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Chapitre 13

La satisfaction dura bien encore cinq ou six jours. – On renomma les anciens maires, les adjoints, les gardes champêtres, et tous ceux qu’on avait mis de côté quelques mois auparavant. Toute la ville, jusqu’aux dames, portait de petites cocardes tricolores que les couturières se dépêchaient de festonner avec des rubans rouges, blancs et bleus. Ceux qui, dans le temps, se déchaînaient contre l’Ogre de Corse n’appelaient plus Louis XVIII que le Roi panade. Le 25 mars on chanta le Te Deum ; toute la garnison et les autorités civiles y assistèrent en grande cérémonie.

Après le Te Deum, les autorités donnèrent un dîner magnifique à l’état-major de la place ; le temps s’était remis, les fenêtres de la Ville de Metz étaient ouvertes, des grappes de quinquets pendaient au plafond. Catherine et moi nous étions sortis le soir pour jouir de ce spectacle. On voyait les uniformes et les habits noirs fraterniser ensemble autour des longues tables ; et jusqu’à minuit, tantôt le maire, tantôt un adjoint, ou le nouveau commandant de place, M. Brancion, se levaient pour boire à la santé de l’Empereur, à la santé des ministres, à la santé de la France, à la santé de la paix, à la santé de la victoire, etc., etc.

Les verres tintaient. Dehors les enfants tiraient des pétards ; on avait mis un mât de Cocagne devant l’église ; des chevaux de bois étaient arrivés de Saverne avec des joueurs d’orgues ; le collège avait congé ; dans la cour de Klein, au Bœuf, on livrait un combat de chiens contre deux ânes ; on faisait comme on a fait en 1830, en 1848, et plus tard. C’est toujours la même chose ; les gens n’inventent rien de nouveau pour glorifier ceux qui montent et se moquer de ceux qui descendent.

Mais il paraît que l’Empereur n’avait pas de temps à perdre en réjouissances. La gazette disait bien que Sa Majesté voulait la paix, qu’elle ne demandait rien, qu’elle était d’accord avec son beau-père l’empereur François, que Marie-Louise et le roi de Rome allaient revenir… qu’on les attendait… – Oui, mais, en attendant, l’ordre d’armer la place arrivait. Deux ans auparavant, Phalsbourg était à cent lieues de la frontière, les remparts tombaient en ruine, les fossés se comblaient, il ne restait plus à l’arsenal que de vieilles patraques du temps de Louis XIV, des fusils de remparts qu’on allumait avec des mèches, et des canons tellement lourds sur leurs affûts massifs, qu’il fallait des files de chevaux pour les traîner. Les vrais arsenaux étaient à Dresde, à Hambourg, à Erfurt ; mais alors, sans avoir remué, nous étions à dix lieues de la Bavière rhénane, et c’est sur nous que devait tomber la première averse d’obus et de boulets. Aussi jour par jour on recevait les ordres de relever les remparts, de nettoyer les fossés, de mettre les patraques en bon état.

Au commencement d’avril, on établit un grand atelier à l’arsenal, pour la réparation des armes. Il arriva des soldats du génie et des artilleurs de Metz, pour faire les terrassements à l’intérieur des bastions et les embrasures autour. C’était un mouvement plus grand encore que de 1805 à 1813 ; et je pensai plus d’une fois que les grandes frontières au loin avaient pourtant leur bon côté, puisque ceux de l’intérieur sont préservés des coups et peuvent vivre en paix très longtemps, pendant qu’on bombarde déjà les autres.

Enfin nous éprouvions de grandes inquiétudes, car naturellement, lorsqu’on replante des palissades neuves sur les glacis, qu’on met des fascines aux demi-lunes, qu’on ajuste des bouches à feu dans tous les recoins des places fortes, c’est qu’il faut aussi du monde pour garder et manœuvrer tout cela. Plus d’une fois, en écoutant lire ces décrets le soir, Catherine et moi nous nous regardions les lèvres serrées. Je sentais bien d’avance qu’au lieu de rester là tranquillement à nettoyer et raccommoder des horloges, il me faudrait peut-être recommencer la charge en douze temps, et cela me produisait un mauvais effet. La tristesse me gagnait de plus en plus ; souvent M. Goulden, en me voyant tout pensif, s’écriait d’un ton joyeux.

— Allons ! du courage, Joseph : tout finira bien.

Il voulait me remonter le cœur, mais je pensais :

« Oui, oui, vous me dites ces choses pour m’encourager ; mais, à moins d’être aveugle, on voit quelle tournure cela prend ».

Tout marchait tellement vite, que les décrets se suivaient comme la grêle, toujours avec de grands mots pour les embellir. On apprenait que les régiments allaient reprendre leurs anciens numéros « illustrés dans tant de glorieuses campagnes ». Sans avoir beaucoup de malice, chacun comprenait bien que les vieux numéros sans régiments allaient en ravoir. Et comme ce n’était pas encore assez, on apprit que les cadres des 3e, des 4e et des 5e bataillons d’infanterie, des 4e et 5e escadrons de cavalerie, de trente bataillons du train d’artillerie, de vingt régiments de jeune garde, de dix bataillons d’équipages militaires, de vingt régiments de marine, que tous ces cadres allaient être créés, soi-disant pour donner de l’emploi aux officiers en demi-solde de toutes les armes de terre et de mer ; mais c’était bon à dire : quand on crée des cadres, c’est pour les remplir, et quand ils sont remplis, il faut que les soldats partent. Oh ! quand je vis cela, ma confiance fut perdue. Et l’on répétait toujours : « La paix ! la paix ! la paix !… Nous acceptons le traité de Paris… Les rois et les empereurs réunis à Vienne s’entendent avec nous… Marie-Louise et le roi de Rome sont en route ». Plus on répétait ces nouvelles, plus ma défiance augmentait. M. Goulden avait beau me dire :

— Il a pris Carnot ! Carnot est un bon patriote !… Carnot l’empêchera de faire la guerre !… Ou, si nous sommes forcés de faire la guerre, il lui montrera que c’est chez nous qu’il faut attendre l’ennemi… qu’il faut soulever la nation… déclarer la patrie en danger… etc.

Il avait beau me dire des choses pareilles, je m’écriais toujours en moi-même : « Tous ces cadres ne sont pas pour rien… ces cadres seront remplis… c’est sûr !… »

On apprit aussi que dix mille soldats d’élite allaient entrer dans la garde, et que l’artillerie légère était réorganisée. L’artillerie légère suit les armées, chacun sait cela. Pour rester derrière les remparts et se défendre chez soi, l’artillerie légère est inutile. Cette idée me vint tout de suite, et même, le soir, je ne pus m’empêcher de le dire à Catherine ; j’avais toujours eu soin de lui cacher mes craintes, mais cette fois c’était trop fort. Elle ne répondit pas, ce qui montre bien qu’elle avait du bon sens, et qu’elle pensait comme moi.

Toutes ces choses m’ôtaient beaucoup de mon enthousiasme pour l’Empereur ; quelquefois en travaillant je me disais :

« J’aimerais pourtant mieux voir de ma fenêtre les processions que d’aller me battre contre des gens que je ne connais pas ! Au moins cette vue ne me coûterait ni bras ni jambe, et si cela m’ennuyait trop, je pourrais aller faire un tour aux Quatre-Vents ».

Mon chagrin s’augmentait d’autant plus que, depuis sa dispute avec M. Goulden, la tante Grédel ne venait plus nous voir. C’était une femme obstinée ; elle n’écoutait pas la raison, et gardait rancune aux gens durant des années et des années. C’était pourtant notre mère et nous devions lui céder ; elle ne voulait que notre bien. Mais comment faire pour nous accorder avec elle et M. Goulden ? Voilà ce qui nous embarrassait ; car si nous devions notre amour à la tante Grédel, nous devions aussi le plus grand respect à celui qui nous considérait comme ses propres enfants, et nous comblait chaque jour de ses bienfaits.

Ces pensées nous rendaient bien tristes, et j’avais résolu de dire à M. Goulden que Catherine et moi nous étions des jacobins comme lui, mais que, sans vouloir faire tort aux idées des jacobins et sans les abandonner, nous devions pourtant honorer notre mère et lui demander des nouvelles de sa santé. Je ne savais pas comment il recevrait notre déclaration, lorsqu’un matin, jour de dimanche, en descendant vers huit heures, nous trouvâmes cet excellent homme qui venait de s’habiller ; il paraissait de bonne humeur, et nous dit :

— Mes enfants, voici près d’un mois que la tante Grédel n’est pas venue nous voir ; elle s’obstine. Eh bien ! je veux montrer plus d’esprit qu’elle, et je veux bien céder. Entre gens comme nous, il ne doit exister aucun nuage. Après déjeuner, nous irons aux Quatre-Vents lui dire qu’elle est une entêtée, et que nous l’aimons malgré ses défauts. Vous verrez comme elle sera honteuse !

Il riait, nous étions tout attendris.

— Ah ! monsieur Goulden, que vous êtes bon ! lui dit Catherine ; ceux qui ne vous aimeraient pas auraient bien mauvais cœur.

— Hé ! s’écria-t-il, ce que je fais n’est-il pas tout naturel ! Est-ce qu’il faut rester divisés pour des mots ? Dieu merci, l’âge nous apprend que le plus raisonnable fait toujours le premier pas ; et vous saurez que c’est même écrit dans les Droits de l’homme, afin de maintenir la concorde entre les honnêtes gens.

Quand il avait cité les Droits de l’homme, tout était dit. On peut s’imaginer notre satisfaction ; Catherine, dans sa joie, pouvait attendre à peine la fin du déjeuner ; elle courait à droite, à gauche, chercher la canne, les souliers carrés, la boîte où se trouvait la belle perruque fixée sur sa patère. Elle aidait M. Goulden à passer les manches de son habit noisette ; lui, la regardait en souriant ; il finit par l’embrasser.

— Ah ! je savais bien, dit-il, que cette démarche te rendrait heureuse ; aussi ne perdons pas une minute et partons.

Nous sortîmes donc ensemble. Le temps était très beau. M. Goulden donnait le bras à Catherine, gravement, comme il faisait toujours en ville, et moi je marchais derrière, dans la jubilation de mon âme. J’avais sous les yeux les êtres que j’aimais le plus au monde, et je songeais à ce qu’allait dire la mère Grédel. Nous dépassâmes l’avancée, ensuite les glacis, et vingt minutes après, sans nous presser trop, nous arrivions devant la porte de la tante.

Il pouvait être alors dix heures. Comme j’avais pris un peu d’avance à l’auberge de la Roulette, j’entrai d’abord dans l’allée de sureaux qui longe la maison, et je regardai par la lucarne ce que faisait la tante. Elle était assise juste en face de moi, près de l’âtre qui fumait ; elle avait sa petite jupe à raies bleues, les grandes poches par-dessus, son corset de toile à bretelles et ses savates. Elle filait, les yeux baissés d’un air triste ; ses grands bras maigres sortant des manches de la chemise jusqu’au coude, et ses cheveux gris tortillés sur la nuque sans bonnet.

En la voyant ainsi toute seule, je me dis : « Pauvre tante Grédel, elle pense à nous, pour sûr… elle s’obstine dans son chagrin… C’est pourtant une triste vie d’être seule et de ne pas voir ses enfants ! » Cela me serrait le cœur ; quand au même instant la porte s’ouvrit du côté de la route, et le père Goulden entra tout joyeux avec Catherine, en s’écriant :

— Ah ! vous ne venez plus nous voir, mère Grédel, il faut donc à cette heure, que je vous amène vos enfants, et que je vienne aussi moi-même vous embrasser ! Vous allez nous faire un bon dîner, entendez-vous ? et que cela vous serve de leçon !

Il paraissait grave dans sa joie. La tante, en les voyant, s’était dépêchée d’accourir et d’embrasser Catherine ; ensuite elle tomba dans les bras de M. Goulden et se pendit à son cou.

— Ah ! monsieur Goulden, s’écria-t-elle, que je suis donc heureuse de vous voir ! Vous êtes un homme bon, vous valez mille fois mieux que moi.

Voyant que tout prenait une bonne tournure, je courus à la porte, et je les trouvai tous deux les larmes aux yeux. Le père Goulden disait :

— Nous ne parlerons plus de politique !

— Non ! qu’on soit jacobin ou tout ce qu’on voudra, s’écriait la tante, le principal c’est qu’on ait bon cœur.

Ensuite elle vint aussi m’embrasser en disant :

— Mon pauvre Joseph, je pensais à vous du matin au soir… Maintenant tout est bien… je suis contente.

Elle courait déjà dans la cuisine, remuant toutes les marmites pour nous régaler ; pendant que M. Goulden déposait sa canne dans un coin, son grand chapeau dessus, on s’asseyait d’un air de contentement auprès de l’âtre.

— Quel beau temps ! s’écriait-il, tout verdit, tout refleurit… comme je serais heureux de vivre aux champs, de voir des haies par mes fenêtres, des pommiers, des pruniers tout blancs et tout roses !

Il était gai comme une alouette, et nous l’aurions tous été, sans les idées de guerre qui nous trottaient en tête.

— Laissez cela, ma mère, disait Catherine, asseyez-vous tranquillement près de M. Goulden. C’est moi qui ferai le dîner comme dans le temps.

— Mais tu ne sais plus la place de rien… j’ai tout dérangé, disait la tante.

— Je vous en prie, asseyez-vous, faisait Catherine ; soyez tranquille, on trouvera le beurre, les œufs, la farine et tout ce qu’il faut.

— Allons… allons… je vais donc t’obéir, dit la tante en descendant à la cave.

Catherine pendit son beau châle au dos de ma chaise, elle mit du bois au feu, du beurre dans la poêle et regarda dans les marmites pour voir si tout était bien en train. Au même instant, la tante remontait de la cave avec une bouteille de vin blanc.

— Vous allez d’abord vous rafraîchir avant le dîner, dit-elle ; et pendant que Catherine fera la cuisine, j’irai mettre mon casaquin et me donner un coup de peigne, car, Dieu merci ! j’en ai besoin. Vous… sortez… allez au verger… Tiens, Joseph, prends ces verres et la bouteille… asseyez-vous dans le rucher… le temps est beau… Dans une heure tout sera bien avancé… j’irai boire et trinquer avec vous.

Le père Goulden et moi nous sortîmes donc, traversant les hautes herbes, les pissenlits jaunes, qui nous montaient jusqu’aux genoux. Il faisait une grande chaleur, tout bourdonnait. Nous allâmes nous mettre à l’ombre du rucher, regardant ce magnifique soleil entre les ruches tourbillonnantes. M. Goulden pendit sa perruque derrière lui pour être plus à l’aise, je débouchai la bouteille et nous bûmes de ce bon petit vin blanc.

— Allons, tout va bien, disait-il ; si les hommes font des folies, le Seigneur Dieu veille toujours sur ses affaires. Regarde ces blés, Joseph, comme cela pousse… Quelle moisson dans trois ou quatre mois d’ici ! Et ces navettes, ces colzas, ces arbustes, ces abeilles, comme tout travaille, comme tout vit, comme tout grandit !… Quel malheur que les hommes ne suivent pas un pareil exemple, que les uns travaillent pour nourrir la paresse des autres, et qu’il faille toujours des fainéants de toute espèce qui nous traitent de jacobins, parce que nous voulons l’ordre, la justice et la paix !

Ce qu’il aimait le plus au monde, c’était la vue du travail, et non pas seulement celle du nôtre, qui n’est rien, mais des derniers insectes qui courent sur la terre entre les herbes, comme dans les forêts sans fin, qui se bâtissent des demeures, qui s’accouplent, qui couvent leurs œufs, qui les entassent dans des magasins, qui leur donnent de la chaleur en les exposant au soleil, qui les rentrent à la nuit, qui les défendent contre les ennemis ; enfin cette grande vie où tout chante, où tout est à sa place, depuis l’alouette qui remplit le ciel de sa musique joyeuse, jusqu’à la fourmi qui va, vient, court, fauche, scie, traîne, et fait tous les métiers. Oui, voilà ce que M. Goulden admirait ; mais il n’en parlait qu’aux champs, à la vue de ce grand spectacle ; et naturellement alors il parlait de Dieu, qu’il appelait l’Être suprême, comme les anciens calendriers de la République, il disait que c’était la raison, la sagesse, la bonté, l’amour, la justice, l’ordre, la vie. Les anciennes idées du calendrier lui revenaient aussi ; c’était magnifique de l’entendre parler de pluviôse, saison des pluies ; de nivôse, saison des neiges ; de ventôse, saison des vents ; et puis de floréal, prairial, fructidor. Il disait que les idées des hommes dans ce temps se rapportaient à celles de Dieu, tandis que juillet, septembre, octobre ne signifiaient rien, et même n’étaient inventés que pour tout embrouiller et tout obscurcir. Une fois sur ce chapitre, il ne finissait jamais, on voyait tout par ses yeux. Malheureusement, je n’ai pas l’instruction que cet homme de bien avait, sans cela je me ferais un véritable plaisir de vous raconter ses idées.

Nous étions justement sur ce chapitre lorsque la mère Grédel, bien lavée, bien peignée, en habits des dimanches, s’avança du coin de la maison vers le rucher, et tout de suite il se tut pour maintenir la concorde.

— Hé ! maintenant me voilà, dit la tante ; tout est en ordre.

— Allons, asseyez-vous, dit M. Goulden en lui faisant place sur le banc.

— Hé ! s’écria la tante, savez-vous l’heure qu’il est ? Le temps ne vous dure pas… Écoutez !…

Alors prêtant l’oreille, nous entendîmes l’horloge de la ville sonner lentement ses douze coups.

— Comment ! il est déjà midi ? s’écria le père Goulden ; j’aurais cru que nous n’étions pas entrés depuis dix minutes.

— Eh bien ! il est midi, fit la tante, et le dîner vous attend.

— À la bonne heure, dit M. Goulden en lui prenant le bras ; eh bien ! arrivez ma commère : depuis que vous m’avez dit l’heure, j’ai bon appétit.

Ils traversèrent l’allée bras dessus bras dessous ; je les suivais tout joyeux, et lorsque nous fûmes sous la porte, le plus agréable spectacle s’offrit à nos regards : la grande soupière peinte de fleurs rouges fumait sur la table, une poitrine de veau farcie remplissait la chambre de sa bonne odeur, des kuchlen à la cannelle s’élevaient dans un grand plat, au bord du vieux buffet de chêne, et deux bouteilles, avec les verres étincelants comme du cristal, brillaient sur la nappe blanche devant les assiettes. Enfin, rien qu’à voir cela, l’idée vous venait que la joie du Seigneur est de combler ses enfants de bénédictions innombrables.

Catherine, avec ses bonnes joues rouges et ses dents blanches, riait de notre satisfaction, et l’on peut dire que pendant tout le dîner nos inquiétudes sur l’avenir furent oubliées. On ne songeait qu’à se faire du bien, à rire, à trouver que tout était en bon état dans ce bas monde.

Ce n’est que plus tard, en prenant le café qu’une sorte de tristesse nous revint ; sans savoir pourquoi, chacun se mit à réfléchir. On ne voulait pas parler de politique, et ce fut la tante Grédel elle-même qui tout à coup demanda les nouvelles. M. Goulden alors dit que l’Empereur désirait la paix, qu’il se mettait seulement en état de défense, chose nécessaire afin de prévenir les ennemis que nous n’avions pas peur. Il dit que, dans tous les cas, malgré leurs mauvaises intentions, les alliés n’oseraient pas venir chez nous, parce que le beau-père François, sans avoir beaucoup de cœur, en avait pourtant assez pour ne pas vouloir renverser deux fois son gendre, sa propre fille et son petit-fils ; que ce serait contre nature, et que d’ailleurs maintenant la nation se lèverait en masse, qu’on déclarerait la patrie en danger, que ce ne serait plus seulement une guerre de soldats, mais une guerre de tous les Français contre ceux qui voudraient les opprimer. Cela devait faire réfléchir les souverains alliés, etc., etc.

Il dit encore bien d’autres choses qui ne me reviennent pas. La tante Grédel écoutait sans répondre. À la fin, elle se leva, ouvrit l’armoire et prit dans une écuelle un papier gris qu’elle remit à M. Goulden, en lui disant :

— Lisez un peu, des papiers pareils courent le pays ; celui-ci me vient de M. le curé Diemer. Vous allez voir si la paix est sûre.

M. Goulden n’avait pas ses lunettes, c’est moi qui lus le papier à sa place. J’ai mis tous ces vieux écrits de côté depuis des années, c’est devenu jaune, on n’y pense plus, on n’en parle plus, et pourtant c’est toujours bon à relire. Que peut-on savoir ? Les anciens rois, les anciens empereurs qui nous en voulaient, sont morts après nous avoir fait tout le mal possible ; mais leur fils et leurs petits-fils sont toujours là, qui ne nous veulent pas trop de bien ; ce qu’ils ont dit dans le temps, il peuvent encore le redire, et ceux qui ont aidé les anciens peuvent encore aider les nouveaux. Enfin, voici ce papier :

« Les puissances alliées, qui ont signé le traité de Paris, réunies en congrès à Vienne, informées de l’évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur dignité et à l’intérêt de l’ordre social une déclaration solennelle des sentiments que cet événement leur a fait éprouver.

» En rompant ainsi la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence était attachée. En reparaissant en France avec des projets de trouble et de bouleversement, il s’est privé lui-même de la protection des lois et a manifesté à la face de l’univers qu’il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. »

Les alliés continuaient ainsi deux grandes pages ; et ces gens qui n’avaient rien de commun avec nous, que nos affaires ne regardaient pas, et qui se donnaient le titre de défenseurs de la paix, finissaient par déclarer qu’ils se réunissaient en masse pour maintenir le traité de Paris et pour rétablir Louis XVIII.

Quand j’eus fini, la tante, regardant M. Goulden, lui demanda :

— Qu’est-ce que vous pensez de cela ?

— Je pense, dit-il, que ces gens se moquent des peuples, et qu’ils extermineraient le genre humain sans honte et sans pitié, pour maintenir quinze ou vingt familles dans l’abondance. Je crois que ces gens se regardent comme des dieux, ou qu’ils nous prennent pour des bêtes.

— Sans doute, fit la tante Grédel, je ne dis pas le contraire ; mais tout cela n’empêche pas que Joseph sera forcé de partir.

J’étais tout pâle en voyant que la tante avait raison.

— Oui, répondit M. Goulden, je le savais depuis quelques jours, et voici ce que j’ai fait. Vous avez sans doute appris, mère Grédel, que l’on forme de grands ateliers pour la réparation des armes. Il en existe un à l’arsenal de Phalsbourg, mais les bons ouvriers manquent. Naturellement les bons ouvriers rendent autant de services à l’État, en réparant les armes, que ceux qui vont se battre ; ils ont plus de peine ; mais au moins ils ne risquent pas leur vie et restent chez eux. Eh bien ! aussitôt je me suis rendu chez le commandant d’artillerie, M. de Montravel, et j’ai fait une demande pour que Joseph soit accepté comme ouvrier. La réparation d’une batterie de fusil n’est rien pour un bon horloger ; M. de Montravel a tout de suite accepté. Voici son ordre, dit-il, en nous montrant un papier qu’il avait dans sa poche.

Alors je crus revenir au monde, et je m’écriai :

— Oh ! monsieur Goulden, vous êtes plus que notre père, vous me sauvez la vie.

Et Catherine, que l’inquiétude suffoquait depuis longtemps, sortit aussitôt, tandis que la tante Grédel, qui s’était levée, embrassait M. Goulden pour la seconde fois en disant :

— Oui, vous êtes le meilleur des hommes… un homme de bon sens… un homme de très grand esprit… Ah ! si tous les jacobins vous ressemblaient, les femmes ne voudraient plus avoir que des jacobins.

— Mais ce que j’ai fait est tout simple, disait-il.

— Non… non… ce n’est pas tout simple ; c’est le bon cœur qui vous donne de bonnes idées.

Moi, dans mon étonnement et ma joie, les paroles me manquaient, et pendant que la tante parlait, je sortis au verger prendre l’air. Catherine était là, dans le coin du four ; elle pleurait à chaudes larmes.

— Ah ! maintenant, dit-elle, je respire… je vais revivre.

Je l’embrassai dans un attendrissement extraordinaire. Je voyais ce qu’elle avait dû souffrir depuis un mois ; mais c’était une femme courageuse, qui me cachait ses inquiétudes ; elle savait bien que j’en avais assez pour mon propre compte. Nous restâmes là plus de dix minutes pour essuyer nos larmes ; ensuite étant rentrés, M. Goulden nous dit :

— Eh bien ! Joseph, c’est pour demain, tu partiras de bonne heure ; l’ouvrage ne te manquera pas.

Quel bonheur de penser que je ne serais pas forcé de partir ! Ah ! j’avais encore d’autres raisons pour vouloir rester ; Catherine et moi nous espérions quelque chose !… Mon Dieu ! mon Dieu ! ceux qui n’ont pas éprouvé cela ne sauront jamais ce que les hommes peuvent souffrir, ni quel poids une bonne nouvelle vous ôte du cœur.

Nous restâmes encore environ une heure aux Quatre-Vents. Et puis, au moment où les gens revenaient des vêpres, à la nuit tombante, nous repartîmes pour la ville. La tante Grédel nous accompagna jusqu’à la poste aux chevaux, et sur les sept heures nous remontions notre escalier.

C’est ainsi que l’accord se rétablit entre la tante Grédel et M. Goulden. Depuis, elle venait nous voir aussi souvent qu’autrefois. Moi j’allais tous les jours à l’arsenal, et je travaillais à la réparation des batteries. À midi sonnant je rentrais dîner. À une heure, je repartais jusqu’à sept heures. J’étais à la fois soldat et ouvrier, dispensé des appels, mais accablé d’ouvrage. Nous espérions que je resterais dans cette position jusqu’à la fin de la guerre, si par malheur elle commençait, car on n’était sûr de rien.

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