Chapitre 14
La confiance nous était un peu revenue depuis que je travaillais à l’arsenal ; mais nous avions pourtant encore de l’inquiétude, car des centaines de semestriers, d’anciens soldats rengagés pour une campagne et des conscrits, passaient le sac au dos avec leurs habits de village. Ils criaient tous : Vive l’Empereur ! et paraissaient furieux. Dans la grande salle de la mairie, les uns recevaient une capote, les autres un shako, les autres des épaulettes, des guêtres, des souliers aux frais du département. Ils repartaient ainsi pour rejoindre, et je leur souhaitais bon voyage.
Tous les tailleurs de la ville faisaient des uniformes par entreprise, les gendarmes cédaient leurs chevaux pour remonter la cavalerie, et M. le maire, le baron Parmentier, excitait les jeunes gens de seize à dix-sept ans à s’engager dans les partisans du colonel Brice, qui devait défendre les défilés de la Zorne, de la Zinselle et de la Sarre. M. le baron allait partir pour le Champ de Mai ; cela redoublait son enthousiasme :
— Allez !… courage ! leur criait-il, en parlant des Romains qui s’étaient battus pour la patrie.
Je pensais en l’écoutant :
« Puisque tu trouves cela si beau, pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ? »
On peut se figurer avec quel courage je travaillais à l’arsenal ; rien ne me coûtait, j’aurais passé les jours et les nuits à raccommoder les fusils, à rajuster les baïonnettes, à serrer les vis. Quand le commandant de Montravel venait nous voir, il m’admirait :
— À la bonne heure ! disait-il, c’est bien ! Je suis content de vous, Bertha.
Ces paroles me remplissaient de satisfaction, je ne manquais pas de les rapporter à Catherine pour lui remonter le cœur ; nous étions presque sûrs que M. de Montravel me garderait à Phalsbourg.
Les gazettes ne parlaient plus que de la nouvelle Constitution, qu’on appelait l’Acte additionnel, et du Champ de Mai. M. Goulden trouvait toujours à redire, tantôt sur un article, tantôt sur un autre ; mais je ne me mêlais plus de ces affaires ; je me repentais même d’avoir crié contre les processions et les expiations ; j’avais bien assez de politique.
Cela dura jusqu’au 23 mai. Ce jour-là, vers six heures du matin, je me trouvais dans la grande salle de l’arsenal, en train de remplir des caisses de fusils. La grande porte restait ouverte à deux battants ; les soldats du train, avec leurs fourgons, attendaient devant le parc à boulets pour charger les caisses. Je clouais la dernière, lorsque le garde du génie Robert me toucha l’épaule en me disant tout bas :
— Bertha, le commandant de Montravel désire vous voir ; il est au pavillon.
Qu’est-ce que le commandant avait à me dire ? Je n’en savais rien, et tout de suite j’eus peur. Malgré cela je partis aussitôt en traversant la grande cour, où donne le hangar des affûts ; je montai l’escalier, et je frappai doucement à la porte.
— Entrez ! me dit le commandant.
J’ouvris tout tremblant, le bonnet à la main. Le commandant de Montravel était un homme de haute taille, maigre, brun, la tête un peu penchée. Il se promenait de long en large, au milieu de ses livres, de ses cartes et de ses armes pendues aux murs.
— Ah ! c’est vous, Bertha, dit-il en me voyant ; je vais vous apprendre une fâcheuse nouvelle : le 3e bataillon, dont vous faites partie, part pour Metz.
En entendant cette terrible nouvelle, je sentis mon cœur se retourner et je ne pus rien répondre. Le commandant me regardait.
— Ne vous troublez pas, fit-il au bout d’un instant ; vous êtes marié depuis quelques mois, et d’ailleurs bon ouvrier, cela mérite considération. Vous remettrez cette lettre au colonel Desmichel, à l’arsenal de Metz ; c’est un de mes amis, il vous trouvera de l’emploi dans ses ateliers, soyez-en sûr.
Je pris la lettre qu’il me tendait, en le remerciant, et je sortis plein d’épouvante.
Chez nous, Zébédé, M. Goulden et Catherine causaient ensemble dans l’atelier ; la désolation était peinte sur leurs figures, ils savaient déjà tout.
— Le 3e bataillon part, leur dis-je en entrant ; mais cela ne fait rien, M. le commandant de Montravel vient de me donner cette lettre pour le chef de l’arsenal de Metz. N’ayez pas d’inquiétudes, je ne ferai pas campagne.
J’étouffais presque. M. Goulden prit la lettre et dit :
— Elle est ouverte, c’est pour que nous puissions la lire.
Alors il lut cette lettre, où M. de Montravel me recommandait à son ami, disant que j’étais marié, bon ouvrier, plein de zèle, nécessaire à ma famille, et que je rendrais de véritables services à l’arsenal. On ne pouvait rien écrire de mieux. Zébédé s’écria :
— Maintenant ton affaire est sûre !
— Oui, dit M. Goulden, te voilà retenu dans l’arsenal de Metz.
Et Catherine vint m’embrasser, toute pâle, en disant :
— Quel bonheur, Joseph !
Tous faisaient semblant de croire que je resterais à Metz, et moi je voulais aussi leur cacher mon épouvante. Mais cela me suffoquait, je ne pouvais presque pas m’empêcher de sangloter ; heureusement, l’idée me vint d’aller annoncer la nouvelle à la tante Grédel.
— Écoutez, leur dis-je, quoique ce ne soit pas pour longtemps et que je doive rester à Metz, il faut pourtant que j’annonce cette bonne nouvelle à la tante Grédel. Ce soir, entre cinq et six heures, je reviendrai ; Catherine aura le temps d’arranger mon sac, et nous souperons.
— Oui, va, Joseph, me dit M. Goulden.
Catherine ne dit rien, car elle avait de la peine à ne pas fondre en larmes. – Je partis comme un fou. Zébédé, qui s’en retournait à la caserne, me prévint sur la porte que l’officier d’habillement se trouvait à la mairie et qu’il faudrait être là vers cinq heures. J’écoutais ses paroles comme en rêve, et je me sauvai jusque hors de la ville. Sur les glacis, je me mis à courir sans regarder où, dans les chemins couverts ; je passai par la fontaine des Trois-Châteaux et les Baraques-d’en-Haut, le long du bois pour aller aux Quatre-Vents. Les idées qui me traversaient l’esprit ne sont pas à décrire ; j’étais effaré, j’aurais voulu courir jusqu’en Suisse. Mais le pire, c’est quand j’approchai des Quatre-Vents, par le sentier de Danne. Il pouvait être trois heures ; la mère Grédel, qui mettait des perches à ses haricots, derrière dans le jardin, m’avait vu de loin, Elle s’était dit :
— Mais c’est Joseph !… Qu’est-ce qu’il fait donc au milieu des blés ?
Moi, une fois dans le chemin creux, rempli d’ornières et de sable que le soleil chauffait comme un four, je remontais lentement, la tête penchée, en pensant : « Tu n’oseras jamais entrer ! » lorsque tout à coup, derrière la haie, la tante me cria :
— C’est toi, Joseph ?
Alors je frémis.
— Oui… c’est moi, lui dis-je.
Elle sortit dans la petite allée de sureaux, et me voyant là tout pâle :
— Je sais pourquoi tu viens, mon enfant, me dit-elle ; tu pars, n’est-ce-pas ?
— Oh ! lui dis-je, je suis retenu pour l’arsenal de Metz… Les autres partent… moi je vais rester à Metz… c’est bien heureux !
Elle ne dit rien. Nous entrâmes dans la cuisine bien fraîche à cause de la grande chaleur qu’il faisait dehors. Elle s’assit et je lui lus la lettre du commandant. – Elle écoutait et dit :
— Oui… c’est bien heureux !
Et nous restâmes à nous regarder l’un l’autre sans parler. Ensuite elle me prit la tête entre les mains et m’embrassa longtemps, et je vis qu’elle pleurait à chaudes larmes sans pousser un soupir.
— Vous pleurez… lui dis-je. Mais puisque je reste à Metz !…
Elle ne répondit pas et descendit à la cave chercher du vin. Elle m’en fit boire un verre et me demanda :
— Qu’est-ce que dit Catherine ?
— Elle est contente de voir que je resterai à l’arsenal, lui dis-je, et M. Goulden aussi.
— C’est bien, fit-elle. Est-ce qu’on te prépare ce qu’il te faut ?
— Oui, tante Grédel, et je dois être avant cinq heures à l’hôtel de ville, pour recevoir mon uniforme.
— Eh bien ! va, dit-elle, embrasse-moi… Je n’irai pas là-bas… je ne veux pas voir partir le bataillon… je resterai… je veux vivre longtemps… Catherine a besoin que je vive…
Elle se mettait à crier, mais tout à coup elle se retint et me dit :
— À quelle heure partez-vous ?
— Demain, à sept heures, maman Grédel.
— Eh bien à huit heures j’arriverai… Tu seras déjà loin… mais tu sauras que la mère de ta femme est là… qu’elle reprend sa fille… qu’elle vous aime… qu’elle n’a que vous au monde !…
En parlant ainsi, cette femme si courageuse se mit à sangloter. Elle me reconduisit dehors sur la route, et je partis. Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines. J’arrivai devant la mairie sur le coup de cinq heures. Je montai, je revis cette salle où j’avais perdu, cette salle maudite où tout le monde tirait de mauvais numéros. Je reçus une capote, un habit, un pantalon, des guêtres, des souliers. Zébédé, qui m’attendait là, dit à l’un de ses fusiliers de porter tout à la chambrée.
— Tu viendras mettre cela de bonne heure, me dit-il, ton fusil et ta giberne sont au râtelier depuis ce matin.
— Viens avec moi, lui dis-je.
— Non, fit-il, la vue de Catherine me crève le cœur et puis il faut que je reste avec mon père. Qui sait si je retrouverai le pauvre vieux dans un an ? J’ai promis de souper avec vous, mais je n’irai pas.
Il fallut donc rentrer seul. Mon sac était prêt, mon vieux sac, la seule chose que j’eusse réchappée de Hanau, la tête appuyée dessus dans le fourgon. M. Goulden travaillait. Il se retourna sans rien me dire.
— Où donc est Catherine ? lui demandai-je.
— Elle est en haut.
Je pensais qu’elle pleurait ; j’aurais voulu monter, mais les jambes et le courage me manquaient. Je dis à M. Goulden comment les choses s’étaient passées aux Quatre-Vents ; ensuite nous attendîmes en rêvant l’un en face de l’autre, sans oser nous regarder. – La nuit venait, elle était déjà sombre lorsque Catherine descendit. Elle dressa la table dans l’obscurité, puis je lui pris la main et je la fis asseoir sur mes genoux ; nous restâmes là près d’une demi-heure encore.
— Zébédé ne vient pas ? demanda M. Goulden.
— Non, il est retenu par le service.
— Eh bien ! soupons, fit-il.
Mais personne n’avait faim. Catherine leva la table vers neuf heures, et l’on alla se coucher. C’est la plus terrible nuit que j’aie passé de ma vie. Catherine était comme morte ; je l’appelais, elle ne répondait pas. À minuit, j’allai prévenir M. Goulden. Il s’habilla et monta. Nous lui fîmes prendre de l’eau sucrée. Elle revint et se leva. Je ne puis pas tout vous dire ; je sais seulement qu’elle se mit à mes genoux, en me priant de ne pas l’abandonner, comme si j’avais fait cela volontairement ; mais elle était folle. M. Goulden voulait chercher un médecin, je l’en empêchai. Elle se remit tout à fait vers le jour, elle pleura longtemps et finit par s’endormir dans mes bras. Alors je n’osai pas seulement l’embrasser, et nous sortîmes tout doucement. C’est là qu’on voit les misères de la vie et qu’on pense : « Mon Dieu, pourquoi donc m’avez-vous mis au monde !… pourquoi ne m’avez-vous pas laissé dormir dans les siècles des siècles ! Qu’est-ce que j’avais donc fait avant de naître, pour mériter de voir ceux que j’aime souffrir sans ma faute ? » Mais ce n’est pas Dieu qui fait de pareilles choses ; ce sont les hommes qui vous arrachent le cœur !
Enfin M. Goulden et moi nous étions descendus ; il me disait :
— Elle dort… elle ne sait rien… c’est un bonheur… tu partiras pendant son sommeil.
Je bénissais le Seigneur de l’avoir endormie.
Nous rêvions en écoutant les moindres bruits, lorsqu’enfin le rappel se mit à battre. Alors M. Goulden me regarda gravement, et nous nous levâmes. Il prit le sac et me le boucla sur les épaules en silence.
— Joseph, me dit-il, va voir le commandant de l’arsenal, à Metz, mais ne compte sur rien. Le danger est tellement grave, que la France a besoin de tous ses enfants pour la défendre. Et cette fois il ne s’agit plus de prendre le bien des autres, mais de sauver notre propre pays. Souviens-toi que c’est toi-même, ta femme, tout ce que tu possèdes de plus cher au monde, qui se trouve en jeu. Je voudrais avoir vingt ans de moins pour t’accompagner et te montrer l’exemple.
Nous descendîmes ensuite sans faire de bruit ; nous nous embrassâmes et je gagnai la caserne, Zébédé lui-même me conduisit à la chambrée, où je mis mon uniforme. Tout ce qui me revient encore, après tant d’années c’est que le père de Zébédé, qui se trouvait là, fit un paquet de mes habits, en disant qu’il irait chez nous après notre départ ; et qu’ensuite le bataillon défila par la ruelle de Lanche, sous la porte de France.
Quelques enfants nous suivaient. Les soldats du corps de garde, à l’avancée, portèrent les armes. Nous étions en route pour Waterloo.
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