Chapitre 9
L’hiver était venu ; c’était un hiver pluvieux, mêlé de neige et de vent. Les toits, dans ce temps, n’avaient pas encore de chéneaux, la pluie tombait des tuiles, et le vent la chassait jusqu’au milieu des rues. On entendait ce clapotement toute la journée, pendant que le poêle bourdonnait, que Catherine courait autour de nous, surveillait le feu, levait le couvercle des marmites, et quelquefois se mettait à chanter tout bas, en s’asseyant à son rouet. Le père Goulden et moi, nous étions alors tellement habitués à cette existence que l’ouvrage se faisait en quelque sorte sans y penser. Nous n’avions plus à nous inquiéter de rien ; la table était mise et le dîner servi juste sur le coup de midi. C’était la vie de famille.
Le soir, M. Goulden sortait, après le souper, pour aller lire la gazette au café Hoffmann, son vieux manteau bien tiré sur les épaules et son gros bonnet de renard enfoncé dans la nuque. Malgré cela, souvent, le soir après dix heures, lorsque nous étions déjà couchés, nous l’entendions revenir en toussant, il avait eu les pieds mouillés ; Catherine me disait :
— Le voilà maintenant qui tousse, il se croit toujours jeune comme à vingt ans.
Et le matin, elle ne se gênait pas pour lui faire des reproches.
— Monsieur Goulden, disait-elle, vous n’êtes pas raisonnable, vous avez un gros rhume, et vous sortez tous les soirs.
— Hé ! que veux-tu, mon enfant, maintenant j’ai l’habitude de lire la gazette ; c’est plus fort que moi, je veux savoir ce que disent Benjamin Constant et les autres ; c’est comme une seconde vie, et bien souvent je pense : « Ils auraient encore dû parler de telle chose… Si Melchior Goulden avait été là, il aurait encore réclamé sur tel chapitre et cela n’aurait pas manqué de produire un grand effet. »
Alors il riait en hochant la tête, et disait :
— Chacun croit avoir plus d’esprit et de bon sens que les autres, mais Benjamin Constant me fait toujours plaisir.
Nous ne savions que répondre, car son amour pour la gazette était trop grand. Un jour Catherine lui dit :
— Monsieur Goulden, puisque maintenant vous voulez savoir les nouvelles, ce n’est pas une raison pour vous rendre malade. Vous n’avez qu’à faire comme le vieux menuisier Carabin ; il s’est entendu la semaine dernière avec le père Hoffmann, qui lui envoie le journal après sept heures – quand les autres l’ont déjà lu – moyennant trois francs par mois. De cette manière, sans se déranger, Carabin sait tout ce qui se passe, et sa femme, la vieille Bével, aussi ; ils causent entre eux de ces choses au coin du feu, ils disputent ensemble, et voilà ce que vous devriez faire.
— Hé ! sais-tu, Catherine, que c’est une fameuse idée ! dit M. Goulden. Oui… mais trois francs !…
— Les trois francs ne sont rien, dis-je alors, le principal, c’est de ne pas tomber malade ; vous toussez tous les soirs comme un malheureux, et cela ne peut pas continuer.
Ces paroles, bien loin de le fâcher, le réjouissaient, car il voyait que nous lui parlions ainsi par affection, et qu’il devait nous croire.
— Eh bien ! dit-il, nous tâcherons d’arranger les choses comme vous voulez ; d’autant plus qu’une masse d’officiers en demi-solde remplissent le café du matin au soir, qu’ils se passent les gazettes les uns aux autres et qu’il faut attendre quelquefois deux heures pour en attraper une. Oui, Catherine a raison.
Et ce jour même il alla voir le père Hoffmann, de sorte que Michel, l’un des garçons du café, nous apportait la gazette tous les soirs après sept heures, au moment de nous lever de table. Chaque fois que nous l’entendions monter, c’était une véritable joie pour nous, tout le monde disait :
— Voici la gazette !
On se levait ; Catherine se dépêchait de lever la nappe et de tout mettre en ordre ; je fourrais une bonne bûche au fourneau ; M. Goulden tirait ses besicles de l’étui, et pendant que Catherine filait, que je fumais ma pipe comme un vieux soldat, en regardant la flamme danser dans le poêle, il nous lisait les nouvelles de Paris. – Ce que nous avions de bonheur et de satisfaction d’entendre Benjamin Constant et deux ou trois autres, soutenir ce que nous pensions nous-mêmes, ne peut pas s’imaginer. Quelquefois M. Goulden était forcé de s’interrompre pour essuyer ses lunettes, et Catherine s’écriait aussitôt :
— Comme ces gens parlent bien ! Voilà ce qui s’appelle des hommes de bon sens… Oui, tout ce qu’ils soutiennent est juste, c’est la pure vérité.
Chacun de nous approuvait. Le père Goulden seulement pensait qu’il aurait encore fallu parler de ceci ou de cela, mais que le reste était bien. Il reprenait sa lecture, qui nous menait jusqu’à dix heures, et l’on allait ensuite se coucher en rêvant à ce qu’on venait d’entendre.
Dehors, le vent soufflait comme il souffle à Phalsbourg, les girouettes tournaient sur leur tringle en grinçant, la pluie fouettait les murs ; et nous, bien au chaud, nous écoutions et nous bénissions le Seigneur, jusqu’à ce que le sommeil vînt nous faire tout oublier. – Ah ! que l’on dort bien et qu’on est heureux avec la paix de l’âme, la force, la santé, l’amour et le respect de ce qu’on aime ! Que peut-on souhaiter de plus dans ce monde ? – Les jours, les semaines, les mois se passaient ainsi ; nous devenions en quelque sorte des politiques, et quand les ministres allaient parler, nous pensions d’avance :
« Ah ! les gueux, ils veulent nous tromper… Ah ! la mauvaise espèce… on devrait tous les chasser. »
Catherine surtout ne pouvait pas souffrir ces gens, et quand la mère Grédel venait nous parler, comme autrefois de notre bon roi Louis XVIII, nous la laissions dire par respect, en la plaignant d’être aveugle sur les affaires du pays.
Il faut reconnaître aussi que ces émigrés, ces ministres et ces princes se conduisaient vis-à-vis de nous comme de véritables insolents. Si M. le comte d’Artois et ses fils s’étaient mis à la tête des Vendéens et des Bretons, s’ils avaient marché sur Paris et remporté la victoire, ils auraient eu raison de nous dire : « Nous sommes vos maîtres et nous vous donnons la loi. » Mais d’avoir été chassés d’abord, puis d’avoir été ramenés chez nous par les Prussiens et les Russes, et de venir ensuite nous humilier, voilà quelque chose de bien méprisable ! Plus j’avance en âge, plus je suis dans cette idée : – c’était honteux.
Zébédé venait aussi de temps en temps nous voir, et tout ce que nous lisions dans la gazette, il le savait. C’est lui qui nous apprit le premier que de jeunes émigrés avaient chassé le général Vandamme de la présence du roi. Ce vieux soldat, qui revenait des prisons de Russie, et que toute l’armée respectait malgré son malheur de Kulm, ils l’avaient conduit dehors, en lui disant que ce n’était pas sa place. Vandamme avait été colonel d’un régiment à Phalsbourg, toute la ville le connaissait ; on ne peut pas se figurer l’indignation des honnêtes gens à cette nouvelle.
C’est encore Zébédé qui nous dit qu’on faisait des procès aux généraux en demi-solde, et qu’on volait leurs lettres à la poste pour les faire considérer comme des traîtres. – Il nous dit un peu plus tard qu’on allait renvoyer les filles des anciens officiers, qui se trouvaient à l’école de Saint-Denis, en leur donnant une pension de deux cents francs, – et, plus tard, que les émigrés voulaient seuls avoir le droit de mettre leurs fils aux écoles de Saint-Cyr et de la Flèche, pour sortir comme officiers ; pendant que le peuple resterait soldat à cinq centimes par jour dans les siècles des siècles !
Les gazettes racontaient les mêmes choses, mais Zébédé savait bien d’autres détails ; les derniers soldats savaient tout. Je ne pourrais jamais vous représenter la figure de Zébédé, assis derrière le fourneau, son bout de pipe noire entre les dents, lorsqu’il nous racontait ces misères ; son grand nez pâlissait, il avait des tremblements au coin de ses yeux gris-clair, et de temps en temps il faisait semblant de rire et murmurait :
— Ça marche !… ça marche !…
— Et qu’est-ce que les autres soldats pensent de tout cela ? demandait le père Goulden.
— Hé ! ils pensent que ça va bien. Quand on a donné son sang vingt ans pour la France, quand on a dix, quinze, vingt campagnes, trois chevrons et qu’on est criblé de blessures : d’apprendre qu’on chasse vos anciens chefs, qu’on met leurs filles dehors, et que les fils de ces gens-là vont devenir vos officiers à perpétuité, ça vous réjouit, père Goulden, faisait-il, pendant que ses joues tremblotaient jusqu’à ses oreilles.
— Sans doute, sans doute, c’est malheureux, disait M. Goulden ; mais la discipline est toujours là ; les maréchaux obéissent aux ministres, les officiers aux maréchaux, et les soldats aux officiers.
— Vous avez raison, répondait Zébédé. Mais voici qu’on bat le rappel.
Il nous serrait la main et se dépêchait de courir à la caserne.
Tout l’hiver s’écoula de la sorte ; l’indignation augmentait de jour en jour. La ville était pleine d’officiers en demi-solde qui n’osaient plus rester à Paris : des lieutenants, des capitaines, des commandants, des colonels de tous les régiments de cavalerie et d’infanterie, des gens qui vivaient d’une croûte de pain et d’un petit verre, et d’autant plus malheureux qu’ils étaient forcés d’avoir une tenue. Qu’on se représente des hommes pareils, les joues creuses, les cheveux coupés ras, les yeux luisants, avec leurs grosses moustaches et leurs vieilles capotes d’uniforme, dont il avait fallu changer les boutons. Qu’on se les représente qui se promènent par trois, six, dix sur la place, la grande canne à épée pendue à la boutonnière, le grand chapeau à cornes en travers des épaules, toujours bien brossés, mais tellement râpés, tellement minables, que l’idée vous venait tout de suite qu’ils ne mangeaient pas au quart de leur appétit. On était pourtant forcé de se dire : « Voilà les vainqueurs de Jemmapes, de Fleurus, de Zurich, de Hohenlinden, de Marengo, d’Austerlitz, de Friedland, de Wagram… Si nous sommes fiers d’être Français, ce n’est pas le comte d’Artois, ni le duc de Berry ou d’Angoulême qui peuvent se vanter d’en être cause, ce sont bien ceux-ci. Et maintenant on les laisse dépérir, on leur refuse jusqu’au pain, pour mettre des émigrés à leur place. C’est une véritable abomination. » Il ne fallait pas avoir beaucoup de bon sens, ni de cœur, ni de justice, pour reconnaître que c’était contre nature.
Moi, je ne pouvais pas voir ces malheureux, cela me retournait le cœur. Quand on a servi, ce ne serait que six mois, le respect de vos anciens chefs, de ceux qu’on a vu les premiers au feu, vous reste toujours. J’étais honteux pour mon pays de souffrir des indignités pareilles.
Une chose que je n’oublierai jamais, c’est qu’à la fin du mois de janvier 1815, deux de ces officiers en demi-solde, – dont l’un grand, sec, la tête déjà grise, connu sous le nom de colonel Falconette, et qui semblait avoir servi dans l’infanterie ; l’autre petit, trapu, qu’on appelait le commandant Margarot, et qui conservait encore les favoris des hussards, – vinrent nous proposer d’acheter une montre superbe. Il pouvait être dix heures du matin ; je les vois encore entrer gravement, le colonel avec son col relevé, et l’autre la tête dans les épaules. Leur montre était en or, à double bassin et sonnerie, elle marquait les secondes et se remontait tous les huit jours ; je n’en avais jamais vu d’aussi belle. Comme M. Goulden l’examinait, moi, tourné sur ma chaise, je continuais à regarder ces hommes, qui paraissaient avoir un grand besoin d’argent. Le hussard surtout, avec sa figure brune, osseuse, ses grandes moustaches roussâtres, ses petits yeux bruns, ses larges épaules et ses longs bras qui lui pendaient jusqu’aux genoux, m’inspirait un grand respect. Je pensais : « Quand celui-là tenait son sabre de hussard au bout de son bras, cela devait aller loin ; ses petits yeux devaient briller sous ses gros sourcils ; la parade et la riposte devaient arriver comme un éclair. » Je me le figurais dans une charge, à moitié caché derrière la tête de son cheval, la pointe en avant, de sorte que mon admiration s’en augmentait d’autant plus.
Je me rappelai tout à coup que le commandant Margarot et le colonel Falconette avaient tué des officiers russes et autrichiens en duel derrière l’Arbre vert, et que toute la ville ne parlait que d’eux quatre ou cinq mois auparavant, au passage des alliés. Le grand alors, avec son col sans chemise, quoique mince, sec et pâle, les tempes grises et l’air froid, me parut aussi très respectable.
J’attendais ce que le père Goulden allait dire de leur montre. Lui ne levait pas les yeux, il regardait avec une sorte d’admiration profonde ; tandis que ces deux hommes attendaient d’un air calme, mais comme des gens qui souffrent de ne plus pouvoir cacher leur gêne.
M. Goulden finit par dire :
— Ceci, messieurs, est un ouvrage de toute beauté, c’est ce qu’on peut appeler une montre de prince.
— Sans doute, répondit le hussard, et c’est aussi d’un prince que je l’aie reçue, après la bataille de Rabbe.
Il jeta un coup d’œil à l’autre qui ne dit rien.
M. Goulden, les regardant alors, vit qu’ils étaient dans un grand besoin ; il ôta son bonnet de soie noire et se leva lentement en disant :
— Messieurs, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire, je suis comme vous un ancien soldat, j’ai servi la France sous la République, et je crois que ce doit être un véritable déchirement de cœur d’être forcé de vendre un objet pareil, un objet qui nous rappelle une belle action de notre vie et le souvenir d’un chef qui nous est cher.
Je n’avais jamais entendu le père Goulden parler avec un pareil attendrissement, sa tête chauve, courbée d’un air triste, et les yeux à terre, comme pour ne pas voir la douleur de ceux auxquels il parlait. Le commandant était devenu tout rouge, ses petits yeux semblaient troubles, ses grands doigts s’agitaient ; le colonel était pâle comme un mort. J’aurais voulu m’en aller.
M. Goulden reprit :
— Cette montre vaut plus de mille francs ; je n’ai pas cette somme en main, et d’ailleurs vous auriez sans doute un grand regret de vous séparer d’un tel souvenir. Voici donc ce que je vous offre : la montre restera, si vous voulez, à ma devanture ; – elle sera toujours à vous, – et je vais vous avancer deux cents francs que vous me rendrez en venant la reprendre.
En entendant cela, le hussard étendit ses deux grandes mains velues, comme pour embrasser le père Goulden.
— Vous êtes un bon patriote, vous ! s’écria-t-il. Colin nous l’avait bien dit… Ah ! monsieur, je n’oublierai jamais le service que vous me rendez… Cette montre… je l’ai reçue du prince Eugène pour une action d’éclat… J’y tiens comme à mon propre sang… Mais la misère…
— Commandant ! fit l’autre tout pâle.
Mais le hussard ne voulut pas l’écouter et s’écria en l’écartant du bras :
— Non, colonel, laissez-moi… nous sommes entre nous… un vieux soldat peut nous entendre… On nous affame… on se conduit vis-à-vis de nous comme des Cosaques… On est trop lâche pour nous fusiller !
Il remplissait toute la maison de ses cris. Moi, j’avais couru dans la cuisine avec Catherine, pour ne pas voir ce triste spectacle. M. Goulden le modérait ; nous écoutions :
— Oui, je sais tout cela, messieurs, disait-il, je me mets dans votre position…
— Allons… Margarot… du calme ! disait le colonel. Ces cris durèrent près d’un quart d’heure. À la fin nous entendîmes M. Goulden compter l’argent, et le hussard lui dire :
— Merci, monsieur, merci ! Si jamais l’occasion se présente, souvenez-vous du commandant Margarot.
En même temps la porte s’ouvrit, et ils descendirent l’escalier, ce qui nous soulagea beaucoup, Catherine et moi, car nous avions le cœur serré. Nous rentrâmes dans la chambre. M. Goulden, qui venait de reconduire ces officiers, remonta presque aussitôt, la tête nue. Il était bouleversé.
— Ces malheureux ont raison, dit-il en remettant son bonnet, la conduite du gouvernement à leur égard est horrible ; mais ces choses-là se payent tôt ou tard.
Tout le reste de cette journée, nous étions tristes. M. Goulden pourtant m’expliqua les beautés de la montre, et me dit qu’on devrait toujours avoir de semblables modèles sous les yeux ; ensuite nous la suspendîmes à notre devanture.
Depuis ce moment, l’idée ne me quitta plus que tout finirait mal, et que, même en s’arrêtant, les émigrés en avaient déjà trop fait. J’entendais toujours la voix du commandant crier dans notre chambre qu’on se conduisait vis-à-vis de l’armée comme des Cosaques ! Le souvenir des processions, des expiations, des prédications sur la rébellion de vingt-cinq ans et la restitution des biens nationaux, le rétablissement des couvents et le reste… tout cela me paraissait un terrible mélange, qui ne devait rien produire de bon.
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