Chapitre 15
A Sarrebourg nous reçûmes des billets de logement. Le mien était pour l’ancien imprimeur Jâreisse, qui connaissait M. Goulden et la tante Grédel ; il me fit dîner à sa table avec mon nouveau camarade de lit, Jean Buche, le fils d’un schlitteur du Harberg, qui n’avait jamais mangé que des pommes de terre avant d’être conscrit. Il croquait jusqu’aux os de la viande qu’on nous servait. Moi, j’étais tellement mélancolique que de l’entendre croquer ces os, cela me tombait sur les nerfs.
Le père Jâreisse voulait me consoler, mais tout ce qu’il me disait augmentait encore mon chagrin.
Nous passâmes le reste de cette journée et la nuit suivante à Sarrebourg. Le lendemain, nous fîmes route jusqu’au village de Mézières, le surlendemain jusqu’à Vic, et puis jusqu’à Soigne ; enfin le cinquième jour nous approchions de Metz.
Je n’ai pas besoin de vous raconter notre marche : les soldats tout blancs de poussière, qui vont d’étapes en étapes, le sac au dos, l’arme à volonté, parlent, rient, traversent les villages en regardant les filles, les charrettes, les fumiers, les hangars, les montées et les descentes, sans s’inquiéter de rien. Et quand on est triste, quand on laisse à la maison sa femme, de vieux amis, des gens qui vous aiment et qu’on ne reverra peut-être jamais, tout défile sous vos yeux comme des ombres ; à cent pas plus loin, on n’y pense plus.
Pourtant la vue de Metz, avec sa haute cathédrale, ses vieilles maisons et ses remparts sombres, me réveilla. Deux heures avant d’arriver, nous croyions être aux chemins couverts. Il faisait très chaud, on allongeait le pas pour se mettre plus tôt à l’ombre. Le souvenir du colonel Desmichel me revenait ; j’avais une petite espérance, bien petite, et je m’écriais en moi-même : « Ah ! si la chance voulait ! » Je tâtais ma lettre. Zébédé ne me parlait plus, de temps en temps il se retournait pour me jeter un coup d’œil. Ce n’était plus tout à fait comme dans le temps ; il était sergent, et moi simple soldat. Que voulez-vous ? nous nous aimions toujours, mais cela faisait tout de même une différence.
Jean Buche, lui, marchait près de moi, le dos rond et les pieds en dedans comme les loups. La seule chose qu’il me disait quelquefois, c’est que les souliers vous gênent pour la marche et qu’on ne devrait les mettre qu’à la parade. Depuis deux mois le sergent instructeur n’avait pu lui retourner les pieds ni lui redresser les épaules ; mais il marchait terriblement bien à sa manière, et sans se fatiguer.
Enfin, sur les cinq heures de l’après-midi, nous arrivâmes à l’avancée. On vint nous reconnaître ; le capitaine de garde lui-même nous cria :
— Quand il vous plaira !
Les tambours se mirent à battre, et nous entrâmes dans cette ville, la plus vieille que j’aie jamais vue. C’est à Metz que la Seille et la Moselle se rencontrent, et c’est là qu’on voit des maisons de quatre et cinq étages, les murs décrépits pleins de poutrelles, comme à Saverne et à Bouxviller ; des fenêtres rondes et carrées, grandes et petites sur la même ligne, avec des volets et sans volets, avec des vitres et sans vitres. C’est vieux comme les montagnes et les rivières, et tout en haut le toit s’avance de six pieds, en allongeant son ombre dans les eaux noires où passent des savates, des guenilles et des chiens noyés.
Quand on regarde par hasard en l’air, dans ces recoins, au fond d’une lucarne, on est presque sûr de voir la figure d’un vieux juif, avec sa barbe grise, et son nez crochu, ou bien un enfant qui risque de tomber, ou quelque chose de pareil, car, à proprement parler, Metz est une ville de juifs et de soldats. Les pauvres gens n’y manquent pas non plus ; c’est bien pire qu’à Mayence, à Strasbourg et même à Francfort. À moins qu’on n’ait tout changé depuis ; les gens aiment leurs aises maintenant, et les villes s’embellissent de jour en jour.
Enfin nous traversions ce spectacle, et malgré ma grande tristesse, je ne pouvais m’empêcher de regarder ces ruelles. La ville fourmillait alors de gardes nationaux ; il en arrivait de Longwy, de Sarrelouis et d’ailleurs, les soldats partaient, les gardes nationaux les relevaient.
Nous arrivâmes sur une place encombrée de matelas, de paillasses et d’autres effets de literie que les bourgeois fournissaient aux troupes. On nous fit mettre l’arme au pied, devant une caserne dont toutes les fenêtres étaient ouvertes du haut en bas. Nous attendions, pensant que nous serions logés dans cette caserne ; mais, au bout de vingt minutes, le prêt commença ; nous reçûmes vingt-cinq sous par homme, avec un billet de logement. On fit rompre les rangs, et chacun partit de son côté. Jean Buche, qui n’avait vu d’autre ville que Phalsbourg, ne me quittait pas.
Notre billet de logement était pour Elias Meyer, boucher dans la rue de Saint-Valéry. Quand nous arrivâmes en face de la maison, ce boucher, – qui découpait de la viande à sa fenêtre en forme de voûte, garnie d’une grille, – se fâcha et nous reçut très mal. C’était un gros juif tout rouge, la figure ronde, avec des bagues d’argent à ses doigts et des boucles d’oreilles ; sa femme, maigre et jaune, descendit en s’écriant qu’ils avaient logé la veille, l’avant-veille… que le secrétaire de la mairie leur en voulait, qu’il leur envoyait des soldats tous les jours, que les voisins n’en avaient pas… ainsi de suite. Ils nous laissèrent pourtant entrer. Leur fille vint nous voir ; derrière elle se tenait une grosse servante crépue, très sale. Il me semble que ces gens sont encore là, devant moi, dans la vieille chambre boisée de chêne, la grande lampe de cuivre pendue au plafond et la fenêtre grillée ouvrant sur une petite cour.
La fille, très pâle et les yeux noirs, dit quelques mots à sa mère, et la servante reçut l’ordre de nous conduire au grenier, à la chambre des mendiants ; car tous les juifs ont des mendiants qu’ils nourrissent le vendredi. Mon camarade du Harberg trouvait cela très bien ; moi j’étais indigné. Malgré cela, nous montâmes derrière la servante, dans un escalier tournant où l’on glissait à force de crasse ; et nous arrivâmes au grenier, dans une chambre formée de lattes à travers desquelles on voyait le linge sale pour la lessive. Le jour venait par une lucarne en tabatière dans le toit. Sans ma désolation, j’aurais trouvé ce lieu vraiment abominable ; nous n’avions qu’une seule chaise et une paillasse étendue sur le plancher avec sa couverture pour nous deux. La servante nous regardait encore sur la porte, comme si nous avions dû lui faire des compliments.
Je m’assis et me débarrassai de mon sac, bien triste, comme on pense ; Buche en fit autant de son côté. La servante se mettait à descendre, quand je lui criai :
— Attendez une minute… Nous descendons aussi… nous ne voulons pas nous casser le cou dans l’escalier.
Après avoir changé de souliers et de bas, nous refermâmes la porte avec un cadenas, et nous descendîmes dans la boucherie acheter de la viande. Jean alla chercher du pain chez le boulanger en face, et comme nous avions place au feu, nous entrâmes dans la cuisine faire la soupe.
Le boucher vint nous voir vers huit heures, il avait une grosse pipe d’Ulm ; nous finissions de manger. Il nous demanda de quel pays nous étions ; moi, je ne lui répondis pas, parce que j’étais trop indigné, mais Jean Buche lui dit que j’étais horloger à Phalsbourg, sur quoi cet homme me prit en considération. Il dit que son frère voyageait en Alsace et en Lorraine pour les montres, les bagues, les chaînes de montres et autres objets d’orfèvrerie et de bijouterie ; qu’il s’appelait Samuel Meyer, et que peut-être nous avions déjà fait des affaires ensemble. Je lui répondis alors que j’avais vu son frère deux ou trois fois chez M. Goulden, et c’était vrai. Là-dessus il prévint la servante de nous monter un oreiller ; mais il n’en fit pas plus pour nous, et nous allâmes nous coucher. La grande fatigue nous endormit bien vite. Je pensais me lever de bonne heure et courir à l’arsenal ; mais je dormais encore quand mon camarade me secoua, en disant :
— Le rappel !
J’écoutais ; c’était le rappel. Nous n’eûmes que le temps de nous habiller, de boucler notre sac, de prendre le fusil et de descendre. Comme nous arrivions sur la place de la caserne, l’appel commençait. Après l’appel, deux fourgons s’avancèrent, et nous reçûmes cinquante cartouches à balle par homme. Le commandant Gémeau, le capitaine et tous les officiers étaient là. Je vis que tout était fini, qu’il ne fallait plus compter sur rien, et que ma lettre pour le colonel Desmichel serait bonne après la campagne, si j’en réchappais, et s’il fallait finir mes sept ans. – Zébédé me regardait de loin ; je détournais la tête. Dans le même instant on cria :
— Portez armes ! Arme à volonté ! Par file à gauche, en avant, marche !
Les tambours battaient, nous marquions le pas ; les toits, les maisons, les fenêtres, les ruelles et les gens défilaient. Nous traversâmes le premier pont, ensuite le pont-levis. – Les tambours cessèrent de battre ; nous allions du côté de Thionville.
D’autres troupes suivaient le même chemin, de la cavalerie et de l’infanterie.
Nous arrivâmes le soir au village de Beauregard, le lendemain soir au village de Vitry, près de Thionville, où nous fûmes cantonnés jusqu’au 8 juin. Je logeais, avec Buche, chez un gros propriétaire qui s’appelait M. Pochon, un honnête homme qui nous faisait boire de bon vin blanc, et qui se plaisait à parler de politique comme M. Goulden.
Pendant notre séjour dans ce village, le général Schœffer arriva de Thionville, et l’on nous fit prendre les armes, pour aller passer la revue près d’une grande ferme, qu’on appelait la ferme de Silvange.
Ce pays est plein de bois ; nous allions à plusieurs nous promener dans les environs. Un jour Zébédé vint me prendre et me conduisit dans la grande fonderie de Moyeuvre, où nous vîmes couler des boulets et des obus. Nous causions de Catherine, de M. Goulden ; il me disait d’écrire, mais j’avais peur en quelque sorte de recevoir des nouvelles ; je détournais mon esprit de Phalsbourg.
Le 8 juin, de grand matin, le bataillon partit du village et repassa près de Metz, mais sans entrer. Les portes de la ville étaient fermées et les canons sur les remparts, comme en temps de guerre. Nous allâmes coucher à Chatel, le lendemain à Étain, le jour suivant à Dannevoux, où je fus logé chez un bon patriote qui s’appelait M. Sébastien Perrin. C’était un homme riche. Il voulait tout savoir en détail, et comme avant nous un grand nombre d’autres bataillons avaient suivi la même route, il disait :
— Dans un mois ou peut-être avant, nous saurons de grandes choses… Toutes les troupes marchent sur la Belgique… L’Empereur va tomber sur les Anglais et les Prussiens !
C’était notre dernière bonne étape, car le lendemain nous arrivâmes à Yong, qui est un mauvais pays. Nous allâmes coucher le 12 juin à Vivier ; le 13, à Cul-de-Sard. Plus nous avancions, plus nous rencontrions de troupes, et comme j’avais déjà vu ces choses en Allemagne, je disais à mon camarade Jean Buche :
— Maintenant ça va chauffer !
De tous les côtés, dans toutes les directions, la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie s’avançaient par files, couvrant les routes à perte de vue. On ne pouvait voir de plus beau temps ni de plus magnifiques récoltes ; seulement il faisait trop chaud. Ce qui m’étonnait, c’était de ne découvrir aucun ennemi, ni devant ni derrière, ni à droite ni à gauche. On ne savait rien. Le bruit courait entre nous que, cette fois, nous allions tomber sur les Anglais. J’avais déjà vu les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Suédois ; je connaissais les gens de tous les pays du monde, et maintenant j’allais aussi connaître les Anglais. Je pensais : « Puisqu’il faut s’exterminer, j’aime autant que ce soit avec ceux-ci qu’avec les Allemands. Nous ne pouvons pas éviter notre sort ; si je dois en réchapper, j’en réchapperai ; si je dois laisser ma peau, tout ce que je ferais pour la sauver, ou rien, ce serait la même chose. Mais il faut en exterminer le plus possible des autres ; de cette façon, nous augmentons les chances pour nous.
Voilà les raisonnements que je me tenais à moi-même, et s’ils ne me faisaient pas de bien, au moins ils ne me causaient pas de mal.
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