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Chapitre 16

Nous avions passé la Meuse le 12 ; le 13 et le 14, nous continuâmes à marcher dans de mauvais chemins bordés de champs de blé, d’orge, d’avoine, de chanvre, qui n’en finissaient plus. – Il faisait une chaleur extraordinaire, la sueur me coulait sous le sac et la giberne jusqu’au bas des reins. Quel malheur d’être pauvre, et de ne pas pouvoir s’acheter un homme qui marche et qui reçoive des coups de fusil pour nous ! – Après avoir supporté la pluie, le vent, la neige et la boue en Allemagne, le tour de la poussière et du soleil était venu.

Je voyais aussi que l’extermination approchait ; on n’entendait plus dans toutes les directions que le son des tambours et des trompettes ; quand le bataillon passait sur une hauteur, des files de casques, de lances, de baïonnettes se découvraient à perte de vue. Zébédé, le fusil sur l’épaule, me criait quelquefois d’un air joyeux :

— Eh bien ! Joseph, nous allons donc encore une fois nous regarder le blanc des yeux avec les Prussiens ?

Et j’étais forcé de lui répondre :

— Oh ! oui, la noce va recommencer !

Comme si j’avais été content de risquer ma vie et de laisser Catherine veuve avant l’âge, pour des choses qui ne me regardaient pas.

Ce jour même, vers sept heures, nous arrivâmes à Roly. Des hussards occupaient déjà ce village, et l’on nous fit bivouaquer dans un chemin creux, le long de la côte.

Nos fusils étaient à peine en faisceaux, que plusieurs officiers supérieurs arrivèrent. Le commandant Gémeau, qui venait de mettre pied à terre, remonta sur son cheval et courut à leur rencontre ; ils causèrent un instant ensemble et descendirent dans notre chemin, où tout le monde regardait en se disant :

« Quelque chose se passe ! »

Un des officiers supérieurs, le général Pécheux, que nous avons connu depuis, ordonna le roulement et nous cria :

— Formez le cercle !

Mais comme le chemin était trop étroit, les soldats montèrent des deux côtés sur le talus ; d’autres restèrent en bas. Tout le bataillon regardait, et le général se mit à dérouler un papier en nous criant :

— Proclamation de l’Empereur !

Quand il eut dit cela, le silence devint si grand, qu’on aurait dit qu’il était seul au milieu des champs. Depuis le dernier conscrit jusqu’au commandant Gémeau, tout le monde écoutait ; et même aujourd’hui, quand j’y pense après cinquante ans, cela me remue le cœur : c’était quelque chose de grand et de terrible.

Voici ce que le général nous lut :

« Soldats ! c’est aujourd’hui l’anniversaire de Marengo et de Friedland, qui décidèrent deux fois du sort de l’Europe. Alors, comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux, nous crûmes aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur le trône. Aujourd’hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l’indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions ; marchons à leur rencontre : eux et nous, nous ne sommes plus les mêmes hommes ! »

Tout le bataillon frémit et se mit à crier : Vive l’Empereur ! Le général leva la main, et l’on se tut en se penchant encore plus pour entendre.

« Soldats ! – À Iéna, contre ces mêmes Prussiens, aujourd’hui si arrogants, nous étions un contre trois, et à Montmirail, un contre six. Que ceux d’entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu’ils y ont soufferts.

» Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la Confédération du Rhin gémissent d’être obligés de prêter leurs bras à la cause de princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples ; ils savent que cette coalition est insatiable : après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions d’Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dévorer les États de second ordre de l’Allemagne.

» Les insensés ! Un moment de prospérité les aveugle ; l’oppression et l’humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S’ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

» Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir ; mais avec de la constance, la victoire sera à nous ; les Droits de l’homme et le bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr.

» Napoléon. »

On ne se figurera jamais les cris qui s’élevèrent alors ; c’était un spectacle qui vous grandissait l’âme ; on aurait dit que l’Empereur nous avait soufflé son esprit des batailles, et nous ne demandions plus qu’à tout massacrer.

Le général était parti depuis longtemps, que les cris continuaient encore, et moi-même j’étais content ; je voyais que tout cela c’était la vérité : que les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, qui dans le temps ne parlaient que de la délivrance des peuples, avaient profité de la première occasion pour tout happer ; que tous ces grands mots de liberté, qu’ils avaient mis en avant en 1813 pour entraîner la jeunesse contre nous, toutes les promesses de constitutions qu’ils avaient faites, ils les avaient mises de côté. Je les regardais comme des gueux, comme des gens qui ne tenaient pas à leur parole, qui se moquaient des peuples, et qui n’avaient qu’une idée très petite, très misérable : c’était toujours de rester à la meilleure place, avec leurs enfants et descendants bons ou mauvais, justes ou injustes, sans s’inquiéter de la loi de Dieu.

Voilà ce que je voyais. Cette proclamation me paraissait très belle. Je pensais même que le père Goulden en serait très content, parce que l’Empereur n’avait pas oublié les Droits de l’homme, qui sont la liberté, l’égalité, la justice, et toutes ces grandes idées qui font que les hommes, au lieu d’agir comme les animaux, se respectent eux-mêmes et respectent aussi les droits de leur prochain.

Notre courage était donc beaucoup augmenté par ces paroles fortes et justes. Les anciens disaient en riant :

— Cette fois, nous n’allons pas languir… à la première marche, nous tombons sur les Prussiens !

Et les conscrits, qui n’avaient pas encore entendu ronfler les boulets, se réjouissaient plus que les autres. Les yeux de Buche brillaient comme ceux d’un chat ; il s’était assis au bord du chemin, son sac ouvert sur le talus, et repassait lentement son sabre, en essayant le fil à la pointe de son soulier. D’autres affilaient leur baïonnette, ou rajustaient leur pierre à fusil, ce qui se fait toujours en campagne, la veille d’une rencontre. – Dans ces moments, mille idées vous passent par la tête, on fronce le sourcil, on serre les lèvres, on a de mauvaises figures.

Le soleil se penchait de plus en plus derrière les blés ; quelques détachements allaient chercher du bois au village, ils en rapportaient aussi des oignons, des poireaux, du sel, et même des quartiers de vache pendus à de grandes perches sur leurs épaules.

C’est autour des feux, lorsque les marmites commençaient à bouillonner et que la fumée tournait dans le ciel, qu’il aurait fallu voir la mine joyeuse qu’on avait ; l’un parlait de Lutzen, l’autre d’Austerlitz, l’autre de Wagram, d’Iéna, de Friedland, de l’Espagne, du Portugal, de tous les pays du monde. Tous parlaient ensemble ; mais on n’écoutait que les anciens, les bras couverts de chevrons, qui parlaient mieux et montraient les positions à terre avec le doigt, en expliquant les par file à droite et les par file à gauche, par trente ou quarante en bataille. On croyait tout voir en les écoutant.

Chacun avait sa cuiller d’étain à la boutonnière et pensait :

« Le bouillon va bien… c’est une bonne viande bien grasse. »

La nuit alors était venue. Après la distribution on avait l’ordre d’éteindre les feux et de ne pas sonner la retraite, ce qui signifiait que l’ennemi n’était pas loin, et qu’on craignait de l’effaroucher.

Il commençait à faire clair de lune. Buche et moi nous mangions à la même gamelle. Quand nous eûmes fini, durant plus de deux heures il me raconta leur vie au Harberg, leur grande misère lorsqu’il fallait traîner des cinq et six stères de bois sur une schlitte, en risquant d’être écrasés, surtout à la fonte des neiges. L’existence des soldats, la bonne gamelle, le bon pain, la ration régulière, les bons habits chauds, les chemises bien solides en grosse toile, tout cela lui paraissait admirable. Jamais il ne s’était figuré qu’on pouvait vivre aussi bien ; et la seule idée qui le tourmentait, c’était de faire savoir à ses deux frères, Gaspard et Jacob, sa belle position, pour les décider à s’engager aussitôt qu’ils auraient l’âge.

— Oui, lui disais-je, c’est bien ; mais les Russes, les Anglais, les Prussiens… tu ne penses pas à cela.

— Je me moque d’eux, faisait-il ; mon sabre coupe comme un tranchet, ma baïonnette pique comme une aiguille. C’est plutôt eux qui doivent avoir peur de me rencontrer.

Nous étions les meilleurs amis du monde ; je l’aimais presque autant que mes anciens camarades Klipfel, Furst et Zébédé. Lui m’aimait bien aussi ; je crois qu’il se serait fait hacher pour me tirer d’embarras. – Les anciens camarades de lit ne s’oublient jamais ; de mon temps, le vieux Harwig, que j’ai connu plus tard à Phalsbourg, recevait encore une pension de son ancien camarade Bernadotte, roi de Suède. Si j’étais devenu roi, j’aurais aussi fait une pension à Jean Buche, car s’il n’avait pas un grand esprit, il avait un bon cœur, ce qui vaut encore mieux.

Pendant que nous étions à causer, Zébédé vint me frapper sur l’épaule.

— Tu ne fumes pas, Joseph ? me dit-il.

— Je n’ai pas de tabac.

Aussitôt il m’en donna la moitié d’un paquet.

Je vis qu’il m’aimait toujours, malgré la différence des grades, et cela m’attendrit. Lui ne se possédait plus de joie, en songeant que nous allions tomber sur les Prussiens.

— Quelle revanche ! s’écriait-il. Pas de quartier… Il faut que tout soit payé depuis la Katzbach jusqu’à Soissons.

On aurait cru que ces Prussiens et ces Anglais n’allaient pas se défendre, et que nous ne risquions pas d’attraper des boulets et de la mitraille, comme à Lutzen, à Gross-Beren, à Leipzig et partout. Mais que peut-on dire à des gens qui ne se rappellent rien et qui voient tout en beau ? Je fumais tranquillement ma pipe et je répondais :

— Oui !… oui !… nous allons les arranger, ces gueux-là !… Nous allons les bousculer… Ils vont en voir des dures…

J’avais laissé bourrer sa pipe à Jean Buche ; et comme nous étions de garde, Zébédé, vers neuf heures, alla relever les premières sentinelles à la tête du piquet. Moi, je sortis de notre cercle, et j’allai m’étendre quelques pas en arrière, l’oreille sur le sac, au bord d’un sillon. Le temps était si chaud, qu’on entendait les cigales chanter longtemps encore après le coucher du soleil ; quelques étoiles brillaient au ciel, pas un souffle n’arrivait sur la plaine, les épis restaient droits, et dans le lointain les horloges des villages sonnaient neuf heures, dix heures, onze heures. Je finis par m’endormir. C’était la nuit du 14 au 15 juin 1815.

Entre deux et trois heures du matin, Zébédé vint me secouer.

— Debout, disait-il, en route !

Buche était aussi venu s’étendre près de moi, nous nous levâmes. C’était notre tour de relever les postes. Il faisait encore nuit, mais le jour étendait une ligne blanche au bord du ciel, le long des blés. À trente pas plus loin, le lieutenant Bretonville nous attendait au milieu du piquet. C’est dur de se lever, quand on dort si bien après une marche de dix heures. Tout en bouclant notre sac, nous avions rejoint le piquet. Au bout de deux cents pas, derrière une haie, je relevai la sentinelle en face de Roly. Le mot d’ordre était : « Jemmapes et Fleurus ! » Cela me revient d’un coup… Comme pourtant les choses dorment dans notre esprit durant des années ! ce mot d’ordre ne m’était pas revenu depuis 1815.

Je crois encore voir le piquet qui rentre dans le chemin, pendant que je renouvelle mon amorce à la lueur des étoiles ; et j’entends au loin les autres sentinelles marcher lentement, tandis que les pas du piquet s’éloignent à l’intérieur de la colline.

Je me mis à marcher l’arme au bras le long de la haie. Le village, avec ses petits toits de chaume et plus loin son clocher d’ardoises, s’élevait au-dessus des moissons. Un hussard à cheval, en sentinelle au milieu du chemin, regardait, son mousqueton appuyé sur la cuisse. C’est tout ce qu’on voyait.

Longtemps j’attendis là, songeant, écoutant et marchant. Tout dormait. La ligne blanche du ciel grandissait.

Cela dura plus d’une demi-heure. La lumière matinale grisonnait au loin le pays ; deux ou trois cailles s’appelaient et se répondaient d’un bout de la plaine à l’autre. Je m’étais arrêté tout mélancolique, car, en entendant ces voix, je me représentais les Quatre-Vents, Danne, les Baraques-du-Bois-de-Chênes ; je pensais : « Là-bas, dans nos blés, les cailles chantent aussi sur la lisière du bois de la Bonne-Fontaine. Est-ce que Catherine dort… et la tante Grédel, et M. Goulden, et toute la ville ?… Les gardes nationaux de Nancy nous ont relevés maintenant ! » Et je voyais les sentinelles des deux poudrières, les corps de garde des deux portes ; enfin des idées innombrables me venaient, quand, dans le lointain, le galop d’un cheval s’entendit. Je regardai d’abord sans rien voir. Ce galop, au bout de quelques minutes, entra dans le village ; ensuite tout se tut. Seulement il se fit une rumeur confuse. Qu’est-ce que cela signifiait ? Un instant après, le cavalier sortit de Roly dans notre chemin, ventre à terre ; je m’avançai au bord de la haie, l’arme prête, en criant :

— Qui vive ?

— France !

— Quel régiment ?

— Douzième chasseurs… estafette.

— Quand il vous plaira.

Il poursuivit sa route en redoublant de vitesse. Je l’entendis s’arrêter au milieu de notre campement et crier :

— Le commandant ?

Je m’avançai sur le dos de la colline pour voir ce qui se passait. Presque aussitôt il se fit un grand mouvement : les officiers arrivaient ; le chasseur, toujours à cheval, parlait au commandant Gémeau ; des soldats s’approchaient aussi. J’écoutais, mais c’était trop loin. Le chasseur repartit en remontant la côte. Tout paraissait en révolution ; on criait, on gesticulait.

Tout à coup la diane se mit à battre. Le piquet qui relevait les postes tournait au coude du chemin. Zébédé de loin m’avait l’air tout pâle.

— Arrive ! me dit-il en passant.

Deux sentinelles restaient plus loin sur la gauche. On ne parle pas sous les armes, malgré cela Zébédé me dit tout bas :

— Joseph, nous sommes trahis ; Bourmont, le général de la division d’avant-garde, et cinq autres brigands de son espèce viennent de passer à l’ennemi.

Sa voix tremblait. Tout mon sang ne fit qu’un tour, et, regardant les autres du piquet, deux vieux à chevrons, je vis que leurs moustaches grises frissonnaient ; ils roulaient des yeux terribles, comme s’ils avaient cherché quelqu’un à tuer, mais ils ne disaient rien.

Nous pressions le pas pour relever les deux autres sentinelles. Quelques minutes après, en rentrant au bivouac, nous trouvâmes le bataillon déjà sous les armes, prêt à partir. La fureur et l’indignation étaient peintes sur toutes les figures ; les tambours roulaient. Nous reprîmes nos rangs. Le commandant et le capitaine adjudant-major, à cheval sur le front du bataillon, attendaient, pâles comme des morts. Je me souviens que le commandant, tout à coup tirant son épée pour faire cesser le roulement, voulut dire quelque chose ; mais les idées ne lui venaient pas, et, comme un fou, il se mit à crier :

— Ah ! canailles !… ah ! misérables chouans !… Vive l’Empereur ! Pas de quartier !…

Il bredouillait et ne savait plus ce qu’il disait ; mais tout le bataillon trouvait qu’il parlait très bien, et l’on se mit à crier tous ensemble comme des loups :

— En avant !… en avant !… À l’ennemi !… Pas de quartier !

On traversa le village au pas de charge ; le dernier soldat s’indignait de ne pas voir tout de suite les Prussiens. Ce n’est qu’au bout d’une heure, après avoir fait chacun ses réflexions, qu’on se remit à jurer, à crier, d’abord tout bas, ensuite tout haut, de sorte qu’à la fin le bataillon était comme des révoltés. Les uns disaient qu’il fallait exterminer tous les officiers de Louis XVIII, les autres qu’on voulait nous livrer tous en masse ; et même plusieurs criaient que les maréchaux trahissaient, qu’ils devaient passer au conseil de guerre pour être fusillés, et d’autres choses semblables.

Le commandant alors ordonna de faire halte, et passa devant nous en criant « que les traîtres étaient partis trop tard ; que nous allions attaquer le même jour et que l’ennemi n’aurait pas le temps de profiter de la trahison, qu’il serait surpris et culbuté ».

Ces paroles calmèrent la fureur d’un grand nombre. On se remit en marche, et l’on répétait tout le long de la route que les plans avaient été livrés trop tard.

Mais ce qui changea notre colère en joie, c’est lorsque, vers dix heures, nous entendîmes tout à coup le canon gronder à gauche, à cinq ou six lieues, de l’autre côté de la Sambre. C’est alors que les hommes levèrent leurs shakos à la pointe de leurs baïonnettes, et qu’ils se mirent à crier :

— En avant ! Vive l’Empereur !

Beaucoup de vieux en pleuraient d’attendrissement. Sur toute cette grande plaine, ce n’était qu’un cri immense ; quand un régiment avait fini, l’autre recommençait. Le canon grondait toujours, on redoublait le pas et comme nous marchions sur Charleroi depuis sept heures, l’ordre arriva par estafette d’appuyer à droite.

Je me rappelle aussi que, dans tous les villages où nous passions, les hommes, les femmes, les enfants regardaient par leurs fenêtres et sur leurs portes ; qu’ils levaient les mains d’un air joyeux et criaient :

— Les Français !… les Français !…

On voyait que ces gens nous aimaient, qu’ils étaient du même sang que nous ! et même, dans les deux haltes que nous fîmes, ils arrivaient avec leur bon pain de ménage, le couteau de fer-blanc enfoncé dans la croûte, et leurs grosses cruches de bière noire, en nous tendant cela sans rien nous demander. Nous étions arrivés en quelque sorte pour leur délivrance sans le savoir. Personne dans leur pays ne savait rien non plus, ce qui montre bien la finesse de l’Empereur, puisque, dans ce coin de la Sambre et de la Meuse, nous étions déjà plus de cent mille hommes, sans que la moindre nouvelle en fût arrivée aux ennemis. La trahison de Bourmont nous empêcha de les surprendre dispersés dans les cantonnements : tout aurait été fini d’un seul coup ; mais alors il était bien plus difficile de les exterminer. Nous continuâmes à marcher tout l’après-midi, par cette grande chaleur, dans la poussière des chemins. Plus nous avancions, plus nous voyions devant nous d’autres régiments d’infanterie et de cavalerie. On se tassait pour ainsi dire de plus en plus, car derrière nous il en venait d’autres encore. Vers les cinq heures, nous arrivâmes dans un village où les bataillons et les escadrons défilaient sur un pont de briques. En traversant ce village, que notre avant-garde avait enlevé, nous vîmes quelques Prussiens étendus à droite et à gauche dans les ruelles. Je dis à Jean Buche :

— Ça, ce sont des Prussiens… J’en ai vu pas mal du côté de Lutzen et de Leipzig, et tu vas en voir aussi, Jean !

— Tant mieux ! fit-il, c’est tout ce que je demande ! Le village que nous traversions s’appelait Châtelet ; la rivière, c’était la Sambre : une eau jaune pleine de terre glaise, et profonde ; ceux qui par malheur y tombent ont de la peine à s’en tirer, car les bords sont à pic ; nous avons reconnu cela plus tard.

De l’autre côté du pont, on nous fit bivouaquer le long de la rivière. Nous n’étions pas tout à fait l’avant-garde, puisque les hussards avaient passé devant nous ; mais nous étions la première infanterie du corps de Gérard.

Tout le reste de ce jour, le quatrième corps défila sur le pont et, nous apprîmes à la nuit que l’armée avait passé la Sambre ; qu’on s’était battu près de Charleroi, à Marchiennes et à Jumet.

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