Chapitre 12
Depuis ce moment la confusion était partout ; les officiers en demi-solde criaient : Vive l’Empereur ! Le commandant de place aurait bien donné l’ordre de les arrêter, mais le bataillon tenait avec eux, et les gendarmes avaient l’air de ne rien entendre. On ne travaillait plus ; les percepteurs, les contrôleurs, les droits réunis, le maire, les adjoints, etc., se faisaient des cheveux gris et ne savaient plus sur quel pied danser. Personne n’osait se déclarer pour Bonaparte ni pour Louis XVIII, excepté les couvreurs, les maçons, les charpentiers, les gagne-petit, qu’on ne pouvait pas destituer, et qui n’auraient pas mieux demandé que de voir les autres à leur place. Ceux-là, leur hachette dans la ceinture de cuir et le paquet d’ételles sur l’épaule, ne se gênaient pas pour crier : À bas les émigrés ! – Ils riaient même de la débâcle qui grandissait à vue d’œil. Un jour la gazette disait : « L’usurpateur est à Grenoble, – le lendemain, – il est à Lyon, – le lendemain, – il est à Mâcon, – le lendemain, – à Auxerre ; » ainsi de suite.
M. Goulden, en lisant ces nouvelles le soir, se faisait du bon sang.
— On voit maintenant, s’écriait-il, que les Français sont pour la Révolution, et que le reste ne pourra jamais tenir. Tout le monde crie : À bas les émigrés ! – Quelle leçon pour ceux qui voient clair ! Ces Bourbons voulaient nous rendre tous Vendéens ; ils doivent se réjouir maintenant d’avoir si bien réussi.
Mais une chose l’inquiétait encore, c’était la grande bataille qu’on annonçait entre Ney et Napoléon.
— Quoique Ney ait baisé la main de Louis XVIII, disait-il, c’est toujours un vieux soldat de la Révolution, et je ne croirai jamais qu’il se batte contre la volonté du peuple… Non ce n’est pas possible ; il se rappellera le vieux tonnelier de Sarrelouis, qui lui casserait la tête avec son marteau, s’il vivait encore, en apprenant que Michel a trahi la nation pour faire plaisir au roi.
Voilà ce que disait M. Goulden ; mais cela n’empêchait pas les gens d’être inquiets, quand tout à coup la nouvelle arriva que Ney avait suivi l’exemple de l’armée, des bourgeois, de tous ceux qui voulaient être débarrassés des expiations, et qu’il s’était rallié. Alors la confiance fut plus grande ; mais la crainte d’un coup extraordinaire réduisait encore les hommes prudents au silence.
Le 21 mars, entre cinq et six heures du soir, M. Goulden et moi nous travaillions, la nuit venait ; dehors, une petite pluie coulait sur le vitrage, et Catherine allumait la lampe. Théodore Rœber, qui dirigeait le télégraphe, passa ventre à terre sous nos fenêtres ; il montait un gros cheval gris pommelé ; l’air enflait sa blouse, tant il courait vite ; d’une main il tenait son grand feutre sur sa tête, et de l’autre il tapait encore avec un bâton sur son cheval, qui galopait comme le vent. M. Goulden, essuyant la vitre, se pencha pour mieux y voir et dit :
— C’est Rœber qui vient du télégraphe ; une grande nouvelle est arrivée !
Ses joues un peu pâles rougirent ; moi, je sentis mon cœur battre avec violence. Catherine vint poser la lampe auprès de nous, et j’ouvris la fenêtre pour tirer le volet. Cela m’avait pris quelques instants, car il fallait déranger les verres de l’établi, pour ouvrir la fenêtre et décrocher les montres. M. Goulden rêvait. Comme je mettais le crochet, nous entendîmes battre le rappel des deux côtés de la ville à la fois, près du bastion de Mittelbronn et sur celui de Bigelberg ; les échos des remparts et ceux du vallon de la cible répondaient, et ce bourdonnement sourd remplissait toute la place, à l’heure où la nuit commence.
M. Goulden s’était levé :
— Les affaires sont décidées maintenant, dit-il d’une voix qui me donna froid ; ou bien on se bat aux environs de Paris, ou bien l’Empereur est dans son vieux palais comme en 1809.
Catherine courait déjà chercher son manteau, car elle voyait bien qu’il allait sortir, malgré la pluie. Lui, tout en parlant, ses grands yeux gris ouverts, se laissait mettre les manches sans y faire attention ; puis il sortit, et Catherine, me touchant l’épaule, car je restais là, me dit :
— Va donc, Joseph, suis-le.
Je descendis aussitôt. Nous arrivâmes sur la place au moment où le bataillon débouchait de la grand-rue, au coin de la mairie, derrière les tambours qui couraient la caisse sur l’épaule. Une foule de monde les suivait. Sous les vieux tilleuls, le roulement commença ; les soldats en tumulte prirent leurs rangs, et presque aussitôt le commandant Gémeau, qui souffrait de ses blessures et ne sortait pas depuis deux mois, parut en uniforme sur les marches de la maison Minque. Le sapeur de planton tenait son cheval à la main, et lui prêta l’épaule pour monter. De tous les côtés on regardait. L’appel était commencé.
Le commandant traversa la place, les capitaines allèrent vivement à sa rencontre ; ils se dirent quelques mots ; ensuite le commandant passa devant le front du bataillon, pendant que derrière lui s’avançait un simple sergent à trois chevrons, qui portait un drapeau dans son étui de toile cirée.
La foule grandissait toujours. M. Goulden et moi nous venions de monter sur la borne, en face de la voûte du corps de garde. Après l’appel, au bout d’un instant, le commandant tira son épée, et donna l’ordre de former le carré.
Je vous raconte ces choses simplement parce qu’elles étaient simples et terribles. On voyait à la pâleur du commandant qu’il avait la fièvre, et pourtant il faisait presque nuit. Les lignes grises du carré sur la place, le commandant à cheval au milieu, les officiers autour, sous la pluie, les bourgeois écoutant, le grand silence, les fenêtres qui s’ouvrent aux environs, tout est encore présent à mon esprit, et voilà qu’il s’est passé bientôt cinquante ans !
Personne ne parlait, car chacun savait bien qu’on allait apprendre le sort de la France.
— Portez arme !… Arme bras !… cria le capitaine Vidal. Après le bruit des armes, on n’entendit plus que la voix du commandant, cette voix claire que j’avais entendue de l’autre côté du Rhin, à Lutzen et à Leipzig, celle qui nous criait : « Serrez les rangs ! » Elle me traversait jusqu’à la moelle des os.
— Soldats, dit-il, S. M. Louis XVIII a quitté Paris le 20 mars, et l’Empereur Napoléon a fait son entrée dans la capitale le même jour.
Une sorte de frémissement s’étendit partout, mais cela ne dura qu’une seconde, et le commandant poursuivit :
— Soldats ! le drapeau de la France, c’est le drapeau d’Arcole, de Rivoli, d’Alexandrie, de Chébreisse, des Pyramides, d’Aboukir, de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, de Sommo-Sierra, de Madrid, d’Abensberg, d’Eckmuhl, d’Essling, de Wagram, de Smolensk, de la Moskowa, de Weissenfelz, de Lutzen, de Bautzen, de Wurtschen, de Dresde, de Bischofs-warda, de Hanau, de Brienne, de Saint-Dizier, de Champaubert, de Château-Thierry, de Joinvilliers, de Méry-sur-Seine, de Montereau, de Montmirail… – C’est ce drapeau que nous avons teint de notre sang… c’est celui qui fait notre gloire.
Le vieux sergent avait sorti le drapeau tricolore tout déchiré de son étui. Le commandant le prit :
— Ce drapeau, le voilà !… vous le reconnaissez… c’est celui de la nation… C’est celui que les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, tous ceux que nous avions épargnés cent fois, nous ont ôté le jour de leur première victoire, parce qu’ils en avaient peur.
Un grand nombre de vieux soldats, en entendant ces paroles, détournaient la tête pour cacher leurs larmes ; d’autres, tout pâles, regardaient avec des yeux terribles.
— Moi, cria le commandant enlevant son épée, je n’en connais pas d’autre. Vive la France… Vive l’Empereur !
À peine avait-il poussé ce cri, que tout éclatait, on ne s’entendait plus ; de toutes les fenêtres, sur la place, dans les rues, partout des cris de : Vive l’Empereur ! Vive la France ! partaient comme des coups de trompette. Les gens et les soldats s’embrassaient ; on aurait dit que tout était sauvé, que nous avions retrouvé tout ce que la France avait perdu en 1814.
Il faisait presque nuit ; on s’en allait à droite, à gauche, par trois, par six, par vingt, criant : Vive l’Empereur ! quand du côté de l’hôpital un éclair rouge passa dans le ciel… le canon tonne ! derrière l’arsenal l’autre lui répond, et cela continue de seconde en seconde.
Le père Goulden et moi nous traversions la place bras dessus bras dessous, en criant aussi : Vive la France ! Et comme, à chaque coup de canon dans la nuit sombre, la lumière arrivait jusque sur la place, dans un éclair nous vîmes Catherine qui venait à notre rencontre avec la vieille Madelon Schouler. Elle avait mis son petit capuchon et sa bouffante ; son nez rose était bien caché du brouillard ; elle dit en nous voyant :
— Madeleine, les voilà ! L’Empereur est le maître, n’est-ce pas, monsieur Goulden ?
— Oui, mon enfant, répondit le père Goulden, c’est décidé !
Alors Catherine prit mon bras, et je ne sais pas pourquoi je me mis à l’embrasser deux ou trois fois en rentrant chez nous. Je sentais peut-être d’avance qu’il faudrait partir bientôt, et que je ne l’embrasserais plus longtemps. Le père Goulden, devant nous avec Madelon, disait :
— Ce soir, je veux boire un bon coup. Montez, Madeleine, je vous invite.
Mais elle ne voulut pas, et nous laissa sur la porte.
Tout ce que je puis dire, c’est que la joie du monde était aussi grande qu’à l’arrivée de Louis XVIII, et peut-être encore plus.
Une fois dans notre chambre et débarrassé de son manteau, M. Goulden s’assit à table, car le souper attendait ; Catherine courut à la cave chercher une bonne bouteille. Nous buvions et nous riions, et le canon faisait grelotter nos vitres. Quelquefois les gens perdent la tête, même ceux qui n’aiment que la paix ; ces coups de canon nous réjouissaient, nous rentrions en quelque sorte dans nos vieilles habitudes.
M. Goulden disait :
— Le commandant Gémeau a bien parlé ; mais il aurait pu continuer jusqu’à demain, en commençant par Valmy, Hundschott, Wattignies, Fleurus, Neuwied, Ukerath, Frœschwiller, Geisberg, jusqu’à Zurich et Hohenlinden. C’étaient aussi de grandes victoires, et même les plus belles de toutes, puisqu’elles sauvaient la liberté. Il n’a parlé que des dernières, cela suffit pour le moment. Que les autres arrivent… qu’ils osent remuer ! la nation veut la paix ; mais si les alliés commencent la guerre, malheur à eux ! Maintenant on va reparler de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Par ce moyen, toute la France se lèvera… je vous en préviens… tous en masse se lèveront. On fera des gardes nationales ; les vieux comme moi, les hommes mariés défendront les places ; les jeunes marcheront, mais on ne dépassera pas les frontières. L’Empereur, instruit par l’expérience, armera les ouvriers, les paysans et les bourgeois ; si les autres viennent, quand ils seraient un million, pas un ne sortira de chez nous. Le temps des soldats est passé ; les armées régulières sont bonnes pour la conquête, mais un peuple qui veut se défendre ne craint pas les meilleurs soldats du monde. Nous l’avons fait voir aux Prussiens, aux Autrichiens, aux Anglais, aux Russes, de 1792 jusqu’en 1800 : et, depuis, les Espagnols nous l’ont fait voir à nous, et même, avant, les Américains l’avaient fait voir aux Anglais. L’Empereur va nous parler de liberté, soyez-en sûrs. S’il veut lancer des proclamations en Allemagne, beaucoup d’Allemands seront avec nous ; on leur a promis des libertés pour les faire marcher en masse contre la France, et maintenant les souverains réunis à Vienne se moquent bien de tenir leur promesse : leur coup est fait… ils se partagent les gens comme des troupeaux. Les peuples de bons sens tiendront ensemble ; de cette façon, la paix s’établira par force. Les rois seuls ont intérêt à la guerre ; les peuples n’ont pas besoin de se conquérir, pourvu qu’ils se fassent du bien par la liberté du commerce, voilà le principal !
Dans son exaltation, il voyait tout en beau. Moi-même je trouvais ce qu’il disait tellement naturel, que j’étais sûr que l’Empereur agirait de cette manière. Catherine le croyait aussi. Nous bénissions tous le Seigneur de ce qui venait d’arriver ; et vers onze heures, après avoir bien ri, bien parlé, bien crié, nous allâmes nous coucher au milieu des plus belles espérances. Alors toute la ville était illuminée, nous avions mis aussi des lampions à nos fenêtres. À chaque instant on entendait partir des pétards, les enfants crier : Vive l’Empereur ! et les soldats sortir des auberges en chantant : À bas les émigrés !
Cela se prolongea bien tard, et seulement vers une heure nous dormions à la grâce de Dieu.
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