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Chapitre 11

Le lendemain, vendredi, jour de marché, toute la ville n’était pleine que de la grande nouvelle. Des quantités de paysans d’Alsace et de Lorraine, en blouse, en veste, en tricorne, en bonnet de coton, arrivaient à la file sur leurs charrettes, soi-disant vendre du blé, de l’orge ou de l’avoine, mais pour savoir ce qui se passait. On n’entendait crier dehors que : « Hue, Foux ! – Hue, Schimmel ! » et les voitures rouler, les fouets claquer. Les femmes n’étaient pas non plus les dernières ; elles arrivaient de la Houpe, du Dagsberg, d’Ercheviller, de Lutzelbourg, des Baraques, en petite jupe relevée, leurs grands paniers sur la tête, allongeant le pas et se dépêchant. Tout ce monde passait sous nos fenêtres, et M. Goulden disait :

— Comme tout s’agite ! comme tout galope !… Ne croirait-on pas que l’esprit de l’autre est déjà dans le pays ! On ne marche plus maintenant en arrondissant la jambe, avec des cierges à la main et des surplis sur le dos.

Il paraissait content, ce qui prouve combien toutes ces cérémonies l’avaient ennuyé. Enfin, vers huit heures, il fallut pourtant se remettre à l’ouvrage, et Catherine sortit, comme à l’ordinaire, acheter notre beurre, nos œufs et quelques légumes pour la semaine. À dix heures, elle revint :

— Ah ! Seigneur Dieu ! dit-elle, tout est déjà retourné.

Elle nous raconta que les officiers en demi-solde se promenaient avec leurs grandes cannes à épée – le commandant Margarot au milieu d’eux – et que sur la place, à la halle, entre les bancs, autour des étalages, partout, les paysans, les bourgeois, tout le monde se serrait la main, s’offrait des prises et se disait :

— Eh ! eh ! le commerce reprend.

Elle nous dit aussi que la nuit dernière on avait affiché des proclamations de Bonaparte à la mairie, sur les trois portes de l’église, et même contre les piliers de la halle ; mais que les gendarmes les avaient arrachées de bonne heure ; enfin, que tout se remettait en mouvement. Le père Goulden s’était levé de notre établi pour l’écouter ; moi, retourné sur ma chaise, je pensais :

« Oui, c’est bon… c’est très bon… mais à cette heure mon congé va bientôt finir. Puisque tout remue, il va falloir aussi te remuer, Joseph ! Au lieu de rester ici tranquillement avec ta femme, on va bientôt te remettre la giberne, le sac, le fusil et deux paquets de cartouches sur le dos ! » Et regardant Catherine, qui ne songeait pas au vilain côté de la chose, Weissenfelz, Lutzen, Leipzig me repassaient dans l’esprit ; je devenais mélancolique.

Pendant que nous étions là tout pensifs, voilà que la porte s’ouvre et que la tante Grédel entre. D’abord on aurait cru qu’elle était paisible.

— Bonjour, monsieur Goulden ; bonjour, mes enfants, dit-elle en posant son panier derrière le fourneau.

— Vous allez toujours bien, mère Grédel ? lui demanda M. Goulden

— Hé ! la santé… la santé !… fit-elle.

Je voyais déjà qu’elle serrait les dents et qu’elle avait des plaques rouges sur les joues. Elle fourra d’un seul coup sous son bonnet ses cheveux, qui lui pendaient le long des oreilles, et nous regarda l’un après l’autre avec ses yeux gris, pour voir ce nous pensions ; ensuite elle commença d’une voix claire :

— Il paraît que le gueux s’est sauvé de son île ?

— De quel gueux parlez-vous, mère Grédel ! lui demanda M. Goulden d’un ton calme.

— Hé ! vous savez bien de qui je parle, fit-elle, je parle de votre Bonaparte.

Le père Goulden, qui voyait sa colère, s’était remis à notre établi pour tâcher d’éviter une dispute ; il avait l’air de regarder dans une montre, et moi je faisais comme lui.

— Oui, dit-elle en criant encore plus haut, le voilà qui recommence ses mauvais coups, quand on croyait tout fini… le voilà qui revient pire qu’auparavant… Quelle peste !

J’entendais sa voix qui tremblait en dessous. M. Goulden, lui, faisait semblant de continuer son ouvrage.

— À qui la faute, mère Grédel ? dit-il sans se retourner. Croyez-vous donc que ces processions, ces expiations, ces prédications contre les bien nationaux et la rébellion de vingt-cinq ans, ces menaces continuelles de rétablir l’ancien régime, l’ordre de fermer les boutiques pendant les offices… etc., etc., croyez-vous que cela pouvait continuer ? Je vous le demande ! a-t-on jamais rien vu de pareil depuis que le monde existe, de plus capable de soulever une nation contre ceux qui voulaient la ravaler ? Est-ce qu’on n’aurait pas dit que Bonaparte lui-même soufflait à l’oreille de ces Bourbons toutes les sottises capables de dégoûter le peuple ? Dites… ne fallait-il pas s’attendre à ce qui se passe ?

Il regardait toujours sa montre avec la loupe, pour rester paisible ; moi, pendant ce discours, j’observais la mère Grédel du coin de l’œil. Elle avait changé deux ou trois fois de couleur, et Catherine dans le fond, près du fourneau, lui faisait signe de ne pas commencer un esclandre chez nous ; mais cette femme obstinée se moquait bien des signes.

— Vous êtes donc aussi content, vous ? dit-elle. Vous changez du jour au lendemain comme les autres… Vous plantez là votre République quand ça vous convient.

Le père Goulden, en entendant cela, toussa tout bas, comme si quelque chose l’avait gêné dans sa gorge, et pendant plus d’une demi-minute il eut l’air de réfléchir ; la tante derrière nous, regardait. À la fin, M. Goulden, qui s’était remis, répondit lentement :

— Vous avez tort, madame Grédel, de me faire un pareil reproche ; si j’avais voulu changer, j’aurais commencé plus tôt. Au lieu d’être horloger à Phalsbourg, je serais colonel ou général tout comme un autre ; mais j’ai toujours été, je suis et je resterai jusqu’à la mort pour la République et les Droits de l’homme.

Ensuite il se retourna brusquement, et regardant la tante de bas en haut, en élevant la voix :

— Et c’est à cause de cela que j’aime encore mieux Napoléon Bonaparte que le comte d’Artois, les émigrés, les missionnaires et les faiseurs de miracles, dit-il ; au moins il est forcé de conserver quelque chose de notre Révolution, il est forcé de respecter les biens nationaux, de garantir à chacun ses propriétés, ses grades, et tout ce qu’il a gagné d’après les nouvelles lois. Sans cela, quelle raison aurait-il d’être empereur ? S’il ne maintenait pas l’égalité, quelle raison la nation aurait-elle de le vouloir ? Les autres au contraire ont tout attaqué… Ils veulent détruire tout ce que nous avons fait… Voilà pourquoi j’aime mieux celui-ci, comprenez-vous ?

— Hé ! s’écria la mère Grédel, c’est du nouveau ! Elle riait d’un air de mépris, et j’aurais tout donné pour la voir aux Quatre-Vents.

— Dans le temps, vous parliez autrement, s’écria-t-elle ; quand l’autre rétablissait les évêques, les archevêques et les cardinaux ; quand il se faisait couronner par le pape, avec de l’huile sauvée de la sainte ampoule ; quand il rappelait les émigrés, quand il rendait les châteaux et les bois aux grandes familles ; quand il nommait des princes, des ducs, des barons par douzaines, combien de fois ne vous ai-je pas entendu dire que c’était abominable… qu’il trahissait la Révolution… que vous auriez mieux aimé les Bourbons… qu’au moins ceux-là ne connaissaient pas autre chose ; qu’ils étaient comme les merles, qui sifflent toujours le même air parce qu’ils n’en connaissent pas d’autre, et qu’ils croient que c’est le plus bel air du monde !… Au lieu que lui sortait de la Révolution… que son père avait eu quelques douzaines de chèvres dans les montagnes de la Corse, et que cela devait lui montrer dès l’enfance que les hommes sont égaux, que le courage, le génie seuls les élèvent ! que toutes ces vieilles guenilles, il aurait dû les mépriser, et qu’il n’aurait dû faire la guerre que pour défendre les nouveaux droits, les nouvelles idées, qui sont justes, et que rien ne pourra jamais arrêter ! L’avez-vous dit, quand vous causiez avec le père Colin, derrière, dans notre jardin, de peur d’être arrêtés si l’on vous entendait ? N’est-ce pas cela que vous disiez entre vous, et devant moi ?

Le père Goulden était devenu tout pâle ; il regardait à ses pieds et faisait tourner sa tabatière entre ses doigts, comme lorsqu’il rêvait ; je voyais même une sorte d’attendrissement peint sur sa figure.

— Oui, je l’ai dit, fit-il, et je le pense encore. Vous avez bonne mémoire, mère Grédel. C’est vrai, pendant dix ans, Colin et moi nous avons été forcés de nous cacher pour dire des choses justes, qui finiront par s’accomplir, et c’est le despotisme d’un seul homme né parmi nous, que nous avions élevé de notre propre sang, qui nous a contraint à cela. Mais aujourd’hui les choses sont changées ; cet homme, auquel on ne peut refuser le génie, a vu ses flagorneurs l’abandonner et le trahir ; il a vu que sa vraie racine est dans le peuple, et que ces grandes alliances dont il avait la faiblesse d’être si fier ont causé sa perte. Eh bien ! il vient nous débarrasser maintenant des autres, et j’en suis content.

— Vous n’avez donc pas de courage vous-même ? Avez-vous donc besoin de lui ? cria la tante Grédel. Si les processions vous gênaient, et si vous étiez ce que vous dites : – le peuple ! – pourquoi donc avez-vous besoin de lui ?

Alors le père Goulden se mit à sourire et dit :

— Si tout le monde avait la franchise d’agir d’après sa conscience, si bien des personnes ne s’étaient pas mises de ces processions, les unes par vanité, pour montrer leurs belles robes, les autres par intérêt pour avoir de bonnes places ou pour obtenir des permissions, alors vous auriez raison, madame Grédel, on n’aurait pas eu besoin de Bonaparte pour renverser tout cela ; on aurait vu que les trois quarts et demi de la nation ont du bon sens, et peut-être que le comte d’Artois lui-même aurait crié : « Halte ! » Mais, comme l’hypocrisie et l’intérêt cachent et obscurcissent tout et font la nuit en plein jour, il faut malheureusement des coups de tonnerre pareils pour voir clair. C’est vous et tous ceux qui vous ressemblent qui êtes la cause que les gens comme moi, qui n’ont jamais changé d’idée, sont forcés de se réjouir quand la fièvre remplace la colique.

Le père Goulden avait fini par se lever ; il se promenait de long en large avec une grande agitation ; et comme la tante Grédel voulait encore parler, il prit son bonnet et sortit en disant :

— Je vous ai dit ce que je pense ; maintenant parlez avec Joseph, qui vous donnera toujours raison.

Aussitôt il sortit, et la mère Grédel s’écria :

— C’est un vieux fou… il a toujours été le même. Maintenant, toi, si tu ne t’en vas pas en Suisse, je te préviens qu’il faudra aller Dieu sait où. Mais nous recauserons de cela, mes enfants ; le principal, c’est que nous soyons prévenus. Il faut attendre ce qui va se passer ; peut-être que les gendarmes arrêteront Bonaparte, mais, s’il arrive à Paris, nous courrons ailleurs.

Elle nous embrassa, reprit son panier et sortit.

Quelques instants après, le père Goulden, étant revenu, se remit à l’ouvrage avec moi, sans plus causer de ces choses. Nous étions tout pensifs, et, le soir, ce qui me surprit le plus, c’est que Catherine me dit :

— Nous écouterons toujours M. Goulden… il a raison…

Il en sait plus que ma mère, et ne nous donnera que de bons conseils.

En entendant cela je pensai :

« Elle tient avec le père Goulden, parce qu’ils lisent la gazette ensemble. Cette gazette dit toujours ce qui leur plaît le plus, mais cela n’empêche pas que, s’il faut reprendre le sac et partir, ce sera terrible, et qu’il vaudrait mieux être en Suisse, soit à Genève, ou bien à la fabrique du père Rulle, de la Chaux-de-Fonds, qu’à Leipzig ou ailleurs. »

Je ne voulais pas contrarier Catherine, mais ses paroles m’ennuyaient beaucoup.

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