Chapitre 10
Nous en étions là quand, au commencement du mois de mars, le bruit se répandit comme un coup de vent que l’Empereur venait de débarquer à Cannes. D’où venait ce bruit ? Personne n’a jamais pu le dire : Phalsbourg est à deux cents lieues de la mer : bien des plaines et des montagnes le séparent du Midi ; – moi-même je me rappelle une chose extraordinaire. Le 5 mars, en me levant, j’avais poussé la fenêtre de notre petite chambre, qui s’ouvrait au bord du toit ; je regardais en face les vieilles cheminées noires du boulanger Spitz, il restait encore un peu de neige derrière ; le froid était vif, pourtant le soleil donnait, et je pensais : « Voilà ce qui s’appelle un bon temps pour la marche ! » Je me souvenais comme nous étions contents en Allemagne, après avoir éteint les feux le matin au petit jour, de partir par un temps pareil, le fusil sur l’épaule, et d’entendre les semelles du bataillon retentir sur la terre durcie. Et je ne sais comment, tout à coup l’idée de l’Empereur me vint ; je le vis avec sa capote grise, le dos rond, la tête enfoncée dans son chapeau, qui marchait, la vieille garde derrière lui. Catherine balayait notre petite chambre. C’était comme un rêve par ce temps clair et sec.
Pendant que j’étais là, nous entendîmes quelqu’un monter l’escalier, et Catherine en s’arrêtant dit :
— C’est M. Goulden.
Aussitôt je reconnus le pas de M. Goulden, ce qui me surprit, car il ne venait pour ainsi dire jamais chez nous. Il ouvrit la porte et nous dit tout bas :
— Mes enfants, l’Empereur a débarqué le 1er mars à Cannes, près de Toulon ; il marche sur Paris.
Il n’en dit pas plus et s’assit pour respirer. On pense comme nous nous regardions l’un l’autre ; seulement au bout d’un instant Catherine demanda :
— C’est dans la gazette, monsieur Goulden ?
— Non, fit-il, on ne sait encore rien là-bas, ou bien on nous cache tout. Mais au nom du ciel, pas un mot de tout cela, nous serions arrêtés ! Ce matin, Zébédé, qui montait la garde à la porte de France, est venu me prévenir vers cinq heures ; il frappait en bas, vous l’avez sans doute entendu ?
— Non, monsieur Goulden, nous dormions.
— Eh bien ! j’ai ouvert la fenêtre pour savoir ce que c’était, et je suis descendu tirer le verrou. Zébédé m’a raconté la chose comme tout à fait sûre, le régiment reste consigné à la caserne jusqu’à nouvel ordre. Il paraît qu’on a peur des soldats ; mais alors comment arrêter Bonaparte ? Ce ne sont pas non plus les paysans, auxquels on veut ôter les biens, qu’on peut envoyer contre lui, ni les bourgeois, qu’on traite de jacobins. Voilà maintenant une bonne occasion pour les émigrés de se montrer. Mais surtout le plus grand silence… le plus grand silence !…
Il levait la main en disant cela, et nous descendîmes dans l’atelier. Catherine fit un bon feu, chacun se remit au travail comme à l’ordinaire.
Ce jour-là tout resta tranquille, et le lendemain aussi. Quelques voisins, le père Réboc et Offran vinrent bien nous voir, soi-disant pour faire nettoyer leur montre.
— Rien de nouveau, voisin ? disaient-ils.
— Mon Dieu ! répondait M. Goulden, les affaires sont toujours calmes. Vous ne savez rien non plus ?
— Non.
Et l’on voyait pourtant dans leurs yeux qu’ils savaient la grande nouvelle. Zébédé restait à la caserne. Les officiers en demi-solde remplissaient le café du matin au soir : mais pas un mot encore ne transpirait : c’était trop grave.
Le troisième jour seulement, ces officiers en demi-solde, qui bouillonnaient dans leur peau, commencèrent à perdre patience ; on les voyait aller et venir, et rien qu’à leur figure il était facile de reconnaître leur terrible inquiétude. S’ils avaient eu des chevaux ou seulement des armes, je suis sûr qu’ils auraient tenté quelque chose. Mais la gendarmerie, le vieux Chancel en tête, allait et venait aussi ; toutes les heures on voyait un gendarme partir en estafette pour Sarrebourg.
L’agitation augmentait ; personne n’avait plus de goût au travail. Bientôt on apprit, par des voyageurs de commerce arrivés à la ville de Bâle, que le Haut-Rhin et le Jura étaient en l’air ; que des régiments de cavalerie et d’infanterie se suivaient à la file du côté de Besançon ; que des masses de forces se portaient à la rencontre de l’usurpateur, etc. Un de ces voyageurs, qui parlait trop, reçut l’ordre d’évacuer la ville à la minute ; le brigadier avait visité ses papiers, heureusement ils se trouvaient en règle.
J’ai vu depuis d’autres révolutions, mais jamais une agitation pareille, surtout le 8 mars, entre quatre et cinq heures du soir, quand l’ordre arriva de faire partir sans retard le 1er et le 2e bataillon armés en guerre, pour Lons-le-Saunier. C’est alors que l’on comprit tout le danger, et que chacun pensa : « Ce n’est pas le duc d’Angoulême ou le duc de Berry qu’il faudrait pour arrêter Bonaparte, c’est toute l’Europe. »
Enfin les officiers en demi-solde respiraient ; leur mine était comme éclairée d’un coup de soleil.
À cinq heures, le premier roulement bourdonnait sur la place, lorsque Zébédé entra brusquement.
— Eh bien ? lui cria le père Goulden.
— Eh bien ! dit-il, les deux premiers bataillons partent.
Il était pâle.
— On les envoie pour l’arrêter, dit M. Goulden.
— Oui, ils vont l’arrêter ! fit-il en clignant de l’œil. Le roulement continuait.
Il se mit à redescendre quatre à quatre. Je le suivais. En bas, et déjà le pied sur la première marche, il m’attira par le bras et me dit à l’oreille en levant son shako :
— Regarde au fond, Joseph, la reconnais-tu. Je vis la vieille cocarde tricolore dans la coiffe.
— C’est la nôtre, celle-là, fit-il. Eh bien ! tous les soldats en ont autant.
J’avais à peine eu le temps de voir, qu’il me serrait la main et tournait, en allongeant le pas, au coin de Fouquet. Je remontai, me disant en moi-même : « Voici la débâcle qui recommence, voici l’Europe qui se remet en travers ; voici la conscription, Joseph, l’abolition de toutes les permissions, et caetera, comme on lit dans les gazettes. Au lieu d’être tranquille, il va falloir se remuer ; au lieu d’entendre les cloches, on entendra le canon ; au lieu de parler des couvents, on parlera de l’arsenal ; au lieu de sentir l’encens et les guirlandes, on sentira la poudre. Dieu du ciel, cela ne finira donc jamais ! Tout pouvait aller si bien sans les missionnaires et les émigrés ! Quelle misère !… quelle misère ! Et c’est toujours nous autres, c’est toujours nous qui payons… C’est toujours pour notre bonheur qu’on fait toutes les injustices, pendant qu’on se moque de nous et qu’on nous traite comme de véritables bûches !
Bien d’autres idées justes me passaient par la tête ; mais à quoi cela me servait-il ? Je n’étais pas le comte d’Artois ni le duc de Berry ; il faut être prince, pour que les idées servent à quelque chose et que chaque parole qu’on dit passe pour un miracle.
Depuis ce moment jusqu’au soir, le père Goulden ne tenait plus en place ; il avait la même impatience que moi du temps où j’attendais la permission de me marier ; à chaque instant, il regardait par la fenêtre et disait :
— Aujourd’hui, les grandes nouvelles vont venir… les ordres sont donnés… on n’a plus besoin de rien nous cacher.
Et de minute en minute il s’écriait :
— Chut !… voici la malle-poste.
Nous écoutions : c’était la charrette de Lanche avec ses vieilles haridelles, ou la patache de Baptiste qui passait sur le pont.
La nuit était venue, Catherine avait mis la nappe, lorsque, pour la vingtième fois, M. Goulden dit :
— Écoutez !
Cette fois un grondement lointain s’entendait dans l’avancée. Alors, lui, sans attendre, courut dans l’alcôve et mit sa grosse camisole en criant :
— Joseph, arrive !
Il descendait pour ainsi dire en roulant ; moi, rien que de le voir si pressé, l’idée d’avoir des nouvelles me gagnait aussi et je le suivais. – Nous arrivions à peine sur les marches de la rue, que la malle sortait de la porte sombre avec ses deux lanternes rouges, et passait devant nous comme le tonnerre. Nous courions, mais nous n’étions pas les seuls ; de tous les côtés on entendait galoper et les gens crier :
— La voilà !… la voilà…
Le bureau de poste se trouvait dans la rue des Foins, près de la porte d’Allemagne ; la malle descendait tout droit jusqu’au coin du collège et puis elle tournait à droite. – Plus nous courions, plus la rue fourmillait de monde, il en sortait de toutes les portes ; l’ancien maire, M. Parmentier, son secrétaire Eschbach, le percepteur Cauchois et beaucoup d’autres notables couraient aussi, se parlant entre eux et disant :
« Voici le grand moment ! »
Lorsque nous arrivâmes au tournant de la place d’Armes, nous vîmes le monde qui stationnait déjà devant le bureau de poste, et des figures innombrables qui se penchaient le long de la balustrade en fer, écoutant, s’allongeant les uns par-dessus les autres, interrogeant le courrier, qui ne répondait pas.
Le maître de poste, M. Pernette, ouvrit la fenêtre éclairée à l’intérieur, le paquet de lettres et de journaux vola du haut de la chaise dans la chambre, la fenêtre se referma, et les coups de fouet du postillon avertirent la foule de s’écarter.
— Les journaux ! les journaux !
On n’entendait que cela de tous les côtés. La malle se remit à courir et s’engouffra sous la porte d’Allemagne.
— Allons au café Hoffmann, me dit M. Goulden, dépêchons-nous, les journaux vont venir ; si nous attendons, il n’y aura plus moyen d’entrer.
Comme nous traversions la place, nous entendions déjà courir derrière nous. Le commandant Margarot disait de sa voix claire et forte :
— Arrivez… je les tiens !…
Tous les officiers en demi-solde le suivaient, la lune donnait : on les voyait approcher à grands pas. – Nous entrâmes dans le café bien vite, et nous étions à peine assis près du grand poêle de faïence, que tout le monde se précipitait à la fois par les deux portes.
C’est la figure des officiers en demi-solde qu’il aurait fallu voir dans ce moment ! leurs grands chapeaux à cornes, défilant sous les quinquets, leurs mines décharnées, leurs moustaches pendantes, leurs yeux luisants qui regardaient dans l’ombre les faisaient ressembler à des êtres sauvages en train de rôder autour de quelque chose ; plusieurs louchaient à force d’impatience et d’inquiétude, et je crois qu’ils ne voyaient rien, mais que leur esprit était ailleurs, avec Bonaparte : – cela faisait peur.
Les gens entraient, entraient toujours, tellement qu’on étouffait et qu’il fallut ouvrir les fenêtres. Dehors, la rue de la Caserne de cavalerie et la place de la Fontaine étaient pleines de rumeurs.
— Nous avons bien fait de venir tout de suite, me dit M. Goulden en se dressant sur sa chaise, la main sur la plaque du grand fourneau, car beaucoup d’autres venaient de se dresser de la sorte.
Je suivis le même exemple, et je ne vis plus autour de moi que des têtes attentives, les grands chapeaux des officiers au milieu de la salle, et la foule qui s’étendait sur la place au clair de lune. – Le tumulte redoublait. Une voix cria :
— Silence !
C’était le commandant Margarot, qui venait de monter sur une table. Derrière lui, sous la double porte, les gendarmes Keltz et Werner regardaient ; et, de toutes les fenêtres ouvertes, des gens se penchaient à l’intérieur. Dans le même instant, jusque sur la place, on répétait : « Silence ! silence ! » Et le silence devint si profond, qu’on aurait dit que pas une âme ne se trouvait là.
Le commandant lisait la gazette. Cette voix claire, qui prononçait chaque mot avec une sorte de frémissement intérieur, ressemblait au tic-tac de notre horloge dans la nuit profonde ; on devait l’entendre jusqu’au milieu de la place d’Armes. Et cela dura longtemps, parce que le commandant lisait tout, sans rien passer. Je me souviens que la gazette commençait par dire que le nommé Buonaparte, l’ennemi du bien public, celui qui, pendant quinze ans, avait tenu la France dans la servitude du despotisme, s’était échappé de son île, et qu’il avait eu l’audace de remettre les pieds dans un pays inondé de sang par sa faute ; mais que les troupes, fidèles au roi et fidèles à la nation, étaient en marche pour l’arrêter ; et que, voyant cette horreur générale, Buonaparte venait de se jeter dans les montagnes avec la poignée de gueux qui le suivaient ; qu’il était entouré de tous les côtés, et qu’il ne pouvait manquer d’être pris.
Je me souviens aussi que, selon cette gazette, tous les maréchaux s’étaient empressés d’aller mettre leur épée glorieuse au service du roi, le père du peuple et de la nation ; et que l’illustre maréchal Ney, prince de la Moskowa, lui avait baisé la main, promettant de ramener Buonaparte à Paris mort ou vif.
Après cela venaient des mots latins que je ne comprenais pas, et qu’on avait mis sans doute pour les curés.
De temps en temps j’entendais derrière moi des gens rire et se moquer du journal. Ayant tourné la tête, je vis que c’étaient M. le professeur Burguet et deux ou trois autres notables, qu’on a pris après les Cent-Jours et qu’on a forcés de demeurer à Bourges, parce qu’ils avaient trop d’esprit, à ce que disait le père Goulden. – Ce qui montre bien qu’il vaut mieux se taire dans des occasions pareilles, lorsqu’on n’a pas envie de se battre pour ou contre, car les paroles ne font ni chaud ni froid, et ne servent qu’à nous attirer des désagréments.
Mais une chose bien plus forte, c’est vers la fin, quand le commandant se mit à lire les ordonnances. La première marquait le mouvement des troupes, et la seconde ordonnait à tous les Français de courir sur Buonaparte, de l’arrêter et de le livrer mort ou vif… parce qu’il s’était mis lui-même hors la loi. En ce moment, le commandant, qui jusqu’alors s’était contenté de rire en prononçant le nom de Buonaparte – et dont la figure osseuse, près du quinquet, avait eu seulement de petits frémissements, tandis que les autres au-dessous l’écoutaient : – en ce moment sa figure changea, je n’ai jamais rien vu de plus terrible ; ce n’était plus que pli sur pli, ses petits yeux brillaient comme ceux d’un chat, ses moustaches et ses favoris se dressaient. Il prit la gazette et se mit à la déchirer en mille morceaux ; puis il devint tout pâle, et se dressant, ses deux longs bras étendus, il poussa un cri de : Vive l’Empereur ! d’une voix tellement forte, que cela nous donna la chair de poule. À peine avait-il poussé ce cri, que tous les officiers en demi-solde levèrent leurs grands chapeaux, les uns à la main, les autres au bout de leurs cannes à épée, en répétant d’un seul coup : Vive l’Empereur ! – On aurait dit que le plafond allait tomber. Moi, c’était comme si l’on m’avait versé de l’eau froide dans le dos. « À cette heure, me dis-je en moi-même, tout est fini… Allez donc prêcher l’amour de la paix à des gens pareils. » Dehors, au milieu des groupes de bourgeois, les soldats du poste de l’Hôtel de ville répétaient le cri de : Vive l’Empereur ! Et comme je regardais dans un grand trouble ce que les gendarmes allaient faire, ils se retirèrent sans rien dire, étant aussi de vieux soldats.
Mais ce n’était pas encore fini ; au moment où le commandant voulait descendre de sa table, un officier cria qu’il fallait le porter en triomphe, et tout aussitôt les autres le prirent par les jambes et le portèrent autour de la salle, en repoussant le monde, et criant comme des forcenés ! Vive l’Empereur ! – Lui, ses deux longues mains velues sur leurs épaules et sa tête au-dessus de leurs chapeaux, en se voyant porter en triomphe par ses camarades, et les entendant crier ce qu’il aimait le mieux, il pleurait !… et l’on n’aurait jamais cru qu’une figure pareille pouvait pleurer ; cela seul vous bouleversait et vous faisait frémir. – Il ne disait rien, ses yeux étaient fermés, et les larmes coulaient au-dessous jusqu’au bout de son nez et le long de ses moustaches.
Je regardais, comme on peut s’imaginer, quand le père Goulden me tira par le bras ; il était descendu de sa chaise et me disait :
— Joseph ! partons, partons… il est temps ! Derrière nous la salle était déjà vide, tout le monde s’était dépêché de sortir par l’allée du brasseur Klein, dans la crainte d’être mêlé dans une mauvaise affaire ; nous sortîmes aussi par là.
— Ceci risque de prendre une mauvaise tournure, me dit le père Goulden en traversant la place. Demain la gendarmerie peut se mettre en campagne… Le commandant Margarot et les autres n’ont pas l’air de gens qui se laissent arrêter… Les soldats du 3e bataillon se mettront de leur côté, s’ils n’y sont déjà… La ville est à eux.
Il se faisait ces réflexions à lui-même, et je pensais comme lui. – Chez nous, dans l’atelier, Catherine tout inquiète nous attendait. Nous lui dîmes ce qui venait de se passer. La table était mise, mais personne n’avait faim. Après avoir pris un verre de vin, M. Goulden, en ôtant ses souliers, nous répéta :
— Mes enfants, d’après ce que vous venez de voir, l’Empereur arrivera pour sûr à Paris ; les soldats le veulent, les paysans – qu’on a menacés dans leurs biens – le veulent aussi ; et les bourgeois, pourvu qu’il ait fait de bonnes réflexions dans son île, qu’il renonce à ses idées de guerre et qu’il accepte les traités, ne demanderont pas mieux, surtout avec une bonne Constitution qui garantisse à chacun sa liberté, le plus grand des biens. – Souhaitons-le pour vous et pour lui. – Et bonsoir !
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