rapprochées les unes des autres : c’est là ce que l’on appelle le mascaret de l’Houghly. Quant à moi, qui jusqu’alors, en fait de mascaret, n’avais vu que des barres ordinaires, phénomènes réguliers et stationnaires, je ne pouvais revenir de la surprise mêlée d’un peu d’émotion que me causait la vue de cette espèce d’avalanche fluviale. Les Indiens, montés dans les mâtures de leurs barques, examinaient l’arrivée du mascaret avec des cris frénétiques et pleins d’enthousiasme : ce phénomène représentait pour eux une visite de leurs divinités, et ils saluaient cet honneur avec transport.
Lorsque le mascaret nous atteignit, il fit trembler le Caton comme s’il eût reçu une commotion électrique ; mais solidement fixé sur ses amarres et bien placé debout à la lame, notre navire résista.
Une barque placée presque contre notre bord eut moins de bonheur que nous : elle fut culbutée en un clin d’œil, et les cinq ou six hommes qui la montaient se trouvèrent bientôt au milieu du fleuve.
A cette vue, les Indiens des barques voisines redoublèrent d’énergie dans leurs cris : on eût dit, en les voyant, des fous furieux en proie à un violent délire.
Nous nous empressâmes, à bord du Caton, de jeter des cordages aux malheureux qui se noyaient. Cette action, si naturelle de notre part, souleva sur les barques indiennes des hurlements de rage : de toutes parts les indigènes, exaspérés, nous lançaient les projectiles qui leur tombaient sous la main, et nous accablaient de leurs imprécations. Plusieurs des infortunés tombés à l’eau furent repoussés par eux à coups de gaffe, au milieu des deux dernières montagnes écumantes, qui ne tardèrent pas à les engloutir ! Alors ce fut partout un hymne joyeux qui retentit jusqu’au ciel. Les Indiens remerciaient la Divinité d’avoir bien voulu choisir ses victimes ! Et pourtant, ces indigènes, que je voyais si féroces, si implacables dans cette circonstance, sont les hommes les plus paisibles et les plus doux du monde entier ! Triste effet du fanatisme et de la superstition, qui changent ainsi en tigres féroces les natures les plus inoffensives.
Quelques jours plus tard nous mîmes à la voile pour Bourbon, où nous arrivâmes après une heureuse traversée.
Je me rappelle encore avec plaisir, comme d’un rêve poétique, quoique bien des années me séparent de ce souvenir, le féérique coup d’œil que me présenta l’île Bourbon lorsque je l’aperçus pour la première fois. C’est là un de ces tableaux au-dessus de toute description, que l’on peut à peine ébaucher et qu’il faut absolument avoir vu pour pouvoir s’en faire une idée.
Il était à peine neuf heures du matin : une masse énorme de brouillards rétrécissait pour nous l’horizon. Au-dessus de ces brouillards, qui ressemblaient assez à de fantastiques montagnes, apparaissaient, éclairés par un soleil de feu, les pics dorés des plus hautes montagnes de l’île, les Salasses, se détachant en clair sur un ciel d’azur. Des barques courant à toutes voiles qui s’engouffraient bientôt et disparaissaient comme par enchantement à nos regards dans les humides et sombres vapeurs du matin, complétaient ce tableau indescriptible. A midi, nous jetions l’ancre dans la rade de Saint-Denis.
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A peine descendu à terre, je m’empressai de louer une petite chambre, fort laide et peu meublée, dans une cantine ; car mes moyens ne me permettaient pas un grand luxe d’appartements, et je ne connaissais personne dans l’île à qui je pusse demander l’hospitalité.
Toute ma fortune consistait alors dans une somme de deux cents francs, le reste de mes appointements de matelot à bord du Caton, et je devais vivre le plus économiquement possible. J’avais bien encore quelque argent à toucher à Zanzibar, par suite d’une opération que j’avais faite après le départ de Surcouf, alors que mes parts de prise du Kent me permettaient de m’intéresser dans les entreprises maritimes ; mais les relations avec ce port étaient si rares et si difficiles, que je ne pouvais raisonnablement compter sur cette ressource pour le moment.
J’étais en train d’expédier un dîner assez équivoque, lorsqu’un marin entra dans la salle où je me trouvais et vint s’asseoir près de moi. Entre gens de mer, on le sait, la connaissance est bientôt faite ; on ne s’étonnera donc pas qu’après un quart d’heure de tête-à-tête l’inconnu et moi fussions déjà, sinon des amis, au moins des connaissances. Il m’apprit qu’il se nommait François Combaleau, était natif de Honfleur, et devait partir le soir même sur le brick la Doris, de cent soixante tonneaux, commandé par le capitaine Liard.
— Et quelle est la destination de votre navire ? lui demandai-je.
— Ma foi, me répondit-il avec un peu d’embarras, je ne saurais trop vous le dire… Pourvu que l’on me paye mes appointements, cela m’est bien égal de naviguer au nord ou au sud. La mer est toujours la mer… Je crois pourtant que nous devons d’abord toucher à Zanzibar.
— A Zanzibar ! m’écriai-je. Parbleu, voilà qui ferait joliment bien mon affaire… De graves intérêts m’appellent justement dans cet endroit ! Si votre capitaine veut m’accepter en qualité de passager, je m’embarque ce soir avec vous.
— Cette bêtise ! Le capitaine ne demandera pas mieux… il est arabe comme un juif, M. Liard, et il ne cherche qu’à gagner de l’argent…
— Voilà le malheur, c’est que je n’en ai pas beaucoup d’argent…
— Tiens, qui est-ce qui en a donc beaucoup, de monnaie ? me dit tranquillement le matelot François ; les gens qui ne se respectent pas et qui exploitent le pauvre monde… Les armateurs et les brocanteurs, les faiseurs de gueux, quoi ! Enfin, en avez-vous un peu d’argent ?
— Très peu, environ deux cents francs !
— Ah bien, merci, vous appelez ça peu, vous ! Faut que vous ayez été officier donc !
— C’est vrai… et même à bord de la Confiance…
— Vous avez navigué avec Surcouf ! s’écria le matelot en portant instinctivement la main à son chapeau goudronné comme s’il eût voulu me saluer. Eh bien, excusez du peu… Je vous assure que le capitaine Liard, tout liardeur qu’il est, ne vous refusera pas votre passage…
— Ma foi, puissiez-vous ne pas vous tromper ! Où demeure-t-il, votre capitaine ?
— Je ne saurais vous l’expliquer, mais je puis, si ça vous amuse, vous y conduire…
— Avec plaisir ! répondis-je en me levant ; allons.
François Combaleau, qui me parut être une de ces bonnes et franches natures de matelot pleines de dévouement, de philosophie pratique, de bonhomie et de ruse tout à la fois, s’empressa de m’imiter et nous sortîmes.
— Voyez-vous, lieutenant, me dit-il en route, certainement que je voudrais bien vous avoir à bord ; mais, là, franchement, voulez-vous me permettre de vous glisser une observation sous le vent de la brigandine ?
— Comment donc, bien volontiers ; je vous écoute…
— Eh bien ! sacré mille noms, ne partez pas !
— Pourquoi cela ? lui demandai-je, assez étonné de l’air convaincu, grave, presque solennel avec lequel il venait de prononcer ces paroles.
— Si au lieu d’être un marin, vous étiez un terrien, lieutenant, je ne répondrais pas à votre question, me dit Combaleau ; car, n’ayant pas d’intelligence, vous ne me comprendriez pas… mais à vous je puis vous avouer ça ! Savez-vous quel jour est aujourd’hui ?
— Ma foi, nous sommes le 2 janvier…
— Ça, lieutenant, c’est la date et non le jour ; nous sommes aujourd’hui un vendredi.
— En effet, vous avez raison, Combaleau.
— Et qui plus est, ce vendredi est le premier de l’année ! Satanée chance ! Faut que le capitaine, sauf le respect que je lui dois, soit une fameuse canaille pour songer à appareiller un pareil jour ! Ah ! si je n’avais pas mangé déjà mes avances, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu, je ne m’embarquerais pas !
— Le fait est, répondis-je, car, pourquoi ne pas avouer cette faiblesse au lecteur, je partageais jusqu’à un certain point, tout en comprenant combien cela était ridicule et puéril, cette superstition du vendredi, le fait est que le capitaine eût bien pu remettre son départ à demain matin.
— Ah ! bien oui ! il est trop avare pour cela. Enfin, n’importe ! j’ai nocé avec mes avances, j’ai pris de l’agrément, je me suis donné du genre et amusé autant que possible. Si je dois boire à la grande tasse, il n’y aura rien à dire. Mais vous qui êtes libre, que rien n’engage, ce serait folie de vous embarquer.
— Bah ! notre destinée est écrite là-haut, et rien ne peut la changer ! Et puis, François, laissez-moi vous faire observer qu’on a souvent vu des navires mettre en mer un vendredi et n’en pas moins arriver à bon port pour cela.
— Dame, il y a des hasards si grands ! Mais, voyez-vous, je ne vous ai pas tout dit encore, lieutenant.
— Quoi donc ? connaîtriez-vous encore un autre mauvais présage ?
— Oh ! cette fois, c’est de la bêtise du capitaine qu’il s’agit. Figurez-vous que pour agrandir le local de la Doris, il a fait élever une dunette à bord.
— Eh bien, je ne vois à cela, quelque petit que soit votre navire, aucun motif de danger, si elle a été construite dans de bonnes conditions.
— Permettez ! Monsieur Liard voulant préserver la dunette de l’embêtement d’une barre de gouvernail dite franche 1 en a fait construire une en fer dont le bout drossal, au lieu d’être tourné vers l’avant, l’est vers la poupe ; de telle sorte que pour faire venir le navire sur un bord, il faut, contre la coutume ordinaire, tourner la roue du côté opposé… Comprenez-vous, lieutenant, la bêtise ! et oseriez-vous vous embarquer sur un navire arrangé comme ça ?
— En effet, je trouve que votre capitaine a eu tort d’ordonner cette innovation ; mais si, au total, les timoniers veulent y faire attention, ce gouvernail sera aussi facile à manier et produira les mêmes résultats qu’un autre…
— Voyez-vous, lieutenant, me répondit le matelot en hochant la tête d’un air de doute, l’habitude, c’est l’habitude ! Quand on est façonné à une chose depuis dix ou vingt ans, si cette chose change, on s’y blouse, c’est sûr…
— Merci bien de vos avertissements, mon cher ami, dis-je au matelot ; mais, je vous le répète, coûte que coûte, il faut que je me rende à Zanzibar. Si votre capitaine s’arrange de mes propositions, je courrai avec vous la chance du vendredi et du changement de gouvernail…
— Si vous êtes décidé, lieutenant, c’est différent. Je me tais. Mais nous voici arrivés devant la maison garnie où demeure le capitaine : entrez.
Par un heureux hasard, je trouvai encore M. Liard chez lui. Je lui fis part de ma position en quelques mots, et malgré son avarice, du moins à en croire le matelot Combaleau, nous tombâmes de suite d’accord.
— Ce voyage est le premier que je fais en, Afrique, me dit-il ; je compte, si j’ai quelques renseignements à vous demander, à vous qui avez déjà exploré ces parages, que vous voudrez bien me les donner.
— Comment donc, capitaine ! je suis à cet égard tout à fait à vos ordres.
— Mille remercîments ! j’ai quelques affaires à terminer et je ne vous retiens pas davantage. A bientôt ! Vous pouvez vous rendre, au reste, de suite à bord, nous appareillerons dans deux heures.
Au lieu d’user de cette permission, j’employai ces deux heures à parcourir un peu la ville, que je ne connaissais pas, et à faire quelques petites emplettes indispensables : la nuit venue, je montai dans une pirogue et me fis conduire à bord de la Doris ; j’arrivai juste au moment de l’appareillage.
Comme j’étais fatigué de mes courses de la journée, je descendis aussitôt dans ma cabine, et me jetant sur mon cadre, je m’endormis de suite d’un profond sommeil !
L’habitude du quart me réveilla au milieu de la nuit. Il faisait une chaleur étouffante, et je me levai pour monter sur le pont.
Ce fut alors que pour la première fois je remarquai, car jusque-là, absorbé par mes pensées, que ma situation précaire ne rendait pas fort gaies, je n’avais prêté aucune attention aux objets extérieurs, ce fut alors, dis-je, que je remarquai pour la première fois une singulière et pénétrante odeur dont ma cabine était imprégnée. Je me frottai les yeux à plusieurs reprises, je humai l’air à pleins poumons, et, persuadé enfin que je ne rêvais pas, je me hâtai de me rendre sur le pont ! Cette odeur, qui me causait tant d’émotion, tenait le milieu entre celle du musc et du bouc.
Le capitaine, lorsque j’arrivai sur le pont, ne s’y trouvait plus : il s’était retiré dans sa chambre.
Je m’adressai alors au second, un jeune homme nommé Boudin, de Honfleur, comme je l’appris plus tard, qui le remplaçait.
Toutefois, avant d’aborder cet officier, je remarquai que, toute proportion gardée, le tillac de la Doris était exhaussé au moins d’un bon tiers de plus que ne sont ordinairement ceux des corvettes et des corsaires. Cette découverte changea en certitude complète certains doutes que l’odeur de musc et de bouc dont j’ai parlé avait déjà éveillés dans mon esprit.
— Monsieur, dis-je en saluant le second, je vous demande pardon de vous déranger ainsi ; mais il est une question que je tiens essentiellement à vous adresser sans retard.
— Je suis prêt à vous satisfaire, me répondit poliment M. Boudin, qui était un homme de mœurs douces, parlez.
— Le brick la Doris a déjà fait, n’est-ce pas, la traite des nègres ?
— Oui, monsieur ; il y a même à peine un mois qu’il est de retour de son dernier voyage.
— Et en ce moment, monsieur ?
— Eh bien, monsieur, en ce moment ?
— Elle accomplit sans doute son second voyage ?
— N’étiez-vous pas instruit de cela ? Dans ce cas, vous avez deviné parfaitement juste ! Oui, nous nous rendons à la côte d’Afrique, pour y prendre une cargaison d’ébène…
— Ainsi, je me trouve sur un négrier !
— Votre réflexion me semble au moins logique, me dit M. Boudin en riant. Mais quoi, monsieur, trouveriez-vous donc notre entreprise si criminelle, que l’idée de vous savoir à bord d’un négrier vous cause, à vous marin, de l’émotion ?
— Il me semble au moins que le capitaine eût bien pu, lorsque j’ai été retenir mon passage pour Zanzibar, m’avertir de ce qu’il en était.
— Me l’avez-vous demandé ? dit derrière moi le capitaine Liard en venant se mêler à la conversation.
— Non, capitaine, j’en conviens.
— Eh bien, alors, pourquoi vous aurais-je parlé de cela ? Que diable, quoique la traite soit tacitement tolérée, et même, en ce moment, protégée, ce n’est pas une raison pour crier par-dessus les toits que l’on va chercher de l’ébène à la côte d’Afrique ! Les Anglais ont l’oreille fine lorsqu’il s’agit de nuire à la prospérité de nos colonies ; or, comme l’esclavage seul soutient nos possessions d’outremer, les Anglais s’indignent rien qu’en entendant prononcer ce mot, et font tous leurs efforts pour nous entraver, nous autres négriers, dans l’accomplissement de notre profession ! Au reste, je croyais qu’à vous, marin, un examen, même superficiel, de la Doris, vous aurait suffi pour savoir à quoi vous en tenir sur son compte ! Voilà pourquoi, lorsque vous m’avez quitté à terre, je vous ai conseillé de vous rendre de suite à bord…
— C’est vrai, capitaine ; mais je n’ai pas suivi votre conseil ! je ne me suis embarqué qu’au dernier moment, et à peine embarqué, j’ai été me coucher ! J’avoue, qu’en effet, en y réfléchissant, vous n’avez rien fait pour me tromper ; tout au contraire.
— Après tout, monsieur Garneray, que désirez-vous ? aller à Zanzibar ? nous allons à Zanzibar ! cela doit vous suffire ! A moins, toutefois, ajouta le capitaine après un moment de silence, et en accompagnant ses paroles d’un sourire ironique, à moins toutefois que la profession de négrier ne vous semble une chose tellement odieuse et coupable que vous ne puissiez supporter la présence de ceux qui l’exercent…
-Ah ! capitaine, voilà une exagération…
— Que ne justifie que trop bien l’émotion que vous avez éprouvée en faisant cette grande découverte que la Doris était un navire négrier ! interrompit M. Liard. Mais savez-vous bien, monsieur, que je préfère, moi, être négrier que corsaire !
— Sous le rapport de l’intérêt, c’est possible…
— Non, sous tous les rapports ! s’écria M. Liard en s’échauffant. Ecoutez d’abord mes raisons, je vous prie, et vous me répondrez après. Quelle est la mission du corsaire ? Ruiner le commerce de l’ennemi en pillant ses navires. Quels dangers court-il ? Recevoir un boulet de canon, un coup de hache ou une balle ? Bien ! Quelle est notre mission, à nous ? Féconder nos colonies en leur procurant des travailleurs qui puissent, sous un soleil de feu auquel ils sont accoutumés, travailler la terre, et lui faire produire ces riches et belles récoltes que l’Europe nous envie ! Quels dangers courons-nous ? Ils sont dix fois plus nombreux que ceux qui menacent les corsaires. D’abord nous avons les révoltes des esclaves à bord, événements, comme vous le savez, malheureusement fort fréquents, c’est-à-dire des luttes qui n’ont rien d’humain, qui sont atroces, inexorables, où la grâce est inconnue, où l’on succombe sans espoir de merci ; ensuite, danger moins poétique peut-être, mais tout aussi grand, les fièvres pernicieuses de la côte, qui nous enlèvent bien plus de gens, en une seule traversée, que les boulets anglais ne moissonnent certes de matelots pendant une croisière ! Vous voyez, monsieur, que sans amour-propre de métier, je puis prétendre que je vaux au moins autant, comme capitaine négrier, que je vaudrais comme corsaire.
— Je ne conteste pas l’utilité de la traite, capitaine ; seulement, elle porte en elle un cachet de violence qui me révolte. De quel droit enlevez-vous des hommes libres pour les plonger, quoi qu’ils ne soient pas vos ennemis, dans un affreux esclavage ?
— Ah ! oui, toujours la même objection ! Au reste, je trouve que c’est la meilleure que vous puissiez m’opposer… et cela pour une bonne raison, c’est que c’est une objection que j’appellerai de sentiment et qui trouve par conséquent de l’écho chez tous ceux qui tiennent à se poser en gens sensibles et vertueux ! Eh bien ! si vous voulez m’écouter cinq minutes, je vous promets que, pourvu que vous soyez impartial et de bonne foi, vous conviendrez que ce que vous venez de me dire n’a pas le sens commun…
— Parlez, capitaine, je ne demande qu’à m’instruire, et je suis tout à fait sans préventions…
-D’abord et avant tout, je vous ferai observer une chose ; c’est que ces hommes à qui, d’après vous, nous arrachons si illégalement leur liberté, ne sont pas libres… nous n’achetons que des esclaves…
— J’en conviens, mais au moins sont-ils esclaves dans leur pays !
— Je vous conseille de faire valoir cette raison ! Vous ne pouviez en trouver une plus détestable. Vous ne devez pas ignorer, vous surtout qui avez déjà parcouru toute la côte d’Afrique, qu’il n’y a rien de cruel, de vindicatif, d’avare, d’emporté comme les chefs africains ! Considérant leurs esclaves comme des animaux, ils les traitent avec une inhumanité qui n’a pas de nom ! En possédant un nombre beaucoup plus considérable qu’ils n’en ont besoin, ils s’amusent souvent, lorsque l’arack enflamme leur cerveau, à zagayer, comme passe-temps et comme exercice, les malheureux qui leur appartiennent et dont ils ne savent souvent que faire. N’a-t-on pas vu cent fois des chefs africains laisser mourir de faim des centaines d’esclaves ? Ah ! croyez-moi, monsieur Garneray ; il y a immensément de pauvres paysans en Europe dont le sort est loin d’être aussi heureux que celui de nos nègres… Vous qui avez vu cela de près, trouvez-vous donc qu’à l’île de France ou à Bourbon la position de nos esclaves soit bien pénible ? Je vous défie de me répondre oui. Comme dans nos colonies un nègre représente une assez grande valeur, il est de l’intérêt de son maître de le bien soigner, de ne pas l’accabler d’ouvrage, car toute dépréciation de sa personne devient une perte pour lui. Du reste, vous avez dû voir parfois des nègres indomptables…
— Quelquefois, capitaine.
— Quels moyens emploie-t-on pour les apprivoiser ? On les frappe, on les met aux ceps, on les fait jeûner. Je ne prétends pas que cela soit bien charitable ; mais il ne faut pas oublier non plus que ces nègres indomptables ne rêvent que l’empoisonnement des fontaines, l’incendie des habitations, et qu’en Europe enfin, pour peu qu’ils fussent tombés entre les mains d’un procureur habile, on leur eût coupé le cou. Or donc, quand on a frappé, mis aux ceps et au pain et à l’eau le nègre récalcitrant, et que rien n’a pu plier ses mauvais instincts, quel parti prend-on envers lui ?
— On le renvoie libre à la côte d’Afrique, parmi les siens, capitaine, j’ai vu cela arriver dix fois…
— Très bien ! Or, vous avez dû aussi, par conséquent, être témoin du profond désespoir, qui va jusqu’au suicide, que montre alors le nègre condamné à la liberté ! Il pleure, il gémit, il se traîne aux genoux, il demande grâce, il promet une obéissance passive… il est fou de douleur, est-ce vrai ?
— Oui, capitaine, j’avoue que cette peinture est fidèle.
— Eh bien alors, puisque vous avouez cela, monsieur Garneray, me dit le capitaine en me tournant le dos, ne soyez donc plus si malheureux que vous semblez l’être, de vous trouver en ce moment sur la Doris.
J’avoue à ma honte que je ne sus que répondre à ce reproche du négrier ; le bon sens et le bon droit étaient de son côté. Je redescendis donc dans ma cabine sans ajouter un mot.
Je dormais probablement depuis longtemps, quand je fus réveillé par un grand cri ; je m’élançai sur le pont : un triste spectacle frappa ma vue.
Le lieutenant de la Doris, un tout jeune homme, nommé Chastenay, gisait par terre au milieu d’une mare de sang et ne donnait plus signe de vie. En effet, il était bien mort ; un épissoir mal amarré dans la hune lui était tombé sur la tête et l’avait tué roide.
— Voila ce que c’est que de partir un vendredi, dit une voix à mon oreille ; je reconnus, en me retournant, le matelot François Combaleau.
La mort tragique et si inattendue du lieutenant Chastenay, ainsi commentée et expliquée, produisit une vive impression sur l’équipage. Pas un des matelots de la Doris n’eût hésité, si cela eût été alors en son pouvoir, à débarquer immédiatement : il semblait à chacun que cette traversée, si imprudemment commencée un vendredi, et dont un fatal événement venait de marquer le début, ne pouvait finir autrement que par une catastrophe générale.
— Monsieur Garneray, me dit le lendemain matin le capitaine pendant le déjeuner, j’ai une prière à vous adresser. Vous m’avez hier manifesté votre aversion pour la traite ; mais n’importe, entre marins il y a de ces services que l’on ne peut se refuser : je pense donc que vous voudrez bien remplir à bord de la Doris la place laissée vacante par la mort de M. Chastenay.
— Jusqu’à Zanzibar seulement, oui, capitaine, et je mets encore à cela une condition : c’est que, quoique remplissant les fonctions de lieutenant, et je les remplirai en conscience, je ne cesserai pas pour cela d’être passager. Inutile d’ajouter que je ne demande ni ne veux aucuns appointements, car j’ai juré que je ne naviguerais jamais comme négrier.
— Je dois me soumettre, quoiqu’à regret, à vos désirs, monsieur ! me répondit le capitaine en laissant malgré lui percer la joie que lui faisait éprouver mon refus d’appointements.
Une fois que je fus investi de mes fonctions gratuites, le capitaine me présenta à l’équipage en me désignant les hommes par leurs noms, les voici : Fleury, maître ; Martin, charpentier ; Boubert, tonnelier. Les matelots étaient Fleury 2, frère du maître d’équipage, de Honfleur ; Prendtout, de la Rochelle ; François Combaleau, Périn et Ducasse ; le novice se nommait Fignolet. On voit que l’équipage de la Doris, y compris le capitaine et moi, se composait en tout de douze hommes.
Quant à la Doris, qui avait été construite à Hambourg pour en faire un corsaire, elle marchait admirablement, et en était à son troisième voyage à la côte ; ses deux premiers avaient enrichi le capitaine qui la commandait alors et qui, s’étant retiré, avait cédé sa place à M. Liard.
M. Liard, assez bon marin et ne manquant pas d’instruction, était un ex-officier de la marine militaire. D’une sordide avarice, d’un caractère impérieux et dur, d’un égoïsme profond, il était peu sympathique à son équipage.
Je demanderai à présent au lecteur la permission d’interrompre un instant ce récit pour lui donner, ce qu’il ne connaît nullement, la physionomie d’un navire négrier.
J’ai lu avec autant d’attention que de surprise tous les romans maritimes qui ont paru jusqu’à ce jour, et je ne puis m’empêcher de déclarer que je n’ai trouvé dans la plupart d’entre eux que de monstrueuses hérésies en fait de marine.
Un romancier, quand il lance un négrier sur l’océan, ne manque jamais de le faire se déguiser pour échapper aux investigations de l’autorité, et je déclare que ce travestissement n’est pas possible. Que l’on change jusqu’à un certain point et dans une certaine mesure l’aspect d’un négrier, je le conçois ; mais on ne le dénaturera jamais de telle façon qu’il en devienne méconnaissable aux yeux des gens du métier.
Le négrier est déjà reconnaissable, sur le chantier, par la perfection de sa coupe. Construit selon sa destination, c’est-à-dire de façon à pouvoir échapper aux croiseurs et offrir les conditions de salubrité indispensables au salut de la traite, le négrier doit être à coffre, doublé en cuivre, et percé de sabords pour y placer une batterie. En outre, proportions gardées, son tillac est exhaussé au-dessus de la flottaison au moins d’un tiers de plus que ceux des corvettes et des corsaires, et voici pourquoi : d’abord, pour donner plus de hauteur au parc des noirs, construit sur le faux-pont ; ensuite, pour que l’on puisse arrimer beaucoup d’eau et de vivres ; enfin, pour assurer au navire la qualité essentielle de ne pas embarquer la vague dans les gros temps, car il n’y a rien de si nuisible à la santé des noirs que d’être mouillés par l’eau de mer : ce que l’on s’expliquera aisément en songeant que les logements des esclaves étant fort chauds, il résulte de cette humidité dilatée par une haute température et saturée d’émanations infectes, des épidémies horriblement meurtrières.
Quand bien même le navire négrier ne serait pas un bâtiment spécialement construit en vue de la traite, on reconnaîtrait encore facilement sa destination à mille signes révélateurs : à son équipage composé d’hommes d’élite, à ses chaudières, aux charniers, à ses grandes embarcations, quelquefois pontées, mais toujours gréées avec beaucoup de soin, car elles sont obligées souvent à faire des courses lointaines ; enfin, à son artillerie, à ses armes, à ses cloisons. Parviendrait-on même à dissimuler tous ces indices accusateurs, il resterait encore à bord assez de preuves irrécusables pour le trahir, telles que les barreaux destinés à supporter le faux-pont volant, les planches nécessaires à la confection du faux tillac, les emménagements des parcs, le bois nécessaire à la construction de sa rambade 3, enfin l’énorme quantité de toile goudronnée dont on a besoin pour confectionner le tôt 4.
J’en demande donc bien pardon à MM. les romanciers maritimes qui ont souvent consacré des chapitres entiers à opérer le déguisement d’un négrier ; mais ce déguisement est matériellement impossible. Je reviens à notre voyage. Depuis cinq jours que nous avions quitté l’île Bourbon, une brise excellente nous avait, malgré le mauvais présage du vendredi, constamment favorisés ; nous faisions une navigation délicieuse. Notre bonheur nous fit aussi tomber dans un banc de poisson de flot, d’espèces variées, qui s’attacha à notre navire, et qui, en dépit des nombreux emprunts que lui faisait à chaque instant l’équipage, emprunts qui ne laissaient pas un moment de répit au cuisinier, nous accompagna jusqu’à la côte d’Afrique.
Nous croyons que le lecteur, rassasié de combats, ne nous en voudra pas de laisser reposer un moment la hache d’abordage et les bordées du canon, pour lui présenter une peinture exacte, et probablement nouvelle pour lui, des scènes intimes des habitants des mers des Indes.
Parmi les poissons qui nous suivaient, ou, pour être plus exact, qui suivaient la même route que nous, on remarquait la rapide bonite, le thon vorace, la dorade au nez camus et aux mille couleurs chatoyantes, enfin l’infortuné et timide poisson volant, la malheureuse victime de ceux que je viens de nommer.
L’innocent et inoffensif poisson volant, le plus persécuté certes de tous les hôtes de l’onde, est connu sous mille noms ; c’est au choix du lecteur : le dactyloptère, le pyrapède, l’arondelle, l’hirondelle, le ratepenade, le faucon de mer, le rondalo, la chauve-souris, etc.
Quant à nous, nous avouons ici, en toute sincérité, que ce pauvre petit malheureux, si joli et si gracieux de forme et de couleur, nous a toujours inspiré un vif intérêt. Jamais nous n’en avons mangé, et cela nous est arrivé bien souvent, sans nous apitoyer sur son sort. Au reste, frit à point, il n’est pas très mauvais.
Le dactyloptère, malgré sa double nature, qui, au premier abord, semblerait devoir lui procurer de grandes facilités pour se dérober à l’acharnement de ses nombreux ennemis, ne trouve au contraire de sûreté nulle part. Imparfaitement conformé pour le vol et pour la nage, c’est-à-dire volant moins bien qu’un oiseau et nageant moins bien qu’un poisson, il n’évite le bec du premier que pour tomber sous la dent du second ; quelquefois même ses deux ennemis, fondant ensemble et en même temps sur lui, se disputent, l’un par en haut, l’autre par en bas, les deux extrémités de son corps.
Lorsque l’infortuné dactyloptère est poursuivi par un tout autre affamé que par la dorade, il lui arrive fort souvent de s’échapper ; mais si c’est cette dernière qui lui donne la chasse, on peut à peu près le considérer comme perdu.
Rien de curieux et d’intéressant comme d’assister à une de ces luttes que stimulent d’un côté la gourmandise, de l’autre l’instinct de la conservation et la peur. Traçons donc brièvement un des mille épisodes de cette espèce dont nous avons été témoin.
Lorsqu’aucun ennemi ne harcèle le poisson volant, ce pauvre petit amphibie se tient ordinairement à la superficie de la mer ; je dis tient et non pas repose, car sans cesse aux aguets, il ne jouit pas d’un seul instant de tranquillité, et bien lui en prend ; en effet, voici une dorade qui se précipite sur lui, aussi rapide dans son sillage que l’hirondelle dans son vol.
Heureusement, le poisson volant l’a aperçue ; prenant aussitôt un élan soudain, il s’élève d’abord à quelques pieds dans les airs : peu après, cependant, il descend, ne conservant plus entre la mer et lui qu’une dislance d’une coudée et demie au plus : seulement, soutenu par la fraîcheur de l’eau qui entretient l’humidité de ses ailes, il rase longtemps la surface de la vague, en suivant la direction de la brise,
De son côté, la dorade, que cette fuite n’a pas déconcertée, n’abandonne pas sa poursuite. Nageant couchée sur son flanc, pour pouvoir mieux le guetter, elle effleure à peine la surface de l’eau afin d’amoindrir la pression qui ralentirait sa marche, et ne perd pas sa proie future d’un seul instant de vue. Rien n’égale, je ne puis trop le répéter, la rapidité fabuleuse et dont on ne peut se faire une idée, du sillage de la dorade.
Cette chasse acharnée continue ainsi pendant quelques secondes, pendant près d’un quart de minute parfois ; enfin le vol du malheureux dactyloptère perd de sa régularité, se ralentit, devient saccadé. Bientôt ses ailes transparentes, rendues inertes par suite de leur manque d’humidité, qui ne leur laisse plus de prise sur l’air, ne soutiennent plus qu’avec peine son corps alourdi qui s’incline alternativement d’un côté sur l’autre, ainsi que la coque d’un navire démâté qui obéit au roulis : dès lors, adieu tout espoir ; l’heure de sa mort va sonner.
Epuisé de lassitude, saisi d’effroi, l’infortuné n’a plus d’autre ressource que celle de retremper ses ailes, afin de reprendre de nouvelles forces, dans son élément natal : oui ; mais il sait que la dorade est là qui l’attend implacable dans sa gloutonnerie… Que faire ? Rien ! ses forces sont épuisées, il faut qu’il succombe ! Voici la dorade qui le saisit ; que son estomac te soit léger, pauvre petit malheureux !
Il y a cependant des poissons volants, plus roués et plus rusés que leurs autres compagnons, sans doute les intrigants et les habiles de leur race, qui savent braver impunément la poursuite de la dorade. Ceux-ci, au lieu de s’envoler avec la rapidité et la brutalité d’une pierre lancée par une fronde, modèrent la vitesse de leur ascension, de façon que la marche de la dorade la dépasse ; alors, faisant une volte, ils retrempent leurs ailes tout à leur aise dans la mer, et se sauvent en battant une contre-marche.
A présent je reviens, pour ne plus le quitter, cette fois, à notre voyage de traite.
M. Liard, je l’ai déjà dit, en était à sa première opération d’ébène ; plus présomptueux encore qu’ignorant dans cette matière, il nous racontait toute la journée les sublimes et admirables innovations qu’il devait apporter dans ce négoce. Il était en train, nous disait-il, d’inaugurer sa nouvelle carrière par un coup d’éclat. Or, ce coup d’éclat, d’après la pensée du capitaine, signifiait qu’il achèterait sa cargaison à vil prix pour la revendre très cher. Pour accomplir ce projet, il résolut donc de s’adresser à quelques comptoirs peu fréquentés, où la marchandise fût, à défaut de concurrence, abondante, de choix, et à prix pour ainsi dire nul.
Le 13 janvier, onze jours après notre départ de l’île Bourbon, nous mouillâmes à Oïbe, ou Oïve, petite île située à l’embouchure nord du canal de Mozambique, séparée du continent par un bras de mer d’une lieue de large environ, et flanquée au nord et au sud de deux autres îles plus petites qu’elle encore.
Un amas de cabanes obscures, privées d’air, ayant de mauvais jardins mal entretenus, et dispersées çà et là sans ordre, constituaient la ville d’Oïve. Une maison délabrée, à un étage, une vraie masure, représentait le palais du gouverneur ; enfin, derniers vestiges de la grandeur et de la puissance portugaises, un fortin en ruines et une chapelle qui n’existait pour ainsi dire plus, résumaient tous les monuments de cette ville remarquable. Ce que nous trouvâmes de plus curieux dans cette île, ce fut les cocotiers, qui y sont en si grande abondance, qu’ils laissent à peine entrevoir les habitations envahies par leur feuillage.
El signor gobernador nous reçut, à notre débarquement, en grande cérémonie. Sa garde, et Dieu sait quelle garde ! nous accompagna à son palais, en affectant de marcher au pas, comme si elle eût connu l’exercice. Quant au signor gobernador, huché sur un trône composé d’un tonneau surmonté d’un petit banc en bois et recouvert d’un vieux rideau de couleur, il garda fièrement son chapeau sur la tête en nous voyant entrer, et ne nous adressa, pendant toute la durée de la cérémonie, que deux ou trois monosyllabes : en un mot, il fut plein de dignité.
Le lendemain, il venait incognito à notre bord et descendait jusqu’aux supplications les plus viles auprès de notre capitaine pour que celui-ci voulût bien lui prêter vingt piastres ; mais M. Liard ne voulut jamais, c’est une justice que l’on doit lui rendre, y consentir.
Le second personnage le plus important de l’île, après le signor gobernador, était l’official de la guarda ; ce titre répondait à peu près à celui de général commandant les troupes : la garnison d’Oïve était composée, y compris un fifre et un tambour, de dix-sept hommes !
Au reste, actif, souple et industrieux, l’official de la guarda employait de son mieux les loisirs que lui laissait le commandement des troupes ; il était chargé de la police et de la douane de l’île. La douane lui permettait de molester les voyageurs, la police de la ville de s’en faire des amis, en leur procurant des distractions intimes. Je demanderai seulement la permission de ne pas m’étendre sur ce dernier sujet. Les femmes d’Oïve ne sont précisément pas des vertus farouches.
Les habitants de cette ville méritent quelques lignes : ils représentent, depuis le noir de jais, toutes les nuances imaginables, possibles et même impossibles, y compris celle du cuivre et du café au lait : cette dernière couleur est considérée par eux comme le blanc pur. La nature de leurs cheveux est aussi variée que leur carnation. Tous les résidents d’Oïve disent être Portugais ; le plus noir de tous est même celui qui soutient cette prétention avec le plus d’énergie ; en outre, tous descendent de nobles et illustres familles : leurs aïeux étaient les plus puissants seigneurs de la cour, cela ne fait pas un seul doute.
Quant au costume de ces nobles rejetons, il me serait assez difficile d’en donner une description, par la bonne raison qu’ils n’en ont pas de précisément national. C’est un composé de haillons datant du siècle dernier, arrangé avec le moins de goût possible : les lions ou les dandys de la ville les plus à la mode et les plus admirés des femmes, marchent toujours, pendant la semaine, pieds nus ! Les dimanches et les jours de fête, c’est tout autre chose : une métamorphose complète s’opère dans la toilette des Oïviens. On dirait une lugubre et triste résurrection des dix-septième et dix-huitième siècles : les crevés, les pourpoints, les vestes jadis brodées, les jabots, les grands cols, les manchettes, les fraises, les brettes et les rapières sortent de la poussière des tombeaux et donnent à la population un air d’outre-tombe que la plume ne peut rendre, que le pinceau seul serait capable de retracer.
Quant à moi, ce spectacle grotesque, au lieu d’éveiller ma gaîté, me causait une profonde et pénible impression de tristesse ; mon cœur se serrait à la pensée que tous ces spectres jaunes, hâves, ridicules et abrutis, étaient les descendants de ces intrépides et redoutables marins, qui, les premiers, bravant l’approche du cap des Tempêtes, pénétrèrent dans les mers du nord-est de l’Afrique, et plantèrent avant tous leurs rivaux des autres nations les bannières de l’Europe sur les pagodes de l’Inde ! Au reste, Oïve n’est point le seul comptoir portugais d’Afrique qui présente cette décadence ; tous, excepté celui de Mozambique, chef-lieu du littoral, et qui se distingue encore par son luxe et par ses richesses, sont entièrement déchus de leur antique splendeur.
Depuis six jours que nous nous trouvions à Oïve, nos affaires, ou pour mieux dire celles du capitaine Liard, car une fois à terre j’étais rentré dans mon rôle de passager, n’avançaient pas du tout. A chaque instant de prétendus courtiers venaient trouver le capitaine, lui promettant monts et merveilles, buvaient avec lui, puis ensuite le promenaient, sous prétexte de courir les entrepôts qui n’existaient pas, à travers les ruines de la ville, afin d’avoir, le soir venu, le droit de lui réclamer pour leur peine un léger courtage.
Ces mystifications se renouvelèrent si fréquemment que M. Liard comprit enfin que ce qu’il avait de mieux à faire était de remettre à la voile et d’abandonner ce misérable comptoir, où il avait espéré, faute de concurrence, pouvoir conclure une brillante affaire.
Toutefois, avant de reprendre la mer, il résolut d’approvisionner de bois le navire, et il désigna quelques-uns de nos hommes pour aller en abattre : je devais, cela n’ayant aucun rapport avec la traite, diriger cette opération. Lorsque les naturels apprirent notre intention, ils s’empressèrent, en échange de quelques menus objets insignifiants et de nulle valeur, de nous fournir tout le bois dont nous pourrions avoir besoin ; ils nous avertirent, en outre, que le littoral de la grande terre était infesté d’animaux dangereux, et que nous nous exposerions à de grands dangers. Le capitaine n’ignorait point cette circonstance ; mais ne pouvant se résoudre, dans son avarice, au moindre sacrifice, il n’en persista pas moins dans sa résolution. Les observations respectueuses que lui adressèrent nos hommes, à ce sujet, ayant échoué, les matelots désignés durent se soumettre à sa ridicule et cruelle exigence : un capitaine n’est-il pas, après Dieu, le maître à bord de son navire ?
Quant à moi, à la rigueur, j’aurais pu fort aisément, en ma qualité de passager, me dispenser de cette corvée ; mais ne voulant pas abandonner les matelots désignés, je partis un matin avec Combaleau, Ducasse et le novice pour la périlleuse exploration. Le soleil se levait à peine lorsque nous mîmes pied à terre dans une petite anse du continent. Cette anse était bordée par une de ces forêts vierges impénétrables et mystérieuses, dont le sombre et solennel aspect parle toujours aussi vivement à l’imagination du voyageur que s’il le voyait pour la première fois.
J’étais armé d’un sabre et d’un mauvais fusil à deux coups : mes gens avaient également un fusil et une hache ; seulement la qualité de nos armes était si inférieure, si détestable, que nous n’osions guère compter sur elles. Au total, pourquoi ne pas l’avouer ? nous n’étions pas très rassurés les uns ni les autres.
— Lieutenant, me dit Combaleau, ne serait-il pas bien que nous avancions tous les quatre de front ? Quant à moi, quoique je n’aie jamais été un grand chasseur, et que les habitudes des bêtes féroces de terre me soient peu connues, je trouve que cette empreinte si profondément incrustée sur la grève… là à vos pieds… est un avertissement qui nous commande la prudence.
— Ah ! diable ! m’écriai-je après m’être baissé pour examiner l’empreinte signalée par François, quel que soit l’animal qui ait posé sa patte ici, il possède des griffes épouvantables…
— M’est avis que ce doit être un tigre ou un lion, lieutenant ! Si nous envoyions Fignolet à la découverte ? Ce garçon-là n’est encore que novice ; ce serait, s’il est dévoré, une moindre perte pour l’équipage que celle d’un matelot.
— Ah ben ! merci ! s’écria le pauvre Fignolet en se serrant contre moi, je ne bouge plus, moi !
— Fignolet, tu es un égoïste, et je te revaudrai cette petitesse de ta part, dit en riant François ; mais enfin, pour le moment, il s’agit de terminer notre tâche le plus vite possible…
— Ma foi ! François, tu as raison, m’écriai-je ; plus tôt nous nous éloignerons de cette tanière et mieux cela vaudra… Suivez-moi.
En parlant ainsi, j’armai mon fusil et je m’avançai vers la lisière du bois, qui n’était guère éloignée de nous de plus de trois cents pas.
Je venais à peine d’atteindre les premiers fourrés, quand, poussant une exclamation d’étonnement et d’effroi, je me rejetai vivement en arrière. Le fait est que le spectacle qui avait frappé ma vue était quelque chose de si effrayant, de si bizarre, de si imprévu, que je ne savais plus où j’en étais : mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine, une sueur froide perlait sur mon front ; la terreur paralysait toutes mes facultés et me tenait cloué à ma place droit et immobile.
— Qu’est-ce qu’il y a donc, lieutenant ? me demanda tranquillement Combaleau, dont je commençai à soupçonner, à partir de ce moment, l’inébranlable intrépidité : des bêtes qui vous ont fait la grimace ?
Quant à Ducasse, il tremblait de tous ses membres ; Fignolet s’était jeté par terre, et se sauvait en rampant sur le ventre du côté de notre canot.
— Vraiment, François, répondis-je au matelot en essayant de reprendre mes esprits, je ne sais pas trop si je n’ai pas rêvé ! le brouillard assez intense qui s’élève de ce petit bras de mer qui entre dans la forêt, m’a empêché de bien distinguer… Peut-être me suis-je trompé… Voulez-vous m’accompagner ?
— Comment donc ! lieutenant, mais avec plaisir.
Je m’avançai avec beaucoup de précaution, presque en rampant, vers l’endroit où j’étais déjà parvenu une première fois. Combaleau me suivait sans la moindre émotion ; un sourire tant soit peu moqueur qu’il essayait de dissimuler, se dessinait sur ses lèvres.
— C’est ici, lui dis-je à voix basse et en m’avançant ; regardons ensemble.
François et moi nous nous levâmes doucement, en ayant soin de ne pas faire crier les branches, Le même spectacle qui déjà m’avait épouvanté si fort, et que je ne pouvais me décider, tant il me semblait impossible, à accepter comme une réalité, frappa encore cette fois de nouveau mes regards et mes oreilles. D’abord c’était comme un bruissement de puissantes mâchoires occupées à dévorer une proie ; puis à travers les vapeurs du brouillard se détachait un grand corps noir étendu immobile par terre ; sur ce corps ou sur cette masse, de monstrueux animaux dont la puissance musculaire se devinait aisément à la rapidité de leurs mouvements, semblaient bondir en secouant leurs têtes : leurs yeux brillaient comme des feux follets. François, que je regardais, n’osant lui adresser la parole de peur d’être entendu par la meute mystérieuse et affamée dont cent pas nous séparaient à peine, François était pâle comme un mort.
— Vous aviez raison, lieutenant, me dit-il. Il n’y a rien à faire… Ah ! voici une paire d’yeux brillants qui se rapprochent de nous. Sauvons-nous ! sauvons-nous !
Le matelot achevait à peine de prononcer ces mots, quand un rugissement prolongé et épouvantable retentit à quelques pas seulement de nous, et nous glaça d’un tel effroi que nous restâmes un moment immobiles, sans trouver assez de forces pour fuir.
— Fignolet ! Ducasse ! m’écriai-je en prenant mon élan vers la plage, embarquez ! embarquez !
Cette recommandation était inutile : je trouvai, en me précipitant dans le canot, le matelot et le novice appuyant déjà sur les avirons, et poussant de fond pour s’écarter du rivage.
— Et moi donc ! s’écria en ce moment François en se lançant parmi nous. Ouf ! je l’ai échappé belle… J’ai trébuché sur je ne sais quel animal, et j’ai manqué de me casser la jambe ! Allons ! ferme à présent sur les avirons !
Bien nous en prit de ne pas perdre de temps, car, à peine avions-nous franchi une distance de quatre toises, quand deux énormes tigres apparurent tout à coup à nos regards sur le bord du rivage.
À la vue de la ceinture d’eau qui nous séparait d’eux, les monstres semblèrent hésiter sur ce qu’ils devaient faire ; bientôt cependant le moins grand des deux, reculant de quelques pas, prit un élan terrible, et s’élançant à corps perdu dans notre direction, s’en vint tomber à une brasse de nous.
Etourdi d’abord par la violence de sa chute, et aveuglé par l’eau de la mer, car il avait commencé, en tombant, par disparaître sous la vague, le tigre, poussé néanmoins par son aire jusque sous notre canot, se mit à nager avec énergie et se dirigea vers l’arrière de notre frêle embarcation.
Effrayé du danger que nous allons courir si l’animal parvient à atteindre le canot, je stimule de mon mieux François et Ducasse à forcer de rames. Quant au novice Fignolet, il s’est couché de nouveau à plat ventre au fond de notre esquif, où il ne cesse de répéter, quoique personne ne lui adresse la parole et ne songe à lui : « Laissez-moi tranquille ! laissez-moi tranquille ! »
Cependant le tigre, en sentant sur son dos le contact d’un corps solide, se retourne brusquement, et, avant que nous puissions l’en empêcher, se cramponne avec ses formidables griffes, qu’il me semble voir encore pendant que j’écris ces lignes, à bâbord de notre bateau, qui, entraîné par cette surcharge, s’incline jusqu’à embarquer la vague et menace de chavirer.
François et moi nous nous jetons à tribord, et notre contre-poids redresse un peu l’embarcation.
— Il n’y a pas de danger, lieutenant, me dit Combaleau ; les pattes de derrière du tigre ne portent sur rien. Heureusement il ne peut embarquer de suite… Flanquez-lui une balle dans la tête, ça le calmera peut-être…
Prendre mon fusil, l’armer, mettre le monstre en joue et faire feu fut pour moi l’affaire d’une seconde : l’amorce seulement s’enflamme ; le coup ne part pas.
Le tigre de plus en plus furieux nous étourdit de ses rugissements. Sa grande gueule, démesurément ouverte et à demi enfoncée dans la mer, nous recouvre d’une pluie d’eau chaque fois qu’il reprend son souffle. Il se consume en efforts pour escalader le canot et à chaque instant il semble prêt à réussir : ce spectacle est effrayant.
Au moment même où l’amorce seule de mon fusil s’est enflammée, François, abandonnant son aviron, saisit une hache et cherche à briser le crâne du monstre ; mais le tigre, avec une incroyable adresse, évite tous les coups que celui-ci lui porte.
— Frappons plutôt sur les pattes, François, et faisons-lui lâcher prise.
En effet, à peine ai-je prononcé ces paroles, que j’allonge un furieux coup de sabre au tigre, à l’endroit désigné, le matelot m’imite.
En ce moment, soit que le monstre comprenne le danger qu’il court, soit que la douleur redouble sa rage, il réunit dans un suprême effort toute son énergie, s’élance et entre à moitié dans le canot : c’en est fait, nous ne pouvons plus l’empêcher d’embarquer.
Je vais, dernière et probablement inutile tentative, essayer de lui plonger mon sabre dans la gueule, lorsque tout à coup le novice Fignolet se redresse, exaspéré, du fond de l’embarcation, saisit mon fusil que j’ai laissé tomber, puis mettant en joue le monstre :
— Ah ! canaille, lui crie-t-il, ça t’apprendra à me faire si peur ! Le coup part, et le tigre, retombant dans la mer, roule un moment sur la surface de l’onde, et disparaît enfin sous une nappe de sang ! Nous sommes vainqueurs ; Fignolet nous a sauvés, Fignolet est un héros !
Le danger auquel nous venions d’échapper d’une façon si grotesque et si miraculeuse tout à la fois, nous avait causé une telle impression, que nous fûmes pendant quelques instants sans prononcer, ni les uns ni les autres, une seule parole. Toutefois, dans la crainte que le monstre resté à terre spectateur exaspéré et rugissant de ce combat si fatal à son compagnon, ne songeât à venger sa défaite, nous nous hâtâmes de forcer de rames. Ce ne fut que quand nous nous trouvâmes enfin à une respectueuse distance du rivage que nous songeâmes à entrer en explications.
Nos premières paroles furent pour complimenter Fignolet ; le pauvre garçon était redevenu, sa sublime colère passée, tout tremblant et nous eûmes beaucoup de peine à le rassurer. Il ne pouvait croire à son triomphe.
— Tu as fait preuve, Fignolet, lui dis-je, d’une rare présence d’esprit !
— Moi, lieutenant, me répondit-il en jetant autour de lui des regards effarés pour voir si d’autres tigres ne nous poursuivaient pas, je vous assure que ce n’est pas ma faute… Je ne sais pas ce que j’ai fait…
— Tu as beau te défendre, tu ne nous prouveras jamais qu’il ne t’a pas fallu déployer un grand sang-froid pour amorcer de nouveau mon fusil et atteindre le monstre à bout portant…
— Je n’ai pas amorcé votre fusil, lieutenant…
— Au moins as-tu eu soin de n’appuyer que sur la détente du coup que je n’avais pas tiré…
— Ah ! mon Dieu ! mon lieutenant, je ne savais même pas qu’il y eût un coup de mieux chargé que l’autre… J’ai appuyé machinalement sur quelque chose… Je n’ai rien vu… rien visé… Je ne puis comprendre que le tigre soit tombé… Peut-être, après tout, lui aviez-vous coupé la patte ; car, à dire vrai, je n’ai pas entendu la détonation de mon arme, et je ne suis pas bien certain encore que le coup soit parti. Croyez-vous, lieutenant, qu’ils ne reviendront plus ?
— Que nous importe ? tu es avec nous, Fignolet, nous ne pouvons rien craindre !
Une chose m’étonnait dans l’attaque dont nous avons manqué d’être les victimes, c’était qu’un tigre se fût jeté à la mer pour nous poursuivre. J’avais si souvent entendu parler de l’horreur et de l’aversion qu’éprouvent ces animaux pour l’eau, que je ne pouvais m’expliquer l’action de celui-ci. François, sans s’en douter, m’éclaircit ce mystère.
— Parbleu, lieutenant, me dit-il, je l’ai, je vous le répète, échappé bien plus belle que vous autres encore. Pendant que je courais vers la plage pour rejoindre l’embarcation, j’ai bousculé dans le ressac d’un ruisseau un animal qui s’était embarrassé entre mes jambes, et j’ai fait une chute un peu soignée… Or, pendant ce temps-là, deux tigres étaient déjà à nos trousses… Si je m’étais seulement démis le pied, ou que je fusse resté étourdi un quart de minute, j’étais drôlement croqué !
— Quel est donc cet animal qui vous a fait trébucher, François ?
— Je ne sais, lieutenant. Je lui ai allongé un tel coup de pied qu’il est allé tomber à la mer, et le courant l’a emporté en dérive. Il me semble que ce devait être, à en juger par sa conformation et par sa grosseur, un gros renard…
— Parbleu ! m’écriai-je, je comprends tout maintenant. De même que l’illustre Fignolet nous a sauvés sans le faire exprès, de même vous avez manqué, vous, François, sans vous en douter, d’être la cause de notre perte.
— Moi, lieutenant ! Et comment cela ?
— Ne comprenez-vous donc pas que cet animal que vous avez jeté à la mer, que le courant a emporté en dérive et que vous supposez être un renard, était tout bonnement un jeune et petit tigre ?
— Tiens, au fait, vous pourriez avoir raison…
— Et que le monstre qui nous a poursuivis avec tant d’acharnement était sa mère ! sa tendre mère qui d’abord ne s’était précipitée à la mer que pour ressaisir son nourrisson, mais qui nous trouvant sur son chemin n’a pu se retenir de nous témoigner son mécontentement de notre brutalité. Cela ne fait pas un doute pour moi.
En effet, nous tombâmes tous d’accord sur la probabilité de ma conjecture. Nous atteignîmes bientôt Oïve sans aucun nouvel accident. Seulement, François Combaleau, Ducasse et Fignolet, Fignolet surtout ! me déclarèrent en mettant pied à bord, que si le capitaine Liard exigeait qu’ils recommençassent à aller couper du bois, ils se mettraient en rébellion ouverte plutôt que de lui obéir.
En arrivant à Oïve, je me présentai, après toutefois avoir rendu compte au capitaine de l’infructueuse issue de notre mission, chez le signor gobernador, auprès duquel un peu d’eau-de-vie offerte à propos m’avait mis au mieux, et je lui racontai nos aventures du matin.
Le signor gobernador, intrigué de savoir comment il pouvait se faire qu’une aussi grande quantité d’animaux féroces se trouvât réunie sur un seul et même point, fit immédiatement partir quelques naturels pour vérifier ou expliquer ce fait extraordinaire.
Le soir même nous avions l’explication de ce mystère. Un énorme requin s’était introduit, durant le flux de la marée, parmi les racines crochues des mangliers qui bordent la côte, et n’ayant pu se dégager à temps pour regagner le large à la faveur du reflux, était resté échoué sur le sable. Attirés par cette bonne aubaine, les tigres de la forêt faisaient probablement depuis quelques jours ripaille avec le corps de ce squale et tenaient table ouverte toute la journée.
Les dents du requin échoué, dont les naturels rapportèrent la mâchoire, avaient plus d’un pouce et demi de champ, ce qui donnait pour le monstre une longueur de vingt-cinq pieds de tête en queue.
Le capitaine s’étant décidé, bien à contre-cœur, à acheter le bois dont nous avions besoin, et rien ne nous retenant plus à Oïve, nous devions mettre à la voile le lendemain, lorsque l’official de la guarda vint trouver M. Liard et lui proposa un marché magnifique, c’est-à-dire une partie de la cargaison d’ébène dont il avait besoin.
Je ne sais, me dit le capitaine avec qui je me trouvais en ce moment, si je dois suivre cet intrigant. Je ne serais pas étonné qu’il me tendît un piège ! Pourtant, d’un autre côté, si ma méfiance allait me faire manquer une bonne affaire…
— Si vous craignez quelque chose, voulez-vous, capitaine, que je vous accompagne ?
— J’accepte votre proposition avec reconnaissance, mon cher Garneray, partons.
Le signor gobernador, après nous avoir promenés assez longtemps entre d’étroits sentiers bordés de haies vives, de cocotiers et de murs en terre, s’arrêta enfin devant un vaste enclos dans lequel plusieurs gros dogues erraient en liberté.
— Entrez sans crainte, nous dit-il en passant devant nous. Ces chiens ne vous attaqueront pas en vous voyant avec moi Ah ! si vous étiez seuls, ce serait, tout différent… ils vous dévoreraient alors avec autant de zèle que de plaisir.
— Si nous nous laissions faire, signor, lui dis-je, mais comme nous avons, le capitaine et moi, chacun sur nous une excellente paire de pistolets à deux coups, plus un poignard assez bien trempé, il est probable que vos dogues ne s’engraisseraient guère avec nos mollets…
— Ah ! vous avez sur vous des armes ! s’écria le Portugais. Mais savez-vous, messieurs, que vous êtes en contravention avec les règlements de police…
— Voilà assez de paroles de perdues, interrompit sèchement le capitaine. Voyons plutôt votre marchandise.
Il me parut, et je ne sais encore aujourd’hui si ma remarque était vraie, que l’official de la guarda, en apprenant que nous nous trouvions en état de défense, ne montrait plus le même empressement qu’auparavant à nous faire entrer dans le bazar où M. Liard devait trouver sa cargaison. Toutefois, après une légère hésitation, il se dirigea vers une grande paillotte toute délabrée, qui se trouvait reléguée dans un des coins de l’enclos, souleva avec peine une espèce de volet formé de minces perches, qui fermait l’unique entrée de cette habitation isolée, puis, se retournant vers nous, nous invita à le suivre dans l’intérieur.
Nous fûmes un moment, après avoir franchi le seuil de la porte, sans pouvoir distinguer les objets qui nous entouraient ; enfin, nos yeux s’habituant peu à peu aux épaisses ténèbres qui régnaient dans cet ignoble et dégoûtant cloaque, nous nous trouvâmes au milieu d’une douzaine de très-belles Africaines, dont la plus jeune avait environ treize ans et la plus âgée dix-huit. Toutes ces esclaves allaitaient ou soignaient des enfants, qui en nous voyant entrer se mirent à crier comme de beaux diables.
Rien ne saurait donner une idée du triste spectacle que nous avions devant les yeux : les Africaines, accroupies ou couchées, gisaient pêle-mêle par terre, sur des lambeaux pourris de vieilles nattes de jonc, et n’avaient pour toute toilette que de misérables haillons qui recouvraient à peine, comme disent les Espagnols dans leur style pittoresque et animé, leur honte.
Quant à l’ameublement de la paillotte, il était des plus simples : il consistait en une grande marmite, quelques plats en terre, des tasses de coco et une douzaine de calebasses. Le mur du fond était recouvert par un immense paillasson qui le cachait en entier.
L’entrée et la présence du signor official de la guarda me parut produire sur les jeunes Africaines une impression pénible : elles se levèrent aussitôt, le saluèrent avec embarras, et restèrent devant lui, droites, immobiles et les yeux baissés.
Quant à M. Liard, poursuivi par son idée fixe de conclure un bon marché, il ne s’occupait que des esclaves ; il les regardait les unes après les autres avec une attention de maquignon marchandant des chevaux.
— Ces femmes ne sont pas trop avariées, je l’avoue, dit-il enfin à l’official de la guarda, qui, les lèvres pincées, le regard incertain et distrait, semblait, préoccupé par une idée, fixe, n’apporter que fort peu d’attention au marché qu’il devait traiter. Ces femmes ne sont pas trop avariées, mais que voulez-vous que je fasse de douze pièces seulement ? Remarquez en outre, qu’en les embarquant à présent, c’est-à-dire lorsque tout mon chargement me reste à compléter, le risque que je cours, en les exposant à une longue traversée, est bien plus grand que si je me rendais directement à Bourbon. Toutefois, si vous voulez me les céder à vil prix, je consentirai peut-être à vous en débarrasser.
A cette offre, exprimée par le capitaine Liard, en ce langage, et pour être plus exact, en ce patois mélangé d’italien, de portugais et d’arabe, qui est compris par tout le monde, sur le littoral de la mer des Indes, je remarquai que les Africaines, loin de paraître effrayées du nouvel esclavage qu’on voulait leur imposer, regardèrent au contraire M. Liard avec des yeux dans lesquels se lisaient clairement tout le plaisir et l’espérance que leur causait sa proposition.
— Ces femmes ne sont pas à vendre, monsieur, répondit froidement l’official de la guarda.
— Ah bah ! alors, pourquoi donc m’avez-vous amené ici ? Ah ! probablement, car je vois que toutes ces Africaines ont des enfants, pour me proposer leurs maris ?
— Leurs maris ! répéta en ricanant et avec une singulière inflexion de voix le Portugais, je les ai vendus, il y a quelque temps, au dernier négrier qui a visité Oïve.
— Eh bien ! alors, pourquoi m’avez-vous dérangé pour me conduire ici ? demanda le capitaine en commençant à perdre d’autant plus patience, que déjà souvent, je l’ai dit, il avait été victime de nombreuses mystifications de la part des courtiers.
— Pour voir si quelques-uns des enfants de ces Africaines peuvent vous convenir… il y en a trois ou quatre en âge d’être embarqués…
— Ce n’était guère la peine de me déranger pour si peu ! Enfin, puisque me voilà, n’importe : voyons ces enfants.
Pendant que M. Liard se livrait à ce nouvel examen, il me parut entendre comme un murmure de voix venant de derrière le paillasson qui recouvrait, le lecteur doit se le rappeler, le mur du fond de la paillotte.
Peu confiant dans la loyauté de l’official de la guarda et flairant une trahison de sa part, je soulevai doucement le paillasson pour voir d’où venait ce murmure de voix : j’aperçus cinq ou six Portugais déguenillés et armés de couteaux qui, accroupis par terre, et les yeux tournés dans notre direction, semblaient causer entre eux avec animation. Cette découverte, on le conçoit, n’était guère faite pour me rassurer.
M’avançant aussitôt vers l’officier :
— Signor, lui dis-je en portant la main à la poche de mon large pantalon comme pour y chercher une arme, signor, auriez-vous l’extrême obligeance de renvoyer les braillards qui se trouvent dans la paillotte voisine et dont le bavardage m’agace étrangement les nerfs ?
Le Portugais en remarquant mon geste avait pâli.
— Avec grand plaisir, signor, me répondit-il en accompagnant ses paroles d’un sourire qu’il essaya de rendre gracieux : au reste, ces gens-là sont de mes soldats, qui… qui m’attendent.
— Ne peuvent-ils pas tout aussi bien vous attendre dans la rue, qu’ici ?
— Certainement ! je vais les congédier.
L’official, écartant le paillasson qui masquait l’entrée de la seconde paillotte, ordonna aussitôt aux cinq ou six Portugais déguenillés de sortir ; ceux-ci obéirent d’assez mauvaise grâce.
— Eh bien ! capitaine, demandai-je à M. Liard, qui avait parfaitement compris la petite scène qui venait de se passer, avez-vous terminé vos achats ?
— Ma foi, non, me répondit-il, et je renonce volontiers à cette affaire. Que diable voulez-vous que je fasse à bord de deux ou trois marmots ? Et puis, remarquez un peu ces enfants que l’on veut me vendre. Leurs cheveux sont presque soyeux, leur nez aquilin, leur peau couleur de cuivre… On ne dirait certes pas que ce sont des nègres… personne ne voudrait peut-être me les acheter…
— Le fait est, capitaine, que ces petits malheureux semblent plutôt être Portugais… Ah ! mais voilà qui est singulier… ne trouvez-vous pas, capitaine, qu’ils ressemblent beaucoup ! mais là, beaucoup…
— A l’official de la guarda ! s’écria M. Liard en m’interrompant.
— Tout juste, capitaine. Ah ! mais oh ! non, cela serait trop affreux !
— Que voulez-vous dire, Garneray ?
— Je veux dire qu’un soupçon épouvantable vient de me traverser l’esprit ! Toutes ces Africaines, qui sont jeunes et jolies, qui ont toutes des enfants… et des enfants au type portugais ! Cette paillotte contiguë à celle-ci… ces maris qui ont été vendus au dernier négrier qui a touché à Oïve ! ne comprenez-vous pas, capitaine ?
— Quoi donc ! Ah ! j’y suis ! Oui, Garneray, vous avez deviné juste ! la fécondité de ces pauvres Africaines est un revenu pour ce misérable officier ! les enfants qu’il voulait me vendre sont les siens ! Après tout, cette opération n’est pas si maladroite : cela doit lui rapporter encore d’assez jolis bénéfices par an.
— Allons-nous-en, capitaine, je vous en prie. La vue de ces pauvres femmes me fait mal !
L’official, pendant que je causais en français avec le capitaine, semblait fort mal à son aise : du coin de l’œil il épiait l’expression de nos physionomies. Il ne put dissimuler un sourire de contentement qu’amena sur ses lèvres l’annonce de notre départ.
Les Africaines, en nous voyant nous éloigner sans conclure de marché, levèrent au ciel des yeux humides de reconnaissance et serrèrent avec amour leurs pauvres petits enfants contre leurs poitrines.
— Signor, dis-je à l’official en soulevant le paillasson du fond de la paillotte, ne pourrions-nous passer par ici ?
Le fait est que de me retrouver en présence des énormes dogues qui hurlaient dans l’enclos ne me souriait que fort médiocrement. Aussi, joignant l’action à la parole, je traversai rapidement la paillotte dans laquelle je venais d’entrer ; le capitaine Liard s’empressa de me suivre.
Que l’on juge de notre étonnement lorsque nous aperçûmes en face de nous, en mettant le pied dans la rue, notre propre habitation ; cependant l’official nous avait bien fait marcher pendant un bon quart d’heure pour nous conduire à son ignoble bazar, évidemment il nous avait tendu un guet-apens. Ce qui me confirma encore dans cette opinion fut le sourire contraint, accompagné de protestations ridiculement exagérées d’amitié et de dévouement, qu’il nous adressa en nous quittant. Il promit aussi au capitaine, si celui-ci voulait retarder le départ de la Doris de cinq jours seulement, qu’il lui procurerait à vil prix, pour ainsi dire gratis, une cargaison d’ébène au grand complet.
M. Liard, après un moment d’hésitation très bien simulée, consentit à ce retard.
— Garneray, me dit-il dès que l’official nous eut quittés, cette canaille rêve à présent un moyen de prendre sa revanche : nous mettrons à la voile demain au point du jour !
— Ma foi, capitaine, je trouve que c’est là ce que nous avons de mieux à faire !
Le 24 janvier, après avoir remonté le canal de Mozambique, du sud au nord, en longeant la côte orientale d’Afrique, nous nous trouvâmes en vue de l’île de Zanzibar. Cela me causa d’autant plus de plaisir, que mon aversion pour la vie de négrier, depuis que je l’avais vue de près, n’avait fait naturellement qu’augmenter.
La journée du 24 janvier fut fort belle ; la brise nous était favorable, et pas un nuage ne tachait l’azur du ciel ; toutefois, vers les sept heures du soir, le sommet des montagnes du continent se cacha sous des masses de vapeurs jaunâtres de mauvais augure, et l’horizon, dans la direction de l’ouest, prit une teinte d’un brun violet qui nous donna à réfléchir.
Enfin un petit nuage apparaît à l’horizon et monte contre la brise du large en grossissant avec une telle rapidité, qu’au bout de quelques minutes il remplit l’immensité du ciel. Bientôt son centre se colore d’une teinte charbonnée, son sommet et ses bords présentent l’image effrayante, et pleine de vérité, d’une masse de rochers sillonnés d’énormes ravins et de profondes excavations, suspendue sur nos têtes.
Des éclairs ardents et éblouissants frangent ses bords des lueurs les plus vives et les plus éclatantes, sans pouvoir parvenir cependant à éclairer son centre compact et épais : plusieurs tonnerres errants dans l’espace se heurtent, se rencontrent avec d’incroyables éclats ; on dirait une bataille de géants !
Une fois parvenu au zénith, l’orage se décompose et perd de son unité. De larges crevasses, produites par la vibration du tonnerre, sillonnent les nuages et nous permettent d’apercevoir de temps en temps le disque de la lune, rouge comme du sang.
Les foudres diverses qui vont s’éteindre, en sifflant, dans la mer écumante, laissent sur différents points de la Doris des traces de leur passage ; des lueurs phosphoriques 5 dansent sur les cordages, les vergues, au haut des mâts de notre brig.
L’équipage, accablé par l’influence de l’électricité, suffoqué presque par le gaz sulfureux qui a remplacé l’oxygène de l’atmosphère, a toutes les peines possibles à carguer les voiles : le petit foc seul, pour que nous nous trouvions en mesure de parer à tout événement, est laissé sur sa drisse.
Comme personne de ceux qui se trouvent à bord de la Doris, depuis le capitaine jusqu’à Fignolet, n’a encore été témoin d’un tel phénomène, nous sommes tous en proie à une profonde impression de crainte et de découragement ; il n’y a que François Combaleau qui ait le courage de plaisanter sur les feux de Bengale.
Tout à coup, un bruit épouvantable, qui éclate du côté de bâbord, augmente nos alarmes ; presque au même instant, une colonne d’air ou d’électricité se précipite sur l’embelle de la Doris qu’elle plonge, du côté de tribord, dans la mer jusqu’aux écoutilles. Un seul cri retentit sur notre brig ; nous nous croyions à notre dernière heure.
Le choc éprouvé par notre navire a été si violent qu’il a enlevé les huniers, mais la misaine, suspendue sur ses cargues, résiste ; tout fut désarrimé à bord. Heureusement pour nous, le petit foc, je l’ai déjà dit, était resté établi : la résistance qu’oppose cette menue voile empêche seule peut-être le navire de sombrer, en le faisant abattre vent arrière. Malheureusement notre paratonnerre est brisé, et le fluide, qui jusqu’alors s’était pour ainsi dire condensé sur lui, s’éparpille de tous les côtés ; la mâture, les agrès, le gaillard d’avant s’illuminent de flammes fantastiques, qui, activées par un vent furieux, enveloppent bientôt la Doris dans un réseau de feu !
L’instinct de la conservation parlant en nos cœurs plus haut encore que la crainte, nous puisons avec une activité fébrile de l’eau de la mer, et nous combattons pied à pied l’invasion de la flamme qui se serait bien éteinte toute seule sans nous embraser ; mais nous croyions sauver le navire de l’incendie.
Enfin, dans mon imagination, nous touchions au salut. Déjà on entrevoyait, grâce à une éclaircie dans le ciel, la masse noire du gréement de la Doris se balancer dans les airs ; notre brig redressé glissait avec légèreté du sommet des vagues dans les profondeurs de leurs abîmes, et l’équipage, ranimé par la fraîcheur de l’air, s’occupait avec ardeur à sauver les précieux débris des huniers épargnés par la trombe, lorsque tout à coup, à travers le sifflement des cordages, retentit un cri qui nous glace d’effroi, un cri que jamais marin n’a entendu sans éprouver un douloureux serrement de cœur :
— Un homme à la mer !
A cette sinistre annonce, tous les travaux sont suspendus : on jette précipitamment par-dessus bord la bouée de sauvetage, des cages à poules, tous les objets insubmersibles que l’on trouve sous sa main ! La barre, subitement mise dessous, produit l’effet désiré, le navire vient en travers : seulement, la mer nous couvre d’un bout à l’autre et le gaillard d’avant disparaît, par moments, tout entier sous la vague ; qu’importe ! il faut sauver notre compagnon !
Les personnes qui ne connaissent que superficiellement les mœurs des matelots, se feraient difficilement une idée du dévouement qu’excite toujours le sauvetage d’un homme. Quel que soit l’état du temps, que la tempête rugisse ou que la foudre tombe, rien n’arrête le marin dans l’accomplissement de ce devoir sacré.
A ce cri : Un homme à la mer ! tout le monde, abandonnant le travail des voiles, s’est précipité sur le gaillard d’arrière pour aider à mettre à l’eau le canot suspendu en porte-manteau. Le malheureux dont chacun déplore le sort et que chacun est disposé à sauver au prix de sa propre vie, est le Rochelais Prendtout.
— Oui, mes amis, vite le canot à la mer ! S’écrie le capitaine Liard, mais que personne n’embarque… entendez-vous… je le défends ! Silence, et pas de réflexions ! Ne comprenez-vous pas que le canot chargé de monde, ne pourrait résister un moment à la violence de la tempête… Affalez-le avec deux fanaux allumés seulement ! Courage ! J’aperçois Prendtout… Il nage bien… Il atteindra, guidé par ce signal, l’embarcation… Dans un quart d’heure, la tombée de vent qui suit toujours les grandes bourrasques aura lieu, et nous irons alors avec l’autre canot et le navire au secours du Rochelais…
Les matelots sont tellement convaincus qu’en toute circonstance, et quel que soit l’état des éléments, il y va de leur honneur présent et de leur bonheur futur à tout tenter pour repêcher un homme à la mer, que le capitaine, quoique la raison fût certes cent fois de son côté, eut toutes les peines du monde à les arrêter dans leur élan irréfléchi.
Enfin, le canot s’affale à l’eau, mais roulé aussitôt dans l’arceau d’un énorme ressac, il s’emplit d’eau et l’un des deux fanaux s’éteint,
— Eh bien ! dit le capitaine en s’adressant aux matelots, avais-je tort ? Si vous étiez dans le canot, croyez-vous que votre poids ne l’eût point fait emplir de suite ? Au lieu d’une victime j’en aurais quatre maintenant à secourir.
Nous assistions, en ce moment, à un bien triste spectacle : le vent se calmait, il est vrai, comme l’avait prédit le capitaine, mais ce calme relatif ne constituait pas moins une violente tempête. Une obscurité profonde, qui ne nous permettait de nous reconnaître qu’à la voix, quelque rapprochés que nous fussions, avait succédé à l’embrasement de l’atmosphère, et le navire prêtant le flanc à la lame, retentissait toujours sous les coups sourds et redoublés qui frappaient sa carène ; nous étions loin encore d’être hors de danger.
Cependant, je puis le dire, malgré le précaire de notre position, toute notre attention se concentrait uniquement sur le fanal allumé que nous apercevions, suivant le mouvement de la vague et vers lequel, nous l’espérions au moins, notre pauvre camarade devait diriger ses efforts !
Nous nous figurions le malheureux atteignant enfin le canot, ne pouvoir plus, ses forces étant épuisées, réussir à s’y embarquer. Mes oreilles, avidement tendues aux bruits de la tempête, croyaient saisir dans chaque bouffée de vent le dernier cri d’adieu du malheureux Prendtout !
Enfin, après avoir placé un homme en vigie pour surveiller le fanal, l’équipage reprit ses travaux, on orienta provisoirement la misaine et la grande voile, et on se remit à serrer silencieusement et à tâtons les restes des huniers. La bordée que nous courions alors nous éloignait du lieu du sinistre : lorsque nous n’apercevions presque plus le fanal, nous virions de bord pour aller à sa rencontre. Le navire, réduit presque à l’état de cape par la perte de ses voiles, cheminait très-lentement.
Enfin l’ouragan se calma, comme il s’était déclaré, presque subitement. Nous nous empressâmes d’orienter tant bien que mal les perroquets pour remplacer les huniers, et nous gouvernâmes de manière à pouvoir rencontrer et aborder le canot d’aussi près que possible. Cette manœuvre, c’est une justice que je me plais à rendre au capitaine Liard, fut calculée et exécutée avec tant de précision, qu’en moins de vingt minutes nous distinguâmes, comme un point noir a notre avant, le canot surmonté du fanal qui projetait encore quelques lueurs mourantes.
Cette apparition, tout en nous causant une joie profonde, ne calma cependant pas entièrement notre anxiété, car qui nous assurait que l’infortuné Prendtout avait pu atteindre l’embarcation ; et même encore, en supposant qu’il y fût parvenu, pouvions-nous espérer qu’il eût résisté à la mer furieuse et à la fatigue ?
Nos regards étaient donc fixés avec anxiété vers le canot, qui devenait de plus en plus visible pour nous, lorsqu’un cri simultané s’echappa de nos poitrines :
— Le voilà ! c’est lui !
En effet, le pauvre Rochelais agenouillé au milieu de l’embarcation et tendant les bras vers nous remerciait Dieu de l’avoir sauvé. Ah ! je suis sûr qu’en ce moment plus d’une larme douce et furtive glissa le long des joues bronzées de nos négriers !
Quelques minutes plus tard, la Doris accostait le naufragé de très près, et envoyait un canot pour le recueillir.
Il me serait impossible de décrire les soins et les empressements qui furent prodigués à Prendtout quand il mit le pied sur le pont ! Nos rudes marins trouvèrent pour lui des prévenances de femme et des attentions de sœur de charité. C’est que le marin est si fier et si heureux quand il arrache à la mer, son impitoyable et constante ennemie, une de ses victimes !
— C’est étonnant tout de même que nous ayons eu le bonheur de sauver ce cher Prendtout, n’est-ce pas, lieutenant ? me dit Combaleau.
— Etonnant, non, mais heureux, oui, lui répondis-je.
— Non, lieutenant, je ne me trompe pas ! C’est bien étonnant que je veux dire. Oubliez-vous donc que nous sommes partis un vendredi ?
— Le fait est, Combaleau, que depuis notre départ voilà déjà le second accident qui nous arrive…
— Oui, Chastenay, la tempête, nos avaries et le bain de Prendtout… Cela n’est que le commencement du commencement… Suffit ! On sait que Combaleau est un brave garçon, qui rit au nez du guignon et qui ne boude pas plus qu’un autre qui ne boude pas du tout… j’ai pas peur… mais vous verrez, lieutenant… vous verrez…
Le lendemain matin, c’est-à-dire vingt-quatre jours après notre départ de Bourbon et quarante-huit heures après notre appareillage d’Oïve, la Doris laissait tomber son ancre, au milieu d’un nombre assez considérable de navires appartenant aux différentes tribus musulmanes du nord-est de l’Afrique, devant le riche comptoir de la ville de Zanzibar, située sur l’île de ce nom.
Zanzibar est la colonie principale de l’iman de Mascate, dont j’ai déjà parlé à propos de mon voyage à bord de la Petite-Caroline, et le point central du commerce et de la navigation entre le cap d’Ambre et la mer Rouge.
Lorsque nous arrivâmes, une grande activité commerciale régnait sur la place : le marché était abondamment fourni d’ébène, le prix de cette marchandise ne s’éleva pas au delà d’un taux très-modéré : le capitaine Liard devait être dans la joie de son âme, car il pouvait facilement y compléter une belle cargaison en quelques semaines.
Quand je dis que le capitaine devait être dans la joie de son âme, c’est une manière de parler, par la raison que le jour même de mon arrivée à terre je lui déclarai que je comptais rester à Zanzibar, et le quittai assez froidement. M. Liard me fit, ce qui m’étonna de sa part, de fort belles et avantageuses propositions, si je voulais consentir à rester avec lui comme lieutenant ; mon aversion pour la traite n’ayant pas diminué depuis mon séjour à Oïve, loin de là même, je refusai et m’en fus à mes affaires. Ici m’attendait une cruelle désillusion.
L’homme chargé de mes pouvoirs pour opérer le recouvrement des sommes qui m’étaient dues à Zanzibar, un juif, que j’avais cru jusqu’alors un chrétien, avait bien, pendant mon absence, touché le montant de mes créances, et cela avec beaucoup de zèle même, seulement il avait jugé ensuite à propos de s’enfuir sans laisser son adresse !
Que l’on juge de ma position ! je n’avais pour toute fortune que le reste de cette faible somme de quarante piastres à peu près que j’avais emportée de Bourbon, et que mon séjour à Oïve, loin d’arrondir, puisque je n’avais pas voulu accepter d’appointements, avait quelque peu diminué.
En outre, le port de Zanzibar ne renfermait aucun navire européen sur lequel il me fût permis de m’embarquer, même en qualité de simple matelot. Un moment pressé par le besoin, je songeai à aller retrouver le capitaine Liard, dont je me repentais d’avoir repoussé les avances. Je conçois que beaucoup de marins aient été obligés de se livrer à la traite, malgré leur aversion pour cet odieux trafic.
Un hasard, je n’ose dire heureux en songeant aux suites désastreuses de notre voyage, me dispensa de l’humiliation et de l’ennui de faire des avances au capitaine. Ayant rencontré le soir même de notre arrivée M. Liard sur le port, celui-ci, malgré la façon un peu froide dont j’avais pris congé de lui, accourut à ma rencontre et m’invita à aller prendre le café ; ce que j’acceptai sans trop me faire prier.
A peine étions-nous attablés vis-à-vis l’un de l’autre qu’il recommença à vouloir m’endoctriner pour me faire accepter la place de lieutenant à bord de la Doris. Il débuta d’abord par s’étendre sur les bénéfices certains que je devais retirer de ce voyage de traite ; mais l’interrompant bientôt :
— Capitaine, lui dis-je, permettez-moi de vous répéter une dernière fois pour toutes que jamais je ne serai négrier. Voici tout ce que je puis faire pour vous. Je remplirai, sans en avoir le titre et sans être porté sur les rôles de l’équipage, les fonctions de lieutenant jusqu’à la fin de votre voyage, renonçant à la haute paye et à tous les avantages attachés à la navigation de la traite ; une fois rendu à Bourbon, vos armateurs, selon le compte que vous leur rendrez de mes services, m’indemniseront de la perte de mon temps : rien de plus. Si ces conditions vous conviennent, parlez, je me rembarque ce soir.
Mon ultimatum était trop modéré, puisque j’exigeais moins de solde comme lieutenant que n’en touchaient nos simples matelots, pour déplaire au capitaine, aussi s’empressa-t-il de l’accepter. Je repris dès le soir même ma cabine à bord.
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Le lendemain de notre arrivée à Zanzibar, c’est-à-dire le 27 janvier, on commença à faire, sans perdre de temps, les préparatifs nécessaires pour recevoir 250 esclaves.
Avant toute autre chose, le charpentier s’occupa à monter le faux-pont ; ce local avait quatre pieds et demi de haut, et s’étendait depuis le magasin aux vivres situé en avant de la chambre jusqu’à la proue ; on le divisa de l’avant à l’arrière en trois compartiments longitudinaux. Celui du milieu, large de 5 pieds et 8 pouces, fut destiné à contenir les nègres d’une haute stature ; les deux autres, rétrécis à leurs extrémités par les façons du navire, devaient renfermer les noirs d’une taille moins développée. Les planches de division de ce faux-pont, soutenues de distance en distance par de massives barres transversales, appuyées de chaque bout sur le flanc du navire, étaient d’une solidité à supporter, et même au delà, le poids des noirs pendant les plus forts roulis.
Le tonnelier Boubert se mit en devoir de confectionner les baquets et les gamelles destinés à contenir les aliments des captifs et à remonter les pièces à eau.
De leur côté, les matelots ne perdaient pas une minute de leur temps ; ils réparaient les voiles et installaient le charnier à eau, ainsi que la marmite destinée à la cuisson des aliments des esclaves.
Après un travail de huit jours, la Doris n’était plus reconnaissable. Entièrement peinte en noir, ensevelie sous son énorme tôt, défendue par sa rambade, et portant douze canons, dont deux seulement étaient véritables, elle était devenue, au dedans et au dehors, une forteresse capable de résister aux ennemis de l’intérieur, et de l’extérieur elle présentait donc une apparence à même d’en imposer à nos noirs et aux assaillants de terre. Il me serait impossible de rendre l’impression de profonde tristesse que causait la vue de notre navire, une fois que tous ces préparatifs furent terminés.
Pendant que ces travaux se poursuivaient avec activité, le capitaine, logé à terre, discutait avec le gouverneur de Zanzibar les droits à payer pour l’acquisition de chaque captif. Ce gouverneur, un très joli garçon, nommé Yacout, ancien favori de l’iman de Mascate, avait un point de ressemblance avec l’illustre ministre de l’empereur Justinien, Narsès : au reste, à ce malheur commun s’arrêtait toute comparaison entre ces deux hommes d’Etat. Yacout donc, à défaut d’autres passions qui pussent le distraire, avait reporté tout son amour et tous ses désirs sur l’or : il était d’une rapacité incroyable ; rien n’était plus curieux que d’assister à une entrevue du gouverneur et du capitaine Liard : Molière était dépassé.
Enfin, après bien des pourparlers inutiles, un règlement définitif eut lieu : il fut convenu que le gouverneur recevrait, comme pot-de-vin, une somme de cinq cents piastres (soit environ 2600 francs) en sus des droits ordinaires de l’embarquement, montant à 22 francs par tête d’esclave.
Cette transaction convenue, le capitaine se mit en quête de courtiers, ce qui lui prit encore assez de temps et lui causa beaucoup de tracas, non pas que ces honteux et ignobles entremetteurs manquassent à Zanzibar ; au contraire, c’était justement parce qu’ils s’y trouvaient en grand nombre que la difficulté devenait grande. En effet, le capitaine avait été averti que s’il oubliait d’employer un seul de ces hideux agents, et qu’il se livrât à la contrebande, il pouvait être assuré que le courtier négligé s’empresserait de le dénoncer à l’autorité.
Or, comme M. Liard, peu satisfait de sa transaction avec Yacout, comptait bien se rattraper en fraudant un peu, il tremblait de se faire un ennemi. Il n’en fut pas moins, comme on le verra dans la suite de ce récit, trahi pour cela. D’abord, et avant toute opération de traite, le gouverneur exigea, conformément à l’usage, que toutes nos embarcations, excepté une seule indispensable au service du bord, fussent remises à terre entre les mains des douaniers.
— Cela m’est bien égal, me dit le capitaine ; j’ai déjà pris mes mesures à cet égard.
Une fois les acquisitions en train, des préposés aux douanes escortaient chaque jour à bord, au soleil couchant, les noirs inscrits et déclarés, les faisaient embarquer devant eux, puis montant à leur tour ils fermaient avec soin le cadenas de la chaîne qui attachait notre canot à l’arrière du navire, et allaient ensuite se livrer paisiblement au sommeil, sous une tente dressée exprès pour eux sur la dunette de la Doris. Inutile d’ajouter que le chef de l’escouade douanière, avant de se retirer, affectait de rouler avec beaucoup de soin, en notre présence, dans les plis de sa ceinture, la clef qui retenait la chaîne de notre canot.
Dès la première fois que cette installation eut lieu, M. Liard ordonna à Fignolet de placer près des musulmans la vaisselle dont l’état-major de la Doris s’était servi à dîner, et d’oublier parmi cette vaisselle quelques bouteilles d’arack et de liqueur. L’expérience réussit à merveille. Deux heures plus tard les préposés de la douane de Zanzibar étaient tous en proie à une ivresse profonde.
— A présent, mes amis, nous dit le capitaine rassuré et édifié par les ronflements de nos gardiens, à l’ouvrage ! Dédoublons le canot !
En effet, le canot, si bien attaché et si mal surveillé, avait été construit en double, c’est-à-dire qu’il contenait une seconde embarcation dont nous opérâmes facilement et promptement le démontage, et que nous reconstruisîmes ensuite à loisir ; cela fait, nous laissâmes couler à fond, à quelques pieds sous l’eau, notre nouveau canot dont la hausse fut amarrée sur le câble qui nous tenait à l’ancre, et dont on surfila quelques brasses ; de cette façon il était impossible qu’on put le découvrir.
Le proverbe qui traite d’arabes les gens retors en affaires est assez vrai, mais il le serait bien plus encore si au mot d’arabe on substituait celui de négrier.
Ce n’était pas tout que de posséder un moyen de nous rendre la nuit clandestinement à terre ; au moins fallait-il, pour utiliser ces voyages, que nous pussions trouver des esclaves à embarquer. Or, les courtiers de traite, malgré toutes les offres que leur fit le capitaine, refusèrent à l’unanimité de se prêter à notre fraude. Après tout, nous ne pouvions pas trop leur en vouloir, car il ne s’agissait pour eux, si nous avions été surpris, de rien moins que de la tête. Un d’eux, pourtant, plus complaisant que ses collègues, voulut bien apprendre au capitaine à dire en arabe : « Conduisez vos esclaves à l’embouchure de la rivière, à minuit précis ; nous vous les payerons comptant. »
M. Liard, après trois ou quatre jours d’études acharnées, prononçait d’une façon assez intelligible cette phrase qui devait lui être d’une grande utilité. Il la mit bientôt en pratique.
S’entendant pendant la journée avec les propriétaires d’esclaves, il nous envoyait, chaque nuit, à l’embouchure de la rivière, qui se perd dans le canal de Zanzibar, à trois quarts de lieu au nord de la ville, embarquer ceux qui nous y attendaient.
Ces fréquentes opérations clandestines diminuaient de beaucoup, on le conçoit, les droits que nous aurions dû payer à la douane ; seulement, il devait forcément résulter de cela, le jour de notre départ, une explication orageuse, lorsque les Arabes viendraient visiter notre navire. M. Liard, heureux de réaliser, en attendant, de fortes économies, ne se préoccupait que fort peu de ce léger détail, remettant au dernier moment le soin de régler cetle affaire.
Les lecteurs ont déjà pu lire dans des ouvrages maritimes, la relation, un peu exagérée sans doute, mais vraie quant au fond, des affreux traitements dont les esclaves sont victimes tant de la part de leurs compatriotes que des négriers. Ces cruautés, que nous ne nous sentirions pas, au reste, le courage de retracer, car il y a des monstruosités que les convenances ordonnent de passer sous silence ne se présentaient heureusement pas à Zanzibar.
A Zanzibar, il n’existe pas de vente à l’encan des Africains ; les habitants qui se défont de leurs esclaves n’obéissent guère qu’au besoin d’argent qu’ils éprouvent, souvent aussi ils ne les livrent à la traite que parce qu’ils sont mécontents de leur service ou de leur caractère.
Les noirs de Zanzibar arrivent dans ce port par cargaisons entières soit des îles environnantes, soit de la côte. Les équipages des navires qui servent à ce transport sont généralement peu nombreux, et se composent d’Arabes et d’Africains convertis à l’islamisme : eh bien ! malgré la proximité de leur terre natale, malgré le peu de surveillance que l’on exerce sur eux, et la supériorité de leurs forces, il n’est pas d’exemple que des esclaves se soient jamais révoltés. Après tout, il faut ajouter que si ce fait avait lieu, les révoltés seraient, en abordant à la côte, impitoyablement massacrés par leurs propres compatriotes car l’esclavage, en Afrique, constitue une dette ou un châtiment, et est regardé comme une chose sacrée.
On se figure généralement en Europe que les noirs se font la guerre entre eux, afin seulement d’échanger leurs prisonniers contre la poudre, les armes, les miroirs et l’arack que leur apportent les négriers, ce qui est une grossière erreur. Les malheureux qui tombent dans l’esclavage n’y sont pas conduits par le sort des batailles ; quelquefois, il est vrai, ce fait se présente ; mais d’ordinaire ce sont mille causes diverses qui font perdre aux Africains leur liberté.
D’abord, je parle toujours de la côte d’Afrique, tout plaideur qui perd un procès contre son égal devient esclave, non de ce dernier, mais du roi. Aussi les petits monarques de la côte sont-ils sans cesse à exciter, cela se conçoit aisément, leurs sujets à plaider les uns contre les autres : le gagnant obtient ordinairement de son souverain une mesure de liqueur, quelquefois moins encore.
Les maîtresses des souverains nègres, dressées, les malheureuses, à ce manège, attirent-elles les regards d’un homme, on guette le soupirant, jusqu’à ce qu’on le surprenne adressant une déclaration, et il devient esclave. L’homme provoqué par les brûlantes œillades de la perfide beauté, résiste-t-il, prévoyant le sort qui l’attend, à ses avances, elle le dénonce comme son séducteur, et il est condamné tout comme s’il avait eu le bénéfice de sa culpabilité.
L’adultère entre époux entraîne la perte de la liberté pour le coupable et la victime. Le jeu conduit également à l’esclavage ; on voit tous les jours deux adversaires jouer l’un contre l’autre leur liberté.
Un maître met son esclave pour enjeu et le perd ; l’esclave prend la fuite ; le maître est tenu de le remplacer de sa propre personne.
Ce que l’on croira peut-être difficilement et ce que je n’aurais jamais accepté moi-même comme vérité, si je n’avais été plusieurs fois le témoin de ce fait, c’est que le mari peut vendre sa femme et ses enfants quand bon lui semble ; quant à la femme, elle ne peut se défaire que de ses enfants ; son époux échappe à sa tendresse.
Si je me suis un peu étendu sur ces mœurs, c’est qu’elles sont, en Europe, généralement peu connues ; je demanderai à présent la permission, pour compléter ces renseignements sur la traite, de décrire aussi rapidement que possible la manière dont les esclaves sont traités à bord d’un négrier.
D’abord, et avant tout, la salubrité du navire négrier étant aussi essentielle à la santé des captifs qu’à celle de l’équipage, les marins tournent toute leur attention vers cet objet.
Pour atteindre ce but, on lave à grande eau, chaque soir, le pont supérieur, immédiatement après qu’il est évacué par la traite. Le plancher ayant tout le temps nécessaire pour sécher pendant la nuit, on évite ainsi l’humidité pernicieuse d’un lavage du matin.
Les noirs séjournent sous le faux-pont depuis le soleil couchant jusqu’au soleil levant. Les écoutilles sont toujours tenues entièrement ouvertes, à moins que le mauvais état de la mer n’oblige impérieusement de les fermer ; encore, dans ce dernier cas, ne le sont-elles jamais entièrement.
Les noirs que l’on achète, une fois passés en douane, sont amenés à bord au soleil couchant ; ils reçoivent en arrivant, car ils sont ordinairement nus, un simple morceau de cotonnade.
Les hommes, à partir de l’âge de vingt ans et au-dessus, sont accouplés deux à deux et mis aux fers ; une petite barre rivée à ses deux extrémités et garnie d’anneaux coulants, sert à attacher leurs pieds. Au reste, après quelque temps d’un examen occulte, on exempte de cette position gênante ceux dont la conduite et les paroles ne respirent ni la vengeance ni la révolte.
J’ai déjà, plus haut, décrit l’emplacement qu’occupent à bord les logements des nègres : quant aux négresses et aux enfants, ils couchent au milieu de la grande chambre, entre les cabines de l’état-major. Une fois la traite au complet, on indique à chaque nègre la place qu’il doit occuper pendant la nuit et durant toute la traversée, dans le faux-pont. Pendant le jour, ou change les places des noirs quand ils sont sur le pont.
Les plus âgés, les plus vigoureux, ou ceux dont on redoute l’esprit d’insubordination, occupent l’avant du navire ; les plus jeunes se trouvent ainsi près de la rambade : les enfants et les négresses sont tenus sur l’arrière parmi l’équipage.
Tous les matins, une demi-heure après le lever du soleil, on fait monter les esclaves quatre par quatre sur le pont ; et on surveille leur toilette ; ils sont tenus de se laver la figure et les mains dans des baquets remplis d’eau de mer et de se rincer ensuite la bouche avec du vinaigre, pour prévenir le scorbut. Cette opération terminée, on visite leurs fers, et on les envoie se ranger aux places qui leur sont désignées d’avance et qu’ils doivent conserver toute la journée.
Le premier repas leur est servi à dix heures : il consiste, pour chaque individu, en six onces de riz, de millet ou de farine de maïs cuits à l’eau ; on ajoute la plupart du temps, à cette ration, du sel, du sucre, de la viande ou du poisson salé, mais cela toujours en très petite quantité. Chaque gamelle contient des vivres pour six personnes.
Rien de triste et de curieux à la fois comme la distribution du déjeuner. Un peu avant que dix heures sonnent, les nègres, leurs yeux fixés avec avidité, sur le guichet de la rambade qui sert à introduire les gamelles sur l’avant, semblent ne plus respirer ; un silence solennel règne sur le pont ; on entendrait la chute d’une feuille. Ces malheureux, excités plutôt encore par leur gloutonnerie naturelle que par la faim, oublient un moment et l’avenir de captivité qui les attend et les fers qui les enchaînent : ils vont manger ! Cette pensée absorbe toute leur imagination, toute leur intelligence.
Enfin, dix heures sonnent ; un murmure joyeux s’élève d’un bout à l’autre du navire. Aussitôt, quelques hommes de l’équipage, aidés par les nègres adolescents, viennent se ranger de l’avant à l’arrière pour faire parvenir les gamelles jusqu’aux places les plus reculées. Sans cette précaution, pas une seule n’arriverait intacte à sa destination.
Il faut voir alors l’avidité avec laquelle les nègres se précipitent sur leurs rations : elle explique leur dégradation et leur esclavage.
Un coup de balai sur le pont suit immédiatement le repas ; puis, tout étant remis en place et en ordre, on distribue à chacun les travaux de la journée.
La prudence exigeant que l’on occupe le plus possible les esclaves, pour les distraire de leurs pensées de révolte, les uns sont chargés de faire des petits cordages ou de la tresse pour l’usage du bord ; ceux-ci trient ou vannent les légumes et les froments destinés à leur nourriture journalière ; ceux-là enfin grattent et nettoient avec des briques les planches du faux-pont, qui leur servent de lit pendant la nuit.
Ces travaux terminés, des interprètes apprennent aux esclaves des chansons peu poétiques et peu morales, ou leur racontent de merveilleux récits, dont le but est de leur prouver qu’on ne les a achetés qu’afin de les délivrer des mauvais traitements de leurs maîtres, et qu’une fois rendus dans les colonies, ils passeront une vie de délices.
Après ces contes, et lorsque les esclaves paraissent ne plus les écouter avec le même plaisir, viennent les tours de force et les jongleries qu’exécutent les plus adroits matelots. Les nègres ne connaissant pas le dessous des cartes, acquièrent peu à peu cette opinion, que nous leur sommes infiniment supérieurs sous le rapport de la force physique.
A quatre heures sonnant on leur sert un nouveau repas, semblable en tout point à celui du matin, qui est accueilli toujours avec la même joie vorace. Alors, si le temps est beau, les danses commencent ; car, après manger, rien ne plaît davantage au nègre que danser.
Les exercices chorégraphiques des Africains ne ressemblent en rien à nos danses d’Europe. Le nègre, lui, ne tient ni à la grâce ni à la science ; ce qu’il lui faut, c’est de la force, de la souplesse, de la passion, plus encore, du délire.
L’orchestre se compose invariablement d’une calebasse ou d’un bambou vides, sur lesquels résonnent des cordes, ou bien du tam-tam. Pendant que cette sauvage musique s’élève en notes discordantes vers le ciel, les assistants, réunis en rond, l’accompagnent en frappant dans leurs mains et en poussant, je n’ose dire des chants, des hurlements bizarres.
Enfin, un nègre et une négresse, jeunes ordinairement tous les deux, sortent des rangs des spectateurs et se placent, presque jusqu’à se toucher, vis-à-vis l’un de l’autre. Alors l’action s’engage.
Les deux danseurs, froids et impassibles à leur début et ne tenant qu’à montrer leurs grâces, se livrent d’abord à quelques contorsions insignifiantes qu’ils accompagnent de mouvements de tête, de bras, d’épaules et de grimaces grotesques : ceci n’est que le prélude, le lever, pour ainsi dire, du rideau.
Bientôt, s’échauffant aux feux de leurs regards, ils changent d’allure. Alors ce ne sont plus des créatures humaines, ils deviennent des tigres rugissants d’amour ! Dire leur émotion furieuse, leur exaltation sans nom, leurs cris hideusement sublimes, me serait chose impossible : il est des nudités que la gaze ne peut recouvrir.
Enfin, haletant, accablé, brisé par l’émotion et par la fatigue, le couple chorégraphique finit par tomber brutalement à terre, et d’autres danseurs le remplacent.
Au moment où le soleil va disparaître, on donne le signal de la retraite : seulement on a le soin, avant de réintégrer les nègres dans leurs logements, de les fouiller soigneusement, afin de s’assurer qu’ils n’ont, pendant leur séjour sur le pont, dérobé aucun objet qui pourrait les aider à briser leurs fers.
La nuit venue et la toilette du navire terminée, l’équipage se retranche, ayant ses armes placées à portée, en arrière de la rambade. Après le souper, une moitié des matelots prend le quart et la garde jusqu’à minuit, heure à laquelle ceux qui ont été se reposer viennent les remplacer jusqu’à quatre heures du matin. A six heures, tout le monde est réuni sur le pont et ne le quitte plus avant la nuit ; car, dans cette pénible navigation de la traite, il n’existe de repos pour personne tant que le soleil brille à l’horizon.
Après un mois et demi de séjour à Zanzibar, la cargaison de la Doris se trouvait au complet. Elle se composait de deux cent cinquante noirs : cent étaient passés en douane, et cent cinquante avaient été embarqués clandestinement.
Je dois rapporter ici une singulière remarque que je fis pendant que l’on amenait les nègres à bord. C’est que ceux-ci, quoique déjà esclaves à Zanzibar, montraient un désespoir et une frayeur extrêmes lorsque leurs maîtres nous les livraient. Ils ne nous suivaient généralement qu’après avoir pris congé avec des hurlements et des sanglots de leurs camarades : on eût dit que nous les conduisions au supplice.
Un jour, à force de prévenances, de douceur, et surtout d’arack, car je tenais à éclaircir le mystère de ce désespoir inexplicable, je parvins à faire parler un de nos noirs :
— Pourquoi donc, lui demandai-je en inclinant une bouteille d’eau-de-vie que je tenais à la main au-dessus de son verre, pourquoi éprouves-tu une telle douleur de quitter tes camarades ? Les aimes-tu donc à un tel point que de te séparer d’eux te semble une chose si cruelle ?
— Je n’aime personne, maître, me répondit le nègre suivant d’un œil plein d’anxiété et de convoitise la courbe que décrivait le goulot de ma bouteille en s’inclinant vers son gobelet.
— Alors pourquoi ces hurlements et ces sanglots ? repris-je. D’abord et avant tout je t’avertis d’une chose… c’est que si tu ne réponds pas franchement à ma question ou que tu essayes de me tromper, je ne te donnerai plus à boire ! Parle maintenant…
Le nègre hésita un moment, mais à la vue de ma bouteille que je redressais il s’empressa de prendre la parole :
— Maître, me dit-il, je suis triste, parce que je sais que vous devez m’égorger…
— Es-tu fou ? Qui a pu te raconter un semblable mensonge ? On a voulu se moquer de toi !
— Oh ! je sais bien que cela est vrai, dit le noir en hochant la tête d’un air de doute à mes paroles ; c’est mon maître Sidi-Ali qui m’a prévenu du sort qui m’attend.
— Réfléchis un peu, malheureux, et tu comprendras que nous ne dépenserions pas tant d’argent pour vous acheter, si notre intention était de vous tuer ensuite. Quel avantage retirerions-nous de notre barbarie ?
— Celui de boire notre sang ! Sidi-Ali m’a appris que cette boisson faisait vos délices ! Oh ! je sais bien que je ne puis l’échapper…
J’eus beau faire tous mes efforts et m’épuiser en raisonnements, pour retirer le nègre de sa stupide erreur ; je ne pus y réussir et j’en fus pour mes frais d’arack et de logique. Je reviens à mon récit.
Notre chargement étant au grand complet, il ne nous restait plus qu’à mettre à la voile ; seulement, avant d’appareiller, nous devions subir la visite de rigueur que rend la douane à tous les négriers avant leur départ. Or comme nous avions, je le répète, embarqué près de cent cinquante esclaves en contrebande, cette formalité ne laissait pas que de contrarier un peu le capitaine.
A la rigueur, il nous eut été possible, au moyen de certains changements dans la disposition de l’intérieur du navire, de cacher pendant le temps que durerait la visite, les cent cinquante Africains ; ils n’eussent peut-être pas été bien à leur aise, il est vrai, mais au moins, et cela était pour nous l’essentiel, ne les eût-on point découverts ; seulement, nous pouvions être certains qu’en agissant ainsi, nous serions dénoncés par les autres noirs. Or, une fois reconnus coupables, notre navire était confisqué, et nous arrêtés par une soldatesque insolente et cruelle. Nous nous trouvions dans une affreuse position.
Quand à payer les droits pour les cent cinquante noirs embarqués en contravention, M. Liard eût préféré plutôt se faire tuer sur place.
Le capitaine, quoique l’équipage n’éprouvât pas pour lui un profond amour n’en comptait pas moins, et avec raison, sur son dévouement, et voici pourquoi : c’est que nos hommes se trouvaient tous intéressés à la réussite de l’expédition par leurs port-permis 1.
Le soir du trente-neuvième jour depuis notre arrivée à Zanzibar, M. Liard nous réunit tous sur l’arrière du navire.
— Mes amis, nous dit-il, nous ne pouvons nous soumettre à la taxe exorbitante et ridicule de sortie que le gouverneur exige de nous, acquittons-nous donc avec les bagues du petit foc 2. Notre position est délicate, l’entreprise que nous allons tenter difficile, et sa non-réussite nous exposerait aux plus épouvantables dangers. Calculons donc le mieux que nous pourrons les mesures à adopter pour notre escapade : le conseil est ouvert, j’attends vos avis.
— Mon avis, capitaine, dit le second, M. Boudin, est qu’il ne faut pas songer à opérer notre fuite ce soir même.
— M. Boudin a raison, capitaine, s’écria tout d’une voix l’équipage ; remettons la partie à demain.
— Soit, reprit M. Liard, à demain ; mais puisque nous voilà réunis, convenons de suite de nos faits et gestes, car notre escapade ne présente pas de minces difficultés. D’abord, nous ne pouvons appareiller du mouillage même, par la raison que le déploiement de nos voiles et le bruit de la manœuvre nous feraient remarquer par les vaisseaux qui nous entourent ; mon avis, à moi, est que, sous prétexte d’installer une palangre3 nous allongions demain une immense touée4 qui s’étende depuis le navire jusque bien en dehors de la partie nord de la ville…
— Bravo, capitaine ! s’écria le matelot François en interrompant M. Liard. Vous avez mis le doigt sur la malice… faut pas chercher autre chose… impossible de trouver mieux !
En effet, nous tombâmes tous d’accord sur la sagesse de cette manœuvre, et il fut convenu à l’unanimité qu’on la mettrait à exécution le lendemain.
Le jour suivant, on allongea la touée, puis la nuit venue, vers les onze heures du soir, on commença à haler la Doris, en observant le plus grand silence ; une fois que le navire fut parvenu en dehors de la partie nord de la ville, c’est-à-dire à un point isolé des habitations et à l’abri de la surveillance des sentinelles, nous livrâmes sucessivement toutes nos voiles à la brise de terre, qui, par bonheur, était assez vive.
Bientôt nos voiles orientées et favorisés par le vent, nous voguâmes, pleins d’espoir, en adressant un éternel et ironique adieu à la ville et surtout à la douane de Zanzibar !
Quand à nos gardiens arabes, saturés d’arack, nous avions laissé ce soir-là toute notre cave à-leur disposition, ils dormaient, ainsi que l’indiquaient leurs ronflements sonores, d’un sommeil profond et qui ne devait pas cesser de sitôt. M. Liard, dans la joie de son âme, adressait des reproches au rapace gouverneur de Zanzibar, l’incomplet Yacout, comme s’il l’eût tenu en sa puissance : notre heureuse réussite, la grande économie qu’elle lui causait, l’enivraient.
S’il est un proverbe vrai, c’est bien assurément celui qui conseille de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ; car, vers minuit et demi, au moment où nous chantions tous victoire, la brise tomba tout à coup et fut remplacée par un calme plat et houleux tellement profond que, notre brick ne pouvant résister au courant qui le drossait vers la ville, nous fûmes oligés de mouiller sous voiles à deux lieues au nord de la rade.
Notre intention, en quittant Zanzibar, était de déposer nos gardiens arabes, de plus en plus plongés dans le sommeil, à l’extrémité septentrionale de l’île. Le contre-temps qui venait de nous survenir eût dû nous faire abandonner cette résolution, car ces Arabes devenaient, comme otages, précieux pour nous.
Cependant, M. Liard, après s’être concerté avec le second, M. Boudin, résolut, je n’ai jamais pu me rendre compte de cette fantaisie, de s’en débarrasser au plus vite.
Ma position mixte à bord de la Doris, car j’y étais considéré plutôt comme un aide que comme un officier de traite, fut cause que le capitaine et le second ne daignèrent pas prendre mon avis et me consulter dans cette circonstance.
Que l’on juge de mon étonnement et de mon désappointement tout à la fois lorsque le capitaine m’ordonna de réveiller les douaniers arabes et de les faire descendre dans leur embarcation qui traînait à la remorque de la Doris. Je lui objectai en vain qu’il commettait là une grande imprudence ; mes raisonnements ne furent pas écoutés.
— Votre imagination est trop vive, monsieur Garneray, se contenta-t-il de me répondre en souriant d’un air de profonde supériorité, vous voyez un danger là où il n’y en a pas même l’ombre… Réfléchissez donc, avant de vous alarmer ainsi, que comme nous embarquons nos gardiens sans rames et sans voiles, leur canot, aidé seulement par la force du courant, mettra au moins trois heures pour atteindre la terre, joignez à cela le temps qu’il leur faudra pour instruire l’autorité de leur mésaventure, et vous verrez qu’avant que l’on puisse arriver jusqu’à nous nous aurons déjà gagné le large.
— Si le calme ne continue pas, capitaine…
— Bah ! cela n’est pas à craindre ; il faudra bien que la brise reprenne d’un côté ou d’un autre !
Il n’y avait pas à répliquer, et je dus me conformer aux ordres du capitaine ; je réveillai donc les douaniers arabes, et je leur ordonnai de descendre immédiatement dans leur embarcation.
Je ne pus, malgré ma mauvaise humeur, m’empêcher de rire du grotesque désespoir et du stupide étonnement que les pauvres diables éprouvèrent en apprenant notre escapade ; ils nous jurèrent qu’il y allait pour eux de leur tête, et nous prièrent naïvement, en nous promettant toute leur reconnaissance, de retourner en rade nous livrer aux autorités. Je n’ai pas besoin d’ajouter que nous accueillîmes fort mal cette ridicule demande.
Quelques minutes plus tard les Osmanlis, privés de leurs rames et jetés dans le canot, voguaient, entraînés par le courant, vers la rade : inutile de dire qu’ils s’éloignèrent de nous en nous accablant d’imprécations et en nous jurant que si nous leur tombions entre les mains ils nous égorgeraient tous au milieu des plus affreux supplices.
Il pouvait y avoir environ vingt minutes que nous avions embarqué les Arabes lorsque nous entendîmes le tonnerre gronder dans le lointain : ce bruit nous épouvanta plus que je ne puis le dire, car nous savions que quand un orage éclate dans ces parages, le long de la côte, on peut regarder cela comme un indice certain de calme. Le capitaine commença, mais il était trop tard, à se repentir de sa précipitation et à maudire son imprudence. Au reste, chacun le blâmait… Il était alors environ deux heures du matin.
— Mes chers et bons amis, nous dit M. Liard, qui avait perdu toute son arrogance, que pensez-vous que nous devions faire maintenant pour nous tirer de notre mauvaise position ?
Comme M. Boudin, homme implacable, ne répondait pas, et que moi, qui venais immédiatement après lui, je gardais le silence, ce fut François Combaleau qui prit la parole.
— M’est avis, capitaine, dit-il en mordillant sa chique, que si nous n’en imposons pas aux Arabes, nous sommes fichus ! Le mieux donc, c’est de leur faire peur… Voilà mon avis !
— Ton avis, lui répondit doucement M. Liard, serait excellent s’il était praticable.
— Comment ! praticable, capitaine, et pourquoi donc, sauf le respect que je dois à votre autorité, ne l’est-il pas ?
— De quelle façon veux-tu t’y prendre pour effrayer les Osmanlis ?
— C’est pas malin, capitaine ! Nous avons du temps de reste : déguisons notre brick en trois-mâts de guerre, avant que le jour se lève.
— Parbleu ! François, tu as raison… Oui, déguisons le navire.
— Après tout, si ces canailles-là ont la bêtise de nous reconnaître, nous en serons quittes, capitaine, pour taper dessus… ça nous distraira !
L’opinion émise par Combaleau ayant réuni l’unanimité des suffrages de l’équipage, nous nous occupâmes de suite de la métamorphose du navire. Nous commençâmes, avant tout, par orner le triste flanc noir de là Doris d’une ceinture jaune plaquée à grands coups de pinceau ; ensuite nous allongeâmes ses mâts de perroquet de deux élégants boute-hors, la corne et le guy furent placés sur les plats-bords ; nous guindâmes un troisième mât sur notre arrière, nous descendîmes le tôt dans la cale, nous élevâmes, au moyen de faux pavois, les bastingages, et nous ouvrîmes les sabords. Enfin, des canons en bois, ajoutés aux deux seules véritables caronades que nous possédions, nous complétèrent une batterie de six pièces à tribord : pour dernière précaution, nous bordâmes le navire d’une espèce de filet d’abordage. Lorsque les premières lueurs de l’aube éclairèrent l’horizon, la Doris offrait, à s’y méprendre, l’aspect martial d’une corvette montant douze bouches à feu.
Quoique préparés à tout événement, à la résistance comme à l’appareillage, nous n’en examinions pas moins pour cela, avec anxiété, l’état du ciel ; aucun indice de vent ne s’y remarquait, et rien ne pouvait nous donner à supposer que le calme dût bientôt cesser.
A la naissance du jour nous aperçûmes quelques barques, montées par de paisibles indigènes, qui se laissaient nonchalamment dériver au courant vers la ville ; d’autres, au contraire, qui s’efforçaient de refouler la marée à grands coups de pagaie ; mais de nos douaniers aucune trace. Le port semblait aussi plongé dans le plus profond repos, et rien ne nous donnait à supposer que l’on s’y occupât de préparatifs de poursuite contre nous.
Avions-nous été trahis par nos courtiers ? nos douaniers avaient-ils donné l’éveil sur notre fuite ? se doutait-on à Zanzibar de notre travestissement ? Nous ne savions que supposer, que croire… lorsque le soleil, au quart de sa course, après avoir épuré l’atmosphère du brouillard intense qui enveloppait le rivage, permit aux objets de se montrer plus distincts, Prendtout et Ducasse, placés en vigie, nous crièrent qu’une flottille d’embarcations, se dégageant avec vitesse d’entre les navires de la rade, orientait sur nous.
A cette nouvelle, à laquelle nous nous attendions, et qui ne nous en causa pas moins pour cela une vive émotion, nous nous précipitâmes, pour nous assurer de sa véracité, sur les barres de perroquet. Hélas ! il n’était que trop certain que le gouverneur Yacout s’occupait de nous ; seulement, cette flottille annoncée se composait en tout de deux grands daws remplis de gens armés faisant force de rames vers la Doris.
Cet événement coupant court à toutes nos incertitudes, nous abandonnâmes nos conjectures pour nous occuper sérieusement de notre défense. Avant tout, nous nous empressâmes de faire descendre, précaution indispensable, les esclaves dans l’entre-pont ; nous remarquâmes, avec autant de surprise que de déplaisir, que les Africains ne se conformèrent à cet ordre que de fort mauvaise grâce : leur attitude menaçante et leurs murmures, presque des clameurs, certaines paroles imprudentes, qui révélaient clairement leurs intentions de révolte et de résistance, nous prouvèrent qu’ils étaient instruits du danger que nous courions, et que pour obtenir leur délivrance, ce qui, depuis qu’ils s’imaginaient que nous voulions boire leur sang, était devenu pour eux une idée fixe, ils feraient tous leurs efforts pour aider nos ennemis dans leur attaque. Comme nos emménagements intérieurs n’étaient pas à l’abri d’un coup de main de la part d’un nombre aussi considérable d’hommes féroces et exaspérés, nous barricadâmes solidement les écoutilles. Toutefois, nous gardâmes avec nous une douzaine de nègres qui nous aidaient à faire le service du bord, qui nous paraissaient tout dévoués, et qui ne demandaient qu’à abandonner Zanzibar. Ces hommes devaient nous servir à augmenter, du moins pour l’apparence, la force de notre équipage, par trop restreint pour représenter celui d’une corvette.
Seulement il s’agissait, pour que leur présence sur le pont pût nous servir, de mettre ces Africains en harmonie avec le travestissement de la Doris. Malgré leurs craintes et leurs appréhensions nos matelots procédèrent à ce déguisement avec autant de promptitude que de gaieté. Cinq minutes plus tard, nos fidèles nègres, barbouillés avec une mixture de farine, de sang de poulet et d’eau, affublés de perruques d’étoupe et habillés comme des matelots européens, présentaient de près le spectacle le plus stupidement grotesque et hideux que l’on puisse s’imaginer ; vus de loin, ils devaient, comme décors, singer assez bien la nature. Ce travestissement opéré, malgré, je le répète, la gravité de notre position, au milieu des éclats de rire, nos matelots songèrent à leur toilette : elle ne fut pas, quoique fort compliquée, bien longue.
M. Liard revêtit son uniforme de lieutenant de vaisseau ; le second, M. Boudin, simula assez adroitement, avec une chemise de laine rouge, un frac d’officier anglais ; cinq ou six grands chapeaux de paille, noircis à la hâte, tordus en forme de tricornes et surmontés de panaches de plumes de coq, abritèrent nos têtes et celles de Fleury et de Boubert ; enfin, l’étamine d’un pavillon fournit des ceintures à tout ce brillant état-major.
Pour mieux faire parade de notre monde et pour montrer davantage encore à l’ennemi que nous nous souciions fort peu de son approche, le capitaine fit serrer à la fois les perroquets, les cacatois et le clinfoc ; toutefois, il fit garder les voiles majeures sur leurs cargues et prêtes à être déployées au premier vent.
Pendant le temps que nous avait pris notre travestissement, les daws, malgré le courant qui leur était contraire, avaient continué d’avancer avec rapidité et s’étaient de beaucoup rapprochés de nous. François Combaleau, ne s’en rapportant à personne d’un soin aussi important, s’occupait à charger lui-même nos deux caronades.
— Capitaine, dit-il, en arrêtant M. Liard, qui passait près de lui, voici ces gredins qui sont à portée. Faut-il faire feu ?
— Non, François ; je désire, si cela est possible, que l’agression vienne d’eux…
— C’est-à-dire, capitaine, que vous voulez, avant d’essayer de manger votre ennemi, que votre ennemi vous mange lui-même… M’est avis que si nous entamions franchement la danse, cela vaudrait mieux, car nous aurions le temps d’envoyer à ces farceurs-là une dizaine de bordées avant qu’ils nous accostent… Or, il faudrait être bien maladroit ou jouir d’un fameux guignon pour ne pouvoir pas, sur vingt boulets, en flanquer quelques-uns dans leurs daws : soit dit sans malice et sans calembour, comme vous dites.
— Peut-être avez-vous raison, François ! Avant tout, commençons par assurer nos couleurs par un simple coup de canon chargé à poudre. Nous verrons après !
Aussitôt le son aigu du sifflet se fait entendre sur la Doris, on hale sur l’embossure 5 et le navire, obéissant à la force de ce cordage, se place en travers de l’ennemi et lui montre sa fausse batterie. Le pavillon anglais monte à la corne, et François l’assure du coup de canon convenu.
Les daws, pour répondre à cette politesse, lèvent leurs rames et viennent en travers nous montrer leurs beaux pavillons rouges. Un moment nous espérons avoir trompé l’ennemi ; mais, vain espoir ! sa manœuvre était ironique. Les Arabes, se croyant maîtres de nous, commencent déjà, selon l’expression de François, à nous blaguer ; car bientôt les daws laissent retomber leurs avirons à la mer, et, redoublant d’efforts et de vitesse, s’acheminent de nouveau vers nous ! Le combat est devenu inévitable !
L’action qui va s’engager est probablement une des moins sérieuses auxquelles j’aie encore assisté, et cependant j’éprouve une tristesse et une préoccupation profondes : c’est que, cette fois, si nous sommes vainqueurs, aucune gloire ne doit couronner notre triomphe ; tandis que si le sort se déclare contre nous, nous devons nous attendre aux plus humiliants et aux plus cruels supplices : nous combattons pour une mauvaise cause.
— Tout cela semble vous ennuyer, lieutenant, me dit Combaleau en me voyant passer près de lui. Au fait, c’est drôle, tout de même, de songer que nous nous battons pour éviter quelques frais de douane… Quant à moi, mon port-permis me donnant droit à l’embarquement d’un esclave, si l’on me casse la tête ou que l’on me pende, ce sera une économie de vingt-deux francs qui me vaudra ce désagrément. Enfin, n’importe ; à présent que le vin est tiré, il faut bien le boire.
— Que ces musulmans soient dupes ou non de notre stratagème, nous dit alors le capitaine, il est incontestable qu’ils veulent nous imposer une visite à main armée, ce qui serait notre perte ! Allons, Combaleau, envoyez-leur un nouveau coup de canon d’avertissement. Pointez au-dessus de l’embarcation la plus avancée.
A peine M. Liard a-t-il achevé de donner cet ordre que la détonation de la caronade retentit. Le boulet passe en sifflant à quelques toises au-dessus du daw arabe et continue sa route en ricochant sur la surface de la mer.
Les Zanzibariens, pour toute réponse, appuient davantage encore sur leurs avirons.
— Capitaine, demande Combaleau, qui a déjà rechargé sa pièce, voulez-vous me permettre de tirer un peu plus bas ?
Notre position est devenue par trop critique pour que l’on puisse garder plus longtemps des ménagements ; un moment de faiblesse ou d’indécision de notre part et nous sommes perdus : c’est ce que le capitaine comprend à merveille.
— Oui, François, répondit-il, pointez sérieusement. Combaleau, le corps plié en deux, la tête appuyée contre la culasse de la caronade, reste pendant quelques secondes immobile comme une statue : toute son attention, toutes ses facultés sont concentrées dans le pointage.
— Ça y est ! s’écrie-l-il enfin en mettant vivement le feu à l’amorce du canon.
Notre brave matelot ne s’est point vanté : à peine la fumée qui nous cache le daw s’est-elle dissipée que nous apercevons son mât et sa voile qui, tombés sur son pont avec tout leur fardage, enveloppent les Arabes comme dans un filet. Quelques-uns d’entre-eux, blessés par cette chute, d’autres furieux, et le plus grand nombre effrayés, poussent des cris qui témoignent de l’adresse de François, et qui nous comblent de joie.
— Et d’une ! dit tranquillement Combaleau en mordant sa chique d’un air assez satisfait.
— François ! s’écrie M. Liard, qui, dans un mouvement d’enthousiasme et de joie, sort tout à fait de son caractère, je t’accorde un second port-permis ; si les armateurs de la Doris ne sanctionnent pas ma promesse, eh bien ! j’en prendrai l’exécution pour mon compte… A présent, occupe-toi du second daw.
— Merci, capitaine, répond le matelot. Si je suis massacré ou pendu, j’aurai au moins la consolation de pouvoir penser qu’au lieu de l’être pour vingt-deux francs je le serai pour quarante-quatre…
Combaleau s’empressa alors de diriger sa caronade contre la seconde embarcation arabe, dont les hommes, brandissant leurs grands sabres et leurs yatagans, poussaient des hurlements et nous accablaient d’injures. Quant à la première barque, il n’en était plus question ; toute désemparée et hors d’état de soutenir la mer, elle s’en allait en dérive au gré du courant. Notre adroit et heureux artilleur, je ne dois pas omettre ce détail, avait, cette fois, chargé ses deux pièces, jusqu’à la gueule, de mitraille.
— Eh bien ! François, dit le capitaine, qu’attends-tu pour tirer ?
— J’attends, capitaine… Tenez, voici justement ce que j’attends, répondit-il en montrant d’un geste de tête l’embarcation ennemie, qui, arrivée à portée de pistolet de la Doris, se mettait en travers pour nous envoyer une décharge de mousqueterie ; je ne veux pas faire de jaloux… faut que chacun ait sa petite part.
A peine François a-t-il achevé de prononcer ces paroles, que deux trombes de flammes et de fer tombent sur le daw, qu’elles enveloppent de fumée. Les Arabes, criblés par la mitraille, poussent des cris affreux. La plus extrême confusion règne à leur bord : ce ne sont partout que gémissements, râles et plaintes.
Cinq minutes plus tard, la barque ennemie, envahie par l’eau, regagnait précipitamment, pour ne point couler, la rade de Zanzibar : nous étions maîtres du champ de bataille !
Cette victoire facile, et qui ne nous avait pas coûté une seule goutte de sang, fut célébrée par une distribution de vin. François, le héros de la fête, montra une grande modestie : toutefois, comme il était passionné pour le chant, et qu’il avait la mémoire farcie d’un intarissable répertoire de chansons, il répéta toute la journée à tue-tête : Ah ! maman, que je l’ai échappé belle ! entremêlé de La victoire est à nous ! etc., etc. Ce fut là la seule allusion qu’il se permit à sa belle conduite.
Pendant tout le reste de la journée nous restâmes sur le qui-vive ; mais il paraît que les Arabes se tenaient pour satisfaits, car il ne nous donnèrent plus signe de vie. Ce ne fut que le lendemain, vers la tombée de la nuit, que la brise se leva. Nous profitâmes, je n’ai pas besoin de le dire, avec empressement de cette circonstance, pour mettre à la voile. Deux heures plus tard, l’obscurité et la distance ne nous permettaient plus d’apercevoir Zanzibar.
Nous déshabillâmes alors, si je puis m’exprimer ainsi, la Doris de son travestissement, et nous reprîmes notre aspect ordinaire : les matelots déguisés en officiers, triste chose que l’esprit humain, n’abandonnèrent leurs grotesques uniformes d’état-major qu’avec regret, mais le plus peiné de tous fut le novice Fignolet.
Fignolet, intrigant et ambitieux, s’était, dans notre grande mascarade, affublé d’un costume de coq ou de cuisinier en chef, et il avait déjà, sa vanité aidant, pris si bien au sérieux ses prétendues fonctions qu’une fois redevenu simple novice il n’en conserva pas moins à tout jamais, un air de gravité que nous ne lui avions jamais vu jusqu’alors.
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Pendant les quelques jours qui suivirent notre heureux départ de Zanzibar, aucun incident digne d’être rapporté ne signala notre navigation. Cependant, quoique tout semblât favoriser notre traversée et nous présager un prompt retour à Bourbon, nous n’étions pas sans inquiétude : depuis notre combat avec la flotte du puissant gouverneur Yacout, nos nègres montraient un esprit d’insubordination qui nous donnait beaucoup à réfléchir et nous préoccupait vivement.
Nous avions beau nous ingénier à leur procurer des distractions, à leur être agréables, nos Africains, loin de nous savoir gré de nos attentions, prenaient vis-à-vis de nous une attitude de plus en plus rogue, presque hostile. Négligeant les menus travaux que nous leur confiions, indifférents et distraits aux contes que leur racontaient les interprètes, ne voulant plus se livrer à l’exercice de la danse, et répondant aux observations que nous leur adressions par des insolences, nos nègres, une fois sur le pont, ne sortaient de leur apathie que pour se livrer à des chuchotements furtifs et qui cessaient aussitôt à notre approche.
Le 13 mars au matin, nous trouvant à environ trente lieues de la côte, la brise mollit presque jusqu’au calme plat. Quelques grains prirent naissance, presque à perte de vue, dans les différentes parties de l’atmosphère, et la Doris cessa de gouverner. Une sombre tristesse, était-ce un pressentiment ? semblait peser sur notre équipage.
Dix heures sonnèrent et l’on servit le déjeuner. Chose étrange ! nos nègres, si gloutons, si affamés, si voraces jadis, ne mangeaient plus depuis quelque temps que du bout des dents, et comme si cela eût été une corvée pour eux, la nourriture que nous leur donnions.
Quatre de nos hommes, selon l’habitude, étaient le matin du 13 mars chargés de faire circuler les gamelles. A peine ces matelots, le jeune Fleury, Prendtout, Périn et Ducasse, furent-ils passés sur l’avant et eurent-ils refermé sur eux les portes de la rambade, qu’une clameur immense, horrible, semblable aux rugissements d’un troupeau de tigres, éclata au milieu du silence.
A cette déclaration de guerre, à ce prélude d’une révolte, car le doute ne nous était malheureusement plus possible, une émotion poignante nous serra le cœur, et nous comprîmes qu’un seul instant de faiblesse de notre part et c’en était fait de nous.
Au reste, rien, je n’excepte pas même le feu, n’épouvante le négrier comme une révolte. Il sait que la lutte sera sanglante, sans pitié ni merci ; mais ce n’est pas ce qui l’effraie. Qu’il tombe le crâne fracassé, peu lui importe, ce n’est pas ce qu’il craint, car le marin est prêt chaque jour à la mort ; mais ce qui glace son sang dans ses veines et fait perler une sueur froide sur son front, c’est l’idée que s’il est vaincu et que son malheur le laisse vivant aux mains de ses ennemis, il aura à subir une agonie de tortures sans nom ! Rien, en effet, n’égale la férocité que déploient les nègres victorieux envers les équipages qui tombent en leur pouvoir. Il n’est pas de raffinement de cruauté, de douleurs possibles qu’ils n’inventent et ne leur fassent subir.
Aussitôt après la clameur dont je viens de parler, nous entendons des cris : Au secours ! au secours ! Ce sont nos malheureux compagnons sur qui les nègres se sont précipités et qui, sans armes pour se défendre, implorent notre assistance. Mais comment parvenir jusqu’à eux ? La plupart des Africains qui se sont, nous ignorons comment, débarrassés de leurs fers, nous opposent une barrière que nous ne pouvons franchir, armés de tous les ustensiles qui leur sont tombés sous la main, tels que cavaillots, avirons, anspects, pelles à remuer le riz, bûches, etc., etc., ils se préparent à prendre l’offensive.
Quant à nous, placés de front sur la galerie de la rambade, nous avons beau jurer aux révoltés une extermination complète s’ils ne nous rendent pas nos hommes, et un pardon sincère s’ils veulent rentrer dans le devoir, ils ne nous écoutent pas. La masse hurlante, hideuse et écumante des nègres s’agite, se presse, s’augmente à chaque seconde : les plus jeunes d’entre eux, probablement d’après un plan concerté à l’avance, prêtent leur dos aux combattants pour leur servir d’échelle ; alors le flot des assaillants, élevé jusqu’à la hauteur de la galerie de la rambade, s’avance vers nous en nous présentant un front d’attaque formidable et serré que soutient encore, en l’empêchant de reculer, un second rang.
Nous avons commis une grande faute : nous avons voulu parlementer, et nous n’avons pas agi. Il est impossible maintenant que nous puissions nous maintenir dans notre poste ; nous sommes obligés de nous réfugier sur la dunette. Eh bien, même à présent, en battant en retraite, l’équipage ne se sert pas de ses armes et épargne le sang des ennemis. Ah ! ce n’est pas la pitié, soyons justes, qui retient son bras, c’est la cupidité, c’est l’égoïsme ! Ces hommes qui nous attaquent ne sont pas des hommes pour nous, ce sont des bêtes de somme qui possèdent toutes une assez grande valeur : la vie du moindre d’entre eux vaut mille francs !
Une fois parvenus sur la dunette, notre premier soin fut, cela va sans dire, de retirer l’échelle qui servait à y monter.
— Capitaine, dit François, qui traîne après lui un sac de toile grossière, j’apporte les pigeons…
— Bien, mon brave François ! Jette-les au plus vite… inondes-en le pont !
Ce que l’on appelle pigeons, à bord des négriers, sont des espèces de clous à quatre pointes très aiguës et très tranchantes, dont une des extrémités se trouve toujours naturellement relevée. On concevra sans peine l’immense secours qu’apportent ces espèces d’armes aux négriers et l’excellent moyen de résistance qu’elles leur présentent. En effet, les esclaves, dont les pieds ne sont garantis par aucune chaussure, ne peuvent guère franchir ces dangereux obstacles. Ce fut au moins ce qui arriva cette fois.
A la vue de ces pointes redoutables dont le pont ne tarda pas à être hérissé, nos agresseurs stupéfaits et épouvantés, car ils étaient loin de s’attendre à cela, s’arrêtent au beau milieu de leur élan. Dans leur désappointement et dans leur fureur, ils redoublent leurs cris el nous jettent tous les objets dont ils se sont emparés ; gamelles, barres d’anspect, etc., tombent sur le tillac. Nous évitons autant que nous pouvons d’être atteints par ces projectiles, mais nous sommes loin de nous plaindre de cette agression qui désarme nos imprudents ennemis ; une fois que, pour se défendre, ils n’auront plus que leurs mains, nous en viendrons bien plus facilement à bout. Cependant les derniers rangs de la foule des esclaves, qui ne sait pourquoi les premiers ne montent pas à l’assaut, commencent à passer sur eux.
— Allons, mes amis, nous dit le capitaine avec un profond désespoir, la vie avant la fortune. Nous ne pouvons rester inactifs plus longtemps sans nous perdre… faisons feu ! Et quoique chacun de nos coups doive nous coûter mille francs peut-être, tirons en ajustant de notre mieux.
Le capitaine nous a à peine donné cet ordre que nos fusils et nos pistolets commencent leur œuvre de mort, chaque balle trouve un corps ; le sang coule partout.
Un moment de stupeur suit notre première décharge ; mais la rage qui anime les révoltés est si grande, qu’ils se remettent bientôt de leur effroi.
Les premiers rangs ennemis poussés, je l’ai déjà dit, par la masse compacte qui rugit derrière eux, ne tardent pas à tomber, avec des cris et des hurlements de douleur, sur les nombreux et terribles pigeons qui encombrent le pont ; les corps de leurs compagnons étendus jusqu’à la dunette servent de pont aux nouveaux combattants, qui peuvent, en marchant dessus, s’avancer jusqu’à nous sans être blessés par les pointes des pigeons.
Notre feu dirigé à bout portant est meurtrier, c’est vrai ; mais cela nous demande trop de temps de recharger nos pistolets et nos fusils, nous les jetons donc de côté et nous les remplaçons par l’arme blanche.
Nos grandes piques ne font que plonger dans les rangs des révoltés, dont elles ressortent teintes de sang ; nos sabres s’abattent vingt fois en une demi-minute. C’est un affreux carnage.
Parmi nous, les deux combattants les plus furieux sont le matelot Combaleau et, le croirait-on, le novice Fignolet. Combaleau n’a pour toute arme qu’une hache, et c’est lui qui jette le plus de victimes à ses pieds ; je le trouve aussi beau que Surcouf à l’abordage du Kent. Emporté par son ardeur, je suis obligé plusieurs fois de le retenir au moment où il va se précipiter au milieu des nègres.
Quant à Fignolet, il est certes celui de tous les hommes de l’équipage qui a le plus pâli en entendant les Africains pousser leur premier cri de révolte ; mais bientôt, je ne sais quelle réaction s’est opérée en lui, je l’ai vu rougir extrêmement.
— Qu’as-tu donc, Fignolet ? lui ai-je demandé.
— J’ai, lieutenant, m’a-t-il répondu en s’emparant d’un sabre, que je suis humilié au possible en pensant que des moricauds que je pouvais giffler hier tout à mon aise et à mon plaisir veulent se donner aujourd’hui le genre de nous mécaniser ! Canailles ! va !
Depuis qu’il m’a fait cette réponse, Fignolet, devenu un rude combattant, n’a pas cessé de rester au poste le plus dangereux et de se battre comme un lion.
Il est certain que nos armes et notre position nous donnent un avantage immense sur nos ennemis ; toutefois ceux-ci sont si nombreux que le danger est toujours imminent pour nous, et puis comment pourrions-nous résister plus longtemps à la fatigue ?
Hélas ! deux tristes événements semblent bientôt annoncer notre défaite. Le capitaine Liard, qui, je dois lui rendre cette justice, montre un grand courage et se conduit vaillamment, reçoit à la tête un violent coup de bouteille et tombe sanglant à nos pieds sur le devant de la dunette. Presque au même instant Combaleau, qui nous prête une si puissante aide, emporté par sa fougue, glisse sur le fronton et est saisi par les nègres, qui l’entraînent sur le pont. Fignolet le premier, Fignolet, qui rugit et ne se connaît plus, s’élance à son secours et tombe au milieu des nègres. Quant à nous, ne pouvant ainsi laisser périr ces deux hommes, nous n’hésitons pas une seconde, nous nous abattons du haut de la dunette sur la foule des révoltés.
Alors ce ne sont plus les haches, les sabres ou les piques dont nous nous servons, nous prenons nos poignards. Pressés, meurtris, assaillis, étouffés par le flot sans cesse grossissant des nègres, nous nous frayons au milieu d’eux de sanglants espaces ; insensibles à tout autre sentiment qu’à celui d’une fureur arrivée à son paroxysme, nous ne tenons plus à vaincre, nous ne songeons pas à la vengeance, nous ne voulons qu’une chose : tuer, et nous tuons, en accompagnant nos coups de hurlements dignes de bêtes fauves, tout être qui se présente à portée de notre bras.
N’importe, nous ne pouvons espérer sortir victorieux de cette lutte : pour nous sauver, il faudrait un miracle !
Accablés plutôt par la pression des nègres que par leurs attaques, nous perdions peu à peu la liberté de nos mouvements ; à peine nous restait-il assez de place pour lever le bras et pour frapper, lorsque des cris de douleur et d’effroi poussés par les révoltés et suivis de la chute de ceux qui nous serraient de plus près, vinrent ranimer notre ardeur et notre courage. Le miracle qui seul pouvait nous sauver avait eu lieu ! Que l’on juge de notre étonnement et de notre joie, lorsque nous aperçûmes le jeune Fleury, Périn et Ducasse, montés sur la dunette, et renversant du haut de ce poste, avec de longues piques, les Africains qui nous entouraient.
Ces trois matelots, le lecteur doit s’en souvenir, étaient ceux-là mêmes dont les Africains s’étaient emparés au commencement de la révolte et que nous supposions avoir été massacrés.
Le moment n’était guère propre aux explications ; nous les remîmes à plus tard ; nous commençâmes d’abord par profiter de l’intervention et du secours providentiel qui nous arrivait.
L’épouvante des nègres en voyant apparaître ces nouveaux ennemis avait été telle, qu’ils reculèrent en désordre ; nous nous hâtâmes de remonter sur la dunette : dès lors nous n’avions plus rien à craindre.
Ce renfort de trois hommes nous permit de reprendre l’usage de nos armes à feu. Tandis que la moitié de notre petite troupe tenait l’ennemi à distance avec nos grandes piques, le reste tirait sur lui à balles et à chevrotines. Le pont était littéralement parlant jonché de cadavres. Cependant les révoltés ne se rendaient pas.
— Mes amis, il faut en finir, dit le second capitaine, changeons de rôles et devenons à notre tour agresseurs ! En avant !
Nous tenant serrés les uns contre les autres, nous nous précipitâmes alors sur le pont : les révoltés effrayés s’enfuirent, mais il était trop tard pour eux. Excités par le combat et animés d’une sauvage ardeur de vengeance, nos hommes ne se connaissaient plus : ils massacraient, sans pitié, tout être humain qui se présentait ou se trouvait à leur portée. Cette affreuse boucherie, c’est le mot, dura pendant près d’un quart d’heure.
Nous ne nous arrêtâmes dans cette sanglante répression que lorsque tous les révoltés eurent pris la fuite. Quant à ceux-ci, effrayés des châtiments auxquels ils s’attendaient, ils étaient passés de la plus extrême fureur au découragement le plus complet. Emprisonnés, pour ainsi dire, sur le gaillard d’arrière entre les plats-bords, la dunette et la rambade, ils faisaient tous leurs efforts pour se réfugier sur l’avant du navire ; inutile d’ajouter que loin de nous opposer à ce dessein, nous le favorisions. Fatigués de carnage, nous ne désirions plus que terminer cette épouvantable tragédie.
Hélas ! nous n’avions pas su apprécier au juste la panique à laquelle ces malheureux étaient en proie ; et notre tardive bienveillance devait leur être plus fatale encore que ne l’avait été notre fureur. Les misérables, frappés de l’idée des hideuses représailles qu’ils nous croyaient dans l’intention d’exercer envers eux, en proie à une panique sans nom, poussent des cris de bêtes fauves, et, escaladant en masse les plats-bords, en s’aidant du gréement, ils se précipitent bientôt à la mer des deux côtés à la fois du navire.
Comment peindre cette scène de désolation ? Nul ne le pourrait ! Frappés de stupeur par ce spectacle, nous restons un moment immobiles, terrifiés, sans songer à nous opposer à cet immense suicide ! En vain tentons-nous bientôt d’arrêter ces malheureux dans l’accomplissement de leur projet : nos exhortations sont inutiles, et comme nous sommes trop peu nombreux pour pouvoir nous y opposer par la force, l’œuvre de mort continue son cours.
Cependant nous ne pouvons laisser périr toutes ces créatures humaines sans rien tenter pour les sauver. Quelques matelots s’embarquent dans le canot que nous traînions à la remorque, et portent secours aux infortunés qui se noient. Soit que la fraîcheur de la mer les ait calmés, soit que l’instinct de la conservation parle plus haut que leur frayeur, les Africains, loin de repousser encore l’appui qu’on leur offrait, grimpent avec empressement dans le canot, et se laissent reconduire à bord ! Vingt fois, notre frêle embarcation, chargée de nègres, est au moment de sombrer, et vingt fois pourtant elle dépose sa cargaison sur le pont de la Doris ; nous sauvons ainsi plus de cent Africains ! Oui, mais combien aussi, au moment d’être atteints par nous, poussent un cri et disparaissent, entraînés par la dent aiguë du requin, sous la vague qui se teint de leur sang ? Ah ! ceux-là sont bien nombreux encore !
Près d’une demi-heure se passa avant que l’on pût terminer ce sauvetage ; enfin, on n’aperçoit plus surnager aucune tête sur l’eau, plus un cri ne vient du coté de la mer ou le long des flancs de la Doris, nous appeler en aide ; nous pouvons continuer notre route. Avant tout on réintègre les nègres dans leurs emménagements, on lave le pont, on jette à l’eau les cadavres. Quelques-uns de nos hommes fortement contusionnés pansent leurs blessures : quel triste tableau présente en ce moment le pont de la Doris !
Le capitaine que nous avions cru mort, revient alors lentement à lui, et finit par reprendre tout à fait connaissance.
— Mes amis, nous dit-il, avons-nous parmi nous bien des morts à déplorer ?
A cette question, nous nous regardons pour nous compter, mais nous sommes encore tellement émus, nos idées sont si peu claires, que nous ne pouvons parvenir à rappeler nos souvenirs, et qu’il nous est impossible de mener à bonne fin cette simple opération.
— Monsieur Boudin, reprend alors le capitaine en s’adressant à son second, faites l’appel, je vous prie…
M. Boudin obéit sans tarder, et tous nos hommes répondent quand il prononce leurs noms, un seul excepté toutefois, le pauvre Prendtout ! En vain nos regards parcourent la Doris depuis le pont jusqu’au sommet des mâts, en vain nos voix réunies crient le nom de Prendtout ! nous n’apercevons rien, nous ne recevons aucune réponse. Une minute plus tard, François Combaleau se présente sur le pont : le joyeux matelot a perdu son gai et insouciant sourire ; je devine même à l’humidité de ses yeux qu’il a, malgré son énergie et sa force de caractère, pleuré tout comme un enfant. A son approche un grand silence se fait, car nous avons tous compris qu’il vient nous annoncer quelque grand malheur.
En effet, s’avançant à pas lents vers M. Liard :
— Capitaine, lui dit-il, Prendtout a été assassiné : on l’a étranglé avec sa cravate ; je viens de retrouver son cadavre caché sous le guindeau, où les nègres l’ont probablement jeté.
Quoique cette nouvelle nous cause une pénible impression, nous ne pouvons nous empêcher de convenir que la perte d’un seul homme, après avoir soutenu une lutte aussi acharnée que celle que nous avons eu à subir, n’est pas grand’chose. On procède alors à l’appel des nègres. Hélas ! quatre-vingt-dix ont succombé, soit pendant la bataille, soit en se jetant par-dessus bord ; de plus, une vingtaine blessés à mort sont au moment de rendre le dernier soupir.
A la révélation de ce déficit énorme, M. Liard pâlit et porta douloureusement sa main sur son cœur.
— Voilà cent mille francs au moins de perdus ! dit-il.
L’appel terminé, nous entourons Fleury, Périn et Ducasse, pour leur demander des explications sur la façon dont ils sont parvenus à se soustraire à la fureur des nègres, et comment ils ont pu ensuite venir à notre secours, lorsqu’une voix criarde et grêle prononça, sous la forme d’interrogatoire, un seul mot qui nous réduisit au silence et causa une profonde émotion à l’équipage.
Cette voix était celle de Fignolet, qui d’un air désolé et inquiet disait : Et le chat !
En effet, personne n’avait songé pendant l’appel à s’informer du sort de cet intéressant quadrupède ; or le malheureux chat avait disparu !
Les lecteurs trouveront peut-être ceci bien ridicule ; mais, comme je raconte et que je ne commente pas, je me contenterai de constater le fait tel qu’il est, c’est-à-dire que la mort du chat impressionna bien plus vivement l’équipage et affecta bien autrement son moral que ne l’avait fait la fin tragique de l’infortuné Prendtout !
En effet, et je ne prétends pas davantage discuter ce préjugé, parmi les augures les plus mauvais pour la suite d’une traversée, le matelot met en première ligne la mort en mer, et pendant la navigation, du chat du bord. A ses yeux, cet événement annonce une catastrophe inévitable.
— Que pensez-vous de cela, lieutenant ! me demanda Combaleau. Avais-je tort de vous conseiller, à Bourbon, de ne pas prendre passage sur la Doris ! Satané Liard, va ! mettre en mer un vendredi ! M. Chastenay tué par la chute d’un épissoir, l’orage à notre sortie d’Oïve, nos désagréments avec les douaniers de Zanzibar, la révolte d’aujourd’hui ; enfin, et surtout, la perte de ce pauvre Mimi… Je n’avais que trop bien deviné. Tout cela, n’oubliez point ce que je vous dis, ne peut finir que fort mal.
— Allons donc, François, lui répondis-je, est-il possible que vous croyiez, vous qui êtes un homme de bon sens et de cœur, que la perte d’un chat puisse influer sur le sort d’un navire ?
— Lieutenant, me dit François avec une certaine froideur et d’un ton pincé, car je venais de heurter brutalement sa croyance la plus vive, nos pères, sauf votre respect, n’étaient pas plus mauvais marins ni plus bêtes que nous.… Or, c’est eux qui ont fait et nous ont laissé celle remarque ! Au reste, quelque savant que vous soyez, vous me permettrez de m’en rapporter autant à l’expérience qu’à votre éducation, n’est-ce pas ? Eh bien ! jamais, au grand jamais, il n’y a eu un exemple qu’un navire, après avoir perdu son chat, soit arrivé à bon port ! Un amiral me soutiendrait le contraire, que je lui dirais : Mon amiral, vous êtes un amiral ; mais il y a des choses pourtant qui sont au-dessus de votre intelligence ! par exemple vous ne savez pas ce qui se passe dans le soleil, alors donc vous ne vous connaissez pas en chats…
Quoique cette conclusion me parût assez peu logique et assez mal amenée, je n’insistai pas auprès de François : le matelot possède des superstitions dont rien, pas même l’évidence la plus complète, ne pourrait le guérir.
Je laissai là Combaleau pour aller écouter le récit que Fleury le jeune, Ducasse et Périn, à qui nous devions la vie, faisaient de leurs aventures. Cette narration était fort simple : saisis tous les trois par les nègres, ils avaient été jetés de suite à la mer par ces furieux qui, n’ayant pas d’armes pour les tuer, avaient trouvé que les noyer était le meilleur moyen de s’en débarrasser. Bons nageurs, nos pauvres amis, les voiles de la Doris s’étant heureusement masquées dès que la révolte nous eut forcés de négliger la manœuvre et d’abandonner le gouvernail, purent atteindre le bord et grimper, après bien des efforts, sur le pont au moment où nous allions succomber. Après ce récit, nous leur serrâmes de bon cœur la main.
La nuit du 13 au 14 mars se passa bien tristement. Un morne abattement avait remplacé en nous la surexcitation causée par la bataille ; les scènes horribles dont nous avions été les auteurs et les témoins nous poursuivaient sans pitié et assombrissaient notre imagination.
Le 14 au matin nous procédâmes aux funérailles de l’infortuné Prendtout : le capitaine Liard voulut profiter de cette occasion pour adresser aux révoltés une mercuriale sévère et indulgente tout à la fois, qui les fît revenir à de bons sentiments. Afin de donner plus d’autorité à sa parole, il résolut de faire assister les Africains aux derniers honneurs que nous allions rendre à leur victime.
Aussitôt après le déjeuner, on chargea bien ostensiblement, devant la traite réunie, nos deux canons, que l’on braqua ensuite sur l’avant, de façon à pouvoir foudroyer les mutins au premier symptôme de révolte. Un homme se plaça, le boute-feu à la main, à côté de chaque pièce ; puis, une fois les nègres rangés le long du bord, d’une extrémité à l’autre du navire, la cérémonie commença.
Un catafalque, dressé au moyen d’un caillebottis et surmonté d’un pavillon de différentes couleurs, était placé horizontalement sur la lice du plat-bord du côté sous le vent ; ce fut sur cette couche funèbre que l’on déposa le corps, enseveli dans un linceul blanc, de l’infortuné Prendtout.
Le capitaine Liard, s’avançant alors et s’adressant aux Africains, leur fit un discours qui ne manquait pas d’adresse. Il leur dit que si nous avions bien voulu les acheter à leurs maîtres de Zanzibar, c’était dans la seule intention de les retirer de leur rude esclavage. Qu’au reste, ils ne devaient pas nous savoir gré de ce sacrifice, car c’était notre Dieu, qui voulait que tous les hommes fussent frères, qui nous avait commandé d’agir ainsi. Enfin, après une peinture très pittoresque et colorée de ce Dieu, peinture qui parut impressionner assez vivement son auditoire, le capitaine Liard termina son discours en tombant avec tout l’équipage à genoux.
En ce moment, maître Fleury inclina légèrement la base du catafalque ; le corps de Prendtout, glissant doucement, disparut à nos regards et tomba dans la mer.
C’est au capitaine, en sa qualité de magistrat du bord, qu’est dévolue la triste mission de constater les décès.
Après les funérailles de Prendtout, M. Liard fit donc apporter sur le pont les effets du défunt, afin d’en dresser l’inventaire en notre présence.
C’est surtout à l’inspection de son coffre qu’on peut juger des qualités d’un matelot, aussi est-ce souvent à cette inspection que les capitaines ont recours, lorsqu’ils engagent leurs équipages, pour déterminer leurs choix. L’homme rangé est rarement un mauvais sujet ; et celui qui a le courage et la conscience d’économiser pour sa famille les faibles produits de son pénible labeur, se rend toujours digne de la préférence qu’on lui accorde sur des marins moins économes que lui. L’inspection du coffre de Prendtout nous confirma dans l’opinion que nous avions de lui, c’est-à-dire qu’il était aussi excellent père que bon époux. Son bagage modeste se composait du strict nécessaire ; mais à côté de ses hardes usées et soigneusement rapiécées, se trouvaient des tissus de l’Inde, pliés avec une précaution extrême, qu’il rapportait à sa femme et à ses enfants. Dans le fond, sous un double couvercle, nous découvrîmes en quadruples son petit trésor, c’est-à-dire les appointements presque intacts qu’il avait touchés depuis son départ de France. Parmi cet or se voyaient des mèches de cheveux, l’une de sa femme, et ils étaient certainement loin d’être beaux, les deux autres de ses enfants.
Pauvre Prendtout, si la vie si précaire et souvent si ingrate du marin t’eût présenté de constantes ressources, et que tu eusses pu, par un travail acharné, procurer honorablement une petite aisance aux tiens, je suis bien assuré qu’un navire négrier ne t’eût jamais compté au nombre de ses matelots.
L’inventaire des effets de l’infortuné Rochelais terminé, et cela au milieu de l’attendrissement général, le capitaine apposa les scellés sur le coffre et nous fit signer le procès-verbal qui constatait la mort de notre camarade. Cette opération, quoiqu’elle fût très simple, nous attrista profondément.
Le lendemain, 15 mars, tout était rentré en ordre à bord de la Doris, et nous ne concevions plus de crainte sur la soumission de la traite : la leçon que nos Africains avaient reçue était une de ces leçons qui ne s’oublient pas de sitôt !
M. Liard, un crayon à la main et se livrant depuis le matin à des calculs, était arrivé à cette conviction, qui lui avait rendu un peu de tranquillité, que si aucun accident n’entravait plus notre retour à Bourbon, les cent quarante nègres environ qui nous restaient encore couvriraient et au delà les frais du voyage ; il entrevoyait même, en supposant qu’aucune maladie épidémique ne se déclarât à bord, un bénéfice possible.
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Il était alors onze heures du matin : le ciel pur, à peine ridé par quelques nuages légers et blanchâtres, nous présageait une journée superbe ; nos voiles, brassées en pointe, attendaient le vent ; il n’y avait rien à faire. Le capitaine, fatigué par ses calculs et affaibli par sa blessure, profita de ce moment d’inaction pour aller prendre un peu de repos dans sa cabine.
Comme dans cette absence de toute manœuvre rien ne nécessitait la présence de tout l’équipage sur le pont, M. Boudin, le second, homme peu marin, me pria de descendre dans la cambuse avec quelques-uns de nos hommes et de nos noirs fidèles, pour y opérer un rangement devenu indispensable par suite de la consommation d’une partie des provisions. M. Boudin, après m’avoir donné cette mission, car il n’entendait rien à l’arrimage, prit le quart à ma place. François Combaleau, qui, depuis la mort ou la disparition du chat, avait tout à fait perdu sa gaieté, était alors à la barre.
J’étais dans la cambuse à peu près depuis vingt minutes, quand une fraîcheur soudaine et tout à fait inattendue se répandit dans la cale et appela mon attention. Soudain je sens le navire qui s’incline d’une façon tellement effrayante, que le désarrimage le plus complet s’ensuit ! Aussitôt tous les objets d’armement roulent avec fracas du côté de tribord ; l’équipage pousse des cris d’épouvante, et j’entends la voix du second d’abord et celle du capitaine ensuite qui commandent :
— La barre au vent ! Amène les perroquets, les huniers, le pic ! Largue les écoutes du grand hunier !
Le doute ne m’est pas possible, quelque grand malheur vient d’arriver. Je m’élance aussitôt vers la porte de la dunette, un torrent d’eau me renverse. Je me relève vivement et je parviens à me hisser non sans peine sur la partie du navire qui n’est pas encore submergée. Combaleau est le premier matelot que j’aperçois ; il a un air hagard, épouvanté, qui me frappe d’une surprise d’autant plus grande, que je connais l’intrépidité et l’admirable sang-froid dont cet homme est doué.
— Comment cela est-il arrivé ? car le navire était chaviré.
— Je ne sais, lieutenant ! me répond-il avec embarras. On dit que c’est un grain blanc qui nous a assailli à l’improviste, et a fait chavirer le navire devenu rebelle au gouvernail… mais c’est pas vrai !
— Comment, ce n’est pas vrai !
— Lieutenant, voyez-vous, me répond à voix basse Combaleau, ce malheur vient de la mort du chat… C’était écrit là-haut ! nous ne pouvions pas l’éviter.
A présent, comment peindre la consternation de notre équipage et la position dans laquelle nous nous trouvions ? Ce n’est pas possible. Nos matelots, accrochés à la mâture et aux points de la carène que la mer n’a pas encore envahis, regardent, immobiles, muets, d’un œil hébété les vagues qui bondissent les couvrant de leur écume et semblent vouloir les saisir !
Une minute, une seule minute, et pas un de nous peut-être ne sera plus vivant !
Comme jamais encore je n’avais entendu rapporter un exemple d’un navire chaviré, qui n’eût point coulé immédiatement, je m’attendais à chaque seconde à voir la Doris s’abîmer dans les flots. A chaque secousse que lui imprimait la mer, je fermais instinctivement les yeux pour ne point assister au drame terrible dont je devais être la victime ; je regardais ma mort comme une chose tellement inévitable, que je ne songeais même pas à chercher un moyen qui me permît de disputer ma vie.
Le lecteur croira peut-être que l’homme dans une position aussi affreuse et aussi désespérée que celle dans laquelle je me trouvais, doit éprouver un désespoir profond, être en proie à une terreur extrême ; il n’en est rien, cependant. Soit que l’excès de l’émotion ou de la peur, en paralysant vos facultés, vous conduise à une espèce d’insensibilité, soit que l’instinct de la conservation perde une grande partie de sa force en face d’une mort certaine, assurée : toujours est-il que le sentiment dominant parmi l’équipage de la Doris, dans ce moment critique, était celui d’une résignation passive et inintelligente.
Cependant lorsque nous vîmes, après deux ou trois minutes, que notre brick, resté couché sur tribord, ne s’enfonçait pas dans l’abîme, un immense espoir nous vint au cœur et nous commençâmes à reprendre courage.
Plusieurs de nos matelots, passant de leur apathie de brute à une ivresse irraisonnée, se mirent à verser des larmes de joie et à remercier Dieu avec transport !
Celui de nos hommes qui le premier de tous songea à sauver sa vie, fut le Bordelais Ducasse, qui se glissa furtivement derrière nous, pour s’embarquer dans le canot que la Doris traînait à sa remorque depuis Zanzibar, et dont la bosse s’était, par bonheur au moment de la catastrophe, trouvée attachée au couronnement du bord du vent.
Cette embarcation, celle que nous avions dédoublée, était la seule que nous possédions, car le lecteur doit se souvenir que nous avions été obligés d’abandonner les autres à la douane de Zanzibar, lors de notre fuite de ce port. Elle nous représentait donc notre unique moyen de salut.
On ne s’étonnera pas, en songeant à cela, que tous les yeux fussent tournés vers le canot et que dix personnes, au risque de tomber à la mer, se précipitèrent, en abandonnant à la hâte leurs abris, entre l’embarcation et Ducasse.
— Garneray, me dit alors le capitaine, sautez dans le canot avec maître Fleury, et allez détacher en toute hâte les espars qui pourront nous servir à la construction d’un radeau !
Ce mot de radeau avidement recueilli par l’équipage fit battre de joie tous les cœurs ; en effet, avec les brises assez constantes qui régnent dans ces parages, et ne nous trouvant qu’à une quarantaine de lieues au plus de la côte, nous pouvions espérer avec raison arriver à terre.
— Il faut au moins deux hommes pour conduire l’embarcation, tandis que le troisième détachera les espars, dit Ducasse qui, avant que j’aie eu le temps de lui répondre, s’est glissé dans le canot entre maître Fleury et moi et a poussé au large.
Le navire gisait alors, je l’ai déjà dit, sur la côte de tribord, et bien que la mâture battît la vague à chaque roulis, ce qui rendait notre travail excessivement difficile et pénible, nous parvînmes cependant à détacher les basses vergues qui devaient servir de base dans la construction du radeau. Ce ne fut pas non plus sans danger que nous parvînmes à accomplir cette tâche, car les nègres dispersés dans le gréement tentaient de s’emparer, par la violence et par la surprise, de notre canot, et nous avions toutes les peines du monde à les repousser.
C’était en vain que nous faisions tous nos efforts pour les calmer et les convaincre que, dans notre position critique, la bonne entente de tous pouvait seule nous sauver ; qu’au reste, nous ne voulions pas les abandonner, au contraire ; que nous allions construire un radeau, qui nous permettrait à tous d’atteindre la terre : dominés par la peur, et insensibles à la voix de la raison, ils n’en continuaient pas moins sur nous leurs dangereuses tentatives, nous accablant d’injures et nous menaçant de nous massacrer. Leur exaspération finit même par se monter à un tel degré que, dans la crainte de voir ces misérables envahir notre frêle embarcation, nous fûmes obligés de gagner le large.
Nous étions désespérés. En effet, la construction de ce radeau, qui était notre seul et unique moyen de salut, devint, grâce à la stupide fureur des Africains, une chose tout à fait impossible. Nous nous tenions stationnaires à quelques brasses de l’arrière de la Doris, quand M. Liard, se penchant de notre côté et se faisant une espèce de porte-voix naturel avec ses deux mains, de façon que ses paroles nous arrivassent sans être entendues par ceux qui se trouvaient à bord, nous héla d’accoster le couronnement, en déguisant notre évolution de façon à donner le change aux nègres.
Feignant aussitôt de diriger la pirogue sur l’avant du navire, où les noirs se portent de suite en foule pour s’emparer de notre embarcation, je fais scier et j’accoste la poupe avant qu’ils puissent se douter de mon dessein.
Aussitôt M. Liard, M. Boudin et le frère du maître d’équipage Fleury, qui se tenaient sur le couronnement de la Doris, sautent dans le canot, et nous poussons au large. Un capitaine, on le sait, doit toujours être le dernier à abandonner son navire : aussi ma première pensée fut-elle, en recueillant M. Liard, qu’il voulait s’assurer par lui-même de la possibilité de construire un radeau, et qu’une fois son opinion formée à cet égard, il retournerait à bord.
Cependant, en considérant son air effrayé, sa pâleur, le tremblement convulsif qui agite ses membres, je comprends bientôt que je me suis trompé et qu’il ne songe qu’à fuir. Je ne doute même plus que cet embarquement, en dehors de toutes les lois de l’honneur et du devoir, n’ait été concerté à l’avance entre M. Liard et son second, M. Boudin.
A peine le canot s’est-il éloigné de quelques mètres de la Doris, que les nègres qui nous attendaient sur l’arrière, comprenant qu’on les abandonnait, se précipitent en foule à la mer et se mettent à notre poursuite ; nous prenons chasse devant eux.
Peu à peu le nombre de ces malheureux diminue d’une façon effrayante : les uns sont trahis par leurs forces, les autres deviennent la proie des requins : A chaque instant, un cri retentit, une malédiction nous est adressée, et un homme disparaît. C’est à peine si nous osons tourner nos regards vers la Doris, tant le spectacle que présente notre pauvre brick est affreux ! Chaque lame entraîne dans son ressac des femmes et des enfants que nous voyons tourbillonner une minute, puis s’enfoncer dans l’abîme. Les écoutilies ouvertes vomissent les cadavres des infortunés qui, au moment de la catastrophe, se trouvaient enfermés dans le faux-pont. Cela ne peut s’imaginer ni se décrire !
Quelques captifs dans la force de l’âge fendent la mer de leurs larges poitrines, et, soutenus par un suprême désespoir, parviennent jusqu’à notre embarcation ; mais notre canot, qui n’a que neuf pieds de long et ne supporte déjà qu’avec peine le poids de six hommes, va couler si un seul d’entre eux parvient à y monter, alors ! ma plume se refuse à retracer la sauvage fureur qui s’empare de MM. Liard et Boudin. Pas un seul des nègres ne peut réussir à escalader notre frêle esquif : les avirons, dont le capitaine et son second se sont armés, ruissellent de sang !
Pendant deux heures, deux siècles ! nous restons en vue de la Doris ! Et penser que si les Africains consentaient seulement à se tenir tranquilles, à nous laisser travailler, nous parviendrions peut-être à relever le navire, en tout cas à construire un radeau ! Voir la réussite, le salut de tous à notre portée, et ne pouvoir y atteindre ! Ah ! ce supplice n’est pas le moins cruel de tous !
— Messieurs, nous dit enfin le capitaine après avoir échangé avec M. Boudin un regard d’intelligence que je surprends au passage ; que devons-nous faire ? A moi, il me semble que dans l’intérêt de tous nous devons gagner au plus vite la haute mer et nous diriger vers la côte. Pour peu que le vent nous protège, nous atteindrons la terre en deux jours, et nous pourrons alors revenir au secours de nos pauvres amis.
— Capitaine, lui dis-je, notre honneur n’appartient qu’à vous, et vous êtes certes libre d’en disposer à votre gré ; seulement il ne nous est pas permis d’attenter à celui des autres ! Or, comme je suis officier et que mon grade m’ordonne de n’abandonner le navire sur lequel je navigue qu’après que le dernier matelot en est parti, je retourne à bord de la Doris.
— Etes-vous fou, Garneray, s’écrie Liard, et réfléchissez-vous bien à ce que vous dites ?
— Cela est tellement simple, capitaine, que la réflexion n’a rien à y voir.
— Ainsi, vous êtes bien décidé à rester sur la Doris ?
— On ne peut plus décidé, capitaine.
— Soit ; mais de quelle façon comptez-vous y retourner ? Cette question me donna à réfléchir.
— A la nage, capitaine, lui répondis-je, car vous ne consentirez probablement pas à m’y conduire ?
— A la nage ? Regardez donc un peu, Garneray, les ailerons noirs des requins qui sillonnent de tous côtés la mer à l’entour de nous ! Croyez-vous que les nègres et ces voraces et impitoyables ennemis vous laisseront accomplir en paix le trajet qui nous sépare du brick ? Votre projet, convenez-en, est insensé et ne mérite même pas d’être combattu.
— Mais, capitaine, je suis officier, et, comme tel, je dois…
— Non, monsieur, vous n’êtes point officier, s’écria le capitaine en m’interrompant. Ne touchant point d’appointements et ne participant pas aux bénéfices de la traite, votre position à bord de la Doris n’a jamais été, et vous-même avez assez souvent pris soin de me le rappeler, que celle d’un simple auxiliaire. Après tout, voilà déjà trop de temps perdu en vaines paroles… Si vous tenez absolument à servir de pâture aux requins, libre à vous de vous passer cette fantaisie… Quant à moi, comme je suis capitaine et maître ici, je n’ai que faire de votre opposition et de vos remontrances…
Cette observation, qui me parut assez juste, jointe à la vue des nombreux requins qui prenaient leurs ébats et se prélassaient dans l’immense curée de notre catastrophe, m’empêcha d’insister. Je me permis toutefois de répondre à M. Liard que peut-être ferions-nous bien de nous rapprocher de la Doris pour essayer d’embarquer avec nous ceux des matelots qui ne craindraient pas de nous rejoindre à la nage.
— Votre avis ne vaut rien, me répondit M. Liard, et cela pour plusieurs raisons : la première, c’est qu’il est probable que les requins ne laisseraient arriver que peu de nos amis jusqu’à nous ; la seconde, c’est que le poids d’un seul homme en plus serait capable de couler notre canot. Il ne faut donc point songer à cela ; néanmoins, je suis d’avis de nous rapprocher de la Doris pour tâcher de nous procurer une boussole que l’on pourrait nous jeter… Qu’en pensez-vous, mes amis ?
Les deux Fleury, Ducasse, et surtout M. Boudin, qui, pendant ma discussion avec le capitaine, n’avaient pas hésité à se ranger du parti de ce dernier, l’approuvèrent.
Un quart d’heure plus tard, nous arrivions, après avoir nagé vigoureusement, à une encablure de notre pauvre brick.
Jamais je n’oublierai les supplications et les prières que nous adressèrent, pour que nous leur permissions de nous rejoindre, le charpentier Martin, le tonnelier Boubert, le matelot Périn et le lamentable Fignolet. Elles me déchirèrent le cœur, et je crois les entendre encore.
François Combaleau seul, monté sur la partie la plus élevée de la coque du navire, son poing gauche appuyé sur la hanche, sa tête orgueilleusement rejetée en arrière, n’implora pas notre pitié ; loin de là même.
— Mes amis, nous dit-il, le mieux que vous ayez à faire est de décamper au plus vite et d’aller nous chercher des secours. N’écoutez point les jérémiades de tous ces blagueurs, ils ne savent ce qu’ils veulent.
— Mais qu’allez-vous devenir, François ? m’écriai-je.
— Merci de votre intérêt, lieutenant, me répondit-il. Je pense qu’avant demain matin tous nos moricauds auront fait le plongeon… Alors nous pourrons nous occuper à établir un radeau. Eh bien ! lieutenant, trouvez-vous toujours que ce soit une bêtise de croire à l’influence de la mort d’un chat ?
Voyant, après quelques pourparlers, qu’il nous serait impossible d’obtenir la boussole que nous désirions, et que les hommes restés à bord de la Doris eussent été obligés d’aller chercher dans la chambre inondée par la mer, nous adressâmes un dernier adieu à nos malheureux compagnons et nous poussâmes au large.
— Bien du plaisir et de l’agrément, nous cria François, et tâchez de revenir le plus promptement possible… Ça ne fait rien, capitaine, là, sans rancune, permettez-moi de vous faire observer, avec infiniment de respect, que vous avez, en appareillant de Bourbon un vendredi, fait une brioche énorme !
François, fort satisfait d’avoir pu proclamer bien haut, en l’envoyant à l’adresse de qui de droit, cette vérité qui l’étouffait, se mit alors à brailler à tue-tête le couplet de l’opéra-comique du Déserteur
Mourir n’est rien, c’est notre dernière heure ; Chaque minute, chaque pas, Ne mène-t-il pas au trépas ?
Forçant alors de rames nous nous éloignâmes rapidement de la Doris ; pendant longtemps la voix de François, mêlée aux imprécations des nègres, arriva distincte, comme un poignant remords, jusqu’à nous. Peu à peu elle se changea en murmures, et cessa bientôt après ; mais nos cœurs s’entendaient toujours. Lorsque nous débordâmes de la Doris, nos observations astronomiques nous plaçaient à environ 45 lieues à l’est-sud-est de l’île de Zanzibar. Le canot qui nous portait naviguant par la puissance de ses avirons et celle du courant, cheminait le cap en route, faisant à peu près deux tiers de lieue à l’heure Si, comme la saison nous le donnait à supposer, nous étions favorisés par la brise, deux jours de navigation nous suffiraient pour aborder l’île de Zanzibar ; nous pouvions donc, en ce cas, raisonnablement espérer pouvoir retourner assez a temps auprès de nos compagnons pour leur porter secours.
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Oui, mais notre frêle canot à clin, long seulement de neuf pieds et surchargé outre mesure par le poids excessif pour lui de six hommes, etait-il capable de résister à la moindre agitation de la mer ? Un grain presque insensible n’était-il pas plus que suffisant pour nous faire chavirer ? Hélas ! oui ; aussi notre découragement atteignait jusqu’au désespoir.
Ce puissant motif d’angoisse n’était pas le seul qui nous accablât : personne à bord de notre canot ne connaissait l’atterrissage de la côte orientale de Zanzibar, vers laquelle nous nous dirigions. Le capitaine, le second et moi, nous nous rappelions bien, il est vrai, quoique confusément, d’avoir remarqué sur la carte que cette partie de l’île, peu fréquentée par les navires, avait, vers son milieu, une échancrure où débouchait une petite rivière ; là s’arrêtaient tous nos renseignements.
On conçoit qu’avec des données aussi peu certaines, notre arrivée nous présentait presque autant de danger que le voyage lui-même : en effet, n’était-il pas probable, en supposant toutefois que le temps fût constamment beau et que les vents du sud-est ne cessassent pas de régner pendant tout le cours de notre navigation, que nous nous briserions, en abordant, contre les récifs qui entourent, comme une ceinture de granit, l’île de Zanzibar ? Nous n’avions plus à attendre qu’une longue agonie terminée par une mort cruelle et violente !
Lorsque nous avions abandonné la Doris, le grain blanc qui avait chaviré notre malheureux brick était tout à fait passé, et il faisait un grand calme. Le matelot Ducasse et le maître d’équipage Fleury prirent les avirons et nagèrent avec ardeur jusqu’à extinction de forces ; nous les remplaçâmes, le jeune Fleury et moi.
Nous réglâmes ensuite nos travaux et nous prîmes nos tours de rôle ; comme nous nous trouvions six dans le canot, notre temps de repos n’était pas tout à fait double de celui de la nage, car il fallait toujours un homme au gouvernail ; chacun y restait une heure.
Bientôt la nuit nous enveloppa de ses ombres : la lune nous éclairait de ses pâles rayons ; pas le moindre souffle d’air ne ridait la surface des eaux…
Ce calme et ce silence de la nature contrastaient d’une façon si étrange avec notre position, qu’ils nous impressionnèrent plus vivement peut-être que ne l’eût fait le bruit lointain du tonnerre ou l’approche de l’orage. A peine échangeâmes-nous, jusqu’au lendemain matin, quelques paroles indispensables. Le son de notre voix, je ne puis me rendre encore compte de cela 1 aujourd’hui, nous était pénible à entendre.
Le lendemain matin, 15 mars, le soleil se leva dans un horizon sans nuages, et la brise tomba tout à fait ! Comment pouvoir sinon rendre, cela est impossible, mais au moins esquisser de manière à le faire deviner, le triste spectacle que nous offrions alors ? comment peindre ce petit canot, point noir et presque imperceptible, se mouvant lentement, comme un insecte à peine visible, dans l’immensité de l’océan ? ces hommes pâles, défaits, en proie à toutes les terreurs, que quelques planches minces et à peine retenues ensemble séparent seules de l’abîme, tandis qu’un soleil de feu, versant sur leurs têtes des rayons de lave, enflamme leur cerveau et brûle leur corps ? Et quel cadre à ce tableau ! Un horizon sans bornes.
Le découragement qui s’était emparé de nous avait aussi, en bien peu de temps, changé nos caractères. Ne pouvant nous en prendre à Dieu de notre malheur, et soulager par des imprécations notre colère, car, à défaut de religion, la peur et la superstition nous rendent lâches et rampants devant la Providence, dont nous craignons la vengeance, nous ne nous adressions que des paroles dures et blessantes. Le moindre mot, le moindre geste, quelque insignifiant et inoffensif que fût ce geste ou ce mot, devenait pour nous un sujet de querelle.
Nous nous toisions avec des regards pleins de rage, et à chaque instant nous étions sur le point d’en venir aux mains. Et cependant, n’était-ce pas le moment de nous réunir dans une communauté de pensées, de nous appuyer, de nous encourager les uns les autres ? Rien ne rend l’homme méchant et implacable, je pus me convaincre de cette triste vérité dans cette circonstance solennelle, comme l’infortune et la peur !
Vers midi M. Boudin, peu accoutumé à la fatigue, d’une complexion fort délicate, et qui, je ne sais pour quel motif, avait eu l’imprudence de s’embarquer sans chemise dans le canot, lors du naufrage de la Doris, probablement, sans doute, afin de pouvoir plus facilement se sauver à la nage, attrapa sur tout le corps un coup de soleil si violent, qu’il fut obligé d’abandonner les rames. Nous le couchâmes au fond du canot, et Ducasse prit sa place.
Enfin cette longue journée, digne d’être écrite dans l’Enfer de Dante, finit, et la rosée de la nuit apporta un léger soulagement à nos souffrances. Nos provisions de bouche, dont je n’ai pas encore parlé, se composaient de vingt bananes. Jusqu’à ce moment, nous avions résisté au désir d’y toucher ; mais épuisés alors et n’en pouvant plus, nous fûmes obligés de les entamer. Après une discussion assez aigre et irritante, nous convînmes d’en prendre chacun deux. Le capitaine fut chargé, car le plus futile motif était, je le répète, devenu un sujet de discorde pour nous, de les distribuer au hasard et sans les choisir.
Je ne parlerai pas de l’avidité avec laquelle nous nous jetâmes sur cette maigre nourriture, le lecteur la concevra sans peine. Chacun de nous garda en réserve les pelures coriaces et filandreuses de ses deux bananes ; quant à M. Boudin, alors en proie à une fièvre violente, il n’eut point part à la distribution.
Le 16 au matin le soleil, qui la veille avait disparu dans un horizon sans tache, se leva, rouge comme du sang, sur un ciel enluminé, dans la direction de l’est, par des masses de nuages dorés et brillants, qui se dirigeaient lentement vers l’ouest : c’était là un indice de vent ou de pluie. Pourvu que ce ne fût pas le présage d’un orage ! Le vent pouvait, quoique cela ne fût rien moins que certain, nous sauver, la pluie apporterait un grand soulagement à nos souffrances ; mais l’orage, quelque passager et léger qu’il fût, nous perdait !
Les yeux fixés sur l’horizon, nous étions partagés entre le sentiment de la crainte et celui de l’espérance. Comment peindre le bonheur que nous éprouvâmes lorsque, après une demi-heure d’attente pleine d’angoisse, nous vîmes les nuages amoncelés sur notre tête donner passage à une forte pluie sans orage ?
Nous nous empressâmes de réunir nos cinq chemises avec de la ficelle, puis les attachant à un aviron et en formant une espèce de hunier que nous guidâmes à la tête d’une rame élevée en guise de mât, nous pûmes avancer en nous reposant un peu.
La pluie qui ruisselait sur notre corps nous procurait une sensation de bien-être inexprimable : la tête tournée vers le ciel, nous recevions avidement les gouttes de pluie ; plusieurs d’entre nous trouvant ce secours insuffisant, léchaient les parois mouillées du canot.
Malheureusement cela dura peu : bientôt le soleil chassa devant lui les nuages, et la pluie cessa tout à fait. Nous défîmes alors notre informe voilure, c’est-à-dire nos chemises cousues ensemble, et les pressant avec force, <nous en obtînmes à peu près deux pintes d’eau que nous recueillîmes dans un chapeau.
La fraîcheur que ces vêtements donnèrent à notre corps lorsque nous les revêtîmes de nouveau, nous procura pendant tout le reste de la journée une force et une vigueur que nous n’espérions plus posséder.
Quant au pauvre Boudin, c’était tout autre chose ; son état, loin de s’améliorer, ne faisait qu’empirer ; il était toujours en proie à un violent accès de fièvre.
Vers la tombée de la nuit, un événement auquel je ne songeais guère manqua de nous être fatal ; l’auteur en fut Ducasse. Ce matelot, fort, vigoureux, et qui jusqu’alors avait montré assez de patience et de courage, fut saisi tout à coup par un délire furieux. Jetant loin de lui son aviron, il se dressa violemment sur son banc, et s’écriant qu’il apercevait une belle prairie couverte de marguerites, il voulut s’élancer à la mer. Par bonheur, nous eûmes le temps de nous précipiter sur lui et de le retenir au moment où il allait accomplir son falal projet. Seulement, la lutte que nous eûmes à soutenir contre lui fut si longue, si acharnée, qu’elle nous fit perdre une partie de nos forces. Enfin, nous parvînmes à le coucher au fond du canot, à côté de M. Boudin.
Une fois maîtres de lui, il nous restait à rattraper l’aviron que le malheureux avait, pendant son accès de délire, jeté au loin dans la mer. En vain cherchâmes-nous, pendant longtemps, avec une attention perplexe et soutenue, l’aviron ; nous fûmes plus d’une demi-heure avant de l’apercevoir. Que l’on juge de notre anxiété et de notre désespoir ! A cet aviron, à quelle extrémité étions-nous réduits ! était attaché notre sort ! Comment, en effet, si nous ne parvenions pas à le retrouver, continuer notre navigation ?
Ce fut le capitaine qui le premier découvrit, bercé à vingt pas de nous par la vague, l’aviron si désiré ; nous nous dirigeâmes vers lui en godillant, et nous ne tardâmes-pas à nous en emparer. Cette seconde journée, si elle ne nous fut pas, à cause du calme, bien favorable, eut cependant cela d’heureux, grâce sans doute au soulagement que nous avait apporté la pluie, qu’elle fit cesser l’irritation qui régnait entre nous, et que nous commençâmes à nous regarder sans haine et sans colère.
Vers le milieu de la nuit, Ducasse, rafraîchi et calmé par plusieurs heures de sommeil, se leva complètement remis de son espèce d’accès de fièvre chaude, et reprit sa place sur son banc de rameur.
Le jour suivant, c’est-à-dire le 17, le soleil se leva, comme la veille, splendide et radieux ; aucun indice de brise ne se voyait à l’horizon. Ce ne fut que vers les onze heures du matin que le vent commença à se faire sentir et nous vint un peu en aide. Seulement, depuis quelques heures la chaleur avait été telle, que le malheureux Boudin était à la dernière extrémité.
Sa force de volonté, trop tardive en lui, chercha en vain à prendre le dessus sur la souffrance qui l’accablait ; bientôt il se mit à pousser des cris déchirants.
— Je ne veux pas mourir, s’écria-t-il avec désespoir, je ne veux pas mourir encore ! au secours ! sauvez-moi !
Puis s’arrêtant bientôt épuisé, il reprenait peu après d’une voix que l’inflammation de sa gorge rendait à peine intelligible :
— Pour l’amour du ciel ! de l’eau… de l’eau… Mon estomac est en feu… de l’eau, vous dis-je, ou je vous tue tous !
Plusieurs fois, animé par la fureur, il tenta de se relever ; mais à chaque effort sa tête, qu’il soulevait à peine, retombait lourdement dans le fond du canot.
Du peu d’eau que nous avions recueilli la veille, il ne nous restait plus une seule goutte : ne pouvant donc nous rendre à la prière de l’infortuné moribond, nous cherchions à tromper son courage.
— Allons, un peu de patience, lui disions-nous, encore quelques heures et nous serons à terre ! alors vous boirez tant que vous voudrez, et quelques heures de repos compléteront bientôt votre guérison…
Le pauvre Boudin entendait toujours nos paroles, mais il était devenu trop faible pour pouvoir nous répondre ; seulement nous voyions bien, à son air d’incrédulité, qu’il n’ajoutait pas foi à nos généreux mensonges.
Enfin, après une horrible agonie qui dura près de deux heures, il se tordit dans un suprême effort, comme s’il eût été atteint par la flamme, se releva presque debout, et finit par retomber mort.
Nous étions tellement malheureux nous-mêmes, que cet événement ne nous causa, pour ainsi dire, aucune émotion. A quoi bon nous apitoyer sur le sort de ce malheureux ? ne devions-nous pas bientôt finir comme lui !
Je dois dire à notre louange que nous n’hésitâmes pas une seconde à jeter son cadavre à la mer ; cependant nous subissions les angoisses de la faim avec une telle violence, que réellement nous eussions été excusables d’arrêter un moment notre esprit à une pensée épouvantable, hideuse, que je n’ose ni ne veux rapporter ici, et dont l’exécution a jeté un souvenir et une ombre si terribles sur l’avenir des survivants du radeau de la Méduse !
La journée du 17 fut pour nous une longue torture ; nos mains enflées et couvertes d’ampoules par leur contact trop répété avec les rames, nous apportèrent de nouvelles souffrances. Une légère pluie qui tomba pendant quelques minutes, si elle ne ranima pas notre courage, car du courage nous n’en avions plus, nous permit cependant d’éviter le délire qui déjà commençait à s’emparer de nous. Un peu avant le coucher du soleil, deux poissons volants, pesant chacun cinq à six onces, tombèrent dans notre canot, et nous les dévorâmes avec avidité.
Le 18, quatrième jour depuis notre embarquement dans le canot, le jeune Fleury et Ducasse commencèrent à donner des signes non équivoques de délire ; heureusement que leur folie prit un cours pacifique. Si elle se fût produite en violences et en fureur, il nous eût été impossible, tant nous étions faibles, d’opposer la moindre résistance à leurs desseins, c’en eût été fait de nous.
Le jeune Fleury avait une idée fixe.
— Mes amis, nous disait-il en pleurant, et sans savoir seulement à qui il s’adressait, car il ne nous reconnaissait plus, mes amis, je vous en prie, soyez bons garçons et complaisants, laissez-vous mourir pour que l’on vous jette à la mer… Vous n’aurez pas à vous en repentir… Il fait si frais et si bon au fond de l’eau ! Allons, un peu de complaisance… Cela allégerait le canot, et je pourrai le porter ensuite à terre… De cette façon, nous serons tous sauvés…
Cette idée fixe du pauvre jeune homme provenait probablement de la joie égoïste et cruelle que nous avions éprouvée et exprimée de la mort de M. Boudin, en nous apercevant qu’une fois son cadavre jeté à la mer, notre embarcation avançait avec plus de facilité.
Quant au Bordelais Ducasse, sa folie était toute différente. Se figurant qu’il était berger d’un grand troupeau, il s’impatientait contre ses moutons qui buvaient, disait-il, toute l’eau de la Gironde et allaient mettre les navires à sec.
Le capitaine Liard se trouvait à peu près dans un état semblable à celui des deux matelots ; couché sur son banc, il murmurait d’une voix étouffée des nombres et des chiffres : toutefois, de temps en temps, il nous adressait la parole en nous appelant par nos noms. Le seul homme qui avec moi ne fût pas complètement en proie à la folie ou au délire était le maître d’équipage Fleury. De temps en temps, car nous étions trop faibles et trop découragés pour parler, nous échangions des regards expressifs, tant pour nous assurer si nous pouvions toujours compter l’un sur l’autre, que pour savoir si quelque idée heureuse ne nous venait pas.
Toutefois, vers les quatre heures, je sentis que le brouillard se faisait, si je puis m’exprimer ainsi, dans mon intelligence. Je me rappelle encore, non sans émotion, l’horrible lutte qui s’établit alors entre ma force de volonté et le délire qui commençait à s’emparer de moi. Le délire, mais un délire qui me permettait fort bien d’apprécier les objets qui m’entouraient et qui se rattachaient encore par quelques points à la vie réelle, finit enfin par triompher. Je me trouvais alors dans l’état d’un homme gris d’opium ou de hatchis, c’est-à-dire que j’avais la conscience des visions qui m’obsédaient. De temps en temps, je sentais une joie folle, délirante, sans nom, me monter au cœur, car je venais de me rappeler tout à coup que j’avais, comme les oiseaux, des ailes, et que, comme eux, je pouvais m’envoler ! Une violente chaleur qui partait de la plante de mes pieds pour arriver jusqu’à mon crâne, donnait bientôt une autre direction à mon ivresse. Je me figurais que je pesais dans une balance le temps qu’il me restait à vivre, et que l’aiguille marquait deux jours.
Vers le soir, cependant, je revins complètement à moi. Mon premier regard fut pour le maître d’équipage Fleury ; il avait les yeux fixes et démesurément ouverts.
— Eh bien, Fleury ? lui demandai-je.
— J’ai dormi aussi, lieutenant, me répondit-il en passant lentement la main sur son front.
Ces quelques paroles étaient les premières que nous avions échangées de toute la journée.
— Voici la nuit qui va nous apporter un peu de fraîcheur, lui dis-je, reprenons les avirons… Chaque minute d’inaction est une année que nous supprimons de notre vie.
— Oui, lieutenant ! Ah ! que les oiseaux sont heureux ! murmura-t-il en me désignant par un faible signe de tête les nombreux goélands qui voltigeaient autour de notre embarcation.
— Les oiseaux, Fleury, nous annoncent l’approche de la terre !
— La terre, lieutenant ! s’écria le maître d’équipage en appuyant sur son aviron, est-ce que vous croyez à la terre ? C’est un mensonge, elle n’existe pas !
J’étais depuis à peu près une heure occupé à ramer, lorsque je sentis que ma faiblesse me reprenait. Une étrange vision se présentait à mon esprit : c’était mon passé tout entier, et je parle de mon passé à partir de ma plus extrême jeunesse, qui se déroulait devant moi. Dans cette revue rétrospective, pas une heure, pas une minute, pas un événement, quelque puéril, insignifiant ou banal qu’il eût été, qui ne se reproduisît avec une merveilleuse fidélité ! Je lisais dans ma vie comme dans un livre, je la voyais comme dans un tableau. Il me serait impossible de dire, même approximativement, le temps que dura cette espèce de lucidité surnaturelle.
Lorsque je revins à moi, je fus surpris de l’inaction de Fleury qui se trouvait à l’aviron de l’arrière. Le maître d’équipage, la tête inclinée en dehors du canot, était immobile ; je crus qu’il était mort. Je le rejoignis, non sans peine, et le secouant par l’épaule, je l’appelai par son nom.
Que l’on juge de mon étonnement lorsque se retournant tout à coup vivement vers moi, il me jeta ses bras autour du cou et m’embrassa avec transport.
— Ah ! lieutenant, entendez-vous, me dit-il d’une voix étouffée par des larmes ; nous sommes sauvés ! voici la terre.
— Je n’entends rien que le murmure de la mer, lui répondis-je persuadé que le malheureux était retombé dans le délire.
— Oh ! ce bruit n’est pas causé par le mouvement ordinaire des vagues, lieutenant, c’est celui d’une barre 2.
A ce mot, qui me montrait que le maître d’équipage jouissait d’un peu de raison, je ne puis dire tout ce que j’éprouvai ; je crus que j’allais succomber à la joie.
Toutefois l’idée qn’il pouvait bien se tromper modéra bientôt mes transports, et je me penchai avidement, à mon tour, en dehors du canot. Fleury avait dit vrai, ou du moins je partageais son illusion, car je distinguais aussi le bruit produit par la vague déferlant sur le rivage.
— Nageons, Fleury, m’écriai-je en sentant une force inouïe circuler dans mes membres, nageons !
Fleury, pour toute réponse, appuya vivement sur son aviron, et je l’imitai sans perdre de temps. Jamais notre canot n’avait été aussi vite.
A mesure que la distance qui nous séparait de la terre diminuait, nos incertitudes se dissipaient ; car le premier moment de notre folle ivresse passé, nous n’avions pas tardé à retomber dans le doute.
— Capitaine ! Ducasse ! Fleury ! m’écriai-je en abandonnant mon aviron, revenez à vous, mes amis… voici la terre !
A ce seul mot de terre, mes trois compagnons se levèrent simultanément et comme par enchantement ! Ce mot magique avait suffi pour les rappeler à la raison.
Une fois que je leur eus fait part de la découverte du maître d’équipage et qu’ils se furent assurés eux-mêmes par un examen attentif de sa réalité, ils éclatèrent en sanglots. Pourquoi ? je l’ignore ! Le bonheur qu’ils ressentaient était probablement trop fort pour leur faiblesse.
— Mes amis, leur dis-je, Fleury et moi, nous n’en pouvons plus, remplacez-nous aux avirons.
Fleury jeune et Ducasse s’empressèrent de se rendre à ma prière, et ces hommes, qui, il y avait à peine de cela quelques minutes, étaient incapables de soulever leurs têtes, firent voler bientôt après, rapide et légère, notre embarcation sur les flots. A chaque coup d’aviron qu’ils donnaient, le sang sortait par les crevasses de leurs mains ; mais, insensibles à la douleur, ils continuaient leur tâche avec ardeur et sans prendre de repos.
— Pourquoi donc nous réjouir ? s’écria tout à coup le capitaine, qui se tenait à la barre. Savons-nous où nous allons aborder ? L’île de Zanzibar est entourée de rochers et de récifs, nous serons broyés. Et puis… et puis… n’entendez-vous pas les rugissements des bêtes féroces ? Quand bien même nous pourrions descendre à terre, à quoi cela nous avancerait-il ? à être dévorés ! Ah ! n’importe, allons toujours. Cela doit être si doux de sentir, ne serait-ce que pour une minute, son pied s’appuyer sur la plage !
A ces paroles aussi imprudentes que maladroites du capitaine, paroles qu’il a prononcées avec une vivacité saccadée et fébrile, Ducasse et le jeune Fleury, déjà épuisés par des efforts trop violents, cessent de ramer.
— Capitaine, lui dis-je à demi-voix, taisez-vous. Au nom du ciel ! ne découragez pas nos hommes, ou nous sommes perdus ! Mais quoi ! ne m’entendez-vous pas ? Voyons, répondez.
M. Liard, qui, pendant que je lui parlais était resté immobile, se leva tout à coup subitement.
— Si je vous entends, me dit-il, je crois bien ! Vous m’apprenez que nous sommes arrivés ! Pardieu, je sais cela aussi bien que vous ! Mon Dieu, que de monde sur le quai pour nous recevoir ! Ils vont tous vouloir nous inviter à dîner ! Allons-nous boire et manger ! Mes amis, je suis à vous ! Attendez, je vais vous lancer une amarre !
M. Liard, après avoir prononcé ces paroles, les fait suivre d’un geste, comme s’il jetait l’amarre annoncée. Malheur ! Un clapotement retentit sur la mer ; c’est notre gouvernail qu’il a démonté et qu’il vient d’envoyer, avec la force que lui donne le délire, à dix pas de nous.
Que faire ? que devenir ? La lune n’est pas encore levée, une profonde obscurité nous enveloppe ; comment retrouverons-nous ce gouvernail dont nous ne pouvons nous passer ?
— Nous sommes perdus, lieutenant ! me dit le maître d’équipage.
— Oui, Fleury, perdus ! A quoi bon lutter contre notre mauvaise chance ? Elle est, vous le voyez, supérieure à notre courage…
— Ne voulez-vous pas, lieutenant, vous remettre aux avirons ?
— Ma foi, non ! c’est inutile… Jusqu’à présent nos efforts n’ont abouti qu’à augmenter nos souffrances. Je préfère le repos à la lutte. Que la Providence fasse de moi ce qu’elle voudra ! Ma destinée est écrite, qu’elle s’accomplisse !
— Croyez-vous, lieutenant, me demande le jeune Fleury, que la côte soit infestée de bêtes-féroces ?
— Je l’ignore, et ça m’est égal !
— Moi, mon avis, reprend le matelot, est que nous attendions ici jusqu’au jour sans bouger… Nous pourrions, de cette façon, aborder avec moins de danger…
— Moi, je veux aborder de suite, entends-tu ! s’écria Ducasse en reprenant son aviron.
— Je m’y oppose ! dit le jeune Fleury.
— Ah ! vraiment ! C’est ce que nous allons voir.
Le Bordelais, furieux, se lève de son banc et va pour se jeter sur le jeune frère du maître d’équipage. Nous sommes obligés de nous précipiter entre eux et de les retenir.
— Cessez de vous disputer pour un aussi frivole motif, mes amis, leur dis-je. Ni toi, Ducasse, ni toi, Fleury, vous ne pouvez vous opposer aux événements, et changer en rien la marche du canot ! Comment voulez-vous que sans gouvernail nous nous dirigions avec certitude vers la plage ? Et comment, d’un autre côté, nous serait-il possible de résister au courant qui nous entraîne ? Attendons !
En effet, un courant très rapide donnait alors une assez grande vitesse à notre embarcation. Pendant près d’une heure, immobiles, silencieux, absordés par nos pensées, nous ne prononçâmes ni les uns ni les autres une seule parole.
Le capitaine fut le premier, son hallucination passée, qui rompit ce silence. Il nous demanda pourquoi nous ne nagions plus, et je lui appris l’accident qu’il nous avait fait éprouver, pendant son court accès de délire, c’est-à-dire la perte de notre gouvernail.
— Qui sait si ce n’est pas un bonheur que nous n’arrivions pas cette nuit ! me répondit-il ; car, vous le savez, Garneray, l’île de Zanzibar ne possède qu’une espèce de baie, large à peine de quelques toises, et il faudrait une chance merveilleuse, impossible, inouïe, pour que le hasard nous eût justement conduits à cet endroit… Nous devons donc compter débarquer sur une côte inhabitée et dangereuse, pour ne pas dire mortelle ! Oh ! je le sens, nous sommes perdus !
Le capitaine achevait à peine de prononcer ces paroles, quand le chant clair, distinct et retentissant d’un coq vint frapper nos oreilles. Nous poussâmes un cri de joie… Nous touchions donc presque à la terre, et à une terre habitée !
Je tombai à genoux, et j’adressai de ferventes actions de grâces au ciel. Mes compagnons pleuraient, notre embarcation, qui, je l’ai déjà dit, avait depuis quelques instants pris une grande rapidité, se ralentit alors d’une façon fort sensible ; nous n’avancions presque plus, il était près de trois heures du matin.
Bientôt la lune sortit radieuse de derrière un rideau de nuages, et vint éclairer de ses pâles rayons les ténèbres dans lesquelles nous étions plongés.
— Mes amis ! m’écriai-je avec effroi en remarquant que la mer, d’une couleur sombre et noire, ressemblait à un lac de bitume en fusion, nous sommes probablement sur des bas-fonds et nous allons toucher.… Attention !
J’achevais à peine de prononcer ces paroles, que notre canot reçut un choc assez violent. Nous poussâmes un cri simultané de détresse.
— Mon Dieu, ayez pitié de nous ! m’écriai-je en levant les yeux vers le ciel.
Que l’on essaye de se faire une idée de la sensation immense, inouïe, surhumaine de joie que je ressentis, lorsque mon regard rencontra au-dessus de ma tête les cimes ondoyantes et touffues d’une longue rangée de cocotiers. C’était le reflet de ces arbres qui changeait pour nous la mer de couleur.
Quant au choc reçu par notre embarcation, nous ne fûmes pas longtemps à en chercher la cause. De nombreuses perches attachées ensemble et symétriquement rangées nous apprirent bientôt que nous étions tombés au milieu d’une pêcherie. Ah ! Dieu dans sa colère prolongerait ma vie au delà du terme de l’existence humaine, que jamais je n’oublierais le bonheur que je ressentis alors.
— Eh bien, capitaine, dis-je à M. Liard, nous sommes donc sauvés ?
— Oui, Garneray… Mais non… c’est impossible… Pourtant, voilà bien la terre ! Oh ! j’ai peur de rêver…
Le fait est que notre arrivée dans cette petite baie, la seule qui se trouvât sur la côte entière de l’île de Zanzibar, présentait un hasard si extraordinaire, si inouï, un fait tellement merveilleux, que c’était à ne pas y croire.
Cinq minutes après notre rencontre de la pêcherie, notre canot échouait doucement sur la berge, et m’élançant avec une vigueur que ma faiblesse rendait inexplicable, je foulais enfin cette terre que je ne comptais plus revoir. Le maître d’équipage Fleury et Ducasse me rejoignirent aussitôt. Quant à M. Liard et au jeune Fleury, ils étaient si exténués tous les deux, que nous fûmes obligés de les aider à descendre sur le rivage.
— A manger, Garneray ! me dit M. Liard, ou je meurs !
— Je vais à la recherche, capitaine, lui répondis-je, un peu de patience, et ne craignez rien ! Après le miracle que la Providence vient d’accomplir en notre faveur, tout doit nous réussir.
Ducasse et Fleury me déclarèrent qu’ils étaient prêts à m’accompagner ; j’acceptai leur concours avec empressement.
Nous couchâmes au pied d’un arbre M. Liard et le jeune frère du maître d’équipage, puis nous nous mîmes en route sans plus tarder. J’oublie de mentionner qu’avant d’aborder la terre, c’est-à-dire pendant le court trajet de la pêcherie à la rive, nous avions bu à grands traits, quoiqu’elle fût un peu saumâtre, de l’eau de la rivière, et que cela nous avait fait le plus grand bien.
Après avoir rassuré de nouveau nos deux compagnons sur notre absence, que nous leur promîmes d’abréger autant que faire se pourrait, Fleury, Ducasse, et moi, marchant tous trois de front pour embrasser le plus d’espace possible et nous assurer, par conséquent, plus de chances, nous commençâmes notre voyage d’exploration.
Depuis quatre jours que, en proie à la faim, à la soif et à la chaleur, nous n’avions eu pour nous contenir que notre étroite embarcation, nos membres s’étaient tellement engourdis et si affaiblis, que nous avancions comme si nous eussions été gris, c’est-à-dire en trébuchant. Chaque pas que nous faisions nous occasionnait une vive douleur ; mais nous étions loin de nous plaindre, et cette douleur, en nous rappelant que nous touchions enfin la terre ferme, était plutôt pour nous une volupté qu’une souffrance.
Les parfums dont l’air était imprégné et que nous aspirions avec délices, contribuaient encore à notre ivresse. Ah ! si le bonheur poussé à ses dernières limites pouvait tuer, comme le fait la douleur, cette heure eût été la dernière de notre vie !
Il y avait à peu près dix minutes que nous avions quitté le rivage, lorsque Ducasse, qui marchait de quelques pas en avant de nous, nous appela.
— Voyez, mes amis ! nous dit-il lorsque nous l’eûmes rejoint. Le Bordelais, en parlant ainsi, étendait sa main vers un vaste champ semé de maïs, dont les épis jaunis, éclairés par la lune, ressemblaient de loin à de gros glands d’or.
A cette vue, je poussai un cri de joie, et je m’élançai vers cette terre promise ; mais, ô contrariété, à peine avais-je pris mon élan, que je me sentis arrêté par une espèce de palissade ou de barrière qui entourait le champ.
Quoique cet obstacle n’eût certes pas été bien difficile à franchir pour un homme dans son état ordinaire, j’étais tellement affaibli que je restai pendant quelques secondes à le considérer avec effroi comme si c’eût été une forteresse que j’eusse dû prendre d’assaut.
Enfin, j’allais me décider à l’escalade, quand tout à coup les aboiements furieux d’un chien retentirent à une vingtaine de pas de nous. Nous nous regardâmes avec épouvante ! En effet, nous n’avions seulement pas un bâton pour nous défendre ; et puis, eussions-nous été armés, que notre faiblesse nous aurait empêchés d’opposer la moindre résistance, même à une attaque insignifiante.
Que l’on juge combien notre position était critique et curieuse. Devant nous, ces épis de maïs qui nous attiraient invinciblement et que nous dévorions de nos regards ; plus loin, un animal, peu dangereux sans doute et dont un enfant ne se fût pas inquiété, nous tenant en respect et nous inspirant assez d’effroi pour nous donner la force de combattre la tentation insensée que nous causait la perspective de pouvoir assouvir notre faim. Ce spectacle eût été grotesque pour un spectateur indifférent. Cependant, combien nous souffrions !
Le premier moment d’effroi passé nous finîmes par remarquer que les aboiements du chien continuaient à se faire entendre dans la même direction et ne changeaient pas de place. Nous conjecturâmes de cela que l’animal était attaché, et nous enhardissant peu à peu nous finîmes par nous décider à tenter l’aventure. Ah ! quelle fut notre joie lorsque nous écrasâmes sous nos dents à moitié déchaussées le premier grain tendre et laiteux de ce maïs, si ardemment convoité ! Je ne me rappelle pas que de ma vie le sens du goût m’ait procuré, je ne dirai pas une pareille jouissance, mais bien un semblable bonheur ! Notre faim, non pas apaisée, mais au moins calmée, nous songeâmes à nos deux compagnons qui nous attendaient et qui devaient compter les secondes pendant notre absence.
Nous fîmes pour eux une large provision de maïs. Nous nous retirions lorsque mon pied glissant sur un corps assez volumineux et élastique, je manquai de tomber. Ma première action fut de me rejeter vivement en arrière, car toute chose inconnue était alors pour nous un sujet de crainte. Que l’on se figure, si l’on peut, quelle fut ma joie, lorsque je m’aperçus que cet objet, dont le contact m’avait d’abord si fort effrayé, n’était autre chose qu’une pastèque ou melon d’eau.
Me jeter sur le fruit savoureux, déchirer sa fragile écorce avec mes ongles et mes dents, boire à longs traits son jus glacé et parfumé, manger avidement sa chair, fut pour moi l’affaire de quelques secondes. Ducasse et Fleury, aussi heureux de leur côté que je l’étais du mien, car nous étions tombés au beau milieu d’une plantation de pastèques, et nous n’avions que l’embarras du choix, s’en donnaient à cœur joie.
Je compterai toujours au nombre des bonnes actions que j’ai pu faire pendant ma vie, le courage qu’il me fallut déployer pour m’arracher à cette terre promise ! Mais nos compagnons, mourant d’inanition à quelques pas de nous, pour ainsi dire, avaient reçu notre parole que nous ne les abandonnerions pas ; nous devions remplir nos engagements. Toutefois, avant de m’éloigner, je ne pus m’empêcher de cueillir encore quelques pastèques, que je fis disparaître avec la même promptitude que les premières.
Lorsque nous arrivâmes chargés de nos provisions à l’endroit où nous avions laissé le capitaine et le jeune Fleury, nous trouvâmes nos deux compagnons en proie à une inquiétude et à une impatience qui tenaient du délire. A la vue du maïs et des pastèques que nous leur apportions, ils éclatèrent en sanglots !
Un quart d’heure plus tard, couchés tous les cinq sous un amas de feuilles de cocotier que nous avions étendues sur nous pour nous garantir de la pénétrante el dangereuse rosée de la nuit, nous nous endormîmes d’un profond sommeil. C’était le premier moment de repos véritable, c’est-à-dire sans arrière-pensée et sans préoccupation, que nous goûtions depuis quatre jours.
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